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La sécurité collective

Introduction

La sécurité collective telle perçue dans cette caricature du XIXe siècle.

Le concept de la sécurité collective réfère à un alignement en temps de paix de nations aux fins de défense mutuelle. La sécurité collective repose sur le principe que tous les États membres soient tenus de se prêter une assistance militaire si l’un d’eux faisant partie du pacte est attaqué ou menacé par une puissance étrangère. De plus, le second principe de la sécurité collective réside en la garantie que les États membres s’engagent à ne pas déclarer la guerre à quelconque État adhérant au pacte en question.

Ce qui distingue la sécurité collective d’alliances régionales classiques est que la menace est plus ou moins bien définie dans le premier cas. En effet, la menace ne porte aucun nom. Elle est diffuse, incertaine, si bien que la sécurité collective peut en venir à inclure des États membres qui, sans qu’on le dise haut et fort, représentent la menace aux yeux de tous. La sécurité collective vise donc une adhésion inclusive élargie, la prévention des conflits par le biais de consultations et la dissuasion, en faisant miroiter la perspective d’une réponse militaire forte en cas de violation. La Ligue des Nations et les Nations-Unies constituent dans leur finalité des exemples de sécurité collective, bien que les conditions d’alignement soient différentes selon les contextes.

Les origines de la sécurité collective : le système bismarckien

C’est ainsi que, d’une part, la défense collective représente une formation traditionnelle d’alliances militaires où les États s’engagent à se défendre mutuellement en cas d’attaque contre n’importe lequel des membres de ladite alliance. Cette dernière est caractérisée par des préparatifs militaires tangibles en vue de la défense collective, de même qu’aux fins de dissuasion. Pour les uns, la défense collective engendre des résultats positifs, en ce sens où elle entretiendrait un état de paix, mais il est important de préciser que cette détente demeure relative. Cette forme de détente se concrétise au prix d’un accroissement des tensions, comme elle peut déclencher une course aux armements et maintenir les États dans une situation d’incertitude quasi permanente.

D’autre part, la sécurité collective (ou coopérative) est radicalement différente, en ce sens où elle part du principe qu’aucune nation ne peut atteindre la pleine sécurité par des moyens unilatéraux. Ici, le groupe d’États membres peut admettre en ses rangs des nations n’ayant pas, pour ainsi dire, les mêmes intentions ou « prédispositions idéologiques », tout cela dans le but d’établir un dialogue, entretenir une communication permanente et démontrer une relative transparence dans l’exercice des relations diplomatiques. À cet égard, le cas de l’expansion de l’OTAN au lendemain de la Guerre froide est intéressant, dans la mesure où l’organisation tenta de courtiser la Russie et ses anciens États-satellites communistes.

Le chancelier allemand Otto von Bismarck avait forcé la main à ses partenaires afin qu'ils adhèrent à un système de sécurité collective qui, au final, ne plut à personne, même parmi ses propres compatriotes.

Cela dit, l’étude de l’histoire de la diplomatie nous montre la conclusion d’alliances en temps de paix sur des modèles semblables à ce que nous venons d’évoquer. Dans ce contexte, l’époque de la fin du XIXe siècle dans l’Europe d’Otto von Bismarck est riche d’enseignements. Débutant avec la signature de l’accord de la Duplice de 1878-1879, Bismarck finit par soutirer des accords militaires à des fins défensives avec l’Autriche-Hongrie, l’Italie et la Russie, laissant ainsi la France isolée et la Grande-Bretagne dans son état traditionnel de désengagement des affaires continentales. En dépit de l’incongruité évidente d’une série de traités conclus qui lièrent des nations ennemies comme l’Autriche-Hongrie et la Russie, Bismarck parvint effectivement à réaliser une forme primaire de sécurité collective. Il le fit, car aucune des grandes puissances d’alors ne put entamer une guerre offensive sans qu’une alliance défensive s’y oppose en plaçant sur les champs de bataille des forces de beaucoup supérieures en nombre.

La stratégie politique bismarckienne apparaissait solide, mais elle reposait sur un principe fonctionnel auquel il ne fallait pas déroger, si l’on voulait que le système d’alliance se tienne. En effet, la machine était fonctionnelle, dans la mesure où l’Allemagne demeurait une puissance rassasiée et ne faisant pas preuve d’agressivité ou d’arrogance dans l’exercice de ses relations internationales, une condition qui serait loin d’être respectée par les successeurs de Bismarck. Bien au contraire, le système bismarckien d’alliances ne put enrayer les tensions interétatiques, la ferveur de la guerre, de même que la course aux armements qu’il était censé freiner. Qui plus est, et dans une certaine mesure, ce fut le système bismarckien de sécurité collective qui fut initialement blâmé comme l’une des raisons du déclenchement de la Première Guerre mondiale, malgré que les nations gardèrent le réflexe de nouer d’autres alliances semblables au lendemain des hostilités.

La régionalisation admise de la sécurité collective

Dans un autre ordre d’idées, un autre élément caractéristique de la sécurité collective est qu’elle se pratique généralement dans un cadre régional, malgré qu’à l’échelle internationale, le monde a vu naître deux grandes organisations, soit la défunte Société des Nations à Genève, puis l’actuelle Organisation des Nations-Unies à New York. En fait, la sécurité collective à l’échelon régional fut longtemps abordée dans un contexte de Guerre froide, parce que les objectifs des superpuissances pouvaient aisément s’arrimer avec les intérêts de gouvernements amis, c’est-à-dire des États de moindre puissance et alignés sur un axe idéologique similaire. Vue ainsi, la sécurité collective voit la conclusion d’accords de défense entre des États membres capables de déployer une puissance militaire digne de ce nom. Dans le cas contraire, l’échec de la signature de tels accords de défense collective régionale voit la substitution d’ententes bilatérales entre les superpuissances et des États partenaires désignés.

De nos jours, ce volet régional de la sécurité collective est sanctionné dans la Chartre de l’ONU, en particulier sous les chapitres VI et VIII, où il est recommandé que les nations cherchent à trouver des solutions à leurs conflits à l’intérieur des cadres prévus par des agences régionales ou des traités régionaux existants, et ce, avant de solliciter l’intervention du Conseil de Sécurité de l’ONU. À l’intérieur de tels accords régionaux de sécurité, les obligations fondamentales souscrites par les États membres proviennent d’une appréciation mutuelle du danger immédiat et des questions de sécurité y étant attachées. Ces mêmes obligations découlent également de la qualité du dialogue entre les membres. Ce dernier processus est facilité si les membres possèdent les mêmes prédispositions idéologiques.

Par contre, si des points de vue irréconciliables persistent, surtout au niveau idéologique, alors le maintien de la sécurité collective dépend de la qualité du dialogue, de sa transparence et de sa continuité. Certaines de ces activités se déroulant dans l’échange de points de vue radicalement divergents peuvent, malgré tout, amener la conclusion d’accords qui empêcheraient une situation de dégénérer. La différence étant que ces « ententes » relèvent presque uniquement de la catégorie du maintien du dialogue, où la recherche de la sécurité collective se déroule dans les plus hautes sphères officielles de l’État ou au niveau diplomatique entre des ambassades.

Si l’on sent qu’un accord a de bonnes chances d’être conclu, ou que les dirigeants veulent à tout prix une entente négociée, alors la nature du dialogue peut dépasser le stade officiel en incluant, par conséquent, une structure « officieuse » qui inclurait les domaines militaire, civil (ministériel) ou académique (les échanges entre spécialistes). Enfin, même si cela paraît évident, précisons que si un accord est conclu avec des termes où les signataires s’engagent à ne pas recourir à la force contre un membre, alors la sécurité collective devient effective. De cette coopération en matière de sécurité naît une véritable communauté de sécurité qui engendre ultimement une orientation commune des politiques sécuritaires et militaires.

À titre d’exemple, l’OTAN et le Pacte de Varsovie produisirent une confrontation entre deux communautés de défense collective régionale qui affichèrent respectivement des politiques communes. Par ailleurs, notons que la perspective onusienne d’accords régionaux de sécurité visant à établir un dialogue coopératif ne se matérialisa jamais. Encore une fois, ce fut à l’intérieur de cadres régionaux définis par les initiatives d’États concernés que des solutions semblèrent réalisables. Les Accords de Helsinki de 1975 virent la naissance de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, une organisation sécuritaire vouée au dialogue et qui constitue aujourd’hui le pont le plus important en Europe en matière de sécurité collective. Profitant probablement d’une détente relative avant une nouvelle hausse des tensions au début des années 1980, les puissances de l’époque de la Guerre froide étaient quand même parvenues à conclure un tel accord autrefois impensable.

Un pas important fut franchi en matière de régionalisation de la sécurité collective avec la signature des Accords de Helsinki en 1975.

L’ère post-Guerre froide et le postulat onusien de la sécurité collective

Comme dans bien des dossiers liés aux affaires militaires et internationales, la fin de la Guerre froide vit la question de la sécurité collective prendre d’autres tangentes. Certains ont pu dire qu’elle n’était plus d’actualité (la Guerre froide étant terminée), d’autres croient qu’elle demeure pertinente, à travers le maintien d’un dialogue sécuritaire entre anciens adversaires, le tout à l’intérieur d’un cadre régional élargi qui verrait naître de nouveaux accords. D’ailleurs, la doctrine officielle de l’OTAN entretient toujours ce jardon de « défense collective », que ce soit dans ses relations avec la communauté européenne de défense du modèle helsinkien, ou encore dans ses interventions dans le monde. Vue ainsi, l’OTAN serait une véritable organisation internationale de sécurité collective, la seule à vrai dire qui soit capable de déployer une armée sur un champ de bataille.

Qui plus est, l’évolution de l’OTAN depuis 1949 témoigne de son endurance, et ce, même après que le postulat de défense collective du contexte de la Guerre froide soit disparu. Ironiquement, l’absence d’un environnement typique de la Guerre froide ne vit pas d’apaisement des tensions. Bien au contraire, on assista à une explosion de conflits intra-étatiques et de guerres civiles dans plusieurs pays, comme en Yougoslavie, en Somalie, en Bosnie ainsi qu’au Rwanda, où ce furent essentiellement les populations civiles qui firent les frais de ces déchaînements de violence. Non sans surprise, l’agenda de paix de l’ONU se remplit rapidement, avec le déploiement de plusieurs missions aux résultats variables. En plus d’autoriser le déploiement de forces internationales lors d’une guerre majeure comme celle contre l’Irak en 1990-1991, l’ONU dépêcha plus de 80,000 soldats depuis 1993.

Ce sujet est bien documenté, à savoir que ces différents tests démontrèrent de sérieuses faiblesses et lacunes de toutes sortes dans l’organisation onusienne, en plus d’effriter l’enthousiasme pour de telles missions, sans compter les coûts astronomiques qui vidèrent rapidement les coffres ou le fait que certaines puissances voulurent prendre le contrôle effectif des opérations (ex: les États-Unis dans le Golfe en 1990). Les chiffres peuvent varier selon les sources, mais le nombre des Casques bleus servant dans des missions de paix, au moment d’écrire ces lignes, ne représente qu’une infime portion des effectifs déployés à l’apogée des interventions au milieu des années 1990. Est-ce à dire qu’on assiste à la fin des missions onusiennes, ou plutôt s’agit-il d’une simple réorientation nécessitant des ajustements accompagnés de saines remises en question? Le débat reste ouvert.

L'ONU n'est plus la seule organisation inter-étatique à promouvoir la sécurité collective. D'autres le font, comme l'Union africaine qui est en mesure de dépêcher diverses missions de paix sur le continent de ses États membres.

Cela dit, les sérieuses remises en question du rôle et des capacités de l’ONU à intervenir à la suite de désastres (Rwanda, Bosnie…) remettent au goût du jour la pertinence de la sécurité collective. Encore là, les États désireux d’en venir à des accords de sécurité collective ne le font pas nécessairement dans une optique internationale. Au contraire, les États chercheront à conclure des accords de sécurité collective à l’échelle régionale. Vus ainsi, et à la lumière de la nature des « nouveaux conflits » intra-étatiques et des guerres civiles, les États voudront circonscrire un large périmètre géographique, voire continental, où il leur sera plus facile de négocier des traités leur permettant de répondre à des dangers immédiats, plutôt qu’à des menaces à moyens et longs termes comme au temps de la Guerre froide. En clair, si les forces de l’ONU ne peuvent pas répondre à la commande, les États préoccupés par des questions de sécurité collective doivent s’organiser entre eux.

Conclusion

De telles organisations existent et elles sont nombreuses. On peut penser à l’Organisation des États américains, à l’Union africaine (anciennement l’Organisation de l’unité africaine), à l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, à la Communauté des États indépendants et au Conseil de coopération des États arabes du Golfe. Toutes ces organisations sont nées de discussions initiales qui comprenaient un volet sur la sécurité collective, des discussions qui, pour certaines, aboutiront à la conclusion d’accords contraignants, ou qui demeureront au niveau des échanges officiels. D’ailleurs, la région de l’Asie-Pacifique figure, sauf erreur, parmi les seules régions de la planète à ne pas disposer d’organisation de sécurité collective.

Toutes ces organisations sont loin d’atteindre la parfaite harmonie et certaines ne mettront jamais en vigueur des accords de sécurité collective, bien qu’on ne peut douter des bonnes intentions. De même, ces organisations ne disposent pas toutes des éléments essentiels d’atteinte de la sécurité collective. Parmi ceux-ci, et pour conclure, notons les mécanismes de résolutions des querelles territoriales et commerciales, la capacité à créer des unités militaires conjointes (ex: l’Eurocorps), à développer des doctrines et des exercices du même ordre ou à mettre en place des équipements et des infrastructures interopérables.

La Guerre de Corée (1950-1953)

Une nation déchirée

Carte des principales opérations de la Guerre de Corée (1950-1953).

En 1945, la colonie japonaise de la péninsule coréenne fut divisée « temporairement » entre l’Union soviétique et les États-Unis le long de la ligne du 38e parallèle de latitude. Cinq ans plus tard, cette division était toujours effective, malgré les tentatives des Nations-Unies de procéder à une réunification.

De son côté, l’URSS de Staline installa un gouvernement satellite en Corée du Nord sous la direction de Kim Il-sung, alors que la Corée du Sud était érigée en République, sous la direction d’une coalition de droite somme toute autocratique qui avait été élue sous la supervision de l’ONU. Son président était Syngman Rhee, un homme qui était perçu comme un patriote. Les dirigeants des deux Corées souhaitent tous deux unir la péninsule par la force des armes. Par contre, ni les Américains, ni les Soviétiques ne désiraient fournir les moyens militaires nécessaires à cette fin. Sans attendre les appuis, les deux camps se livraient déjà à des escarmouches sur le terrain.

Le 9 février 1950, sentant que l’appui américain pour la République sud-coréenne déclinait, Staline consentit à une invasion du sud et le nouveau dirigeant de la Chine, Mao Zedong, y consentit à son tour. Le matériel de guerre qui approvisionnait les forces nord-coréennes (chars, canons et avions) provenait de la Sibérie afin d’être livré à l’Armée populaire de Corée. De plus, Mao avait libéré des rangs de l’armée chinoise des soldats nord-coréens vétérans pour qu’ils puissent retourner dans leur patrie. L’URSS avait aussi prêté à l’Armée populaire le concours d’officiers d’état-major pour aider à la planification opérationnelle.

Le Nord attaque

Prenant tout le monde par surprise, l’offensive nord-coréenne débuta sous les pluies d’été, le 25 juin 1950. C’était un dimanche et nombre de soldats sur les lignes de défense du sud de la péninsule étaient partis en congé pour le weekend, si bien que l’armée sud-coréenne dut battre en retraite avec les forces américaines qui agissaient en soutien. Bien que l’attaque fut immédiatement condamnée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et les états du Commonwealth, suivi d’une majorité d’états membres de l’ONU, ce fut seulement le fait que l’URSS avait boycotté le Conseil de Sécurité qui permit le vote d’une résolution onusienne qui ne condamnait pas spécifiquement l’attaque, mais qui autorisait la formation d’une force multinationale pour combattre cette agression.

L'artillerie de l'Armée populaire nord-coréenne bombarde les positions alliées lors de l'offensive de juin 1950.

Le commandement de la force internationale du théâtre d’opérations asiatique revint au général Douglas MacArthur, qui commandait déjà les forces américaines d’occupation au Japon. Deux divisions d’infanterie américaines furent immédiatement dépêchées en Corée à partir du Japon sous la protection d’une puissante escorte navale et aérienne. Par contre, ces troupes étaient mal équipées et mal entraînées. En clair, ce n’était pas des troupes de combats de première ligne. Elles ne pouvaient se battre à armes égales face aux forces bien équipées et entraînées de l’Armée populaire nord-coréenne.

Le général Douglas MacArthur, le commandant de la force internationale au début du conflit.

Éventuellement, cinq divisions américaines arriveront en renfort avec ces deux premières divisions mentionnées, en plus d’une brigade provenant du Commonwealth. Ces forces allaient former la 8e Armée placée sous les ordres du lieutenant-général Walton H. Walker. Avec ce qui restait de l’armée sud-coréenne, les forces internationales étaient prises dans un périmètre autour de la ville de Pusan, le principal port de mer du sud de la péninsule.

Pendant ce temps, MacArthur tentait de structurer un corps de réserve à partir du Japon consistant en la 1ère Division de Marines et la 7e Division d’infanterie. Il lança ces troupes dans un assaut amphibie contre le port d’Inchon sur la côte ouest de la péninsule, à plus de 300 kilomètres du principal front de bataille de la poche de Pusan (voir la carte). Cette manœuvre stratégique était risquée, mais elle s’avéra un succès.

Le dégagement de Pusan et l’avance alliée vers le nord

À la mi-septembre 1950, les marines avaient pris Inchon et ils furent rejoints par les forces de la 7e Division afin de marcher vers Séoul, la capitale. Ayant anticipé la manœuvre de MacArthur, Mao avait renforcé son 4e Groupe d’armées stationné au nord-est de la Chine. Plus encore, Mao craignait la destruction de l’Armée populaire nord-coréenne et il avait discuté de possibles contre-mesures avec Staline.

Les troupes américaines débarquent dans le port d'Inchon (septembre 1950).

À partir du 22 septembre, la 8e Armée de Walker et les éléments réorganisés de l’armée sud-coréenne commencèrent à pousser afin de briser le périmètre de la poche de Pusan. Fortement ébranlée par des bombardements aériens et les assauts de l’ennemi, l’Armée populaire dut reculer à travers la chaîne de montagnes du centre de la péninsule. Le 27, le 1er Corps d’armée américain fit sa jonction avec la 7e Division près de Séoul. C’est alors que MacArthur demanda à Washington des instructions sur la suite des choses. La question était de savoir si MacArthur devait s’arrêter au 38e parallèle ou poursuivre l’ennemi plus au nord.

Tandis que le Président Harry Truman réfléchissait à cette problématique, le premier ministre chinois Chou Enlai envoya un avertissement à travers la diplomatie indienne que si les forces américaines franchissaient le 38e parallèle, alors la Chine serait forcée d’agir en conséquence. Pour leur part, les Britanniques avaient interprété cette déclaration du gouvernement chinois comme une menace d’intervention militaire, ce qu’il fallait absolument éviter étant donné que Staline, en Europe, pouvait à son tour menacer la paix dans leur perspective.

Les gouvernements américain et britannique, qui étaient en contact constant, ne s’entendaient pas sur la stratégie à adopter. Peut-être que la Chine bluffait et le fait d’arrêter les troupes alliées au 38e parallèle fournirait à Kim du temps et des renforts pour renouer l’offensive. Face aux protestations des états du bloc communiste à l’ONU, où l’URSS avait accepté de retourner, la décision fut prise d’occuper militairement le nord de la Corée comme une étape préliminaire à l’unification du nord et du sud via un supposé processus démocratique d’élections.

Le 38e parallèle constitue toujours la ligne de démarcation de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

L’intervention chinoise

Malheureusement pour les Alliés, la Chine ne bluffait pas. Alors que les forces onusiennes et sud-coréennes faisaient mouvement vers le nord, le général chinois P’eng Te-huai déplaça 130,000 soldats du 4e Groupe d’armées vers la Corée, sous prétexte que ces soldats « volontaires » prêtaient assistance à des « frères ». Staline avait promis d’assurer une couverture aérienne, mais il retint ses avions, croyant que les chasseurs soviétiques n’auraient pu intervenir sur le même prétexte (si un avion soviétique était abattu, il aurait été difficile de justifier la neutralité). Les Chinois étaient choqués de l’attitude des Soviétiques. Face au manque de couverture aérienne, le général Peng dut restreindre le mouvement de ses troupes à la nuit, ce qui d’une certaine façon avantagea initialement les Chinois.

Ces troupes bien entraînées et expérimentées traversèrent la rivière Yalu dans le nord-ouest de la Corée le 26 octobre 1950, sans que l’aviation onusienne ait pu les repérer. Les Chinois étaient sur le point d’encercler les éléments d’avant-garde alliés qui s’approchaient. Combattant habituellement de nuit, parfois même en plein tempête de neige, l’infanterie légère de Peng avançait furieusement, changeant fréquemment l’axe de l’avance. Jusqu’au 6 novembre, la progression de l’infanterie chinoise vers le sud était à ce point inquiétante pour les forces onusiennes, qu’à nouveau la capitale sud-coréenne de Séoul se trouvait menacée.

Des fantassins chinois font mouvement vers le front.

Les gouvernements de l’alliance des Nations-Unies étaient stupéfaits par cette série de revers survenue si tôt après avoir vaincu l’Armée populaire nord-coréenne. Dans le but de stabiliser le front, une trêve fut suggérée comme une étape préliminaire afin d’en venir éventuellement à un véritable cessez-le-feu. Il était également question de créer une zone tampon entre les deux Corées au tournant de 1950-1951.

Tout cela ne signifiait rien pour les Chinois, qui se doutaient fortement que les Alliés allaient reprendre l’offensive sitôt qu’ils auraient repris leur souffle. C’est le général MacArthur qui insista pour que les troupes alliées reprennent l’offensive aussitôt que le 24 novembre, après avoir reçu des renforts appréciables. La force internationale se composait alors de 8 divisions onusiennes et 4 divisions de l’armée sud-coréenne.

Le général P'eng Te-huai, le commandant en chef des forces chinoises en Corée.

En apparence impressionnantes, les forces alliées furent assaillies par 30 divisions de l’armée chinoise. En dépit d’un appui-feu important de l’artillerie et de l’aviation, la 8e Armée et les forces sud-coréennes durent reculer devant les assauts agressifs des forces de Peng d’un bout à l’autre des côtes de la péninsule. Le général Walker décida tout simplement de rompre le contact avec l’ennemi à la fin de 1950. Il replia davantage ses forces vers le sud, abandonnant Séoul au passage. Les troupes alliées reculèrent la ligne de front de 240 kilomètres et se regroupèrent tout juste derrière la rivière du Han, sur les hauteurs. Cette situation n’augurait rien de bon pour le commandement allié, dans la mesure où l’on pouvait craindre à juste titre d’être expulsé de la péninsule coréenne.

Dans le contexte de l’offensive chinoise de la fin de 1950, les forces onusiennes en Corée avaient l’avantage de pouvoir généralement se déplacer en camions, alors que les soldats chinois marchaient. Lorsque ces derniers se rapprochèrent à nouveau des forces alliées en janvier 1951, ils souffrirent de l’exposition prolongée à la température qui pouvait atteindre -20 degrés la nuit. De plus, les forces chinoises manquaient de vêtements chauds et de ravitaillement de toutes sortes.

Le général Peng demanda une pause à Mao, mais celui-ci refusa. Entre temps, la 8e Armée reçut un nouveau commandant, le lieutenant-général Matthew Ridgway, qui remplaça Walker, tué dans un accident. Ridgway envoya immédiatement un message à ses subordonnés à l’effet que la 8e Armée cesserait de reculer et qu’elle tiendrait son front. Les Chinois s’essoufflaient, si bien que les troupes de Ridgway parvinrent à les arrêter, et même à contre-attaquer en certains secteurs. Peng fut par conséquent forcé à son tour de reculer.

Le rétablissement et l’enlisement du front sur le 38e parallèle

À la mi-avril de 1951, Ridgway était parvenu à rétablir la ligne de front sur le 38e parallèle. Ses effectifs étaient également plus nombreux qu’à l’automne précédent. Des bataillons et des brigades provenant de onze nations faisaient partie de la 8e Armée à cette date et, signe encourageant, l’armée sud-coréenne prenait de l’expérience. Les forces alliées étaient à nouveau prêtes à en découdre avec l’ennemi à mesure que l’été approchait.

Représentation artistique d'un soldat britannique en Corée (1950-1953).

Comme de fait, alors que l’hiver s’achevait, Peng préparait une nouvelle offensive vers le sud. Pour ce faire, il avait à sa disposition 40 divisions d’assaut. La marche des Chinois débuta le 21 avril 1951 avec comme objectifs la traversée des rivières Imjin et Kap’yong. Ces secteurs étaient respectivement défendus par des brigades (29e Britannique et 27e Commonwealth).  Ces deux brigades tinrent solidement leur front malgré la férocité des assauts ennemis. Les forces onusiennes durent néanmoins reculer, mais elles le firent à leurs conditions, à leur rythme, dans le but d’amener l’ennemi à s’éloigner de ses lignes de communication et à s’épuiser.

D’ailleurs, les 40 divisions de Peng encaissaient un taux de pertes assez élevé, sans oublier qu’une fois de plus, elles subissaient le feu violent de l’aviation onusienne et qu’elles étaient éloignées de leurs zones de ravitaillement. En clair, l’offensive chinoise d’avril 1951 perdit rapidement son tempo. Ce fut la dernière offensive chinoise au niveau stratégique de la guerre.

Cette guerre de grandes manœuvres qui caractérisa les années 1950 et 1951 fut suivie par des affrontements dans un style de guerre de tranchées. Ce type de combats localisés fut très coûteux pour les belligérants, qui avaient recours à des tactiques copiées sur celles des soldats de la guerre de 1914-1918, mais qui utilisaient un armement datant de la Seconde Guerre mondiale. Au moment où le front se stabilise en une guerre de tranchées vers l’été de 1951, les forces alliées comptent dans leurs rangs 7 divisions américaines, 1 du Commonwealth et 11 de l’armée sud-coréenne. À cela, il faut ajouter les effectifs formant des brigades ou des bataillons de quatorze autres nations de plus petite puissance. Ce front nouvellement stabilisé bougea peu jusqu’à la fin des hostilités.

Des soldats américains dans une tranchée soumise aux tirs des mortiers chinois. La stabilisation du front en Corée vers l'automne de 1951 força les belligérants à s'enterrer, ce qui n'est pas sans rappeler les combats de la guerre de 1914-1918.

Faire la guerre et négocier

La stabilisation du front coïncida également avec l’ouverture de pourparlers entre les commandants en chef. De son côté, Staline se contenta de jouer le jeu de l’attente. Pour sa part, Mao était plus ou moins persuadé que la campagne coréenne ne lui offrirait peut-être pas le triomphe escompté. À l’Ouest, il semblait que l’opinion publique américaine n’appuierait pas des projets d’offensive qui ne promettraient pas une victoire assurée, surtout lorsque l’ouverture de pourparlers signifiait que la paix faisait partie des options. Un cessez-le-feu aurait pu être négocié dès 1951, mais la question du rapatriement des prisonniers restait problématique.

En effet, les Américains et les Britanniques insistaient pour qu’aucun des prisonniers qu’ils avaient faits ne soit retourné contre son gré, une condition qui affectait principalement les détenus chinois et nord-coréens qui étaient bien traités. Les prisonniers des états des Nations-Unies et ceux de l’armée sud-coréenne avaient pour leur part été traités de façon inacceptable, si bien qu’il semblait évident qu’ils voudraient être libérés de leur « plein gré ». Il était par conséquent impossible d’obtenir un échange équilibré de prisonniers.

Un camp de prisonniers en Corée. Rappelons que la question de l'échange de prisonniers pendant la guerre était épineuse. L'objet du contentieux qui avait retardé la signature d'un armistice était la question du rapatriement des prisonniers. Au moins le tiers des prisonniers communistes capturés par les Alliés ne souhaitaient pas être rapratriés, ce qui constitua une sérieuse source d'embarras pour les gouvernements chinois et nord-coréen.

D’ailleurs, la vie dans les divers camps de prisonniers en Corée avait ses particularités. Par exemple, dans les camps du sud, les Chinois qui affichaient leurs préférences pour le régime nationaliste en exil à Taiwan, ou encore les membres de l’Armée populaire nord-coréenne qui affichaient leurs désillusions face au régime de Kim Il-sung, tous ces gens préféraient ne pas retourner dans leur patrie d’origine. À l’inverse, les prisonniers aux fermes convictions communistes se manifestèrent bruyamment dans ces camps, si bien que par moment, les autorités américaines perdaient temporairement le contrôle de la situation. En clair, le régime communiste de Beijing ne pouvait pas accepter qu’il puisse y avoir des Chinois qui préféraient le camp nationaliste. Par conséquent, la possibilité de conclure un armistice s’éloignait progressivement.

Le commandement américain tenta de profiter de l’impasse sur la ligne de front afin de bombarder par la voie des airs les positions ennemies. L’aviation alliée s’en prit régulièrement aux troupes, aux industries et aux voies de communication. Inévitablement, plusieurs civils furent tués au cours de ces raids aériens en 1952 et 1953. Les effets de ces bombardements étaient limités. L’ONU s’était fixé des règles afin de ne pas attaquer des cibles en Chine ou de recourir à la bombe atomique.

Les raisons étaient parfaitement justifiables, car cela aurait été contre-productif d’un point de vue politique et inefficace dans une perspective militaire. Par contre, en Corée du Nord, il semblait que la capacité de survie des gens excédait celle de destruction des bombardiers. Sur mer, les forces navales onusiennes maintinrent à longueur d’année un blocus serré sur les deux côtes de la péninsule. Au final, en dépit de leur supériorité matérielle, les forces de l’ONU ne parvenaient pas à briser les rangs serrés des troupes communistes chinoises et nord-coréennes leur faisant face.

Des soldats canadiens observent les positions ennemies en Corée.

L’armistice

Heureusement pour les belligérants, un facteur commun militait en faveur de la paix: les coûts humains et monétaires très élevés de la guerre. Au moment du décès de Staline en mars 1953, les coûts étaient devenus insupportables dans le camp communiste, en particulier du côté de la Chine qui fournissait le principal effort. À l’Ouest, l’année 1953 vit un changement de garde à Washington avec l’élection du président Dwight Eisenhower, qui était également préoccupé par les coûts montants de la guerre. Le président américain déclara qu’il n’hésiterait pas à reprendre les hostilités advenant que les négociations d’armistice demeurent improductives et le recours éventuel à la bombe atomique faisait toujours partie des options à sa disposition.

Dans ce contexte toujours tendu, les négociations reprirent vie. L’échange de prisonniers blessés et malades en constituait les prémisses. Avec l’adoption d’un système particulier de filtrage dans l’échange de prisonniers, afin d’amenuiser les sensibilités chinoises, le principal obstacle aux négociations d’un armistice avait été levé. En dépit de la libération rapide de prisonniers nord-coréens par les autorités sud-coréennes, et de certaines opérations militaires menées par les communistes afin de sécuriser des portions de terrain stratégiques, un accord put finalement être conclu. Les hostilités en Corée s’étaient officiellement terminées le 27 juillet 1953.

La première opération militaire de l’ONU avait échoué à réunir la nation coréenne, mais elle avait empêché les Sud-Coréens de tomber sous la tyrannie et l’incompétence du régime de Kim Il-sung. De plus, l’impasse militaire en Corée avait démontré les failles dans les habiletés de Mao à mener à terme une campagne militaire qui était censée monter la supériorité de ses forces et de l’idéologie communiste sur ses adversaires. Enfin, la victoire toute relative remportée par les Américains et leurs alliés en Corée encouragea une large partie de l’opinion publique à croire que les États-Unis pouvaient gagner n’importe quelle guerre qu’ils allaient livrer en Asie dans le but d’enrayer la progression du communisme. En ce sens, les fondations de la guerre du Vietnam étaient en train de se couler.

Le mémorial de la Guerre de Corée à Washington.