Étiquette : Guérilla

NAM

Introduction

NAM constitue le fragment d’un nom propre, voire une expression devenue emblématique d’une guerre qui déchira pendant une vingtaine d’années l’Asie du Sud-est. Officiellement, la Guerre du Vietnam fut une continuation de la Guerre d’Indochine de 1945 à 1955. En effet, la Conférence de Genève de 1954 mit un terme à ce dernier conflit, en accordant la pleine indépendance au Laos et au Cambodge, tout en faisant du Vietnam un État temporairement séparé par une zone démilitarisée à la hauteur du 17e parallèle. Dans la partie nord du pays, la République démocratique du Vietnam (RDV) fut établie sous la ferme direction d’un communiste habitué aux longues luttes, Ho Chi Minh. Au sud, l’État du Vietnam de l’ancien empereur Bao Dai constitua la principale autorité.

Dans ce contexte, les accords de Genève spécifièrent que des élections libres seraient tenues en 1956 dans le but de réunifier le pays, mais la réalité fut tout autre. Deux ans après la signature des accords, le 17e parallèle devint de facto la frontière politique et territoriale explicitement interdite dans l’esprit de Genève. Bao Dai nomma alors Ngo Dinh Diem comme premier ministre au sud, notamment parce que Bao crut que le catholique Diem, qui avait été en exil pendant presque toute la Guerre d’Indochine, bénéficierait de l’appui du gouvernement américain.

Dès lors, les armes parleraient à nouveau au Vietnam.

Les conséquences immédiates de la poudrière indochinoise (1955-1961)

Ngo Dinh Diem, premier président de la République du Vietnam (sud), de 1955 jusqu'à son assassinat en 1963.

Dans cette lutte pour l’affirmation de l’autorité au Sud Vietnam, les États-Unis donnèrent leur appui à Diem, dans un premier temps de façon prudente, puis sans réserve par la suite. Bien que les catholiques ne représentèrent que 15% de la population d’alors, la base électorale de Diem se renforça suite à l’exil du nord de quelque 800,000 catholiques au lendemain des accords de Genève. Par ailleurs, Diem fut un brillant tacticien politique qui imposa rapidement son autorité sur les puissantes sectes religieuses et sur le non moins puissant gang criminel de Binh Xuyen. À la suite d’une dure lutte interne avec l’empereur Bao Dai, Diem mit en scène un plébiscite qu’il gagna naturellement.

Ainsi, le 26 octobre 1955, Diem proclama la naissance de la République du Vietnam (sud) avec lui-même comme premier président. Il finalisa l’évacuation des dernières forces françaises et il permit aux États-Unis d’y envoyer des « conseillers militaires » dans le but de parfaire l’entraînement de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN). Dans les faits, l’ARVN serait calquée sur celle des États-Unis. Qui plus est, Washington fournit une importante assistance économique au gouvernement de Diem, la plus grande partie de cette aide allant aux dépenses militaires. Cette assistance permit donc à Diem de se libérer de certaines contraintes financières, mais elle eut l’effet pervers de ne pas l’inciter à apporter les réformes nécessaires à la modernisation de la société.

Bien que le Sud Vietnam émit des réserves, et comme nous l’avons indiqué, les États-Unis insistèrent afin que l’ARVN soit une copie conforme de leur propre institution militaire. En face, les communistes n’eurent nullement l’intention d’engager l’ARVN selon ses propres règles, préférant plutôt livrer une guerre de type insurrectionnel. Comme si ce n’était pas assez, et lorsqu’arriva la date butoir de 1956, Diem refusa de tenir les élections libres prévues par Genève. Il prit cette position, fort de l’appui indéfectible de l’Administration Eisenhower. Cette tournure des événements secoua fortement les dirigeants communistes au nord, à commencer par Ho Chi Minh. Ces derniers furent furieux de l’annulation de ces élections d’autant qu’ils furent convaincus de leurs chances de l’emporter, car il y avait davantage de personnes qui habitèrent le Nord Vietnam.

Ho Chi Minh, président et fondateur de la République démocratique du Vietnam (nord), de 1945 à sa mort en 1969.

Non sans surprise, les combats reprirent et la Guerre du Vietnam (ou la Guerre américaine, comme l’appellent les Vietnamiens) débuta à la fin des années 1950 lorsque Diem s’en prit, dans un premier temps, aux cadres politiques du Vietminh, dont l’existence au Sud Vietnam fut autorisée, conformément aux accords de Genève afin de contribuer à la préparation des élections prévues (et avortées) en 1956. Ces individus, forts de 6,000 à 7,000 personnes, prirent l’initiative d’entamer l’insurrection. Ils furent surnommés le Viêt-Cong par le gouvernement de Saigon, un terme péjoratif signifiant tout simplement « communiste vietnamien ».

Après quelques débats, la République démocratique du Vietnam (RDV) décida d’appuyer l’insurrection du sud. En mai 1959, le ministre de la Défense de la RDV, Vo Nguyen Giap, ordonna la création du 559e Groupe de Transport (Groupe 559) chargé du transport d’hommes et de matériels au Sud Vietnam, la plupart à travers le Laos neutre, le long d’une voie connue sous le nom de Piste de Ho Chi Minh. En conséquence, la première vague d’infiltrés venant du nord consista en des gens nés au sud, dont plusieurs cadres du Vietminh qui s’installèrent au nord en 1954. Dans les mois qui suivirent le début de l’insurrection, précisément en décembre 1960, un Front national pour la libération du Sud Vietnam (FNL) vit le jour. Étant en principe une organisation indépendante, le FNL fut, dans les faits, entièrement sous les ordres de Hanoi. Le programme politique du FNL demanda le renversement du gouvernement de Saigon, son remplacement par une large coalition « démocratique » et, au final, la réunification du Vietnam.

D’autre part, l’influence du Viêt-Cong prit de l’ampleur, en prenant soin de s’assurer des appuis d’une localité à l’autre. Cet étalement d’influence fut possible en raison de la faiblesse du gouvernement de Diem constitué d’un cabinet miné par la corruption et l’absence quasi totale de leadership. Par surcroît, les insurgées n’hésitèrent pas à employer la terreur pour arriver à leurs fins, profitant ainsi de l’incapacité et de l’ignorance flagrantes du gouvernement de Diem à soupeser la nature de la menace. Enhardis par leurs premières victoires, les communistes redoublèrent d’effort en 1960, en assassinant de nombreux membres locaux du gouvernement de Diem et en attaquant des unités régulières de l’ARVN. Les insurgés tendirent des embuscades contre les convois des unités de l’ARVN qu’ils battirent. Cette situation dégénérative inquiéta grandement les conseillers militaires américains, d’autant que Diem ne sembla pas s’alarmer outre mesure.

Alternant de la guérilla à une forme de guerre plus conventionnelle, les soldats du Viêt-Cong livrèrent sans relâche de furieux combats contre les forces américaines, sud-vietnamiennes et leurs alliés tout au long de la Guerre du Vietnam.

Contrer l’effet domino: les tergiversations des Administrations américaines (1961-1964)

En 1961, John F. Kennedy devint président des États-Unis. L’arrivée d’une Administration démocrate à Washington changea la dynamique. En effet, pendant la majorité de sa brève présidence, la question vietnamienne fut d’importance secondaire, malgré que le président Kennedy poursuivit la politique de son prédécesseur Eisenhower. En mai, Kennedy dépêcha son vice-président Lyndon Johnson à Saigon. Johnson appuya publiquement Diem, mais en privé, le vice-président dit à Kennedy que Diem était coupé de son peuple (et de la réalité) et entouré de collaborateurs qui furent loin d’être des saints.

À l'instar de son prédécesseur Eisenhower, le président Kennedy eut recours à diverses stratégies indirectes afin d'endiguer la montée du communisme au Vietnam, sans toutefois impliquer directement son pays. En bout de ligne, les circonstances obligeront Kennedy et ses successeurs à gérer une crise qui se transformera en une véritable guerre impliquant des centaines de milliers de soldats américains.

Toujours dans son rapport de la situation, Johnson en conclut que les États-Unis devraient prendre des actions énergiques afin de sauver le Vietnam du communisme. Kennedy réagit en dépêchant deux missions distinctes chargées d’établir un état plus complet de la situation. La première de ces missions suggéra au président d’intensifier les efforts de réformes socioéconomiques et de concentrer les actions des conseillers militaires dans le but de renforcer les milices locales pro-gouvernementales. La seconde mission perçut essentiellement la situation en termes militaires, ce qui signifia que les États-Unis devraient intensifier leur présence active dans le pays. À cet égard, il ne faudrait envoyer que des spécialistes, comme des pilotes d’hélicoptères et des conseillers, bien que le général Maxwell Taylor souhaita le déploiement de plus amples forces terrestres pour endiguer le flot communiste. Étonnement, Diem refusa la proposition américaine, croyant qu’un accroissement de l’aide occidentale ne ferait qu’alimenter la propagande communiste. Sur ce point, le dirigeant sud-vietnamien n’eut peut-être pas tout à fait tort.

Quoi qu’il en soit, de son côté, Kennedy accepta néanmoins les recommandations des missions évoquées, ce qui eut pour premier impact qu’il fut davantage sensibilisé au dossier vietnamien vers la fin de 1961. En fait, Washington fut depuis longtemps engagé dans le combat de résistance à l’expansion communiste de par le monde et les craintes de perdre toute l’Asie du Sud-est si le Vietnam venait à tomber furent bien réelles. Autrement dit, Washington chercha à contrer la vicieuse théorie de l’effet domino. Après tout, c’est le prestige international des États-Unis qui fut en jeu et le Vietnam fut perçu comme un banc d’essai. Par ailleurs, des considérations domestiques jouèrent leur part. En effet, à peine arrivé à la présidence que Kennedy souffrit d’une série de revers importants en politique étrangère (ex: la Baie des Cochons à Cuba) et il lui fallut faire preuve d’une plus grande détermination à l’avenir. Ce qui demeure moins certain, dans une certaine mesure, c’est l’évaluation faite quant à la possibilité d’escalade du conflit, surtout du côté communiste.

Nous sommes donc au milieu de l’année 1961 et le gouvernement de Saigon avait déjà perdu le contrôle de larges territoires dans la partie rurale du Sud Vietnam. Pendant ce temps, Diem sembla toujours incapable de faire une juste évaluation du danger insurrectionnel, probablement aveuglé par la répression continuelle que son gouvernement exerça. Son évaluation fut simpliste, dans la mesure où il crut que l’insurrection n’était que la conséquence d’une petite subversion communiste qui pourrait être matée par une répression implacable, voire ce que nous appelons une répression de routine.

Cette attitude le renforça dans son idée que les réformes sociales et politiques désirées par une large frange de la population devraient attendre, le temps que les questions liées à la sécurité soient réglées. En clair, Diem ne comprit pas que cette insurrection devenue une véritable guerre était à la base un problème d’ordre politique. Après une tentative ratée de coup d’État contre son régime en novembre 1960, Diem exigea de ses subordonnés une loyauté sans faille, tout en déléguant davantage de pouvoir à son ambitieux frère Ngo Dinh Nhu, qui dirigea alors la police secrète. Cette tendance à la répression ne fit que s’accroître après que le palais présidentiel fut la cible d’une attaque aérienne en février 1962.

Quant aux Américains, à la fin de 1961, leur présence militaire au Sud Vietnam se limita à un effectif d’un peu plus de 3,000 hommes, en plus du déploiement de quelques unités d’hélicoptères et d’une aide financière accrue destinée à l’ARVN. En février de l’année suivante, le Groupe américain d’assistance militaire et de consultation (U.S. Military Assistance and Advisory Group, MAAG) à Saigon céda la place à un nouveau commandement, le Commandement pour l’assistance militaire au Vietnam (Military Assistance Command, Viet Nam, MACV) dirigé par le général Paul D. Harkins. Autre signe d’un renforcement de la présence américaine, des équipages d’hélicoptères prirent de plus en plus d’initiatives à partir d’octobre 1962, comme celle de tirer à vue sur n’importe quel groupe de présumés insurgés communistes et, moins d’un an plus tard, certaines missions conduisirent des raids délibérés.

Des milliers de "conseillers militaires" américains furent dépêchés au Vietnam, avec pour mandats de brosser un portrait de la situation sur le terrain et de voir à la formation de l'Armée de la République du Vietnam (sud). Sur cette photo, des soldats sud-vietnamiens s'exerçant avec des armes américaines datant de la Seconde Guerre mondiale.

Or, durant le cours de l’année 1962, le Viêt-Cong développa ses propres techniques afin de contrer les hélicoptères tout en amassant de l’équipement pour poursuivre ses opérations insurrectionnelles. Encore une fois, le vent se mit à tourner au Vietnam, cette fois à la faveur des communistes, malgré que l’infusion grandissante de troupes américaines priva le Viêt-Cong d’une victoire militaire convaincante en 1962. Là encore, la source des déboires au Sud Vietnam réside en la personne de Diem, qui pratiqua une politique visant à diviser pour régner, ce qui eut pour conséquence de fragiliser son autorité, sous prétexte de sécuriser des assises politico-militaires de portée immédiate. Diem avait l’habitude de congédier ses commandants militaires les plus prudents, puis récompenser ceux étant plus agressifs (mais qui subirent de lourdes pertes au combat). Pendant ce temps, l’opposition bouddhiste prit de l’ampleur en dépit de la répression de la police de Nhu. Cette fois, contrairement à ce que Johnson avait dit lors de son passage à Saigon précédemment mentionné, Kennedy déclara publiquement qu’il avait coupé les vivres à la police secrète de Nhu, comme il déclara, toujours publiquement, qu’un vent de réformes était nécessaire au Sud Vietnam.

Le 1er novembre 1963, après avoir obtenu l’appui des États-Unis, des généraux sud-vietnamiens entrèrent en rébellion ouverte contre le gouvernement de Diem. Ce dernier et son frère Nhu furent assassinés et une junte militaire dirigée par le général Duong Van Minh prit les rênes du gouvernement. Quelques jours plus tard, le président Kennedy connut le même sort et il fut remplacé par son vice-président, Lyndon Johnson. Par conséquent, la fin de 1963 fut un tournant majeur dans l’escalade du conflit au Vietnam. C’est ainsi que l’année 1964 fut marquée par une série de crises, d’agitations et de contrecoups qui affaiblirent davantage un gouvernement sud-vietnamien ayant déjà un genou à terre. En dehors de l’agitation en milieu rural et des tensions à Saigon, d’autres villes commencèrent à montrer d’inquiétants signes de rébellion, sans oublier la turbulence bouddhiste et la précarité de l’économie. Finalement, en 1967, le général Nguyen Van Thieu devint président à la suite d’élections nationales. Entêté et méfiant envers les Américains, il put néanmoins s’accrocher au pouvoir jusqu’à la chute du Sud Vietnam en 1975.

En 1964, l’ARVN monta en puissance et développa ses habiletés, mais elle n’atteignit jamais le niveau de combativité équivalent à celui des troupes du Viêt-Cong d’alors. Le 2 août, peu de temps après le remplacement du général Harkins par le général William Westmoreland à la tête du MACV (prononcé Macvee), des navires lance-torpilles nord-vietnamiens attaquèrent le contre-torpilleur américain Maddox dans le Golfe du Tonkin. Cette action nord-vietnamienne contre un navire chargé de récolter des renseignements fut une réponse militaire à une série de raids de commandos sud-vietnamiens dirigés par le MACV. En conséquence, le président Johnson ordonna à l’aviation américaine de bombarder des bases navales et des dépôts d’essence au Nord Vietnam.

Le Secrétaire à la Défense Robert McNamara expliquant à la presse l'incident impliquant le contre-torpilleur américain "Maddox" dans le Golfe du Tonkin en août 1964. Cet incident s'inscrivit parmi d'autres dans la montée des tensions qui firent en sorte de voir les États-Unis devenir des belligérants à part entière au Vietnam.

La fin des tergiversations américaines et la nouvelle dynamique de la guerre (1964-1965)

Scandalisé par toute cette affaire, le Sénat américain vota presque à l’unanimité la Résolution du Golfe du Tonkin autorisant le président à utiliser toute la force jugée nécessaire afin de protéger les intérêts américains en Asie du Sud-est. En clair, cette résolution donna à Johnson un chèque en blanc dans la conduite de la guerre au Vietnam. En face, Hanoi sentit également la tension montée et l’impossibilité d’enrayer cette escalade. À la fin de 1964, les dirigeants communistes prirent trois décisions majeures. D’abord, ils décidèrent d’améliorer les équipements militaires des troupes du Viêt-Cong, notamment pour standardiser leur matériel avec celui utilisé alors dans la majorité des puissances communistes de l’époque. Cette décision mit pendant un certain temps de la pression sur les capacités industrielles et logistiques du Nord Vietnam, mais à terme, elle s’avéra payante, surtout si l’on considère que les forces de l’ARVN furent équipées d’armes américaines de modèles dépassés. La seconde décision consista à déployer des militaires nord-vietnamiens au sud, dans le but d’appuyer les infiltrés déjà en place (ceux nés au sud). Enfin, Hanoi décida d’autoriser ses officiers communistes sur le terrain à attaquer directement les forces américaines.

Ce faisant, Hanoi déplaça la logique de combat d’une guerre de libération nationale vers une lutte interétatique. Toujours selon cette logique, Ho Chi Minh et ses généraux espérèrent l’emporter d’ici la fin de 1965. En d’autres termes, Ho partit du principe voulant que les Américains n’aillent pas jusqu’à engager leurs forces terrestres dans une bataille rangée en Asie. Après tout, lors d’une déclaration datée d’août 1964, le président Johnson affirma qu’il n’irait pas jusqu’à bombarder le Nord Vietnam, ni commettre des troupes en vue d’une guerre terrestre en Asie.

Carte des principales opérations de la Guerre du Vietnam.

Cependant, la réalité finit par rattraper les Américains. Ces derniers furent victimes d’assauts menés par le Viêt-Cong contre leurs bases de Pleiku (7 février 1965) et de Qui Nhon (10 février), tuant huit Américains. Ces incidents forcèrent la main à Johnson, qui ordonna le bombardement de cibles situées au Nord Vietnam. Le 8 mars 1965, deux bataillons de Marines arrivèrent à Da Nang dans le but d’assurer la défense de la base américaine s’y trouvant. Plus tard, les Marines reçurent l’autorisation de conduire des opérations dites de « balayage ». Toujours en mars, la campagne aérienne surnommée Rolling Thunder débuta et elle fut menée selon des niveaux variables d’intensité pendant environ trois ans et demi. D’ailleurs, certains raids aériens avaient déjà commencé l’année précédente au Laos. Cette dernière campagne au nom de code Dubbed Barrel Roll avait pour objectif de détruire la Piste Ho Chi Minh, ce qui fit du Laos l’un des pays les plus bombardés de l’histoire de la guerre aérienne.

À cette époque, l’arme aérienne sembla être une option séduisante. Dans l’esprit de Johnson, elle apparut comme un recours à peu de frais pour les États-Unis dans le but de forcer la main du gouvernement de Hanoi. L’arme aérienne empêcherait le ravitaillement des forces communistes au sud et les contraindrait à signer une paix négociée. Dans les faits, l’aviation américaine ne put remplir aucun de ces objectifs. Dans cette guerre aérienne voulue par Johnson au Vietnam, et cela s’appliquera ultérieurement au niveau des opérations terrestres et navales, la politique du président consista à fournir une « réponse graduelle » à la menace. Johnson espéra recourir à une force suffisante, mais raisonnable, afin de gagner la guerre et garantir l’appui du Congrès, compte tenu de l’opposition républicaine devant son ambitieux programme de réformes sociales en politique domestique.

Une artère vitale pour le ravitaillement des forces communistes combattant au Sud Vietnam, la Piste Ho Chi Minh. Cette voie fut scrutée à la loupe et fut constamment soumise au feu de l'aviation américaine tout au long de la guerre.

Nous sommes dès lors en mai-juin 1965 et les communistes semblent à nouveau sur le bord de la victoire au Sud Vietnam. Les forces de l’Armée populaire vietnamienne (APV) détruisirent progressivement celles de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN) au rythme effarant d’un bataillon par semaine. Faisant le même constat, le général Westmoreland demanda à Washington des renforts d’urgence qui lui furent accordés. Le problème est que cette réalité en traduit une autre dans l’optique américaine, à savoir que tout au long de cette guerre, Washington sous-estima à son tour la détermination de Hanoi à obtenir la victoire coûte que coûte, comme les Américains ne surent évaluer correctement les habiletés et la débrouillardise des Nord Vietnamiens à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement là où ils furent nécessaires. Vers la fin de septembre 1965, il devint évident que les forces communistes seraient prêtes à lancer une offensive générale au Sud Vietnam, bien avant que l’armée américaine ne soit organisée sur le terrain.

Malgré tout, Westmoreland décida de frapper le premier avec une attaque plus ou moins bien orchestrée. Son intention fut de contrer la montée en puissance des forces communistes installées dans les Montagnes Centrales (centre de l’actuel Vietnam) à l’aide d’une nouvelle formation militaire nommée la 1st Cavalry Division (Airmobile), une unité levée principalement en vue d’exécuter des opérations héliportées. Disposant de 450 hélicoptères, cette division put entièrement se déplacer grâce à ce moyen de transport. De plus, cette division sembla être la force idéale pour frapper en tous lieux les troupes de l’APV dans ce terrain difficile que constituent les Montagnes Centrales.

Du 23 octobre au 26 novembre 1965, la 1st Cavalry livra une série de batailles sanglantes connues sous le nom de la bataille de la vallée du Ia Drang. Cette division sortit vainqueur en infligeant de lourdes pertes à l’APV, dans un rapport de 1:10, notamment grâce à la précieuse contribution de la force aérienne (les bombardiers B-52 ayant pour la première fois fourni un appui aérien direct à des forces terrestres) et de l’artillerie. Les espoirs de Hanoi d’obtenir la victoire décisive avant le déploiement en force de l’armée américaine au Sud Vietnam furent pour ainsi dire déçus. Par contre, l’APV tira bien des leçons de ses récents affrontements et chercha à modifier ses tactiques pour combattre les Américains dans un avenir rapproché.

Des éléments de la 1st Cavalry Division débarqués par hélicoptère dans la vallée de Ia Drang à l'automne de 1965 sont immédiatement soumis au feu ennemi. Cette bataille fut l'une des premières à voir l'emploi par les forces américaines du nouveau fusil d'assaut M-16.

De l’impasse à l’offensive du Têt (1966-1968)

L’année 1966 au Vietnam se résuma en une impasse militaire doublée d’une escalade incontrôlable de la violence. Hanté par la menace de l’intervention militaire passée de la Chine en Corée, Johnson interdit une campagne terrestre contre le Nord Vietnam qui, dans cette perspective, devint un sanctuaire libre de la menace d’invasion. Qui plus est, la campagne aérienne américaine se limita à des objectifs militaires précis. En clair, les États-Unis menèrent une guerre défensive sous forme de lutte d’usure. Vers la fin de 1966, environ 400,000 soldats américains se trouvèrent au Vietnam, et ce nombre atteignit le demi-million deux ans plus tard, ce qui constitua l’apogée de la puissance américaine dans ce théâtre d’opérations. Par ailleurs, environ 60,000 soldats des forces alliées aux États-Unis et au Sud Vietnam participèrent à la guerre. La Corée y dépêcha deux divisions d’infanterie, bien que dans les faits, elles furent carrément achetées en échange d’un accroissement de l’aide économique américaine à Séoul. L’Australie, la Thaïlande, et les Philippines fournirent également des contingents. En tout, 44 nations participèrent directement ou indirectement aux opérations au Vietnam du côté américain.

Cela dit, l’escalade du conflit démontra également une mésentente entre le président Johnson et le général Westmoreland quant à la stratégie à adopter. Ce dernier n’était pas intéressé à livrer une guerre indirecte par l’entremise des forces sud-vietnamiennes, où le rôle des États-Unis se limiterait tactiquement à fournir un appui aérien et logistique. Au contraire, Westmoreland voulut livrer une bataille rangée classique du style de celles de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, bien que l’Histoire dira par la suite que sa stratégie de chercher et détruire à tout prix l’ennemi s’avéra un échec. Sa stratégie ne put réussir, car les forces communistes furent généralement capables d’éviter les batailles rangées perdues d’avance. Ceux-ci préférèrent livrer bataille à leurs conditions, sachant pertinemment que les Américains ne disposèrent jamais d’effectifs suffisants pour tenir tous les objectifs simultanément, une fois ces derniers capturés.

Discutant dans une relative bonne humeur devant l'avion présidentiel Air Force One, le général Westmoreland et le président Johnson ne s'entendaient pas quant à la stratégie à adopter au Vietnam au milieu des années 1960. Westmoreland s'avéra être un partisan d'une approche beaucoup plus directe et agressive.

Sur ce dernier point, Westmoreland savait aussi qu’il ne possédait pas les effectifs nécessaires pour contrôler l’ensemble du pays. Cela ne l’inquiéta pas outre mesure, car son but, conformément à sa stratégie d’usure, fut d’infliger le plus de pertes possible à l’ennemi au Sud Vietnam, ce qui amènerait Hanoi à cesser d’appuyer l’insurrection. De cette intention sortit de la bouche de Westmoreland l’une des expressions les plus controversées et les plus macabres de la guerre, soit celle de body count (le décompte des corps). En clair, cela se traduisit par l’établissement d’un système compétitif informel où chaque perte subie par l’ennemi serait comptabilisée. Ce vicieux système compétitif entre les unités américaines mena à des abus. Le plus notoire d’entre eux fut le massacre de My Lai du 16 mars 1968, dans lequel des soldats américains assassinèrent entre 175 et 400 civils sans défense.

Bref, cette escalade de la violence se refléta par des chiffres tangibles au moment du changement de cap imposé par Westmoreland lors de cette année charnière de 1966. Cette année-là, le MACV organisa 18 opérations majeures, chacune comptabilisant au moins 500 soldats communistes abattus, ce qui fit dire à Westmoreland que ses forces avaient éliminé environ 50,000 communistes en 1966. Qu’importent les chiffres, la République démocratique du Vietnam continua d’envoyer des hommes au sud. Au début de 1967, l’ARVN aligna 625,000 hommes et les Américains 400,000, face aux 300,000 combattants présumés du Viêt-Cong et de l’APV. Nous étions alors bien loin du ratio de 1:10 fixé comme une condition essentielle afin de remporter la lutte contre la guérilla.

Dans un autre ordre d’idées, notons que le bombardement du Nord Vietnam, une opération distincte de la guerre au sud, se poursuivit. Cette guerre aérienne fut dirigée de Washington, qui décida des cibles à frapper. Le bombardement eut comme conséquence l’amélioration du morale des forces alliées au Sud Vietnam et les communistes eurent davantage de difficultés à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement sur la ligne de front. Par contre, cette même campagne de bombardement eut pour effet d’intensifier la résistance nord-vietnamienne et il devint l’une des principales sources de débat et de dissidence aux États-Unis. Notons à cet égard que lors de la Guerre du Vietnam, les États-Unis lâchèrent plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

L'armement des bombardiers américains B-52 Stratofortress avait de quoi impressionner. Cependant, comme c'est souvent le cas en ce qui a trait aux bombardements stratégiques, la puissance aérienne permet une destruction relative de l'effort de guerre ennemi, tout en contraignant l'adversaire à retourner à la table des négociations. Cela, le président Nixon l'avait compris lors de sa brève reprise de la campagne aérienne au Nord Vietnam en décembre 1972. Enfin, une telle stratégie a souvent pour prix un accroissement de la résolution de la population civile bombardée à poursuivre la lutte.

Ce ne fut finalement qu’au début de 1968 que l’intensité du bombardement diminua, pour cesser à la fin de l’année dans le contexte d’une nouvelle campagne présidentielle américaine. Pour les États-Unis, il est convenu de nos jours que la guerre au Vietnam fut parmi les plus mal gérées. A contrario de certains conflits passés, le président Johnson refusa de mobiliser toutes les ressources militaires du pays pour livrer une guerre de type total. Par exemple, Johnson ne fit pas appel à la Garde Nationale, ni ne déclara d’état d’urgence, si bien que le séjour d’une année en théâtre d’opérations demeura la norme pour les volontaires américains.

Par ailleurs, la Seconde Guerre mondiale vit des soldats américains recevoir leur instruction militaire ensemble, combattre ensemble et être démobilisés ensemble. Au Vietnam, les soldats furent certes des camarades, mais on sentit néanmoins une certaine forme d’individualisme poindre. En d’autres circonstances, l’appareil militaire américain fut affecté par des problèmes où les soldats eurent une certaine part de responsabilité. À titre d’exemple, les énergies dépensées pour l’amélioration du confort du soldat diminuèrent sa robustesse et sa combativité, tout en enlevant du personnel de la ligne de front afin d’administrer les installations logistiques conséquentes. Un autre problème de taille fut celui de la durée de service au front des officiers qui ne fut que de six mois. Non sans surprise, cette situation affecta la qualité de l’encadrement de la troupe, sans oublier qu’elle mina le moral des soldats.

L’offensive du Têt: le coup de dé communiste (1968)

Située dans le secteur de la zone démilitarisée sur le 17e parallèle, la base américaine de Khe Sanh fit les frais, pendant 77 jours, de l'ouverture de l'offensive du Têt au début de 1968. Sur cette photo, des Marines à l'abri d'un tir de l'artillerie ennemie.

Pendant ce temps, du côté de Hanoi, il fallut prendre d’autres décisions. Considérant le bilan catastrophique des pertes enregistrées depuis quelques années, certains dirigeants reconsidérèrent la possibilité de s’en tenir uniquement à une guerre de guérilla, mais Hanoi décida de maintenir le cap et d’y aller avec une nouvelle offensive à outrance. Ainsi, le général Giap prépara des plans d’offensive consistant en une série d’attaques périphériques visant à attirer puis fixer les forces américaines, dont une partie de ce plan reposa sur la montée en puissance des forces communistes autour de la base de Khe Sanh en 1967, près de la zone démilitarisée.

La bataille de Khe Sanh débuta le 21 janvier 1968 et elle fit rage pendant 77 jours, ne laissant à peu près aucun répit aux 6,000 Marines chargés de défendre la place. Ultimement, les forces américaines parvinrent à lever le siège, mais elles durent abandonner la base peu de temps après. D’ailleurs, la bataille de Khe Sanh suscite certains débats au sein de la communauté historienne, dans la mesure où l’initiative de Giap demeure somme toute incomprise, lui qui chercha d’ordinaire à éviter de longues batailles rangées selon le principe connu de l’économie des forces.

Par contre, avec le recul, on se rend compte que le dossier de Khe Sanh occupa grandement l’attention des Américains au début de 1968, ce qui permit à Giap de dégager une marge de manœuvre lui permettant de livrer d’autres opérations au Vietnam, à ses conditions. Giap et Hanoi crurent que le maintien de la pression au Sud Vietnam amènerait le peuple à se soulever à son tour et renverser le gouvernement de Saigon, ce qui engendrait le retrait des forces américaines. La nouvelle stratégie fut donc d’attaquer les villes, tandis que les États-Unis avaient leur attention fixée sur le 17e parallèle.

Cette stratégie fut connue par la suite comme l’Offensive du Têt, étant donné qu’elle fut déclenchée à la fin de janvier 1968 durant le Têt, qui correspond généralement à la même date que le début du Nouvel An chinois, selon le calendrier de type luni-solaire. Encore une fois, le MACV sous-estima l’ampleur et l’heure de l’offensive. Les dirigeants du MACV et de la République du Vietnam (sud) furent persuadés que les communistes n’oseraient jamais attaquer lors de cette importante fête populaire, de peur justement de se mettre à dos l’opinion publique au sud.

Concrètement, et en tout respect pour les coutumes vietnamiennes, le général Westmoreland ne put rester les bras croisés à ne rien faire, surtout lorsque des rapports émanant de diverses sources attestèrent d’une offensive majeure et imminente. Dans une prise de décision critique, Westmoreland consentit à ce que l’on transfère quinze bataillons d’infanterie de la frontière du Cambodge vers Saigon, une manœuvre qui permit probablement de sauver la capitale. Heureusement pour les Américains, dans les circonstances, les mauvaises communications et une planification sommaire affectèrent la coordination de l’offensive communiste.

En effet, si toutes les batailles avaient débuté la première nuit, comme prévu, l’issue aurait pu être différente, mais l’un des assauts commença une journée avant la date prévue, ce qui alerta aussi les Alliés. Le général Giap sous-estima la force combattive de ses propres troupes, qui livrèrent des assauts des plus agressifs, comme il ne put évaluer justement le sentiment du peuple au Sud Vietnam, qui fut loin de se bousculer pour appuyer le Viêt-Cong, contrairement à ce qu’avaient anticipé les communistes. La plus grande des batailles du Têt eut lieu pour le contrôle de l’ancienne capitale impériale de Hue (qui fut à moitié détruite), bien que les combats ultérieurs dans le district chinois de Saigon furent des plus violents, sans compter les déchaînements de violence contre la population civile qui fit des milliers de morts sommairement exécutés.

Des soldats américains pris sous le feu ennemi lors de l'offensive du Têt au début de 1968. Debout, un soldat exécute un tir de supression avec sa mitrailleuse lourde M-60, tandis qu'au téléphone, un officier discute probablement de la situation immédiate avec ses supérieurs.

D’un strict point de vue militaire, la stratégie de Hanoi échoua. Les Alliés furent en effet capables de déplacer leurs réserves là où les demandes se firent pressantes. Ces forces purent tenir tête aux 85,000 combattants du Viêt-Cong et de l’APV qui prirent part à l’Offensive du Têt, dont plus de la moitié de ces derniers furent tués ou capturés. Autrement dit, le Têt fut l’offensive la plus désastreuse de toute la guerre livrée par le camp communiste. Paradoxalement, le Têt fut aussi la plus éclatante victoire, une victoire héritée d’un étrange concours de circonstances.

Quelques mois auparavant, à la fin de 1967, le général Westmoreland retourna à Washington et dit au président et à la nation que la guerre au Vietnam était sur le point d’être remportée. Désillusionnés, plusieurs Américains prirent ouvertement position contre la guerre. Soumis à d’intenses pressions politiques, le président Johnson commença un processus de « dé-escalade » de la guerre. Comme mentionné plus tôt, il ordonna un ralentissement des bombardements au Nord Vietnam et il prit la décision de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles.

La dislocation progressive du front intérieur américain put apparaître comme un baume pour Hanoi, car, tout compte fait, le Viêt-Cong avait été anéanti, laissant l’APV porter sur ses propres épaules le poids de la lutte. Toujours déterminé, Hanoi maintint la pression. Dans les six premiers mois de 1968, les communistes souffrirent de la perte de 100,000 soldats tués, contre 20,000 soldats alliés tués pour la même période. Nous sommes ici dans un ratio de 1:5 favorable aux Alliés, loin du ratio 1:10 escompté par Westmoreland. Néanmoins, à la fin de l’année, chaque champ se donna rendez-vous à Paris pour entamer des négociations.

L’éventuel retrait américain et la « vietnamisation » du conflit (1969-1972)

Ce désillusionnement face à la guerre permit probablement à Richard Nixon de devenir le nouveau président des États-Unis en janvier 1969. N’ayant pas de plan précis pour mettre un terme aux hostilités, Nixon poursuivit la politique de « vietnamisation » de son prédécesseur. En clair, cela signifia que les Américains laisseraient une plus grande part de la direction de la guerre à leur allié sud-vietnamien. Ironiquement, et dans le but d’assurer une certaine cote de popularité, Nixon ordonna le rapatriement d’une partie du contingent américain, balançant ainsi par-dessus bord ses chances d’imposer sa volonté lors des négociations à Paris.

Le contingent américain au Vietnam atteignit 550,000 hommes au début de 1969. Ce nombre chuta à 475,000 à la fin de la même année, à 335,000 à la fin de 1970 et à un peu moins de 160,000 à la fin de 1971. Dans son repli ordonné, l’armée américaine céda à l’ARVN une large partie de ses équipements, incluant un million de fusils d’assaut M-16 et un nombre suffisant d’avions pour faire de l’armée de l’air sud-vietnamienne la quatrième plus puissante du monde à l’époque. De plus, les conseillers militaires restèrent sur le terrain pour la poursuite de l’entraînement des soldats sud-vietnamiens, malgré que les vieux problèmes de corruption et d’absence de leadership continuèrent d’affecter la combativité de l’ARVN.

Comparativement à 1968, avec l’Offensive du Têt, l’année 1969 apparut plus calme, car les forces communistes décidèrent de rester dans leurs sanctuaires, soit au Nord Vietnam, au Laos et au Cambodge. Considérant que le haut commandement américain souhaita attaquer ces sanctuaires, Nixon autorisa l’opération Menu en mars 1969, soit le bombardement secret par des B-52 de ces zones de refuge. Un an plus tard, le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, un partisan de la neutralité (bien qu’il accepta tacitement la présence des forces communistes dans les provinces à l’est de son pays), fut expulsé du trône lors d’un coup d’État dirigé par le ministre de la Défense, le pro-américain Lon Nol. Cet incident donna à Nixon une marge de manœuvre pour commencer en avril des opérations terrestres contre les sanctuaires cambodgiens. Ces opérations transfrontalières conjointement dirigées par les forces américaines et sud-vietnamiennes furent connues sous le nom d’Incursion cambodgienne. Le résultat de ces opérations résida en la destruction d’imposantes quantités d’armes appartenant aux communistes, avec comme fâcheuse conséquence que l’extension du front ne fit qu’accentuer l’opposition à la guerre aux États-Unis. Non sans surprise, l’invasion du Cambodge renforça l’appui à l’insurrection communiste locale, les Khmers rouges.

Le président Nixon explique à la presse au début des années 1970 sa stratégie d'"Incursion cambodgienne" qui s'inscrit dans un plan global visant à prendre d'assaut les fameux "sanctuaires" du Viêt-Cong et de l'armée nord-vietnamienne.

Le reste de l’année 1970 fut beaucoup plus tranquille, même si certaines opérations se poursuivirent pour apporter des correctifs à la ligne de front. Nixon maintint la politique de « vietnamisation » du conflit, mais il ne put atteindre son objectif de poursuite soutenue des négociations de paix. Pendant ce temps, l’APV profita de l’année 1970 pour refaire ses forces, ses caches d’armes et structurer son organisation au Laos.

Le début de l’année 1971 fut marqué par l’autorisation donnée par Nixon d’exécuter l’opération Lam Son 719, une incursion des troupes de l’ARVN au sud du Laos, malgré que l’interdiction de séjour des « conseillers militaires » américains au Laos ait nui à la qualité de l’appui aérien fourni, puisque les objectifs furent difficilement identifiables. Néanmoins, chaque camp clama la victoire, mais l’ARVN subit de lourdes pertes et dut se replier finalement. Le seul effet bénéfique de Lam Son 719 fut d’avoir retardé une invasion communiste du Vietnam pour 1971, bien que ce délai fût lourdement payé.

En 1972, Hanoi y alla d’une offensive conventionnelle à trois volets du Sud Vietnam, incluant une frappe directe contre la zone démilitarisée. Giap visa encore une fois une victoire militaire complète. Cette fois, il réalisa qu’une victoire de moindre ampleur entraînant des défaites locales de l’ARVN et jetant du discrédit sur la politique américaine de vietnamisation serait tout aussi acceptable. Sur le front, Giap disposa de douze divisions d’infanterie bien entraînées en prévision de cet assaut. Étant donné que les États-Unis n’envahiraient pas le Nord Vietnam et que le Sud Vietnam ne le pouvait pas, Giap se paya le luxe de ne laisser qu’une seule division au nord et deux au Laos, ce qui lui permettrait de protéger les flancs de ce vaste front. En plus, le général communiste put compter sur l’appui des Soviétiques et des Chinois qui consentirent à lui fournir l’artillerie lourde et les chars nécessaires à son offensive.

Né en 1911 et toujours vivant au moment de rédiger ces lignes, le général Vo Nguyen Giap dirigea les forces nord-vietnamiennes, qu'il conduisit à la victoire en dépit de lourdes pertes. En 1995, l'ancien Secrétaire McNamara lui demanda ce qu'il se passa réellement en cette journée d'août 1964 dans le Golfe du Tonkin lors de l'incident du Maddox (qui accéléra l'engagement américain au Vietnam). Giap répondit: "Absolument rien."

La nouvelle invasion débuta à Pâques, le 29 mars 1972, et elle fut d’une ampleur encore une fois insoupçonnée. Au départ, l’APV prit le dessus en capturant certaines localités importantes comme Quang Tri City le 1er mai. De fortes précipitations réduisirent l’efficacité du soutien aérien américain, mais le président Nixon autorisa des frappes au Nord Vietnam, incluant des raids à Haiphong et ses installations minières et portuaires. Cette nouvelle campagne aérienne en réponse à l’offensive de Giap fut un succès, dans la mesure où cette opération surnommée Linebacker rompit les lignes de communication et de ravitaillement nécessaires à l’APV dans la poursuite d’opérations conventionnelles demandant de grandes quantités de munitions et de carburant.

Début mai, l’offensive nord-vietnamienne commença à s’essouffler, si bien que l’ARVN reprit l’initiative et elle contre-attaqua en juin et juillet. Comme toujours, les pertes dans les rangs communistes furent effarantes. Environ 100,000 soldats furent tués contre 25,000 pour l’ARVN. Cela dit, Hanoi dut se résoudre à retourner à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens le firent sous la pression des Soviétiques et des Chinois qui cherchèrent à améliorer leurs relations avec les États-Unis, dans le but de sécuriser des ententes leur permettant d’avoir accès à certaines technologies. De son côté, Nixon insista d’abord pour le règlement politique de la situation au Vietnam.

Conclusion: de la négociation à la chute de Saigon (1972-1975)

Les négociations se poursuivirent jusqu’en décembre 1972, moment où un arrangement sembla avoir été finalement conclu. À ce moment, le président de la République du Vietnam Nguyen Van Thieu fit un pas en arrière et refusa d’apposer sa signature sur le document, prétextant que l’accord maintenait sur place des forces communistes au Sud Vietnam. Nixon insista alors pour que Hanoi retourne à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens refusèrent et ils rendirent public les détails des négociations. Furieux, le président américain ordonna un renouvellement de la campagne aérienne au nom de code Linebacker II. En opération pendant la période de Noel, les bombardiers B-52 lâchèrent leurs cargaisons mortelles sur le Nord Vietnam, incluant Hanoi. Quinze appareils furent abattus, mais avec sa défense antiaérienne détruite, Hanoi consentit à quelques changements d’ordre cosmétique à l’accord, si bien que Nixon ordonna un arrête des bombardements onze jours après leur déclenchement. De par une mise à jour de l’accord entériné le 23 janvier 1973, les États-Unis consentirent à évacuer le Vietnam et, en retour, Hanoi relâcherait les prisonniers de guerre américains qu’il détenait, incluant les pilotes.

Les négociations de paix de Paris en 1972-1973 ne mirent pas immédiatement un terme à la guerre au Vietnam, pas plus qu'elles ne refroidirent les ardeurs d'une certaine jeunesse américaine désireuse de voir son pays se désengager d'un conflit qui n'a que depuis trop longtemps duré.

Dans les faits, ce qu’on appela les Accords de Paris ne constitua qu’une trêve. Les combats reprirent peu de temps après, dans ce qui est souvent identifié comme étant une Troisième Guerre du Vietnam. En janvier 1975, l’APV attaqua puis s’empara de Phuoc Long, une province frontalière cambodgienne située non loin de Saigon. Les Américains ne réagirent pas, dans la mesure où Washington avait déjà décidé de couper son assistance à la République du Vietnam. Le nouveau président Gerald Ford demanda au Congrès que des mesures d’assistance soient votées, mais ce dernier s’y opposa. C’en était fait du Sud Vietnam. La région centrale stratégique de Ban Me Thuot tomba au début de mars 1975, ce qui ne fit qu’accélérer la déconfiture de la République du Vietnam.

À la mi-mars, Thieu prit une décision précipitée, celle d’abandonner la partie nord de son pays. Ce repli se transforma rapidement en déroute du côté de l’ARVN. Six semaines plus tard, les forces communistes contrôlèrent la presque totalité du Sud Vietnam. Thieu fut contraint de démissionner et un nouveau gouvernement tenta de négocier avec Hanoi, mais les communistes demandèrent une capitulation complète et sans condition. La capitale Saigon tomba le 30 avril et les communistes contrôlèrent tout le Vietnam, de même que le Laos et le Cambodge. La Guerre du Vietnam se termina donc officiellement en 1975, après trente années presque ininterrompues d’affrontements depuis le départ de l’occupant japonais.

Les estimations des pertes subies de part et d’autre pendant la Guerre du Vietnam varient selon les sources. Jusqu’à la fin de son existence en 1975, l’Armée de la République du Vietnam (sud) perdit au moins 110,000 soldats tués au combat et près de 500,000 autres blessés. Du côté des pertes civiles, le bilan est plus difficile à établir, variant d’un plancher de 415,000 personnes jusqu’à un plafond avoisinant les 2,000,000 d’individus. Du côté communiste, les pertes semblèrent une fois de plus difficiles à établir. Or, en 1995, Hanoi annonça qu’entre 1954 et 1975, 1,100,000 soldats communistes étaient morts au combat, en plus de 600,000 autres blessés. Ces chiffres incluraient les militaires du Viêt-Cong et ceux de l’Armée populaire du Vietnam (nord).

Finalement, les États-Unis se retirèrent du Vietnam avec un bilan de plus de 47,000 soldats tués au combat, près de 11,000 autres décédés dans d’autres circonstances, 153,000 blessés et 10,000 soldats faits prisonniers ou portés disparus. Notons que parmi les pays qui combattirent aux côtés des États-Unis au Sud Vietnam, la Corée eut près de 4,500 soldats tués, l’Australie 423 tués et près de 2,400 blessés, la Thaïlande 351 tués et la Nouvelle-Zélande 83 soldats morts en action.

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La campagne de Birmanie (1941-1945)

Introduction

La campagne de Birmanie de 1941 à 1945 fut l’une des plus longues et en même temps l’une des moins connues de la Seconde Guerre mondiale. Une raison pouvant expliquer ce fait réside probablement dans l’idée que la Birmanie était un pays relativement sous-développé à l’époque. Par ailleurs, ce théâtre d’opérations avait une valeur stratégique certaine, d’où la férocité des affrontements qui s’y sont déroulés.

La Birmanie est un pays dont la géographie comprend une série de montagnes positionnées sur un axe nord-sud, en plus de rivières et de jungles qui rendent difficiles les déplacements. Par exemple, les rivières Chindwin et Irrawaddy constituent des voies de communication stratégiques à travers cette géographie variable et cahoteuse. Cependant, le réseau routier de l’époque était en piteux état et seulement quelques sentiers dans les cols montagneux permettaient de relier la Birmanie à l’Inde vers l’ouest, puis à la Thaïlande à l’est.

Quant à la capitale Rangoon, la ville servait de point d’entrée majeur en Birmanie. Localisée au sud du pays sur l’Irrawaddy et débouchant vers le Golfe du Bengale, Rangoon était desservie par un réseau de chemins de fer qui s’étendait sur un axe nord-sud. En clair, du contrôle de la capitale birmane et de son réseau ferroviaire dépendait tout mouvement et ravitaillement de troupes à l’intérieur du pays. À l’extrémité nord, la Route de Birmanie, qui s’étendait de Lashio vers Chungking, fournissait un accès direct vers la Chine. À ces difficultés géographiques, il faut ajouter celles liées à la météorologie. La Birmanie est un pays affecté par de fortes moussons, de la mi-mai à la mi-novembre, ce qui n’arrangeait en rien les problèmes de déplacements, sans oublier que le pays était miné par la malaria. Malgré tout, les forces alliées et japonaises considérèrent la Birmanie comme stratégique et le pays devint un théâtre actif d’opérations pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

La donne stratégique

Du point de vue japonais, la Birmanie avait de quoi séduire les stratèges, car le pays était un producteur de riz et de pétrole dont dépendait la machine de guerre nippone. Qui plus est, l’éventuel contrôle de la Birmanie par les Japonais leur permettrait de sécuriser par l’ouest l’ensemble de l’immense périmètre défensif qu’était le théâtre de l’Asie-Pacifique. Pour les Alliés, la Birmanie fut un théâtre d’opérations « obligé », dans la mesure où l’occupation de l’Indochine par les Japonais en 1941 fit du territoire birman le seul accès direct vers la Chine. Le contrôle de la Birmanie était vital, car elle demeurait la seule voie par laquelle pouvait circuler le matériel militaire américain qui était fourni à la Chine nationaliste dans le cadre d’accords de prêts-baux.

Lance-caporal et brigadier-général de la 14e Armée britannique (campagne de Birmanie).

En dépit de l’importance stratégique de la Birmanie, les Alliés, et en particulier les Britanniques, firent peu afin d’améliorer les dispositifs défensifs du pays avant la guerre. Rappelons que le pays était géré par l’administration coloniale britannique à partir de l’Inde jusqu’aux années 1930, moment de la création d’un « gouvernement » birman fantoche. D’ailleurs, un fort ressentiment populaire anti-britannique émergea à la même époque et il fut largement entretenu par la propagande japonaise au début des années 1940. Au plan militaire, la nation birmane ne possédait que de peu de troupes entraînées. On constate la formation de la 1ère Division Birmane dont l’organisation et l’entraînement des troupes s’apparentèrent davantage à celles d’un corps de police. Ces forces ne disposèrent d’aucun blindé, canon lourd ou avion. À la faiblesse de ces forces, on observe également de sérieuses carences au niveau de la planification stratégique. L’organisation de la défense de la Birmanie relevait de cinq différents quartiers-généraux britanniques pendant l’année et demie qui précéda le début des hostilités.

En ce qui a trait aux opérations militaires, celles livrées en Birmanie peuvent se diviser en trois phases distinctes. De janvier à mai 1942, les Japonais envahirent le pays et contraignirent les Britanniques à se retirer. Ensuite, de septembre 1942 à août 1943, les Alliés tentèrent à plusieurs reprises et sans succès de reprendre l’initiative, sans toutefois y consacrer les ressources nécessaires. Simultanément, ils construisirent des infrastructures logistiques et formèrent de nouvelles troupes pour reprendre l’offensive. Enfin, la troisième phase s’étendit d’octobre 1943 à mai 1945, une période marquée par une série d’offensives alliées qui leur permirent d’expulser les Japonais et réoccuper la Birmanie.

L’invasion japonaise (1941-1942)

Ce fut au moment où les Japonais furent satisfaits de la progression de leurs troupes en Malaisie qu’ils décidèrent de tourner leur attention vers la Birmanie. La campagne birmane débuta le 23 décembre 1941 avec le bombardement de Rangoon par l’aviation nippone, ce qui bouscula les activités portuaires tout en créant un climat de peur dans la population. Cette opération préliminaire fut suivie par le début de l’invasion terrestre à la mi-janvier de 1942. La 15e Armée du général Shojiro Ida franchit la frontière à partir de la Thaïlande et s’empara d’une série d’aérodromes situés dans la région du Tenasserim au sud-est de la Birmanie.

En face, chez les Britanniques, la réaction à l’invasion nippone fut lente et mal coordonnée. Le commandant du théâtre de l’Asie-Pacifique, le général Archibald P. Wavell, dirigea de très loin la défense et les maigres forces du plus haut gradé physiquement sur place, le général Harold Alexander, ne purent stopper les cinq divisions bien entraînées de l’armée japonaise affectées à cette campagne. La première décision prise par Wavell fut de dépêcher d’urgence la 17e Division Légère Indienne en janvier 1942, suivie de la 7e Brigade Blindée le mois suivant. Cependant, ces unités étaient pauvrement équipées et mal préparées à livrer une guerre en pleine jungle.

Carte du théâtre d'opérations de Birmanie (1941-1945).

Battues à Moulmien (30-31 janvier) et à Sittang (18-23 février), les forces britanniques ne purent enrayer l’avance japonaise, si bien que Rangoon tomba le 7 mars. La capitale perdue, les Britanniques voulurent rétablir une ligne défensive au nord du pays, entre les localités de Prome et Toungoo. Or, les Japonais anticipèrent la manœuvre par une série d’assauts frontaux visant à fixer sur place l’ennemi, tout en envoyant diverses colonnes à travers la jungle pour prendre les Britanniques à revers. En clair, le mouvement des forces britanniques vers le nord fut davantage dicté par les Japonais, ce qui ajouta à la confusion et à l’incapacité des Britanniques d’organiser une défense crédible. De plus, le nouveau commandant du Corps d’armée de Birmanie, le général William J. Slim, reçut quelques renforts chinois sous le commandement nominal du général américain Joseph Stilwell, mais encore là, l’avance japonaise sembla impossible à arrêter.

La fin de la première phase de la campagne en mai 1942 peut se résumer ainsi : les Britanniques et les Chinois avaient été expulsés du pays et la Route de Birmanie (nord) était sous contrôle nippon. Quant aux pertes enregistrées au cours de ces cinq premiers mois, elles s’élevèrent à 30,000 sur les 42,000 combattants disponibles chez les Britanniques. De ce nombre, la moitié des soldats « perdus » étaient en fait des Birmans qui avaient tout simplement déserté et disparu dans la société civile. De leur côté, les alliés chinois avaient perdu 50,000 combattants sur les 95,000 engagés et il leur restait seulement une division d’infanterie encore capable de livrer bataille. En face, les Japonais déploraient la perte d’à peine 7,000 hommes.

La seconde phase : l’usure (1942-1943)

Ce qui inquiéta à première vue le haut commandement britannique ne fut pas tant la perte de la Birmanie que la crainte de voir les Japonais envahir l’Inde sitôt la saison sèche revenue. En conséquence, il fallut que les Britanniques retournent à l’offensive le plus tôt possible, ne serait-ce que pour soutenir le moral de leurs forces et parfaire leur entraînement. Cependant, leur habileté à soutenir un tel effort fut lourdement hypothéquée par le manque de troupes entraînées et par les piètres infrastructures logistiques à leur disposition dans la région frontalière indienne de l’Assam.

Soldat de l'armée impériale japonaise en tenue de combat de jungle.

Cela nous ramène à la situation précédemment décrite lorsque nous évoquions la seconde phase de la campagne birmane, à savoir qu’elle constitua une période d’adaptation, mais surtout de renforcement des structures militaires et logistiques des Alliés. À titre d’exemple, la 10e Armée de l’Air américaine commença son déploiement en Inde en mars 1942, bien que le théâtre indo-birman apparut secondaire aux planificateurs américains et britanniques, pour la raison que le théâtre nord-africain demanda davantage de ressources à cette époque. De plus, les exigences posées par le maintien de la sécurité et de l’ordre en Inde demandèrent aux Britanniques le maintien de près de soixante bataillons uniquement pour garder les réseaux ferroviaires, sans oublier que les pressions du Mahatma Gandhi pour amener Londres à reconnaître l’indépendance de l’Inde causèrent de fréquents désordres publics. Bref, l’une des priorités des Alliés au printemps de 1942 fut de rétablir les infrastructures de transport dans l’Assam, à la frontière de la Birmanie, afin d’ériger les chemins de fer et routes nécessaires pour appuyer une éventuelle offensive.

En dépit de ces contraintes, et pour ne pas relâcher la pression sur les Japonais, tel que mentionné précédemment, le général Wavell dirigea une offensive côtière vers le sud contre la ville d’Akyab. Ce qu’on appela la Première Campagne d’Arakan connut un début prometteur en septembre 1942 devant la progression de la 14e Division britannique jusqu’au moment où elle fut arrêtée devant Donbaik. Le front se stabilisa donc autour d’Akyab pour la période de janvier à mars 1943, jusqu’à ce que les Japonais lancèrent une contre-offensive qui contraignit les Britanniques à se replier au nord de Maungdaw en avril. Déçus de la tournure des événements, les Britanniques avaient néanmoins fait un constat. Si l’offensive côtière s’avéra un échec, il fallut alors trouver une alternative, qui fut d’entraîner des troupes à la guerre irrégulière en les ravitaillant par la voix des airs. À cet égard, le recours à l’arme aérienne put sembler prometteur, mais les déceptions furent aussi au rendez-vous. Par exemple, en février 1943, le brigadier-général Orde C. Wingate conduisit une attaque contre le réseau ferroviaire ennemi au nord de Mandalay. Malgré certains succès, Wingate perdit le tiers de sa force aérienne et dut se replier en avril.

Pour résumer la situation, les Alliés en Birmanie se trouvèrent dans une impasse au printemps de 1943. La résistance ennemie peut en partie expliquer le problème, mais l’essentiel demeure dans le manque de ressources consacrées par les Alliés à ce théâtre d’opérations. Le dossier birman fut quelque peu discuté lors de la conférence Quadrant tenue à Québec en août. Il était évident que ce front demeurait secondaire, car le dossier majeur abordé par Quadrant avait été celui de la réouverture d’un front à l’ouest de l’Europe pour 1944. Cependant, le désir des États-Unis d’accroître leur aide militaire à la Chine eut comme corollaire d’augmenter les ressources disponibles pour la Birmanie.

Premièrement, il fallut réorganiser de fond en comble la structure du haut commandement en créant le Southeast Asia Allied Command qui comprendrait la direction des forces opérant en Birmanie, à Ceylan (Sri Lanka), en Malaisie, dans les Indes néerlandaises, en Thaïlande et en Indochine. Ce fut l’amiral britannique Lord Louis Mountbatten qui hérita du poste de commandant en chef de ce nouveau théâtre d’opérations. L’une des missions de Mountbatten apparut très claire : utiliser les forces à sa disposition afin de dégager le nord de la Birmanie et rétablir la communication terrestre avec la Chine. Moutbatten devait également trouver une manière de faire avancer les forces britanniques vers Arakan à partir d’Imphal à travers le Chindwin, en même temps que le général américain Stillwell attaquerait au sud le long de la Route Ledo.

D’emblée, cette offensive serait beaucoup mieux coordonnée. Pour assister l’avance de Stillwell, on forma le 5307th Composite Unit (Provisional), une sorte de grand commando sous la direction du brigadier-général américain Frank Merrill. À cela, les Chinois participeraient à l’offensive en attaquant à partir du Yunnan vers la Birmanie, tandis que les avions de Wingate harcèleraient les communications ennemies dans le secteur d’Indaw.

Des commandos américains du 5307th Composite Unit (Provisional) dans la jungle birmane. De concert avec leurs alliés birmans et chinois, ces combattants exécutèrent nombre d'opérations de type guérilla contre les positions japonaises.

Les Alliés reprennent l’initiative (1943-1945)

L’offensive de Stillwell débuta en octobre 1943 et elle eut pour objectif de capturer les aérodromes de Myitkyina situés à la fin de la voie ferrée reliant Rangoon et Mandalay. Encore une fois, les débuts furent prometteurs, mais l’offensive américaine s’enlisa pendant un mois (23 novembre – 23 décembre), de même que l’assaut britannique commencé en novembre fut arrêté en février 1944. Les Japonais lancèrent en mars une contre-offensive avec la 15e Armée dirigée par le général Renya Mutaguchi. L’offensive d’Imphal avait pour objectif de déboucher en Inde, espérant ainsi relâcher la pression sur les forces nipponnes à l’est de la Birmanie. Là aussi, l’offensive fut arrêtée en juillet et on revint à une situation d’impasse.

L’échec des offensives alliées de l’automne de 1943 et du printemps de 1944 ne fut pas une bonne nouvelle, mais un élément positif en ressortit : l’armée japonaise était usée. Les Alliés comprirent donc que l’usure finirait par vaincre l’ennemi et c’est dans cette optique qu’il fallut renouveler l’assaut. Appuyé par le commando de Merrill et la force aérienne de Wingate (qui tous deux avaient reçu l’aide du U.S. 1st Air Commando Group), le général Slim s’empara cette fois des aérodromes de Myitkyina (17-18 mai), puis il fit le siège de la ville entre le 18 mai et le 3 août 1944.

Dans ce scénario, une fois encore, l’usure eut raison des forces japonaises. D’ailleurs, en juillet, l’escalade des problèmes liés au mauvais ravitaillement des troupes, combinée aux pertes militaires, força les Japonais à commencer le repli du nord de la Birmanie. Celui-ci fut accentué par la pression des troupes chinoises qui commencèrent une attaque le long de la Route de Birmanie en août, bien qu’elles fussent arrêtées près de la frontière dans les environs de Lungling et de Tengchung. Vers la fin de 1944, les pressions alliées contraignirent les Japonais à se retirer en direction sud, vers l’ouest et le centre de la Birmanie, malgré qu’ils occupèrent toujours d’importants secteurs, notamment la Route de Birmanie entre Lashio jusqu’aux abords de la frontière chinoise.

Le début de l’année 1945 vit les Alliés prêts à renouveler l’offensive. Cette fois, contrairement aux années précédentes, les Alliés disposèrent d’importantes bases logistiques dans la province indienne de l’Assam et le retour en poste du général américain Stillwell en octobre 1944 permit à Mountbatten de créer un état-major anglo-américain intégré. Selon les plans soumis par le général britannique Oliver Leese, le commandant des forces terrestres alliées de l’Asie du Sud-Est, l’année 1945 verrait les Chinois attaquer afin de rouvrir la Route de Birmanie, tandis que la 14e Armée du général Slim avancerait vers Mandalay et, si possible, jusqu’à Rangoon.

D'une mousson à l'autre, en pleine jungle et face à un ennemi aguérri, le front de Birmanie fut un théâtre d'opérations important de la Seconde Guerre mondiale.

Quant à la portion britannique de l’offensive, leur 15e Corps avancerait au sud le long de la côte ouest de la Birmanie, tout en s’emparant des aérodromes dans le but de disposer davantage de bases de ravitaillement. Dans ce contexte, il est probable que les Alliés auraient à affronter ce qui restait des forces japonaises en Birmanie. Sachant cela, Slim espéra livrer bataille sur un terrain plat et ouvert, en particulier dans le secteur au nord de Mandalay. Cependant, en face, le lieutenant-général Hyotaro Kimura, le nouveau commandant japonais, préféra se replier sur une ligne défensive établie le long des localités d’Akyab-Mandalay-Lashio. Ce faisant, Kimura escompta préserver une partie de ses forces afin de concentrer ses efforts contre la portion britannique du front allié qui lui sembla plus faible, surtout au moment où les troupes britanniques s’apprêtèrent à travers l’Irrawaddy. Enfin, toujours selon le calcul de Kimura, les Japonais se retourneraient contre les Chinois, et ce, avant que les Britanniques n’aient eu le temps de se réorganiser.

Séduisant en théorie, le plan de Kimura ne put réellement s’appliquer dans la pratique. Son armée en Birmanie était minée par des problèmes majeurs de ravitaillement, sans oublier qu’elle subissait les attaques aériennes continuelles de l’aviation alliée. Bien équipées et ravitaillées, les troupes chinoises s’emparèrent de Lashio le 7 mars, ce qui permit de rouvrir un accès direct vers la frontière de leur pays. Du côté américain, leurs troupes attaquèrent les lignes de ravitaillement ennemies au sud de Mandalay, ce qui força Kimura à abandonner cette dernière localité le 20 mars.

Conclusion

Le renouvellement des offensives alliées au printemps de 1945 signifia une seule chose dans la perspective japonaise : l’incapacité de maintenir cette fameuse ligne défensive d’Akyab-Mandalay-Lashio mentionnée précédemment. Sous les pressions combinées des forces anglo-américaines, la capitale Rangoon finit par tomber à la suite d’un assaut amphibie précédemment préparé par des largages parachutistes le 2 mai. De ce moment et jusqu’à la capitulation japonaise le 15 août, le reste de la campagne militaire de Birmanie se solda par des actions éparses afin d’éliminer des poches isolées de résistance ennemie.

Cela étant, la campagne de Birmanie peut nous apparaître obscurcie par d’autres phases militaires de plus grande ampleur de la Seconde Guerre mondiale. Il n’en demeure pas moins qu’elle fut l’une des plus meurtrières pour un théâtre d’opérations d’importance « secondaire ». À cet égard, il n’existe pas de données fiables établissant les pertes enregistrées par les forces chinoises. Par contre, on estime à plus de 71,000 le nombre de soldats du Commonwealth britannique tombés, à près de 9,000 pour les Américains, contre 106,000 hommes perdus par l’armée japonaise.

La Guerre d’Indochine (1946-1954)

Dans la période suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France était placée devant le défi de recouvrer ses colonies perdues non seulement aux mains de son ancien ennemi qu’était le Japon, mais également des mouvements de résistance indigènes qui s’étaient développés en Asie, de 1941 à 1945. En Indochine française, la résistance de la guérilla du Vietminh contre l’occupant japonais s’organisait. Les différents groupes s’unifiaient sous la direction de Ho Chi Minh et, forcément, ils devaient être dissouts advenant la restauration de l’autorité française.

À cette époque, plus de 80% du territoire de l’Indochine était classé comme forestier, à savoir une forêt généralement dense sous la forme d’une jungle humide. Les problèmes pour n’importe quelle force qui entreprend une campagne militaire sur un tel terrain apparaissent évidents. Dans le cas de la région qui est aujourd’hui le Vietnam, les difficultés étaient accrues en raison des conditions climatiques particulières. La mousson dans le sud-ouest du pays, à titre d’exemple, limitait le temps pendant lequel il était possible de faire campagne. Pendant la moitié d’une année, il était à peu près impossible et imprudent de déplacer des troupes parce que le moindre problème logistique prenait une ampleur exponentielle en raison des pluies torrentielles qui balayaient le pays.

Le contexte politique qui amena la guerre en Indochine est aussi important afin de comprendre le type de combats qui s’y sont livrés et l’issue finale. Sous la direction militaire du général Vo Nguyen Giap, le Vietminh amorça la campagne en 1946 avec des ressources inférieures, mais il parvint, à partir de 1949, à obtenir l’appui de la Chine communiste. En effet, la défaite des nationalistes chinois fut un élément crucial aux succès des insurgés vietnamiens dans les années qui ont suivi.

Le général Jean de Lattre de Tassigny, l'un des commandants des forces françaises en Indochine.

Par contraste, le gouvernement français ne reçut qu’un mince appui des États-Unis. Ceux-ci étaient divisés entre leur traditionnel anticolonialisme et leur appréciation plus récente de la menace communiste. De plus, le gouvernement français était entré dans la campagne d’Indochine à reculons, affaibli militairement au sortir de la guerre en 1945 et divisé politiquement. La plupart des généraux français qui furent dépêchés dans la région reçurent des ressources limitées, sans compter que l’opinion publique en France désapprouvait largement l’opération.

La campagne française d’Indochine débuta par une série d’escarmouches avec le Vietminh et une certaine controverse perdure à savoir lequel des camps tira le premier coup de feu. Les Français souhaitaient briser la fragile position sur laquelle les Vietnamiens s’étaient établis dans l’appareil de l’État au lendemain de la capitulation du Japon. Ces derniers bénéficiaient d’une sympathie dans la population, mais leurs forces militaires étaient faibles. Par conséquent, les Français parvinrent à les repousser vers le Vietbac (au nord de Hanoi) dès 1946. Cette région du nord du Vietnam parsemée de vallées creuses et de caves était à peu près impénétrable, d’autant plus que la frontière chinoise non loin permettait d’y trouver refuge.

Carte du théâtre des opérations en Indochine (1946-1954).

En 1947, le commandant français, le général Jean Valluy, prit le temps d’amasser suffisamment de ressources et se lança à l’assaut du Vietbac. L’opération au nom de code LÉA connut un succès initial, mais le plan, inspiré des tactiques de la Seconde Guerre mondiale, s’enlisa comme le reste des troupes françaises sur le terrain difficile. Les unités françaises se retrouvèrent isolées et le style de commandement du Vietminh semblait avoir moins de difficultés à s’adapter à une situation qui évoluait rapidement. À la fin de cette première opération, les Français parvinrent à s’extirper de la dangereuse région dans laquelle ils se trouvaient, alors que les forces du Vietminh demeuraient intactes et que leur moral fut rehaussé.

Une patrouille française dans un delta (1952).

Les deux prochaines années de la campagne française furent marquées par des batailles à petite échelle et par l’indécision quant aux actions à entreprendre. À preuve, le général Valluy fut remplacé par le général Roger Blaizot en 1948, qui lui-même fut relevé par le général Marcel Charpentier un an plus tard. Charpentier venait à peine de prendre le commandement sur le terrain que Giap lança sa première offensive majeure en 1950. Les forces du Vietminh entrèrent dans Dong Khe et Cao Bang à la fin de l’année (voir la carte). Le général Charpentier tenta une contre-attaque en envoyant deux colonnes de troupes qui furent prises en embuscade et anéanties par un ennemi qui possédait une connaissance intime du terrain.

L'homme qui dirigea les offensives contre les Français, le général Vo Nguyen Giap, qui fêta en août 2010 son 100e anniversaire.

À son tour, Charpentier fut relevé par le général Jean de Lattre de Tassigny qui connut un peu plus de succès que son prédécesseur face à la seconde offensive de Giap en 1951. Par exemple, les Français avaient arrêté le Vietminh à Vinh Yen, Mao Khe et lors de la bataille du Day (mai-juin 1951). Le général de Lattre entreprit de lever une Armée nationale vietnamienne dans le but évident d’appuyer les forces françaises, puis d’utiliser ces nouvelles troupes afin de défendre une série de forts et de bases nommée la Ligne de Lattre. Cela libéra des troupes françaises pour une offensive à Hoa Binh en novembre 1951, mais le Vietminh contre-attaqua, forçant les Français à reculer de cette position trois mois plus tard.

La maladie força de Lattre à rentrer en France à la fin de 1951 et son remplaçant, le général Raoul Salan, mit au point un plan d’offensives et de contre-offensives limitées, remportant notamment une victoire à la bataille de Na San en novembre 1952. Pour sa part, Giap connut quelques succès lors de la campagne de la Rivière Noire en 1952, de même que pendant sa campagne laotienne l’année suivante. Ces succès étaient largement attribuables à la rapidité de mouvements des forces de Giap, à tel point que la logistique du Vietminh ne parvenait pas à suivre.

Le succès de la campagne laotienne marquait en quelque sorte le début de la fin pour la France en Indochine. Le général Henri Navarre devint le dernier commandant français et il préparait une offensive majeure non pour gagner la guerre, mais pour assurer à la France une position de force dans l’éventualité de négociations de paix. Lorsque cette bataille planifiée de toutes pièces débuta, Giap prit aussitôt l’initiative. Le plan de Navarre reposait sur le principe qu’il pouvait tenir une tête de pont à Diên Biên Phu, où se trouvait un d’importantes pistes d’aviation près de la frontière laotienne. Cependant, lorsque la bataille commença autour de Diên Biên Phu le 12 mars 1954, les Français étaient inférieurs en nombre, en équipements et ils étaient par surcroît coincés dans une vallée surplombée de montagnes où se terrait l’artillerie du Vietminh qui les pilonnait.

La garnison tint son front pendant deux mois, mais la situation était sans issue au moment où l’artillerie française fut réduite au silence et que les forces ennemies s’approchaient des « bases » aériennes (souvent de simples pistes). Le 7 mai, les derniers défenseurs se rendirent et la délégation française envoyée à Genève pour négocier la paix ne put imposer ses conditions.

La plupart des combats de la guerre d’Indochine se sont déroulés dans la partie nord de l’actuel Vietnam. Sous la pression des États-Unis, un état non communiste du Sud Vietnam fut créé. Ho Chi Minh et Giap n’allaient pas en rester là. Cela leur prit un autre vingt ans avant de consolider leur conquête de l’ensemble du Vietnam, chose qui avait déjà été faite aux dépens des Japonais en 1945. Cette fois, l’ennemi était la France.

Des parachutistes français à Diên Biên Phu (1953).

Le terrorisme: une analyse historique et contemporaine

Les événements d’août 2010 impliquant le démantèlement par la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et autres corps policiers d’une présumée cellule opérant à partir du Canada rappellent que notre pays n’est nullement à l’abri d’attaques terroristes. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme semble avoir trouvé un second souffle dans l’imaginaire collectif. Le terrorisme existe et il s’en prend au quotidien des gens. En fait, le terrorisme est souvent mal perçu et ses racines historiques remontent à beaucoup plus loin que l’on pense. Le terrorisme peut être doctrine et s’adapter à toutes circonstances. D’un terrorisme politique au terrorisme religieux en passant par la cybernétique, nul ne semble à l’abri de la menace. La peur fait vivre le terrorisme.

Comprendre le terrorisme

Le phénomène du terrorisme est vieux comme le monde. Il a pris à travers l’Histoire diverses formes, couleurs et textures faisant en sorte qu’il est toujours difficile de cerner ce qu’est réellement le terrorisme. Même dans le champ de l’histoire militaire, le terrorisme est une catégorie à part. Les historiens militaires ont l’habitude de travailler avec des concepts précis permettant de bien cerner les acteurs et le cadre spatio-temporel des objets à l’étude. On dit que la guerre s’est déroulée entre telle et telle période, sur ce terrain, et qu’elle a opposé l’armée « A » à l’armée « B ». Pourquoi? Parce qu’à la base la « guerre » implique la violence organisée, une violence à la limite administrative régie par les empires, les royaumes, les états, les seigneurs, etc. Dans le cas du terrorisme, une idée persistante est que celui-ci ne correspond à aucun de ces vagues critères énumérés ci-dessus.

Pour ma part, je crois que le terrorisme peut se définir comme étant la création et l’exploitation de la peur à travers la violence ou la menace du recours à la violence. Comme nous l’avons dit, le terrorisme ne date pas d’hier. Nous retenons surtout les formes de terrorisme pratiquées depuis le XXe siècle, dans une ère où l’on commençait à documenter et à poser des analyses plus poussées d’ordre éthique sur ce phénomène.

Le terrorisme est donc, à la base, historique. Par exemple, ce que j’appelle un « terrorisme de masse » était déjà érigé en système à des époques aussi lointaines que celles de l’Empire mongol où les massacres de populations entraînaient naturellement la peur, qui elle-même devenait une puissante arme de dissuasion pour des soumissions futures. L’idée était d’anéantir la volonté de l’ennemi de combattre (ce qui est aussi le propre de la guerre classique). À cet égard, on peut dire que les militaires, ces soldats « légaux », pouvaient, inconsciemment ou non, pratiquer le terrorisme. Par exemple, le siège d’une forteresse ou d’une quelconque place forte amène l’assiégeant à exiger la reddition de l’assiégé, sinon la garnison et/ou la population assiégées peuvent périr. En somme, la peur s’allie à la catapulte dans cette tâche sinistre.

Beaucoup de personnes, à commencer par les médias, présentent des cas concrets de pratiques terroristes dans l’optique où ceux-ci constituent systématiquement des attaques contre l’État ou ses agences. Or, le terrorisme peut correspondre à cette présentation, mais sa finalité (le but qu’il cherche à atteindre) n’est pas nécessairement anti-gouvernementale. Prenons les exemples de régimes dictatoriaux où l’exploitation de la peur est dirigée contre les citoyens vivant à l’intérieur d’un espace national défini. Staline, Hitler et tous autres dictateurs d’une époque un peu plus contemporaine à la nôtre ont exploité la peur contre leurs propres citoyens.

L’utilisation d’un pouvoir coercitif par les gouvernements, qu’on peut appeler un « terrorisme d’État », peut aussi être évoquée par des groupuscules terroristes pour justifier leurs propres actions, même si le niveau de la répression gouvernementale peut s’apparenter au terrorisme, toujours à cause de l’exploitation de la peur. En clair, on peut en venir à se demander qui est le véritable terroriste.

La question demeure donc très subjective. Qui est terroriste? Le mal infligé par ceux qu’on appelle « terroristes » à des innocents, dans le cadre d’actions délibérées ou en subissant les dommages collatéraux, ou le but (et politique) que leurs gestes cherchent à provoquer? Cela évoque une fois de plus que la problématique est plus que subjective.

Le terrorisme érigé en doctrine

Carlo Pisacane (1818-1857)

À son tour, la réflexion sur le terrorisme ne date pas d’hier. L’un des premiers cas recensés d’auteurs ayant réfléchi à la question est celui de Carlo Pisacane (1818-1857), un révolutionnaire et l’un des maîtres à penser de l’anarchisme en Italie. Pisacane avait renoncé à son titre de noblesse pour embrasser la cause du nationalisme italien. Employant déjà un langage révolutionnaire similaire à celui du XXe siècle, il soutenait que les idées résultaient des actes et non l’inverse. Suivant la même logique, Pisacane croyait que le peuple n’atteindrait pas sa pleine liberté une fois éduqué, mais qu’il serait éduqué une fois qu’il serait libre.

Pisacane mourra de manière violente en 1857, mais ses idées (ou actes!) lui auront survécu. Une vingtaine d’années après sa mort, des révolutionnaires russes d’une organisation nommée la Volonté du Peuple, dont le but était d’assassiner des personnalités associées à l’État, reprendront son parcours intellectuel. Leur désir de commettre des actes de violence uniquement contre des individus en particulier contraste en quelque sorte avec la violence hasardeuse commise à notre époque par certaines organisations. Pour ces dernières, la société en elle-même devient une cible.

Le terrorisme et la technologie émergente

Le fait que les groupes terroristes, du moins dans la définition qu’on semble leur imputer, aient émergé à partir du XIXe siècle en Europe n’est pas le fruit du hasard. Nous sommes dans un contexte de révolution industrielle et une nouvelle classe émergeait, celle des ouvriers. Nombreuse, la classe ouvrière n’avait à peu près aucun pouvoir économique, mais elle pouvait avoir accès à la technologie pour faire valoir violemment ses vues. Quel est le lien alors me direz-vous?

À une époque, le milieu du XIXe siècle, où les armes commencent à être manufacturées (pistolets, carabines à répétition…) et que la dynamite est commercialisée, tout devient possible. Dans le cas de la dynamite, une forme d’explosif somme toute malléable, elle était relativement sécuritaire à transporter et à implanter. Le processus était d’autant plus facilité par l’invention à la même époque de détonateurs au mercure qui permettaient d’actionner la charge au moment souhaité et à une distance sécuritaire. Sur le plan social, la désertion des campagnes au profit des villes amena une concentration de gens et de plus grandes possibilités pour les groupes terroristes de s’organiser, puis frapper avec des effectifs et des moyens jugés adéquats.

La distinction circonstancielle de l’acte terroriste

La relation entre le terrorisme et la guérilla est complexe et souvent difficile à distinguer. D’abord, ce ne sont pas toutes les guérillas qui sont des mouvements terroristes. Nombre d’entre elles se présentent comme étant des forces irrégulières qui combattent dans une guerre dite « classique », alors que leurs adversaires les dépeignent justement comme des groupes terroristes dans le but de les rendre illégitimes.

Par contre, la faiblesse militaire des guérillas et leur besoin d’être soutenues par la population tendent à les catégoriser initialement parmi les organisations terroristes. Dans cette optique, mon opinion est que les groupes terroristes cherchent davantage de la publicité que les guérillas, qui souvent mènent une guerre dans l’ombre. Selon l’évolution de la situation et de leur appui parmi la population, les guérillas tendent à mesurer la radicalité de leurs gestes selon une tactique de la carotte et du bâton, ce qui les rend peut-être moins extrémistes dans l’imagination populaire.

Mentionnons par exemple le cas de la montée des mouvements communistes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en Asie, en particulier en Chine et au Vietnam. Les communistes chinois et vietnamiens (le Viêt-Cong) devaient utiliser cette tactique de la carotte et du bâton, car leurs faibles moyens initiaux ne leur permettaient pas de lutter efficacement contre des éléments de leur population respective qui embrassaient l’idéologie nationaliste officielle du régime. Plus précisément, on peut rappeler l’offensive du Têt au Vietnam en 1968, où les assauts du Viêt-Cong contre des employés de l’administration civile avaient contribué à l’instabilité du Sud-Vietnam.

Par ailleurs, la lutte au colonialisme a souvent amené la catégorisation d’organisations dites terroristes. Des campagnes sporadiques contre le régime colonial en place, comme on en a vues en Algérie ou ailleurs, ont régulièrement été marquées de gestes que l’on peut associer au terrorisme… ou à la guérilla selon l’interprétation qu’on en fait.

J’ai parlé jusqu’à présent de terrorisme et de guérilla, en prenant soin de préciser que ces deux concepts peuvent être liés selon les contextes, qu’ils peuvent même se fondre, mais un troisième élément doit être pris en compte: le crime de droit commun. En partant du principe voulant que le terrorisme soit une exploitation de la peur, une exploitation qui se traduit généralement par une forme organisée de violence, il faut ajouter la dimension de la criminalité au sens du droit commun.

Carlos Marighella: le concepteur de la guérilla urbaine.

En effet, certaines guérillas urbaines, comme celle du communiste brésilien Carlos Marighella dans les années 1960, commettaient des crimes de droit commun, comme des vols de banque ou des enlèvements, dans l’espoir de provoquer une réaction gouvernementale. Une réaction potentiellement forte du régime en place finirait par l’aliénation la population à celui-ci, au lieu de voir se blâme se porter contre ceux qui ont originellement commis l’acte de violence. Le problème avec cet argumentaire est que ce terrorisme à la « Robin des Bois» est rarement conforme à la réalité. Un autre exemple intéressant est celui du mouvement d’extrême-gauche des Tupamaros en Uruguay. Prônant la guérilla et toute forme d’action directe dans les années 1960 et 1970, les Tupamaros se sont mis à dos l’opinion publique et ils furent battus, malgré qu’ils fussent convaincus que leurs gestes étaient responsables et empreints de justice sociale.

L’internationalisation du terrorisme

Bien qu’il y ait eu des contacts entre les diverses organisations anarchistes du XIXe siècle, je crois que ce que l’on peut appeler l’« internationalisation du terrorisme », sur les plans organisationnel et médiatique, ne se produisit qu’au lendemain immédiat de la Seconde Guerre mondiale. On peut situer le contexte dans la mesure, par exemple, où l’Union soviétique et ses États satellites n’avaient pas hésité à appuyer toutes sortes d’organisations terroristes. Elles fournissaient de l’argent, des armes, de l’entrainement et des sauf-conduits.

D’autres seraient tentés de croire que le véritable terrorisme, comme on se plaît à le concevoir de nos jours, serait né précisément en 1964 avec la fondation par Yasser Arafat de l’Organisation de la libération de la Palestine (OLP). L’OLP était née sous les pressions de Palestiniens qui désiraient retrouver ce qu’ils considéraient être leur terre natale. La victoire israélienne lors de la guerre des Six Jours en juin 1967 avait eu pour conséquence que les Jordaniens avaient perdu Jérusalem et la partie ouest de la Jordanie, faisant du coup augmenter le nombre de réfugiés arabes. Par conséquent, les éléments plus radicaux de l’OLP réagirent violemment, notamment par le kidnapping en juillet 1968 des passagers d’un avion.

Les Israéliens avaient relâché des prisonniers arabes, mais cela eut pour conséquence d’encourager d’autres actes de violence terroriste de la part d’une l’OLP plus nombreuse, mieux équipée et plus expérimentée. L’apogée de cette tension avait été atteint en 1972 lors des Jeux olympiques de Munich, alors que onze athlètes israéliens et cinq terroristes furent tués. On peut se demander si l’invitation subséquente faite par l’Organisation des Nations-Unies (ONU) à Yasser Arafat de venir s’adresser à l’Assemblée générale n’était pas un signe de faiblesse face à ce qui était considéré comme une organisation terroriste. L’ONU avait finalement accordé à l’OLP un statut spécial d’observateur, ce qui fut non sans surprise décrié par les opposants de l’organisation palestinienne. Il est en effet tentant de conclure que ce serait la pratique du terrorisme international qui aurait amené l’organisation d’Arafat à se voir reconnaître un statut diplomatique particulier (ou quelconque).

Une force surestimée?

D’aucuns seraient tentés de croire qu’on surestime la force réelle des organisations terroristes. Après tout, pourquoi se laisser intimider par quelques individus? Vont-ils réellement nous empêcher de vivre ?

À mon avis, l’étendue et la sophistication des communications modernes ont largement contribué à donner aux organisations terroristes une force et un effet hors de proportion en comparaison de leur puissance réelle. En d’autres termes, la publicité constitue l’oxygène de ces organisations. Il suffit de penser aux actions de l’Armée républicaine irlandaise (IRA en anglais) ou de l’ETA basque (ETA pour « Pays Basque et liberté » en basque) séparatiste en Europe. Ces deux mouvements suscitent une incroyable attention des médias, une attention disproportionnée par rapport à leur puissance véritable.

Des combattants de la Irish Republican Army (IRA).

Il en va de même pour d’autres groupes terroristes qui ont frappé en Europe dans les années 1970, notamment en Allemagne avec le groupe Baader-Meinhof ou les Brigades rouges en Italie. Ces dernières organisations se décrivaient comme des « guerriers de classes » luttant contre le capitalisme international, les gouvernements, etc. Dans une optique religieuse, sinon nihiliste, on peut penser à l’attaque terroriste survenue en mars 1995 à Tokyo où un groupe cultuel japonais avait employé du gaz Sarin dans le métro de la ville, ou encore l’attentat contre un édifice fédéral à Oklahoma City le mois suivant, tuant 168 personnes.

D’autres groupes peuvent entrer dans la mouvance extrémiste, selon l’interprétation qu’on en fait. À titre d’exemples, les défenseurs des droits des animaux, les écologistes, les groupes pro-vie et ainsi de suite. Des cas avérés de terrorisme ont été perpétrés par certains groupes entrant dans ces catégories. Je pense que la publicité qui a été faite autour de ces dernières organisations est attribuable, entre autres choses, non seulement aux médias, mais aussi au fait qu’un plus grand nombre de chercheurs s’intéressent à ces groupes dans leurs tentatives de démystification du terrorisme. Comme je le disais plus haut, la ligne de distinction est mince dans leur cas et la question demeure: qui est terroriste?

Il en va de même pour le crime organisé « apolitique ». Les gangs modernes utilisent régulièrement des méthodes qui s’apparentent au terrorisme. Bien que ces méthodes puissent être identiques, leur motivation est avant tout pécuniaire et on pourrait qualifier leurs gestes de « quasi-terroristes » puisque l’exploitation de la peur fait partie du processus.

De nouveaux terrorismes

La fin de la Guerre froide en 1989 et la chute du Rideau de Fer ont aussi eu des impacts sur la multiplication des diverses formes de terrorisme dans le monde. Des armes sont en circulation, notamment un stock nucléaire plus ou moins bien contrôlé par les gouvernements des anciens pays communistes.

Les équipements, les ressources financières et la motivation sont toujours des éléments essentiels à l’efficacité des groupes terroristes. De leur côté, les médias présentent toujours la terreur et la destruction comme étant ce qui fait vivre les terroristes, alors que, dans les faits, la situation est souvent beaucoup plus compliquée qu’il n’en paraît.

Par exemple, le cyberterrorisme et le terrorisme financier sont de nouvelles formes d’attentats qu’on a de la difficulté à cerner. Aucune violence physique n’est infligée, du moins en principe, ce qui sabote une partie de la définition de base que j’ai accordée au terrorisme au début de l’article. L’information et non l’individu constitue la nouvelle cible. On peut toujours se demander ce qui cause le plus de dégât entre une bombe artisanale ou un virus informatique.

Une nouvelle forme de menace: le cyberterrorisme.

Par conséquent, le terrorisme oblige les gouvernements à y consacrer d’importantes ressources. Des groupes anti-terroristes sont spécialement créés par les forces militaires et policières, si bien qu’on a l’impression parfois de ne plus bien distinguer un policier d’un militaire, tant il emporte avec lui un véritable arsenal et qu’il a reçu un entraînement intensif.

L’internationalisation du terrorisme a donc suscité une réponse internationale des gouvernements légitimes. Les corps policiers et les services de renseignement doivent partager l’information, davantage dans le but de prévenir que de guérir.

Au quotidien, le renforcement de la sécurité dans les ports, les aéroports et autres lieux publics est une réponse directe à la menace terroriste, avec comme corollaires des délais et des attentes frustrantes.

Peu importe les époques et les méthodes employées, les terroristes s’alimenteront toujours du même élément: la peur.

La Seconde Guerre des Boers (1899-1902)

Une tension latente

Soldats du Royal Canadian Regiment en Afrique du Sud.

La Seconde Guerre des Boers (qui est à distinguer de la Première de 1880-1881) eut lieu de 1899 à 1902. Elle opposa l’Empire britannique et les républiques indépendantes de l’État libre d’Orange et du Transvaal où vivaient les Boers, des colons d’origine néerlandaise vivant dans l’actuelle Afrique du Sud. La conclusion favorable de cette guerre au profit des Britanniques fit des Boers des sujets de la Couronne, et ce, pour les 60 années qui ont suivi et elle assura une domination de la minorité blanche pour au moins les 90 années après la paix de 1902.

Dans les années 1880 et 1890, l’autonomie, le commerce et le mode de vie traditionnel des colons vivant dans les républiques boers semblaient menacés par la prospérité des colonies britanniques voisines du Cap et du Natal. De plus, la création de la colonie britannique de la Rhodésie au nord, l’afflux de travailleurs étrangers dans les mines d’or du Transvaal, les pressions du lobby impérial de Londres (de même que du Cap et de Johannesburg) ont fait en sorte d’accréditer, dans l’esprit des impérialistes, l’idée d’unifier toute la région sous le drapeau britannique. En clair, cela remettait en cause le règlement de paix de 1881, de même que l’indépendance des républiques boers. La guerre apparaissait comme une solution à la question boer. Il ne manquait que le prétexte.

À cet effet, un grave incident impliquant le riche homme d’affaires et premier ministre du Cap Cecil Rhodes survint à la fin de 1895. Sous prétexte de porter assistance aux uitlanders, ces travailleurs étrangers qui s’affairaient dans les mines, Rhodes avait financé une expédition punitive dirigée par le docteur Leander Jameson. Le but véritable était de renverser le gouvernement boer du Transvaal, justifiant du coup une intervention britannique. Cependant, le raid de Jameson fut un cuisant échec et les autorités boers du Transvaal procédèrent à son arrestation, bien qu’il fut relâché à la suite de négociations avec Londres. Le raid de Jameson avait alerté les républiques boers qui se préparaient à la guerre, renforçant par conséquent l’argumentaire impérialiste qui favorisait une intervention militaire.

Des combattants boers. On remarque la variété d'armes à feu à leur disposition, dont des carabines britanniques Lee-Enfield et allemandes Mauser.

Les républiques boers n’avaient pas officiellement d’armées, mais elles comptaient sur une variété de milices montées, que l’on nommait les « commandos », répartis sur le territoire en divers districts militaires. Ces milices à cheval élisaient leurs officiers et pouvaient s’y greffer des forces de police, le tout appuyé sur une artillerie relativement moderne. La stratégie des Boers reposait essentiellement sur trois principes. Le premier consistait en une frappe rapide avant l’arrivée de renforts britanniques, le second visait à alimenter la rébellion au Cap, puis conclure une paix négociée.

Le début des hostilités: les déboires britanniques

La Seconde Guerre des Boers débuta en octobre 1899. Des milices boers totalisant 40,000 hommes investirent des garnisons frontalières britanniques à Kimberley et Mafeking, puis elles envahirent la colonie du Natal (voir la carte), parvenant aussi à encercler une force britannique à Ladysmith en novembre. La situation initiale sur le terrain était confuse, car à la guerre conventionnelle s’adjoignait une guerre civile. En effet, des centaines de colons du Cap prirent les armes du côté des Boers, de même que des milliers d’uitlanders formèrent des régiments pour combattre aux côtés des forces régulières britanniques. D’autres contingents, plus petits, provenant de l’Australie, du Canada et d’autres parties de l’Empire participèrent au conflit sur une base volontaire (bien qu’elles se trouvaient automatiquement en guerre de par le statut de Dominions semi-indépendants).

Carte des opérations en Afrique du Sud (1899-1902).

L’offensive initiale des Boers perdit de son souffle, entre autres parce que leur front était dangereusement étiré pour la force de leur contingent. Par contre, l’arrivée d’une armée britannique sous le commandement du Redvers Buller n’apporta pas une victoire rapide, contrairement à ce que plusieurs à Londres auraient souhaité. L’armée de Buller avait d’emblée un problème majeur. Elle ne disposait pas suffisamment de troupes montées pour livrer bataille au rythme de l’ennemi et les forces étaient trop divisées, ce qui pouvait la rendre vulnérable selon les circonstances.

Au cours de la fameuse « Semaine noire » du 10 au 15 décembre 1899, les trois forces divisées de l’armée britannique furent successivement battues à Stormberg (à l’est du Cap, le 10 décembre), à Magersfontein (au sud de Kimberley, le 11 décembre) puis sous le commandement personnel de Buller à Colenso (au sud de Ladysmith, le 15 décembre). Ce désastre amena la rétrogradation de Buller, qui allait désormais commander uniquement les forces au Natal. Une tentative de contre-offensive britannique au Natal sous les ordres de Buller se solda par la perte de 1,500 hommes à Spion Kop, non loin de l’État libre d’Orange, le 24 janvier 1900.

Un autre problème auquel faisaient face les Britanniques au début du conflit relève d’une question raciale. Les Britanniques ne souhaitaient pas faire combattre, par exemple, des forces indiennes et africaines. Les Britanniques et les Boers avaient à cet égard des vues similaires. Il était convenu que seuls les Blancs se réservaient les rôles de combat, alors que les troupes non blanches exécuteraient des travaux d’aménagement et de ravitaillement, de même que des missions de reconnaissance (ce qui peut s’avérer dangereux).

La reprise en main de la situation (1900)

Le maréchal Lord Roberts, l'un des architectes des succès britanniques en Afrique du Sud. Cette photo d'après-guerre montre le maréchal à l'âge de 82 ans.

Bref, de plus en plus de soldats réguliers britanniques arrivèrent en Afrique du Sud, de même que nombre de citoyens blancs provenant de tout l’Empire qui y virent une belle occasion d’affirmer une solidarité impériale tout en partageant avec la métropole le fardeau de la guerre. Plus important encore dans l’immédiat, soit au début de 1900, il y eut des changements à l’état-major britannique. Le maréchal Frederick Roberts (Lord Roberts) prit le commandement d’un contingent de 180,000 hommes, assisté dans cette tâche de Lord Kitchener comme chef d’état-major.

De leur côté, les Boers semblaient avoir bonne presse en Europe et même aux États-Unis. Les Américains préférèrent garder une neutralité, étant eux-mêmes à cette époque passablement occupés aux Philippines, alors que l’Allemagne, qui souhaitait l’établissement d’une « Ligue continentale » contre l’Angleterre, n’obtint que peu d’échos favorables à son projet. En clair, le monde observait de près la situation en Afrique du Sud et un important ballet diplomatique s’ensuivit.

La cause des Boers attirait le regard de la planète, si bien que nombre d’aventuriers et d’idéalistes voulurent se joindre à eux. Plus sérieusement, des États comme l’Allemagne vendaient des armes aux Boers sous le couvert de tierces entreprises. Par conséquent, les diplomates britanniques s’activaient pour couper le ravitaillement militaire et financier des Boers, tout en essayant de discréditer leur cause. Ils avaient entre autres demandé au Portugal d’empêcher les Boers d’utiliser les installations portuaires de leur colonie de l’est de l’Afrique (l’actuel Mozambique). De plus, le contrôle incontesté des mers par la Royal Navy assurait aux Britanniques un ravitaillement continu. Politiquement parlant, l’Angleterre était isolée et le fait qu’elle tenta de forger des alliances avec la France, la Russie et le Japon n’est pas étranger à sa délicate position diplomatique tout au long du conflit et même après.

Alors que Buller se débattait au Natal, libérant éventuellement Ladysmith à la fin février 1900, Roberts fit marcher 60,000 hommes contre les capitales boers. Kimberley fut reprise le 15 février et les Boers subirent une grave défaite à Paardeberg entre les 18 et 27 du même mois. Roberts avait accompli ces exploits dans un contexte où les distances à parcourir étaient grandes, que le fourrage manquait pour les chevaux et qu’une épidémie de typhoïde frappa dans ses rangs. Néanmoins, Roberts entra dans Bloemfontein (13 mars), Johannesburg (31 mai) et Pretoria (5 juin).

Sur Diamond Hill, à l’est de Pretoria, Roberts parvint à repousser une force du Transvaal sous les ordres de Louis Botha et le front se déplaça à l’est pour s’arrêter officiellement à Komati Poort à la fin septembre. Là, le 25, quelque 14,000 Boers déposèrent les armes. L’Empire britannique avait annexé les deux républiques boers, ce qui marquait également la fin des mandats de Buller et Roberts qui retournèrent en Angleterre. Lord Kitchener prit la relève dans ce qui apparaissait désormais être une action de police, c’est-à-dire d’éliminer les dernières poches de résistance. De son côté, le président déchu du Transvaal Paul Kruger fit le voyage en Europe pour plaider en vain la cause boer.

Louis Botha et Jan Smuts, deux dirigeants afrikaneers, dans leur uniforme de l'armée britannique (1917).

1901: le jeu du chat et de la souris

La fin de l’année 1900 n’amena pas nécessairement le calme en Afrique du Sud. Plusieurs Boers n’acceptèrent pas la défaite de septembre. Les Boers étaient de redoutables soldats, sinon des guerriers. Fermiers pour la plupart, ils étaient habitués à la vie dure, à la vie dans la nature et par-dessus tout, ils étaient de très bons tireurs. Leur jeunesse et leur force physique combinées à un esprit défiant en firent des combattants à ne pas sous-estimer.

Les durs combats livrés depuis la dernière année et l’enchaînement de revers avaient également épuré la chaîne de commandement des Boers. En clair, certains dirigeants jugés trop âgés ou incapables d’assumer une direction avaient été remplacés par des chefs jugés plus jeunes et aptes. Parmi eux notons Louis Botha dans l’est du Transvaal, Christiaan De Wet dans l’État libre d’Orange ainsi que Koos De la Rey à l’ouest du Transvaal. Leur objectif était de harceler l’ennemi dans une guerre de guérilla afin de l’amener à la table des négociations.

À l’instar des forces boers de la fin de 1899, l’armée britannique était grandement étirée un peu partout sur le théâtre d’opérations au début de 1901. Cet étirement précaire peut s’expliquer par le fait que les Britanniques devaient assurer l’occupation des villes conquises, garder les mines, les lignes de chemin de fer, les lignes télégraphiques, sans compter qu’il fallait escorter des convois et organiser des groupes de combat pour poursuivre l’ennemi. Les garnisons, les arsenaux et dépôts de ravitaillement étaient donc soumis à de fréquents raids des Boers. De plus, une partie non négligeable du contingent britannique était composée de troupes qui n’avaient que très peu d’expérience du combat et de la vie dans cet environnement hostile.

Un exemple de "blockhouse" que les Britanniques aménagèrent par milliers afin de protéger les voies de communications.

À titre d’exemple, peu de temps après la prise de Bloemfontein par Robert en mars 1900, des Boers dirigés par De Wet avaient attaqué des éléments isolés britanniques, faisant du coup 1,000 prisonniers. Ce type d’incidents se reproduisit sur une base régulière, au grand déplaisir des Britanniques. En clair, les Boers constituaient toujours une menace. Les forces de Louis Botha menaçaient à nouveau le Natal à la fin de 1900 et De Wet avait réussi à pénétrer au Cap au début de l’année suivante. Il est même rapporté que quelques Boers avaient atteint la mer à Lambert’s Bay, au nord de Cape Town (janvier 1901), échangeant quelques tirs avec un navire britannique au large.

En dépit de ces succès, l’analyse de la situation d’ensemble demeure inquiétante pour les Boers. Ceux-ci étaient clairement inférieurs en nombre et les combats qu’ils livraient prenaient la forme de manœuvres d’arrière-gardes en face d’un ennemi qui poursuit, plutôt que de réelles actions offensives. Pour sa part, le maréchal Roberts était d’avis qu’une solution efficace afin de réduire la volonté boer de combattre serait de brûler les fermes, détruire les récoltes, abattre les troupeaux, tout cela pour officiellement empêcher les commandos d’avoir accès à leurs dépôts et abris.

L'artillerie se révèle efficace face à un ennemi fixe et retranché. Dans le contexte d'une guerre généralement mobile comme celle des Boers, son utilisation s'avéra contraignante.

Plus encore, Lord Kitchener n’y alla pas de main morte en établissant ce qui apparaît être des camps de concentration (une série de bâtiments rudimentaires reliés entre eux par du fils de fer barbelés) pour emprisonner des femmes, des enfants et des prisonniers de guerre boers, de même que des populations noires réfugiées. La vie dans les camps était dure, notamment en raison de la malnutrition et de la maladie qui tuèrent un grand nombre de prisonniers laissés à eux-mêmes. On estime à 42,000 le nombre de personnes mortes dans ces camps de concentration.

Les Boers acculés au mur (1902)

Sur le plan tactique, l’année 1901 avait permis aux Britanniques de parfaire leurs méthodes, surtout en ce qui concerne les déficiences observées dans l’art de faire la guerre à cheval. Il ne s’agissait pas ici d’effectuer de classiques charges de cavalerie, mais d’entraîner des hommes à servir d’infanterie montée. Les Britanniques durent également maîtriser les techniques de marche de nuit pour surprendre un adversaire lui-même sournois, profitant ainsi de la levée du jour pour tomber sur un ennemi désorganisé.

L'infanterie montée, une force sur laquelle il fallait compter en Afrique du Sud. Ici des soldats canadiens.

De plus, les Britanniques seraient assistés et guidés sur le territoire par quelque 5,000 Boers, surtout des fermiers pauvres, qui avaient déserté la cause pour des raisons pécuniaires. Au début de 1902, les colonnes britanniques montées balayaient systématiquement tout le territoire. Des trains blindés équipés de canons, de mitrailleuses et de projecteurs pouvaient aussi balayer une certaine zone, en protégeant spécialement les lignes de communication la nuit.

À mesure qu’avançait l’année, les Boers étaient confrontés au choix difficile d’accepter la domination britannique ou de voir leur monde s’effondrer. Il fallait trouver une solution politique pour mettre un terme à une guerre qui dura depuis trop longtemps. Les négociations entre les deux camps ont amené la signature, le 31 mai 1902, d’un accord de paix à Vereeniging (Transvaal). Cet accord amena la mise en place d’une Afrique du Sud fédérée dans laquelle les Boers et les Britanniques exerceraient conjointement le pouvoir (sous-entendu que les Blancs domineraient les populations noires, malgré que ces dernières soient quatre fois plus nombreuses).

Le bilan

Près de 500,000 combattants blancs venant de tous les coins de l’Empire britannique avaient servi sur le théâtre sud-africain. Ils avaient été appuyés par une force non blanche de 100,000 personnes, tout cela pour amener les Boers à devenir sujets britanniques. Cette immense force pour l’époque avait aussi transformé le terrain. Par exemple, environ 8,000 « blockhouses », ces petites places fortes servant à protéger les voies de ravitaillement, avaient été construits et plus de 6,000 kilomètres de fils de fer barbelés parsemaient le paysage.

Le bilan humain était également lourd. Les forces de l’Empire britannique eurent quelque 8,000 soldats tués, tandis que les Boers en comptent 4,000. La maladie s’avéra plus mortelle que les combats à proprement parler, puisque 13,000 soldats britanniques blancs, 15,000 auxiliaires non blancs et 30,000 Boers sont morts, soit par la maladie ou par la malnutrition. Plus de 30,000 fermes boers ont été détruites, tout comme les espoirs des populations non blanches locales qui espéraient des terres et la citoyenneté en échange de leur appui aux Britanniques.

Du strict point de vue militaire, la Seconde Guerre des Boers entraîna d’importantes et nécessaires réformes à travers tout l’Empire britannique. Cette guerre avait aussi renforcé la solidarité impériale, une solidarité qui s’exprima clairement lorsque débuta la Première Guerre mondiale en 1914. Pour les populations locales de l’époque et l’ensemble des Sud-Africains d’aujourd’hui, la guerre de 1899 laisse encore des traces, ne serait-ce qu’en observant les tensions persistantes entre Blancs et Noirs, tensions exacerbées par l’Apartheid qui fut aboli en 1991.

Un camp de concentration en Afrique du Sud. L'aménagement de ces camps souleva l'indignation internationale à l'époque. Cela fit partie de la stratégique britannique de guerre d'usure. La maladie, la malnutrition et la surpopulation furent autant de facteurs qui contribuèrent au taux élevé de mortaité.