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La discipline aux armées

Dans la victoire comme dans la défaite, la discipline est un élément fondamental au bon fonctionnement des armées. Elle résulte de la formation, de l’endoctrinement et de l’encouragement, via un système de récompenses et de punitions, destinés aux soldats et futurs membres des forces armées. Dans l’univers militaire, la discipline comporte un ensemble de pratiques qui sont compatibles avec les fins pour lesquelles un militaire peut être employé, de sorte que la réponse désirée peut résulter d’une initiative du soldat ou être imposée par l’autorité supérieure hiérarchique. Finalement, le non-respect des règles établies par les autorités se traduit par une forme de punition militaire.

La discipline: approches initiales

La conception et l’application de la discipline ont évolué avec le temps, en fonction des endroits et des cultures, si bien qu’une définition unique pouvant s’appliquer à toutes les armées et marines du monde n’existe pas. Cependant, il est possible d’établir quelques généralisations, ne serait-ce que pour donner un portrait d’ensemble de ce qu’est ou aurait pu être la discipline aux armées.

La discipline est cruciale au bon fonctionnement de n’importe quelle force armée. Elle fut implantée, dans la plupart des armées, par une combinaison d’exercices physiques et mentaux exécutés à répétition. Par conséquent, des punitions étaient prévues pour avoir manqué à l’accomplissement ou à la réussite de tels exercices. Les aspects physique, mental et répétitif des exercices constituent trois facteurs primaires qui fonctionnent en conjonction avec chacun d’entre eux et à l’intérieur d’un cadre militaire contextuel qui comprend un certain nombre de soldats dans le but de les habituer à travailler en équipe.

Ces soldats apprennent à vivre et à tout faire ensemble. Ils forment un groupe dont chacun des éléments peut venir en aide à ceux qui sont en difficultés, toujours dans le but de répondre aux défis et obstacles qui se présentent sur leur parcours. Dans ce cadre général, on exigera des soldats qu’ils atteignent des standards élevés dans l’utilisation de leurs armes et le soin qu’ils apportent à leur forme physique et à l’entretien de leurs équipements. Cela est fait non seulement pour améliorer leur efficacité au combat, mais aussi pour augmenter la qualité du commandement des officiers qui ont à diriger ces soldats. Le but étant encore une fois d’avoir des soldats capables d’entreprendre de longues campagnes sans qu’ils soient susceptibles de tomber sous les coups de la maladie, de l’inconfort patent ou de la malnutrition. En d’autres termes, si les soldats parviennent à accomplir, par la discipline, des tâches aussi simples que d’entretenir leurs équipements, vêtements et personnes, alors leurs officiers peuvent se concentrer sur d’autres tâches liées aux combats et ainsi améliorer l’efficacité de l’ensemble des forces.

Sans la discipline et la cohésion de son armée, Rome ne serait jamais devenue l'empire tel qu'on l'a connu.

Une fois la période de l’entraînement achevée, la discipline continue de s’appliquer et d’avoir un rôle déterminant dans la cohésion et l’efficacité d’une unité. Chaque individu est responsable de ses actes et il devient imputable à l’unité par le sentiment de camaraderie qui lie les soldats. De plus, l’autodiscipline que le soldat finit par développer à la dure lui permet d’anticiper la menace continue que représentent les punitions. Celles-ci forment des parties intégrantes du système militaire. Le cas le plus flagrant illustrant ces facteurs apparaît lorsqu’un soldat déserte son unité. La très dure sentence qui fut traditionnellement réservée pour cet acte devait normalement décourager le soldat de quitter son unité ou son poste, et ce, peu importe les circonstances.

La discipline par l’exemple

La désertion, le meurtre ou l'abandon de poste devant l'ennemi, autant de crimes qui peuvent, selon les époques et les cultures, être passibles de la peine capitale dans la justice militaire.

À travers les siècles, toutes sortes de formes de mesures disciplinaires ont été utilisées afin de forcer les hommes à obéir aux ordres, la plupart du temps par la punition physique ou l’humiliation. Par exemple, lors de la Guerre civile américaine, une manière plutôt inhabituelle et humiliante de punir des soldats consistait à leur tirer dessus avec des cartouches de sel, qu’on utilise normalement à la chasse. Parallèlement, une autre forme de punition pratiquée pendant ce conflit consistait à accrocher sur le soldat fautif une pancarte avec l’inscription « Déserteur » (ou autres inscriptions dégradantes) et à le faire marcher autour d’un baril, et ce, devant le regard de ses camarades. À l’inconfort physique associé à cette punition devait donc s’ajouter l’humiliation, surtout à une époque où l’honneur et la dignité étaient des valeurs importantes. Encore une fois, la discipline était de mise et se voulait une façon de décourager les autres en leur montrant les conséquences concrètes de ce qui pouvait arriver si l’on n’accomplissait pas son devoir.

Les exemples d’application de méthodes disciplinaires à travers l’Histoire sont pour ainsi dire infinis. À lui seul, le cinéma a contribué à présenter au grand public des interprétations forcément subjectives de l’application de telles méthodes. À titre d’exemple, pensons à des films comme Full Metal Jacket et Paths of Glory du réalisateur Stanley Kubrick. Ces films illustrent l’importance de la discipline par l’exemple au sein d’une unité militaire et surtout les graves conséquences qui peuvent s’abattre sur ceux qui refusent d’obtempérer aux règlements des autorités.

À une autre époque, celle de l’Antiquité, des chefs de guerre comme Hannibal étaient réputés pour la sévérité de la discipline appliquée dans leurs rangs. Dans ce cas spécifique, les forces expérimentées et disciplinées de Hannibal parvinrent à remporter leur plus grande victoire contre une armée romaine largement supérieure en nombre, mais combien minée par l’indiscipline et des problèmes au niveau de la chaîne de commandement à Cannes en 216 avant J.-C. Le fait que Hannibal savait qu’il pouvait compter sur l’excellente discipline ses troupes lui permettait d’exercer un commandement sans nécessairement être physiquement présent avec telle ou telle unité. Sans trop d’hésitation, le Carthaginois pouvait diriger à distance et ordonner des manœuvres. Il savait que les ordres seraient exécutés sans craindre de perdre le contrôle des opérations. Le jugement fut sans appel à Cannes.

Sous le feu ennemi

Dans un autre ordre d’idées, on peut penser à la discipline des archers anglais à Agincourt (1415) ou à celle de l’infanterie prussienne de Frédéric le Grand au cours de la Guerre de Sept ans (1756-1763). Ces deux cas sont connus pour être des exemples pertinents de forces armées qui ont su garder leur calme et leur cohésion sous le feu ennemi, tout en maintenant une discipline sans faille dans des situations incertaines. La discipline est un élément fondamental sur le champ de bataille, un élément sans lequel un commandant en est réduit à livrer un engagement dans lequel il contrôle mal ses propres éléments. En plus de subir de lourdes pertes, si des troupes initialement indisciplinées subissent quelconque pression, elles peuvent déserter en masse, laissant à l’ennemi le soin de récolter facilement les fruits de la victoire.

Un autre exemple de cette situation se produisit à la bataille d’Austerlitz en 1805. Là-bas, Napoléon parvint à battre une armée ennemie coalisée en exploitant les problèmes de discipline qui gangrénaient les forces russe et autrichienne. Napoléon disposait de soldats vétérans qui pouvaient aisément maintenir la discipline et la cohésion, ce qui leur permit d’encaisser le tir ennemi avec calme, mais aussi de contre-attaquer au moment opportun avec des effets dévastateurs. Par contre, dix années plus tard, à Waterloo, une force britannique disciplinée, qui par surcroît avait été abandonnée par quelques-uns de ses alliés, avait réussi à subir le feu français pendant plusieurs heures sans se désintégrer, jusqu’à ce que l’arrivée tardive des Prussiens anéantisse la croyance que se faisait Napoléon en la victoire de la Grande Armée.

Peinture de Chris Collingwood illustrant les officiers et les hommes du 52nd Oxfordshire Light Infantry sous le feu de l'armée française à la bataille de Waterloo (18 juin 1815).

Perceptions actuelles de la discipline

La discipline était normalement appliquée par une combinaison de sanctions formelles (allant de procédures sommaires jusqu’à la cour martiale) et informelles, parfois brutales et coercitives. Les aspects brutaux et coercitifs de l’application de la discipline ont officiellement été bannis des forces armées occidentales modernes, bien qu’ailleurs, comme dans l’armée russe, des controverses resurgissent de temps à autre sur des incidents que l’on présente comme « isolés ».

De nos jours, les forces armées des états démocratiques perçoivent la discipline et ses applications légales au cœur, sinon à l’avant-scène, des relations qu’elles entretiennent avec les sociétés qu’elles servent et protègent. Le citoyen qui s’enrôle sur une base volontaire consent implicitement à un engagement de « fiabilité inconditionnelle » qui l’oblige à prendre des risques que ses pairs dans la société civile n’oseraient pas nécessairement accepter. Par ailleurs, cela signifie que la discipline militaire requiert certains standards qui apparaissent plus élevés et qui n’ont pas d’égal ailleurs dans la société civile.

Cela ne signifie en rien que la discipline militaire soit opaque au point de demander à un homme d’accomplir une tâche hors de proportions de ses capacités physiques ou intellectuelles, ou des tâches qui seraient moralement pas correctes. De nos jours, il existe des mécanismes légaux qui permettent à un militaire de refuser d’obéir à un ordre si sa conscience lui indique de ne pas aller de l’avant. En d’autres mots, les militaires admettent qu’une discipline rigide et aveugle n’est ni militairement appropriée, ni socialement et politiquement acceptable. Il est aussi admis que l’autodiscipline a ses mérites particuliers, en ce sens où elle est le produit de valeurs, d’un code d’honneur personnel, d’une obligation morale et d’une fierté professionnelle à servir sous les drapeaux. Souvent, ces derniers facteurs contribuent à produire des individus naturellement disciplinés, puisque la motivation à servir les protège partiellement des conséquences de l’indiscipline.

Bref, la discipline est le ciment des forces armées. Elle doit être un élément à toujours prendre en compte dans l’analyse des batailles. À elle seule, la capacité à demeurer collectivement calme sous le feu ennemi, sans nécessairement assurer la victoire, empêche indubitablement le désastre.

Le terrorisme: une analyse historique et contemporaine

Les événements d’août 2010 impliquant le démantèlement par la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et autres corps policiers d’une présumée cellule opérant à partir du Canada rappellent que notre pays n’est nullement à l’abri d’attaques terroristes. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme semble avoir trouvé un second souffle dans l’imaginaire collectif. Le terrorisme existe et il s’en prend au quotidien des gens. En fait, le terrorisme est souvent mal perçu et ses racines historiques remontent à beaucoup plus loin que l’on pense. Le terrorisme peut être doctrine et s’adapter à toutes circonstances. D’un terrorisme politique au terrorisme religieux en passant par la cybernétique, nul ne semble à l’abri de la menace. La peur fait vivre le terrorisme.

Comprendre le terrorisme

Le phénomène du terrorisme est vieux comme le monde. Il a pris à travers l’Histoire diverses formes, couleurs et textures faisant en sorte qu’il est toujours difficile de cerner ce qu’est réellement le terrorisme. Même dans le champ de l’histoire militaire, le terrorisme est une catégorie à part. Les historiens militaires ont l’habitude de travailler avec des concepts précis permettant de bien cerner les acteurs et le cadre spatio-temporel des objets à l’étude. On dit que la guerre s’est déroulée entre telle et telle période, sur ce terrain, et qu’elle a opposé l’armée « A » à l’armée « B ». Pourquoi? Parce qu’à la base la « guerre » implique la violence organisée, une violence à la limite administrative régie par les empires, les royaumes, les états, les seigneurs, etc. Dans le cas du terrorisme, une idée persistante est que celui-ci ne correspond à aucun de ces vagues critères énumérés ci-dessus.

Pour ma part, je crois que le terrorisme peut se définir comme étant la création et l’exploitation de la peur à travers la violence ou la menace du recours à la violence. Comme nous l’avons dit, le terrorisme ne date pas d’hier. Nous retenons surtout les formes de terrorisme pratiquées depuis le XXe siècle, dans une ère où l’on commençait à documenter et à poser des analyses plus poussées d’ordre éthique sur ce phénomène.

Le terrorisme est donc, à la base, historique. Par exemple, ce que j’appelle un « terrorisme de masse » était déjà érigé en système à des époques aussi lointaines que celles de l’Empire mongol où les massacres de populations entraînaient naturellement la peur, qui elle-même devenait une puissante arme de dissuasion pour des soumissions futures. L’idée était d’anéantir la volonté de l’ennemi de combattre (ce qui est aussi le propre de la guerre classique). À cet égard, on peut dire que les militaires, ces soldats « légaux », pouvaient, inconsciemment ou non, pratiquer le terrorisme. Par exemple, le siège d’une forteresse ou d’une quelconque place forte amène l’assiégeant à exiger la reddition de l’assiégé, sinon la garnison et/ou la population assiégées peuvent périr. En somme, la peur s’allie à la catapulte dans cette tâche sinistre.

Beaucoup de personnes, à commencer par les médias, présentent des cas concrets de pratiques terroristes dans l’optique où ceux-ci constituent systématiquement des attaques contre l’État ou ses agences. Or, le terrorisme peut correspondre à cette présentation, mais sa finalité (le but qu’il cherche à atteindre) n’est pas nécessairement anti-gouvernementale. Prenons les exemples de régimes dictatoriaux où l’exploitation de la peur est dirigée contre les citoyens vivant à l’intérieur d’un espace national défini. Staline, Hitler et tous autres dictateurs d’une époque un peu plus contemporaine à la nôtre ont exploité la peur contre leurs propres citoyens.

L’utilisation d’un pouvoir coercitif par les gouvernements, qu’on peut appeler un « terrorisme d’État », peut aussi être évoquée par des groupuscules terroristes pour justifier leurs propres actions, même si le niveau de la répression gouvernementale peut s’apparenter au terrorisme, toujours à cause de l’exploitation de la peur. En clair, on peut en venir à se demander qui est le véritable terroriste.

La question demeure donc très subjective. Qui est terroriste? Le mal infligé par ceux qu’on appelle « terroristes » à des innocents, dans le cadre d’actions délibérées ou en subissant les dommages collatéraux, ou le but (et politique) que leurs gestes cherchent à provoquer? Cela évoque une fois de plus que la problématique est plus que subjective.

Le terrorisme érigé en doctrine

Carlo Pisacane (1818-1857)

À son tour, la réflexion sur le terrorisme ne date pas d’hier. L’un des premiers cas recensés d’auteurs ayant réfléchi à la question est celui de Carlo Pisacane (1818-1857), un révolutionnaire et l’un des maîtres à penser de l’anarchisme en Italie. Pisacane avait renoncé à son titre de noblesse pour embrasser la cause du nationalisme italien. Employant déjà un langage révolutionnaire similaire à celui du XXe siècle, il soutenait que les idées résultaient des actes et non l’inverse. Suivant la même logique, Pisacane croyait que le peuple n’atteindrait pas sa pleine liberté une fois éduqué, mais qu’il serait éduqué une fois qu’il serait libre.

Pisacane mourra de manière violente en 1857, mais ses idées (ou actes!) lui auront survécu. Une vingtaine d’années après sa mort, des révolutionnaires russes d’une organisation nommée la Volonté du Peuple, dont le but était d’assassiner des personnalités associées à l’État, reprendront son parcours intellectuel. Leur désir de commettre des actes de violence uniquement contre des individus en particulier contraste en quelque sorte avec la violence hasardeuse commise à notre époque par certaines organisations. Pour ces dernières, la société en elle-même devient une cible.

Le terrorisme et la technologie émergente

Le fait que les groupes terroristes, du moins dans la définition qu’on semble leur imputer, aient émergé à partir du XIXe siècle en Europe n’est pas le fruit du hasard. Nous sommes dans un contexte de révolution industrielle et une nouvelle classe émergeait, celle des ouvriers. Nombreuse, la classe ouvrière n’avait à peu près aucun pouvoir économique, mais elle pouvait avoir accès à la technologie pour faire valoir violemment ses vues. Quel est le lien alors me direz-vous?

À une époque, le milieu du XIXe siècle, où les armes commencent à être manufacturées (pistolets, carabines à répétition…) et que la dynamite est commercialisée, tout devient possible. Dans le cas de la dynamite, une forme d’explosif somme toute malléable, elle était relativement sécuritaire à transporter et à implanter. Le processus était d’autant plus facilité par l’invention à la même époque de détonateurs au mercure qui permettaient d’actionner la charge au moment souhaité et à une distance sécuritaire. Sur le plan social, la désertion des campagnes au profit des villes amena une concentration de gens et de plus grandes possibilités pour les groupes terroristes de s’organiser, puis frapper avec des effectifs et des moyens jugés adéquats.

La distinction circonstancielle de l’acte terroriste

La relation entre le terrorisme et la guérilla est complexe et souvent difficile à distinguer. D’abord, ce ne sont pas toutes les guérillas qui sont des mouvements terroristes. Nombre d’entre elles se présentent comme étant des forces irrégulières qui combattent dans une guerre dite « classique », alors que leurs adversaires les dépeignent justement comme des groupes terroristes dans le but de les rendre illégitimes.

Par contre, la faiblesse militaire des guérillas et leur besoin d’être soutenues par la population tendent à les catégoriser initialement parmi les organisations terroristes. Dans cette optique, mon opinion est que les groupes terroristes cherchent davantage de la publicité que les guérillas, qui souvent mènent une guerre dans l’ombre. Selon l’évolution de la situation et de leur appui parmi la population, les guérillas tendent à mesurer la radicalité de leurs gestes selon une tactique de la carotte et du bâton, ce qui les rend peut-être moins extrémistes dans l’imagination populaire.

Mentionnons par exemple le cas de la montée des mouvements communistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en Asie, en particulier en Chine et au Vietnam. Les communistes chinois et vietnamiens (le Viêt-Cong) devaient utiliser cette tactique de la carotte et du bâton, car leurs faibles moyens initiaux ne leur permettaient pas de lutter efficacement contre des éléments de leur population respective qui embrassaient l’idéologie nationaliste officielle du régime. Plus précisément, on peut rappeler l’offensive du Têt au Vietnam en 1968, où les assauts du Viêt-Cong contre des employés de l’administration civile avaient contribué à l’instabilité du Sud-Vietnam.

Par ailleurs, la lutte au colonialisme a souvent amené la catégorisation d’organisations dites terroristes. Des campagnes sporadiques contre le régime colonial en place, comme on en a vues en Algérie ou ailleurs, ont régulièrement été marquées de gestes que l’on peut associer au terrorisme… ou à la guérilla selon l’interprétation qu’on en fait.

J’ai parlé jusqu’à présent de terrorisme et de guérilla, en prenant soin de préciser que ces deux concepts peuvent être liés selon les contextes, qu’ils peuvent même se fondre, mais un troisième élément doit être pris en compte: le crime de droit commun. En partant du principe voulant que le terrorisme soit une exploitation de la peur, une exploitation qui se traduit généralement par une forme organisée de violence, il faut ajouter la dimension de la criminalité au sens du droit commun.

Carlos Marighella: le concepteur de la guérilla urbaine.

En effet, certaines guérillas urbaines, comme celle du communiste brésilien Carlos Marighella dans les années 1960, commettaient des crimes de droit commun, comme des vols de banque ou des enlèvements, dans l’espoir de provoquer une réaction gouvernementale. Une réaction potentiellement forte du régime en place finirait par l’aliénation la population à celui-ci, au lieu de voir se blâme se porter contre ceux qui ont originellement commis l’acte de violence. Le problème avec cet argumentaire est que ce terrorisme à la « Robin des Bois» est rarement conforme à la réalité. Un autre exemple intéressant est celui du mouvement d’extrême-gauche des Tupamaros en Uruguay. Prônant la guérilla et toute forme d’action directe dans les années 1960 et 1970, les Tupamaros se sont mis à dos l’opinion publique et ils furent battus, malgré qu’ils fussent convaincus que leurs gestes étaient responsables et empreints de justice sociale.

L’internationalisation du terrorisme

Bien qu’il y ait eu des contacts entre les diverses organisations anarchistes du XIXe siècle, je crois que ce que l’on peut appeler l’« internationalisation du terrorisme », sur les plans organisationnel et médiatique, ne se produisit qu’au lendemain immédiat de la Seconde Guerre mondiale. On peut situer le contexte dans la mesure, par exemple, où l’Union soviétique et ses États satellites n’avaient pas hésité à appuyer toutes sortes d’organisations terroristes. Elles fournissaient de l’argent, des armes, de l’entrainement et des sauf-conduits.

D’autres seraient tentés de croire que le véritable terrorisme, comme on se plaît à le concevoir de nos jours, serait né précisément en 1964 avec la fondation par Yasser Arafat de l’Organisation de la libération de la Palestine (OLP). L’OLP était née sous les pressions de Palestiniens qui désiraient retrouver ce qu’ils considéraient être leur terre natale. La victoire israélienne lors de la guerre des Six Jours en juin 1967 avait eu pour conséquence que les Jordaniens avaient perdu Jérusalem et la partie ouest de la Jordanie, faisant du coup augmenter le nombre de réfugiés arabes. Par conséquent, les éléments plus radicaux de l’OLP réagirent violemment, notamment par le kidnapping en juillet 1968 des passagers d’un avion.

Les Israéliens avaient relâché des prisonniers arabes, mais cela eut pour conséquence d’encourager d’autres actes de violence terroriste de la part d’une l’OLP plus nombreuse, mieux équipée et plus expérimentée. L’apogée de cette tension avait été atteint en 1972 lors des Jeux olympiques de Munich, alors que onze athlètes israéliens et cinq terroristes furent tués. On peut se demander si l’invitation subséquente faite par l’Organisation des Nations-Unies (ONU) à Yasser Arafat de venir s’adresser à l’Assemblée générale n’était pas un signe de faiblesse face à ce qui était considéré comme une organisation terroriste. L’ONU avait finalement accordé à l’OLP un statut spécial d’observateur, ce qui fut non sans surprise décrié par les opposants de l’organisation palestinienne. Il est en effet tentant de conclure que ce serait la pratique du terrorisme international qui aurait amené l’organisation d’Arafat à se voir reconnaître un statut diplomatique particulier (ou quelconque).

Une force surestimée?

D’aucuns seraient tentés de croire qu’on surestime la force réelle des organisations terroristes. Après tout, pourquoi se laisser intimider par quelques individus? Vont-ils réellement nous empêcher de vivre ?

À mon avis, l’étendue et la sophistication des communications modernes ont largement contribué à donner aux organisations terroristes une force et un effet hors de proportion en comparaison de leur puissance réelle. En d’autres termes, la publicité constitue l’oxygène de ces organisations. Il suffit de penser aux actions de l’Armée républicaine irlandaise (IRA en anglais) ou de l’ETA basque (ETA pour « Pays Basque et liberté » en basque) séparatiste en Europe. Ces deux mouvements suscitent une incroyable attention des médias, une attention disproportionnée par rapport à leur puissance véritable.

Des combattants de la Irish Republican Army (IRA).

Il en va de même pour d’autres groupes terroristes qui ont frappé en Europe dans les années 1970, notamment en Allemagne avec le groupe Baader-Meinhof ou les Brigades rouges en Italie. Ces dernières organisations se décrivaient comme des « guerriers de classes » luttant contre le capitalisme international, les gouvernements, etc. Dans une optique religieuse, sinon nihiliste, on peut penser à l’attaque terroriste survenue en mars 1995 à Tokyo où un groupe cultuel japonais avait employé du gaz Sarin dans le métro de la ville, ou encore l’attentat contre un édifice fédéral à Oklahoma City le mois suivant, tuant 168 personnes.

D’autres groupes peuvent entrer dans la mouvance extrémiste, selon l’interprétation qu’on en fait. À titre d’exemples, les défenseurs des droits des animaux, les écologistes, les groupes pro-vie et ainsi de suite. Des cas avérés de terrorisme ont été perpétrés par certains groupes entrant dans ces catégories. Je pense que la publicité qui a été faite autour de ces dernières organisations est attribuable, entre autres choses, non seulement aux médias, mais aussi au fait qu’un plus grand nombre de chercheurs s’intéressent à ces groupes dans leurs tentatives de démystification du terrorisme. Comme je le disais plus haut, la ligne de distinction est mince dans leur cas et la question demeure: qui est terroriste?

Il en va de même pour le crime organisé « apolitique ». Les gangs modernes utilisent régulièrement des méthodes qui s’apparentent au terrorisme. Bien que ces méthodes puissent être identiques, leur motivation est avant tout pécuniaire et on pourrait qualifier leurs gestes de « quasi-terroristes » puisque l’exploitation de la peur fait partie du processus.

De nouveaux terrorismes

La fin de la Guerre froide en 1989 et la chute du Rideau de Fer ont aussi eu des impacts sur la multiplication des diverses formes de terrorisme dans le monde. Des armes sont en circulation, notamment un stock nucléaire plus ou moins bien contrôlé par les gouvernements des anciens pays communistes.

Les équipements, les ressources financières et la motivation sont toujours des éléments essentiels à l’efficacité des groupes terroristes. De leur côté, les médias présentent toujours la terreur et la destruction comme étant ce qui fait vivre les terroristes, alors que, dans les faits, la situation est souvent beaucoup plus compliquée qu’il n’en paraît.

Par exemple, le cyberterrorisme et le terrorisme financier sont de nouvelles formes d’attentats qu’on a de la difficulté à cerner. Aucune violence physique n’est infligée, du moins en principe, ce qui sabote une partie de la définition de base que j’ai accordée au terrorisme au début de l’article. L’information et non l’individu constitue la nouvelle cible. On peut toujours se demander ce qui cause le plus de dégât entre une bombe artisanale ou un virus informatique.

Une nouvelle forme de menace: le cyberterrorisme.

Par conséquent, le terrorisme oblige les gouvernements à y consacrer d’importantes ressources. Des groupes anti-terroristes sont spécialement créés par les forces militaires et policières, si bien qu’on a l’impression parfois de ne plus bien distinguer un policier d’un militaire, tant il emporte avec lui un véritable arsenal et qu’il a reçu un entraînement intensif.

L’internationalisation du terrorisme a donc suscité une réponse internationale des gouvernements légitimes. Les corps policiers et les services de renseignement doivent partager l’information, davantage dans le but de prévenir que de guérir.

Au quotidien, le renforcement de la sécurité dans les ports, les aéroports et autres lieux publics est une réponse directe à la menace terroriste, avec comme corollaires des délais et des attentes frustrantes.

Peu importe les époques et les méthodes employées, les terroristes s’alimenteront toujours du même élément: la peur.

Le phénomène de « pertes » en histoire militaire

L’origine des pertes

Des soldats confédérés gisant sur le terrain à la suite de la bataille d'Antietam (1862).

Le monde militaire a un langage qui lui est caractéristique. Selon les époques, les cultures et les subtilités linguistiques, des termes, voire des concepts précis finissent par émerger et s’ancrer dans les littératures propres à cet univers. Par moment, certains de ces concepts et termes, que je préfère nommer simplement « expressions », sont utilisés à toutes les sauces, leur enlevant du coup une certaine portée. L’une de ces expressions qu’emploient les historiens militaires dans le cadre de leur travail est celle de pertes (presque toujours employée en nombre au pluriel). Que signifie-t-elle et quelle est sa portée?

Il est parfois dit que la première victime, c’est-à-dire la première perte à la guerre, est la Vérité. Il appert alors que l’expression pertes traduit largement le langage avec lequel cette Vérité s’exprime. En fait, l’utilisation d’une variété d’euphémismes pour décrire d’horribles réalités des champs de bataille n’est pas réellement quelque chose de nouveau. En français, l’expression pertes trouve sa traduction dans la langue anglaise sous le mot casualties, lui-même dérivant du latin casualitas qui signifie un « accident malheureux ». De ce que l’on sait, l’expression pertes est employée dans la littérature militaire depuis le XVe siècle. Selon les époques, elle signifie différentes approches des combats, sinon différentes réalités.

La description de différentes réalités

La Chanson de Roland fut l'un des plus populaires poèmes du Moyen Âge. Plaçant l'honneur au coeur du récit, elle n'en cache pas moins les horreurs de la bataille de Roncevaux (778).

Les pertes subies par les armées lors d’une bataille au Moyen Âge tendaient à démontrer le spectacle de soldats qui avaient été poignardés, mutilés ou matraqués. Ils étaient morts dans des combats au corps-à-corps et ces affrontements étaient souvent décrits par les commentateurs de l’époque comme des meurtres de masse. Dans une tout autre perspective, on observe au XXIe siècle que l’image projetée du champ de bataille peut être en fait l’objectif d’une caméra d’un appareil qui lance un missile de précision avant qu’il ne frappe la cible. Il n’est pas difficile d’oublier qu’au sol, des êtres humains, civils comme militaires, peuvent se trouver sur le lieu de l’objectif et qu’ils seront bientôt déchiquetés ou brûlés vifs.

L’utilisation de termes tels « frappe chirurgicale » cache le fait que maintenant, comme toujours, le but du combat est et demeure l’anéantissement de la volonté ou de l’habilité de l’ennemi de poursuivre la lutte. L’idée de faire subir des pertes à l’ennemi fait partie de ce processus. Il n’y a donc pas réellement de différences entre un ennemi qui se fait tailler en pièces par la plus récente technologie militaire et celui qui subit le même sort sous la lame d’une épée.

Dans l’univers militaire, l’expression pertes réfère d’abord à toute soustraction non planifiée (en terme de nombre, mais pas sur le principe) d’une partie de l’effectif de la force d’une unité. Les causes qui provoquent des pertes sont diverses. Si l’on se fie à ce qui est rapporté par l’Histoire, on peut situer les causes majeures des pertes selon leur degré de gravité, en rapport à la réalité sur le champ de bataille ou dans la zone des armées.

La maladie

La première cause des pertes est la maladie, suivie de la désertion, des accidents et du combat à proprement parler. Ce dernier élément se subdivise selon les soldats qui sont morts au combat sur le coup, qui ont été blessés et morts de leurs blessures, qui sont faits prisonniers et/ou portés disparus (présumés morts ou faits prisonniers). De toutes ces causes, la maladie fut véritablement la première raison qui entraîna des pertes dans les armées au cours de l’Histoire. Souvent, le sort des batailles pouvait se jouer avant même que le combat ne soit engagé.

Au-delà des combats, la maladie fut un ennemi redoutable des armées de l'époque napoléonienne.

Un exemple classique, mais combien cruel fut lorsque les conquérants européens débarquèrent dans les Amériques. Leurs micro-organismes porteurs d’une variété de maladies et de virus ont parlé bien avant les armes, contribuant au génocide qu’ont subi les populations autochtones. Les exemples des impacts de la maladie sur le champ de bataille sont donc nombreux. Au temps des guerres napoléoniennes, particulièrement lors de l’expédition de Walcheren en 1809, les Britanniques perdirent 23,000 hommes en raison de la maladie contre à peine 200 soldats sous le feu ennemi.

Les pertes subies en raison de la maladie chez les militaires reflètent en partie les conditions générales d’hygiène et les approches face à celle-ci dans la société. Par exemple, les grands campements militaires fixes qui n’étaient pas pourvus d’un minimum d’installations sanitaires constituaient de parfaits endroits pour la culture des épidémies. Le phénomène s’observe à toutes les époques. Pendant la Guerre de Sécession, le taux de pertes mortelles causées par la maladie par rapport à celui des combats s’établit presque à 2 pour 1.

Pour sa part, l’une des meilleures forces combattantes de l’Histoire, l’armée romaine, accordait une grande importance à la question de l’hygiène. Certains commandants qui ne portaient pas une attention suffisante à l’hygiène l’ont chèrement payé. Ces insuffisances pouvaient rendre fatale une simple blessure. Si petite soit-elle, une plaie d’une petite blessure qui s’infecte peut entraîner la mort. La maladie est donc de très loin la première cause des décès à la guerre.

La désertion

De tout temps, des soldats ont déserté. Chacun avait ses raisons.

La seconde cause des pertes est celle de la désertion. En dépit de mesures draconiennes pour prévenir le phénomène, dans un contexte où la guerre est le summum de la misère et de la destruction, seules les armées qui avaient les mesures disciplinaires les plus rudes pouvaient être relativement épargnées par ce qui pouvait être considéré comme un fléau. Une armée qui se trouve en territoire ami ou ennemi ne perçoit pas le phénomène de la désertion sous le même angle. En territoire ennemi, les soldats qui seraient tentés de déserter doivent considérer qu’ils risquent non seulement d’être exécutés s’ils sont retrouvés par leurs camarades, mais ils peuvent subir le même sort s’ils tombent entre les mains d’une population locale hostile. Les déserteurs de l’armée de Napoléon qui combattait en Espagne au début du XIXe siècle l’ont appris à leurs dépens.

Certains analystes considèrent comme « déserteurs » des soldats qui seraient tentés de céder à la panique ou qui attendraient fatalement la fin, comme lors d’un siège où les défenseurs décideraient de ne pas livrer bataille. Souvent, la désertion revêt une forme passive de protestation résultant d’une accumulation de frustrations contre l’état des choses, la manière dont est gérée la société dans son ensemble, le gouvernement ou l’armée. L’accumulation de ces frustrations peut par moment se transformer en une véritable colère collective, où un incident mineur peut déclencher une mutinerie ou une révolution.

Le cas des mutineries survenues en 1917 dans l’armée française est révélateur de ce principe. En tête des récriminations des soldats se trouvait le désir de voir à l’amélioration de la nourriture et d’obtenir des permissions sur une base régulière. Le phénomène de la désertion amena également des soldats à tenter de démontrer avec l’énergie du désespoir que leur geste n’était pas motivé par la peur. Pour ce faire, ils allèrent même jusqu’à combattre dans le camp adverse. Une autre forme de protestation qui peut être associée à la désertion et entraîner des pertes est l’auto-mutilation. Celle-ci peut être une tentative de suicide, mais dans un contexte militaire, elle était plutôt vue comme un signe de peur où le soldat refusant d’aller au combat s’inflige une blessure ou tente de faire croire qu’elle est le résultat d’un geste posé par l’ennemi.

La mort au combat ou de blessures

Dans un autre ordre d’idée, la mort et les blessures subies au combat figurent parmi les facteurs les moins importants des pertes subies par les armées en termes numériques. Par contre, c’est la catégorie parmi les pertes qui attirent le plus l’attention. De nos jours, nous avons tendance à confronter des paradoxes du type: les armes de destruction massive peuvent tuer davantage de personnes que ne l’aurait fait la Peste Noire au Moyen Âge. Cela n’est pas tout à fait vrai, tout comme nous sommes portés à croire qu’un soldat blessé aujourd’hui a plus de chances de survivre que celui d’une autre époque.

Cela amène à dire que les sciences militaires et médicales ont évolué parallèlement. Certains théoriciens militaires ont même poussé le raisonnement en apportant l’exemple de la mine antipersonnelle de type S. Le modèle conçu par les Allemands était censé faire exploser uniquement le pied ou la jambe du soldat qui avait le malheur de marcher dessus. Cet incident enlève non seulement le soldat du champ de bataille, mais les brancardiers qui lui portent secours, le personnel médical qui le traite et son transport consomment davantage de ressources que si le soldat avait été tué et laissé sur le terrain ou enterré sommairement.

Un autre élément qui doit être soulevé en ce qui concerne le phénomène de la mort et des blessures sur le champ de bataille a trait à l’armement. Bien que la variété de blessures et la distance avec laquelle elles peuvent être infligées aient augmenté grandement depuis que la chimie a remplacé la puissance musculaire comme mode de propulsion, il n’y a jamais eu dans toute l’Histoire une seule journée où plus d’hommes sont morts que la journée de la bataille de Cannes en 216 avant notre ère (environ 60,000 hommes). Par ailleurs, ce ne fut pas avant le milieu du XIXe siècle que l’on peut considérer avec certitude que la portée, la cadence de tir et la létalité des armes à feu avaient dépassé les armes blanches.

Le site de la bataille de Cannes où s'affrontèrent les armées romaine et carthagineoise en 216 avant J.-.C.

Les prisonniers et soldats portés disparus

Pour leur part, les prisonniers représentent un autre aspect des pertes subies par les armées. Cela diminue les capacités opérationnelles d’une armée de deux façons. D’abord, les prisonniers, au sens premier du terme, sont capturés et ne participent plus à la guerre. De façon plus significative, le désir de faire des prisonniers et leur accorder un traitement clément peut diminuer la volonté de combattre de l’ennemi. Dans ce contexte purement théorique, faire des prisonniers relèverait plutôt de considérations pragmatiques qu’humanitaires.

Des prisonniers de guerre canadiens marchent sous escorte à la suite du raid raté de Dieppe (19 août 1942). On dit qu'il est du devoir du soldat de s'évader à la première occasion. Dans les faits, la première question que chacun des prisonniers se pose est plutôt: "Que va-t-il arriver maintenant?"

Au niveau du siège d’une place forte, les règles non écrites voulaient que si la garnison assiégée capitule en un espace de temps raisonnable, disons à l’intérieur d’un ultimatum, celle-ci puisse en sortir avec tous les honneurs. Si, d’un autre côté, la résistance offerte par la garnison se prolonge au point où l’assiégeant est forcé de donner l’assaut, alors tout le monde comprenait qu’il n’y aurait pas de quartiers. Par ailleurs, sans trop généraliser, on remarque à certains moments de l’Histoire que des forces irrégulières qui faisaient des prisonniers avaient tendance à pratiquer des exécutions sommaires, notamment parce qu’elles ne disposaient pas des ressources pour héberger une masse de soldats ennemis.

Ce type d’équation, un chef de guérilla comme Fidel Castro l’avait tournée à son avantage. À l’époque de la révolution cubaine à la fin des années 1950, les prisonniers de l’armée de Batista faits par les forces révolutionnaires se voyaient offrir de somptueux repas en présence des troupes les mieux équipées de Castro. Ensuite, Castro faisait relâcher ces prisonniers qui retournaient dans l’armée de conscrits de Batista, espérant ainsi qu’ils racontent leurs conditions de détention et la prétendue puissance de l’ennemi. Connu pour les tortures et les assassinats de prisonniers rebelles, Batista trouva d’autant plus difficile de vendre sa cause alors que le moral des troupes de Castro augmentait.

Les soldats qui sont portés disparus apparaissent aussi dans la catégorie des pertes. La comptabilisation à grande échelle des soldats portés « disparus » débuta pendant la Première Guerre mondiale. Parfois, ceux-ci étaient prisonniers de l’ennemi et la nouvelle de leur absence parvenait à travers le fil de presse. En d’autres circonstances, les soldats portés disparus pouvaient être morts ou déjà enterrés au point d’être méconnaissables. Il ne faut pas se surprendre qu’après la guerre de 1914-1918 d’importants monuments aient été érigés en Europe pour commémorer la mémoire des soldats qui n’ont pas eu de sépultures connues. On pense entre autres au monument de la porte de Menin en Belgique où sont retranscrits les noms de quelque 7,000 soldats canadiens portés disparus pendant cette guerre.

Conclusion

Le calcul des pertes présente un défi de taille pour les historiens militaires. Il y a fréquemment cette tendance chez une armée à sous-estimer ses pertes et, par conséquent, à surestimer celles de l’adversaire. Le calcul est également difficile à établir à des périodes de l’Histoire comme celles de l’Antiquité et du Moyen Âge, où les chercheurs doivent se fier à des données imprécises lorsqu’elles existent. Cependant, même à une époque plus rapprochée de la nôtre, les pertes peuvent être difficiles à calculer. Par exemple, les armées allemande et britannique avaient des façons différentes de recenser leurs soldats blessés.

La seule constance qui existe à une époque où les armées font usage de la technologie dans l’espoir de limiter les pertes est qu’il y aura toujours des soldats malades, déserteurs, tués et faits prisonniers.

Peinture de George Edmund Butler illustrant des soldats néo-zélandais qui évacuent un soldat allemand blessé (novembre 1918).

Les relations internationales: quelques aspects théoriques

La base des relations internationales: l’anarchie

Il existe d’abord dans l’étude des relations internationales une notion importante, soit celle de l’anarchie. L’idée de base est simple : il n’existe pas au niveau international une autorité plus haute que les États qui puisse imposer des lois et contraindre les membres de les suivre.

Il est important de comprendre qu’à titre individuel, celui qui est en mesure d’appliquer quelconques lois et règles est l’État. L’État existe par divers organes tels le gouvernement, la police, l’armée, le système judiciaire. En principe, l’État, par ses organes de représentation, a le monopole sur l’utilisation de la force et de la justice à l’intérieur d’un espace géographique donné, ce qu’on appelle une « juridiction ».

Pour les membres de ce système qu’est l’État (les individus et les groupes), ceci limite bien sûr ce qu’on peut faire, mais il nous protège aussi contre les autres. Par exemple, si quelqu’un me fait mal, je peux faire appel aux autorités.

Dans ce contexte, une construction similaire n’existe pas au niveau international. Autrement dit, il n’y a pas de gouvernement mondial, une véritable police mondiale, ou même une armée mondiale ou tout autre organe véritablement indépendant des États. Il n’y a pas d’autorité centrale et suprême au niveau international.

Il y a certes certaines lois et normes, mais le tout demeure limité dans l’application.

Le résultat peut à cet égard apparaître comme pessimiste, car nous vivons dans un environnement où on ne peut compter que sur soi-même, c’est-à-dire qu’un État ne doit pas compter sur un autre État pour assurer son bien-être et sa sécurité. Donc, l’anarchie peut créer certaines incitations perverses comme la méfiance, mais la crainte engendre fréquemment ce sentiment de méfiance qu’on ne peut pas faire confiance aux autres États. Un phénomène comme la course aux armements est assez représentatif de cette situation, tout comme le besoin de sécurité créer une certaine instabilité dans les relations internationales.

Un État est en mesure de présumer le pire, surtout lorsqu’il tente de deviner les intentions des autres États. Bref, il s’avère toujours difficile dans ces conditions d’aspirer à une sorte de paix permanente en l’absence d’un gouvernement mondial. Les alliances, les trahisons, les crises et les guerres font plutôt partie du lot courant des événements marquant notre monde.

D’un autre côté, les plus optimistes des analystes des relations internationales admettent eux aussi le concept d’anarchie, à savoir qu’il n’y a pas d’autorité plus élevée pouvant s’imposer sur les États et surtout sur les États puissants. Mais cela ne veut pas dire qu’une lutte entre les États est inévitable où que chacun agisse pour soi selon eux.

Les États peuvent toujours nouer des rapports entre eux, soit d’établir des relations de confiance et de coopération qui cherchent à diminuer, à contrecarrer les tendances vers la méfiance et la crainte qui sont créées par ce système dit « anarchique ». Ces relations peuvent atténuer à tout le moins l’anarchie et ses effets néfastes.

Par exemple, c’est pourquoi on créa notamment des institutions (ONU, FMI, OMC), des traités, etc., qui cherchent à régler les activités des États, d’encourager la prévisibilité et de diminuer l’incertitude et la méfiance. Les optimistes examinent donc comment tout cela est régi, notamment parce qu’il existe plusieurs aspects des rapports interétatiques où ce ne sont pas la lutte et la confrontation féroces qui prédominent (ex : rapports économiques, commerciaux, environnementaux, etc.). L’idée est d’examiner les façons, les étapes et les structures de négociations qui encouragent l’émergence d’une confiance.

Un exemple intéressant est celui de l’Union européenne. L’Union européenne avait en partie été créée pour surmonter la méfiance franco-allemande. Dans ce sens, l’Union a fonctionné, car il serait désormais difficile d’imaginer une guerre entre la France et l’Allemagne.

En somme, quelle est l’importance de tout cela pour nous? Il s’agit d’une façon de comprendre l’histoire politique d’après 1945 et les changements opérés depuis 1990-1991 (la chute de l’Union soviétique) et, selon cet angle, de se demander quels facteurs, quels instruments existaient avant et existent maintenant (ou qui n’existent plus) afin d’atténuer les effets de l’anarchie. On peut alors penser en termes de lois internationales, de traités, de normes et de pratiques.

Le régime

Après le système, le second concept cher aux politologues est celui du « régime ». Qu’est-ce qu’un régime? Encore une fois, la définition est somme toute simple.

Un régime est un code de conduite qui prescrit comment des acteurs peuvent se comporter dans des domaines définis. Ce code gouverne la conduite des acteurs. Un autre point est que ce code introduit une certaine organisation qui cherche, en effet, à limiter les effets de l’anarchie. Il y a deux aspects qui orientent la définition du régime sur un plan politique. Il y a un aspect formel qui consiste en l’élaboration des lois et règles, des procédures qui forment (sinon déterminent) les rapports entre les membres d’un groupe. Par exemple:

–          la constitution d’un pays

–          les règles d’organisation (Scouts, OMC)

En fait, sous son aspect formel, le régime peut régir le code de conduite de diverses organisations à travers d’autres caractéristiques telles l’utilisation de l’espace, l’utilisation des ressources naturelles, la réglementation routière, la vie étudiante, etc.

L’autre aspect d’un régime est davantage informel. Il s’agit des règles non écrites; des procédures non écrites; des lois non écrites, non formalisées qui influencent et souvent limitent l’action des acteurs dans des cas particuliers. On peut citer des exemples comme une file d’attente, ou encore certaines normes informelles (normes contre l’utilisation d’armes chimiques et biologiques, guerre de 1939-1945), des normes contre l’assassinat de chefs politiques (pas toujours appliquées évidemment).

Toujours en ce qui a trait à la définition du régime, celui opère également à l’intérieur de deux cadres. D’abord, il y a le cadre national. Concrètement, en ce qui nous concerne, cela implique le type de régime politique à l’étude. Une première distinction importante pour nous est de voir si le régime est démocratique ou non démocratique. Il faut cependant faire attention avant d’identifier avec certitude un régime comme étant démocratique ou non dans le cadre national. La constitution et la tenue d’élections « libres » sont certes des éléments à considérer. Par contre, elles ne sont pas toujours suffisantes. D’autres règles et normes sont à considérer, comme la protection des libertés individuelles, la libre possession de biens, etc.

Par exemple, l’Union soviétique avait en principe une constitution très progressive, mais pour longtemps celle-ci n’était pas respectée par ses gouvernements. Autre exemple, les USA semblent avoir une constitution dès plus démocratique, mais est-ce que cela se traduit toujours dans les faits et gestes de leur gouvernement (est-ce que l’écoute électronique de certains citoyens américains par l’Adminstration Bush à une autre époque ne constitue-t-elle pas une violation des libertés individuelles, dont celle du droit à la vie privée?) Bref, il ne faut pas toujours se fier à la forme, mais aussi au contenu.

Le second cadre de l’environnement politique dans lequel se définit le régime est d’ordre international. Prise dans son cadre international, donc dans les rapports interétatiques, l’étude des régimes implique un amalgame de caractéristiques qu’on a vues précédemment, comme : la sécurité, l’environnement, etc. On y inclut en somme une série de composantes formelles (ex : les traités), mais aussi informelles qui se traduisent par ces fameuses règles non écrites (le principe de la non-utilisation d’armes prohibées).

La Guerre froide de 1945 à 1990 constitue à cet égard un exemple intéressant de l’étude de la compréhension du régime tel que pris dans son espace international.

Toujours dans la sphère internationale, il n’y a pas que les relations entre les États qui intéressent la définition du régime. En fait, les régimes peuvent aussi sortir de ce cadre interétatique et prendre la forme de régimes économiques (échanges financiers, investissements, etc.). Souvent, des organisations non étatiques (ONG) y sont impliquées. Pensons à tout le travail des ONG, qui essaient de créer des règlements dans plusieurs domaines (finances, traitement des femmes et enfants, des minorités, etc.). Bien entendu, les ONG tentent d’influencer autant que possible les États, mais pas toujours avec succès.

Bref, dans le cadre international, il y a en somme des régimes formels et informels. Retenons que les entrecroisements sont possibles, comme il est possible d’opérer à la fois dans les cadres national et international.

Voilà en somme pour ces quelques aspects théoriques dans l’approche de l’histoire politique au XXe siècle.