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La Légion Étrangère

Des étrangers au service de la France

Legio Patria Nostra

La Légion Étrangère constitue un corps d’élite de l’armée française et figure assurément parmi les meilleures unités militaires dans le monde. En soi, la Légion repose sur un paradoxe fondamental. Elle est un ensemble polyglotte de toutes sortes d’individus. La Légion accueille en ses rangs des hommes de toutes nationalités, des réfugiés, des romantiques, des individus au passé obscur et cela eut pour résultat de bâtir l’une des formations militaires les plus dures de l’Histoire.

Comme bien des unités militaires, la Légion fut levée dans un contexte qui lui est propre, notamment dans le cadre d’importantes réformes dans l’armée française sous la Restauration. Pendant longtemps, dans le but de compléter les effectifs de ses armées, la France avait l’habitude de louer les services de mercenaires suisses qui formaient des régiments qu’elle entretenait. Cependant, les régiments suisses de l’armée française furent dissous en 1830 et les soldats sans emplois allaient grossir les rangs des nombreux réfugiés qui se trouvaient sur le territoire français.

Un besoin réel: une confiance à gagner

Le maréchal Nicolas Soult (1769-1851).

Au même moment, la France entreprenait la conquête de l’Algérie. Cette campagne militaire de l’autre côté de la Méditerranée demandait tous les jours un nombre grandissant de soldats. Le lien était donc évident et le 9 mars 1831, le maréchal Nicolas Soult, le ministre de la Guerre dans le gouvernement du roi Charles X, signa un décret établissant une légion composée d’étrangers sous le nom de Légion Étrangère qui servirait la France outre-mer.

La Légion aurait un effectif initial de sept bataillons d’infanterie recrutés en groupes nationaux homogènes, mais ce schéma fut éventuellement abandonné devant la quasi-impossibilité de respecter ce principe. La Légion fut dès lors envoyée en Algérie, mais la jeune formation n’obtint par la confiance immédiate du haut commandement. On lui assigna d’abord des rôles secondaires dans la lutte que livra la France contre le chef rebelle Abd el-Kader. Plusieurs fois attaquée en 1832 lorsqu’elle tentait de protéger les communications et les dépôts de l’armée coloniale, la Légion avait fini par prouver sa valeur, ou du moins gagner quelque peu la confiance du commandement.

Après d’autres engagements livrés en Algérie, la Légion fut déployée en Espagne. Elle devait venir en aide à la reine Marie-Christine de Bourbon-Siciles lors de la Crise de succession contre les forces carlistes partisanes de son oncle Don Carlos au trône. Mise à rude épreuve lorsqu’elle fut cédée en bloc à l’Espagne (les Légionnaires s’étaient engagés à se battre pour la France), la Légion livra une dure campagne marquée par des atrocités commises de part et d’autre et de nombreux problèmes au niveau de la solde et du ravitaillement.

Un Légionnaire (1832).

En juin 1837, la Légion combattit les forces carlistes à Barbastro, près de la frontière française. Déjà confus, l’engagement prit une tournure encore plus désolante parce que les soldats de diverses nationalités devaient combattre contre leurs compatriotes du camp opposé. La Légion sortit très malmenée de la bataille et son commandant français, le colonel Conrad, fut tué d’une balle en plein front en tentant de rassembler ses hommes dispersés. Les survivants eurent comme récompense la dissolution de leur Légion en 1838.

Je dis « leur » Légion, car en 1835, la France avait commencé à lever une nouvelle Légion pour le service en Algérie. Deux années plus tard, cette formation était engagée à la bataille de Constantine, un épisode important de la guerre d’Algérie. En 1841, cette Légion en Afrique reçut comme renforts les survivants de l’ancienne Légion qui avaient combattu en Espagne. On décida alors de diviser le corps en deux régiments distincts. Par la suite, l’histoire organisationnelle de la Légion Étrangère devint plus complexe. En grossissant, la Légion fut, selon les époques, divisée par régiments, bataillons ou en compagnies qui allaient livrer bataille là où le besoin se faisait sentir.

La Légion: un outil de conquête

En 1843, la Légion installa son dépôt central en Algérie à Sidi-bel-Abbès, au sud d’Oran. Cette sédentarisation d’un corps militaire habitué à faire la guerre partout dans le monde s’inscrivait dans le contexte de la colonisation de l’Afrique du Nord par la France. Les Légionnaires étaient habitués autant à manier le fusil que le pic et la pelle, car ils étaient employés dans d’importants travaux de construction et d’aménagements de toutes sortes.

Sidi-bel-Abbès, la maison-mère de la Légion Étrangère de 1843 à 1962.

D’ailleurs, la qualité de leur travail fut officiellement reconnue en 1849 lorsque la Légion reçut les félicitations du général Aimable Pélissier. Celui-ci avait applaudi le fait qu’à partir d’un vulgaire campement militaire, les Légionnaires avaient transformé Sidi-bel-Abbès en cité florissante, ce qui semblait donner une belle image du modèle de colonialisme à la française. La guerre en Algérie était sur le point de s’achever avec la capitulation d’Abd el-Kader en 1847. Les combats se poursuivirent néanmoins et le 2e Régiment de la Légion prit part à la capture de l’oasis de Zaatcha en 1849.

Peinture de Jean-Adolphe Beaucé illustrant la bataille de Zaatcha (Algérie, automne 1849).

Par la suite, la Légion fut déployée en Crimée en 1854-1855 où elle perdit environ 120 soldats tués, quelque 500 blessés incluant son colonel au cours d’un seul engagement. De retour en Algérie, la Légion arriva à temps pour la bataille d’Icheriden de 1857, où il est rapporté que les Légionnaires avancèrent vers l’ennemi sans même daigner répliquer à son tir. Deux ans plus tard, lors de la campagne dans le nord de l’Italie, la Légion participa à la bataille de Magenta sous les ordres de Mac-Mahon et finit sa campagne à Solferino.

Après l’Italie, la Légion s’attendait à tout moment à être déployée au Mexique, où la France était engagée dans une importante campagne dans la région. Cependant, la Légion ne fut pas immédiatement envoyée en Amérique, si bien que les officiers plus jeunes servant en ses rangs avaient signé une pétition demandant à l’empereur Napoléon III de revoir cette décision. Étonnement, leur geste avait été perçu comme une tentative de mutinerie, si bien que certains des officiers furent sévèrement punis et un nouveau commandant prit la tête du corps avant que la Légion ne reçoive l’ordre de départ.

Peu de temps après son arrivée en théâtre d’opérations en 1863, la 3e compagnie du 1er bataillon de la Légion fut anéantie au cours d’un affrontement resté célèbre, la bataille de Camerone dont le souvenir continue d’alimenter l’esprit de corps légionnaire de nos jours. Au moment où la France décida de retirer son contingent du Mexique en 1867, la Légion avait perdu près de 2,000 soldats tués ou morts de la maladie.

Le « baroud d’honneur » de la Légion à la bataille de Camerone (Mexique, avril 1863).

La prochaine guerre majeure livrée par la France, celle contre la Prusse et les états allemands en 1870-1871, vit un bataillon de la Légion en campagne pour la première fois sur le sol métropolitain. Par la suite, la Légion retourna sur son terrain traditionnel en Afrique du Nord. Elle joua un rôle important dans la conquête du Maroc par le général Lyautey, tout en ayant à contenir des révoltes sporadiques en Algérie. À l’aide de ses fameuses compagnies montées, une sorte de groupe mobile à dos d’âne ou chameaux, la Légion put pénétrer très loin aux confins du Sahara.

Au cœur des grandes batailles de la France

Le Régiment de Marche de la Légion Étrangère (1915-1918). Au centre, le colonel Paul Rollet tient le drapeau régimentaire. Le RMLE figure parmi les unités les plus décorées de l'armée française lors de la guerre de 1914-1918.

Dans le dernier quart du XIXe siècle, la Légion fut déployée pour une série d’expéditions. L’une d’elles vit l’arrivée d’un bataillon au Tonkin (Vietnam) en 1882 afin de combattre des forces ennemies irrégulières nommées Pavillons Noirs, des bandits qui avaient traversé la frontière après leur expulsion de Chine. Une autre expédition en sol africain avait été dirigée au Dahomey (Bénin) en 1892, de même que la Légion avait contribué à la pacification de Madagascar de 1895 à 1905.

Lorsque débuta la Première Guerre mondiale en 1914, la Légion subit une restructuration majeure. Face à l’afflux de volontaires étrangers, il fallait éviter de répéter l’erreur de 1837 en Espagne où des Légionnaires avaient dû combattre des compatriotes. Ce plan ne fut pas un succès et présenta un portrait paradoxal de l’utilisation de la Légion en 1914-1918. Par exemple, les Légionnaires professionnels d’origine allemande devaient rester en Afrique du Nord pour officiellement défendre les colonies françaises. Simultanément, il arrivait que des volontaires issus de pays ennemis de la France s’enrôlent à la Légion et fassent la guerre sur le continent. En dépit de ces contraintes, la Légion se couvrit de gloire, surtout à partir de la fin de 1915 avec la création du célèbre Régiment de Marche de la Légion Étrangère (RMLE, prononcé « Remele »). Ce régiment fut de tous les engagements majeurs livrés sur le front de l’Ouest jusqu’à la fin des hostilités.

Après la guerre, la Légion retourna comme d’habitude en Afrique (qu’elle n’avait jamais vraiment quitté). C’est alors qu’elle vit l’arrivée massive de volontaires dans les années 1920, des hommes provenant pour l’essentiel de l’Allemagne, de la Pologne, de la Russie et de la Géorgie. Les demandes pressantes de constituer des unités de plus en plus mobiles avaient amené la création au sein de la Légion d’un Régiment Étranger de Cavalerie. Dès sa mise sur pied, le régiment vit de l’action en 1921 en Syrie et au Liban. Il y avait également des combats sporadiques au Maroc où la Légion joua un rôle important dans la défaite du chef rebelle rifain Abdelkrim El Khattabi.

Le chef de la rébellion du Rif Abdelkrim El Khattabi qui fut capturé en 1926.

En 1939, la Légion fut, comme en 1914, envahie par des volontaires. Certains de ses régiments avaient combattu en France et en Norvège l’année suivante lors de la campagne désastreuse sur le front Ouest. C’est alors que la Légion se trouva dans une situation plus qu’inconfortable, et ce, tant d’un point de vue militaire que politique. D’une part, les unités de la Légion en France avaient dû se départir de leurs ressortissants allemands. D’autre part, en 1941, il y avait des Légionnaires qui combattaient en Syrie dans les deux camps, certains pour la France Libre, d’autres pour le régime de Vichy. Malgré tout, la contribution de la Légion à l’effort de guerre des Alliés avait pris le dessus. Par exemple, on retient les performances de la fameuse 13e Demi-Brigade. Cette formation créée au début de la guerre s’était fait remarquer à Narvik en 1940, de même qu’au cours d’affrontements subséquents en Abyssinie, en Syrie, en Afrique du Nord, en Italie et lors de l’invasion du sud de la France en août 1944.

Les Légionnaires de la 13e Demi-Brigade à la bataille de Bir-Hakeim (Libye, mai-juin 1942).

Des lendemains incertains

L’après-guerre fut loin d’être une période de repos pour la Légion. Dans le contexte de la décolonisation, les Légionnaires avaient partagé les angoisses d’avoir à abandonner les morceaux d’un empire qu’ils ont largement contribué à forger depuis plus d’un siècle. Les dures années de la guerre en Indochine (1946-1954) avaient coûté 10,000 morts à la Légion. Cinq bataillons de Légionnaires étaient sur le terrain lors de la décisive bataille de Diên Biên Phu en 1954. Conscient de la chute imminente, le colonel André Lalande, qui commandait alors la place forte Isabelle, dirigea les derniers survivants dans un baroud d’honneur, c’est-à-dire un dernier assaut (suicide) vers l’ennemi avec les baïonnettes aux canons. Cela n’était pas sans rappeler l’épisode de la bataille de Camerone au Mexique en avril 1863 où les Légionnaires de l’époque avaient exécuté une dernière charge pour l’honneur, en sachant que tout était perdu.

Des parachutistes de la Légion largués sur Diên Biên Phu (novembre 1953).

Revenus d’Indochine, les Légionnaires survivants durent composer avec une autre réalité difficile, voire accablante. La guerre d’Algérie débutait en 1954 pour s’achever en 1962. Cette guerre avait touché la Légion directement au cœur, en ce sens où certains de ses éléments avaient été impliqués dans un putsch contre le gouvernement français (dans le contexte où de Gaulle envisageait d’accorder à l’Algérie son indépendance). Le 1er Régiment Étranger de Parachutistes fut dissous, car ses officiers étaient directement concernés. Pire encore peut-être, les Légionnaires furent contraints de quitter leur maison-mère de Sidi-bel-Abbès en 1962. À leur départ, ils avaient entamé, non sans un sentiment où se mélangeaient tristesse et ironie, la chanson d’Édith Piaf Non, je ne regrette rien.

La Légion reste

Au lendemain de l’indépendance algérienne, la Légion, qui fut menacée à maintes reprises d’être dissoute, fut transférée en France. Elle établit son dépôt central à Aubagne près de Marseille. Ses divers régiments continuent néanmoins à être postés dans certaines garnisons en dehors de la France, notamment en Guyane française et au Djibouti. Comme en 1831, la Légion continue d’accueillir des volontaires de partout dans le monde et sa réputation fait en sorte que nombre d’officiers français demandent des affectations dans ce corps d’élite. Sans surprise, l’entraînement y est très dur. Pour certains, la Légion n’est pas seulement un régiment. Elle est également un foyer, voire une famille dans laquelle la richesse du passé et des traditions est parvenue à souder solidement sous la symbolique du képi blanc des hommes aux origines éparses.

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Annexe: Le Code d’honneur de la Légion Étrangère

Article 1

Légionnaire, tu es un volontaire servant la France avec honneur et fidélité.

Article 2

Chaque légionnaire est ton frère d’arme quelle que soit sa nationalité, sa race, sa religion. Tu lui manifestes toujours la solidarité étroite qui doit unir les membres d’une même famille.

Article 3

Respectueux des traditions, attaché à tes chefs, la discipline et la camaraderie sont ta force, le courage et la loyauté tes vertus.

Article 4

Fier de ton état de légionnaire, tu le montres dans ta tenue toujours élégante, ton comportement toujours digne mais modeste, ton casernement toujours net.

Article 5

Soldat d’élite, tu t’entraînes avec rigueur, tu entretiens ton arme comme ton bien le plus précieux, tu as le souci constant de ta forme physique.

Article 6

La mission est sacrée, tu l’exécutes jusqu’au bout et si besoin, en opérations, au péril de ta vie.

Article 7

Au combat, tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus, tu n’abandonnes jamais ni tes morts, ni tes blessés, ni tes armes.

La guerre franco-prussienne (1870-1871)

La situation avant la guerre

Officier et soldats de l'armée française (1870).

En 1870-1871, la Prusse et ses alliés allemands ont défait la France dans une guerre qui transforma l’Allemagne, en plus de changer la balance de la puissance en Europe pour les décennies à venir, jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Pour les contemporains, la victoire allemande fut une surprise, surtout si l’on considère la puissance du Second Empire français de Napoléon III. L’armée française avait en effet une réputation impressionnante. Elle avait combattu en Crimée, en Italie, au Mexique et dans le nord de l’Afrique et rien ne laissait entrevoir a priori la possibilité qu’elle subisse une défaite face à l’armée prussienne.

Cependant, les succès militaires récents de l’armée française reposaient sur des bases fragiles. Par exemple, le recrutement dans cette armée reposait sur le principe d’une conscription sélective à long terme. En gros, ce système avait l’avantage de produire une armée capable de mener de courtes expéditions outre-mer, mais il était incapable de générer des effectifs et d’inspirer une fibre patriotique nationale afin qu’une grande armée puisse mener une guerre majeure.

Toujours sur la question du recrutement, à titre de comparaison, la victoire prussienne lors de la Guerre austro-prussienne de 1866 avait montré la supériorité d’un système de recrutement basé sur un service militaire universel à court terme. Malgré les pressions que subissait le gouvernement de Napoléon III, celui-ci était trop faible et n’avait pas l’énergie pour entreprendre une réforme en profondeur du recrutement militaire.

Il y a eu bien entendu la Loi Niel de 1868, qui fut une tentative ratée d’instaurer un service militaire universel dans le but de créer une armée de seconde ligne, la Garde nationale. De plus, les officiers supérieurs de l’armée française ne manquaient ni de courage, ni d’expérience pour implanter des réformes, mais ils attendaient de l’Empereur qu’il inspire une forte direction pour aller de l’avant. La question était essentiellement politique et, sur ce point, Napoléon ne put livrer la marchandise. Au point de vue des équipements, l’armée française disposait d’un bon fusil à chargement par la culasse, le Chassepot, de quelques mitrailleuses de conception primitive, mais son artillerie à chargement par la bouche n’était pas de calibre face à celle des Prussiens à chargement par la culasse.

Napoléon III, empereur des Français (1852-1870).

Pour leur part, les forces de la Confédération de l’Allemagne du Nord ont été à la bataille en 1870 à la suite des premières réformes d’envergure instaurées dans l’armée prussienne. Bien que les armées des états allemands du sud avaient leurs caractéristiques, ce fut la Prusse qui mena le jeu desdites réformes. Cela était particulièrement vrai au sein de l’état-major prussien qui se développait sous la direction de Helmut von Moltke. Par ailleurs, la guerre de 1866 contre l’Autriche avait fait prendre conscience à l’état-major allemand de l’importance du chemin de fer pour le déploiement rapide des troupes. Moltke et ses officiers consacreront beaucoup d’énergies à cette question logistique dans la préparation de la guerre contre la France.

Le début de la guerre: la question de la préparation

Justement, la France avait le problème majeur et classique d’être une puissance en déclin. Le chancelier de Prusse Otto von Bismarck le savait, et il croyait qu’une victoire militaire sur la France aiderait à compléter l’unification de l’Allemagne sous la direction de la Prusse. La guerre a par conséquent éclaté en juillet 1870 à la suite d’une tentative de la France de persuader le roi Guillaume de Prusse de garantir qu’il retire son appui à la candidature d’un prince allemand sur le trône d’Espagne et qu’aucune autre tentative de placer un membre de la famille des Hohenzollern dans ce pays ne soit reconduite. De son côté, Bismarck fit de son mieux, par un jeu diplomatique en coulisse, pour forcer la France à déclarer en premier la guerre à la Prusse, ce que Napoléon fit le 15 juillet, sans avoir l’appui d’aucun allié potentiel, ni même celui de l’Autriche.

Carte des principaux mouvements des armées lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871).

Les deux semaines qui suivirent la déclaration de guerre française virent la mobilisation des armées et leur déploiement à la frontière. En Allemagne, les réservistes se sont présentés aux casernes et joignirent par train l’armée professionnelle à la frontière. Le général Moltke déploya trois armées sur le Rhin, comme on le voit sur la carte. La 1ère Armée était sous le commandement du général Karl Friedrich von Steinmetz sur la Moselle; la 2e, un peu plus puissante, sous les ordres du prince Friedrich-Karl de Prusse sur la Saar; la 3e, qui incluait des contingents du sud de l’Allemagne, sous le commandement du prince héritier Friedrich Wilhelm de Prusse au sud du front vers la frontière suisse.

La mobilisation des forces allemandes s’était opérée en bon ordre et selon des horaires préétablis. Les forces étaient mobilisées puis déployées dans des zones de concentration. Du côté français, on commit l’erreur, sous prétexte de sauver du temps, de combiner la mobilisation et la concentration des forces. Cela engendra une situation chaotique où des réservistes se baladaient carrément d’un régiment à l’autre en cherchant leur unité. Avant même que la bataille ne commence, l’armée française semblait offrir le paysage d’une force en déroute.

Le commandant en chef des armées allemandes, Helmut von Moltke.

La confusion dans la mobilisation et la concentration permit néanmoins à l’armée française d’aligner six corps d’armée à la frontière. Cette armée du Rhin était concentrée en divers points, du sud au nord: 7e Corps à Belfort (Douay); 1er Corps à Strasbourg (Mac-Mahon); 5e Corps entre Sarreguemines et Bitche (Failly). Dans et autour du point stratégique de Metz se trouvaient le 2e Corps (Frossard), le 3e Corps (Bazaine) et le 4e Corps Ladmirault). La Garde impériale, qui était un peu plus petite qu’un corps d’armée, était sous le commandement du général Bourbaki qui arriva bientôt en ligne alors que le 6e Corps de Canrobert se concentrait autour de Châlons.

Les plans initiaux de concentration des forces françaises à Strasbourg, Metz et Châlons ont dû être modifiés afin de permettre à Napoléon, qui était arrivé à Metz le 28 juillet, d’assumer personnellement le commandement d’un quart de million d’hommes dans le but de lancer une offensive générale, une fois la concentration complétée. En face, les Allemands avaient aligné 300,000 hommes qui étaient déjà prêts à la bataille.

La bataille à la frontière (été-automne 1870)

Les premières opérations de la guerre franco-prussienne débutèrent avec deux assauts mineurs de l’armée française. Le 2 août 1870, les Français avaient pris les hauteurs surplombant Saarbrücken et, deux jours plus tard, il y eut un accrochage beaucoup plus sérieux contre les forces de Mac-Mahon à Wissembourg. Deux autres affrontements d’une plus grande ampleur encore eurent lieu le 6 août. Moltke avait anticipé la manœuvre et comptait utiliser sa 2e Armée pour recevoir l’assaut, tandis que ses 1ère et 3e Armées contre-attaqueraient sur les flancs des Français. Cependant, Moltke avait de la difficulté à contrôler le tempérament de l’agressif général Steinmetz de la 1ère Armée qui s’était empêtrée à Spicheren contre les forces de Frossard (2e Corps). Heureusement pour Steinmetz et l’ensemble du front allemand, Frossard fut laissé à lui-même et attaqué sur ses flancs par l’artillerie prussienne, ce qui permit à Moltke de poursuivre sa contre-offensive.

Scène de bataille. L'infanterie française tentant de repousser une charge de la cavalerie prussienne.

Du côté de l’Alsace, là où les troupes du prince héritier de Prusse rencontrèrent celles de Mac-Mahon à Worth, le même scénario se répéta. Les fusils Chassepot de l’infanterie française étaient largement supérieurs aux Dreyse allemands, mais là aussi, l’artillerie de ces derniers tira sur les flancs des Français qui durent reculer. La cavalerie française tenta tant bien que mal de contenir l’avance allemande, mais ses charges sabre au clair n’apportèrent rien au plan tactique. À la tombée de la nuit du 6 août, l’aile sud du front de l’armée française reculait vers Châlons. L’aile nord dut reculer aussi, sous des conditions météorologiques déplorables, dans le but de se regrouper autour de Metz.

Le fusil d'infanterie Chassepot et sa baionnette en dotation dans l'armée française depuis 1866.

Les premières journées d’affrontements de la guerre franco-prussienne avaient en quelque sorte bouleversé, sinon sérieusement remis en question certaines doctrines militaires de part et d’autre. Par exemple, les Allemands avaient vite réalisé que le fusil d’infanterie Dreyse était de loin inférieur au Chassepot français. Par contre, l’artillerie dont il disposait compensait ce premier désavantage et permit d’éviter des désastres. Enfin, le perfectionnement technologique avait accru la puissance de feu des armements et la cavalerie française l’apprit à ses dépens.

Ces premières journées avaient aussi forcé les Français à modifier leur chaîne de commandement. Le 12 août, Bazaine se fit confier la direction des forces rassemblées autour de Metz, bien qu’on peut questionner sa réelle autorité lorsque l’on sait que l’empereur était là aussi au même moment. Metz était un endroit stratégique et les forces françaises dans ce secteur avaient un sérieux problème d’espace qui empêcha l’exécution de manœuvres offensives efficaces. Les troupes étaient à l’étroit et même si l’état-major français avait été d’une efficacité optimale, il aurait été difficile malgré tout de bouger à une vitesse rapide pour corriger la ligne de front.

Bazaine s’en était aperçu et son armée marchait plus lentement que lui et ses adversaires l’avaient envisagé. Le 16 août, le gros des forces françaises se trouvait entre Gravelotte et Mars-la-Tour, à l’ouest de la Moselle. Les Français auraient pu en profiter pour consolider leurs positions derrière la rivière, mais rapidement, un corps de la 2e Armée allemande franchit la Moselle au sud de Metz et prit de flanc l’armée française, ce qui provoqua une bataille majeure. Cette bataille fut livrée à Rezonville et elle aurait pu être une victoire française, si Bazaine avait fait preuve de la même détermination que ses adversaires, mais il préféra plutôt se retirer et s’enfermer dans Metz.

Alors que Bazaine tentait de replier ses forces dans Metz et sur les hauteurs surplombant la Moselle, Moltke s’empressa de garder le contact en ordonna à ses 1ère et 2e Armées de suivre les Français. Ce « contact », il fut brutal, car le 18 août débuta la bataille de Gravelotte / Saint-Privat. L’assaut allemand était agressif et l’infanterie française mena une défense énergique qui parvint à arrêter l’ennemi. Si Bazaine avait contre-attaqué, il aurait pu remporter une victoire considérable, mais en début de soirée, le Corps saxon le débordait par le nord en prenant Saint-Privat, le forçant une fois de plus à se replier dans Metz.

Peinture d'Alphonse Neuville représentant une section d'infanterie française défendant un coin de cimetière lors de la bataille de Gravelotte / Saint-Privait le 18 août 1870.

C’est alors que Moltke prit la décision d’encercler Metz et de faire le siège de la ville, avec des éléments des 1ère et 2e Armées qui seraient commandées par le prince Friedrich-Karl. Le siège de Metz avait aussi permis une réorganisation administrative des forces allemandes en pleine bataille. Moltke confia au prince de Saxe le commandement d’une nouvelle « 4e Armée », l’Armée de la Meuse, afin de continuer la poussée vers l’ouest. Le 23 août, l’avance allemande reprit vers Châlons où se trouvaient les troupes de Mac-Mahon qui comprenaient un total d’environ 100,000 hommes pour la plupart épuisés et démoralisés.

La bataille de Sedan et a chute de l’Empire

Mac-Mahon était lui aussi dans une position difficile. Pour ses ordres d’opérations, il dépendait d’instructions contradictoires qui venaient de Paris, ce qui n’aida en rien à faire la lumière sur le portrait exact de la situation sur le terrain. De plus, l’empereur, qui avait quitté Metz juste avant le blocus allemand, était dans son entourage, sans oublier que la logistique française était largement dépendante du chemin de fer, ce qui laissait peu de place à des alternatives pour assurer le ravitaillement. Ayant finalement reçu l’ordre de venir en aide à Bazaine dans Metz, Mac-Mahon fit mouvement vers le nord-est et, le 1er septembre, fut écrasé par la 3e Armée et l’Armée de la Meuse à Sedan.

Le général Louis Trochu qui prit la tête du Gouvernement de la défense nationale en septembre 1870.

Sedan fut un désastre en tout point. Napoléon fut capturé par les Prussiens et la nouvelle de la défaite française entraîna la chute du gouvernement. À sa place, un Gouvernement de la défense nationale vit le jour, essentiellement composé de politiciens de la gauche modérée. Ce fut le général Louis Trochu, qui avait depuis longtemps prédit la défaite, qui fut président du Conseil et ministre de la Guerre, tandis que Jules Favre prenait les Affaires étrangères et Léon Gambetta l’Intérieur.

C’est Jules Favre qui dut aller à la rencontre de Bismarck dans la localité de Ferrière le 18 septembre 1870, mais les conditions d’armistice imposées par son vis-à-vis allemand étaient très dures. Favre rejeta l’armistice proposé et le nouveau gouvernement en appela la nation aux armes, un peu comme à l’époque des guerres révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle. Cela ne serait pas une mince tâche, d’autant plus que la majorité des membres du nouveau gouvernement n’avaient que peu d’expérience politique et les vieilles divisions réapparurent, sans oublier une certaine apathie dans les régions de France qui n’étaient pas directement menacées par l’invasion ou l’occupation.

Alors que les Allemands s’approchaient de Paris, une délégation française s’établit à Tours pour tenter d’exercer le pouvoir. Dans un épisode demeuré célèbre, Gambetta quitta Paris assiégé en ballon le 7 octobre pour prendre en charge la délégation et donner un autre souffle à ce gouvernement hésitant. Avec l’aide de Charles de Freycinet, un ingénieur qui se transforma subitement en administrateur militaire, Gambetta créa une nouvelle armée du Gouvernement de la défense nationale. Des spécialistes civils de l’administration furent enrôlés, des contrats militaires furent conclus avec les industries françaises et étrangères et la production industrielle augmentée.

Le fait de reconstruire un gouvernement et une armée en si peu de temps et dans des circonstances tragiques était une entreprise titanesque. La nouvelle armée française souffrait de carences de toutes sortes. Il n’y avait pas suffisamment d’officiers et de sous-officiers pour entraîner les hommes, le travail administratif d’état-major était lamentable et la standardisation de l’armement impossible. De plus, pour chaque citoyen français enrôlé, un nombre équivalent resta à la maison et n’a pu venir grossir les effectifs de la nouvelle armée.

Il restait bien quelques forces régulières de l’armée française en ce mois de septembre 1870. Quelques garnisons, unités et individus étaient parvenus à s’échapper à la destruction que subit l’ensemble des armées impériales et une partie de l’Armée du Rhin se trouvait toujours à Metz. En fait, les Français étaient pris dans cette souricière et Bazaine ne parvenait pas à se dégager, quoiqu’il aurait fallu faire preuve d’habiletés militaires et politiques extraordinaires pour briser l’encerclement. Plusieurs tentatives françaises pour sortir de Metz échouèrent et l’armée de Bazaine dut capituler le 29 octobre. Ce point stratégique, de même que celui de Strasbourg, était entre les mains des Allemands à l’automne de 1870.

Une nouvelle phase de la guerre: la résistance intérieure

Le restant de la guerre franco-prussienne offrit un portrait différent du type d’opérations militaires qui y furent menées. Une partie importante des opérations concernaient le siège de Paris et des tentatives françaises par certaines forces en province d’apporter un secours à la capitale ou à tout le moins limiter la pénétration allemande. La proximité de la ville de Paris avait accru l’importance des opérations menées par la nouvelle Armée de la Loire. Cette armée avait été constituée à partir d’éléments récupérés ici et là, dans le contexte de la chute d’Orléans en octobre, par le général Aurelle de Paladines. Le 9 novembre, ce général était parvenu à battre les Bavarois à Coulmiers et à reprendre Orléans.

La fin de l’année 1870 vit une série d’affrontements dans diverses régions de la France, notamment autour de la Loire. De violents combats se déroulèrent à la fin novembre et au début décembre, notamment à Beaune-la-Rolande, Artenay et Loigny, donnant du coup un mince espoir au gouvernement de Gambetta de sauver la situation. Cependant, le portrait d’ensemble pour les forces françaises au tournant de 1870-1871 était sombre. Les armées étaient dispersées, lorsqu’elles n’étaient pas carrément anéanties, et les efforts de certains généraux comme Chanzy et Bourbaki de ramener un peu d’ordre dans ce fouillis s’avérèrent vains.

En clair, chacun semblait mener sa propre bataille, sans qu’une direction d’ensemble puisse coordonner les actions militaires du Gouvernement de la défense nationale. Par exemple, le général Bourbaki s’était replié sur Bourges au début de 1871. De son côté, Gambetta envisageait une série d’opérations dans la vallée de la Saône afin de menacer les communications de l’ennemi. Des groupes isolés offraient quant à eux une résistance à Dijon, mais sans renforts, leurs actions étaient sans lendemain.

Charles de Freycinet, avait proposé de transférer une partie des forces de Bourbaki vers la Saône par trains, puis d’apporter des renforts de Lyon, dans le but de reprendre Dijon et faire ensuite mouvement vers le nord pour couper les communications de l’ennemi. Ce plan avait dû être abandonné en ce début de 1871 face aux conditions météorologiques exécrables, aux problèmes logistiques et à l’absence de commandement unifié. Le 9 janvier, Bourbaki avait battu les troupes du général Werder à Villersexel, mais un autre assaut d’une durée de trois jours contre des positions ennemies bien aménagées à Lisaine avait échoué. Comme ce fut souvent le cas, l’arrivée de renforts allemands, ceux du général Manteuffel, avait scellé le sort des troupes de Bourbaki. Forte de quelque 80,000 survivants, l’armée de Bourbaki fit marche vers la Suisse où les soldats furent désarmés et internés par les autorités du pays.

Quelques mois auparavant, Bourbaki avait réussi à lever l’Armée du Nord, qui avait livré une bataille d’envergure à Villers-Bretonneux, près d’Amiens, le 24 novembre 1870. Le successeur de Bourbaki en Picardie avait été le général Faidherbe, un officier d’expérience qui était conscient de la fragilité de son armée. Le 9 décembre, Faidherbe lance un assaut-surprise sur la forteresse de Ham et deux semaines plus tard, le 23, il était parvenu à tenir son front devant un assaut ennemi vers Amiens. Au début janvier, Faidherbe avait livré une difficile bataille à Bapaume, toujours dans la Somme, avec des moyens très réduits. L’action que livrait Faidherbe dans le nord de la France visait à soulager la pression sur Paris, malgré qu’il ne put empêcher l’inévitable.

Reconstitution d'une unité de fantassins prussiens. Les soldats prussiens de la guerre de 1870-1871 devaient à la fois affronter des forces régulières et irrégulières en France, notamment les fameux franc-tireurs.

La situation à Paris

Paris devenait par conséquent le nouveau pivot de la défense française. Par contre, la position se trouvait fragilisée, dans la mesure où les communications étaient rompues par l’encerclement de la capitale dès le 20 septembre 1870. Pour la défense, la garnison dans Paris comprenait un effectif approximatif de 400,000 hommes de qualité variable qui pouvaient être encadrés par ce qui restait de forces régulières.

Les Allemands hésitaient à donner un assaut direct dans Paris, si bien que ce fut le général Trochu qui dut prendre l’initiative de les repousser. Le 30 septembre, il avait tenté de briser le siège par un assaut limité qui avait été reconduit deux semaines plus tard. Le succès relatif de cette dernière tentative avait amené le fameux « Plan Trochu », soit un assaut à grande échelle du coté ouest de Paris. Un assaut préliminaire le 21 octobre dans cette direction avait apporté quelques gains, et la nouvelle de la victoire du général de Paladines à Coulmiers avait persuadé le gouvernement français de modifier la direction de l’assaut pour tenter d’obtenir un minimum de coordination.

Dirigé de façon énergique par le général Auguste-Alexandre Ducrot, l’assaut à partir de Paris fut reconduit cette fois à l’est, en direction de Champigny et Brie le 30 novembre. Bien que cette sortie fut agressive et qu’elle inquiéta le commandement allemand, aucune percée permettant la rupture du siège ne fut réalisée. Le 21 décembre, c’est le général Trochu qui mena une autre sortie vers Le Bourget qui se transforma en désastre. Le commandement français dans Paris n’avait plus beaucoup d’options pour dégager la capitale qui était littéralement asphyxiée.

Une position de l'artillerie française lors du siège de Paris à l'hiver 1870-1871.

La situation dans Paris était également épineuse pour le commandement allemand à la fin de l’année 1870. À Versailles, où s’était installé le grand quartier général allemand, des frictions évidentes existaient entre le chancelier Bismarck et son général Moltke. Le premier souhaitait que l’on bombarde la capitale et que l’on donne l’assaut. Ce ne fut pas avant le 5 janvier que la Ville Lumière subit des bombardements de l’artillerie allemande, des bombardements qui se concentraient essentiellement sur des cibles militaires comme les forts érigés dans les banlieues, avec un effet certain sur le moral de la population. Celle-ci critiquait ouvertement le gouvernement pour sa soi-disant inaction. En réponse, le général Trochu lança un assaut avec 90,000 hommes contre Buzenval à l’ouest de Paris. Déjà mauvais, les pronostics ont confirmé les appréhensions et la bataille tourna aussi au désastre pour l’armée française. Cela avait convaincu Jules Favre de solliciter un armistice.

Conclusion

Le chancelier allemand Otto von Bismarck.

Les négociations débutèrent le 23 janvier 1871 et l’armistice fut conclu cinq jours plus tard. Ce cessez-le-feu allait donner le temps de préparer de véritables négociations de paix le mois suivant. En gros, la France devait céder à l’Allemagne ses provinces d’Alsace et de Lorraine, bien qu’elle puisse garder Belfort dont la défense réussie de la place forte était hautement symbolique pour les Français. À la perte de territoire, la France devait aussi payer une indemnité de guerre de 5 milliards de francs.

Le Traité de Francfort de 1871 ne garantissait en rien une paix durable. La France ne pourrait jamais oublier la perte de deux provinces et la proclamation de l’Empire allemand à Versailles allait bouleverser la carte géopolitique en Europe. La guerre franco-prussienne qui s’achevait amorçait en retour une dangereuse dynamique dans laquelle les puissances en Europe allaient revoir en profondeur non seulement leurs façons de faire la guerre, mais également les manières de s’y préparer. Plusieurs États adopteront des systèmes de conscription universelle, investiront dans l’amélioration des technologies ainsi que dans la formation et l’entraînement (notamment au niveau des états-majors).

Paradoxalement, la fin de la guerre franco-prussienne avait engendré une longue période de paix relative sur le continent européen. Cette « paix armée » durerait quatre décennies, jusqu’au moment où elle fut brutalement interrompue par le début d’une autre guerre, d’une ampleur encore plus grande, en 1914.

La bataille de France (1940)

Introduction

Dans l’histoire de la guerre, peu de campagnes livrées entre de grandes puissances de force à peu près égales se soldèrent par une victoire écrasante et sans appel d’un camp sur l’autre. L’étude de la campagne de l’Europe de l’Ouest de mai et de juin 1940, en particulier la bataille livrée en France, est intéressante à cet égard.

À peine cinq jours après le déclenchement de la campagne par l’Allemagne le 10 mai, les Pays-Bas déposaient les armes et les forces françaises retranchées derrière la Meuse se désintégraient progressivement. Le premier ministre Paul Reynaud évoquait même la possibilité d’une défaite.

Le déroulement et la durée de cette campagne avaient surpris à peu près tout le monde y compris les Allemands. Si leur plan original d’une offensive à l’Ouest, tel qu’il avait été conçu et reporté à maintes reprises entre octobre 1939 et janvier 1940, avait été mis à exécution, il est fort à parier qu’on se serait ramassé dans une impasse comme en 1914-1918. En effet, d’importants changements au niveau de la réorganisation des armées et de ceux qui allaient les commander eurent cour dans les mois qui précédèrent l’offensive à l’Ouest.

Le doute s’installe

Si on regarde la carte, on note que l’effort principal initial de l’offensive repose sur le Groupe d’Armées B, dont les divisions mécanisées devaient écraser les Pays-Bas et pousser rapidement en direction sud-ouest en Belgique. Ce mouvement en faux, qui rappelle quelque peu le Plan Schlieffen de 1914, serait appuyé au sud par le Groupe d’Armées A, dont les 22 divisions d’infanterie à pied devaient assurer la protection du flanc gauche du groupe B. Malgré l’ambition apparente du mouvement du groupe B, rien n’indique que la manœuvre sera déterminante, bien que j’ai qualifié de « principal » l’effort offensif qui serait mené par cette dernière formation.

Carte des opérations de la bataille de France (1940).

Précisément, les objectifs territoriaux du groupe B se limitaient à la capture des Pays-Bas et de la côte donnant sur la Manche (pour servir de futures bases pour attaquer l’Angleterre), ce qui laisse entendre que rien n’indique, toujours dans les plans militaires, que la France devait être officiellement éliminée. Par conséquent, cela peut en partie expliquer les conditions de paix relativement modérées qui ont été imposées à la France après le cessez-le-feu. Ces conditions avaient permis, pour un certain temps, à la moitié du territoire français d’être gouverné indépendamment à Vichy.

Comme je l’ai dit, le plan d’assaut initialement conçu sous le nom de code Fall Gelb avait des ratés. Les historiens s’entendent généralement pour accorder au Feldmarschall Erich von Manstein, le chef d’état-major du groupe A, le crédit d’avoir identifié les carences de Fall Gelb, tout en proposant une alternative pour sécuriser une victoire décisive. On peut également ajouter que dans les premières semaines de 1940, le haut commandement de l’armée allemande (Oberkommando des Heeres, OKH) et quelques autres généraux exprimaient à leur tour leur insatisfaction face à Fall Gelb. L’objet principal de leurs critiques était l’incertitude quant à l’utilisation des chars d’assaut.

Le Feldmarschall Erich von Manstein, l'un des artisans de la campagne de 1940.

Essentiellement, Manstein proposait de changer le rôle des chars et de transférer le gros des unités (sept des dix divisions de panzers) au Groupe d’Armées A. Ce groupe devait attaquer directement à travers les Ardennes contre ce que l’on croyait être la portion du front français la moins bien défendue, soit la ligne Sedan-Dinant sur la Meuse. La conception audacieuse pour l’époque du nouveau plan présenté par Manstein rencontra une opposition à l’OKH, mais à la mi-février Hitler prit à son tour connaissance du nouveau plan et l’accueillit favorablement. Sans partager entièrement les vues de Manstein, l’essentiel de ses idées figurait dans le nouveau plan, c’est-à-dire un redéploiement de la force blindée pour un assaut concentré dans les Ardennes et non sur les Pays-Bas.

La réévaluation du plan d’assaut au printemps de 1940 n’enleva en rien l’importance initialement accordée au Groupe d’Armées B. Ce groupe aurait l’importante et l’ingrate tâche d’attirer et fixer en Belgique les meilleurs éléments des armées franco-britanniques, puis composer avec la résistance de l’armée belge. Par contre, le rôle consistant à percer le front des Alliés reviendrait au groupe A. Celui-ci devait traverser les Ardennes et la Meuse à cette hauteur. Ensuite, selon les circonstances, le groupe A devait tourner au sud afin de contourner la Ligne Maginot ou faire mouvement au nord, le long de la Somme, pour atteindre la côte de la Manche (qui était un objectif initialement attribué au groupe B).

La supériorité relative des Allemands

La bataille de France débuta le 10 mai 1940. L’Allemagne avait mobilisé 136 divisions et, contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé, le soldat allemand de la campagne de France a généralement combattu à pied. En effet, sur les 136 divisions, seulement 10 étaient blindées (panzers), 7 étaient motorisées, une était de cavalerie et la dernière était aéroportée. De leur côté, les Français et les Britanniques alignaient 104 divisions (94 françaises et 10 britanniques) auxquelles vinrent s’ajouter 22 divisions belges le 10 mai. Les soldats alliés ont aussi fait généralement la guerre à pied. D’après les chiffres, l’armée française disposait de 3 divisions blindées, 3 divisions motorisées (aussi bien équipées que celles des Allemands) et 5 divisions de cavalerie.

Les divisions motorisées et blindées ont joué un rôle essentiel. Par contre, la plupart des divisions allemandes en France en 1940 marchaient.

Sur la question du total comparatif des chars sur le front Ouest, les Français en disposaient d’un plus grand nombre que les Allemands, soit environ 3,200 unités contre 2,500. Quant à la qualité de celles-ci, on peut dire que, généralement, les chars français étaient inférieurs. Malgré un puissant armement et un blindage plus épais, les chars français étaient plus lents et leur rayon d’action plus restreint, ce qui ne constitue nullement un avantage dans une guerre mobile.

En fait, la véritable faiblesse des forces alliées au printemps de 1940 est dans le ciel, bien que la supériorité allemande à ce chapitre ait été fréquemment exagérée. Au début de l’offensive, l’Allemagne aligne quelque 1,000 chasseurs, 250 bombardiers moyens, 1,100 bombardiers plus légers, 340 bombardiers en piqué Stuka et 500 appareils de reconnaissance, pour un total estimé à 3,190 unités. En face, l’armée de l’air française possédait seulement 1,100 appareils modernes parmi lesquels 700 étaient des chasseurs, 140 des bombardiers et un peu moins de 400 avions de reconnaissance de qualité variable. À cela il faut ajouter la contribution britannique consistant en quelque 25 escadrons de chasseurs, de bombardiers et d’appareils de reconnaissance. Une fois de plus, les forces aériennes allemandes étaient mieux organisées pour les tâches anticipées. Par exemple, en dépit de leur lenteur et de leur vulnérabilité, les appareils de bombardements en piqué Stuka, lorsque bien utilisés et escortés, jouèrent un rôle vital dans les premiers jours de l’offensive.

Une bataille perdue dès les premiers jours

Comme l’avait anticipé Manstein, la percée décisive eut lieu sur le front du Groupe d’Armées A. À la fin de la journée du 12 mai, les divisions blindées de tête de l’armée allemande avaient déjà atteint la Meuse en deux points, alors que les Alliés croyaient qu’elles n’atteindraient le fleuve que le 14. La ville de Sedan avait été capturée par des éléments des 1ère et 10e Divisions de Panzers sous le commandement de Heinz Guderian, alors que la 7e Panzer sous Erwin Rommel prenait l’autre point stratégique mentionné en début de texte, soit Dinant. Les prises de Sedan et Dinant étaient typiques de l’esprit offensif agressif inculqué à l’armée allemande, si bien que les troupes n’eurent pour ainsi dire aucun repos.
Dès les premiers jours de l’offensive, les états-majors franco-britanniques étaient débordés et ne savaient plus où donner de la tête.

Malgré ces circonstances dramatiques, l’armée française menait sur son front une lutte acharnée. Ses ingénieurs étaient parvenus à faire rapidement sauter les ponts, et, lorsqu’ils n’étaient pas contournés, de nombreux éléments de l’armée offrirent une résistance acharnée. Cependant, à la fin de la quatrième journée de la campagne, les Allemands avaient établi plusieurs têtes de pont fragiles sur la rive ouest de la Meuse. Ce furent dans ces circonstances particulières que certaines contre-attaques de l’armée française furent neutralisées à Sedan, notamment par la couverture aérienne assurée par les Stukas.

D'hommes à hommes, les soldats de l'armée française de 1940 n'avaient rien à envier à leurs ennemis. Les causes de la défaite sont à chercher ailleurs, notamment dans la doctrine.

Il y avait quand même un espoir pour les Alliés de lancer une contre-offensive qui aurait pu faire la différence, surtout au moment où les Allemands se trouvaient confinés dans des têtes de pont congestionnées par le trafic. Devant l’hésitation des Alliés, les Allemands poursuivirent l’offensive. Comme on le voit sur la carte, ils s’en prirent judicieusement à la jonction de deux armées françaises, les 2e et 9e, qui comprenait des troupes réservistes peu entraînées.

Qui plus est, dans la soirée du 14 mai, le général André Corap, le commandant de la 9e Armée, ordonna par erreur une retraite générale sur une nouvelle position défensive située à 15 kilomètres à l’ouest de sa position initiale. La retraite précipitée de son armée se transforma en déroute, tandis qu’au sud, la 2e Armée du général Charles Huntziger se trouva à son tour dans une situation précaire. Dans la nuit du 14 au 15, certaines têtes de pont allemandes tentèrent avec succès de se dégager, dont celle du général Guderian qui se trouvait à environ 50 kilomètres à l’ouest de la Meuse.

L'ennemi juré des chars d'assaut au sol, le bombardier en piqué allemand JU-87 Stuka.

Il était clair que cinq jours après le début de l’offensive, les Allemands possédaient un avantage décisif. Tous les corps de panzers avaient largement dépassé les têtes de pont de la Meuse et avançaient en trombe vers l’ouest, sans presque rencontrer de résistance sérieuse sur les arrières chaotiques des armées françaises, en particulier ceux de la 9e. En dépit de belles résistances locales comme je l’ai dit, l’armée française était malgré tout débordée par les événements.

Cette stupéfaction semblait aussi partagée à l’état-major allemand. Certains généraux, et Hitler lui-même, semblaient même dépassés par la rapidité de l’avance et s’inquiétaient de l’étirement dangereux de l’avance sur certaines portions du front. Seuls quelques généraux, comme Guderian et Rommel, semblaient en parfait contrôle de leurs moyens. Confiants, les hommes sous leur commandement fonçaient littéralement vers la Manche qui fut atteinte dès le 20 mai.

La fameuse halte devant Dunkerque

Plus le temps avançait, plus l’espoir de voir les forces alliées contre-attaquer s’amenuisait. Le chef d’état-major de l’armée française, le général Maurice Gamelin, prit conscience sur le tard du besoin de retirer ses forces trop avancées en Belgique. La vraie bataille se déroulait au sud dans les Ardennes et les troupes françaises au nord risquaient d’être séparées de celles au sud. Ce ne fut que le 19 mai, jour du remplacement de Gamelin par le général Maxime Weygand, que l’ordre de lancer une contre-offensive conjointe des forces françaises au nord et au sud fut émis. L’idée était de créer un double encerclement des forces mobiles de panzers qui s’étaient dangereusement avancées, se trouvant ainsi coupées du reste de l’infanterie à pied.

Le seul épisode qui inquiéta sérieusement les Allemands fut une contre-offensive menée par l’armée britannique dans la région d’Arras le 21 mai. L’épisode de la bataille d’Arras confirmait ce que certains généraux allemands (Kleist, Kluge et Rundstedt) redoutaient, c’est-à-dire un assaut ennemi contre des forces blindées qui étaient trop exposées. Cela contribua d’ailleurs à la décision d’ordonner aux panzers de faire halte pendant trois jours, du 24 au 27 mai, le temps notamment que l’infanterie puisse suivre. Cette décision eut un impact décisif sur l’incapacité ultérieure des forces allemandes à prendre en souricière les restants de l’armée britannique lors de l’évacuation de Dunkerque.

Cependant, l’arrêt temporaire de l’offensive ordonné le 24 mai reposait sur des raisons opérationnelles et tactiques. La première raison soulevée était le besoin qu’avait la Luftwaffe d’asséner un coup décisif sur les forces alliées désorganisées, sans risquer de frapper ses propres troupes au sol. Ensuite, bien qu’ils soient dans leurs chars, les équipages des blindés étaient épuisés et devaient prendre une petite pause et attendre l’infanterie. Enfin, la pause était nécessaire afin de revoir les rôles qu’occuperaient les Groupes d’Armées A et B dans la poussée finale vers Dunkerque où étaient pris les Alliés.

Le temps était au rendez-vous, puisqu’il semblait à peu près impossible, d’un point de vue logistique croyait-on, que des centaines de milliers de soldats puissent s’échapper de l’immense trappe dans laquelle ils se trouvaient. Le temps que Hitler et ses généraux réalisent leur « erreur », les soldats alliés de la poche de Dunkerque étaient évacués vers l’Angleterre au début juin.

Professionnel et bien entraîné, le Corps expéditionnaire britannique dépêché sur le continent en 1939-1940 ne put, lui non plus, enrayer la force de l'offensive allemande.

Juin 1940: l’armée française se bat seule

Bien que l’évacuation réussie de Dunkerque fut perçue comme un triomphe en Angleterre, la perspective sur le continent était toute autre. C’était loin d’être un échec, au contraire. Cela marquait l’apogée de la bataille de France, l’ultime étape d’une campagne effrénée. Au cours des trois premières semaines, les Allemands avaient fait un million de prisonniers pour des pertes d’à peine 60,000 hommes. Les armées hollandaise et belge étaient détruites, cette dernière ayant déposé les armes à la fin de mai après avoir offert une résistance digne de mention.

Pour leur part, les Français avaient perdu quelque 30 divisions, soit le tiers des forces initialement engagées, en plus de l’entièreté de leur corps blindé. De plus, l’armée britannique avait quitté le continent, ce qui représentait une douzaine de divisions en moins. Sur papier, le général Weygand disposait de 66 divisions en piteux état pour défendre un front improvisé, soit une ligne qui était encore plus étirée que celle établie le long de la Meuse au 10 mai. En fait, un mois plus tard, l’armée française tenait une ligne s’étirant d’Abbeville sur la Somme jusqu’à la Ligne Maginot à l’est.

La seconde phase de l’offensive allemande débuta le 5 juin 1940. Dès lors, face à la situation désespérée de l’armée française, certains cadres en venaient à débattre de l’utilité de poursuivre la lutte. Se battre pour l’honneur au lieu de la victoire était certes une option, et elle cadrait bien avec une certaine tradition militaire, mais l’éventualité d’une capitulation semblait davantage correspondre à la réalité. Seuls certains militaires comme Charles de Gaulle étaient d’avis qu’il fallait poursuivre la lutte, quitte à ce que celle-ci se fasse en dehors de la métropole.

Lors d'une mise en scène bien orchestrée, Hitler avait spécifiquement exigé que l'armistice de juin 1940 soit signé dans le même wagon de train que l'armistice de novembre 1918 qui avait marqué la défaite de l'Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.

Conclusion: Comprendre la défaite

De son côté, le cabinet français avait déjà envisagé la possibilité d’un armistice, indépendamment de l’avis de Londres, et ce, même avant l’époque de l’évacuation de Dunkerque. Le premier ministre Reynaud dut se ranger à l’avis des généraux Weygand et Pétain, qui souhaitaient un cessez-le-feu immédiat pour sauver ce qui restait de l’armée française. La démission de Raynaud au profit de Pétain le 16 juin signifiait la fin des espoirs. La lutte n’allait pas se poursuivre en Bretagne ou en Afrique du Nord. Le 22, la capitulation inconditionnelle de l’armée française devenait réalité à Compiègne.

En dépit de signes évidents d’une chute du morale et d’un défaitisme largement répandu dans la troupe, on peut penser que les raisons plus profondes pouvant expliquer la mauvaise performance de l’armée française en 1940 résident dans une conception stratégique fautive aux plans doctrinal et organisationnel. Contrairement aux Allemands, les Alliés, et en particulier l’armée française, étaient prisonniers d’une chaîne de commandement complexe dans laquelle le rôle d’un chef d’état-major comme Gamelin n’a jamais été clairement établi.

Le général Maurice Gamelin (2e à droite), chef d'état-major des armées françaises en 1940. On a imputé à Gamelin une part de responsabilité dans le désastre de 1940.

Le général Gamelin avait l’habitude de déléguer des pouvoirs considérables à ses adjoints. Le premier d’entre eux était le général Alphonse Georges, qui commandait le front nord-est, puis au général Gaston Billotte, qui coordonnait à un échelon inférieur le groupe des armées française, belge et britannique entre la Manche et la Ligne Maginot. Qui plus est, la chaîne de commandement des Alliés n’était pas adaptée au type de guerre rapide que les Allemands avaient imposé. Dans le contexte d’une guerre aux mouvements plus lents, comme en 1914-1918, les communications des Alliés auraient pu fonctionner et permettre à Gamelin de diriger une bataille qu’il anticipait, soit un affrontement fixe dans les tranchées. Dès le moment où les Allemands avaient franchi la Meuse et imposé leur agenda, la situation était difficilement récupérable.

Le triomphe des armées allemandes ne s’explique pas nécessairement par la supériorité du nombre ou celle des équipements. Il repose davantage sur le parfait contrôle exercé sur les ressources disponibles, et leur exploitation optimale, tout en profitant à chaque moment des erreurs de l’ennemi.

D’un strict point de vue militaire, la bataille de France de 1940 fut une victoire d’un style classique. Se battant avec des forces à peu près égales à son adversaire, le vainqueur avait réalisé un grand fait d’armes stratégique, tout en économisant sur les moyens et sans trop subir de pertes.

Retrouvailles sur fond de guerre

Le conflit de 1914-1918 a permis au Québec de renouer ses liens avec la France, liens que la Conquête avait rompus en 1760.

Par Yvon Larose

Au cours des quatre années qu’a duré la Première Guerre mondiale, quelque 35 000 Canadiens français ont été mobilisés pour combattre en Europe, principalement dans l’infanterie. Avec 1,8 million de citoyens, le Québec comptait alors pour le tiers de la population canadienne. En comparaison, le Canada anglais a mobilisé quelque 650 000 hommes et femmes durant la même période.

Selon Carl Pépin, historien officiel du Royal 22e Régiment et auteur d’une thèse de doctorat en histoire sur les relations entre le Québec et la France durant la Grande Guerre, thèse dont il a fait la soutenance cet été, plusieurs facteurs expliquent la faible participation des Québécois à ce conflit qui a débuté en août 1914 pour prendre fin en novembre 1918. «Le Canadien français moyen savait peu de choses de la France à cette époque, raconte Carl Pépin. Quant aux élites intellectuelles, elles avaient une perception très variable de ce pays. Elles admiraient la France monarchique de l’Ancien Régime qui défendait des valeurs conservatrices. Mais la France républicaine et laïque n’avait pas bonne presse, surtout depuis l’adoption des lois sur la séparation de l’Église et de l’État de 1905.»

Il reste que l’invasion de la France, le sort des réfugiés, la destruction des églises ont ravivé le vieux fond français des Québécois de l’époque. Au début du conflit, répondant à l’appel des autorités politiques, du clergé et d’organisations philanthropiques, la population a fait des dons en argent et en biens pour la France. Par la suite, les usines du Québec ont approvisionné ce pays avec de grandes quantités de munitions, de chaussures et d’équipements divers. Le Canada français a même fourni le personnel soignant et le matériel médical de deux hôpitaux militaires où furent soignés des milliers de blessés français durant le conflit.

Mais la durée de plus en plus longue de la guerre, ainsi que certains événements comme la crise de la conscription de 1917, ont fini par désintéresser les Canadiens français de l’effort de guerre. «Un autre facteur est la manière dont le gouvernement fédéral a conduit la mobilisation au Québec, indique Carl Pépin. Il n’a pas autorisé la création d’un régiment canadien-français, mais de bataillons francophones, dont le 22e.»

Promouvoir la cause
Dans le cours de la guerre, des organisations semi-officielles françaises, comme la Chambre de commerce française de Montréal, ont été mises sur pied au Québec dans le but d’encourager les Canadiens français à participer aux hostilités. Une partie du haut clergé d’ici soutenait officiellement l’effort de guerre et le réveil religieux observable en France faisait partie de son argumentaire. Des intellectuels canadiens-français comme Raoul Dandurand et des journaux comme La Presse ont apporté leur contribution. «Selon les intellectuels francophiles, explique Carl Pépin, le combat mené par la France était celui de la défense de la liberté, de l’humanité. Le devoir du Canada français était de voler au secours de ce pays.»

En 1917, la France a envoyé des missions militaires au Québec. «Le gouvernement français voulait-il faire du recrutement, de la propagande? écrit Carl Pépin. Sans doute essayait-il de mesurer l’intérêt réel des Canadiens français dans le conflit afin, ensuite, de mettre sur pied une politique cohérente.»

Carl Pépin qualifie la Première Guerre mondiale de «période fondamentale de structuration des rapports France-Québec». «Cet événement a ouvert la voie, écrit-il. Mais il faudra attendre les années 1960 pour voir ces relations se développer réellement.»