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Les tentatives internes et externes de sauver l’empire austro-hongrois (1916-1918)

Introduction

Neveu de l'empereur François-Joseph et héritier du trône, l'archiduc François Ferdinand fut assassiné à Sarajevo le 28 juin 1914. La suite des événements est trop bien connue.

Pendant longtemps, les historiens ont émis l’hypothèse que la monarchie d’Autriche-Hongrie s’était dissoute, car elle n’avait pu résoudre les conflits internes qui opposaient les différents peuples formant l’empire des Habsbourg. Pourtant, l’historien François Fejtö pense que ce serait plutôt les Alliés, influencés par les propagandistes tchèques Edvard Bene et Tomáš Masaryk, qui auraient pris la décision de carrément rayer le vieil empire de la carte. Dans la troisième partie de son ouvrage, intitulée Entre guerre et paix (voir référence en fin de texte), Fejtö relate les rôles qu’ont joué les politiciens et les diplomates dans leurs tentatives afin de sortir l’Autriche-Hongrie de la guerre, ainsi que de la délicate décision de dissoudre ou non l’empire des Habsbourg. Voici, en résumé, le contexte de l’époque, tel qu’interprété par l’auteur.

La mort de François-Joseph 1er (novembre 1916)

Malgré l’application de mesures policières sévères à l’endroit des minorités « peu sûres » de l’empire (italiennes, tchèques, etc.), celui-ci avait fait preuve d’une force de cohésion étonnante face aux dures réalités de la guerre. En effet, la fin de l’année 1914 annonçait au monde l’échec du plan de guerre allemand, qui prévoyait la fin des hostilités pour Noël. On se demandait alors, en 1915, si l’Autriche-Hongrie serait en mesure de résister tant aux pressions des armées russes et italiennes, qu’à celles exercées par les minorités de l’empire aspirant à un statut d’autonomie agrémenté d’importantes concessions territoriales.

L'empereur François-Joseph 1er, mort en novembre 1916.

Ce qui inquiétait également, à mesure que les combats se poursuivaient en 1916, c’est que les pertes énormes et la pénurie alimentaire croissante ne viennent jeter de l’huile sur le feu de la révolution. Quand les propagandistes tchèques et les Alliés ont été de l’avant afin de retirer l’empire austro-hongrois de la guerre, celui-ci était, comme mentionné, miné par quantité de maux. De plus, le 22 novembre 1916, le vieil empereur François-Joseph 1er mourrait à l’âge de 86 ans. Sa mort ouvrait en quelque sorte les portes aux négociations entamées entre la fin 1916 et 1918, car Charles 1er, son successeur, avait le dessein de signer la paix et de sauver la monarchie de la destruction.

Charles 1er au pouvoir et la question hongroise

« Je veux tout faire pour bannir, dans le plus bref délai, les horreurs et les sacrifices de la guerre et rendre à mes peuples les bénédictions disparues de la paix aussitôt que le permettront l’honneur des armes, les conditions vitales de mes États et de leurs fidèles alliés et l’entêtement de nos ennemis ». C’est avec certaines réserves que Charles 1er prononça ce discours peu de temps avant son couronnement. On remarque le désir du nouvel empereur de faire la paix, mais bien des difficultés pointaient à l’horizon. Le problème majeur de Charles 1er à l’intérieur de l’empire était la Hongrie. Le soutien de la Hongrie était essentiel à l’effort de guerre impérial, car l’Autriche dépendait économiquement de celle-ci pour son ravitaillement. À l’instar de l’empereur, le comte hongrois Tisza ne voulait pas accorder aux minorités slaves de l’empire les concessions afin d’éviter le morcellement de celui-ci. C’est donc pour cela que Charles 1er, pour sauver l’empire, dut céder à la politique de chantage de Tisza. « L’attachement farouche de la classe dirigeante hongroise à ses privilèges intérieurs et extérieurs a joué un rôle dans la dissolution de la monarchie ».

Charles 1er et le Kaiser Guillaume II

Charles, le dernier empereur.

En 1917, l’Autriche-Hongrie était à bout de force. Charles 1er écrivait au Kaiser en avril 1917: « Si les monarques ne font pas la paix, les peuples la feront ». Loin d’être impressionné, Guillaume II répondit que la situation n’allait pas si mal, en évoquant pour appuyer ses dires les déboires russes et les victoires allemandes sur les champs de bataille français et italiens. D’autant plus que l’Allemagne ne permettrait pas à l’empire austro-hongrois de faire faux bond, car les deux États dépendaient chacun l’un de l’autre pour la bonne conduite des opérations. En effet, l’Allemagne avait besoin du soutien de Charles 1er pour la victoire et ce dernier avait besoin de l’appui allemand face aux pressions des minorités slaves et hongroises de l’empire. Charles 1er a donc échoué dans ses tentatives de sortir ses peuples de la guerre en négociant avec les Allemands. La victoire militaire représentait, à ce stade-ci, la principale issue pouvant donner une chance à l’empire austro-hongrois d’éviter la dissolution. Par contre, les puissances occidentales abordaient le problème sous un autre angle.

Échec de Briand et de l’arbitrage américain (décembre 1916 à avril 1917)

Les Alliés avaient à cœur de terminer la guerre, notamment en tentant de négocier auprès de l’Allemagne. Plutôt que d’écarter l’Autriche-Hongrie du conflit, comme l’auraient souhaité le président du Conseil français Aristide Briand et le président américain Woodrow Wilson, la solution passerait par une modification de la carte européenne favorisant l’indépendance des nationalités et les intérêts des grandes puissances alliées. Certes, il fallait aussi que l’Allemagne puisse y trouver son compte. François Fejtö explique en détail les buts de guerre des belligérants et pourquoi les négociations de paix ont échoué. Il attribue l’impasse au fait que les conditions de paix de chaque camp étaient souvent inacceptables (en particulier pour l’Allemagne avec la restauration de l’Alsace-Lorraine à la France) et que la situation militaire favorisant un camp faisait en sorte que celui-ci durcissait sa position et vice versa. De plus, l’échec de la médiation américaine fut perçu comme étant une tentative d’une autre grande puissance voulant obtenir la paix, mais forcée de déclarer la guerre à l’Allemagne en avril 1917 dû à la campagne sous-marine de celle-ci.

Première véritable tentative de paix : l’affaire Sixte

Le prince Sixte de Bourbon-Parme, beau-frère de l'empereur Charles.

Au début de l’année 1917, les conditions pour une tentative de négociation en vue de la paix paraissaient favorables, d’autant que l’empereur Charles 1er était, à vrai dire, obsédé par le désir de faire la paix et de sauvegarder la monarchie. Il chargea son neveu, le prince Sixte de Bourbon-Parme de servir d’intermédiaire entre l’empire et la France. Était-ce un choix judicieux? François Fejtö s’interroge à ce sujet, car le nom de Bourbon signifiait dans la haute société française, républicaine et libérale, l’ennemi de la Révolution et de la République. Il y avait en effet deux France avant la guerre. La première optait pour la monarchie, l’Église, l’autorité et l’ordre, tandis que l’autre penchait pour la démocratie, la liberté, etc.

C’est avec la seconde France que le prince Sixte devait négocier et cela s’avérait difficile, car l’Autriche n’avait pas bonne presse à Paris. Malgré tout, le prince Sixte avait déjà pensé servir d’intermédiaire dès 1915. Il alla même consulter le pape Benoît XV pour obtenir son soutien dans une future médiation. Ce fut cependant un échec, car c’est toujours la seconde France qui voyait un blocage idéologique avec les idées papales que le prince Sixte croyait (peut-être naïvement) sensées, parce qu’elles visaient le rétablissement du statu quo d’avant-guerre. Citons simplement en exemple l’épineuse question de l’Alsace-Lorraine qui serait probablement restée allemande.

C’est de janvier à mars 1917 que les négociations via la Suisse furent les plus intenses. Charles 1er était prêt à faire des concessions favorables à la France et à ses alliés, mais les actions de son ministre des affaires étrangères, le comte Ottokar Czernin, venaient mettre des bâtons dans les roues. En effet, celui-ci écrivit le 21 février 1917: « L’alliance entre l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la Turquie et la Bulgarie est absolument indissoluble. Une paix séparée d’un de ces États est pour toujours exclue ». Il affirmait par contre, dans la même note, que l’Autriche-Hongrie avait l’intention de faire des concessions économiques à la Serbie et à d’autres voisins. Le prince Sixte apporta cette réponse au président français Raymond Poincaré, le 5 mars, et ce dernier fut très déçu. Poincaré notait également que le principal obstacle aux négociations était l’Italie, qui demandait trop de concessions territoriales.

La faute revenait aussi à l’Allemagne, qui était hostile à toute forme de compromis, car l’effondrement du front russe et la guerre sous-marine lui donnaient deux atouts majeurs pouvant lui faire espérer de remporter la décision. Le prince Sixte et l’empereur Charles firent de grands efforts pour sortir l’empire austro-hongrois du conflit. Ils échouèrent face au sentiment « d’austrophobie » dans certains milieux politiques français, à la mauvaise presse autrichienne à Paris, aux oppositions idéologiques classiques, etc. D’un autre côté, le Reich allemand avait besoin de son allié et vice versa. Une question demeurait: pouvait-on encore sauver la monarchie?

Le rôle du comte Czernin

Le comte Ottokar Czernin, ministre des Affaires étrangères de Charles.

Contrairement à l’empereur Charles, le comte Czernin n’avait aucune confiance dans le prince Sixte. Cependant, Czernin voulait lui aussi écarter l’Autriche-Hongrie de la guerre, dans la mesure où la monarchie n’en sortirait pas trop affaiblie. Il craignait, dans de futures négociations avec la France, l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement d’Alexandre Ribot au début 1917, ce dernier succédant à celui d’Aristide Briand. Les peurs de Czernin se fondaient sur le tempérament libéral de Ribot et son souhait de voir le démembrement de la monarchie, car Ribot ne s’imaginait pas le rôle de celle-ci après la guerre et il appuyait de plus les pressions italiennes dans leurs revendications territoriales.

Parallèlement à la médiation de Sixte, Czernin entreprit de sonder le Kaiser et son gouvernement. Tout se passait comme si Czernin n’avait pas clairement compris si les Alliés voulaient préparer une paix séparée avec l’Autriche ou s’ils voulaient entrer en pourparlers avec celle-ci en vue d’une paix d’ensemble. On remarque donc une certaine confusion dans le processus de paix et la difficulté de prise de contact entre les États. Certains reprocheront à Czernin d’avoir joué dans le dos de l’empereur Charles, mais ne voulait-il pas lui aussi sauver la monarchie? Pendant que la révolution éclatait en Russie, ce 14 mars 1917, le prince Sixte poursuivait l’œuvre entreprise en début d’année.

L’affaire du prince Sixte (suite)

Le 21 mars 1917, le prince Sixte et son frère Xavier retournèrent à Vienne afin de transmettre à l’empereur les nouvelles propositions des Alliés. Rien n’avait vraiment changé. Charles restait ouvert à la France, mais l’obstacle italien empêchait de jeter de bonnes bases aux négociations, car l’Italie était un peu trop gourmande dans ses revendications. Revenu à Paris le 30 mars, le prince Sixte se heurtait au nouveau président du conseil, le très austrophobe Alexandre Ribot. Ce dernier appuyait, on l’a vu, les revendications italiennes et commençait à être las des acharnements du prince Sixte.

Le 19 avril, à Saint-Jean-de-Maurienne, se tint une rencontre franco-italo-britannique. Il fallait trouver un point d’entente avec l’Autriche-Hongrie. On faillit réussir, mais cela aurait été sans compter sur les exigences de l’Italie. Celle-ci ne voulait pas abandonner ses acquis du traité de Londres de 1915 et adoptait la ligne dure avec l’empire austro-hongrois, tout comme Ribot. D’un autre côté, la France et la Grande-Bretagne ne pouvaient perdre un allié, au moment même où la Russie était en pleine révolution. Si l’on parvenait à une paix séparée avec l’empire austro-hongrois, l’équilibre aurait été rétabli, mais le risque était trop grand pour l’Entente. Ribot et l’Italie auraient-ils « saboté » la paix? Il reste que le discours de Ribot, prononcé le 5 juin à la tribune de la Chambre des Députés à Paris, se résume à dire que « la paix ne peut sortir de la victoire ».

La paix sabotée?

Vers juin 1917, les dirigeants français, en particulier Briand, furent informés, via des intermédiaires belges, que le représentant de la Wilhelmstrasse à Bruxelles, le baron von der Lancken, avait apporté des propositions de paix plutôt encourageantes. En effet, étant donné la détérioration des relations entre Berlin et Vienne, l’Allemagne avait probablement redouté une défection de l’empire austro-hongrois et avait édulcoré ses positions antérieures. N’étant plus président du conseil, Briand avait proposé, le 12 septembre, une rencontre avec le haut fonctionnaire allemand afin de poursuivre les discussions. Ribot avait souligné à Briand qu’il devait rédiger un mémoire pour discuter avec les alliés de la France et conclure un point d’entente pour ensuite négocier avec l’Allemagne.

Le 20 septembre, Briand remit son papier à Ribot. Celui-ci se servit de la note pour rédiger un autre texte qui était « une déformation préméditée de son mémoire ». Le texte ne pouvait être évidemment que rejeté par les autres alliés, notamment par l’Italie. Peut-on conclure cette fois à un sabotage de la paix? Les négociations avec les autres alliés auraient pu échouer, mais les chances de réussite étaient pourtant bonnes. Des millions de vies auraient pu être sauvés, peut-on penser. Après que Briand ait lu son mémoire à la Chambre, démontrant la « falsification » du texte original, les députés français huèrent Ribot, qui fut contraint de démissionner le 22 octobre. Henri Castex a écrit à ce propos : « 1917 aurait pu être l’année de la paix si Briand était resté au pouvoir ».

Pendant que les chefs d'État et diplomates négocient, les soldats austro-hongrois, eux, poursuivent le combat.

L’intermède espagnol

Au milieu de 1917, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie avaient laissé entendre qu’elles seraient prêtes à faire certaines concessions, car elles anticipaient leur défaite. Dans ce cadre, François Fejtö consacre un chapitre de son ouvrage à l’explication du rôle de l’Espagne dans les pourparlers de paix. Pourquoi l’Espagne? Ce serait en fait, via l’intermède de l’ambassadeur espagnol à Bruxelles, le moyen qu’utilisa le ministre allemand Richard von Kühlmann pour faire parvenir aux Alliés de nouvelles ouvertures de pourparlers de paix. Suite aux déboires causés par l’affaire Ribot, Külhmann invita donc le marquis de Villalobar à Berlin le 11 septembre 1917. L’avantage d’utiliser l’Espagnol Villalobar était que son pays fut toujours neutre. De plus, l’Espagne faisait bonne figure auprès des Britanniques et l’on pouvait alors espérer aboutir à une nouvelle médiation.

Or, le tout échoua pour deux raisons principales. D’abord, l’Allemagne était trop exigeante dans ses conditions de paix et Külhmann ne voulait pas que Villalobar engage le gouvernement espagnol dans la future médiation. Ce n’est que le 14 septembre que le roi d’Espagne Alphonse XIII fut informé de tout cela et qu’il demanda directement à l’ambassadeur allemand en Espagne, au grand étonnement de Külhmann, quelles étaient les conditions à la paix. L’affaire fut conclue le 25 septembre alors que Lloyd Georges, le premier ministre britannique, liait son pays à la question de l’Alsace-Lorraine. On rappela à l’Allemagne : « Is Germany ready to restore what she took in 1871 away from France?  » La réponse allemande fut la suivante: « Hors du désir français de récupérer l’Alsace-Lorraine, il n’y a aucun obstacle à la paix ».

Au-delà des politiciens, le rôle de l’état-major français

Devant la mauvaise foi et l’échec des politiciens et diplomates, l’état-major de l’armée française, par la voie de son Deuxième Bureau (le service de renseignement de l’armée), se mit à envisager le rôle qu’il pourrait avoir dans les négociations. Dans un volumineux rapport adressé au ministère de la Défense, à sa demande, le deuxième Bureau exposa les principaux moyens de conclure une paix avec l’Autriche-Hongrie et, de préférence, une paix générale. Il était question de fixer les objectifs de la France par rapport à l’empire austro-hongrois. Ce qui ressort de tout cela, c’est que, selon le Grand Quartier-Général de l’Armée, l’Autriche-Hongrie aurait besoin de profonds changements politiques internes. Il fallait restructurer le vieil empire afin de le moderniser et de faire en sorte qu’il puisse garder son rôle de catalyseur, de rassembleur en Europe centrale. En plus de ce rapport, l’état-major français avait nommé le comte Abel Armand, capitaine au Deuxième Bureau, afin de négocier avec le comte austro-hongrois Nikolaus Revertera, nommé par Charles 1er.

Du mois d’août 1917 à février 1918, les deux hommes confrontèrent leurs points de vue sur la situation en Europe et les concessions que chaque camp était prêt à réaliser. Le problème était que personne, malgré les bonnes intentions affichées, ne pouvait prendre d’engagements. Comment l’Autriche-Hongrie pouvait-elle, par exemple, promettre à la France la restitution de l’Alsace-Lorraine alors qu’elle n’était pas en mesure de parler pour l’Allemagne? Ces points sont d’autant plus sensibles que la situation militaire avantageait alors les Empires centraux. En effet, la Russie n’était plus disponible et l’Italie encaissait la pire défaite de son histoire militaire à Caporetto en octobre et novembre 1917. De plus, le « réalisme » de Czernin (ministre de l’empereur) et sa confiance dans la supériorité des Allemands avaient fait revenir Charles sur sa volonté de paix, voire même de paix séparée.

Clemenceau et l’Autriche

Le 15 novembre 1917, Georges Clemenceau reprend les commandes de l’État français. Son énergie fit de lui l’homme qui sut redresser la France à un moment critique, après les mutineries et les échecs militaires et diplomatiques des mois écoulés. Quels sont ses sentiments envers l’empire des Hasbourg? Homme de gauche, de la « seconde France » libérale et démocratique, il avait noué, avant la guerre, de nombreuses sympathies en Autriche-Hongrie. Cependant, le Clemenceau pro-autrichien d’avant-guerre fit place à un homme très austrophobe, semblable en ce point à Ribot. Pourquoi Clemenceau est-il devenu anti-autrichien? D’abord, il n’a sans doute guère apprécié l’annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908. Ensuite, la montée de l’agressivité de Vienne envers la Serbie et le resserrement des liens avec l’Allemagne ont contribué à radicaliser ses sentiments. Le 1er décembre 1917, il déclarait : « Je pense qu’il faut écraser, d’abord, les alliés de l’Allemagne, en réservant les opérations définitives contre le principal adversaire pour plus tard ». C’est avec cette pensée que Clemenceau s’acharna, en 1918, à la destruction de l’Autriche-Hongrie, dont il avait pourtant vanté les nombreuses qualités au début du siècle.

Georges Clemenceau consacra certaines énergies à la négociation de paix avec l'Autriche-Hongrie. La question: y croyait-il vraiment?

Autre tentative de paix : les négociations Smuts-Mensdorff

Tandis que Clemenceau redonnait à la France un souffle d’énergie, Lloyd George, devant la montée du courant pacifiste en Grande-Bretagne, reprit les pourparlers avec l’Autriche-Hongrie. Il chargea le général Smuts, ministre sud-africain de la Défense, d’aller rencontrer le comte Mensdorff, ancien ambassadeur à Londres. C’est le 18 et 19 décembre 1917, en Suisse, que les deux hommes se parlèrent. Smuts proposa que « l’Autriche devienne un empire libéral », détaché de l’Allemagne et rétablissant des relations plus directes avec les puissances de l’Entente. À cela, Mensdorff rétorqua en rappelant la thèse de Czernin que faire une paix séparée signifierait une trahison de la part de l’Autriche, une trahison si l’on tient compte de la situation militaire favorable aux Empires centraux à la fin 1917. Bien que Mensdorff restât ouvert aux propositions britanniques, il demanda à son vis-à-vis comment concilier le « principe des nationalités et les promesses données à l’Italie dans les Balkans et qui étaient un secret de Polichinelle? »

Les deux hommes se quittèrent sur ces propos. De retour à Londres, Smuts exposa un plan de paix à Lloyd George, conformément à ses récentes discussions avec Mensdorff. Le plan fut approuvé par le premier ministre, mais celui-ci ne pouvait pas le faire avaliser par ses alliés, les conditions ne satisfaisant pas tout le monde. François Fejtö conclut que les seuls points positifs de ces négociations furent un adoucissement de la position britannique face à ses buts de guerre et vis-à-vis l’Autriche-Hongrie en ce début 1918.

Les quatorze points « utopistes » du président Wilson

On serait tenté d'accoler au Président américain Wilson une étiquette d'homme idéaliste, voire utopiste. Dans les faits, le Président des États-Unis était lucide et il avait une excellente connaissance des affaires européennes.

En janvier 1918, le président américain Wilson exposait au monde les conditions de paix des États-Unis. Dans un document contenant quatorze articles, il préconisait l’autodétermination des peuples et la création d’une Société des Nations afin de servir d’arbitre lors de conflits ultérieurs. Les articles 9 et 10 du document intéressaient l’Autriche-Hongrie, car il était question de la rectification des frontières italiennes et de l’autonomie des peuples, à l’intérieur d’une éventuelle confédération danubienne. Cependant, le hic était que les conditions de Wilson ne reflétaient pas exactement la réalité sur le terrain.

Les propagandistes exilés des « nations opprimées » voulaient carrément l’indépendance politique et ils organisèrent des conférences en ce sens, notamment à Rome, le 8 avril 1918 au Congrès des Peuples opprimés d’Autriche-Hongrie. De plus, les idées avant-gardistes de Wilson étaient parfois mal vues de la part des nations en lutte depuis plus de trois ans et déterminées à aller jusqu’au bout après tant de sacrifices. Il faut également tenir compte de la situation militaire favorable aux puissances centrales au début de 1918. Une occasion de paix supplémentaire s’évanouissait et, avec elle, la chance pour l’Autriche-Hongrie de conclure une paix séparée à court terme.

La faute de Czernin : le commencement de la fin

En avril 1918, devant les succès des armées austro-allemandes sur tous les fronts, Czernin prononça un discours à la cour municipale de Vienne, dans lequel il vanta le succès de l’alliance austro-allemande. Dans son allocution, le comte insinua que Clemenceau lui avait fait une offre de négociations en vue de la paix. Au courant de la nouvelle deux jours plus tard, Clemenceau hurla de colère en affirmant que Czernin avait menti, car les initiatives de pourparlers ne cessaient de venir d’Autriche depuis 1917. Afin de mettre l’Autriche-Hongrie dans l’embarras vis-à-vis de l’Allemagne et des autres pays voulant une paix séparée avec Charles, Clemenceau rendit publique la lettre du 24 mars 1917 dans laquelle l’empereur autrichien écrivait que si l’Allemagne s’entêtait à poursuivre les hostilités, l’Autriche-Hongrie se verrait contrainte d’abandonner son alliance au profit d’une paix séparée.

L’affaire permit de couper court à toute négociation avec l’Autriche. En Autriche-Hongrie, cet incident de la lettre provoqua une grave crise. Czernin, pour ne pas perdre la face, voulut que l’empereur Charles publie un communiqué dans lequel il démentait avoir signé la lettre du 24 mars 1917. Czernin menaça même d’en référer à Berlin et ce serait la fin de la monarchie. Malade, l’empereur signa le communiqué de Czernin, devenu un pro-allemand. Depuis ce jour, on peut dire que la faute de Czernin à Vienne et l’incident Clemenceau avaient sérieusement compromis l’avenir de la monarchie. Charles n’avait presque plus de pouvoirs et le destin de son pays était maintenant « entre les mains de l’Allemagne ». Seule une victoire militaire pouvait encore sauver l’empire austro-hongrois de sa chute.

Le rôle des États-Unis

Wilson ne renonçait pas à l’espoir de détacher l’Autriche-Hongrie de l’Allemagne. Il avait créé au printemps de 1917 un comité du nom d’Inquiry « chargé de définir les principes selon lesquels les États-Unis proposeraient, après la guerre, la réorganisation de l’Europe de manière à garantir une paix durable ». Il ressort des réflexions de ce comité un refus de « balkanisation » de l’Europe, c’est-à-dire de création de divers États indépendants qui demeureraient affaiblis économiquement et qui ne pourraient servir de contre-poids à l’expansionnisme allemand. Il était plutôt question d’une fédéralisation de la monarchie austro-hongroise en six États (Autriche, Hongrie, Yougoslavie, Transylvanie, Bohême, Pologne-Ruthénie). Ayant soumis divers plans visant à réorganiser la répartition ethnique des peuples de la monarchie, les Américains comprirent vite qu’aucun de ces groupes ne serait satisfait. Les plans américains de fédéralisation ne tenaient pas compte non plus des engagements secrets des Alliés pris envers l’Italie, la Roumanie, etc.

C’est ainsi qu’à la fin 1917 le président Wilson se trouva confronté à deux politiques. Il pouvait soit détruire la monarchie par une guerre à outrance, soit faire la guerre, mais en prônant le droit d’autonomie des nations, sujettes de l’empire, à l’intérieur d’une future fédération. En optant pour la seconde politique, Wilson ne put sauver ce qui restait de la monarchie. À Versailles en 1919, Wilson était trop concentré sur son projet de Société des Nations. Il ne lui restait plus assez de forces pour tenir tête à Clemenceau ou à Lloyd George dans leurs lourdes revendications. Bien qu’à cause de son état de santé précaire il n’ait pu imposer son point de vue comme il aurait souhaité, Wilson restait bien informé des réalités européennes, contrairement à certains de ses homologues français, britanniques ou italiens de l’époque. Cela vient démentir la thèse voulant que Wilson fût un utopiste perdu dans ses idéaux de démocratie, d’autonomie des peuples, etc.

Derniers combats et dislocation de l’empire

Cette carte postale de Pâques illustre la soi-disant bonne entente entre les alliés austro-allemands. Dans les faits, en 1918, le sort de l'empire des Habsbourg était désormais lié à celui de l'Allemagne.

Après les échecs des offensives austro-allemandes, les possibilités de sauver la monarchie relevaient presque du domaine du rêve. L’ambassadeur austro-hongrois à Berne, le baron Musulin, pensait que la seule chance de l’Autriche-Hongrie était d’intensifier les pourparlers avec les États-Unis. C’était, à vrai dire, devenu inutile à partir de l’automne 1918, car la situation militaire des puissances centrales allait de mal en pis. Le 14 septembre, le nouveau ministre des Affaires étrangères successeur de Czernin, le comte Burian, essuyait un refus catégorique des Alliés (même des États-Unis) devant ses offres de pourparlers de paix. Le sort de la monarchie était-il scellé pour de bon? Sans doute que oui à ce stade-ci, car même l’empereur Charles se désavouait : « Je n’établis aucune distinction entre Strasbourg et Trieste… ». On peut en conclure alors que le destin de l’Autriche-Hongrie allait se fondre avec celui de l’Allemagne.

Toujours à la mi-septembre 1918, le front des Balkans s’écroulait devant l’avance des armées alliées. Au sein de l’empire austro-hongrois, l’anarchie grondait. Le 28 octobre, Charles forma un nouveau gouvernement et rompit l’alliance avec l’Allemagne le lendemain. Le 30 octobre, alors que la Bulgarie et la Turquie avaient capitulé, l’empereur demanda la paix selon les propositions des points de Wilson. Les événements se succédèrent ainsi jusqu’à l’armistice du 4 novembre signé à Padoue. Les armées austro-hongroises sur le front italien se rendirent ou, comme ce fut le cas des Hongrois, retournèrent dans leur patrie d’origine afin d’y maintenir l’ordre. L’empire était mort.

De nouveaux États comme la Roumanie et la Yougoslavie se partageaient les restes du défunt empire pour consolider leur autonomie. Selon bien des historiens, la mort de l’empire des Habsbourg allait déstabiliser l’Europe centrale, car l’empire avait le subtil avantage d’unifier des peuples opposés autour de la même couronne depuis des siècles.

Conclusion

« Le problème national a détruit l’Autriche-Hongrie. On dit vrai. Aussi vrai que celui qui déclare qu’un homme est mort parce qu’il a cessé de respirer », écrivait Éric Weill. L’Autriche-Hongrie est-elle morte asphyxiée par son incapacité à résoudre les problèmes de ses peuples? On prétend, souvent à première vue, que ce fut le cas. Ne pourrait-on pas plutôt imputer la faute aux Alliés, aidés de propagandistes exilés? En rédigeant cet article, l’objectif n’était pas d’apporter une réponse au pourquoi du démembrement de la monarchie. Le but était simplement d’exposer au lecteur, via les diverses médiations et pourparlers, les deux principales thèses expliquant la mort de l’empire des Habsbourg.

S’il faut porter un avis sur la question, nous dirions que les deux thèses (les forces internes et externes), réunies, peuvent apporter des éléments pertinents à la mort de l’empire. Si ce dernier avait survécu, aurait-il eu le même poids en Europe qu’avant la guerre? Aurait-il pu empêcher, dans un système fédératif et non plus dualiste, l’absorption de ses États autonomes par le Reich d’Hitler? Aurait-il pu, en forçant un peu, servir de modèle fédératif à une entité comme la future Communauté économique européenne devenue l’Union européenne?

Cet article a été rédigé en fonction des analyses de François Fejto dans son livre Requiem pour un empire défunt. Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie, paru dans la collection « Points-Histoire », n° 173, Paris, Éditions du Seuil, 1993, 464 pages.

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À la quête d’une identité nationale commune : le nationalisme des élites françaises face à la politique agressive de l’Allemagne (1905 – 1914)

Introduction

Les premières années du XXe siècle voient l’Europe, et particulièrement la France, sous l’emprise d’extrêmes tensions nationales. Ces années s’inscrivent dans une époque que l’on nomme la « paix armée », depuis la perte par la France de l’Alsace-Lorraine en 1871, de même que par son isolement diplomatique qui suivit jusque vers 1890. À cette date, la France refait ses forces militaires et elle parvient à se défaire du filet bismarckien en créant des alliances concrètes avec le Royaume-Uni et la Russie. C’est pourquoi elle se retrouve partiellement rétablie de ses déboires, mais en présence d’une Allemagne qui pratique toujours une politique agressive à son égard, notamment à partir de 1905 jusqu’au début de la guerre en 1914. Pour se défendre, les élites françaises adoptent des politiques nationales contenant des éléments qui finissent par les diviser, minant du coup l’État français. Tout cela s’exerce sous la menace constante d’un conflit armé entre la France et l’Allemagne.

Dès lors se pose un problème d’instabilité politique, car le nationalisme français est divisé. C’est en ce sens que nous nous sommes interrogés afin de savoir de quelle manière, en considérant la politique agressive allemande face à la France, s’est défini le nationalisme des élites françaises, entre le coup de Tanger (1905) et la fin de la bataille de la Marne (1914). Certains auteurs pensent que le nationalisme français fut réellement troublé par l’Allemagne et que le statut de « défenseur de la Civilisation » attribué à la France en fut amplifié. Par contre, des historiens, comme le défunt Jean-Baptiste Duroselle, furent d’avis que la France limita par son nationalisme les effets de la « décadence politique » dont elle se crut victime. Suivant la première idée, on peut déduire que la politique agressive de l’Allemagne, marquée depuis Tanger (1905), serait responsable de l’instabilité politique du gouvernement français; les élites étant divisées dans leur nationalisme entre revanche ou conciliation, et ce, jusqu’en 1914, d’où la guerre qui serait la solution pour éliminer ces divisions, car elle entraîne la formation de l’Union Sacrée.

La démarche choisie pour cet article repose sur la comparaison des diverses manifestations du nationalisme français en présence de l’Allemagne. Dans un premier temps, il sera question des réapparitions des querelles nationalistes et de leur contenu. Ensuite, l’instabilité politique créée par ces divisions internes sera étudiée en tant que conséquence du premier point. Enfin, la guerre de 1914 apporte un élément particulier, car les opinions sont à nouveau unifiées dans ce que l’on appelle l’Union Sacrée. Est-ce vraiment la solution? Des nuances sont à apporter. Suivant cette logique, le présent travail vise à montrer comment le nationalisme français suit une étrange évolution au gré des événements et des passions.

Renaissance des querelles nationalistes en France (1905-1909)

Les divisions nationalistes en France proviennent, depuis 1905, du fait que les acteurs de la vie publique ne s’entendent pas ou peu sur la manière d’agir face à l’Allemagne que l’on considère dangereuse. Les nationalistes veulent apporter « (…) une clef déterminante à la solution et à l’explication des problèmes » (1) de la France, car la prise de conscience du danger allemand fait naître des définitions à ce nationalisme et surgir des maîtres à penser, en plus d’alerter la haute société française au danger outre-Rhin.

Redéfinir la notion de nationalisme en 1905

Le « nationalisme français » comprend à sa base une forte tendance au mépris et à l’hostilité face à l’Allemagne, que l’on tient responsable des déboires de la nation (2). Il inclut également une prise de position à adopter face à une politique agressive venant de l’extérieur (3). Cette même prise de position tient son origine de la défaite de 1871. Le nationalisme français prend une tournure radicale prônant la haine de l’Allemand, la revanche et la reconquête de l’Alsace-Lorraine (4).

« Il (le nationalisme) est avant tout mouvement de défense, repli, resserrement sur lui-même d’un corps blessé » (5). D’un ton poétique, cela illustre le sentiment global en 1905. Par contre, ce nationalisme apaisant laisse la place au fil du temps à un « (…) nationalisme positif, belliqueux et davantage conscient du danger de la guerre » (6). À partir de cette définition, les élites françaises apportent des variations, voire des contradictions, car Maurice Barrès et Charles Maurras imposent chacun leur vision de ce que l’on peut appeler maintenant un « renouveau du nationalisme ».

Les écoles et les tendances à la base du renouveau nationaliste

Prenant la supposée décadence française comme point de départ à leur réflexion (7), Maurice Barrès et Charles Maurras choisissent une attitude conciliante et revancharde face à l’Allemagne. Ils développent et défendent leurs idéologies pour donner un pouls à leur nationalisme dans le but d’assurer la survie de la France.

Maurice Barrès.

Pour Barrès, le nationalisme doit contenir des impulsions visant à redonner des forces à la France. Ce nationalisme est, à la base, moral et éducatif, car il faut prodiguer une conscience aux citoyens (8). En analysant le nationalisme de Maurras, on constate rapidement que celui-ci veut reformer l’État par les institutions et non pas donner une conscience aux citoyens, car il juge qu’ils l’ont déjà (9). De plus, le nationalisme essentiellement conservateur de Maurras prône les valeurs du passé et favorise un retour de la monarchie.

Sur un plan plus social, Barrès pense que la vitalité du peuple français va combattre l’Allemagne. C’est donc que l’ordre social doit être prioritaire afin de garantir la sécurité de la nation. Bien que l’on puisse penser que son nationalisme soit tourné vers l’intérieur, il en demeure que la « (…) haine de l’Allemand est un élément de solidarité nationale » (10), au même titre que le socialisme par exemple. Face à Barrès, Maurras pense que les Français doivent s’unir derrière un État fort, monarchique et qu’ils doivent ressentir une défiance de l’étranger menaçant allant vers la xénophobie (11). De cette haine des voisins de l’est doit découler une « (…) lutte à mort contre l’Allemagne » (12). Au travers de ces confrontations, les représentants des organismes barrésiens et maurrassiens s’infiltrent dans les milieux intellectuels et politiques afin d’implanter la vision du bon nationalisme.

Pour sa part, la Ligue des Patriotes, qui est dirigée par Barrès à partir de 1914, représente dans les premiers temps l’élite intellectuelle. Bien qu’hostile au parlementarisme comme Maurras, elle perd de son influence chez les élites, parce que cette ligue milite trop vers les problèmes intérieurs, alors que les hauts milieux français veulent que l’on s’occupe plutôt de l’Allemagne (13). Contrairement à Barrès, Maurras concentre ses idées depuis 1908 dans l’Action française. Organe très à droite, il va combattre tout ce qui dérange au bon maintien de l’État, comme les forces socialistes et même les nationalistes de Barrès, que l’Action française juge trop modérés. D’ailleurs, les nationalistes et leurs organismes se rendent bientôt compte de l’influence allemande dans la vie française de tous les jours. Ils en viennent à trouver que l’Allemagne les grignote petit à petit d’un point de vue culturel et économique, et on juge cela inacceptable.

Rassemblement des membres de la Ligue des Patriotes en 1913. On reconnaît sur la photo Maurice Barrès, de même que Paul Déroulède, une autre figure importante du nationalisme français de l'époque.

Les infiltrations allemandes en France via les capitaux et les idées

L’un des derniers aspects à ne pas négliger de cette renaissance nationaliste est cette fameuse question de l’influence allemande en France. Il y a deux natures à cette influence, qui sont d’ordre économique et culturel. De plus, le tout est lié au péril allemand qui plane en France chez les élites depuis la crise de Tanger en 1905. Charles Péguy écrit à ce sujet : « Tout le monde en même temps connut que la menace d’une invasion allemande est présente, qu’elle était là, que son imminence était réelle » (14).

Charles Maurras.

Ces craintes se transportent dans un premier temps sur le plan économique. En effet, les nationalistes des grandes sociétés françaises réservent les capitaux à l’industrie nationale d’abord, jusqu’à exiger des compensations de l’État lorsqu’ils doivent placer de l’argent sur des marchés extérieurs outre les colonies. Ce signe d’« antigermanisme économique » se voit beaucoup dans les industries d’armement comme Schneider ou Le Creusot (15). Les nationalistes réveillés constatent une pénétration sauvage des capitaux allemands en France vers 1907. On veut donc protéger l’industrie française des produits et capitaux allemands, ce qui entraîne la naissance d’une coalition entre les ultra-protectionnistes industriels et les nationalistes (16).

Auprès de l’élite intellectuelle, il existe aussi une « renaissance anti-allemande ». Cela se traduit dans la littérature par l’adoption de thèmes comme la nécessité de combattre, l’antagonisme des races, la menace constante de la guerre, etc. Les romanciers français s’imprègnent de ce sentiment dans des oeuvres comme Monsieur et Madame Moloch (1906) de Marcel Prévost, ou encore Juste Lobel, Alsacien (1911) d’André Lichtenberger (17). Cette littérature vise à changer les mentalités pour qu’elles se tournent vers un état d’esprit davantage nationaliste et sensible à la psychose d’une guerre éventuelle (18). Mis à part les romanciers, les intellectuels ayant pris contact avec la culture allemande voient les influences de Wagner ou de Nietzsche envahir la France. Cela les rend inquiets, exaspérés (19).

Ces teintes économiques et culturelles provoquent aussi des divisions entre les élites, mais à un degré moindre qu’au parlement. L’idée dominante veut que la crainte de l’Allemagne soit l’une des principales causes des divergences nationalistes. Étant donné le manque de coordination et de contrôle des idées, l’État français se trouve bientôt pris dans une lutte interne opposant ceux qui pensent trouver la solution aux problèmes franco-allemands. Ces tentatives aboutissent donc à une véritable instabilité au niveau politique.

Les "Camelots du Roi" appartenant au mouvement de l'Action française de Charles Maurras.


Instabilité politique en France : conséquence des divisions nationalistes (1909-1913)

On peut le remarquer, les années 1905-1909 constituent pour les élites une période de réadaptation face à une nouvelle prise de conscience du danger allemand. C’est également à ce moment que naissent les divergences nationalistes. Les oppositions se situent au parlement, entre autres par une remise en cause des institutions nationales comme l’armée, où les politiciens soulèvent l’épineuse question des provinces perdues depuis 1871. Indirectement, la guerre fait peur.

Débats ministériels, la guerre tourmente les esprits

1909 est l’année de la chute du gouvernement de Georges Clemenceau. Jusqu’aux élections d’avril-mai 1914, onze gouvernements vont se succéder à la tête de la République. Pourquoi cette instabilité? Deux raisons l’expliquent. En premier lieu, il faut considérer le poids des socialistes de Jean Jaurès (S.F.I.O.) qui prennent de nombreux sièges aux candidats nationalistes. Ces derniers étant eux-mêmes divisés, il est difficile de former un gouvernement stable et ayant une politique cohérente à l’égard de l’Allemagne (20).

Un des fameux tracas est l’éventualité d’une autre guerre franco-allemande. Pour y faire face, il faut l’unité du sentiment national. Dans l’Appel au Soldat, Barrès écrit : « The unity of sentiment in France is a danger for Germany  » (21). Cette idée se répercute dans la vie française, car il y a beaucoup de manifestations militaristes. Les élites croient à une guerre contre l’Allemagne. Ils vont amener cette même idée au parlement par une loi rajoutant une année au service militaire obligatoire de deux ans. La loi Barthou, du nom de son auteur, désire en effet ramener à trois années le service militaire obligatoire, dans le but d’accroître les effectifs de l’armée d’active française (22). Les arguments des nationalistes de droite, favorables à la loi, reposent sur le fait que l’Allemagne aura en 1913 des effectifs militaires doubles de ceux de la France. On peut aisément s’imaginer les protestations que les débats provoquèrent. Les journaux appuyant la loi affichent : « (…) nos voisins de l’Est mettent en péril l’indépendance de notre pays » (23), ou : « C’est une question de vie ou de mort pour notre pays » (24). Cette peur de la guerre éveille chez les élites, comme dans la population, le danger que laisse planer le voisin allemand sur les Français.

La loi Barthou de 1913 n’est qu’un exemple parmi d’autres pour illustrer la pression du danger allemand sur le gouvernement français. D’un côté, la droite est pour et de l’autre la gauche a des réticences. Ajoutons à cela l’instabilité politique grandissante et il en résulte une France affaiblie intérieurement. Bien que l’on soit conscient qu’il faut agir, sur le plan militaire notamment, les nombreux gouvernements français parviennent malgré tout à garder une certaine cohésion. Dans la tourmente ministérielle, le souvenir de l’Alsace-Lorraine sert de « bouée de sauvetage » aux divisions nationales.

Le prolongement de deux à trois ans du service militaire obligatoire en France en 1913 fut décrié dans bien des cercles politiques, en particulier au sein de la Section française de l'Internationale ouvrière que dirigeait Jean Jaurès.

Les provinces perdues

La réapparition du danger allemand depuis 1905 est également accompagnée d’un relent de la question des provinces perdues que sont l’Alsace et la Lorraine. Bien que les divisions politiques affaiblissent le gouvernement français, il y a cependant un certain consensus entre les nationalistes de gauche et de droite, qui veulent tous profondément récupérer ces territoires perdus depuis 1871. Le point en litige réside dans la manière d’y parvenir.

L'affaire de Saverne de 1913 ravive des tensions latentes franco-allemandes, qu'une certaine droite française ne tarda pas à exploiter.

En 1911, la relance de la question des provinces perdues est due en partie au fait que l’Allemagne veut réorganiser tout son empire, lui redonner de nouvelles structures politiques et administratives (25). Jusque-là tout va bien, mais l’Allemagne adopte une politique de « germanisation » de l’Alsace-Lorraine. Les nationalistes français n’approuvent pas les abus supposés des Allemands afin d’imprégner ces régions de leur culture. L’affaire de Saverne en 1913 accroît les débats, car un officier allemand aurait porté la main sur un Alsacien-Lorrain refusant de le saluer (26). C’est dans un esprit de revanche, suscité par cet exemple, que les nationalistes de droite entretiennent leurs idéologies favorables à la reconquête des deux provinces.

D’un autre côté, il y a de l’opposition. En effet, l’objectif principal des nationalistes de gauche était un rapprochement avec l’Allemagne, même si la question de l’Alsace-Lorraine faisait obstacle (27). La droite ne voit pas cela du même œil. Celle-ci ne veut tout simplement pas de rapprochements avec son voisin de l’est. Les nationalistes de droite estiment leurs droits violés par la perte des provinces. Ils nient le rapprochement et souhaitent le maintien de la loi des trois ans mentionnée précédemment (28). Somme toute, on constate qu’un rien idéologique sépare les nationalistes de droite ou de gauche. Bien sûr, on désire la reconquête de l’Alsace-Lorraine, mais par quelle procédure? Barrès, vu comme un représentant de la gauche, témoigne : « Notre pays ne peut devenir le vassal du Kaiser et jamais nous n’oublierons l’Alsace-Lorraine » (29). L’idée de revanche est là, mais elle est assez disparate, si bien que la guerre de 1914 n’éclatera pas dans un climat unanime de revanche.

Par conséquent, l’année 1914 marqua un grand tournant chez les nationalistes français. La peur de l’Allemagne se concrétise le 3 août lors de la déclaration de guerre. Même si l’on devine un conflit à l’horizon depuis 1905, une atmosphère de détente règne en France (30). C’est par le ralliement à la guerre des extrémistes de droite et de gauche, sous le gouvernement de la République, qu’on assiste à la fin des divisions nationalistes et à la naissance de l’Union sacrée (31).

Une Union Sacrée forcée par les circonstances?

En premier lieu, il faut définir ce qu’est l’Union Sacrée. Elle est d’abord le sentiment national adapté à l’état de guerre (32). Pour être plus précis, c’est le « (…) nom donné à la politique de réconciliation adoptée en août 1914 par le chef du gouvernement, René Viviani, afin d’opposer aux Allemands le rempart d’une nation unie. » (33) Donc, l’Union Sacrée est une décision spontanée d’oublier toutes les querelles afin d’assurer un devoir très important, celui de la défense de la patrie. Les moins partisans de cette union disent qu’il s’agit d’un accord pour passer les divergences sous silence, le temps que la guerre finisse (34). Bien que l’on parle d’un accord, il y a certaines divisions cachées, car les nationalistes de droite luttent pour la défense de la France et ceux de gauche pour la liberté et la justice (35).

C’est dire que la guerre s’avère être la « solution » aux problèmes nationalistes. Devant cette épreuve nationale, les idées contraires au nationalisme n’ont plus leur place. On veut que tous les Français répondent à l’appel de la mobilisation; ceux qui font défection sont inscrits sur le Carnet B qui vise à identifier rapidement tous ceux que l’on soupçonne être des socialistes, anarchistes, syndicalistes, etc. Le ton révolutionnaire de la patrie en danger revient et, chose étrange si l’on peut dire, l’Union sacrée va jusqu’à inclure des socialistes (36). La guerre étant présumée courte, on pense que les luttes partisanes resteront sous silence (37). La guerre tant crainte des Français depuis 1905 s’avère une solution temporaire pour éliminer les divisions politiques qui s’infiltrent en France. En d’autres termes, la politique agressive de l’Allemagne créer des déchirements chez les élites nationalistes, mais elle parvient malgré elle à réunir le sentiment national sous une même bannière.

La France des années 1905-1914 est une France profondément bouleversée dans son nationalisme. Les troubles nationalistes débutent en 1905 par le coup de Tanger, ce qui amène les nationalistes à prendre à nouveau conscience du danger potentiel de l’Allemagne sur leur pays. Barrès et Maurras vont établir des écoles nationalistes de gauche et de droite pour amener leurs contemporains à choisir une attitude spécifique face à l’Allemagne. Ces élites ne peuvent évidemment pas former un gouvernement stable, car de grands débats comme la loi Barthou ou l’Alsace-Lorraine viennent accroître les mésententes dans leurs rangs. L’Allemagne, qui est au cœur de la controverse nationaliste française, concrétise sa politique agressive le 3 août 1914 par sa déclaration de guerre à la France. L’Union Sacrée se forme et les élites nationalistes sont, pour un certain temps, unies dans un sentiment national commun.

Politique de réconciliation adoptée en août 1914 par le chef du gouvernement René Viviani (gauche), l'Union sacrée permit d'opposer aux Allemands le rempart d'une nation unie. C'est du moins une première interprétation que l'on peut en dégager, si l'on se fie aux nombreuses (et enthousiastes) manifestations en France lors de la mobilisation générale des armées en 1914.

Conclusion

Après avoir exposé ces quelques éléments, on peut penser que l’hypothèse formulée en introduction est vraie dans son ensemble. Cependant, on peut y apporter des nuances. L’Allemagne a bien sûr exercé une pression sur la France, mais les notions de revanche et de conciliation ne sont pas toujours tranchées au couteau. On constate que revanche et conciliation signifient si, oui ou non, on doit se battre pour l’Alsace-Lorraine. Il est important de prendre en compte que d’autres problèmes affectent la France entre 1905 et 1914. Enfin, mentionnons qu’il fut difficile pour les nationalistes de maintenir la ferveur de reconquête auprès du peuple français en général, car la sensibilité face à la question de l’Alsace-Lorraine s’atténua depuis les années 1890, et ce, jusqu’en 1914.

Notes

1 – Jean-Luc Chabot, Le Nationalisme, Paris, P.U.F., 1986, page 3.

2 – Gérard Loriot, Pouvoir, idéologies et régimes politiques, Laval, Études Vivantes, 1992, page 338.

3 – Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, page 21.

4 – Françoise Marcard, La France de 1870 à 1918. L’ancrage de la République, Paris, Armand Colin, 1996, page 45.

5 – Raoul Girardet, Le nationalisme français. 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1966, page 18.

6 – Eugen Weber, « Le renouveau nationaliste en France et le glissement vers la droite. 1905-1914 », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, Tome V, (avril-juin 1958), page 114.

7 – Jean-Jacques Becker, L’Europe dans la Grande Guerre, Paris, Éditions Belin, 1996, page 31.

8 – Raoul Girardet, Le nationalisme français. 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1966, page 216.

9 – Idem.

10 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, page 204.

11 – Idem., page 206.

12 – Pierre Pierrard, « Maurras », in Dictionnaire de la IIIe République, Paris, Librairie Larousse, 1968, page 178.

13 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, pages 196-197.

14 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 224.

15 – Raymond Poidevin, Les relations franco-allemandes. 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, page 182.

16 – Idem., page 183.

17 – Claude Digeon, La crise allemande de la pensée française. 1870-1914, Paris, Presses universitaires de France, 1959, page 492.

18 – Idem., page 495.

19 – Idem., page 476.

20 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 220.

21 – Eugen Weber, The nationalist revival in France, 1905-1914, University of California Press Berkeley and Los Angeles, 1968, page 100.

22 – Françoise Marcard, Op. Cit., page 27.

23 – André Rossel, Histoire de France à travers les journaux du temps passé. La Belle Époque (1898-1914), L’Arbre Verdoyant, 1988, page 289.

24 – Idem.

25 – Raymond Poidevin, Les relations franco-allemandes. 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, page 191.

26 – Idem., page 193.

27 – Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, page 56.

28 – Idem., page 59.

29 – Ibid.

30 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, page 265.

31 – Idem., page 271.

32 – Ibid., page 283.

33 – Pierre Pierrard, « Union Sacrée », in dans Dictionnaire de la IIIe République, Paris, Librairie Larousse, 1968, page 243.

34 – Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français. 1914-1918, Paris, Perrin, 1994, page 48.

35 – Idem.

36 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 235.

37 – Ibid., page 238.

Du Cartel au Front populaire : la droite française et la violence à travers son nationalisme (1924-1936)

Introduction

La politique répond à un besoin sensible des hommes, celui de faire valoir leurs idées quand il ne s’agit pas tout simplement de les imposer. Ces deux attitudes tendent parfois à se confondre, ce qui explique en partie pourquoi la violence constitue un élément du jeu politique. Non pas qu’il faille la valoriser ou encore faire son procès, mais la violence caractérise le déroulement des enjeux politiques depuis toujours, notamment au XXe siècle. Un facteur ayant inspiré la violence physique et verbale en politique est le nationalisme. Doctrine prônant les intérêts de la nation devant ceux des individus, le nationalisme oriente, sous une définition un peu simpliste, les idées des acteurs politiques dans un cadre où les paroles dites et les gestes posés se réfèrent à la nation à laquelle ils appartiennent, et ce, dans tous les domaines (institutionnels, économiques, sociaux, culturels, etc.).

En s’inspirant de ce contexte, le présent article se veut une esquisse afin d’identifier les facteurs économiques, culturels, institutionnels et autres qui expliquent que certains nationalismes deviennent violents. Il n’existe pas, à proprement dit, de réponse unique à cette problématique. Cependant, nous avons choisi de traiter du nationalisme français entre 1924 et 1936. Ces deux dates se réfèrent respectivement à l’arrivée au pouvoir de deux coalitions politiques : le Cartel des gauches (avec Édouard Herriot en 1924) et le Front populaire (avec Léon Blum en 1936). De plus, cet article privilégie les diverses variantes du nationalisme pratiqué par la droite française au cours de ces années. Devrions-nous dire « les droites » ou « les nationalismes de droite »? Comme on peut le constater, il peut y avoir des facteurs de divergences influençant les conceptions du nationalisme en France. Dans ce brouhaha d’idées, il demeure une réalité : le nationalisme subit les contrecoups des événements et ses réflexes face à ceux-ci façonnent le visage de la violence verbale et physique pratiquée alors.

C’est en ce sens que nous tenterons d’analyser les objets de violence du nationalisme français, de 1924 à 1936, sous les thèmes suivants : le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre, les ligues politiques et la remise en question de la République, la tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent et, enfin, la crise économique des années 1930.

Le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre

En dépit des nombreuses déceptions causées par le gouvernement du Bloc National (droite) au lendemain de la guerre, la victoire du Cartel aux élections de 1924 ne signifiait pas pour autant que le nationalisme d’après-guerre de la droite ait fléchi. Dans une France dévastée moralement et physiquement par la Grande Guerre, le nationalisme (et celui de droite notamment) se remettait en question. Certains prônaient un nationalisme « actuel », qui chercherait à se définir par rapport aux événements du temps présent. Le Traité de Versailles, la crise du franc, les relations avec l’Allemagne et l’agitation des ligues face au pouvoir républicain constituaient l’argumentaire de ce que Charles Maurras avait coutume d’appeler depuis 1905 le nationalisme intégral. D’autres, via le message du défunt Maurice Barrès, cherchaient un nationalisme moins radical et davantage préoccupé par le retour à la terre, le culte des traditions, l’acceptation de la République et la lutte face au désenchantement d’après-guerre. Au centre de ces deux courants se situaient les adeptes d’un nationalisme républicain et civique influencé par la Révolution de 1789.

La victoire de 1918 allait annoncer des lendemains difficiles pour la société française (chômage, inflation, dévaluation de la monnaie, crises politiques, etc.).

Contrairement à l’Allemagne qui adoptait un nationalisme nettement plus violent dans son discours, un nationalisme fondé sur la notion de race, la défaite de 1918 et l’absence d’une tradition démocratique prolongée, la France transmettait à sa génération issue de la guerre les héritages de la Révolution de 1789 ainsi que le travail idéologique accompli par la République et ses instituteurs entre 1880 et 1914. Selon Beatrice Fry Hylson, le nationalisme français au début du XXe siècle suivait quatre voies : le patriotisme, le respect de la démocratie, la foi en l’étatisme et l’adoption d’une conscience nationale. Si l’on applique ces idées combinées avec l’expression de Michel Leymarie suggérant le triomphe de la République en 1918, serait-il juste de croire que l’aspect belliqueux d’un nationalisme agressif et xénophobe (Maurras, Daudet, etc.) d’après-guerre serait atténué dans une France tentée par le pacifisme et obsédée par la question du déclin démographique?

Si l’on compare la France avec l’Italie et l’Allemagne des années 1920, nous pouvons croire que l’absence de traditions démocratiques dans ces deux derniers États mentionnés pèse lourd sur la nature du nationalisme. Nous avons en France une République qui, après 1918, ne fait pas la promotion de la violence. De plus, la République est devenue acceptée au sortir de la guerre, elle est même un « réflexe » pour la majorité des Français. Tel est le paradoxe si l’on juge que Weimar est rejeté par une proportion nettement plus importante d’Allemands ou que l’Italie ne connaît le suffrage universel que depuis 1919. Dans ce contexte, le pacifisme français effectue un travail remarqué de dissolution de la violence, car celui-ci finit par dominer l’opinion étant donné qu’on ne veut plus entendre parler de la guerre, d’agressivité impérialiste ou de conquêtes outre-mer. Le point énoncé auparavant nous amène à tenir compte de l’opinion de l’historien Pierre Birnbaum en ce sens. Il soumet l’hypothèse que, depuis 1880 environ, la grande légitimité de la République limite les conséquences de la mobilisation nationaliste extrémiste (mise à part la parenthèse de l’Affaire Dreyfus).

Toujours est-il que l’idée de continuité entre les valeurs républicaines d’avant-guerre et la réalité politique de la France des années 1920 bute sur les accrocs d’un gouvernement soumis à maintes difficultés (instabilité ministérielle, crise du franc, etc.). La droite devait donc saisir les occasions quand elles se présentaient. Face à l’essoufflement du pays provoqué par la Grande Guerre, une partie de la droite nationaliste chercha une protection dans la défense des clauses du Traité de Versailles. À défaut de faire la guerre outre-Rhin, la montée agressive du nationalisme se traduisait par la dénonciation d’un gouvernement de gauche peinant à appliquer les clauses de Versailles, et ce, pour deux raisons. La première est celle qui liait la France à ses alliés et la seconde est la question des réparations de guerre que l’Allemagne devait payer. Directement, la guerre de 1914-1918 incita les nationalistes à rappeler au Cartel, et même à l’Union Nationale de Poincaré par la suite (1926), que le sang versé dans les tranchées ne devait pas sécher sur un traité inappliqué dans son intégralité.

L’action politique de la droite dans les ligues

En dehors des partis, les nationalistes français militaient, pour bon nombre d’entre eux, dans des ligues politiques de tendances conservatrices et parfois fascisantes. Ces ligues n’étaient pas soumises aux règles parlementaires (ni aux activités électorales) et s’organisaient en regroupements de propagande et d’action. Leur action politique reposait sur la réaction aux déboires de la République d’après-guerre. Bref, il s’agissait de s’en prendre au régime du Cartel des gauches (1924) ou encore au retour de la gauche au pouvoir (1932). Dans leur finalité, les ligues voulaient diminuer les pouvoirs de la République, voire la rejeter tout simplement.

Une des plus violentes ligues fut sans doute l’Action Française dirigée par Charles Maurras. Fondée en 1905, cette ligue ne se disait pas fasciste, mais elle affirmait son extrémisme face aux actions gouvernementales. Par exemple, elle dénonçait activement les institutions libérales et les traditions républicaines, au profit d’un monarchisme renouvelé. Pierre Gaxotte, Léon Daudet, Georges Blond et Robert Brasillach furent des figures dominantes de ce mouvement. Catholique et farouchement antiparlementaire, l’Action Française n’hésita pas à descendre dans la rue alors qu’Herriot, le leader du Cartel, avait fait voter de nouvelles mesures anticléricales, fit évacuer la Ruhr et reconnut le gouvernement de l’U.R.S.S. au milieu des années 1920. Sur le plan de son nationalisme, l’Action française défendait une doctrine « pseudo-nationaliste » (selon l’expression de Stephen Wilson). Le mouvement ne voulait pas défendre la France telle qu’elle était (le « pays légal »), mais une France mythique de sa propre création (le « pays réel »). Dans la conception de la violence de l’Action Française, il ne s’agit pas d’attaquer des ennemis réels de l’État à l’étranger, mais plutôt de se convaincre qu’il faut combattre des ennemis intérieurs et mythiques, tout en tentant de rationaliser sa propre xénophobie. Les étrangers et les communautés « suspectes » germent en France : Juifs, francs-maçons, protestants, etc..

Ce que propose l’Action Française entre 1924 et 1936 est presque clair : renverser la République, « purifier » la France de ses ennemis intérieurs et rétablir la monarchie. Le nationalisme de l’Action Française s’était inspiré de ce que Jacques Bainville (de l’Académie française) avait écrit en 1911 : « Le nationalisme est une attitude de défense, rendue nécessaire par la faiblesse de l’État ». Face à l’Allemagne, à Versailles et au Cartel, l’Action Française avait une attitude intransigeante. Son nationalisme appuyait une politique d’annexion sur le Rhin, soit une partition circonscrite de l’Allemagne. L’Action Française voyait donc en Versailles la consécration de l’unité allemande.

Défilé en 1934 de militants de l'Action Française sunommés les "Camelots du Roi".

De toutes les ligues politiques de France, il est évident que c’est l’Action Française, bien que n’étant pas la plus importante en termes d’effectifs, qui a reçu le plus de publicité étant donné les confrontations régulières entre ses membres (notamment les Camelots du roi) et les forces de l’ordre. Cependant, d’autres ligues remettaient en question la passivité gouvernementale dans les dossiers criants au tournant des années 1920-1930. Sans aller jusqu’à dire qu’elles adhéraient à des solutions de type fascistes ou totalitaires, bon nombre de ces ligues optaient pour un autoritarisme dans la pratique politique au quotidien. Tel fut le cas des Croix-de-feu fondées en 1928 par le colonel de La Rocque.

Soucieux de réunir les anciens combattants autour des souvenirs de la Grande Guerre, le chef des Croix-de-feu privilégiait un État doté d’un exécutif autoritaire réduisant le rôle du Parlement, mais en même temps respectueux de la représentation nationale. Il défendait alors un nationalisme « traditionnel », ce qui, vers 1932, revenait à soutenir l’économie nationale (à une époque où la crise de 1929 frappait la France) contre la concurrence étrangère, tout en protégeant la main-d’œuvre française.

De plus, en collaboration avec les continuateurs de l’Action Française, les Croix-de-feu (fortes de 80,000 membres en 1934) furent impliquées dans des manifestations violentes au mois de février 1934, au cours de l’affaire Stavisky. D’origine ukrainienne, Stavisky fut l’auteur d’une escroquerie envers le Crédit Municipal de Bayonne. Sa mort suspecte et l’implication de certains membres du gouvernement dans le scandale alimentèrent les actions des ligues tout en contribuant à la chute du Ministère Chautemps. Par ailleurs, les Croix-de-feu, via leurs troupes de choc « dispos » (disponibles), organisèrent des manifestations violentes à Paris devant le Palais-Bourbon, où les affrontements entre la police et les membres de la ligue firent 15 morts du côté des Croix-de-Feu et 700 blessés, répartis également entre les deux factions. Les événements du 6 février 1934 étaient, dans l’esprit des ligues, une occasion en or afin d’exploiter une crise institutionnelle qui frappait la République.

Défilé des Croix-de-feu du colonel de La Rocque en 1934.

La tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent

Nous enchaînons sur l’étude du fascisme, ou plutôt de la tentative d’un fascisme en France. Bon nombre d’historiens, tels Pierre Milza et Serge Berstein, ont longtemps averti leurs lecteurs de ne pas comparer à tort la droite et même l’extrême-droite française avec les modèles fascistes en Allemagne et en Italie.

Bien entendu, il existait des partis fascistes en France dans les années couvertes par cet article. Mais ces formations n’entretenaient pas nécessairement de bons rapports avec les ligues ou autres mouvements de droite, d’extrême droite, voire même avec leurs « confrères » germano-italiens. Le fascisme français s’est donc toujours préoccupé de prendre ses distances de ses homologues allemand et italien, ainsi que d’affirmer son caractère distinct. Ces quelques précisions initiales nous aideront à mieux éclairer la violence pratiquée par les mouvements se réclamant du fascisme.

C’est Georges Valois, un ancien combattant, qui en 1925 fonda le Faisceau, premier parti fasciste de France. Crée au-dessus des partis, dans le contexte de la tourmente de 1925 (le Cartel était au pouvoir, la valeur du franc ne cessait de chuter, le traité de Versailles était de moins en moins respecté, etc.), le Faisceau des combattants et des producteurs voulait que la France devienne un État véritablement national. Valois avait mathématisé sa définition du fascisme sous la célèbre formule : nationalisme + socialisme = fascisme. Ouvert à un syndicalisme ouvrier, Valois disait qu’il n’avait rien à voir avec Mussolini, car son fascisme était à gauche, dans la défense des petits et à droite pour son désir de voir à l’installation d’un gouvernement autoritaire. De plus, le type de fascisme que l’on trouvait en France alors n’utilisait pas à leur pleine efficacité les techniques de propagande effrénée, de violence verbale massive à l’égard des adversaires ou de militarisation des adhérents. Bien sûr, le Faisceau et le Francisme (de Marcel Bucard) ont tenté d’embrigader des escouades à l’image des S.A. et des S.S. d’Allemagne, mais sans grands succès. Pour la majorité des Français, la guerre n’était pas une nouvelle expression de vitalité, ni une revanche de la passion sur le rationalisme politique.

Les Francistes de Marcel Bucard défilent à Paris à la fin de 1934.

Inspirateur des autres mouvements fascistes tels Solidarité française, le Francisme ou le Parti populaire français, le Faisceau n’avait pas de prétention à la violence. Ses actions étaient davantage liées à une dénonciation pacifique du gouvernement. Souvent associé au militarisme, le fascisme français soutenu par Valois regrettait que la France, depuis 1918 au moins, ne fût plus en phase de conquête coloniale. La violence n’a jamais été exploitée à fond dans le nationalisme du fascisme français, notamment parce que celui-ci était surtout un « état d’esprit », bien plus qu’une volonté de passer à l’action. C’est un nationalisme qui n’a pas su s’imposer, étant donné que la droite française demeurait forte dans la légalité républicaine. Les organisations fascistes étaient en ce sens vulnérables aux coups portés par les circonstances extérieures (retour de la droite au pouvoir en 1926, rétablissement temporaire du franc, etc.). Par ailleurs, ironie du sort, l’Action Française de Maurras ne se gênait pas pour bousculer le Faisceau pour son manque de convictions dans la défense de ses idées.

À l’instar du fascisme « traditionnel », Valois était un anticapitaliste et réfutait la propriété privée. Autrement dit, il défendait un programme politique de tendance socialisante, mais flou et difficilement crédible à une époque où le « Français moyen » cherchait la stabilité, tant politique qu’économique. Notre analyse nous amène à penser que l’expulsion de Valois de son propre mouvement en 1928 ne marqua pas la fin d’une quête d’identité d’un fascisme français, un fascisme qui voudrait se servir de la violence afin d’exposer de nouvelles thèses sur le nationalisme.

La même année, Henri Halliun, dit « Dorgères » ajouta, sous le concept de dorgérisme, de nouvelles idées au fascisme français. À un corporatisme, devait se mêler un catholicisme social. Sa dénonciation de l’État bureaucratique se combinait cependant à un respect de la représentation nationale proche des idées du colonel de La Rocque et de ses Croix-de-feu. Les divers groupements fascistes de France étaient nationalistes, certes, mais prônaient-ils la violence d’une manière spéculative? Par ceci, nous entendons que la violence de l’extrême-droite servirait surtout comme élément de menace, plutôt que d’outil concret de combat afin de bousculer le régime en place.

La crise économique des années 1930

La violence de la droite nationaliste française trouva de précieux arguments lorsque la crise économique frappa la France de plein fouet. Quand Herriot (gauche) forma son troisième cabinet à l’été de 1932, les maux de la crise se faisaient déjà sentir dans une France jusque-là relativement épargnée par les effets immédiats du krach de 1929. Pour la droite, le premier effet de la crise économique en France fut une nouvelle prolifération des ligues devant la passivité du gouvernement à enrayer le chômage, la crise des exportations, et ainsi de suite. La vigueur du nationalisme des ligues était par ailleurs alimentée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, par le coup de force italien en Éthiopie, la remilitarisation de la Rhénanie et le rexisme de Degrelle en Belgique.

Concrètement, la crise économique ne pouvait qu’entretenir les haines nationalistes à l’égard de la République. À la fin de septembre 1931 (sous le deuxième ministère Laval, droite), il y avait déjà une véritable chute des indices de production industrielle en France, suivie par une dévaluation volontaire de la livre sterling. Ce qui nous amène à dire que les problèmes reliés aux produits étrangers importés par la France vinrent porter un rude coup aux produits nationaux. Par exemple, la mise en place de barrières protectionnistes et d’un système de licences et de contingentements ne suffirent pas à assurer la compétitivité des produits français. Ce système n’encadrait que 58 % des importations. En mai 1936, au moment de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire (Blum le socialiste, Thorez le communiste et Salengro le radical), la crise économique atteignait une ampleur sans précédent. Voulant à tout prix bousculer le franc et ramener celui-ci à sa valeur de 1928 (empêchant ainsi les produits français d’être compétitifs à l’étranger), ce nouveau gouvernement n’agissait pas devant l’incapacité des Français à augmenter leur niveau de consommation de produits nationaux, car la crise démographique limitait leur pouvoir d’achat.

La victoire du Front Populaire aux élections du printemps de 1936 causa une onde de choc en France, notamment dans les cercles politiques de l'extrême-droite qui s'empressa de combattre ce mouvement.

Avec la gauche de Blum au pouvoir, la droite n’hésita pas à s’en prendre à la personne même du Président du Conseil et aux agissements de son cabinet. L’occasion lui était donnée de déchaîner un antisémitisme traditionnel dans certains milieux. Sommes-nous alors surpris de constater que, dans une France minée économiquement en cet été de 1936, les Français ne voulaient guère d’un Juif au pouvoir? Persuadés que Blum était une farce, Pierre Gaxotte, Jean Boissel, Charles Maurras et Léon Daudet ont traité respectivement le Président du Conseil de : « femme énervée », de « prostituée en délire », de « chamelle parfumée » et de « gentleyoutre ». La crise fut, dans ce contexte houleux, un élément catalyseur de la violence de la droite nationaliste.

Conclusion

S’il existe une période dite de « l’entre-deux-guerres », il pourrait alors y en avoir une dite de « l’entre-deux gauches ». L’arrivée au pouvoir du Cartel en 1924 puis du Front Populaire en 1936, a permis à la droite française de mener un combat parfois spéculatif, parfois concret contre la dégradation de la société aux plans politiques, économiques, institutionnels, etc. Le nationalisme de ces années fut teinté de violence, sous le découpage et le tri minutieux des souvenirs du passé (Grande Guerre, 1789…), de l’action des ligues, du questionnement entre l’absence ou l’existence d’un fascisme (importé ou typiquement français) et de la crise économique (même si ses effets se firent sentir un peu plus tard en France que dans les autres nations). Tous ces éléments furent autant de prétextes pour nourrir le fascisme.

Nous espérons que ces quelques lignes auront apporté une manière d’approcher les objets de violence du nationalisme français de 1924 à 1936. La France c’est la République, la République c’est la diversité des opinions et des tendances, donc le bassin d’idées nées de ce système politique nous amène à penser la violence en conceptualisation permanente de la « non-violence » et vice versa.

Malgré tout, la IIIe République disparut dans l’indifférence en juillet 1940. Suite à la parenthèse de Vichy, d’autres Républiques ont émergé et ont agi dans un nouveau climat qui rend désormais impossible la résurgence des desseins nationalistes et de la violence qui ont marqué spécifiquement les années 1920 et 1930 (du moins, on peut le souhaiter). Cela invite à réfléchir, par exemple, sur les liens éventuels que l’on pourrait faire entre le niveau de violence pratiqué par un peuple et l’implication active d’une majorité de gens dans la vie politique au quotidien (ligues, partis, etc.), le tout en rapport avec les événements présents.

Bibliographie

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