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Une institution essentielle et problématique : l’importance de l’American Expeditionary Force dans l’élaboration de la politique étrangère des États-Unis pendant la Grande Guerre (1917-1918)

Introduction

Le Sammy.

Lorsque les États-Unis se déclarent en état de guerre avec le Reich allemand, le 6 avril 1917, leur président, Woodrow Wilson, est loin d’en être à sa première intervention militaire outremer.[i] La façon qu’a celui-ci d’appliquer sa politique étrangère ne se solde pas toujours par de retentissants succès, mais elle est révélatrice de sa volonté de recourir régulièrement à la force pour décider des événements.

Dans cet article, nous allons nous interroger sur le principe de l’engagement militaire comme facteur prépondérant de la politique étrangère américaine en 1917-1918. Plus précisément, nous analyserons le cas de l’envoi par l’Administration Wilson d’un corps d’armée expéditionnaire en Europe afin de réaliser l’objectif premier de cette nouvelle politique européenne : la victoire sur l’Allemagne. Mieux connu sous le nom d’American Expeditionary Force (AEF), ce corps constitue l’instrument par lequel Wilson entend défendre une fois de plus les intérêts de son pays, mais cette fois dans le contexte spécifique de la guerre européenne.

En effet, dans quelle mesure l’AEF, en tant qu’institution essentielle et problématique de soutien d’une politique européenne, comme nous le verrons, coopère et répond aux objectifs de Wilson pendant la période de la belligérance (1917-1918)?  Pour E. Coffman et F.S. Calhoun, les historiens « politico-militaires » ont longuement étudié le volet diplomatique de la politique européenne de Wilson, mais auraient quelque peu négligé les moyens concrets de son application.[ii]

Le Président des États-Unis Thomas Woodrow Wilson. De tous les présidents de l’histoire des États-Unis, Wilson semble détienir le record pour le plus grand nombre d’interventions militaires (7). Sous son Administration, les forces américaines sont intervenues au Mexique (1914 et 1916), à Haiti (1915), en République dominicaine (1916), en Europe (1917) puis en Russie et en Sibérie (1918-1920).

Par ailleurs, en guise d’introduction à ce problème, Coffman souligne le manque de coordination entre les autorités politiques et militaires de l’époque : “The foreign policy makers thus would not take into consideration the military aspects of their problems and actions while the military planners had little or no information, much less guidance, from the diplomats and political leaders in planning for potential conflicts”.[iii]

Sans exagérer l’ampleur réelle du problème, on peut néanmoins partir du postulat que les départements américains, qui ne bénéficient pas en 1917 de la longue expérience de leurs équivalents franco-britanniques, ont de véritables difficultés à coordonner leurs actions. C’est pourquoi on peut concevoir que l’évolution et les résultats de la politique européenne des États-Unis, en 1917-1918, sont les tenants et aboutissants d’une situation d’interdépendance entre, d’une part, les ambitions politiques de l’Administration Wilson, et, d’autre part, l’état général de l’armée au fil du conflit.

Beaucoup d’espoir… sur le papier

En ce printemps de 1917, Wilson est amené à expliquer l’importance qu’il accorde à l’usage de la force dans sa politique européenne. Cette « nouvelle diplomatie » du temps de guerre se caractérise par une volonté de coopérer militairement avec les Alliés, tout en préservant l’indépendance d’action politique des États-Unis. En effet, si le but premier est d’abattre le « militarisme allemand », Wilson donne alors son aval pour une entière collaboration interalliée. Paradoxalement, le président s’assure que son pays est entré en guerre pour ses propres raisons et qu’il y participe en tant qu’associé, et non allié.

Le commandant en chef du Corps expéditionnaire américain en Europe, le général John Pershing.

Concrétisée par la force, Wilson souhaite que sa « nouvelle diplomatie » européenne devienne le fondement par lequel l’Amérique sera à la tête d’une coalition dont la finalité est de réaliser une soi-disant « Société des Nations ». En nommant le général John Pershing comme commandant de l’AEF en Europe, Wilson lui confie aussi une autorité extraordinaire qui dépasse la sphère militaire. Lorsque nécessaire, le président lui accorde la responsabilité d’agir au nom du gouvernement américain dans les dossiers de nature politique. En considérant les distances physiques et l’état des communications à l’époque (par câblogramme), cela signifie que Pershing a presque les mains libres pour mener à bien les opérations de l’AEF et atteindre les objectifs fixés par l’embryonnaire diplomatie européenne du président.

D’un côté comme de l’autre de l’océan, on fonde beaucoup d’espoir et on conçoit de grands projets pour l’AEF. Optimistes et réalistes à la fois, les diplomates américains ne peuvent ignorer qu’il faille justement mettre au point cet outil militaire. Le manque cruel de militaires professionnels dans l’armée n’est que le premier d’une longue série de symptômes. Par ailleurs, les soldats américains n’ont pour ainsi dire aucune expérience de la guerre des tranchées. Il n’empêche néanmoins que l’Amérique témoigne d’un désir sincère de faire sentir à ses partenaires qu’ils sont justifiés dans leur enthousiasme de voir l’arrivée massive des fameux Sammies en Europe. Ce sont donc les promesses militaires qui alimentent pour un certain temps le discours de l’appareil diplomatique américain.[iv]

Les pieds sur terre, le général Pershing doit initialement penser aux problèmes stratégiques. Il sait qu’il doit engager son armée future dans une coalition franco-britannique où les partenaires ne collaborent qu’en surface afin de sauver les apparences devant les Américains. Ensuite, des défaites militaires sur divers fronts ne font qu’accroître l’urgence pour l’aide américaine.[v] Pour ce faire, Pershing propose de monter les effectifs de l’AEF à trois millions d’hommes pour 1919.

Croquis d'un soldat et d'un officier américains (France, 1918).

Le projet est difficilement réalisable, car le tonnage maritime disponible est insuffisant pour le transport des troupes. Néanmoins, sur le plan politique, on veut faire circuler ce projet afin de montrer que l’AEF constitue un bassin illimité d’hommes qui se porteront à la rescousse des Alliés. Dans cette optique, on aimerait à Washington que l’AEF puisse y apporter sa contribution en tant qu’organisation unifiée et indivisible. Il n’en va pas ainsi du côté de Londres et de Paris qui désirent amalgamer des troupes américaines dans leurs armées respectives pour, officiellement, les habituer à la guerre des tranchées.

Pershing et Wilson connaissent parfaitement bien les intentions des Alliés. La fragmentation de l’AEF serait une option à considérer afin de faire taire les critiques franco-britanniques qui se plaignent que l’Amérique tarde à s’impliquer. Cependant, l’idée d’éparpiller l’AEF contredit ce principe de base énuméré dès le début de la belligérance, à savoir que l’armée des États-Unis ira combattre en Europe comme un corps unifié.

Par ailleurs, Pershing dit clairement que, même si l’on morcelait son armée, son pays n’a pas les moyens d’intervenir à la vitesse désirée par les Alliés. L’emploi immédiat au front de troupes américaines pourrait, à court terme, stimuler le moral des Alliés. Par contre, les pertes potentiellement surélevées reliées à l’inexpérience et à l’impréparation provoqueront l’effet contraire dont Wilson entendra assurément parler. Déjà embarrassée par la question de l’impréparation, l’Administration Wilson ne pourra probablement pas supporter politiquement une première défaite militaire.

L’AEF prend forme, l’ennemi va attaquer

La création du Conseil Suprême de Guerre (CSG) le 7 novembre 1917 constitue pour les Alliés une tentative afin de mieux coordonner leurs actions, et d’être en mesure d’encaisser le choc des offensives allemandes prévues pour le printemps 1918. La défection russe peut libérer un million de soldats allemands qui seront aussitôt transférés sur le front franco-belge, affichant pour un temps une évidente supériorité numérique sur les Alliés.

Ce qui fait hésiter les États-Unis à accorder leur pleine participation aux travaux du nouveau conseil interallié c’est l’éternelle question de l’amalgamation de leurs troupes. L’Administration pense tirer des bénéfices de la participation américaine au conseil interallié dans l’optique de considérations purement stratégiques face aux prochaines offensives ennemies. Autrement dit, on suppose qu’une armée américaine autonome va tout bonnement prendre sa place aux côtés des armées alliées, sans qu’il soit question de la fragmenter afin de boucher les trous quand les Allemands attaqueront. L’Administration préfère ainsi s’en tenir aux questions militaires.

L'ambassadeur des États-Unis en France, William G. Sharp.

À la suite d’une autre réunion du conseil interallié tenue à Paris en janvier 1918, l’ambassadeur américain dans la Ville Lumière, William Sharp, câble à Washington que la question de l’amalgamation est un objet fréquent de débat. Il fait pression sur l’Administration pour qu’elle envoie immédiatement au CSG un représentant politique accrédité, ce qui lui est refusé.[vi]

À l’instar de plusieurs généraux alliés, Pershing dénonce l’article nº 4 des statuts du CSG (surnommé entre temps le « Soviet ») qui accorde aux politiciens une sorte de veto lorsque ces derniers sont en désaccord avec les plans d’opérations soumis par les militaires compétents. Dans ce contexte, les chefs militaires ont l’impression d’être de simples « conseillers techniques ».

De plus, cette non-ingérence politique dans les affaires du conseil interallié maintient dans son intégralité l’autorité de Pershing comme représentant officiel de son pays en Europe. Ce non catégorique traduit la position commune de Wilson et de Pershing sur le danger de cette main mise du pouvoir politique dans la sphère militaire. Constatant que l’AEF commence à se constituer en France, les dirigeants militaires franco-britanniques multiplient les suggestions d’amalgamation. L’intransigeance de Pershing, même pour les projets les plus minimes d’intégration de troupes, reflète encore cette réalité politique qui veut que les États-Unis fassent partie d’une association et non d’une alliance.

Toujours est-il que les Britanniques, flairant une paix séparée sur le front russe, formulent un projet concret pour amener le plus rapidement possible les Américains en France.[vii] Le 30 janvier 1918, le général anglais Sir William Robertson suggère à Pershing d’envoyer l’équivalent de 150 bataillons d’infanterie (150,000 hommes) basés sur le modèle organisationnel britannique. Exceptionnellement, ceux-ci seraient composés uniquement de fantassins et de mitrailleurs, et ne seraient pas accompagnés des compléments standards tels des unités d’artillerie, de génie, de transport, etc.

Déjà envoyées outre-mer, ces futures formations incomplètes d’infanterie permettraient à tout le moins d’accélérer leur entraînement et, on s’en doute, de les fondre dans les divisions britanniques. Les Britanniques se chargeraient de fournir le transport, de même que le matériel lourd de combats et autres unités auxiliaires qui font d’une division d’infanterie une formation combattante entièrement autonome. Pershing s’y oppose, mais consent de temps à autre à prêter certaines de ses divisions aux Alliés à des fins spécifiques d’entraînement, en échange desquelles il récupère par la suite ses hommes.[viii]

Croquis de mitrailleurs américains utilisant une mitrailleuse française Hotchkiss (1917-1918).

6,000 canons allemands parlent

Le 21 mars 1918 commence la bataille tant redoutée par les Alliés et les Américains. Appuyées par 6,000 canons, quelque 60 divisions allemandes attaquent sur un front large de 60 km, à la jonction des armées franco-britanniques devant Amiens.  Alors qu’on réalise à Washington qu’une paix de compromis n’est pas possible dans ces conditions, des divisions de l’AEF montent en ligne dans des secteurs « calmes » comme en Lorraine, et ce, dans le but de libérer des divisions françaises qui font aussitôt mouvement vers la Picardie.

Les pressions se font fortes sur Pershing pour qu’il fasse intervenir massivement les Américains dans la bagarre. Le 31 mars, Lloyd George et Clemenceau outrepassent Pershing et câblent à Wilson sur l’urgence d’envoyer des troupes malgré les carences quant au niveau d’entraînement. Les dirigeants franco-britanniques ne comprennent pas que, en dépit de la situation précaire sur le front, l’Administration et Pershing s’entendent toujours pour maintenir le statut d’unité de l’AEF.

Pershing ne partage pas les craintes exprimées par les Alliés. Selon lui, un repli du front, si grave soit-il, ne provoque pas une débâcle, tant et aussi longtemps qu’une cohésion est observée entre les divers groupes d’armées. Cela peut être juste, sauf que les Alliés s’en étaient tenus à ses promesses du 21 mars d’envoyer à brève échéance des troupes de l’AEF là où elles seraient le plus utiles.

L'apprentissage de la guerre des gaz fait aussi partie de la réalité des soldats américains en France (septembre 1918).

Cette armée aurait-elle pu sauver les meubles? Peut-être, en supposant que seul l’apport d’une infanterie américaine inexpérimentée, composée de fantassins et de mitrailleurs, constituerait l’unique possibilité d’arrêter les Allemands. Ce fameux et urgent besoin de fantassins et de mitrailleurs se justifie pour deux raisons : l— les fantassins prenaient à l’époque moins de temps à former et à équiper; 2— on peut aisément fournir aux Américains les mitrailleuses manquantes, celles-ci dégagent une puissance de feu considérable, ce dont on avait réellement besoin. À l’instar de bon nombre de généraux alliés, Lloyd George et Clemenceau tentent de convaincre Wilson, à défaut de Pershing, du bien-fondé de l’amalgamation, dont on se convainc plus que jamais de la nécessité.

Au plus fort de la crise militaire, le général américain consentira à prêter quelques divisions, mais pour un temps limité. Une fois les offensives ennemies contenues, Pershing met à nouveau ses bémols sur l’amalgamation. Sa critique se fonde cette fois-ci sur le fait que le maréchal Foch, récemment chargé de coordonner les armées alliées, tarde à reconnaître la réalité de l’AEF comme corps combattant. En juillet, Pershing obtient la confirmation à l’effet que les Allemands sont arrêtés sur la Marne et passent définitivement en mode défensif.

L’urgence levée, il décide alors de ne plus prêter ses soldats afin de remplir les vides des armées franco-britanniques. De plus, le général américain constate que l’unité de commandement autour du leadership de Foch est fragile. Cela le renforce dans son opinion en faveur d’une armée américaine autonome. Dans les faits, les troupes de l’AEF sont présentes derrière le front. Elles sont réparties plus ou moins également dans les armées franco-britanniques à des fins d’entraînement.

Des fantassins américains dans la forêt de l'Argonne (France, 1918).

Les divers programmes et promesses d’envois de troupes de l’AEF dans les contingents alliés ne se sont pas toujours traduits par des expériences concrètes, mais plutôt aléatoires. L’unité d’action de l’AEF est subordonnée à l’urgence de la situation pour la période de mars à juillet 1918. Pershing envoie néanmoins quelques divisions au feu. Les pertes sont considérables, mais l’expérience gagnée y est précieuse. Dans ces circonstances quotidiennes qui mènent les Alliés et les Américains au bord de la défaite, le président Wilson soutient sans relâche son commandant en chef.

Grandeurs et misères d’une victoire

Le 10 août 1918 est une date importante dans l’histoire de l’AEF en France. À partir d’un certain nombre de divisions déjà en ligne, Pershing crée la First U.S. Army, ce qui officialise l’existence même de l’armée américaine comme organisation combattante, au même titre que les armées françaises et britanniques. Des contingents de plus en plus importants débarquent en France, si bien qu’à ce rythme les effectifs de l’armée américaine seront en janvier de 1919 plus nombreux que les armées françaises et britanniques réunies.

Les Alliés craignent, non sans raison, que l’Amérique ne s’accapare la part du lion lors d’une éventuelle conférence de paix. Les Allemands, qui savent à partir du mois d’août que la victoire militaire n’est plus possible, souhaitent au contraire que les événements aillent dans cette direction. Ils reconnaissent en octobre qu’il va dans leurs intérêts de négocier un armistice sur la base des propositions de paix de Wilson. C’est dans ce contexte que Pershing insiste pour que l’AEF devienne le fer de lance de la contre-offensive générale lancée par Foch depuis le 18 juillet. À l’instar de Wilson, Pershing pense aussi à l’après-guerre.

D’autre part, l’Administration a tout intérêt à maintenir en Europe une armée puissante et autonome pour réaliser l’objectif premier de Wilson qui est de vaincre l’Allemagne. Le problème est que l’AEF livre à l’automne 1918 une série d’offensives qui, bien que victorieuses en apparence, démontrent par le nombre anormalement élevé des pertes un manque évident d’expérience qui persiste.

Célèbre cliché de la guerre de 1914-1918 montrant des soldats américains qui opèrent un canon français de 37mm sous le feu ennemi, possiblement lors de la seconde bataille de la Marne (été 1918).

De plus, les chefs militaires américains se plaignent fréquemment du grand nombre de « visiteurs » qui flânent dans leurs états-majors afin d’y trouver des arguments supplémentaires pour discréditer la participation de l’AEF. L’un de ces visiteurs, Clemenceau, digère mal que les pouvoirs politiques et militaires soient encore concentrés dans les mains d’un seul homme. Tout comme Lloyd George, il fait appel à Wilson à maintes reprises pour dénoncer cette situation. Encore une fois, le silence de l’Administration peut être perçu comme un consentement tacite aux manières de faire du général du Missouri.

Dans un autre ordre d’idées, on peut imaginer l’impression créée chez les Alliés par l’arrivée massive des contingents américains. Or, le problème du transport maritime de ces troupes est un objet constant d’angoisse pour l’Administration. En effet, les Américains sont dépendants des Britanniques pour plus de 50 % du tonnage maritime nécessaire au transport des troupes. En août 1918, une fois l’orage allemand passé, les Britanniques font effectivement connaître aux dirigeants de l’AEF leurs intentions de réduire le tonnage mensuel réservé au transport des troupes. Pershing en appelle à Washington pour que Wilson intervienne personnellement dans l’affaire.

Bien loin de la problématique de l'amalgamation, le Roi d'Angleterre George V décore un soldat américain (équipé d'une carabine britannique!).

En effet, l’Administration peut-elle expliquer que des 307,000 soldats expédiés en France en juillet, les effectifs chutent à 188,000 en octobre?[ix] Peut-on parler ici de chantage de la part des Britanniques? Si on répond par l’affirmative, on pourrait aussi blâmer Wilson dont la politique à l’égard des Anglais manquait nettement de fermeté. Ce qui semble étonnant, et même troublant pour l’AEF, c’est que de juillet à octobre, il s’écoule une période d’au moins trois mois avant que quelqu’un à Washington ne tire la sonnette d’alarme. Fort heureusement pour les Alliés et les Américains, l’Allemagne sollicite auprès de Wilson un armistice en octobre 1918.

C’est à ce moment qu’on peut finalement mesurer le poids de l’AEF à l’étape des négociations d’armistice. Celui-ci a un contenu proprement militaire, mais les conséquences seront politiques. Dans cette optique, Wilson ne tient pas à être relégué au second plan par Pershing. Le président veut empêcher l’Allemagne de reprendre les armes, certes, mais sans l’affaiblir au point de permettre à la caste militaire radicale de ce pays de revenir au pouvoir.

C’est là où se trouve le principal désaccord entre lui et Pershing, car ce dernier veut écraser l’appareil militaire allemand. Par contre, fidèle à son habitude, Wilson préfère s’en tenir aux avis de son général pour diriger conjointement avec les Alliés le processus d’émission des conditions d’armistice à partir d’octobre. Le président désapprouve généralement les conditions qui impliquent une intervention directe d’une AEF plus ou moins rodée. Ce que l’on cherche avant tout, c’est d’éviter que les divergences au sein de l’appareil politico-militaire américain ne soient affichées ouvertement.

Or, c’est ce qui arriva le 29 octobre quand Pershing prétend publiquement rejeter en totalité l’« armistice de compromis » des Alliés, armistice pour lequel il a soumis ses recommandations pour sa rédaction quelques jours auparavant! En rendant public le désaccord entre lui et son président, Pershing désavoue en quelque sorte son gouvernement devant les Alliés et le monde.

Conclusion

Que l’on se positionne du côté des Alliés ou de l’Administration, l’AEF fut régulièrement au cœur des litiges. Rappelons simplement les dossiers de l’amalgamation, de la « coopération » interalliée lors des batailles de 1918, de l’imbroglio du transport maritime et, enfin, de l’AEF comme moyen de pression lors des négociations d’armistice.

Ce que l’on retient d’abord, c’est que les machines politique et militaire américaines étaient insuffisamment huilées pour affronter les paramètres d’une crise devenue mondiale par l’intervention de Washington en 1917. Plus inquiétant, l’Administration et les Alliés ont été carrément chanceux de s’en être tirés face aux Allemands, vu l’entêtement de Pershing qui voulait que ses soldats combattent sous leurs drapeaux.

D’un autre côté, Wilson a fait preuve d’une trop grande largesse d’esprit, ou de naïveté, en accordant carte blanche à son général. L’AEF a néanmoins livré la marchandise par sa contribution essentielle à la victoire finale. Toutefois, son inexpérience fit d’elle une mine d’or d’embarras pour l’Administration.  Si la guerre ne s’était poursuivie en 1919, sans doute que le bilan de son action eut été différent, voire meilleur. Mais, pressés d’en finir avec les querelles européennes, le Congrès américain dit non la ratification du traité de Versailles en 1920, dissout l’AEF la même année et signe une paix séparée avec l’Allemagne en 1921.

Des officiers américains levant leur verre pour la caméra (France, 1918).

Notes

i Mexique (1914 et 1916), Haïti (1915) et République dominicaine (1916).

i i Edward M. Coffman, « The American Military and Strategic Policy in World War I » dans Adrian W. Preston et Barry D. Hunt (dir.), War Aims and Strategic Policy in the Great War, 1914-1918, Totowa (NJ), Rowman and Littlefield, 1977, p. 67-84  et Frederick S. Calhoun, Uses of Force and Wilsonian Foreign Policy, Kent (OH), Kent State University Press, 1993. 172 p.

i i i Edward M. Coffman, Ibid., p. 69. Ce n’est qu’en 1938 qu’est créé un « comité de liaison » entre les Secrétariats d’État, de la Guerre et de la Marine.

iv U.S. Department of State, Papers Relating ttto the Foreign Relations of the United States, 1917. Supplement 2. The World War. Volume 1, Washington (D.C.), Government Printing Office, 1932, p. 76-77.

v 1917 : pertes navales dues à la guerre sous-marine, une partie de l’armée française en mutinerie, échec britannique devant Ypres (juillet-nov.), débâcle italienne devant Caporetto (oct.-nov. ), armistice germano-russe (déc.).

vi Ibid. 1918. Supplement 1. The World War. Volume 1, p. 63.

vii La paix est scellée le 3 mars 1918 par la signature du traité de Brest-Litovsk entre les Allemands et les Bolcheviks.

viii John J. Pershing (général), My Experiences in the World War. Volume 1, New York, Frederick A. Stokes Company, 1931, p. 309.

ix Edward B. Parsons, « Why the British Reduced the Flow of American Troops to Europe in August-October 1918 » dans Canadian Journal of History, no. 12 (décembre 1977), p. 173.

La Guerre américano-mexicaine (1846-1848)

La Destinée manifeste

Représentation de soldats américains lors de la guerre contre le Mexique (vers 1846-1848).

La Guerre américano-mexicaine de 1846 à 1848 peut être considérée comme la première guerre à l’échelle internationale menée par les États-Unis dans le contexte de la Destinée manifeste. Défendue par les démocrates-républicains sous la direction du président James Polk, la Destinée manifeste était une idéologie impérialiste disant que la nation américaine avait une « mission divine », c’est-à-dire étendre à l’Ouest la « civilisation » et la « démocratie ».

À cet égard, le président Polk provoqua délibérément un différend frontalier avec le Mexique, dans le but de s’emparer du territoire du Nouveau-Mexique et de la Californie. De plus, le Mexique n’avait jamais accepté l’indépendance du Texas, ni ses prétentions sur les cours d’eau du Rio Nueces et du Rio Grande. Suivant l’annexion du Texas par les États-Unis au début de 1845, une mission d’« observation » de l’armée américaine sous les ordres du général Zachary Taylor quitta la Louisiane pour se rendre sur le Rio Nueces.

Le premier accrochage avec les forces mexicaines eut lieu en mai de l’année suivante, où 3,700 Mexicains attaquèrent la force de Taylor composée de 2,300 soldats. Les Mexicains furent repoussés à Palo Alto puis défaits à Resaca de la Palma, ce qui les forcèrent à se replier derrière le Rio Grande. Par conséquent, le Congrès des États-Unis déclara officiellement la guerre au Mexique le 13 mai 1846.

Carte des opérations de la Guerre américano-mexicaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les intrigues politiques: le rôle d’Antonio Lόpez de Santa Anna

Hormis les incidents mentionnés précédemment, la Guerre américano-mexicaine débuta d’une manière encore plus sombre et dissimulée. En effet, les agents du président Polk encouragèrent le retour au Mexique de l’ancien dictateur en exil Antonio Lόpez de Santa Anna en août 1846. Dans le but probable de rétablir sa réputation, ce dernier consentit à un arrangement avec le gouvernement américain. Les principaux termes stipulaient que les forces américaines iraient occuper les points stratégiques de Saltillo, Tampico et Vera Cruz afin de lui assurer une base pour reprendre le pouvoir, puis Santa Anna vendrait aux États-Unis les territoires qu’ils réclamaient pour la somme de 30 M$.

Antonio Lόpez de Santa Anna.

Parallèlement, devant la faiblesse militaire et l’instabilité politique du Mexique, Santa Anna avait offert ses services « militaires » au président en fonction Gómez Farías afin de repousser l’invasion étrangère. Désespéré, le gouvernement mexicain accepta l’offre de Santa Anna qui, rappelons-le, négociait secrètement avec les États-Unis pour la vente des territoires mentionnés. Évidemment, aux yeux de plusieurs, Santa Anna passa pour un traître à sa patrie, mais celui-ci savait que le Mexique n’avait pas les moyens de garder les territoires convoités par les Américains. Or, une fois arrivé au pouvoir, Santa Anna brisa ses deux engagements (son coup d’État contre Gómez Farías et la guerre contre James Polk) et il dirigea ouvertement la lutte contre les États-Unis.

Le long du Rio Grande

Entre temps, sur le terrain, les territoires du Nouveau-Mexique et de la Californie tombèrent rapidement aux mains des forces américaines commandées par le général Stephen Kearny. Sur ses arrières, une révolte des Indiens Pueblo et de Mexicains non soumis fut écrasée par le général Sterling Price en janvier 1847, tandis que le colonel Alexander Doniphan dirigea ses 700 volontaires du Missouri contre les puissants Navajos. Par la suite, Doniphan marcha vers le Mexique sur un terrain difficile où il finit par vaincre un ennemi mexicain plus nombreux et bien abrité dans la ville de Chihuahua.

Sur le front du Rio Grande, le commandant mexicain local ignora les ordres de retraite vers Saltillo émis par Santa Anna et préféra se retrancher dans Monterrey. C’est alors que le général Taylor prit d’assaut cette ville en septembre 1846, mais il autorisa les défenseurs mexicains à battre en retraite à l’intérieur de leur pays. Ce qui amena Taylor à prendre cette décision reposait sur sa conviction qu’une invasion à partir du nord vers Mexico City n’était pas viable et il préféra repousser l’ennemi derrière ses frontières afin, notamment, de gagner du temps pour refaire ses forces. En effet, l’armée de Taylor était minée par les désertions (tout comme l’armée mexicaine), si bien qu’à elle seule, sa force encaissa la plupart des 9,000 désertions que subit l’armée américaine au cours de la guerre. Taylor perdit aussi autant d’hommes qui refusèrent de se réengager ou qui furent expulsés de l’armée en raison de problèmes d’indiscipline que l’armée peinait à gérer.

Probablement mis au fait des problèmes dans l’armée de Taylor, et aussi en raison que celui-ci s’apprêtait à détacher une partie de sa force pour une expédition maritime contre Vera Cruz, Santa Anna décida de lancer un assaut en février 1847 avec ses 15,000 hommes. À Buena Vista, au sud de Saltillo, la force supérieure en nombre de Santa Anna parvint à faire reculer les quelque 5,000 hommes de Taylor. Plutôt que d’entamer la poursuite, Santa Anna préféra à son tour battre en retraite et le théâtre d’opérations allait se transformer de manière à favoriser des actions de guérilla sans lendemain.

Représentation de la bataille de Monterrey (septembre 1846). Les forces américaines font mouvement vers la cité.

Le débarquement à Vera Cruz

Santa Anna craignait à juste titre une invasion ennemie par la mer, ce qui arriva par la capture initiale de Tampico par la marine américaine, puis le débarquement d’une expédition à Vera Cruz par les forces du général Winfield Scott en mars 1847. Ce port tomba après un bombardement de vingt jours. À Cerro Gordo à la mi-avril, une place forte aménagée par Santa Anna visant à maintenir les Américains dans les basses terres fut prise de flanc avec un minimum de pertes dans les rangs de ces derniers.

Le débarquement de troupes américaines à Vera Cruz (mars 1847).

De Vera Cruz, la force expéditionnaire américaine ne rencontra que peu de résistance organisée entre la plage et Mexico City, la capitale. Le 20 août 1847, les forces de Santa Anna furent défaites lors des batailles de Contreras et Churubusco. Ce dernier affrontement vit une résistance quasi fanatique offerte par des déserteurs d’origine irlandaise qui combattit avec Santa Anna dans le régiment San Patricio (Saint-Patrick). Les dernières résistances mexicaines furent éliminées à Molino del Rey le 8 septembre, de même que le fort de Chapultepec tomba cinq jours plus tard.

Au cours de ces dernières batailles autour de Mexico City, les Américains n’ont jamais aligné plus de 11,000 hommes face aux 30,000 défenseurs mexicains (soldats réguliers et partisans). Ces derniers subirent des pertes avoisinant les 7,000 hommes, sans compter les quelque 3,000 Mexicains qui capitulèrent. Pour leur part, les Américains avaient perdu un peu plus de 3,000 soldats tués, blessés et disparus.

Des soldats américains dans Churubusco (1847).

Le bilan

Le Président des États-Unis de l'époque: James Polk.

En tout, les forces américaines perdirent 5,800 hommes sur les champs de bataille, mais environ 11,500 tombèrent en raison de la maladie, ce qui représentait un peu plus de 20% des effectifs engagés. Néanmoins, les États-Unis remportèrent la guerre contre le Mexique et il est probable que la campagne qui se livra à partir de la plage de Vera Cruz fit la différence. D’ailleurs, les qualités militaires du général Winfield Scott furent louangées. Cependant, le président Polk vit la chose différemment et il dénigra les accomplissements de son général. Il y avait assurément une rivalité entre les deux hommes, si bien que Scott reçut l’ordre de rester au Mexique, alors que le général Taylor fut invité à parader devant le président.

La Guerre américano-mexicaine fut conclue par le traité de Guadalupe Hidalgo signé le 2 février 1848. Les États-Unis obtinrent le plein contrôle de l’actuel Texas et la frontière avec le Mexique fut fixée sur le Rio Grande. De plus, le Mexique dut abandonner ses prétentions sur les actuels États américains de la Californie, du Nevada et de l’Utah, de même que sur de larges parties du Colorado, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et du Wyoming. En échange, le Mexique reçut néanmoins une somme avoisinant les 20M$ pour ces territoires, ce qui représentait moins de la moitié du montant initialement offert par les États-Unis avant le début des hostilités.

Daguerréotype montrant des artilleurs américains dans la région de Buena Vista (nord du Mexique) vers 1847. La Guerre américano-mexicaine figure probablement parmi les premiers conflits à avoir été photographié.

La Guerre de Corée (1950-1953)

Une nation déchirée

Carte des principales opérations de la Guerre de Corée (1950-1953).

En 1945, la colonie japonaise de la péninsule coréenne fut divisée « temporairement » entre l’Union soviétique et les États-Unis le long de la ligne du 38e parallèle de latitude. Cinq ans plus tard, cette division était toujours effective, malgré les tentatives des Nations-Unies de procéder à une réunification.

De son côté, l’URSS de Staline installa un gouvernement satellite en Corée du Nord sous la direction de Kim Il-sung, alors que la Corée du Sud était érigée en République, sous la direction d’une coalition de droite somme toute autocratique qui avait été élue sous la supervision de l’ONU. Son président était Syngman Rhee, un homme qui était perçu comme un patriote. Les dirigeants des deux Corées souhaitent tous deux unir la péninsule par la force des armes. Par contre, ni les Américains, ni les Soviétiques ne désiraient fournir les moyens militaires nécessaires à cette fin. Sans attendre les appuis, les deux camps se livraient déjà à des escarmouches sur le terrain.

Le 9 février 1950, sentant que l’appui américain pour la République sud-coréenne déclinait, Staline consentit à une invasion du sud et le nouveau dirigeant de la Chine, Mao Zedong, y consentit à son tour. Le matériel de guerre qui approvisionnait les forces nord-coréennes (chars, canons et avions) provenait de la Sibérie afin d’être livré à l’Armée populaire de Corée. De plus, Mao avait libéré des rangs de l’armée chinoise des soldats nord-coréens vétérans pour qu’ils puissent retourner dans leur patrie. L’URSS avait aussi prêté à l’Armée populaire le concours d’officiers d’état-major pour aider à la planification opérationnelle.

Le Nord attaque

Prenant tout le monde par surprise, l’offensive nord-coréenne débuta sous les pluies d’été, le 25 juin 1950. C’était un dimanche et nombre de soldats sur les lignes de défense du sud de la péninsule étaient partis en congé pour le weekend, si bien que l’armée sud-coréenne dut battre en retraite avec les forces américaines qui agissaient en soutien. Bien que l’attaque fut immédiatement condamnée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et les états du Commonwealth, suivi d’une majorité d’états membres de l’ONU, ce fut seulement le fait que l’URSS avait boycotté le Conseil de Sécurité qui permit le vote d’une résolution onusienne qui ne condamnait pas spécifiquement l’attaque, mais qui autorisait la formation d’une force multinationale pour combattre cette agression.

L'artillerie de l'Armée populaire nord-coréenne bombarde les positions alliées lors de l'offensive de juin 1950.

Le commandement de la force internationale du théâtre d’opérations asiatique revint au général Douglas MacArthur, qui commandait déjà les forces américaines d’occupation au Japon. Deux divisions d’infanterie américaines furent immédiatement dépêchées en Corée à partir du Japon sous la protection d’une puissante escorte navale et aérienne. Par contre, ces troupes étaient mal équipées et mal entraînées. En clair, ce n’était pas des troupes de combats de première ligne. Elles ne pouvaient se battre à armes égales face aux forces bien équipées et entraînées de l’Armée populaire nord-coréenne.

Le général Douglas MacArthur, le commandant de la force internationale au début du conflit.

Éventuellement, cinq divisions américaines arriveront en renfort avec ces deux premières divisions mentionnées, en plus d’une brigade provenant du Commonwealth. Ces forces allaient former la 8e Armée placée sous les ordres du lieutenant-général Walton H. Walker. Avec ce qui restait de l’armée sud-coréenne, les forces internationales étaient prises dans un périmètre autour de la ville de Pusan, le principal port de mer du sud de la péninsule.

Pendant ce temps, MacArthur tentait de structurer un corps de réserve à partir du Japon consistant en la 1ère Division de Marines et la 7e Division d’infanterie. Il lança ces troupes dans un assaut amphibie contre le port d’Inchon sur la côte ouest de la péninsule, à plus de 300 kilomètres du principal front de bataille de la poche de Pusan (voir la carte). Cette manœuvre stratégique était risquée, mais elle s’avéra un succès.

Le dégagement de Pusan et l’avance alliée vers le nord

À la mi-septembre 1950, les marines avaient pris Inchon et ils furent rejoints par les forces de la 7e Division afin de marcher vers Séoul, la capitale. Ayant anticipé la manœuvre de MacArthur, Mao avait renforcé son 4e Groupe d’armées stationné au nord-est de la Chine. Plus encore, Mao craignait la destruction de l’Armée populaire nord-coréenne et il avait discuté de possibles contre-mesures avec Staline.

Les troupes américaines débarquent dans le port d'Inchon (septembre 1950).

À partir du 22 septembre, la 8e Armée de Walker et les éléments réorganisés de l’armée sud-coréenne commencèrent à pousser afin de briser le périmètre de la poche de Pusan. Fortement ébranlée par des bombardements aériens et les assauts de l’ennemi, l’Armée populaire dut reculer à travers la chaîne de montagnes du centre de la péninsule. Le 27, le 1er Corps d’armée américain fit sa jonction avec la 7e Division près de Séoul. C’est alors que MacArthur demanda à Washington des instructions sur la suite des choses. La question était de savoir si MacArthur devait s’arrêter au 38e parallèle ou poursuivre l’ennemi plus au nord.

Tandis que le Président Harry Truman réfléchissait à cette problématique, le premier ministre chinois Chou Enlai envoya un avertissement à travers la diplomatie indienne que si les forces américaines franchissaient le 38e parallèle, alors la Chine serait forcée d’agir en conséquence. Pour leur part, les Britanniques avaient interprété cette déclaration du gouvernement chinois comme une menace d’intervention militaire, ce qu’il fallait absolument éviter étant donné que Staline, en Europe, pouvait à son tour menacer la paix dans leur perspective.

Les gouvernements américain et britannique, qui étaient en contact constant, ne s’entendaient pas sur la stratégie à adopter. Peut-être que la Chine bluffait et le fait d’arrêter les troupes alliées au 38e parallèle fournirait à Kim du temps et des renforts pour renouer l’offensive. Face aux protestations des états du bloc communiste à l’ONU, où l’URSS avait accepté de retourner, la décision fut prise d’occuper militairement le nord de la Corée comme une étape préliminaire à l’unification du nord et du sud via un supposé processus démocratique d’élections.

Le 38e parallèle constitue toujours la ligne de démarcation de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

L’intervention chinoise

Malheureusement pour les Alliés, la Chine ne bluffait pas. Alors que les forces onusiennes et sud-coréennes faisaient mouvement vers le nord, le général chinois P’eng Te-huai déplaça 130,000 soldats du 4e Groupe d’armées vers la Corée, sous prétexte que ces soldats « volontaires » prêtaient assistance à des « frères ». Staline avait promis d’assurer une couverture aérienne, mais il retint ses avions, croyant que les chasseurs soviétiques n’auraient pu intervenir sur le même prétexte (si un avion soviétique était abattu, il aurait été difficile de justifier la neutralité). Les Chinois étaient choqués de l’attitude des Soviétiques. Face au manque de couverture aérienne, le général Peng dut restreindre le mouvement de ses troupes à la nuit, ce qui d’une certaine façon avantagea initialement les Chinois.

Ces troupes bien entraînées et expérimentées traversèrent la rivière Yalu dans le nord-ouest de la Corée le 26 octobre 1950, sans que l’aviation onusienne ait pu les repérer. Les Chinois étaient sur le point d’encercler les éléments d’avant-garde alliés qui s’approchaient. Combattant habituellement de nuit, parfois même en plein tempête de neige, l’infanterie légère de Peng avançait furieusement, changeant fréquemment l’axe de l’avance. Jusqu’au 6 novembre, la progression de l’infanterie chinoise vers le sud était à ce point inquiétante pour les forces onusiennes, qu’à nouveau la capitale sud-coréenne de Séoul se trouvait menacée.

Des fantassins chinois font mouvement vers le front.

Les gouvernements de l’alliance des Nations-Unies étaient stupéfaits par cette série de revers survenue si tôt après avoir vaincu l’Armée populaire nord-coréenne. Dans le but de stabiliser le front, une trêve fut suggérée comme une étape préliminaire afin d’en venir éventuellement à un véritable cessez-le-feu. Il était également question de créer une zone tampon entre les deux Corées au tournant de 1950-1951.

Tout cela ne signifiait rien pour les Chinois, qui se doutaient fortement que les Alliés allaient reprendre l’offensive sitôt qu’ils auraient repris leur souffle. C’est le général MacArthur qui insista pour que les troupes alliées reprennent l’offensive aussitôt que le 24 novembre, après avoir reçu des renforts appréciables. La force internationale se composait alors de 8 divisions onusiennes et 4 divisions de l’armée sud-coréenne.

Le général P'eng Te-huai, le commandant en chef des forces chinoises en Corée.

En apparence impressionnantes, les forces alliées furent assaillies par 30 divisions de l’armée chinoise. En dépit d’un appui-feu important de l’artillerie et de l’aviation, la 8e Armée et les forces sud-coréennes durent reculer devant les assauts agressifs des forces de Peng d’un bout à l’autre des côtes de la péninsule. Le général Walker décida tout simplement de rompre le contact avec l’ennemi à la fin de 1950. Il replia davantage ses forces vers le sud, abandonnant Séoul au passage. Les troupes alliées reculèrent la ligne de front de 240 kilomètres et se regroupèrent tout juste derrière la rivière du Han, sur les hauteurs. Cette situation n’augurait rien de bon pour le commandement allié, dans la mesure où l’on pouvait craindre à juste titre d’être expulsé de la péninsule coréenne.

Dans le contexte de l’offensive chinoise de la fin de 1950, les forces onusiennes en Corée avaient l’avantage de pouvoir généralement se déplacer en camions, alors que les soldats chinois marchaient. Lorsque ces derniers se rapprochèrent à nouveau des forces alliées en janvier 1951, ils souffrirent de l’exposition prolongée à la température qui pouvait atteindre -20 degrés la nuit. De plus, les forces chinoises manquaient de vêtements chauds et de ravitaillement de toutes sortes.

Le général Peng demanda une pause à Mao, mais celui-ci refusa. Entre temps, la 8e Armée reçut un nouveau commandant, le lieutenant-général Matthew Ridgway, qui remplaça Walker, tué dans un accident. Ridgway envoya immédiatement un message à ses subordonnés à l’effet que la 8e Armée cesserait de reculer et qu’elle tiendrait son front. Les Chinois s’essoufflaient, si bien que les troupes de Ridgway parvinrent à les arrêter, et même à contre-attaquer en certains secteurs. Peng fut par conséquent forcé à son tour de reculer.

Le rétablissement et l’enlisement du front sur le 38e parallèle

À la mi-avril de 1951, Ridgway était parvenu à rétablir la ligne de front sur le 38e parallèle. Ses effectifs étaient également plus nombreux qu’à l’automne précédent. Des bataillons et des brigades provenant de onze nations faisaient partie de la 8e Armée à cette date et, signe encourageant, l’armée sud-coréenne prenait de l’expérience. Les forces alliées étaient à nouveau prêtes à en découdre avec l’ennemi à mesure que l’été approchait.

Représentation artistique d'un soldat britannique en Corée (1950-1953).

Comme de fait, alors que l’hiver s’achevait, Peng préparait une nouvelle offensive vers le sud. Pour ce faire, il avait à sa disposition 40 divisions d’assaut. La marche des Chinois débuta le 21 avril 1951 avec comme objectifs la traversée des rivières Imjin et Kap’yong. Ces secteurs étaient respectivement défendus par des brigades (29e Britannique et 27e Commonwealth).  Ces deux brigades tinrent solidement leur front malgré la férocité des assauts ennemis. Les forces onusiennes durent néanmoins reculer, mais elles le firent à leurs conditions, à leur rythme, dans le but d’amener l’ennemi à s’éloigner de ses lignes de communication et à s’épuiser.

D’ailleurs, les 40 divisions de Peng encaissaient un taux de pertes assez élevé, sans oublier qu’une fois de plus, elles subissaient le feu violent de l’aviation onusienne et qu’elles étaient éloignées de leurs zones de ravitaillement. En clair, l’offensive chinoise d’avril 1951 perdit rapidement son tempo. Ce fut la dernière offensive chinoise au niveau stratégique de la guerre.

Cette guerre de grandes manœuvres qui caractérisa les années 1950 et 1951 fut suivie par des affrontements dans un style de guerre de tranchées. Ce type de combats localisés fut très coûteux pour les belligérants, qui avaient recours à des tactiques copiées sur celles des soldats de la guerre de 1914-1918, mais qui utilisaient un armement datant de la Seconde Guerre mondiale. Au moment où le front se stabilise en une guerre de tranchées vers l’été de 1951, les forces alliées comptent dans leurs rangs 7 divisions américaines, 1 du Commonwealth et 11 de l’armée sud-coréenne. À cela, il faut ajouter les effectifs formant des brigades ou des bataillons de quatorze autres nations de plus petite puissance. Ce front nouvellement stabilisé bougea peu jusqu’à la fin des hostilités.

Des soldats américains dans une tranchée soumise aux tirs des mortiers chinois. La stabilisation du front en Corée vers l'automne de 1951 força les belligérants à s'enterrer, ce qui n'est pas sans rappeler les combats de la guerre de 1914-1918.

Faire la guerre et négocier

La stabilisation du front coïncida également avec l’ouverture de pourparlers entre les commandants en chef. De son côté, Staline se contenta de jouer le jeu de l’attente. Pour sa part, Mao était plus ou moins persuadé que la campagne coréenne ne lui offrirait peut-être pas le triomphe escompté. À l’Ouest, il semblait que l’opinion publique américaine n’appuierait pas des projets d’offensive qui ne promettraient pas une victoire assurée, surtout lorsque l’ouverture de pourparlers signifiait que la paix faisait partie des options. Un cessez-le-feu aurait pu être négocié dès 1951, mais la question du rapatriement des prisonniers restait problématique.

En effet, les Américains et les Britanniques insistaient pour qu’aucun des prisonniers qu’ils avaient faits ne soit retourné contre son gré, une condition qui affectait principalement les détenus chinois et nord-coréens qui étaient bien traités. Les prisonniers des états des Nations-Unies et ceux de l’armée sud-coréenne avaient pour leur part été traités de façon inacceptable, si bien qu’il semblait évident qu’ils voudraient être libérés de leur « plein gré ». Il était par conséquent impossible d’obtenir un échange équilibré de prisonniers.

Un camp de prisonniers en Corée. Rappelons que la question de l'échange de prisonniers pendant la guerre était épineuse. L'objet du contentieux qui avait retardé la signature d'un armistice était la question du rapatriement des prisonniers. Au moins le tiers des prisonniers communistes capturés par les Alliés ne souhaitaient pas être rapratriés, ce qui constitua une sérieuse source d'embarras pour les gouvernements chinois et nord-coréen.

D’ailleurs, la vie dans les divers camps de prisonniers en Corée avait ses particularités. Par exemple, dans les camps du sud, les Chinois qui affichaient leurs préférences pour le régime nationaliste en exil à Taiwan, ou encore les membres de l’Armée populaire nord-coréenne qui affichaient leurs désillusions face au régime de Kim Il-sung, tous ces gens préféraient ne pas retourner dans leur patrie d’origine. À l’inverse, les prisonniers aux fermes convictions communistes se manifestèrent bruyamment dans ces camps, si bien que par moment, les autorités américaines perdaient temporairement le contrôle de la situation. En clair, le régime communiste de Beijing ne pouvait pas accepter qu’il puisse y avoir des Chinois qui préféraient le camp nationaliste. Par conséquent, la possibilité de conclure un armistice s’éloignait progressivement.

Le commandement américain tenta de profiter de l’impasse sur la ligne de front afin de bombarder par la voie des airs les positions ennemies. L’aviation alliée s’en prit régulièrement aux troupes, aux industries et aux voies de communication. Inévitablement, plusieurs civils furent tués au cours de ces raids aériens en 1952 et 1953. Les effets de ces bombardements étaient limités. L’ONU s’était fixé des règles afin de ne pas attaquer des cibles en Chine ou de recourir à la bombe atomique.

Les raisons étaient parfaitement justifiables, car cela aurait été contre-productif d’un point de vue politique et inefficace dans une perspective militaire. Par contre, en Corée du Nord, il semblait que la capacité de survie des gens excédait celle de destruction des bombardiers. Sur mer, les forces navales onusiennes maintinrent à longueur d’année un blocus serré sur les deux côtes de la péninsule. Au final, en dépit de leur supériorité matérielle, les forces de l’ONU ne parvenaient pas à briser les rangs serrés des troupes communistes chinoises et nord-coréennes leur faisant face.

Des soldats canadiens observent les positions ennemies en Corée.

L’armistice

Heureusement pour les belligérants, un facteur commun militait en faveur de la paix: les coûts humains et monétaires très élevés de la guerre. Au moment du décès de Staline en mars 1953, les coûts étaient devenus insupportables dans le camp communiste, en particulier du côté de la Chine qui fournissait le principal effort. À l’Ouest, l’année 1953 vit un changement de garde à Washington avec l’élection du président Dwight Eisenhower, qui était également préoccupé par les coûts montants de la guerre. Le président américain déclara qu’il n’hésiterait pas à reprendre les hostilités advenant que les négociations d’armistice demeurent improductives et le recours éventuel à la bombe atomique faisait toujours partie des options à sa disposition.

Dans ce contexte toujours tendu, les négociations reprirent vie. L’échange de prisonniers blessés et malades en constituait les prémisses. Avec l’adoption d’un système particulier de filtrage dans l’échange de prisonniers, afin d’amenuiser les sensibilités chinoises, le principal obstacle aux négociations d’un armistice avait été levé. En dépit de la libération rapide de prisonniers nord-coréens par les autorités sud-coréennes, et de certaines opérations militaires menées par les communistes afin de sécuriser des portions de terrain stratégiques, un accord put finalement être conclu. Les hostilités en Corée s’étaient officiellement terminées le 27 juillet 1953.

La première opération militaire de l’ONU avait échoué à réunir la nation coréenne, mais elle avait empêché les Sud-Coréens de tomber sous la tyrannie et l’incompétence du régime de Kim Il-sung. De plus, l’impasse militaire en Corée avait démontré les failles dans les habiletés de Mao à mener à terme une campagne militaire qui était censée monter la supériorité de ses forces et de l’idéologie communiste sur ses adversaires. Enfin, la victoire toute relative remportée par les Américains et leurs alliés en Corée encouragea une large partie de l’opinion publique à croire que les États-Unis pouvaient gagner n’importe quelle guerre qu’ils allaient livrer en Asie dans le but d’enrayer la progression du communisme. En ce sens, les fondations de la guerre du Vietnam étaient en train de se couler.

Le mémorial de la Guerre de Corée à Washington.

La bataille de Bull Run (21 juillet 1861)

Introduction

La bataille de Bull Run est le premier engagement majeur livré sur terre au cours de la Guerre civile américaine (1861-1865). Elle se déroula le 21 juillet 1861, près de la localité de Manassas (Virginie) et de la rivière Bull Run. Elle survint quelques mois après le déclenchement des hostilités. La guerre avait en effet débuté en avril par le bombardement du Fort Sumter (Caroline du Sud) par les forces confédérées sécessionnistes.

L’attaque contre le Fort Sumter avait provoqué une vive réaction dans l’opinion publique du Nord. Le Président Abraham Lincoln subissait de fortes pressions pour faire marcher ses armées au sud, directement contre la capitale confédérée de Richmond en Virginie. L’idée était de porter un coup puissant contre cette ville d’importance située non loin de Washington. Il fallait rapidement mettre un terme à la guerre, ou plutôt à cette « rébellion ».

Répondant donc aux pressions de l’opinion publique, ordre fut donné aux forces inexpérimentées de l’Union du brigadier-général Irwin McDowell de faire marche vers Richmond en traversant la rivière Bull Run (voir la carte). En face, des forces confédérées tout aussi inexpérimentées sous les ordres du brigadier-général Pierre Beauregard marchaient vers le nord à la hauteur de la jonction ferroviaire de Manassas. La situation initiale était ambigüe, notamment parce qu’on demandait aux troupes d’exécuter des manœuvres compliquées que seules des forces régulières pouvaient normalement accomplir.

Le Président des États-Unis Abraham Lincoln (1860-1865).

Le brigadier-général McDowell avait été nommé par Lincoln pour prendre le commandement de l’Armée de Virginie. Dès son arrivée en poste, McDowell, un officier de carrière, subissait les pressions des politiciens et du public de Washington qui souhaitaient voir une victoire rapide et décisive contre ce qu’ils considéraient être une simple rébellion.

Le contexte initial

Avec ses soldats volontaires et inexpérimentés à peine enrôlés, McDowell quitta Washington le 16 juillet 1861. Il commandait alors la plus large force militaire jusqu’ici assemblée sur le continent nord-américain. Il disposait en effet d’un contingent d’environ 35,000 hommes, dont 28,000 combattants.

Le brigadier-général Irwin McDowell, le commandant des forces de l'Union à la Première bataille de Bull Run (21 juillet 1861).

Le plan de McDowell consistait à faire marcher ses hommes à l’ouest de Washington en trois colonnes distinctes dans le but de déborder le flanc gauche de l’armée confédérée. Il voulait créer une diversion contre le front sudiste sur la rivière Bull Run avec deux colonnes, tandis que la troisième tournerait la droite confédérée puis ferait mouvement vers le sud pour couper la ligne de chemin de fer entre l’armée confédérée et Richmond, complétant ainsi l’ambitieuse manœuvre d’encerclement. McDowell partait du principe que les Confédérés allaient paniquer et abandonner la jonction ferroviaire de Manassas, puis se replier sur la rivière Rappahannock. Cette position plus au sud constituerait une ligne naturelle de défense pour ceux-ci, tout en les éloignant de Washington, toujours selon McDowell.

L’armée confédérée aux abords du Potomac disposait d’un effectif d’environ 23,000 hommes sous les ordres du brigadier-général Pierre Beauregard. Ce dernier s’était installé à la jonction ferroviaire de Manassas située à peine à 40 kilomètres au sud-ouest de Washington. Le général McDowell avait prévu attaquer les forces de Beauregard numériquement inférieures. Simultanément, les forces de l’Union à l’ouest sous les ordres du major-général Robert Patterson s’occuperaient d’engager les Confédérés sous les ordres du brigadier-général Joseph Johnston qui arrivait de la vallée de la Shenandoah. Le but pour les forces de l’Union était d’empêcher Johnston de prêter main-forte à Beauregard à l’est.

Donc, les hommes de McDowell quittent Washington le 16 juillet et marchent pendant deux jours sous une température humide et suffocante. Ordre est donné de faire une brève halte à Centerville, histoire de se reposer quelque peu et de laisser à McDowell le temps de réfléchir à ce qu’il allait faire. Craignant pour ses arrières, il détacha une force de 5,000 hommes pour protéger ses communications, ce qui ramena ses effectifs combattants à quelque 23,000 hommes, le même nombre que Beauregard.

Pendant ce temps, McDowell cherchait toujours une manière de contourner la gauche des Confédérés, une manœuvre nettement plus compliquée à réaliser que ce qu’il avait anticipé. Le 18 juillet, McDowell détacha une division sous les ordres du brigadier-général Daniel Tyler dans le but de lui faire traverser la rivière Bull Run sur la droite confédérée à Blackburn’s Ford. Les forces de l’Union furent promptement accueillies par des tirs de l’infanterie confédérée de l’autre côté de la rive et reculèrent en désordre, n’ayant pu avancer plus loin au sud pour l’établissement d’une tête de pont.

Le théâtre des opérations en Virginie au début de la Guerre civile américaine (1861).

Ce repli hâtif et désordonné rendit McDowell nerveux. Il tenta plutôt une manœuvre sur la gauche ennemie. Encore une fois, il utiliserait la division de Tyler en la portant sur la gauche confédérée, à l’autre bout du front sur le pont Stone qui enjambait la rivière Bull Run sur la route Warrenton. Simultanément, toujours dans l’optique de déborder la gauche ennemie, il enverrait les divisions des brigadiers-généraux David Hunter et Samuel Heintzelman au nord-ouest sur Sudley Springs Ford. De là, ces deux divisions pourraient prendre les arrières de l’ennemi.

Toujours effectuée par des forces sans expérience, cette nouvelle manœuvre de débordement serait accompagnée de diversions effectuées sur la droite ennemie à Blackburn’s Ford, puis à l’autre bout dans la vallée de la Shenandoah par les forces de Patterson. Bien que le plan de McDowell apparaisse intéressant, voire crédible à première vue, il soulevait certains questionnements à notre avis.

La situation au matin du 21 juillet 1861. On remarque la délicate position des forces confédérées sur Henry House Hill.

Le plan commandait l’exécution simultanée d’attaques et de manœuvres, des attributs qui, comme nous l’avons mentionné, ne constituaient pas un réflexe naturel pour une armée sans expérience. De plus, le succès de la manœuvre le long de la rivière Bull Run dépendait de l’action du général Patterson dans la vallée de la Shenandoah. Or, il s’avéra que Patterson hésita à engager ses forces contre Johnston.

La conséquence fut terrible pour les forces de l’Union. Devant l’hésitation de Patterson, Johnston fit rapidement monter ses hommes à bord de trains à la station de Piedmont et le convoi fut poussé à pleine cadence vers l’est pour rejoindre Beauregard. Les journées des 19 et 20 juillet 1861 virent débarquer l’armée de Johnston derrière la rivière Bull Run. La plupart des forces de Johnston vinrent renforcer la droite confédérée à la hauteur de Blackburn’s Ford. Ce serait le point de départ de l’assaut que projeta Beauregard au nord sur Centerville. Étonnement, si les belligérants de part et d’autre étaient parvenus à exécuter leurs manœuvres de contournement au même moment, cela aurait provoqué une étrange situation où les fronts auraient été inversés. Les forces du nord se seraient ramassées au sud et celles du sud au nord, dans un immense jeu de chat et de souris.

La bataille

Au matin du 21 juillet 1861, McDowell ordonna aux divisions de Hunter et Heintzelman de déplacer leurs 12,000 hommes de Centerville à 2h30, en pleine nuit. Ils devaient marcher en direction du sud-ouest sur la route de Warrenton puis tourner au nord-ouest vers Sudley Springs Ford. Les 8,000 hommes de Tyler allaient quant à eux marcher directement sur le pont Stone.

Ces unités inexpérimentées connurent immédiatement d’importants problèmes logistiques. La division de Tyler était carrément dans le chemin de Hunter et de Heintzelman qui, rappelons-le, avaient pour mission de faire une grande manœuvre de débordement de la gauche confédérée sur l’autre rive de la rivière Bull Run. Qui plus est, les généraux Hunter et Heintzelman s’aperçurent que les voies routières menant à Sudley Springs Ford n’étaient pas adaptées pour le passage de milliers de soldats. Ces voies étaient en fait de simples sentiers créés par la coupe d’arbres. La traversée de Bull Run s’effectua seulement à partir de 9h30, une heure bien tardive à une époque où il était de mise de livrer un assaut en même temps que la levée du soleil.

Pierre Beauregard, l'un des commandants des forces confédérées à Manassas.

À l’autre bout du front, sur la droite confédérée à la hauteur de Blackburn’s Ford, la canonnade avait commencé dès 5h15. L’artillerie fédérale avait en effet tiré quelques coups sur la droite sudiste, touchant même directement le quartier-général de Beauregard alors qu’il prenait son petit déjeuner. Le général sudiste avait compris que, probablement, l’ennemi en face avait anticipé ses plans. Néanmoins, Beauregard maintint son plan initial de faire porter ses forces sur sa droite au nord vers Centerville, dans le but de harceler l’ennemi. Par contre, les mauvaises communications avaient empêché l’exécution de cette dernière manœuvre.

Cette confusion dans la tentative de transmission effective d’ordres clairs avait créé une autre situation où quelques forces sudistes se trouvaient sur la rive nord de la rivière Bull Run, menaçant indirectement le flanc gauche des troupes fédérales qui avançaient vers l’ouest le long de la route Warrenton. Sur cette route, comme prévu malgré les problèmes logistiques, près de 20,000 soldats de l’Union marchaient plein ouest pour prendre à revers la gauche confédérée. Il n’y avait que 1,000 soldats sudistes sous les ordres du colonel Nathan Evans pour leur barrer le chemin. Evans avait envoyé quelques reconnaissances sur le pont Stone, mais les manœuvres désordonnées des troupes de l’Union l’amenèrent à penser que ce n’était qu’au fond une diversion.

Evans  fut finalement informé par l’état-major de Beauregard que le mouvement des forces fédérales sur le pont Stone n’avait rien d’une diversion et que le gros de la force ennemie avait bel et bien l’intention de s’établir à Sudley Springs Ford, menaçant directement toute la gauche de l’armée sudiste.

De leur position à la droite du front sur Signal Hill, l’état-major de Beauregard avait effectivement remarqué les colonnes fédérales sur la route Warrenton qui marchaient vers l’ouest. Beauregard avait immédiatement dépêché un officier pour avertir le colonel Evans à l’aide de drapeaux signalétiques sémaphoriques. Le colonel Evans prit alors 900 de ses hommes situés tout près du pont Stone et les fit se replier au nord-ouest sur Matthews Hill, toujours dans le chemin des colonnes fédérales qui se dirigeaient sur Sudley Springs Ford. La petite force sudiste était sur une position surélevée qui permettait une meilleure observation.

Le colonel Evans ne fut pas laissé à lui-même. Il reçut des renforts de deux brigades d’infanterie, ce qui porta à 3,000 la force initialement composée de 1,000 hommes sur le flanc gauche. Cela était suffisant pour ralentir la première colonne fédérale qui tenta de traverser Bull Run à la hauteur de Henry House Hill, mais insuffisant pour stopper un autre contingent ennemi débouchant du nord à partir de Sudley Springs Ford et menaçant de prendre Evans à revers.

Les Confédérés tentèrent eux de se regrouper sur Henry House Hill pour livrer bataille. Ils souhaitaient à la fois profiter de cette position un peu plus élevée que Matthews Hill et bénéficier d’un soutien d’artillerie dans ce secteur. Le premier accrochage sérieux se déroula donc sur Henry House Hill et tourna à l’avantage des forces de l’Union.

Le général Joseph Johnston qui fit déplacer ses troupes par trains de la vallée de la Shenandoah, à temps pour le début de la bataille de Manassas.

Coincées entre Matthews et Henry House Hill, les forces confédérées décidèrent de s’accrocher sur cette dernière position, sachant que leur artillerie pourrait temporairement gêner l’avance fédérale de chaque côté. Les généraux Beauregard et Johnston arrivèrent alors sur les lieux pour reprendre le contrôle de la situation. Heureusement pour les Confédérés, le général McDowell se montra hésitant et n’osa pas exploiter son avantage, préférant bombarder la colline et manœuvrer.

Sur l’heure du midi, le 21 juillet 1861, des renforts d’infanterie confédérée dirigés notamment par le colonel Thomas « Stonewall » Jackson arrivèrent dans le secteur de Henry House Hill, renforçant davantage le flanc gauche de l’armée qui montrait d’inquiétants signes de faiblesse. Habile commandant (il était soldat et professeur de stratégie et d’histoire militaire avant la guerre), Jackson positionna ses régiments derrière Henry House Hill en contre-flanc, les protégeant ainsi du bombardement ennemi tout en les dissimulant.

La situation sur Henry House Hill semblait désespérée pour les forces confédérées. Le colonel Stonewall Jackson conseilla aux officiers sur le terrain de faire le maximum pour rallier leurs troupes démoralisées. En clair, ce serait l’heure de la contre-attaque en dépit des mauvais pronostiques. La première attaque des sudistes fut entre autres menée par le 33e Régiment de Virginie, à la plus grande confusion de leurs ennemis, car eux aussi portaient des uniformes bleus, n’ayant pu revêtir l’uniforme gris classique en ce début de conflit. La conséquence première fut que les artilleurs de l’Union n’ouvrirent pas le feu, croyant qu’il s’agissait d’un de leurs régiments.

Voulant tirer profit de ce succès initial, le colonel Jackson ordonna à deux autres régiments de suivre le 33e Virginien, si bien que la position sur Henry House Hill changea plusieurs fois de main au cours de l’après-midi. Les Confédérés étaient finalement parvenus à capturer l’artillerie ennemie à l’ouest de Henry House Hill, ce qui fut un point tournant dans la bataille.

Bien que McDowell ait engagé 15 régiments sur Henry House Hill, deux fois plus que les Confédérés, il ne parvint jamais à les faire combattre simultanément, ayant tout au plus deux ou trois régiments sur la ligne au même moment. Pendant ce temps, Jackson et ses quelques régiments démolis continuaient de pousser vers l’ouest et le nord-ouest. Se promenant à cheval au travers de rangs de chacune de ses unités, le colonel Jackson avait crié aux hommes du 4e Régiment virginien pour leur redonner du courage tout en leur communiquant un enseignement tactique: « Reserve your fire until they come within 50 yards! Then fire and give them the bayonet! And when you charge, yell like furies! »

Les combats sur Henry House Hill cessèrent vers 16h avec les forces confédérées en possession du terrain. C’est à ce moment que McDowell commença à décrocher en un bon ordre relatif vers le nord et le nord-est vers Bull Run. Cependant, l’inexpérience des officiers entraînait une fois de plus de sérieux problèmes au niveau logistique. Un simple incident, la destruction d’un chariot par l’artillerie confédérée, avait créé la panique parmi les forces de McDowell déjà épuisées et démoralisées.

S’ensuit alors une déroute en règle. Les soldats de l’Union prirent leurs jambes à leur coup dans la direction de Centerville, se débarrassant de leurs armes et équipements pour alléger leur course. McDowell ordonna à l’une de ses divisions d’agir comme force d’arrière-garde pour couvrir le repli (ou la déroute) du reste de l’armée, retarder la poursuite ennemie et donner du temps pour rallier les forces en déroute.

Soldat de carrière et professeur à l'Institut militaire de Virginie avant la guerre, la contribution tactique du colonel "Stonewall" Jackson fut décisive à Manassas.

Dans la confusion, des centaines de soldats de l’Union furent capturés. Pour rajouter au côté déjà surréaliste de la scène, des gens de l’élite de Washington (politiciens, gens d’affaires et leurs familles), qui croyaient assurément en une victoire facile des forces gouvernementales contre cette petite rébellion, étaient venus endimanchés pour pique-niquer tout en regardant la bataille. La panique gagna à son tour cette masse de civils qui reflua en même temps que les soldats vers Washington, ajoutant davantage à la confusion et aux problèmes logistiques du moment.

De leur côté, après examen de la situation, les généraux Beauregard et Johnston hésitaient à poursuivre l’ennemi en déroute, et ce, en dépit des pressions exercées par le Président confédéré Jefferson Davis, qui arriva sur le champ de bataille en fin de journée. Les pertes étaient élevées et les troupes épuisées, lui dit-on. Malgré les circonstances désastreuses, quelques unités de l’Union étaient parvenues à effectuer un certain combat d’arrière-garde. Cela sembla suffire à décourager toute tentative de poursuite à mesure que s’achevait la journée.

Les lendemains de Bull Run

La journée du 21 juillet 1861 constituait le premier épisode d’une guerre terrible qui allait diviser les États-Unis pour les quatre prochaines années. Près de 3,000 soldats de l’Union étaient tombés ou portés disparus, alors que les forces sudistes déploraient la perte de près de 2,000 hommes.

Du côté de l’Union, la première question que l’on se posait dans l’immédiat était de savoir si les troupes confédérées allaient avancer vers Washington. La capitale des États-Unis était pour ainsi dire sans défense, une ville ouverte, tant le résultat de cette première défaite avait dépassé toute prévision. Chaque camp finit par réaliser que la guerre serait beaucoup plus longue, brutale et coûteuse que prévu. Le lendemain, 22 juillet, le Président Lincoln avait signé une loi autorisant l’enrôlement pour trois ans de service de 500,000 volontaires.

Reconstitution de la bataille de Bull Run / Manassas. La charge d'un régiment confédéré.

La guerre civile ne faisait que commencer, mais Bull Run était déjà un point tournant. La bataille avait eu l’onde d’un choc dans l’opinion publique du nord, du sud et même à l’étranger. Il fallait vite tirer les leçons de cet engagement. Par ailleurs, le choc de la bataille avait soulevé de nouvelles vagues de patriotisme de part et d’autre de la frontière. À titre d’exemple, les hommes du nord qui s’étaient initialement enrôlés pour une période de 90 jours renouvelèrent leur contrat et des campagnes de recrutement battirent leur plein.

Au sud, la victoire de Manassas était certes une bonne nouvelle, mais on savait que d’autres batailles suivraient, avec encore plus d’hommes qui y trouveraient la mort. De plus, le temps jouait contre les États confédérés, dans la mesure où ceux-ci ne disposaient pas du même potentiel financier et industriel que le Nord pour mener une guerre sur le long terme.

Le général confédéré Pierre Beauregard fut traité comme un véritable héros, malgré que sur un plan purement tactique, le colonel Stonewall Jackson ait fait plus que sa part pour redresser une situation qui semblait désespérée. Au nord, à titre de commandant en chef, McDowell reçut naturellement le premier blâme de la défaite. Il fut remplacé par le major-général George McClellan, qui fut promu commandant en chef de toutes les armées de l’Union. Patterson avait aussi été relevé de son commandement.

Dans la littérature, la bataille porte les appellations de Première bataille de Bull Run ou Première bataille de Manassas. La différence résulte d’une controverse datant de 1861. Les forces de l’Union prirent l’habitude d’identifier les batailles par le nom des cours d’eau et de crêtes qui avaient été des lieux significatifs de leurs engagements. Pour leur part, les Confédérés donnèrent plutôt le nom des localités et des fermes avoisinantes.

Encore de nos jours, les Américains sont libres d’identifier cette bataille comme ils le veulent, signe que l’impact de Bull Run/Manassas dans l’imaginaire collectif de la nation américaine perdure.

Le champ de bataille de Manassas aujourd'hui.

La nature de la puissance américaine

Le sujet de la puissance américaine revêt son importance pour plusieurs raisons. D’abord, les États-Unis sont de loin le pays le plus puissant au monde et non pas seulement du point de vue militaire, mais aussi économique, culturelle, etc. Ensuite, la question des possibilités et des limites de cette puissance doit être soulevée. L’Administration sous G. W. Bush était prête à utiliser la puissance américaine pour effectuer des transformations majeures, comme c’est le cas de l’Irak et du Moyen Orient.

Le cas de l’Irak soulevait la nécessité aussi de séparer les différentes facettes de la puissance américaine.  Les Américains avaient obtenu une victoire militaire écrasante en 2003, mais la victoire politique semble moins certaine aujourd’hui. Du point de vue de la mondialisation, on retient l’idée que les États-Unis et le mode de vie américain sont intimement liés à ce phénomène. Souvent on parle de la mondialisation et de l’américanisation comme si elles étaient plus ou moins la même chose.

Bref, on parle beaucoup de la puissance ou de la surpuissance américaine. Ce concept capture bien l’impression populaire des États-Unis comme une puissance trop forte, soit que l’écart entre les États-Unis et les autres pays est immense et menaçant.

Depuis longtemps, il y a un débat aux États-Unis sur la politique extérieure américaine, à savoir ce qu’elle devrait être. Ce débat est divisé entre les isolationnistes et les internationalistes. En réalité, il n’existe pas vraiment de « formes pures » de ces deux courants, mais ils ont une utilité parce qu’ils nous aident à saisir les traits dominants et surtout les différences dans la structuration de la politique internationale américaine.

On peut voir en surface ces deux types de courants :

1) Les isolationnistes

Ceux qui s’identifient à ce courant veulent se retirer derrière les frontières nationales, de limiter le plus possible l’intervention des États-Unis avec le monde. L’un des éléments de cette idée de la différence américaine est que les États-Unis sont un pays de type différent et qu’il risque la contamination et la corruption s’il intervient en dehors de ses frontières nationales. Cette approche est perceptible à droite comme à la gauche de l’échelle politique américaine. Par exemple, à droite de ce courant, on dit que le reste du monde n’est pas notre responsabilité, alors qu’à gauche, on ne devrait pas nous impliquer pour dire aux autres quoi faire ou ne pas faire.

Dans ce contexte, quelques points sont importants selon les secteurs de l’activité politique analysés. Par exemple, certains isolationnistes disent qu’en matière de politique étrangère on ne peut ou on ne devrait pas dire aux autres ce qu’ils devraient faire. Du côté militaire, les isolationnistes veulent en priorité la protection du territoire américain, et cela peut se traduire par la construction du fameux bouclier antimissile. Au plan économique, il est question de la protection du marché intérieur américain. Par exemple, la question des taxes américaines sur le bois d’œuvre canadien comme une mesure protectionniste.

2) Les internationalistes

Les internationalistes disent que les États-Unis ne peuvent pas se retirer derrière leurs frontières. Les Américains ont des intérêts géopolitiques, économiques, moraux, etc. dans le monde.  Il faut qu’ils jouent un rôle mondial. Mais les internationalistes sont divisés en deux tendances. Il y a les unilatéralistes. Ces gens pensent que les Américains peuvent et doivent agir tout seuls (ex : Irak).  Nous avons la puissance, il faut l’utiliser. La coopération des autres pays n’est que nuisance selon eux. Nous sommes les plus forts, on a raison. Les multilatéralistes, eux, croient que les Américains doivent agir de concert avec les autres. Les États-Unis doivent devenir un bon citoyen global, parce que c’est dans nos intérêts. Il faut agir surtout par le biais des institutions internationales comme les Nations Unies, l’OMC, Kyoto, etc.

Le débat entre isolationniste et internationalistes est très important. C’est un débat ouvert au sein de l’Administration à Washington, tout comme il l’est entre les deux parties politiques principaux, soient les Républicains et les Démocrates. C’est un débat ouvert avec des conséquences potentielles assez importantes.

Aujourd’hui

De nos jours, par exemple, ceux qui se qualifient toujours d’« isolationnistes » aux États-Unis forment un courant très minoritaire (surtout depuis le 11 septembre). Maintenant ce sont les internationalistes qui ont pris le devant. De leur côté, les unilatéralistes disent que les États-Unis sont les plus forts, que les autres pays nous empêchent de faire ce qu’on veut, et donc on doit faire ce qu’on veut.

En partie, il s’agit d’un argument assez égoïste basé sur les intérêts nationaux. Les États-Unis doivent, comme tout pays, poursuivre leurs intérêts (ils sont prioritaires) et parce que nous sommes si forts on a une bonne chance de réussir. Et l’argument des unilatéralistes fait en partie appel à une forme d’idéalisme. On sait ce qui est mieux, soit nos valeurs, notre conception de la société, notre régime politique (la démocratie), nos politiques économiques. Bref, il faut qu’on les impose non seulement pour notre bien-être, mais aussi pour celui des autres. Ce qui est bon pour les États-Unis est aussi bon pour le monde.

En réalité, l’argumentaire des unilatéralistes vient surtout de la frustration engendrée de par les rapports avec les autres et surtout avec les Européens sous les années Clinton. Lors d’échecs aussi retentissants comme les crises en ex-Yougoslavie et en Somalie, les Américains étaient convaincus que leur vision était la meilleure.

Et le troisième groupe qui tente d’influencer la politique de Washington actuellement est celui des multilatéralistes. Ils disent qu’il faut que les États-Unis coopèrent avec les autres et exercer une influence auprès des institutions qui existent, en plus de créer de nouvelles institutions pour promouvoir leurs intérêts. Deux principes ou suppositions sous-tendent l’argumentaire de ce groupe. D’abord, les intérêts des Américains sont les mêmes que ceux des autres. Il ne s’agit pas d’imposer ses vues, mais de rechercher la coopération. Ensuite, les problèmes et les défis ne peuvent qu’être résolus que par une coopération internationale.

Certes, les États-Unis peuvent (ou pourraient) être multilatéralistes, mais l’élément profond demeure la souveraineté. Autrement dit, on a l’idée que chaque État est complètement indépendant, souverain, et qu’il peut appliquer la politique qu’il décide. C’est bien souvent la question de la préemption et non la prévention qui décide. Mais derrière ce débat sur la politique internationale américaine, on trouve un autre débat ou d’autres questions qui portent sur la puissance américaine.

Rappelons d’abord deux pôles propres à la soi-disant puissance américaine. Le premier pôle est celui que les États-Unis sont tout-puissants. Le second pôle est que les États-Unis sont beaucoup plus faibles que l’on dit. Bref, les États-Unis ne sont pas tout puissants. Il existe de vraies limites sur leur pouvoir, surtout depuis le 11 septembre. Les États-Unis ne sont pas tout puissants. Ils ne peuvent pas tout faire et ils ne peuvent pas imposer leurs vues sur tout le monde, tout le temps.

Mais, un important bémol est à soulever: le cas de l’invasion de l’Irak. Les Américains seuls ont décidé presque tout seuls d’aller en guerre dans une région lointaine. Dans ce cas-ci, personne ne pouvait les empêcher et aucun autre pays ne put le faire. Deuxièmement, il faut faire attention avec les avis des experts (ou des journalistes) qui voient régulièrement les États-Unis comme un État tout puissant et idéalisé (en bien comme en mal). On compare souvent cet idéal avec la réalité et, devant un échec comme l’Irak, on a tendance à conclure que les États-Unis ne sont pas tout puissants.

Ils ont peut-être raison, mais la question est peut-être mal posée.  Ce qui est frappant c’est la puissance des États-Unis, la puissance surtout relative face aux autres pays pris un par un. Les États-Unis ont bel et bien les moyens d’imposer leurs vues, s’ils savent protéger leurs arrières bien sûr. C’est dans ce contexte, on peut établir deux types de puissances, soit la puissance dure, et la puissance molle.

La puissance dure (Hard Power)

Le premier aspect de la « hard power » est le volet militaire. On s’en doute, les dépenses militaires américaines sont énormes. À eux seuls, les Américains contribuent pour 40% des dépenses militaires mondiales. Cela représente un fardeau énorme, et malgré les hausses de dépenses, elles représentent moins en termes du PIB.

Les dépenses militaires pendant la Guerre froide représentaient 9% du PIB, 6% dans les années 1980 sous Reagan et maintenant autour de 4%. Tout cela reflète la puissance économique des États-Unis. Par comparaison, les taux sont pour l’Arabie Saoudite de 15%, pour Israël de 9% et pour la Chine de 4%.

Cependant, l’armée américaine est impressionnante. Les forces nucléaires sont imposantes et les États-Unis sont aussi le seul pays qui peut projeter de la force militaire partout sur la planète ou presque. Ils sont aidés en cela par l’existence de 725 installations militaires à l’étranger. Au moins 250,000 troupes servent en dehors du territoire américain (sur 1.4 million dans les forces armées régulières). La concentration des forces au Proche Orient est une preuve de ce déploiement en force. Pour leur part, les Européens parlent de créer une véritable force d’action rapide, mais loin de là et ça sera surtout une façon de mobiliser des forces pour le maintien de la paix.  L’Angleterre demeure une exception partielle, mais quand même assez limitée.

Les implications de ces indications sont que la force militaire américaine est importante pour des guerres comme l’Irak, mais aussi pour la stabilité régionale (surtout en Asie, mais aussi en Europe). Donc cela donne aux États-Unis un avantage, des possibilités et aussi des responsabilités.

Par contre, cette puissance militaire pose des problèmes aussi. L’utilité de la force militaire est limitée et pas toujours nécessaire (ex : les relations avec le Canada et les pays européens). Le cas de l’Irak montre dans un sens inverse les côtés limités de cette force. D’autres seront tentées de dire que cette prédominance encourage l’unilatéralisme américain. Eux seuls ont la force militaire, donc eux seuls décident quand il faut l’utiliser. D’ailleurs, l’avance technologique renforce ce facteur. De plus en plus, il apparaît difficile pour les Américains de mener des guerres avec des alliés potentiels. L’exemple de la guerre en Afghanistan est flagrant. Donc, dans le domaine militaire, il existe un unilatéralisme américain de facto qui n’est pas nécessairement bon.

La puissance économique

En matière économique, la puissance américaine est aussi énorme. Les États-Unis contrôlent autour de 35% de la production globale. Ils ont un marché intérieur énorme. Leur dollar sert de monnaie de réserve et 80% des transactions financières planétaires sont faites en dollars américains.

Tout le monde regarde l’économie américaine et surtout la consommation. Tout cela donne un pouvoir important aux États-Unis. Tout le monde à un intérêt dans la prospérité américaine. C’est pour cela que les Américains peuvent courir des déficits dans leur balance de paiements de 5%, parce que les autres sont prêts à financer ces excès, ne serait-ce que pour avoir accès au marché américain. Cela donne aux États-Unis un rôle majeur dans les institutions internationales. Ils ont un veto au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale et à l’Organisation mondiale du commerce.

Dans une certaine mesure, cela renforce le courant unilatéraliste, parce que les autres pays ont plus besoin des États-Unis que l’inverse. Avec leur marché interne, les États-Unis sont moins dépendants de l’économie globale, notamment sur les exportations par comparaison avec le Japon ou l’Allemagne.

Mais un point est important à noter: les dirigeants américains sont convaincus que la prospérité chez eux dépend des échanges avec le monde, d’où l’importance d’avoir une économie globale, des échanges globaux pour ainsi avoir accès aux divers marchés. Pour assurer un ordre global économique libéral, les États-Unis ont besoin des autres. Ils ont besoin de leur coopération et sont prêts à négocier, ce qui signifie faire des concessions.

À un autre niveau, celui de la pratique, c’est cela qui se passe. Les États-Unis négocient avec les autres pays au sein des institutions internationales (OMC), mais aussi de façon bilatérale. Les États-Unis se trouvent imbriqués dans ses institutions, dans ces négociations, et cela renforce le courant multilatéraliste (ex : question des tarifs sur l’acier, le bois, etc.). Bien sûr, il ne faut pas exagérer. Les Américains négocient durement et leur poids économique leur donne des avantages. En réalité, la puissance économique américaine n’est pas seulement limitée. C’est aussi une forme de puissance qui encourage le multilatéralisme.

Tout cela est renforcé par une mondialisation économique, même si les Américains en général préfèrent des règlements basés sur les marchés, les autres pays sont moins enthousiastes. Et pour assurer cette libéralisation économique, il faut que les Américains prennent en compte les vues des autres. En somme, la « puissance dure » peut exister et l’Irak en est un exemple poussé à l’extrême. De son côté, la puissance économique est davantage utilisée par les États-Unis, mais elle aussi est limitée.

Le multilatéralisme

La tendance multilatéraliste est renforcée par le fait que, de plus en plus, il y a des sujets qui ne peuvent pas être résolues par les États-Unis tout seul. Par exemple, le terrorisme, les problèmes environnementaux, le crime international (les drogues, la prostitution, l’immigration clandestine), le règlement des transactions internationales, des corporations multinationales, etc. Tous ces sujets ont de plus en plus d’importance. Si les États-Unis veulent affronter ces problèmes d’une façon efficace, cela prend la coopération des autres.  Elle est nécessaire.

Donc ces sujets/problèmes encouragent le multilatéralisme par leur nature même, mais c’est peut-être à long terme que l’on verra davantage de résultats positifs. Par contre, il n’est pas évident que les Américains acceptent cette logique, en raison notamment de la nature du processus politique américain, soit son ouverture, sa décentralisation, etc.  En effet, cela rend une politique cohérente presque impossible, car une certaine centralisation est nécessaire.

Il y a par contre des avantages: cela rend impossible l’imposition d’une tyrannie, mais la politique américaine est souvent incohérente. Il y a régulièrement des contradictions entre les buts à long terme et ceux à court terme (à long terme la libéralisation économique; à court terme la protection des industries, etc.). Ensuite, plusieurs intérêts ont comme corollaires que plusieurs politiques sont souvent différentes. Le risque est qu’une politique précise sur un sujet donné soit monopolisée par un groupe organisé qui a des intérêts particuliers (ex : la politique américaine envers le conflit israélo-palestinien.)

Mais il y a aussi la question de volonté.  Autrement dit, est-ce que les Américains acceptent l’idée que les problèmes qui les confrontent nécessitent une approche multilatérale? C’est loin d’être évident.  Par exemple, la question des drogues nécessite une approche globale ou au moins régionale, tout en sachant que les Américains procèdent plus ou moins pays par pays (en plus d’être un problème interne qui les touche beaucoup). Deuxièmement, le problème du terrorisme. Une approche basée sur une coopération internationale entre des polices et des services de renseignements, mais les Américains préfèrent penser en terme de guerre et de mettre l’accent sur les “régimes voyous” ou “terroristes”.

Le danger est que les Américains vont définir ces problèmes d’une façon qui permet une approche plus unilatéraliste, sinon pour dire carrément militaire, ou dans le meilleur des mondes ils vont réagir au cas par cas, sans politique d’ensemble cohérente.

La puissance molle (Soft Power)

Ce terme signifie en quelque sorte le déclin de l’empire américain. Une première facette de la « soft power » des États-Unis est au niveau institutionnel, soit en terme de puissance institutionnelle. La puissance politique des États-Unis, surtout après 1945, a permis à ceux-ci de créer des institutions internationales qui promouvaient leurs intérêts: le FMI, l’OTAN, le GATT, etc.

Cela était important parce que cela permettait aux Américains d’établir, ou au moins d’influencer fortement, l’ordre de jour de la politique internationale. Cette puissance institutionnelle se traduit également dans la force du moteur économique américain. De nos jours, cela continue avec l’OMC, qui tente tant bien que mal d’établir des règlements dans la gérance des transactions internationales.

La seconde facette de la « soft power » américaine est au niveau de la puissance culturelle que ce pays déploie. C’est plus compliqué à définir, mais on parle de l’attrait des États-Unis, du modèle américain, du mode de vie américain qui est diffusé à travers la planète. La prospérité économique, les principes américains de liberté politique, de liberté de pensée, etc. Cela est important, parce que pendant la Guerre froide, cela a rendu l’hégémonie américaine plus acceptable, surtout pour les pays de l’Europe de l’Ouest.

Maintenant c’est un peu la même chose.  Mais cela renforce aussi la puissance des États-Unis en terme de leur puissance internationale, leur capacité d’établir l’ordre du jour international. Beaucoup de gens dans beaucoup de pays regardent les États-Unis avec envie. Ils veulent ce qu’ont les Américains, ils veulent immigrer aux États-Unis. Et cette image (ou ces images) est propagée par les médias, les films, les chansons. Le point essentiel est que le mode de vie américain est un mode de vie des pays développés (bien qu’il puisse y avoir des différences, voire des résistances).

Conclusion

En conclusion, on peut évoquer deux constats. Le premier est que l’on accuse souvent les Américains d’être égoïstes. Mais quel pays ne l’est pas? La vraie question est de savoir dans quelle mesure les intérêts des Américains sont en concordance avec les intérêts des autres?

D’une certaine manière, ils ont beaucoup d’intérêts convergents, au moins en principe: la liberté, la démocratie, etc. Bien sûr, un écart existe entre la théorie et la pratique. Rappelons-nous qu’historiquement parlant, les USA furent loin d’être le seul « empire » à vouloir imposer tant sa puissance militaire, économique, qu’institutionnel et culturelle (Rome et Grèce antiques, Napoléon, Hitler, Staline, etc.). On peut s’entendre sur la divergence des moyens utilisés, mais il y a souvent des similarités d’arrière-fonds. Cependant, il y a toujours un écart entre les principes et la réalité. Ce qui ne veut pas dire que les Américains ne peuvent pas faire davantage, ils le peuvent. Donc les critiques vont continuer, et elles sont même nécessaires.

Le second constat est ceci, à savoir la définition que les Américains donnent d’eux-mêmes.  Comment se conçoivent-ils? Il existe là aussi un écart entre les interprétations faites par les Américains et celles des autres. Comment perçoit-on la religion, le système économique, l’immigration? Les réponses varient souvent en fonction de ce que l’on connaît de cette société américaine, à défaut d’y avoir vécu.

Il y a aussi toujours ce risque que les Américains se voient comme différents des autres. Ce qui peut poser des problèmes bien entendu. Finalement, il semble que la combinaison de la puissance forte et molle des États-Unis assurera une prépondérance américaine pour longtemps.