Mois : février 2011

La conscription : petite histoire d’un mal nécessaire

Introduction

La conscription est une forme de service militaire dans laquelle l’État requiert qu’un pourcentage d’hommes serve dans l’armée sous peine de conséquences légales. De prime abord, la conscription comprend certains avantages pour les États qui y ont recours. D’abord, étant donné que les hommes sont obligés de servir sous les drapeaux, il n’y a pas de raisons de dépenser sans compter afin d’améliorer leurs conditions. Ainsi, la conscription constitue pour l’État un procédé de recrutement beaucoup plus abordable que l’embauche de mercenaires étrangers ou le recours aux volontaires (ce dernier système obligeant l’État à rendre le service militaire suffisamment attrayant, ce qui le rend plus cher par définition).

Par ailleurs, la conscription permet de lever de grandes armées en un temps relativement court, mais souvent au coût d’un affaiblissement de l’économie civile, puisqu’une quantité non négligeable d’hommes en âge de travailler est retirée des secteurs névralgiques (ex: industries, fermes…). Devant cette contrainte, la conscription est généralement en vigueur dans les États aux prises avec des ennemis potentiels à leurs frontières. Au-delà de la nécessité stratégique, des États aux frontières pacifiques (ou dont la géographie sert d’effet dissuasif) comme l’Angleterre, le Canada et les États-Unis tendent à utiliser la conscription en situation d’urgence uniquement.

Administrer la contrainte

Cela étant, la conscription comprend des désavantages, soit des inconvénients qui semblent plus facilement perceptibles que les avantages précédemment évoqués. Premièrement, puisque les hommes sont contraints de servir, ceux-ci peuvent être imprégnés d’un degré de motivation relativement bas et qui peut avoir pour conséquence un taux de désertion plus élevé que dans les rangs volontaires ou mercenaires. Ce problème est particulièrement sensible lorsque les hommes ne ressentent pas d’attachement patriotique avec l’institution militaire dans laquelle ils servent, comme ce fut le cas dans la Russie tsariste, dans les parties non allemandes de l’Empire austro-hongrois et dans le sud de l’Italie, pour ne citer que ces exemples. Deuxièmement, les armées du temps de paix forgées à travers la conscription ne disposent pas des mêmes habiletés que dans les forces professionnelles. Cela dit, nombreux sont les officiers supérieurs des armées professionnelles qui ne cachent pas leurs doutes quant à l’efficacité des forces conscrites.

Bien entendu, la conscription revêt prioritairement une dimension militaire, mais elle peut aussi avoir des finalités politiques. Par exemple, la conscription fut régulièrement employée dans les États désireux d’utiliser l’armée pour inculquer aux citoyens des valeurs nationalistes. Dans ce contexte, plusieurs États ou empires multiethniques eurent recours à la conscription comme opportunité d’enseigner aux jeunes hommes les vertus de la langue, des traditions et des coutumes nationales. L’objectif premier étant d’infuser du patriotisme (ou du moins une loyauté minimale) à l’intérieur des rangs composés de conscrits issus de minorités ethniques ou religieuses.

L'intégration de conscrits dans une armée polyglotte comme celle du défunt empire austro-hongrois posa de nombreux défis aux militaires professionnels chargés de transformer ces civils en soldats.

Dans plusieurs cas, l’imposition de la conscription se retourna contre ses initiateurs, parce que les jeunes hommes issus des groupes minoritaires pestèrent contre la discipline militaire imposée par les officiers et les sous-officiers issus du groupe ethnique majoritaire. Dans quelques États de l’Europe de l’Est, certains officiers allèrent même jusqu’à embaucher les services de leurs conscrits subordonnés afin d’effectuer à bon marché des travaux agricoles sur leurs domaines. Dans d’autres cas, la hargne des conscrits résulta du fait que l’instruction militaire fut prodiguée dans la langue nationale officielle (qui souvent ne fut pas la leur), bien qu’elle put parfois être traduite dans les dialectes locaux par des sous-officiers polyglottes.

Par conséquent, l’inculcation de sentiments patriotiques par la conscription connut des résultats mitigés dans les meilleurs cas. En d’autres circonstances, le service militaire obligatoire put servir à légitimer ou à politiser l’armée. D’ailleurs, certains socialistes français comme Jean Jaurès argumentèrent à l’effet qu’une armée du temps de paix composée de conscrits serait plus représentative de la société qu’une armée professionnelle et, pour cette raison, elle ne constituerait pas une menace pour le régime républicain. Fait intéressant, en Chine, Mao Zedong y alla d’un argumentaire similaire en affirmant que la conscription en vigueur dans l’Armée populaire de libération représentait carrément le peuple en armes et que cette armée le défendrait jusqu’à la fin.

Le précédent français

Sous le Directoire, Jean-Baptiste, comte Jourdan, fit adopter une loi sur la conscription qui rendit le service militaire obligatoire. Cette loi inspirera nombre d'États européens à prendre la même voie dans les décennies suivantes.

Tel qu’on le connaît de nos jours, le système de conscription apparut dans la France révolutionnaire avec l’adoption de la Loi Jourdan en 1798. En fait, la loi obligea tous les jeunes hommes en état de porter les armes à s’enregistrer auprès de l’administration gouvernementale locale. Ce faisant, le gouvernement fit connaître ses besoins d’effectifs en publiant ses quotas de jeunes hommes à enrôler à partir de listes qui lui furent préalablement soumises. Ce système hérité de la Révolution donna ensuite à Napoléon plus de deux millions d’hommes entre 1798 et 1815.

Le modèle français constitua un précédent, en ce sens où il lia le service militaire au nationalisme grandissant en Europe, à mesure que les tensions continentales prirent de l’ampleur pendant le XIXe siècle. Dans certains États, notamment en Allemagne, des officiers s’opposèrent à la conscription sur la base qu’elle amènerait la création d’une armée si grande que ses soldats devraient être encadrés par des gens non issus de la noblesse afin de combler la demande d’officiers. Dans d’autres pays, comme en France et aux États-Unis, les opposants au service militaire obligatoire prétendirent que celui-ci aurait un effet dévastateur sur le moral des hommes exposés à la dure vie des casernes.

Qu’elle plaise ou non, et en particulier dans le contexte européen au tournant du XXe siècle, la conscription demeura la méthode de recrutement de soldats privilégiée par les États, tant pour les forces de réserve que dans les armées de métier. Pendant la Première Guerre mondiale, la demande croissante d’effectifs militaires mit les belligérants devant la contrainte évoquée en introduction, soit celle de fournir à l’armée les hommes dont elle a besoin en affectant le moins possible la production industrielle. Ainsi, les États découvrirent que certains hommes seraient effectivement plus utiles dans les usines, les fermes et les mines que sur les champs de bataille. En clair, certaines catégories de travailleurs qualifiés pourraient voir leurs effectifs exemptés de la conscription. On pense entre autres aux mineurs, aux cheminots, aux fermiers et ouvriers métallurgistes.

Bien entendu, ce ne furent pas tous les travailleurs évoluant dans ces catégories qui furent exemptés du service militaire obligatoire, mais les belligérants durent rationaliser l’utilisation de leur main-d’œuvre respective, et ce, dès le début des hostilités. Si l’on prend l’exemple de la Grande-Bretagne, cette nation réalisa qu’en l’absence d’un système de gestion plus rationnelle de la main-d’œuvre, une large partie de ses travailleurs qualifiés irait rejoindre les rangs de l’armée. Le problème était d’autant plus épineux dans la Grande-Bretagne, car le pays était l’une des rares puissances à ne pas avoir recouru à la conscription avant la guerre, si bien que le déséquilibre initial de la répartition entre les effectifs militaires et industriels s’en trouva accru.

Contrôler les paramètres de la conscription

Pour leur part, les Américains tirèrent des leçons de l’expérience britannique. Lors de leur entrée en guerre en 1917, ils introduisirent un service sélectif visant à accorder des reports (et non des exemptions) aux hommes dont les compétences professionnelles furent jugées indispensables au bon fonctionnement de l’économie civile. De plus, le service sélectif établit un précédent, à savoir que la conscription à l’américaine ne signifia pas le service universel. Intéressant en apparence, le système de reports engendra maintes tensions dans la société américaine, au-delà de la traditionnelle question des objecteurs de conscience maintes fois étudiée. D’une certaine manière, le système était coercitif, dans la mesure où les travailleurs qualifiés (non conscrits) pourraient perdre certains privilèges, dont le droit de faire la grève. En effet, le gouvernement pouvait les menacer de révoquer le report si une telle situation se produisait. Cela s’observa aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le secteur minier.

Cependant, le cas américain fut loin d’être unique. On observa des situations semblables en France et en Israël, où les systèmes de reports de ces États suscitèrent également des controverses. Un autre exemple intéressant est celui de la société américaine lors de la Guerre du Vietnam. Le gouvernement de l’époque autorisa non pas des reports, mais des exemptions à certaines catégories de citoyens en âge de porter les armes, comme aux étudiants des collèges. Cette dernière mesure provoqua à son tour une controverse dans l’esprit de ceux qui accusèrent l’État de privilégier certaines classes de citoyens et de groupes ethniques au détriment des autres. Certaines tentatives d’instaurer un système de loterie prétendument plus équitable (basé entre autres sur le jour d’anniversaire des candidats) ne purent apaiser les tensions, si bien que les États-Unis abandonnèrent finalement la conscription en 1973.

Dans le cadre de l'imposition de la conscription du type du service sélectif de 1917, des citoyens américains font la queue en réponse à l'appel des autorités militaires à Hawaii.

En dépit de tous ces problèmes, le service militaire obligatoire guida les gouvernements des puissances majeures dans la gestion de leur main-d’œuvre militaire, que ce soit lors des guerres mondiales ou pendant la Guerre froide. Même des États traditionnellement anti-conscriptionnistes comme les États-Unis et la Grande-Bretagne en vinrent à recourir à cette mesure de recrutement. Dans ce contexte, la mise en place de la conscription contraignit certains jeunes hommes à « devancer l’appel », c’est-à-dire à s’enrôler volontairement afin de minimalement contrôler certains paramètres comme le moment de l’enrôlement, la branche dans laquelle ils souhaitèrent servir et, dans quelques cas, le choix des camarades avec lesquels ils partirent à la guerre. Pour ce dernier élément, l’implantation de la conscription en Grande-Bretagne amena la levée des Pal’s Battalions (Bataillons de copains) pendant la Première Guerre mondiale, où les autorités militaires promirent aux enrôlés volontaires une « chance » de servir avec leurs parents et amis pour la durée du conflit.

Une autre manière d’atténuer les effets négatifs de la conscription sur le moral des jeunes hommes consiste, comme nous l’avons évoqué, à choisir la branche dans laquelle le service sera accompli. Paradoxalement, la conscription en vigueur aux États-Unis dans la période allant de 1948 à 1973 stimula les enrôlements dans l’aviation et dans la marine. Ces deux branches ne souhaitaient pas avoir de conscrits dans leurs rangs, mais elles comptaient sur des hommes qui, à la limite, étaient résignés et surtout soucieux de ne pas servir dans l’armée de terre.

La fin du service militaire obligatoire aux États-Unis mit automatiquement un terme à ce pernicieux système de « volontaires-conscrits motivés », que les Américains appelèrent péjorativement les Draft-motivated Volunteers. D’autres nations ne furent pas exemptes de tels systèmes de recrutement pour le moins étrange. Au Canada, on pense notamment à l’adoption en 1940 de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN) qui autorisa le gouvernement à enrôler de force de jeunes hommes, sous condition qu’ils ne serviraient pas outre-mer. Ces enrôlés furent surnommés les Zombies, ce qui n’aida en rien à la réputation de ces hommes, du système et, pire encore, cela amena une situation des plus étranges. À la fin de la guerre de 1939-1945, le Canada compta théoriquement trois catégories de soldats : des enrôlés volontaires, des enrôlés par la LMRN et des conscrits (suite à l’implantation effective de la conscription à l’automne de 1944).

Conclusion

Selon les époques et les contextes, la conscription suscita la controverse, comme le témoigne clairement cette affiche américaine pendant la Guerre du Vietnam.

Pour conclure, nous pouvons simplement ajouter qu’à une époque où la technologie rend le travail du soldat de plus en plus complexe (ce qui nécessite une formation continue à grands frais), la conscription ne semble plus être une méthode de recrutement privilégiée par les gouvernements des grandes puissances. La sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé.

Combinés à la chute de l’Union soviétique, ces nouveaux développements expliquent en partie le déclin de la conscription dans la plupart des pays occidentaux depuis la fin de la Guerre froide. Ils expliquent également pourquoi la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats.

La sécurité collective

Introduction

La sécurité collective telle perçue dans cette caricature du XIXe siècle.

Le concept de la sécurité collective réfère à un alignement en temps de paix de nations aux fins de défense mutuelle. La sécurité collective repose sur le principe que tous les États membres soient tenus de se prêter une assistance militaire si l’un d’eux faisant partie du pacte est attaqué ou menacé par une puissance étrangère. De plus, le second principe de la sécurité collective réside en la garantie que les États membres s’engagent à ne pas déclarer la guerre à quelconque État adhérant au pacte en question.

Ce qui distingue la sécurité collective d’alliances régionales classiques est que la menace est plus ou moins bien définie dans le premier cas. En effet, la menace ne porte aucun nom. Elle est diffuse, incertaine, si bien que la sécurité collective peut en venir à inclure des États membres qui, sans qu’on le dise haut et fort, représentent la menace aux yeux de tous. La sécurité collective vise donc une adhésion inclusive élargie, la prévention des conflits par le biais de consultations et la dissuasion, en faisant miroiter la perspective d’une réponse militaire forte en cas de violation. La Ligue des Nations et les Nations-Unies constituent dans leur finalité des exemples de sécurité collective, bien que les conditions d’alignement soient différentes selon les contextes.

Les origines de la sécurité collective : le système bismarckien

C’est ainsi que, d’une part, la défense collective représente une formation traditionnelle d’alliances militaires où les États s’engagent à se défendre mutuellement en cas d’attaque contre n’importe lequel des membres de ladite alliance. Cette dernière est caractérisée par des préparatifs militaires tangibles en vue de la défense collective, de même qu’aux fins de dissuasion. Pour les uns, la défense collective engendre des résultats positifs, en ce sens où elle entretiendrait un état de paix, mais il est important de préciser que cette détente demeure relative. Cette forme de détente se concrétise au prix d’un accroissement des tensions, comme elle peut déclencher une course aux armements et maintenir les États dans une situation d’incertitude quasi permanente.

D’autre part, la sécurité collective (ou coopérative) est radicalement différente, en ce sens où elle part du principe qu’aucune nation ne peut atteindre la pleine sécurité par des moyens unilatéraux. Ici, le groupe d’États membres peut admettre en ses rangs des nations n’ayant pas, pour ainsi dire, les mêmes intentions ou « prédispositions idéologiques », tout cela dans le but d’établir un dialogue, entretenir une communication permanente et démontrer une relative transparence dans l’exercice des relations diplomatiques. À cet égard, le cas de l’expansion de l’OTAN au lendemain de la Guerre froide est intéressant, dans la mesure où l’organisation tenta de courtiser la Russie et ses anciens États-satellites communistes.

Le chancelier allemand Otto von Bismarck avait forcé la main à ses partenaires afin qu'ils adhèrent à un système de sécurité collective qui, au final, ne plut à personne, même parmi ses propres compatriotes.

Cela dit, l’étude de l’histoire de la diplomatie nous montre la conclusion d’alliances en temps de paix sur des modèles semblables à ce que nous venons d’évoquer. Dans ce contexte, l’époque de la fin du XIXe siècle dans l’Europe d’Otto von Bismarck est riche d’enseignements. Débutant avec la signature de l’accord de la Duplice de 1878-1879, Bismarck finit par soutirer des accords militaires à des fins défensives avec l’Autriche-Hongrie, l’Italie et la Russie, laissant ainsi la France isolée et la Grande-Bretagne dans son état traditionnel de désengagement des affaires continentales. En dépit de l’incongruité évidente d’une série de traités conclus qui lièrent des nations ennemies comme l’Autriche-Hongrie et la Russie, Bismarck parvint effectivement à réaliser une forme primaire de sécurité collective. Il le fit, car aucune des grandes puissances d’alors ne put entamer une guerre offensive sans qu’une alliance défensive s’y oppose en plaçant sur les champs de bataille des forces de beaucoup supérieures en nombre.

La stratégie politique bismarckienne apparaissait solide, mais elle reposait sur un principe fonctionnel auquel il ne fallait pas déroger, si l’on voulait que le système d’alliance se tienne. En effet, la machine était fonctionnelle, dans la mesure où l’Allemagne demeurait une puissance rassasiée et ne faisant pas preuve d’agressivité ou d’arrogance dans l’exercice de ses relations internationales, une condition qui serait loin d’être respectée par les successeurs de Bismarck. Bien au contraire, le système bismarckien d’alliances ne put enrayer les tensions interétatiques, la ferveur de la guerre, de même que la course aux armements qu’il était censé freiner. Qui plus est, et dans une certaine mesure, ce fut le système bismarckien de sécurité collective qui fut initialement blâmé comme l’une des raisons du déclenchement de la Première Guerre mondiale, malgré que les nations gardèrent le réflexe de nouer d’autres alliances semblables au lendemain des hostilités.

La régionalisation admise de la sécurité collective

Dans un autre ordre d’idées, un autre élément caractéristique de la sécurité collective est qu’elle se pratique généralement dans un cadre régional, malgré qu’à l’échelle internationale, le monde a vu naître deux grandes organisations, soit la défunte Société des Nations à Genève, puis l’actuelle Organisation des Nations-Unies à New York. En fait, la sécurité collective à l’échelon régional fut longtemps abordée dans un contexte de Guerre froide, parce que les objectifs des superpuissances pouvaient aisément s’arrimer avec les intérêts de gouvernements amis, c’est-à-dire des États de moindre puissance et alignés sur un axe idéologique similaire. Vue ainsi, la sécurité collective voit la conclusion d’accords de défense entre des États membres capables de déployer une puissance militaire digne de ce nom. Dans le cas contraire, l’échec de la signature de tels accords de défense collective régionale voit la substitution d’ententes bilatérales entre les superpuissances et des États partenaires désignés.

De nos jours, ce volet régional de la sécurité collective est sanctionné dans la Chartre de l’ONU, en particulier sous les chapitres VI et VIII, où il est recommandé que les nations cherchent à trouver des solutions à leurs conflits à l’intérieur des cadres prévus par des agences régionales ou des traités régionaux existants, et ce, avant de solliciter l’intervention du Conseil de Sécurité de l’ONU. À l’intérieur de tels accords régionaux de sécurité, les obligations fondamentales souscrites par les États membres proviennent d’une appréciation mutuelle du danger immédiat et des questions de sécurité y étant attachées. Ces mêmes obligations découlent également de la qualité du dialogue entre les membres. Ce dernier processus est facilité si les membres possèdent les mêmes prédispositions idéologiques.

Par contre, si des points de vue irréconciliables persistent, surtout au niveau idéologique, alors le maintien de la sécurité collective dépend de la qualité du dialogue, de sa transparence et de sa continuité. Certaines de ces activités se déroulant dans l’échange de points de vue radicalement divergents peuvent, malgré tout, amener la conclusion d’accords qui empêcheraient une situation de dégénérer. La différence étant que ces « ententes » relèvent presque uniquement de la catégorie du maintien du dialogue, où la recherche de la sécurité collective se déroule dans les plus hautes sphères officielles de l’État ou au niveau diplomatique entre des ambassades.

Si l’on sent qu’un accord a de bonnes chances d’être conclu, ou que les dirigeants veulent à tout prix une entente négociée, alors la nature du dialogue peut dépasser le stade officiel en incluant, par conséquent, une structure « officieuse » qui inclurait les domaines militaire, civil (ministériel) ou académique (les échanges entre spécialistes). Enfin, même si cela paraît évident, précisons que si un accord est conclu avec des termes où les signataires s’engagent à ne pas recourir à la force contre un membre, alors la sécurité collective devient effective. De cette coopération en matière de sécurité naît une véritable communauté de sécurité qui engendre ultimement une orientation commune des politiques sécuritaires et militaires.

À titre d’exemple, l’OTAN et le Pacte de Varsovie produisirent une confrontation entre deux communautés de défense collective régionale qui affichèrent respectivement des politiques communes. Par ailleurs, notons que la perspective onusienne d’accords régionaux de sécurité visant à établir un dialogue coopératif ne se matérialisa jamais. Encore une fois, ce fut à l’intérieur de cadres régionaux définis par les initiatives d’États concernés que des solutions semblèrent réalisables. Les Accords de Helsinki de 1975 virent la naissance de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, une organisation sécuritaire vouée au dialogue et qui constitue aujourd’hui le pont le plus important en Europe en matière de sécurité collective. Profitant probablement d’une détente relative avant une nouvelle hausse des tensions au début des années 1980, les puissances de l’époque de la Guerre froide étaient quand même parvenues à conclure un tel accord autrefois impensable.

Un pas important fut franchi en matière de régionalisation de la sécurité collective avec la signature des Accords de Helsinki en 1975.

L’ère post-Guerre froide et le postulat onusien de la sécurité collective

Comme dans bien des dossiers liés aux affaires militaires et internationales, la fin de la Guerre froide vit la question de la sécurité collective prendre d’autres tangentes. Certains ont pu dire qu’elle n’était plus d’actualité (la Guerre froide étant terminée), d’autres croient qu’elle demeure pertinente, à travers le maintien d’un dialogue sécuritaire entre anciens adversaires, le tout à l’intérieur d’un cadre régional élargi qui verrait naître de nouveaux accords. D’ailleurs, la doctrine officielle de l’OTAN entretient toujours ce jardon de « défense collective », que ce soit dans ses relations avec la communauté européenne de défense du modèle helsinkien, ou encore dans ses interventions dans le monde. Vue ainsi, l’OTAN serait une véritable organisation internationale de sécurité collective, la seule à vrai dire qui soit capable de déployer une armée sur un champ de bataille.

Qui plus est, l’évolution de l’OTAN depuis 1949 témoigne de son endurance, et ce, même après que le postulat de défense collective du contexte de la Guerre froide soit disparu. Ironiquement, l’absence d’un environnement typique de la Guerre froide ne vit pas d’apaisement des tensions. Bien au contraire, on assista à une explosion de conflits intra-étatiques et de guerres civiles dans plusieurs pays, comme en Yougoslavie, en Somalie, en Bosnie ainsi qu’au Rwanda, où ce furent essentiellement les populations civiles qui firent les frais de ces déchaînements de violence. Non sans surprise, l’agenda de paix de l’ONU se remplit rapidement, avec le déploiement de plusieurs missions aux résultats variables. En plus d’autoriser le déploiement de forces internationales lors d’une guerre majeure comme celle contre l’Irak en 1990-1991, l’ONU dépêcha plus de 80,000 soldats depuis 1993.

Ce sujet est bien documenté, à savoir que ces différents tests démontrèrent de sérieuses faiblesses et lacunes de toutes sortes dans l’organisation onusienne, en plus d’effriter l’enthousiasme pour de telles missions, sans compter les coûts astronomiques qui vidèrent rapidement les coffres ou le fait que certaines puissances voulurent prendre le contrôle effectif des opérations (ex: les États-Unis dans le Golfe en 1990). Les chiffres peuvent varier selon les sources, mais le nombre des Casques bleus servant dans des missions de paix, au moment d’écrire ces lignes, ne représente qu’une infime portion des effectifs déployés à l’apogée des interventions au milieu des années 1990. Est-ce à dire qu’on assiste à la fin des missions onusiennes, ou plutôt s’agit-il d’une simple réorientation nécessitant des ajustements accompagnés de saines remises en question? Le débat reste ouvert.

L'ONU n'est plus la seule organisation inter-étatique à promouvoir la sécurité collective. D'autres le font, comme l'Union africaine qui est en mesure de dépêcher diverses missions de paix sur le continent de ses États membres.

Cela dit, les sérieuses remises en question du rôle et des capacités de l’ONU à intervenir à la suite de désastres (Rwanda, Bosnie…) remettent au goût du jour la pertinence de la sécurité collective. Encore là, les États désireux d’en venir à des accords de sécurité collective ne le font pas nécessairement dans une optique internationale. Au contraire, les États chercheront à conclure des accords de sécurité collective à l’échelle régionale. Vus ainsi, et à la lumière de la nature des « nouveaux conflits » intra-étatiques et des guerres civiles, les États voudront circonscrire un large périmètre géographique, voire continental, où il leur sera plus facile de négocier des traités leur permettant de répondre à des dangers immédiats, plutôt qu’à des menaces à moyens et longs termes comme au temps de la Guerre froide. En clair, si les forces de l’ONU ne peuvent pas répondre à la commande, les États préoccupés par des questions de sécurité collective doivent s’organiser entre eux.

Conclusion

De telles organisations existent et elles sont nombreuses. On peut penser à l’Organisation des États américains, à l’Union africaine (anciennement l’Organisation de l’unité africaine), à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, à la Communauté des États indépendants et au Conseil de coopération des États arabes du Golfe. Toutes ces organisations sont nées de discussions initiales qui comprenaient un volet sur la sécurité collective, des discussions qui, pour certaines, aboutiront à la conclusion d’accords contraignants, ou qui demeureront au niveau des échanges officiels. D’ailleurs, la région de l’Asie-Pacifique figure, sauf erreur, parmi les seules régions de la planète à ne pas disposer d’organisation de sécurité collective.

Toutes ces organisations sont loin d’atteindre la parfaite harmonie et certaines ne mettront jamais en vigueur des accords de sécurité collective, bien qu’on ne peut douter des bonnes intentions. De même, ces organisations ne disposent pas toutes des éléments essentiels d’atteinte de la sécurité collective. Parmi ceux-ci, et pour conclure, notons les mécanismes de résolutions des querelles territoriales et commerciales, la capacité à créer des unités militaires conjointes (ex: l’Eurocorps), à développer des doctrines et des exercices du même ordre ou à mettre en place des équipements et des infrastructures interopérables.