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L’armée romaine

Des débuts jusqu’aux réformes mariennes (VIIIe – IIe siècle av. J.-C.)

La force de l'armée romaine reposait sur son infanterie lourde, en particulier sur le professionnalisme et la discipline affichés par le légionnaire.

L’armée romaine figure parmi les forces militaires les plus redoutables et endurantes en terme de longévité de la période antique. Elle parvint à développer des standards de discipline, d’organisation et d’efficacité que l’on n’allait pas revoir en Europe occidentale avant au moins la fin du XVIIe siècle.

Les premières traces d’existence de l’armée romaine remontent à la fondation de Rome, à une époque où de petits groupes armés dirigés par des chefs de guerre aristocratiques commençaient à se constituer. Vers la fin du VIe siècle avant notre ère, l’armée romaine avait fini par s’organiser sous la forme de phalanges composées d’hoplites lourdement armés qui combattaient en rangs serrés avec leurs boucliers ronds.

Le cœur de cette armée était formé de citoyens qui avaient les moyens de défrayer les coûts de leurs équipements, voire ceux des autres si nécessaire. Ces citoyens formaient l’infanterie lourde, alors que les citoyens plus pauvres servaient dans l’infanterie légère ou comme servants auprès de l’armée principale. À l’instar de ce qui se passait en Grèce, l’armée romaine était conçue pour mener de courtes campagnes lors des périodes les moins occupées durant l’année agricole.

C’est à la fin du IVe et au début du IIIe siècle avant notre ère que l’armée romaine commença à adopter une structure organisationnelle à l’image de ce qu’elle sera pour les siècles suivants, malgré que le modèle sera en évolution constante. Les sources d’époque relatives à l’organisation des légions romaines ne sont pas nombreuses, mais les écrits de l’historien grec Polybe au IIe siècle nous fournissent des indications relativement précises. Chaque légion de l’armée romaine sous la République était normalement constituée de 4,200 fantassins et de 300 cavaliers, mais en temps de guerre, les effectifs pouvaient être portés à 5,000 soldats à pied.

La force principale de la légion reposait sur une infanterie lourde qui était divisée en trois lignes (triplex acies) sur le champ de bataille et chacune de ces lignes comprenait dix manipules. Les première et seconde lignes étaient composées de légionnaires nommés respectivement les hastati et les principes. Chaque soldat était équipé de deux lourdes lances (pila), alors que les combattants de la troisième ligne, les triarii, étaient au nombre de 600, armés de plus longues lances similaires à celles de la phalange grecque. Chaque soldat de l’infanterie lourde portait une armure sur le corps, soit une cotte de mailles ou une armure faite de plaques métalliques, en plus d’emporter un bouclier semi-cylindrique (scutum) et une épée courte, le glaive (gladius). En support de l’infanterie lourde, la légion disposait de 1,200 velites, ces soldats équipés de plusieurs lances de jet et de petits boucliers ronds.

Composés généralement de 100 à 200 soldats, les manipules étaient commandés par des centurions et déployés sur le terrain selon une formation similaire aux cases d’un jeu d’échec. L’idée étant que les manipules de la seconde ligne puissent couvrir les intervalles laissés entre celles de la première ligne, alors que ces mêmes intervalles sur la seconde ligne étaient protégés par les manipules de la troisième rangée.

Les soldats recrutés parmi les peuples alliés de Rome étaient souvent regroupés dans des unités d'extraordinarii. Ces unités accomplissaient diverses tâches, dont celles d'assurer la sécurité du commandant.

Au niveau supérieur de la chaîne de commandement, les légions étaient dirigées par cinq ou six tribuns, qui s’échangeaient à tour de rôle la direction de la légion, si bien que deux tribuns assumaient simultanément la mainmise. Les tribuns étaient généralement des sénateurs nommés par le Sénat. Parmi ceux-ci, on pouvait trouver les deux consuls annuellement élus (ces magistrats séniors chargés d’administrer la République). En plus des légions régulières composées de Romains se trouvaient des troupes alliées de Rome (alae) dont le nombre pouvait varier de 4,000 à 5,000 fantassins appuyés de 900 cavaliers. Le gros de ce contingent, qui représentait généralement le tiers des forces en présence d’une armée romaine sous la République, était subdivisé en cohortes d’extraordinarii placées à la disposition immédiate du consul commandant.

Par conséquent, ces armées consulaires du temps de la République, composées de deux légions et leurs alliés, livrèrent la plupart des batailles des guerres des IIIe et IIe siècles avant notre ère. Elles parvinrent à vaincre Hannibal, malgré une cuisante défaite à Cannes (216 av. J.-C.), de même que les armées des royaumes grecs pendant cette période. Parfois, lorsque plusieurs légions romaines étaient concentrées en un endroit particulier, les consuls pouvaient s’échanger le commandement sur une base quotidienne.

Toujours à cette époque, l’unité qui formait le cœur du dispositif militaire était donc le manipule composé de 100 à 200 soldats selon les circonstances. Cette légion dite « manipulaire » s’avéra très efficace lorsqu’elle devait intervenir de manière spontanée sur le champ de bataille. Elle était d’ailleurs beaucoup plus flexible que les formations grecques de phalanges rigides.

La restructuration sous Gaius Marius (IIe – Ier siècle av. J.-C.)

À une époque où les communications étaient difficiles, il n’était pas aisé d’identifier clairement le dispositif de l’ennemi. Les armées belligérantes pouvaient rapidement entrer en contact les unes avec les autres, mais elles pouvaient prendre des jours, voire des semaines avant de s’établir sur un terrain favorable à la bataille. Une autre caractéristique de l’armée romaine était donc le grand soin avec lequel les légionnaires pouvaient ériger rapidement un campement bien aménagé, et ce, à chaque fin de journée. Le camp pouvait également fournir aux troupes une bonne base de départ pour les manœuvres du lendemain.

Gaius Marius, l'homme derrière les réformes qui ont amené la professionnalisation de l'armée romaine à la fin du IIe siècle avant notre ère.

En dépit de ses grandes qualités de puissance et de flexibilité, l’armée romaine devait constamment travailler à se réformer. Les campagnes prolongées contre les armées tribales espagnoles et gauloises forcèrent Rome à revoir en profondeur son appareil militaire. Traditionnellement associées au général Gaius Marius, les réformes dans l’armée romaine furent graduelles et probablement complétées pour l’essentiel vers la fin du IIe siècle avant notre ère. On s’était aperçu que cette armée romaine, qui au fond était une milice citoyenne qui avait atteint un niveau de professionnalisme à tout le moins impressionnant, ne pouvait pas accomplir un long service. À titre d’exemple, les campagnes militaires de plus en plus longues nécessitaient le maintien de garnisons en territoires occupés. Donc, cette armée milicienne n’était plus en mesure de répondre aux besoins, si bien que ses soldats-citoyens furent progressivement remplacés par des militaires professionnels.

Ces nouveaux soldats étaient désormais recrutés parmi les rangs plus inférieurs de la société, c’est-à-dire parmi une catégorie de citoyens romains qui n’étaient pas propriétaires et qui, par conséquent, ne disposaient pas des ressources nécessaires pour payer leurs équipements. Dorénavant, l’État allait fournir le matériel nécessaire, ce qui allait amener aussi une certaine standardisation de l’équipement. L’autre conséquence de la professionnalisation de l’armée romaine était d’ordre politique. Auparavant, les soldats-citoyens entretenaient une allégeance à l’État romain, ce qui avait l’avantage d’assurer une relative stabilité politique. Maintenant, et dépendamment de celui qui était à la tête d’une légion, l’allégeance à l’État romain pouvait être conditionnelle (selon les crises échéantes), les soldats pouvant se sentir davantage liés à leur commandant.

Au lendemain de la Guerre Sociale et des guerres civiles de la première moitié du Ier siècle avant notre ère, la citoyenneté romaine finit par s’étendre à l’ensemble de l’Italie actuelle. L’impact immédiat fut que les contingents alliés (alae) disparurent et tous les Italiens étaient désormais recrutés dans des légions identiques en tous points, tant au niveau des équipements que de l’organisation. Lorsque la condition d’être propriétaire terrien pour joindre la légion fut abandonnée, il en alla de même pour les particularités et distinctions entre chaque légion, qui tombèrent à leur tour.

Un autre personnage important dans l'armée romaine, le centurion à la tête de ses 80 légionnaires.

Par exemple, les velites disparurent et tous les légionnaires faisaient maintenant partie de l’infanterie lourde et ils étaient tous équipés du pilum. L’unité de base de la nouvelle légion devint la cohorte de 480 hommes, soit une formation composée d’un manipule de légionnaires provenant de chacune des trois lignes de bataille mentionnées précédemment. Chaque manipule était à son tour divisé en deux centuries de 80 hommes commandées par un centurion. La légion conserverait un effectif similaire, soit un total théorique de 4,800 hommes répartis en dix cohortes.

Cette légion à dix cohortes était encore plus flexible que la légion manipulaire. Habituée à combattre lors d’affrontements spontanés, cette nouvelle structure organisationnelle permettait de gérer une bataille à plus petite échelle, et ce, avec un minimum de puissance. Cela était pratique face aux tribus désunies politiquement qui étaient présentes dans la partie ouest de l’empire en particulier.

La montée du professionnalisme et la permanence des unités améliorèrent la qualité générale de l’armée romaine, notamment dans l’accomplissement de tâches spécialisées comme l’ingénierie et la guerre de siège. C’est avec ces nouvelles légions que César et Pompée parvinrent à acquérir de vastes territoires pour Rome. C’est aussi avec ces mêmes légions que César, Pompée et d’autres hauts dirigeants romains se tournèrent les uns contre les autres lors de guerres civiles qui détruisirent la République et virent l’avènement d’un principat[1] (empire) sous la direction du fils adoptif de César, Auguste.

De la fin de la République à la fin de l’Empire (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle)

L’armée romaine du principat se structura progressivement au cours de la période allant des règnes d’Auguste à Claude (Ier siècle), en se basant notamment sur l’expérience acquise au cours de plusieurs siècles de campagnes militaires. Les légions devinrent des unités permanentes avec leurs propres numéros et noms pour les identifier, si bien que plusieurs d’entre elles allaient exister pour les siècles à venir. Leur organisation allait s’inspirer des légions sous la République. Chaque légion sous le principat était composée de dix cohortes de 480 hommes réparties en six centuries de 80 soldats. Chaque centurie était commandée par un centurion et la légion recevrait l’appui de 120 cavaliers. Selon les périodes, certaines légions disposaient d’une première cohorte comprenant un effectif de 800 soldats d’élite répartis en cinq centuries.

L'empire conquis par l'armée, à son apogée sous le règne de Trajan en 117.

Comme nous l’avons mentionné, les légions comprenaient un contingent important de spécialistes allant des armuriers jusqu’aux clercs, de même que des artilleurs sur catapultes et des ingénieurs. Les soldats étaient des citoyens romains qui devaient effectuer un service militaire d’une durée de 25 ans, un service dans lequel les 5 dernières années voyaient les vétérans exemptés de la plupart des corvées.

Chaque légion sous le principat était commandée par un légat, qui lui même était assisté dans ses tâches par un tribun sénior. Dans les deux cas, ces hommes étaient des aristocrates dont les carrières incluaient l’accomplissement d’une variété de devoirs civils et militaires et qui servaient dans une légion pour quelques années. Néanmoins, une certaine continuité était établie afin que l’armée romaine possède un corps de soldats expérimentés dans le but d’assurer un bon encadrement. Les centurions représentaient cet esprit de continuité et de professionnalisme, car en plus de l’expérience acquise, certains des centurions provenaient du rang et connaissaient donc parfaitement les rouages de la vie militaire.

En appui direct de l'infanterie, l'armée romaine pouvait compter sur une variété d'engins de guerre, dont la balliste qui pouvait propulser une lourde flèche perçante sur une longue distance.

Par ailleurs, à l’appui des légions se trouvaient des corps de troupe non-citoyennes auxiliaires (auxilia). L’infanterie auxiliaire était organisée en cohortes de 480 ou 800 hommes et la cavalerie en alae de 512 ou 768 hommes. Il y avait également des unités (corhortes equitatae) composées d’une mixture d’infanterie et de cavalerie. Les auxiliaires comprenaient aussi des unités d’archers et des troupes légères. Celles-ci étaient équipées de cottes de mailles, de casques et de boucliers, en plus d’emporter une variété d’épées, de lances et de javelots. Lorsqu’ils terminaient leur service de 25 ans, les soldats des unités auxiliaires se voyaient attribuer la citoyenneté romaine.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les stratégies et les tactiques de l’armée romaine étaient agressives. L’idée maîtresse était de constamment saisir et maintenir l’initiative dans tous les types de conflits. Cela signifie que l’armée romaine pouvait être flexible et s’adapter à diverses situations. Combiné avec la qualité de ses soldats et celle de son support logistique, cela donna à l’armée romaine des avantages indéniables sur ses adversaires.

L’armée romaine sous le principat conserva sensiblement le même modèle organisationnel jusqu’au IIIe siècle. Cependant, certains détails concernant l’organisation militaire romaine après cette période demeurent plus obscurs. On sait qu’un plus grand nombre d’unités furent levées, ne serait-ce que pour assurer l’occupation du vaste territoire impérial. Par contre, ces unités semblent avoir disposé d’effectifs plus restreints, comme les légions qui furent réorganisées autour d’un noyau de 1,000 fantassins tout au plus.

Un détail de la colonne de Trajan montrant des légionnaires en formation de marche au cours d'une campagne militaire. Chaque soldat transporte une armure ventrale, un bouclier, deux pilums, un glaive, un casque, du matériel de cuisine et autres équipements pour ériger le camp (pelles, pioches, etc).

De plus, à partir de la fin du IIIe siècle, on assiste à une tendance dans le haut commandement romain à ne plus déployer les meilleures forces aux frontières comme c’était le cas sous le principat. Cela amena une division organisationnelle au sein de l’armée, entre les troupes déployées aux frontières (limitanei) et les unités de l’armée de campagne (comitatenses). Celles-ci n’étaient pas engagées dans des actions locales visant à ramener l’ordre dans une région donnée, si bien qu’elles n’étaient pas attachées à une province. Les comitatenses formaient une réserve centrale dont les éléments pouvaient être déployés contre toute menace venant de l’extérieur de l’empire ou contre des dangers à la paix civile émanant d’instabilités politiques périodiques entre diverses factions rivales à Rome.

Le déclin progressif de l’armée romaine (IIIe – Ve siècle)

Les unités romaines de la fin de l’empire étaient potentiellement aussi efficaces qu’à n’importe quelle autre période sous la République ou le principat, mais ce fut la fragilité du cadre politique qui rendit plus difficile le maintien des compétences et d’un système logistique de haut niveau. Malgré tout, l’armée de la fin de l’empire continua de remporter la majorité de ses batailles, mais sa doctrine militaire ne faisait plus preuve du même esprit d’initiative, si bien que la confiance dégagée par les légions n’atteignit plus le même niveau qu’auparavant. Cette armée ne démontrait plus la même agressivité et elle mesurait davantage ses interventions sur le terrain.

Combinée aux pressions externes de plus en plus fortes aux frontières, cette situation amena Rome à faire appel à de plus nombreux contingents de troupes étrangères afin de colmater les brèches et répondre aux impératifs tactiques. Ces troupes barbares avaient leurs propres chefs et techniques de combats, ce qui amena nombre d’historiens à croire que cette « barbarisation » de l’armée romaine contribua au déclin de sa qualité. Cela est fortement débattu de nos jours, mais le fait est qu’à la fin du Ve siècle, l’armée impériale n’avait plus le même niveau d’efficacité et d’agressivité que de celle des siècles précédents.

Au final, ce que l’on peut retenir, c’est que l’armée romaine qui disparut à la fin du Ve siècle, lorsque les infrastructures politiques et économiques censées la supporter s’effondrèrent, ne fut pas victime de ses défaites sur les champs de bataille.

Une reconstitution d'une unité de l'armée romaine vers la fin de l'empire, au Ve siècle.

[1] Le type de gouvernement romain de la période allant de 27 avant notre ère jusqu’en 284-285.

La Guerre des Gaules (58-51 av. J.-C.)

L’image de César

Reconstitution tirée de la télésérie "Rome" produite par HBO. Des légionnaires romains en Gaule vers 52 avant J.-C.

Ce qu’on appelle la Guerre des Gaules ou la Conquête de la Gaule fut une série de campagnes militaires dans lesquelles Jules César étendit le contrôle de Rome sur toute la Gaule à l’est du Rhin. La principale source relatant ces événements nous provient des Commentaires sur la Guerre des Gaules (Commentarii de Bello Gallico) de César, qui doivent être traités avec prudence. Bien que certains faits relatés semblent avérés, dont quelques-uns sont confirmés par les découvertes archéologiques, les Commentaires demeurent une œuvre de propagande visant à glorifier son auteur et justifier ses actions vis-à-vis ses ennemis politiques à Rome.

César prenait soin de ne pas commenter ses revers, ni sur les raisons précises l’ayant amené à faire campagne dans cette région. En 58, il avait besoin d’une campagne militaire pour son avancement politique et pour rembourser une série de lourdes dettes qu’il avait contractées dans ce contexte. À plusieurs reprises, César provoqua délibérément des affrontements avec les tribus gauloises alors que celles-ci ne posaient aucune menace directe contre les intérêts de Rome.

L’armée de César reposait sur des légions d’infanteries lourdes. Il en disposait de six en 58 et le total monta à dix vers la fin des campagnes, sans compter quelques cohortes indépendantes qui totalisaient 2 légions. Ces unités comprenaient des spécialistes d’ingénierie qui rendirent l’armée hautement efficace lors de sièges. De plus, César avait apparemment le don d’inculquer à ses troupes un esprit de fierté et de confiance qui a probablement rehaussé leur qualité combattante. Pour sa cavalerie et son infanterie légère, César comptait essentiellement sur ses alliés étrangers, en particulier des Crétois, des Numides et des Hispaniques.

Pour leur part, bien qu’étant nombreuses, les armées gauloises étaient inflexibles et souvent indisciplinées et maladroites dans leurs approches face aux légions romaines. Par ailleurs, les Gaulois manquaient d’appui logistique et leur organisation militaire ne permettait pas, contrairement aux Romains, de mobiliser leurs forces sur une longue période. Les guerriers gaulois menaient leur première charge avec rage et fougue, mais leur indiscipline les empêchait d’adopter des tactiques plus complexes qui auraient pu faire la différence.

Carte des prinicpales opérations menées par César en Gaule et en Bretagne.

Le besoin de prétextes

En 58, la tribu des Helvètes migra de ce qui est maintenant la Suisse et effectua un raid contre une tribu alliée de Rome, menaçant ainsi le passage de la Gaule transalpine romaine (la Provence moderne). César prit prétexte de cet incident pour forcer les Helvètes à la bataille. Ceux-ci furent vaincus avec de lourdes pertes et durent retourner dans leurs terres d’origine. L’incident eut un effet qui allait éventuellement enflammer toute la Gaule.

Les tribus de la Gaule centrale étaient divisées entre deux confédérations dirigées par les Éduens et les Séquanes. Ces derniers avaient employé Arioviste, le chef d’une coalition germanique des Suèves afin de défaire les Éduens qui étaient alliés de Rome. César prétendit que la présence d’Arioviste en Gaule représentait une menace aux intérêts de Rome. C’est alors qu’il dirigea son armée contre les Germains qu’il battit, les forçant à retraverser le Rhin.

Gaius Julius Caesar (100-44 avant J.-C.).

En 57, César marchait au nord-est contre les tribus belges, toujours en prétextant venir à la défense d’une tribu alliée « en danger ». Son armée fut attaquée au moment où elle se retranchait près de la rivière de la Sambre et passa à un doigt de subir une défaite. L’armée romaine avait été sauvée par la bravoure et la discipline inculquées à ces soldats ordinaires, sans compter sur l’intervention personnelle de César dans la bataille qui insuffla une nouvelle énergie. Les Belges subirent de lourdes pertes et ils finirent par capituler lorsque César les menaça d’envahir leurs cités.

En 56, César divisa son armée pour affronter plusieurs petits groupements de tribus qui le menaçaient de part et d’autre. Après avoir assemblé une flotte et lancé un assaut conjoint par terre et par mer, César parvint à défaire les Vénètes dans l’actuelle Bretagne. L’année suivante, en 55, les Romains installèrent une série de ponts sur le Rhin et entreprirent une expédition punitive contre les tribus germaniques. À la fin de la même année, César traversa en Bretagne (actuelles îles Britanniques) avec deux légions au cours d’une expédition qui faillit tourner au désastre lorsque sa flotte partir à la dérive à la suite d’une tempête. César retourna néanmoins en Bretagne en 54 avec une armée beaucoup plus large et força la puissante tribu des Catuvellauni à la capitulation.

En finir avec la Gaule

Concrètement, toutes ces opérations n’avaient pas d’impacts majeurs d’un strict point de vue militaire. Cependant, elles moussaient spectaculairement la propagande de César, ne serait-ce qu’en faisant parler de lui à Rome. Durant l’hiver 54-53, les Romains, qui étaient retournés dans leurs quartiers d’hiver, devaient faire face à une sérieuse rébellion des tribus du nord-est de la Gaule, une rébellion dirigée par Ambiorix de la tribu belge des Éburons. Quinze cohortes romaines furent annihilées à la bataille d’Aduatuca (près de Namur en Belgique) et une autre garnison commandée par Quintus Cicero fut assiégée et sauvée in extremis par César. Par conséquent, l’année suivante fut consacrée à des expéditions punitives contre les tribus belges impliquées dans cette rébellion.

Cela fut le prélude à une rébellion d’une plus grande ampleur en 52. La plupart des tribus de la Gaule, incluant celle qui par tradition était une alliée de Rome, les Éduens, s’unirent sous la direction d’un noble arverne, Vercingétorix. En fin stratège, Vercingétorix voulait éviter l’affrontement direct avec les Romains, tout en essayant de leur couper les voies de ravitaillement et les forcer à la retraite. Au lieu de reculer, César partit à la poursuite du gros de l’armée gauloise, prenant du coup la cité d’Avaricum (Bourges), mais subissant un coûteux revers à Gergovie (peut-être près de Clermont-Ferrand). Vercingétorix fut finalement défait et capturé à Alésia en 52. Malgré quelques rébellions sporadiques, le contrôle romain sur la Gaule ne fut plus sérieusement contesté par la suite.

Célèbre peinture de Lionel Royer réalisée en 1899 montrant Vercingétorix déposant ses armes aux pieds de César.

The Roman Army: A Social & Instutitional History

C’est à travers l’excellente télésérie du réseau HBO intitulée Rome que j’ai pu redécouvrir toute la richesse de l’Empire romain, et particulièrement son armée. Instrument vital de conquête et de puissance, l’armée romaine a connu une série d’évolutions à travers son histoire. D’une bande de soldats qui devaient payer ses propres équipements jusqu’aux réformes du général Gaius Marius vers la fin IIe siècle avant J.-C. jusqu’à la puissance force professionnelle sous l’Empire, l’armée romaine demeure encore aujourd’hui une source de fascination.

Cette fascination contagieuse nous est agréablement transmise dans le livre de l’auteure de réputation internationale Patricia Southern The Roman Army: A Social & Institutional History. En un peu plus de 300 pages de texte appuyées par un glossaire et une riche bibliographie, l’auteur explore ce qu’à été l’armée romaine. Son livre n’est pas tant une étude des grandes batailles de l’Antiquité, qu’elle aborde bien sûr, mais davantage une analyse approfondie de ce qu’a été cette force vue de l’intérieur.

D’emblée, Patricia Southern pose l’épineux problème  de la quête de la critique de sources. En effet, comment bien interpréter l’histoire de l’armée romaine et de faire une reconstitution aussi juste que possible de son histoire. Les sources sont souvent fragmentaires, partiales, souvent elles se présentent sous des formes non manuscrites (ex: statues, monuments, etc.). Cette importante mise en garde que fait l’auteure d’entrée de jeu contribue à illustrer la complexité du sujet.

Elle introduit ensuite son sujet aux complexités du contexte de l’histoire de Rome. De la République au Ve siècle avant notre ère jusqu’à la fin de l’Empire d’Occident à la fin du Ve siècle après J.-C., l’auteure prend la peine de brosser le contexte socio-politique, le tout mis dans l’optique des relations qu’entretenait l’armée avec les différentes classes de la société. On reste sous l’impression que par moment, l’armée, les élites et le peuple ne formaient qu’une entité, alors qu’en d’autres circonstances, surtout à une époque où la Garde prétorienne nommait les empereurs aux IIe et IIIe siècles, on dirait que la force militaire formait une société à part.

Cela dit, The Roman Army analyse les origines de l’armée romaine, l’organisation des légions et des unités auxiliaires, de même que celle d’unités spéciales comme la Garde prétorienne, les cohortes urbaines (sorte de force de police), et des unités de cavalerie et de siège. Par exemple, de quelle manière était organisé le système des grades? Qu’était la solde d’un légionnaire? Comment s’administrait une légion au quotidien?

Le livre de Patricia Southern consacre tout un chapitre à la « culture » de l’armée. Par exemple, les relations entre les officiers et les légionnaires, la composition ethnique des soldats, la gestion du moral et de la discipline, etc. Dans cet ordre d’idées, qui dit administration de la discipline évoque la question des récompenses aux soldats ayant fait preuve d’un courage remarquable au combat. C’est ainsi que l’auteure en vient à analyser également tout le système des traditions qui ont largement contribué à l’entretien d’un esprit de corps au sein de cette force exceptionnelle.

À la guerre, l’armée romaine combattait avec méthode. Les stratégies et les tactiques sur le terrain ne laissaient que peu de place à l’improvisation. De l’état-major jusqu’à la centurie, tout était conçu de manière à optimiser les capacités combattives du légionnaire. L’auteure analyse par conséquent cet ensemble de tactiques et de stratégies, tout comme elle élabore la question de tout le bagage que pouvait emporter un légionnaire en campagne.

Avec ses seuls glaives, l’armée romaine n’aurait pu triompher. C’est pourquoi l’auteure s’attarde à l’analyse des communications et du renseignement, éléments vitaux pour la préparation d’une bataille. De plus, l’important système de wagons qui emmenaient les bagages d’une légion est scruté à la loupe, tout comme d’autres questions telles la médecine sur le champ de bataille, la cartographie militaire, etc.

L’armée romaine fut parmi les premières véritables forces militaires professionnelles de l’Histoire. Outil essentiel à la formation de l’Empire, cette armée est analysée de manière magistrale par Patricia Southern. Un livre que nous vous recommandons.

SOUTHERN, Patricia. The Roman Army. A Social & Institutional History, Oxford & New York, Oxford University Press, 2006. 383 p.