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NAM

Introduction

NAM constitue le fragment d’un nom propre, voire une expression devenue emblématique d’une guerre qui déchira pendant une vingtaine d’années l’Asie du Sud-est. Officiellement, la Guerre du Vietnam fut une continuation de la Guerre d’Indochine de 1945 à 1955. En effet, la Conférence de Genève de 1954 mit un terme à ce dernier conflit, en accordant la pleine indépendance au Laos et au Cambodge, tout en faisant du Vietnam un État temporairement séparé par une zone démilitarisée à la hauteur du 17e parallèle. Dans la partie nord du pays, la République démocratique du Vietnam (RDV) fut établie sous la ferme direction d’un communiste habitué aux longues luttes, Ho Chi Minh. Au sud, l’État du Vietnam de l’ancien empereur Bao Dai constitua la principale autorité.

Dans ce contexte, les accords de Genève spécifièrent que des élections libres seraient tenues en 1956 dans le but de réunifier le pays, mais la réalité fut tout autre. Deux ans après la signature des accords, le 17e parallèle devint de facto la frontière politique et territoriale explicitement interdite dans l’esprit de Genève. Bao Dai nomma alors Ngo Dinh Diem comme premier ministre au sud, notamment parce que Bao crut que le catholique Diem, qui avait été en exil pendant presque toute la Guerre d’Indochine, bénéficierait de l’appui du gouvernement américain.

Dès lors, les armes parleraient à nouveau au Vietnam.

Les conséquences immédiates de la poudrière indochinoise (1955-1961)

Ngo Dinh Diem, premier président de la République du Vietnam (sud), de 1955 jusqu'à son assassinat en 1963.

Dans cette lutte pour l’affirmation de l’autorité au Sud Vietnam, les États-Unis donnèrent leur appui à Diem, dans un premier temps de façon prudente, puis sans réserve par la suite. Bien que les catholiques ne représentèrent que 15% de la population d’alors, la base électorale de Diem se renforça suite à l’exil du nord de quelque 800,000 catholiques au lendemain des accords de Genève. Par ailleurs, Diem fut un brillant tacticien politique qui imposa rapidement son autorité sur les puissantes sectes religieuses et sur le non moins puissant gang criminel de Binh Xuyen. À la suite d’une dure lutte interne avec l’empereur Bao Dai, Diem mit en scène un plébiscite qu’il gagna naturellement.

Ainsi, le 26 octobre 1955, Diem proclama la naissance de la République du Vietnam (sud) avec lui-même comme premier président. Il finalisa l’évacuation des dernières forces françaises et il permit aux États-Unis d’y envoyer des « conseillers militaires » dans le but de parfaire l’entraînement de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN). Dans les faits, l’ARVN serait calquée sur celle des États-Unis. Qui plus est, Washington fournit une importante assistance économique au gouvernement de Diem, la plus grande partie de cette aide allant aux dépenses militaires. Cette assistance permit donc à Diem de se libérer de certaines contraintes financières, mais elle eut l’effet pervers de ne pas l’inciter à apporter les réformes nécessaires à la modernisation de la société.

Bien que le Sud Vietnam émit des réserves, et comme nous l’avons indiqué, les États-Unis insistèrent afin que l’ARVN soit une copie conforme de leur propre institution militaire. En face, les communistes n’eurent nullement l’intention d’engager l’ARVN selon ses propres règles, préférant plutôt livrer une guerre de type insurrectionnel. Comme si ce n’était pas assez, et lorsqu’arriva la date butoir de 1956, Diem refusa de tenir les élections libres prévues par Genève. Il prit cette position, fort de l’appui indéfectible de l’Administration Eisenhower. Cette tournure des événements secoua fortement les dirigeants communistes au nord, à commencer par Ho Chi Minh. Ces derniers furent furieux de l’annulation de ces élections d’autant qu’ils furent convaincus de leurs chances de l’emporter, car il y avait davantage de personnes qui habitèrent le Nord Vietnam.

Ho Chi Minh, président et fondateur de la République démocratique du Vietnam (nord), de 1945 à sa mort en 1969.

Non sans surprise, les combats reprirent et la Guerre du Vietnam (ou la Guerre américaine, comme l’appellent les Vietnamiens) débuta à la fin des années 1950 lorsque Diem s’en prit, dans un premier temps, aux cadres politiques du Vietminh, dont l’existence au Sud Vietnam fut autorisée, conformément aux accords de Genève afin de contribuer à la préparation des élections prévues (et avortées) en 1956. Ces individus, forts de 6,000 à 7,000 personnes, prirent l’initiative d’entamer l’insurrection. Ils furent surnommés le Viêt-Cong par le gouvernement de Saigon, un terme péjoratif signifiant tout simplement « communiste vietnamien ».

Après quelques débats, la République démocratique du Vietnam (RDV) décida d’appuyer l’insurrection du sud. En mai 1959, le ministre de la Défense de la RDV, Vo Nguyen Giap, ordonna la création du 559e Groupe de Transport (Groupe 559) chargé du transport d’hommes et de matériels au Sud Vietnam, la plupart à travers le Laos neutre, le long d’une voie connue sous le nom de Piste de Ho Chi Minh. En conséquence, la première vague d’infiltrés venant du nord consista en des gens nés au sud, dont plusieurs cadres du Vietminh qui s’installèrent au nord en 1954. Dans les mois qui suivirent le début de l’insurrection, précisément en décembre 1960, un Front national pour la libération du Sud Vietnam (FNL) vit le jour. Étant en principe une organisation indépendante, le FNL fut, dans les faits, entièrement sous les ordres de Hanoi. Le programme politique du FNL demanda le renversement du gouvernement de Saigon, son remplacement par une large coalition « démocratique » et, au final, la réunification du Vietnam.

D’autre part, l’influence du Viêt-Cong prit de l’ampleur, en prenant soin de s’assurer des appuis d’une localité à l’autre. Cet étalement d’influence fut possible en raison de la faiblesse du gouvernement de Diem constitué d’un cabinet miné par la corruption et l’absence quasi totale de leadership. Par surcroît, les insurgées n’hésitèrent pas à employer la terreur pour arriver à leurs fins, profitant ainsi de l’incapacité et de l’ignorance flagrantes du gouvernement de Diem à soupeser la nature de la menace. Enhardis par leurs premières victoires, les communistes redoublèrent d’effort en 1960, en assassinant de nombreux membres locaux du gouvernement de Diem et en attaquant des unités régulières de l’ARVN. Les insurgés tendirent des embuscades contre les convois des unités de l’ARVN qu’ils battirent. Cette situation dégénérative inquiéta grandement les conseillers militaires américains, d’autant que Diem ne sembla pas s’alarmer outre mesure.

Alternant de la guérilla à une forme de guerre plus conventionnelle, les soldats du Viêt-Cong livrèrent sans relâche de furieux combats contre les forces américaines, sud-vietnamiennes et leurs alliés tout au long de la Guerre du Vietnam.

Contrer l’effet domino: les tergiversations des Administrations américaines (1961-1964)

En 1961, John F. Kennedy devint président des États-Unis. L’arrivée d’une Administration démocrate à Washington changea la dynamique. En effet, pendant la majorité de sa brève présidence, la question vietnamienne fut d’importance secondaire, malgré que le président Kennedy poursuivit la politique de son prédécesseur Eisenhower. En mai, Kennedy dépêcha son vice-président Lyndon Johnson à Saigon. Johnson appuya publiquement Diem, mais en privé, le vice-président dit à Kennedy que Diem était coupé de son peuple (et de la réalité) et entouré de collaborateurs qui furent loin d’être des saints.

À l'instar de son prédécesseur Eisenhower, le président Kennedy eut recours à diverses stratégies indirectes afin d'endiguer la montée du communisme au Vietnam, sans toutefois impliquer directement son pays. En bout de ligne, les circonstances obligeront Kennedy et ses successeurs à gérer une crise qui se transformera en une véritable guerre impliquant des centaines de milliers de soldats américains.

Toujours dans son rapport de la situation, Johnson en conclut que les États-Unis devraient prendre des actions énergiques afin de sauver le Vietnam du communisme. Kennedy réagit en dépêchant deux missions distinctes chargées d’établir un état plus complet de la situation. La première de ces missions suggéra au président d’intensifier les efforts de réformes socioéconomiques et de concentrer les actions des conseillers militaires dans le but de renforcer les milices locales pro-gouvernementales. La seconde mission perçut essentiellement la situation en termes militaires, ce qui signifia que les États-Unis devraient intensifier leur présence active dans le pays. À cet égard, il ne faudrait envoyer que des spécialistes, comme des pilotes d’hélicoptères et des conseillers, bien que le général Maxwell Taylor souhaita le déploiement de plus amples forces terrestres pour endiguer le flot communiste. Étonnement, Diem refusa la proposition américaine, croyant qu’un accroissement de l’aide occidentale ne ferait qu’alimenter la propagande communiste. Sur ce point, le dirigeant sud-vietnamien n’eut peut-être pas tout à fait tort.

Quoi qu’il en soit, de son côté, Kennedy accepta néanmoins les recommandations des missions évoquées, ce qui eut pour premier impact qu’il fut davantage sensibilisé au dossier vietnamien vers la fin de 1961. En fait, Washington fut depuis longtemps engagé dans le combat de résistance à l’expansion communiste de par le monde et les craintes de perdre toute l’Asie du Sud-est si le Vietnam venait à tomber furent bien réelles. Autrement dit, Washington chercha à contrer la vicieuse théorie de l’effet domino. Après tout, c’est le prestige international des États-Unis qui fut en jeu et le Vietnam fut perçu comme un banc d’essai. Par ailleurs, des considérations domestiques jouèrent leur part. En effet, à peine arrivé à la présidence que Kennedy souffrit d’une série de revers importants en politique étrangère (ex: la Baie des Cochons à Cuba) et il lui fallut faire preuve d’une plus grande détermination à l’avenir. Ce qui demeure moins certain, dans une certaine mesure, c’est l’évaluation faite quant à la possibilité d’escalade du conflit, surtout du côté communiste.

Nous sommes donc au milieu de l’année 1961 et le gouvernement de Saigon avait déjà perdu le contrôle de larges territoires dans la partie rurale du Sud Vietnam. Pendant ce temps, Diem sembla toujours incapable de faire une juste évaluation du danger insurrectionnel, probablement aveuglé par la répression continuelle que son gouvernement exerça. Son évaluation fut simpliste, dans la mesure où il crut que l’insurrection n’était que la conséquence d’une petite subversion communiste qui pourrait être matée par une répression implacable, voire ce que nous appelons une répression de routine.

Cette attitude le renforça dans son idée que les réformes sociales et politiques désirées par une large frange de la population devraient attendre, le temps que les questions liées à la sécurité soient réglées. En clair, Diem ne comprit pas que cette insurrection devenue une véritable guerre était à la base un problème d’ordre politique. Après une tentative ratée de coup d’État contre son régime en novembre 1960, Diem exigea de ses subordonnés une loyauté sans faille, tout en déléguant davantage de pouvoir à son ambitieux frère Ngo Dinh Nhu, qui dirigea alors la police secrète. Cette tendance à la répression ne fit que s’accroître après que le palais présidentiel fut la cible d’une attaque aérienne en février 1962.

Quant aux Américains, à la fin de 1961, leur présence militaire au Sud Vietnam se limita à un effectif d’un peu plus de 3,000 hommes, en plus du déploiement de quelques unités d’hélicoptères et d’une aide financière accrue destinée à l’ARVN. En février de l’année suivante, le Groupe américain d’assistance militaire et de consultation (U.S. Military Assistance and Advisory Group, MAAG) à Saigon céda la place à un nouveau commandement, le Commandement pour l’assistance militaire au Vietnam (Military Assistance Command, Viet Nam, MACV) dirigé par le général Paul D. Harkins. Autre signe d’un renforcement de la présence américaine, des équipages d’hélicoptères prirent de plus en plus d’initiatives à partir d’octobre 1962, comme celle de tirer à vue sur n’importe quel groupe de présumés insurgés communistes et, moins d’un an plus tard, certaines missions conduisirent des raids délibérés.

Des milliers de "conseillers militaires" américains furent dépêchés au Vietnam, avec pour mandats de brosser un portrait de la situation sur le terrain et de voir à la formation de l'Armée de la République du Vietnam (sud). Sur cette photo, des soldats sud-vietnamiens s'exerçant avec des armes américaines datant de la Seconde Guerre mondiale.

Or, durant le cours de l’année 1962, le Viêt-Cong développa ses propres techniques afin de contrer les hélicoptères tout en amassant de l’équipement pour poursuivre ses opérations insurrectionnelles. Encore une fois, le vent se mit à tourner au Vietnam, cette fois à la faveur des communistes, malgré que l’infusion grandissante de troupes américaines priva le Viêt-Cong d’une victoire militaire convaincante en 1962. Là encore, la source des déboires au Sud Vietnam réside en la personne de Diem, qui pratiqua une politique visant à diviser pour régner, ce qui eut pour conséquence de fragiliser son autorité, sous prétexte de sécuriser des assises politico-militaires de portée immédiate. Diem avait l’habitude de congédier ses commandants militaires les plus prudents, puis récompenser ceux étant plus agressifs (mais qui subirent de lourdes pertes au combat). Pendant ce temps, l’opposition bouddhiste prit de l’ampleur en dépit de la répression de la police de Nhu. Cette fois, contrairement à ce que Johnson avait dit lors de son passage à Saigon précédemment mentionné, Kennedy déclara publiquement qu’il avait coupé les vivres à la police secrète de Nhu, comme il déclara, toujours publiquement, qu’un vent de réformes était nécessaire au Sud Vietnam.

Le 1er novembre 1963, après avoir obtenu l’appui des États-Unis, des généraux sud-vietnamiens entrèrent en rébellion ouverte contre le gouvernement de Diem. Ce dernier et son frère Nhu furent assassinés et une junte militaire dirigée par le général Duong Van Minh prit les rênes du gouvernement. Quelques jours plus tard, le président Kennedy connut le même sort et il fut remplacé par son vice-président, Lyndon Johnson. Par conséquent, la fin de 1963 fut un tournant majeur dans l’escalade du conflit au Vietnam. C’est ainsi que l’année 1964 fut marquée par une série de crises, d’agitations et de contrecoups qui affaiblirent davantage un gouvernement sud-vietnamien ayant déjà un genou à terre. En dehors de l’agitation en milieu rural et des tensions à Saigon, d’autres villes commencèrent à montrer d’inquiétants signes de rébellion, sans oublier la turbulence bouddhiste et la précarité de l’économie. Finalement, en 1967, le général Nguyen Van Thieu devint président à la suite d’élections nationales. Entêté et méfiant envers les Américains, il put néanmoins s’accrocher au pouvoir jusqu’à la chute du Sud Vietnam en 1975.

En 1964, l’ARVN monta en puissance et développa ses habiletés, mais elle n’atteignit jamais le niveau de combativité équivalent à celui des troupes du Viêt-Cong d’alors. Le 2 août, peu de temps après le remplacement du général Harkins par le général William Westmoreland à la tête du MACV (prononcé Macvee), des navires lance-torpilles nord-vietnamiens attaquèrent le contre-torpilleur américain Maddox dans le Golfe du Tonkin. Cette action nord-vietnamienne contre un navire chargé de récolter des renseignements fut une réponse militaire à une série de raids de commandos sud-vietnamiens dirigés par le MACV. En conséquence, le président Johnson ordonna à l’aviation américaine de bombarder des bases navales et des dépôts d’essence au Nord Vietnam.

Le Secrétaire à la Défense Robert McNamara expliquant à la presse l'incident impliquant le contre-torpilleur américain "Maddox" dans le Golfe du Tonkin en août 1964. Cet incident s'inscrivit parmi d'autres dans la montée des tensions qui firent en sorte de voir les États-Unis devenir des belligérants à part entière au Vietnam.

La fin des tergiversations américaines et la nouvelle dynamique de la guerre (1964-1965)

Scandalisé par toute cette affaire, le Sénat américain vota presque à l’unanimité la Résolution du Golfe du Tonkin autorisant le président à utiliser toute la force jugée nécessaire afin de protéger les intérêts américains en Asie du Sud-est. En clair, cette résolution donna à Johnson un chèque en blanc dans la conduite de la guerre au Vietnam. En face, Hanoi sentit également la tension montée et l’impossibilité d’enrayer cette escalade. À la fin de 1964, les dirigeants communistes prirent trois décisions majeures. D’abord, ils décidèrent d’améliorer les équipements militaires des troupes du Viêt-Cong, notamment pour standardiser leur matériel avec celui utilisé alors dans la majorité des puissances communistes de l’époque. Cette décision mit pendant un certain temps de la pression sur les capacités industrielles et logistiques du Nord Vietnam, mais à terme, elle s’avéra payante, surtout si l’on considère que les forces de l’ARVN furent équipées d’armes américaines de modèles dépassés. La seconde décision consista à déployer des militaires nord-vietnamiens au sud, dans le but d’appuyer les infiltrés déjà en place (ceux nés au sud). Enfin, Hanoi décida d’autoriser ses officiers communistes sur le terrain à attaquer directement les forces américaines.

Ce faisant, Hanoi déplaça la logique de combat d’une guerre de libération nationale vers une lutte interétatique. Toujours selon cette logique, Ho Chi Minh et ses généraux espérèrent l’emporter d’ici la fin de 1965. En d’autres termes, Ho partit du principe voulant que les Américains n’aillent pas jusqu’à engager leurs forces terrestres dans une bataille rangée en Asie. Après tout, lors d’une déclaration datée d’août 1964, le président Johnson affirma qu’il n’irait pas jusqu’à bombarder le Nord Vietnam, ni commettre des troupes en vue d’une guerre terrestre en Asie.

Carte des principales opérations de la Guerre du Vietnam.

Cependant, la réalité finit par rattraper les Américains. Ces derniers furent victimes d’assauts menés par le Viêt-Cong contre leurs bases de Pleiku (7 février 1965) et de Qui Nhon (10 février), tuant huit Américains. Ces incidents forcèrent la main à Johnson, qui ordonna le bombardement de cibles situées au Nord Vietnam. Le 8 mars 1965, deux bataillons de Marines arrivèrent à Da Nang dans le but d’assurer la défense de la base américaine s’y trouvant. Plus tard, les Marines reçurent l’autorisation de conduire des opérations dites de « balayage ». Toujours en mars, la campagne aérienne surnommée Rolling Thunder débuta et elle fut menée selon des niveaux variables d’intensité pendant environ trois ans et demi. D’ailleurs, certains raids aériens avaient déjà commencé l’année précédente au Laos. Cette dernière campagne au nom de code Dubbed Barrel Roll avait pour objectif de détruire la Piste Ho Chi Minh, ce qui fit du Laos l’un des pays les plus bombardés de l’histoire de la guerre aérienne.

À cette époque, l’arme aérienne sembla être une option séduisante. Dans l’esprit de Johnson, elle apparut comme un recours à peu de frais pour les États-Unis dans le but de forcer la main du gouvernement de Hanoi. L’arme aérienne empêcherait le ravitaillement des forces communistes au sud et les contraindrait à signer une paix négociée. Dans les faits, l’aviation américaine ne put remplir aucun de ces objectifs. Dans cette guerre aérienne voulue par Johnson au Vietnam, et cela s’appliquera ultérieurement au niveau des opérations terrestres et navales, la politique du président consista à fournir une « réponse graduelle » à la menace. Johnson espéra recourir à une force suffisante, mais raisonnable, afin de gagner la guerre et garantir l’appui du Congrès, compte tenu de l’opposition républicaine devant son ambitieux programme de réformes sociales en politique domestique.

Une artère vitale pour le ravitaillement des forces communistes combattant au Sud Vietnam, la Piste Ho Chi Minh. Cette voie fut scrutée à la loupe et fut constamment soumise au feu de l'aviation américaine tout au long de la guerre.

Nous sommes dès lors en mai-juin 1965 et les communistes semblent à nouveau sur le bord de la victoire au Sud Vietnam. Les forces de l’Armée populaire vietnamienne (APV) détruisirent progressivement celles de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN) au rythme effarant d’un bataillon par semaine. Faisant le même constat, le général Westmoreland demanda à Washington des renforts d’urgence qui lui furent accordés. Le problème est que cette réalité en traduit une autre dans l’optique américaine, à savoir que tout au long de cette guerre, Washington sous-estima à son tour la détermination de Hanoi à obtenir la victoire coûte que coûte, comme les Américains ne surent évaluer correctement les habiletés et la débrouillardise des Nord Vietnamiens à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement là où ils furent nécessaires. Vers la fin de septembre 1965, il devint évident que les forces communistes seraient prêtes à lancer une offensive générale au Sud Vietnam, bien avant que l’armée américaine ne soit organisée sur le terrain.

Malgré tout, Westmoreland décida de frapper le premier avec une attaque plus ou moins bien orchestrée. Son intention fut de contrer la montée en puissance des forces communistes installées dans les Montagnes Centrales (centre de l’actuel Vietnam) à l’aide d’une nouvelle formation militaire nommée la 1st Cavalry Division (Airmobile), une unité levée principalement en vue d’exécuter des opérations héliportées. Disposant de 450 hélicoptères, cette division put entièrement se déplacer grâce à ce moyen de transport. De plus, cette division sembla être la force idéale pour frapper en tous lieux les troupes de l’APV dans ce terrain difficile que constituent les Montagnes Centrales.

Du 23 octobre au 26 novembre 1965, la 1st Cavalry livra une série de batailles sanglantes connues sous le nom de la bataille de la vallée du Ia Drang. Cette division sortit vainqueur en infligeant de lourdes pertes à l’APV, dans un rapport de 1:10, notamment grâce à la précieuse contribution de la force aérienne (les bombardiers B-52 ayant pour la première fois fourni un appui aérien direct à des forces terrestres) et de l’artillerie. Les espoirs de Hanoi d’obtenir la victoire décisive avant le déploiement en force de l’armée américaine au Sud Vietnam furent pour ainsi dire déçus. Par contre, l’APV tira bien des leçons de ses récents affrontements et chercha à modifier ses tactiques pour combattre les Américains dans un avenir rapproché.

Des éléments de la 1st Cavalry Division débarqués par hélicoptère dans la vallée de Ia Drang à l'automne de 1965 sont immédiatement soumis au feu ennemi. Cette bataille fut l'une des premières à voir l'emploi par les forces américaines du nouveau fusil d'assaut M-16.

De l’impasse à l’offensive du Têt (1966-1968)

L’année 1966 au Vietnam se résuma en une impasse militaire doublée d’une escalade incontrôlable de la violence. Hanté par la menace de l’intervention militaire passée de la Chine en Corée, Johnson interdit une campagne terrestre contre le Nord Vietnam qui, dans cette perspective, devint un sanctuaire libre de la menace d’invasion. Qui plus est, la campagne aérienne américaine se limita à des objectifs militaires précis. En clair, les États-Unis menèrent une guerre défensive sous forme de lutte d’usure. Vers la fin de 1966, environ 400,000 soldats américains se trouvèrent au Vietnam, et ce nombre atteignit le demi-million deux ans plus tard, ce qui constitua l’apogée de la puissance américaine dans ce théâtre d’opérations. Par ailleurs, environ 60,000 soldats des forces alliées aux États-Unis et au Sud Vietnam participèrent à la guerre. La Corée y dépêcha deux divisions d’infanterie, bien que dans les faits, elles furent carrément achetées en échange d’un accroissement de l’aide économique américaine à Séoul. L’Australie, la Thaïlande, et les Philippines fournirent également des contingents. En tout, 44 nations participèrent directement ou indirectement aux opérations au Vietnam du côté américain.

Cela dit, l’escalade du conflit démontra également une mésentente entre le président Johnson et le général Westmoreland quant à la stratégie à adopter. Ce dernier n’était pas intéressé à livrer une guerre indirecte par l’entremise des forces sud-vietnamiennes, où le rôle des États-Unis se limiterait tactiquement à fournir un appui aérien et logistique. Au contraire, Westmoreland voulut livrer une bataille rangée classique du style de celles de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, bien que l’Histoire dira par la suite que sa stratégie de chercher et détruire à tout prix l’ennemi s’avéra un échec. Sa stratégie ne put réussir, car les forces communistes furent généralement capables d’éviter les batailles rangées perdues d’avance. Ceux-ci préférèrent livrer bataille à leurs conditions, sachant pertinemment que les Américains ne disposèrent jamais d’effectifs suffisants pour tenir tous les objectifs simultanément, une fois ces derniers capturés.

Discutant dans une relative bonne humeur devant l'avion présidentiel Air Force One, le général Westmoreland et le président Johnson ne s'entendaient pas quant à la stratégie à adopter au Vietnam au milieu des années 1960. Westmoreland s'avéra être un partisan d'une approche beaucoup plus directe et agressive.

Sur ce dernier point, Westmoreland savait aussi qu’il ne possédait pas les effectifs nécessaires pour contrôler l’ensemble du pays. Cela ne l’inquiéta pas outre mesure, car son but, conformément à sa stratégie d’usure, fut d’infliger le plus de pertes possible à l’ennemi au Sud Vietnam, ce qui amènerait Hanoi à cesser d’appuyer l’insurrection. De cette intention sortit de la bouche de Westmoreland l’une des expressions les plus controversées et les plus macabres de la guerre, soit celle de body count (le décompte des corps). En clair, cela se traduisit par l’établissement d’un système compétitif informel où chaque perte subie par l’ennemi serait comptabilisée. Ce vicieux système compétitif entre les unités américaines mena à des abus. Le plus notoire d’entre eux fut le massacre de My Lai du 16 mars 1968, dans lequel des soldats américains assassinèrent entre 175 et 400 civils sans défense.

Bref, cette escalade de la violence se refléta par des chiffres tangibles au moment du changement de cap imposé par Westmoreland lors de cette année charnière de 1966. Cette année-là, le MACV organisa 18 opérations majeures, chacune comptabilisant au moins 500 soldats communistes abattus, ce qui fit dire à Westmoreland que ses forces avaient éliminé environ 50,000 communistes en 1966. Qu’importent les chiffres, la République démocratique du Vietnam continua d’envoyer des hommes au sud. Au début de 1967, l’ARVN aligna 625,000 hommes et les Américains 400,000, face aux 300,000 combattants présumés du Viêt-Cong et de l’APV. Nous étions alors bien loin du ratio de 1:10 fixé comme une condition essentielle afin de remporter la lutte contre la guérilla.

Dans un autre ordre d’idées, notons que le bombardement du Nord Vietnam, une opération distincte de la guerre au sud, se poursuivit. Cette guerre aérienne fut dirigée de Washington, qui décida des cibles à frapper. Le bombardement eut comme conséquence l’amélioration du morale des forces alliées au Sud Vietnam et les communistes eurent davantage de difficultés à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement sur la ligne de front. Par contre, cette même campagne de bombardement eut pour effet d’intensifier la résistance nord-vietnamienne et il devint l’une des principales sources de débat et de dissidence aux États-Unis. Notons à cet égard que lors de la Guerre du Vietnam, les États-Unis lâchèrent plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

L'armement des bombardiers américains B-52 Stratofortress avait de quoi impressionner. Cependant, comme c'est souvent le cas en ce qui a trait aux bombardements stratégiques, la puissance aérienne permet une destruction relative de l'effort de guerre ennemi, tout en contraignant l'adversaire à retourner à la table des négociations. Cela, le président Nixon l'avait compris lors de sa brève reprise de la campagne aérienne au Nord Vietnam en décembre 1972. Enfin, une telle stratégie a souvent pour prix un accroissement de la résolution de la population civile bombardée à poursuivre la lutte.

Ce ne fut finalement qu’au début de 1968 que l’intensité du bombardement diminua, pour cesser à la fin de l’année dans le contexte d’une nouvelle campagne présidentielle américaine. Pour les États-Unis, il est convenu de nos jours que la guerre au Vietnam fut parmi les plus mal gérées. A contrario de certains conflits passés, le président Johnson refusa de mobiliser toutes les ressources militaires du pays pour livrer une guerre de type total. Par exemple, Johnson ne fit pas appel à la Garde Nationale, ni ne déclara d’état d’urgence, si bien que le séjour d’une année en théâtre d’opérations demeura la norme pour les volontaires américains.

Par ailleurs, la Seconde Guerre mondiale vit des soldats américains recevoir leur instruction militaire ensemble, combattre ensemble et être démobilisés ensemble. Au Vietnam, les soldats furent certes des camarades, mais on sentit néanmoins une certaine forme d’individualisme poindre. En d’autres circonstances, l’appareil militaire américain fut affecté par des problèmes où les soldats eurent une certaine part de responsabilité. À titre d’exemple, les énergies dépensées pour l’amélioration du confort du soldat diminuèrent sa robustesse et sa combativité, tout en enlevant du personnel de la ligne de front afin d’administrer les installations logistiques conséquentes. Un autre problème de taille fut celui de la durée de service au front des officiers qui ne fut que de six mois. Non sans surprise, cette situation affecta la qualité de l’encadrement de la troupe, sans oublier qu’elle mina le moral des soldats.

L’offensive du Têt: le coup de dé communiste (1968)

Située dans le secteur de la zone démilitarisée sur le 17e parallèle, la base américaine de Khe Sanh fit les frais, pendant 77 jours, de l'ouverture de l'offensive du Têt au début de 1968. Sur cette photo, des Marines à l'abri d'un tir de l'artillerie ennemie.

Pendant ce temps, du côté de Hanoi, il fallut prendre d’autres décisions. Considérant le bilan catastrophique des pertes enregistrées depuis quelques années, certains dirigeants reconsidérèrent la possibilité de s’en tenir uniquement à une guerre de guérilla, mais Hanoi décida de maintenir le cap et d’y aller avec une nouvelle offensive à outrance. Ainsi, le général Giap prépara des plans d’offensive consistant en une série d’attaques périphériques visant à attirer puis fixer les forces américaines, dont une partie de ce plan reposa sur la montée en puissance des forces communistes autour de la base de Khe Sanh en 1967, près de la zone démilitarisée.

La bataille de Khe Sanh débuta le 21 janvier 1968 et elle fit rage pendant 77 jours, ne laissant à peu près aucun répit aux 6,000 Marines chargés de défendre la place. Ultimement, les forces américaines parvinrent à lever le siège, mais elles durent abandonner la base peu de temps après. D’ailleurs, la bataille de Khe Sanh suscite certains débats au sein de la communauté historienne, dans la mesure où l’initiative de Giap demeure somme toute incomprise, lui qui chercha d’ordinaire à éviter de longues batailles rangées selon le principe connu de l’économie des forces.

Par contre, avec le recul, on se rend compte que le dossier de Khe Sanh occupa grandement l’attention des Américains au début de 1968, ce qui permit à Giap de dégager une marge de manœuvre lui permettant de livrer d’autres opérations au Vietnam, à ses conditions. Giap et Hanoi crurent que le maintien de la pression au Sud Vietnam amènerait le peuple à se soulever à son tour et renverser le gouvernement de Saigon, ce qui engendrait le retrait des forces américaines. La nouvelle stratégie fut donc d’attaquer les villes, tandis que les États-Unis avaient leur attention fixée sur le 17e parallèle.

Cette stratégie fut connue par la suite comme l’Offensive du Têt, étant donné qu’elle fut déclenchée à la fin de janvier 1968 durant le Têt, qui correspond généralement à la même date que le début du Nouvel An chinois, selon le calendrier de type luni-solaire. Encore une fois, le MACV sous-estima l’ampleur et l’heure de l’offensive. Les dirigeants du MACV et de la République du Vietnam (sud) furent persuadés que les communistes n’oseraient jamais attaquer lors de cette importante fête populaire, de peur justement de se mettre à dos l’opinion publique au sud.

Concrètement, et en tout respect pour les coutumes vietnamiennes, le général Westmoreland ne put rester les bras croisés à ne rien faire, surtout lorsque des rapports émanant de diverses sources attestèrent d’une offensive majeure et imminente. Dans une prise de décision critique, Westmoreland consentit à ce que l’on transfère quinze bataillons d’infanterie de la frontière du Cambodge vers Saigon, une manœuvre qui permit probablement de sauver la capitale. Heureusement pour les Américains, dans les circonstances, les mauvaises communications et une planification sommaire affectèrent la coordination de l’offensive communiste.

En effet, si toutes les batailles avaient débuté la première nuit, comme prévu, l’issue aurait pu être différente, mais l’un des assauts commença une journée avant la date prévue, ce qui alerta aussi les Alliés. Le général Giap sous-estima la force combattive de ses propres troupes, qui livrèrent des assauts des plus agressifs, comme il ne put évaluer justement le sentiment du peuple au Sud Vietnam, qui fut loin de se bousculer pour appuyer le Viêt-Cong, contrairement à ce qu’avaient anticipé les communistes. La plus grande des batailles du Têt eut lieu pour le contrôle de l’ancienne capitale impériale de Hue (qui fut à moitié détruite), bien que les combats ultérieurs dans le district chinois de Saigon furent des plus violents, sans compter les déchaînements de violence contre la population civile qui fit des milliers de morts sommairement exécutés.

Des soldats américains pris sous le feu ennemi lors de l'offensive du Têt au début de 1968. Debout, un soldat exécute un tir de supression avec sa mitrailleuse lourde M-60, tandis qu'au téléphone, un officier discute probablement de la situation immédiate avec ses supérieurs.

D’un strict point de vue militaire, la stratégie de Hanoi échoua. Les Alliés furent en effet capables de déplacer leurs réserves là où les demandes se firent pressantes. Ces forces purent tenir tête aux 85,000 combattants du Viêt-Cong et de l’APV qui prirent part à l’Offensive du Têt, dont plus de la moitié de ces derniers furent tués ou capturés. Autrement dit, le Têt fut l’offensive la plus désastreuse de toute la guerre livrée par le camp communiste. Paradoxalement, le Têt fut aussi la plus éclatante victoire, une victoire héritée d’un étrange concours de circonstances.

Quelques mois auparavant, à la fin de 1967, le général Westmoreland retourna à Washington et dit au président et à la nation que la guerre au Vietnam était sur le point d’être remportée. Désillusionnés, plusieurs Américains prirent ouvertement position contre la guerre. Soumis à d’intenses pressions politiques, le président Johnson commença un processus de « dé-escalade » de la guerre. Comme mentionné plus tôt, il ordonna un ralentissement des bombardements au Nord Vietnam et il prit la décision de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles.

La dislocation progressive du front intérieur américain put apparaître comme un baume pour Hanoi, car, tout compte fait, le Viêt-Cong avait été anéanti, laissant l’APV porter sur ses propres épaules le poids de la lutte. Toujours déterminé, Hanoi maintint la pression. Dans les six premiers mois de 1968, les communistes souffrirent de la perte de 100,000 soldats tués, contre 20,000 soldats alliés tués pour la même période. Nous sommes ici dans un ratio de 1:5 favorable aux Alliés, loin du ratio 1:10 escompté par Westmoreland. Néanmoins, à la fin de l’année, chaque champ se donna rendez-vous à Paris pour entamer des négociations.

L’éventuel retrait américain et la « vietnamisation » du conflit (1969-1972)

Ce désillusionnement face à la guerre permit probablement à Richard Nixon de devenir le nouveau président des États-Unis en janvier 1969. N’ayant pas de plan précis pour mettre un terme aux hostilités, Nixon poursuivit la politique de « vietnamisation » de son prédécesseur. En clair, cela signifia que les Américains laisseraient une plus grande part de la direction de la guerre à leur allié sud-vietnamien. Ironiquement, et dans le but d’assurer une certaine cote de popularité, Nixon ordonna le rapatriement d’une partie du contingent américain, balançant ainsi par-dessus bord ses chances d’imposer sa volonté lors des négociations à Paris.

Le contingent américain au Vietnam atteignit 550,000 hommes au début de 1969. Ce nombre chuta à 475,000 à la fin de la même année, à 335,000 à la fin de 1970 et à un peu moins de 160,000 à la fin de 1971. Dans son repli ordonné, l’armée américaine céda à l’ARVN une large partie de ses équipements, incluant un million de fusils d’assaut M-16 et un nombre suffisant d’avions pour faire de l’armée de l’air sud-vietnamienne la quatrième plus puissante du monde à l’époque. De plus, les conseillers militaires restèrent sur le terrain pour la poursuite de l’entraînement des soldats sud-vietnamiens, malgré que les vieux problèmes de corruption et d’absence de leadership continuèrent d’affecter la combativité de l’ARVN.

Comparativement à 1968, avec l’Offensive du Têt, l’année 1969 apparut plus calme, car les forces communistes décidèrent de rester dans leurs sanctuaires, soit au Nord Vietnam, au Laos et au Cambodge. Considérant que le haut commandement américain souhaita attaquer ces sanctuaires, Nixon autorisa l’opération Menu en mars 1969, soit le bombardement secret par des B-52 de ces zones de refuge. Un an plus tard, le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, un partisan de la neutralité (bien qu’il accepta tacitement la présence des forces communistes dans les provinces à l’est de son pays), fut expulsé du trône lors d’un coup d’État dirigé par le ministre de la Défense, le pro-américain Lon Nol. Cet incident donna à Nixon une marge de manœuvre pour commencer en avril des opérations terrestres contre les sanctuaires cambodgiens. Ces opérations transfrontalières conjointement dirigées par les forces américaines et sud-vietnamiennes furent connues sous le nom d’Incursion cambodgienne. Le résultat de ces opérations résida en la destruction d’imposantes quantités d’armes appartenant aux communistes, avec comme fâcheuse conséquence que l’extension du front ne fit qu’accentuer l’opposition à la guerre aux États-Unis. Non sans surprise, l’invasion du Cambodge renforça l’appui à l’insurrection communiste locale, les Khmers rouges.

Le président Nixon explique à la presse au début des années 1970 sa stratégie d'"Incursion cambodgienne" qui s'inscrit dans un plan global visant à prendre d'assaut les fameux "sanctuaires" du Viêt-Cong et de l'armée nord-vietnamienne.

Le reste de l’année 1970 fut beaucoup plus tranquille, même si certaines opérations se poursuivirent pour apporter des correctifs à la ligne de front. Nixon maintint la politique de « vietnamisation » du conflit, mais il ne put atteindre son objectif de poursuite soutenue des négociations de paix. Pendant ce temps, l’APV profita de l’année 1970 pour refaire ses forces, ses caches d’armes et structurer son organisation au Laos.

Le début de l’année 1971 fut marqué par l’autorisation donnée par Nixon d’exécuter l’opération Lam Son 719, une incursion des troupes de l’ARVN au sud du Laos, malgré que l’interdiction de séjour des « conseillers militaires » américains au Laos ait nui à la qualité de l’appui aérien fourni, puisque les objectifs furent difficilement identifiables. Néanmoins, chaque camp clama la victoire, mais l’ARVN subit de lourdes pertes et dut se replier finalement. Le seul effet bénéfique de Lam Son 719 fut d’avoir retardé une invasion communiste du Vietnam pour 1971, bien que ce délai fût lourdement payé.

En 1972, Hanoi y alla d’une offensive conventionnelle à trois volets du Sud Vietnam, incluant une frappe directe contre la zone démilitarisée. Giap visa encore une fois une victoire militaire complète. Cette fois, il réalisa qu’une victoire de moindre ampleur entraînant des défaites locales de l’ARVN et jetant du discrédit sur la politique américaine de vietnamisation serait tout aussi acceptable. Sur le front, Giap disposa de douze divisions d’infanterie bien entraînées en prévision de cet assaut. Étant donné que les États-Unis n’envahiraient pas le Nord Vietnam et que le Sud Vietnam ne le pouvait pas, Giap se paya le luxe de ne laisser qu’une seule division au nord et deux au Laos, ce qui lui permettrait de protéger les flancs de ce vaste front. En plus, le général communiste put compter sur l’appui des Soviétiques et des Chinois qui consentirent à lui fournir l’artillerie lourde et les chars nécessaires à son offensive.

Né en 1911 et toujours vivant au moment de rédiger ces lignes, le général Vo Nguyen Giap dirigea les forces nord-vietnamiennes, qu'il conduisit à la victoire en dépit de lourdes pertes. En 1995, l'ancien Secrétaire McNamara lui demanda ce qu'il se passa réellement en cette journée d'août 1964 dans le Golfe du Tonkin lors de l'incident du Maddox (qui accéléra l'engagement américain au Vietnam). Giap répondit: "Absolument rien."

La nouvelle invasion débuta à Pâques, le 29 mars 1972, et elle fut d’une ampleur encore une fois insoupçonnée. Au départ, l’APV prit le dessus en capturant certaines localités importantes comme Quang Tri City le 1er mai. De fortes précipitations réduisirent l’efficacité du soutien aérien américain, mais le président Nixon autorisa des frappes au Nord Vietnam, incluant des raids à Haiphong et ses installations minières et portuaires. Cette nouvelle campagne aérienne en réponse à l’offensive de Giap fut un succès, dans la mesure où cette opération surnommée Linebacker rompit les lignes de communication et de ravitaillement nécessaires à l’APV dans la poursuite d’opérations conventionnelles demandant de grandes quantités de munitions et de carburant.

Début mai, l’offensive nord-vietnamienne commença à s’essouffler, si bien que l’ARVN reprit l’initiative et elle contre-attaqua en juin et juillet. Comme toujours, les pertes dans les rangs communistes furent effarantes. Environ 100,000 soldats furent tués contre 25,000 pour l’ARVN. Cela dit, Hanoi dut se résoudre à retourner à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens le firent sous la pression des Soviétiques et des Chinois qui cherchèrent à améliorer leurs relations avec les États-Unis, dans le but de sécuriser des ententes leur permettant d’avoir accès à certaines technologies. De son côté, Nixon insista d’abord pour le règlement politique de la situation au Vietnam.

Conclusion: de la négociation à la chute de Saigon (1972-1975)

Les négociations se poursuivirent jusqu’en décembre 1972, moment où un arrangement sembla avoir été finalement conclu. À ce moment, le président de la République du Vietnam Nguyen Van Thieu fit un pas en arrière et refusa d’apposer sa signature sur le document, prétextant que l’accord maintenait sur place des forces communistes au Sud Vietnam. Nixon insista alors pour que Hanoi retourne à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens refusèrent et ils rendirent public les détails des négociations. Furieux, le président américain ordonna un renouvellement de la campagne aérienne au nom de code Linebacker II. En opération pendant la période de Noel, les bombardiers B-52 lâchèrent leurs cargaisons mortelles sur le Nord Vietnam, incluant Hanoi. Quinze appareils furent abattus, mais avec sa défense antiaérienne détruite, Hanoi consentit à quelques changements d’ordre cosmétique à l’accord, si bien que Nixon ordonna un arrête des bombardements onze jours après leur déclenchement. De par une mise à jour de l’accord entériné le 23 janvier 1973, les États-Unis consentirent à évacuer le Vietnam et, en retour, Hanoi relâcherait les prisonniers de guerre américains qu’il détenait, incluant les pilotes.

Les négociations de paix de Paris en 1972-1973 ne mirent pas immédiatement un terme à la guerre au Vietnam, pas plus qu'elles ne refroidirent les ardeurs d'une certaine jeunesse américaine désireuse de voir son pays se désengager d'un conflit qui n'a que depuis trop longtemps duré.

Dans les faits, ce qu’on appela les Accords de Paris ne constitua qu’une trêve. Les combats reprirent peu de temps après, dans ce qui est souvent identifié comme étant une Troisième Guerre du Vietnam. En janvier 1975, l’APV attaqua puis s’empara de Phuoc Long, une province frontalière cambodgienne située non loin de Saigon. Les Américains ne réagirent pas, dans la mesure où Washington avait déjà décidé de couper son assistance à la République du Vietnam. Le nouveau président Gerald Ford demanda au Congrès que des mesures d’assistance soient votées, mais ce dernier s’y opposa. C’en était fait du Sud Vietnam. La région centrale stratégique de Ban Me Thuot tomba au début de mars 1975, ce qui ne fit qu’accélérer la déconfiture de la République du Vietnam.

À la mi-mars, Thieu prit une décision précipitée, celle d’abandonner la partie nord de son pays. Ce repli se transforma rapidement en déroute du côté de l’ARVN. Six semaines plus tard, les forces communistes contrôlèrent la presque totalité du Sud Vietnam. Thieu fut contraint de démissionner et un nouveau gouvernement tenta de négocier avec Hanoi, mais les communistes demandèrent une capitulation complète et sans condition. La capitale Saigon tomba le 30 avril et les communistes contrôlèrent tout le Vietnam, de même que le Laos et le Cambodge. La Guerre du Vietnam se termina donc officiellement en 1975, après trente années presque ininterrompues d’affrontements depuis le départ de l’occupant japonais.

Les estimations des pertes subies de part et d’autre pendant la Guerre du Vietnam varient selon les sources. Jusqu’à la fin de son existence en 1975, l’Armée de la République du Vietnam (sud) perdit au moins 110,000 soldats tués au combat et près de 500,000 autres blessés. Du côté des pertes civiles, le bilan est plus difficile à établir, variant d’un plancher de 415,000 personnes jusqu’à un plafond avoisinant les 2,000,000 d’individus. Du côté communiste, les pertes semblèrent une fois de plus difficiles à établir. Or, en 1995, Hanoi annonça qu’entre 1954 et 1975, 1,100,000 soldats communistes étaient morts au combat, en plus de 600,000 autres blessés. Ces chiffres incluraient les militaires du Viêt-Cong et ceux de l’Armée populaire du Vietnam (nord).

Finalement, les États-Unis se retirèrent du Vietnam avec un bilan de plus de 47,000 soldats tués au combat, près de 11,000 autres décédés dans d’autres circonstances, 153,000 blessés et 10,000 soldats faits prisonniers ou portés disparus. Notons que parmi les pays qui combattirent aux côtés des États-Unis au Sud Vietnam, la Corée eut près de 4,500 soldats tués, l’Australie 423 tués et près de 2,400 blessés, la Thaïlande 351 tués et la Nouvelle-Zélande 83 soldats morts en action.

La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Seconde partie

Franklin et la route vers une guerre généralisée (1778-1779)

Peinture de Rob Chapman montrant un soldat britannique blessé à la bataille de Guildford Courthouse (1781).

Contrairement à la prise de Philadelphie, la défaite des Britanniques lors de la campagne de Saratoga transforma radicalement la guerre. Réalisant que cette défaite anéantit les espoirs de victoire des Britanniques, le premier ministre Lord North dépêcha en Amérique, en février 1778, une nouvelle commission de paix afin de négocier avec le Congrès. Par contre, la Commission Carlisle ne disposa pas du pouvoir de reconnaître l’indépendance américaine, ce qui fit qu’elle fut largement ignorée par le Congrès.

Entre temps, un autre Américain du nom de Benjamin Franklin, qui vivait à Paris depuis 1776, utilisa la victoire de Saratoga et la possibilité d’un rapprochement anglo-américain dans le but de persuader la France de signer des traités avec les États-Unis. Ce faisant, l’Amérique allait recevoir des fournitures militaires en plus de voir la France s’engager à envoyer des troupes de l’autre côté de l’océan. En 1779, l’Espagne entra également dans le conflit aux côtés de la France et lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la Hollande (pour avoir entretenu des relations commerciales avec les États-Unis et la France), la révolution américaine se transforma en un conflit généralisé.

Les premiers mois de 1778, qui virent d’intenses négociations entre les États-Unis et la France sous l’égide de Franklin, correspondent aussi avec une réorientation de la stratégie britannique, à la lumière de l’expansion mondiale du conflit. Le besoin d’écraser la rébellion devint subordonné à une stratégie visant la protection des possessions britanniques aux Indes et en Méditerranée. Par ailleurs, l’échec du général Howe à vaincre l’armée affaiblie de Washington localisée à Valley Forge (Pennsylvanie) entraîna son rappel puis son remplacement par Sir Henry Clinton. Ce dernier reçut l’ordre d’évacuer Philadelphie et de regrouper ses forces à New York et à Newport (Rhode Island).

Ayant ainsi débuté l’évacuation de Philadelphie en juin 1778, l’armée de Clinton fut prise d’assaut par Washington, dont les troupes beaucoup mieux entraînées et disciplinées émergèrent de Valley Forge pour livrer bataille à Monmouth (28 juin). Celles-ci furent entraînées par un habile général attiré par la cause américaine, le Prussien Friedrich, baron von Steuben. Ce dernier transforma l’Armée Continentale et en fit un instrument de guerre capable d’affronter les réguliers britanniques. Ce furent donc deux armées relativement égales qui s’affrontèrent à Monmouth, malgré que cette bataille ne fut pas concluante, sauf que ce fut au final la cause américaine qui en sortit à nouveau vainqueur. Par exemple, l’échec d’une force franco-américaine visant à prendre Newport en août, une campagne dans laquelle un nouveau régiment d’Afro-Américains du Rhode Island sous les ordres du colonel Christopher Green se distingua, puis un autre revers subi par un contingent franco-américain devant Savannah (Georgie) en octobre, démontra que cette alliance constitua malgré tout un obstacle de taille à la victoire britannique.

Représentation de George Washington à la bataille de Monmouth (28 juin 1778).

La campagne de Pennsylvanie entre Washington et Clinton vit le front se stabiliser, si bien que la guerre prit une nouvelle expansion dans d’autres théâtres, comme à l’ouest des États-Unis, de même que dans les Antilles. À cet égard, les Américains effectuèrent un raid sur Nassau dans les Bahamas britanniques au début de 1778, ce qui donna une dimension navale au conflit. Par exemple, le capitaine américain John Paul Jones partit d’un port français à bord du Ranger et il attaqua le port anglais de Whitehaven, puis il captura plus tard le navire H.M.S. Drake au printemps de la même année. Avec l’entrée en guerre de la France, les Indes devinrent à leur tour un important théâtre de la guerre navale. Aux Antilles, les Français capturèrent la Dominique (8 septembre 1778), perdirent Sainte-Lucie (13 novembre), mais purent prendre Saint-Vincent (16 juin 1779) et la Grenade (4 juillet). Pour sa part, lorsqu’elle déclara la guerre à l’Angleterre, l’Espagne entreprit un long siège de Gibraltar (21 juin 1779 – 6 février 1783), puis menaça avec la flotte française le passage dans la Manche au cours de l’été de 1779, ce qui fit craindre à l’Angleterre une invasion de son territoire.

À l’Ouest, le long de cette vaste frontière occupée par de nombreux avant-postes britanniques, les colons américains étaient sujets à de fréquentes attaques de la part des loyalistes et de leurs alliés autochtones. En 1776, les Cherokees avaient attaqué la frontière de la Caroline et l’année suivante, Lord George Germain voulut exploiter les autochtones afin qu’ils poursuivent des raids de terreur contre les colons. Croyant de son côté que la seule manière de faire cesser ces raids meurtriers consista à l’étouffement de l’influence britannique dans la région, George Rogers Clark lança avec ses troupes une spectaculaire campagne militaire qui débuta dans l’actuel territoire de l’Illinois. À la tête de rudes combattants, donc des colons du Kentucky, Clark captura Kaskaskia (Haute-Louisiane) et Vincennes en 1778 et 1779.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

D’autres raids eurent également lieu aux frontières des États de New York et de la Pennsylvanie, sans oublier les massacres de colons américains au Wyoming et dans Cherry Valley (New York), respectivement les 3 et 11 novembre 1778. En conséquence, Washington dut consacrer des ressources à éradiquer cette menace, notamment en y envoyant le général John Sullivan et quatre brigades d’infanterie pour éliminer ce qui restait de la présence britannique à l’Ouest, de même que la puissance militaire des Six Nations. Au cours d’une courte, mais vicieuse campagne, Sullivan remporta la victoire à Chemung et Newtown (août 1779), en plus d’entreprendre la destruction systématique du territoire iroquois. La résistance autochtone alla se poursuivre bien des années après la fin des hostilités, notamment dans le contexte de l’expansion de la colonisation à l’ouest des Appalaches.

La guerre d'indépendance des États-Unis divisa profondément la société américaine, à commencer par ceux qui avaient choisi de rester fidèles à la Couronne: les loyalistes. On estime à 19,000 le nombre d'individus qui ont combattu dans des unités "loyalistes" de 1775 à 1783.

Ces affrontements en d’autres théâtres d’opérations sont à remettre dans le contexte d’une pause relative de la campagne sur le principal théâtre du nord-est des États-Unis, du moins si l’on se fie au fait que Washington et Clinton demeurèrent inactifs pour la période allant de juin 1778 à juillet 1779. Ayant pris position à White Plains, juste au nord de la ville de New York, Washington fit bivouaquer son armée sous forme d’un arc géant autour de l’Hudson, ne serait-ce que pour protéger ses flancs. Les Britanniques firent mouvement vers King’s Ferry et s’emparèrent et fortifièrent la localité de Stony Point. Washington dépêcha alors son général Wayne pour attaquer cette dernière position. Au cours d’une brève, mais sanglante bataille, le 19 juin 1779, Wayne prit le fort et peu après, le major Henry « Light-Horse Harry » Lee captura la garnison britannique à Paulus Hook le 19 août.

Même si ces deux dernières missions constituèrent des engagements mineurs, il faut retenir que ces succès américains illustrèrent la montée du professionnalisme militaire des réguliers de l’Armée Continentale. Malgré tout, les Britanniques n’étaient pas prêts à abandonner la partie. Lorsque Clinton ordonna le repli de sa garnison basée à Newport, combiné aux renforts arrivés d’Angleterre sous les ordres de Lord Cornwallis, il apparut évident que Londres prépara une autre campagne majeure sur terre dans l’espoir de briser l’impasse.

La campagne du Sud (1780-1781)

Les premières années de la guerre d’indépendance des États-Unis virent des affrontements se dérouler essentiellement dans les États du nord-est, comme dans New York, en Pennsylvanie et au Massachusetts. Par contre, il faut noter également que lors des dernières années de ce long conflit, le pôle des opérations s’est déplacé plus au sud. Ayant en effet capturé Savannah (Géorgie) en décembre 1778, puis sécurisé l’est de la Floride, les Britanniques consacrèrent d’importantes ressources afin de garder le contrôle du sud des États-Unis. Comme mentionnée, cette zone n’avait pas été le théâtre d’affrontements majeurs depuis 1776, bien que le développement des opérations à partir de l’Ouest (et même dans les Indes) avait transformé le sud des États-Unis en une région stratégique. Cette zone s’avéra cruciale pour la sécurité des Caraïbes, si bien que le commandement britannique espéra que la présence de ses troupes alla réveiller le sentiment loyaliste endormi.

Concrètement, et au-delà des sentiments patriotiques, les Britanniques souhaitèrent porter le conflit dans cette région afin qu’elle serve de base pour de futures opérations tous azimuts. Encore une fois, la stratégie britannique comporta des failles qui leur seraient ultérieurement fatales. Premièrement, la vigueur du sentiment loyaliste dans le sud des États-Unis apparut beaucoup moins forte qu’escomptée et, deuxièmement, le dur comportement des troupes britanniques et celui de leurs alliés loyalistes aliénèrent les citoyens, dont plusieurs joignirent la cause patriote.

Le siège de Charleston (Caroline du Sud) par l'armée britannique au début de 1780.

Cela dit, la stratégie consista donc à concentrer les efforts au sud, tout en laissant au nord le général Wilhelm van Knyphausen dans la ville de New York avec à sa disposition un contingent de force égal à celui de Washington lui faisant face, tandis que Henry Clinton, avec Lord Cornwallis comme commandant en second, prit la mer avec 8,000 soldats pour débarquer à Charleston, le 26 décembre 1779. Retardés par de violentes bourrasques, les Britanniques purent finalement débarquer à John Island au sud de Charleston, le 11 février 1780 puis lors d’une des plus brillantes manœuvres britanniques de la guerre, coincer le général américain Benjamin Lincoln et son armée de 6,000 hommes dans la péninsule de Charleston.

Au cours de la pire défaite américaine de la guerre, Lincoln fut contraint de capituler avec son armée entière, le 12 mai. Ce faisant, les Britanniques purent sécuriser la voie maritime allant de la ville de New York jusqu’aux Caraïbes. Confiant alors que Cornwallis irait sécuriser toute la Caroline du Sud pour la Couronne, Clinton retourna à New York. Cornwallis fit donc mouvement vers le nord à partir de Charleston. Devant cette autre menace, le Congrès, et ce, contre l’avis de Washington, nomma le général Horatio Gates pour commander une nouvelle armée en formation au sud. Surprise puis battue à Camden (Caroline du Sud), l’armée de Gates fut mise en déroute complète jusqu’à ce que ses soldats puissent se regrouper beaucoup plus au nord, dans la région de Hillsborough en Caroline du Nord. Non sans surprise, cette défaite mit un terme à la carrière du général Gates.

Peinture de Pamela Patrick White représentant la bataille de Camden d'août 1780 (Caroline du Sud), l'une des pires défaites des forces américaines de la guerre d'indépendance.

Comme ce fut son intention dès le départ, et ayant pris soin de laisser quelques garnisons pour couvrir ses arrières, Cornwallis marcha en Caroline du Nord. Les affrontements dans les deux Carolines prirent la tournure d’une guérilla vicieuse, d’où l’hypothèse que le Congrès voulut remplacer Gates par un général aux nerfs plus solides et faisant preuve d’un plus grand esprit d’initiative en la personne de Nathanael Greene. Ainsi, la cause patriote fut renforcée lorsque des forces loyalistes sous les ordres du major Patrick Ferguson furent vaincues à King’s Mountain (frontière des Carolines) le 7 octobre 1780, par des troupes miliciennes commandées par les colonels John Sevier et Isaac Shelby.

Cette bataille de King’s Mountain constitua un tournant de la campagne du Sud, dans la mesure où nombreux furent les fermiers locaux à se joindre à la guérilla du coin commandée par Francis Marion et Thomas Sumter. La première conséquence fut que les lignes de communication de Cornwallis furent soumises à des attaques constantes. Cornwallis avait pu maintenir son avance au nord et capturer Charlotte (Caroline du Nord), mais il dut se départir de certaines de ses forces en décembre 1780 afin d’arrêter la guérilla. À cet effet, le lieutenant-colonel britannique Banastre Tarleton et ses troupes d’élite entreprirent une lutte sauvage à la guérilla locale tout le long des routes reliant les Carolines. Son principal adversaire à cette époque fut le général américain Daniel Morgan, qui avait reçu des renforts appréciables d’unités de milice. Morgan accepta alors la bataille rangée, qui fut livrée à Cowpens, dans la partie nord de la Caroline du Sud, le 17 janvier 1781. Bien que cette bataille fut très dure pour tous, Tarleton fut mis en déroute et Morgan le poursuivit vers le nord, tout en établissant la liaison avec les forces de Greene.

Reconstitution de la bataille de Cowpens de janvier 1781 (Caroline du Sud). Cette victoire majeure des troupes américaines confirma qu'en dépit de la prise de Charleston quelques mois plus tôt par les Britanniques, ceux-ci ne contrôlaient nullement le stratégique théâtre d'opération dans les Carolines.

La défaite britannique à Cowpens enragea Cornwallis qui décida de maintenir sa marche au nord, malgré que ses communications au sud furent loin d’être sécurisées. Cornwallis voulait trouver et anéantir l’armée de Greene. Pour ce dernier, l’idée consista à épuiser progressivement l’ennemi au cours de manœuvres qui amenèrent Cornwallis plus au nord avec ses troupes épuisées qui s’installèrent près de la rivière Dan. Ce faisant, Greene se rapprocha de Washington, qui lui envoya des renforts. Green décida alors d’offrir à Cornwallis la bataille qu’il attendait, cette fois à Guilford Courthouse (près de Greensboro, Caroline du Nord). Les Britanniques y remportèrent une victoire à la Pyrrhus le 15 mars 1781. Ce succès faillit démolir l’armée de Cornwallis, qui dut malgré tout se replier vers sa base de Wilmington afin de se reconstituer.

De son côté, Green prit la décision de rompre le contact avec l’ennemi et marcher au sud, dans le but de joindre les milices locales de Marion et Sumter et d’éliminer les garnisons britanniques isolées. En clair, les Britanniques étaient en train de perdre le contrôle du sud des États-Unis, ce qui ne fut pas sans enrager le haut commandement. De plus, et de sa propre initiative, Cornwallis décida d’envahir la Virginie en mai 1781, le tout au grand déplaisir du général Clinton.

La bataille de Guildford Courthouse du 15 mars 1781 en Caroline du Sud fut une victoire britannique, qui se battit à 1 contre 2 face aux Américains. Cependant, les pertes subies par chaque camp s'équivalèrent, si bien qu'à terme, les chances de l'Angleterre de remporter la guerre s'amenuisèrent.

En Virginie, les troupes britanniques du général Benedict Arnold (qui entre temps avait changé de camp) semaient la terreur dans les campagnes, tout en s’engageant dans une étrange guerre de manœuvre contre les forces régulières françaises nouvellement arrivées et commandées par le marquis de Lafayette. Les opérations se déplacèrent donc en Virginie, où Arnold et Cornwallis purent établir une liaison à Petersburg, puis marcher vers l’est. Leur objectif fut de se maintenir dans Yorktown afin de créer une base fortifiée, dans l’attente de renforts et d’autres ordres pour la suite des opérations. Sans trop le savoir, les Britanniques qui s’enterraient dans Yorktown étaient en train de creuser leurs propres tombes.

En effet, Cornwallis avait probablement sous-estimé la capacité des Américains et des Français à rassembler leurs forces pour les faire travailler ensemble de manière efficace. Or, en 1781, ce fut une réalité près de Yorktown: les Américains et les Français étaient présents sur le champ de bataille, prêts à attaquer. Dans ce contexte, rappelons que Washington reçut une excellente nouvelle. Il apprit que l’amiral français François Joseph, comte de Grasse, était en route vers la baie de Chesapeake avec une importante flotte et 3,000 soldats.

Cela étant, Washington put convaincre le général Jean Baptiste, comte de Rochambeau, qui commandait alors les forces françaises au Rhode Island, de faire la liaison avec le comte de Grasse et marcher plein sud vers la Virginie. Les Français du Rhode Island marchèrent au pas cadencé en couvrant une distance de 320 kilomètres en quinze jours et elles purent effectivement établir la liaison à la mi-septembre 1781. Les Britanniques tentèrent d’empêcher la liaison, mais le comte de Grasse put les repousser en mer, où il vainquit l’amiral Thomas Graves à la bataille de Virginia Capes (5 – 9 septembre 1781). Ainsi, la marine britannique défaite ne put porter secours à Cornwallis enfermé dans Yorktown. Celui-ci capitula le 19 octobre avec plus de 7,000 soldats.

Les soldats britanniques de Lord Cornwallis déposent leurs armes et capitulent à la suite du siège de Yorktown (Virginie) qui se termina le 19 octobre 1781. Cet épisode ne marqua pas la fin immédiate des hostilités, mais il constitua une importante étape vers les négociations de paix.

Conclusion: au lendemain de Yorktown

La chute de Yorktown ne mit pas immédiatement un terme à la guerre. Il y avait encore 22,000 soldats britanniques qui occupaient les villes de New York, de Savannah et d’autres postes. Par contre, la défaite de Yorktown avait sérieusement érodé la volonté de Londres de poursuivre les hostilités. Considérant que l’appui parlementaire pour la guerre s’effondra lorsque la nouvelle de la chute de Yorktown parvint à Londres en février 1782, le premier ministre Lord North démissionna le 20 mars et il fut remplacé par une coalition « antiguerre » dirigée par le marquis de Rockingham et Lord Shelburne.

Au moment où les négociations débutèrent à Paris, l’Angleterre ne sembla pas intéressée à accorder l’indépendance aux États-Unis, du moins dans un premier temps. Rappelons qu’au printemps de 1782, l’amiral britannique George Rodney remporta une victoire convaincante contre la flotte du comte de Grasse à la bataille des Saintes (Antilles) le 12 avril. Par ailleurs, Lord Howe parvint à rompre le long siège enduré par la garnison britannique dans Gibraltar en octobre. Ces deux victoires renforcèrent donc la position de négociation des Britanniques à Paris.

Célèbre peinture du peintre Benjamin West montrant les membres de la délégation américaine lors de la négociation du traité de paix à Paris en septembre 1783. Pour leur part, les Britanniques refusèrent de poser pour West, ce qui explique apparemment pourquoi le tableau ne fut jamais achevé.

Cependant, les Britanniques avaient commencé à se désengager du théâtre d’opérations de l’Amérique du Nord, notamment lorsqu’ils évacuèrent Savannah en juillet 1782, tout en consentant à conclure un traité de paix préliminaire avec les États-Unis en novembre. Par la suite, l’Angleterre conclut un armistice avec la France et l’Espagne au début de 1783 et la paix finale fut entérinée avec le Traité de Paris le 3 septembre. Ainsi, l’Angleterre reconnut la création des États-Unis d’Amérique indépendants, avec une frontière délimitée à l’est par l’océan Atlantique, puis à l’ouest par le fleuve Mississippi, bien que les frontières au nord et au sud demeurèrent ambigües.

Finalement, notons que la création des États-Unis sous un régime républicain fut un événement révolutionnaire de l’histoire moderne. Le républicanisme américain stimula le radicalisme politique en Angleterre, qui amena à son tour des réformes politiques graduelles au XIXe siècle. Les succès de la guerre d’indépendance américaine eurent également des impacts sur les activités révolutionnaires menées en Irlande, dans les Pays-Bas sous contrôle autrichien, puis de manière encore plus spectaculaire, en France à partir de 1789. L’exemple de la révolution américaine inspira aussi des révoltes coloniales en Amérique latine au début du XIXe siècle, ce qui amena la fin progressive de l’Empire espagnol sur ce continent.

La victoire américaine marqua le début d’une ère nouvelle pour les habitants des États-Unis. La première république des temps modernes était née, mais elle serait seulement la première étape dans la quête d’une plus grande stabilité politique pour les générations qui allaient suivre.

La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Première partie

Introduction

La guerre d’indépendance américaine de 1775 à 1783, qui fut le premier conflit colonial ayant amené la fondation de la première république moderne, les États-Unis, débuta dans le contexte d’une lutte visant la préservation des droits des Américains à l’intérieur de l’Empire britannique. Certains intellectuels de l’époque, entre autres Tom Paine, l’auteur de Common Sense (1776) et The Rights of Man (1791-1793), croyaient que la Révolution américaine avait fait davantage que n’importe quel autre conflit de l’Histoire afin d’illuminer le monde et amener l’humanité vers la modernité.

Cela étant, la guerre d’indépendance des États-Unis s’avéra être un « petit conflit » en comparaison de la Révolution française ou des guerres napoléoniennes qui s’ensuivirent. Elle fut néanmoins la plus longue des guerres menées par l’Amérique avant celles du Vietnam et de l’Afghanistan, comme elle fut le conflit domestique le plus coûteux en vies humaines avec la Guerre civile (1861-1865). Par conséquent, les premiers coups de feu furent tirés simultanément à Lexington et à Concord au Massachusetts, le 19 avril 1775, après onze années de tensions politiques entre l’Angleterre et ses treize colonies d’Amérique quant à la nature des rapports impériaux.

Les causes du conflit: l’accumulation de tensions

Les causes profondes du conflit entre l’Angleterre et ses colonies tirent leurs racines des victoires britanniques lors de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), et particulièrement face à la forte dette nationale contractée par ces succès, de même que par les tentatives de l’Angleterre de faire payer à ses colonies de nouvelles taxes afin de balancer ses livres. À cela, il faut ajouter la décision de Londres de stationner en permanence dans ses colonies une force militaire régulière de 10,000 soldats, qu’il fallait naturellement payer, ce qui ne fit qu’accroître les ressentiments et les craintes des habitants. Par ailleurs, la tentative de l’administration du premier ministre George Grenville (1763-1765) de taxer l’Amérique engendra une forte opposition dans les colonies, de même que des émeutes en plusieurs endroits.

L'une des causes importantes à l'origine de la révolution américaine réside dans les succès britanniques lors de la Guerre de Sept Ans. L'Angleterre voulut faire payer à ses colonies d'Amérique une large part des dettes contractées afin de renflouer le trésor public.

À cet effet, le vote par le parlement britannique des Townshend Duties (Townshend Acts) en 1767 se voulait une autre tentative de Londres d’accroître les revenus de l’administration coloniale et ainsi affermir l’autorité royale en faisant payer aux colons les salaires des juges et des fonctionnaires chargés d’administrer les territoires. Non sans surprise, les réactions de fureur furent immédiates, du moins dans une partie de l’opinion publique coloniale. L’année suivante, Londres prit une autre décision, celle de stationner des soldats réguliers dans Boston, qui était alors l’épicentre de l’opposition coloniale aux nouvelles lois et taxes britanniques, ce qui ne fit qu’envenimer une situation déjà tendue. La conséquence immédiate fut le Massacre de Boston du 5 mars 1770, dans lequel la garnison britannique ouvrit le feu contre la foule, tuant cinq colons et en blessant huit autres, sans compter l’onde de chocs que cet incident provoqua dans l’ensemble des colonies. Comme si cela n’était pas assez, l’administration du premier ministre Lord North voulut augmenter ses revenus en levant une autre taxe sur le thé, le Tea Act de 1773, ce qui amena le célèbre incident du Boston Tea Party le 16 décembre de la même année, où des colons jetèrent par-dessus bord des cargaisons de ces précieuses feuilles. Cette fois, l’incident créa une autre onde de choc, en Angleterre.

Déterminé à faire de Boston un exemple, le parlement britannique s’empressa de faire voter quatre « Actes coercitifs » (Coercive Acts) dans l’espoir d’intimider l’opposition coloniale et ainsi raffermir l’autorité royale. Considérées en Amérique comme des « Actes intolérables » (Intolerable Acts), ces lois punitives de Lord North avaient pour but, comme nous l’avons mentionné, de mater l’opposition coloniale en faisant de Boston et du Massachusetts des exemples. Dans ce contexte houleux, la nomination d’un Britannique, le lieutenant-général Thomas Gage commandant des forces britanniques d’Amérique, au titre de gouverneur du Massachusetts fut interprétée comme un indice clair des desseins tyranniques de Londres visant à restreindre les libertés des colons de disposer d’un gouvernement autonome.

L'incident du Boston Tea Party de décembre 1773 fut symbolique de l'accumulation des tensions entre l'Angleterre et ses colonies américaines quant à la nature des rapports impériaux autour de la question de la taxation et de l'administration coloniales.

Moins d’une année après l’incident du Boston Tea Party, une première opposition unifiée et en apparence organisée s’exprima lors d’une rencontre du Premier Congrès continental à Philadelphie en septembre 1774. Face à cette opposition grandissante, l’administration de Lord North mit de la pression sur le général Gage afin que celui-ci place en état d’arrestation les dirigeants de l’opposition. Cela explique en partie les accrochages de Lexington et Concord évoqués précédemment, car la milice du Massachusetts refusa de se laisser intimider par une démonstration en force des soldats réguliers britanniques, puis par celle de l’autorité royale qui tenta de reprendre le contrôle de la situation.

En juin 1775, d’importants renforts britanniques débarquèrent à Boston avec à leurs têtes les généraux Sir William Howe, John Burgoyne et Sir Henry Clinton. Pour sa part, et devant la montée inexorable des tensions, le Second Congrès continental, réuni à Philadelphie le 10 mai de la même année, décida d’opposer une résistance militaire. C’est alors que la décision fut prise de nommer George Washington, un colonel de la milice de Virginie, à la tête des forces qui iraient faire le siège de Boston le 15 juin. Les tentatives de trouver un règlement politique à la crise furent anéanties le 23 août 1775, lorsque le roi George III proclama que les treize colonies étaient en état de rébellion.

La guerre d’indépendance des États-Unis était officiellement commencée.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

Les premiers affrontements: essais et erreurs (1775-1776)

Alors que les forces américaines entourant Boston commencèrent à s’enterrer sur les hauteurs avoisinantes de la péninsule de Charlestown qui surplombent Boston, une force composée de volontaires coloniaux sous les ordres d’Ethan Allen et Benedict Arnold s’empara du fort de Ticonderoga et de New York (et ses précieux canons), le 10 mai 1775. Croyant de leur côté qu’une démonstration de force en règle suffirait à mater la rébellion, les généraux britanniques dans Boston décidèrent de lancer un assaut frontal classique contre l’un des points stratégiques des hauteurs entourant la ville, vers Breed’s Hill. La bataille qui s’ensuivit, qu’on appelle souvent par erreur la bataille de Bunker Hill (17 juin 1775), s’avéra être une importante bévue propagandiste pour l’Angleterre. En effet, au cours de trois assauts dirigés séparément contre ces hauteurs, l’infanterie britannique parvint à prendre ses objectifs, mais au prix de pertes frôlant les 50% des effectifs engagés.

Représentation de l'infanterie britannique à l'assaut de Bunker Hill, le 17 juin 1775. Premier engagement majeur de la guerre, Bunker Hill fut une victoire britannique, mais l'infanterie d'assaut subit de lourdes pertes, ce qui inquiéta assurément le haut commandement pour les batailles à venir.

En conséquence, la gaffe propagandiste résultant de cette bataille est double. D’une part, le Congrès américain en appela de tous les hommes jugés aptes au service à joindre les rangs de la milice, ce qui divisa les Américains en deux camps, celui des patriotes et celui des loyalistes. D’autre part, cette sanglante bataille fit réaliser aux officiers britanniques que la suppression de la rébellion montante sera beaucoup plus difficile que ce qui fut initialement envisagé. Le général Gage fut démis de son poste en octobre 1775, pour être remplacé par Sir William Howe, qui décida aussitôt d’évacuer Boston. Le 17 mars suivant, ce général prit la stratégique décision d’évacuer ses forces régulières et partisanes loyalistes vers Halifax, en Nouvelle-Écosse, laissant ainsi aux troupes de Washington le contrôle de Boston.

Réalisant que l’autorité britannique dans les autres colonies était sur le point de s’effondrer, le Congrès américain autorisa une invasion du Canada sous les ordres de deux des généraux de la nouvelle Armée Continentale, Richard Montgomery et Benedict Arnold. Alors que l’hiver tomba dru, l’attaque américaine contre la ville de Québec fut repoussée par le général Guy Carleton en décembre 1775, puis les Britanniques contre-attaquèrent avec une invasion de la colonie de New York lors de la bataille de l’île Valcour en octobre 1776. D’autres tentatives britanniques de rétablir l’autorité royale ne furent guère couronnées de succès. Les Britanniques furent défaits à Moore’s Creek en Caroline du Nord (27 février 1776) ainsi qu’à Charleston en Caroline du Sud, où le colonel William Moultrie assuma avec cran la défense de Fort Sullivan (28 juin 1776) face à un important débarquement naval sous les ordres de Lord Cornwallis et Sir Henry Clinton.

La révolution américaine se transporta brièvement au Canada, où les troupes du Congrès tentèrent en vain de s'emparer de la ville de Québec alors défendue par les Britanniques du général Carleton, assistés par des éléments de la milice locale (décembre 1775).

Cette série de défaites fit réaliser au haut commandement britannique que son action de police devrait être transformée en une campagne militaire d’envergure et y consacrer les ressources conséquentes pour reconquérir le continent. Le parlement britannique autorisa la levée d’un contingent de 55,000 hommes pour servir exclusivement en Amérique. Or, il s’avéra que le recrutement volontaire pour cette campagne impopulaire en Angleterre n’alla pas aussi bien que prévu, ce qui contraignit le parlement à embaucher des troupes mercenaires provenant pour l’essentiel des États allemands. Le plus important contingent germanophone fut levé en Hesse-Cassel, si bien que ces « Hessois » (comme on les appelait) représentèrent jusqu’à 33% des forces britanniques servant en Amérique en 1778 et 1779.

Représentation de soldats allemands combattant pour l'Angleterre. Les Britanniques eurent recours à ces mercenaires, particulièrement lors des premières années du conflit.

Notons aussi que ce recrutement de soldats supplémentaires fit en sorte qu’en août 1776, le général Howe avait à sa disposition la plus grande force militaire servant en dehors des îles Britanniques au cours du XVIIIe siècle. Dans le but d’accroître ces effectifs, les Britanniques recrutèrent également quelque trois cents compagnies de loyalistes tout au long de la guerre, ce qui représenta approximativement 19,000 combattants fidèles à la Couronne. Par ailleurs, les conditions inhérentes aux champs de bataille démontrèrent que chaque camp, et notamment chez les Britanniques, fut mal équipé et surtout mal entraîné pour la lutte qui s’annonça. Si la tenue vestimentaire et les tactiques britanniques « à l’européenne » révélèrent rapidement leur inefficacité, l’amélioration du ravitaillement combinée à l’évolution graduelle des tactiques alla transformer le soldat britannique de ligne en un combattant beaucoup mieux adapté à l’environnement plus rustique de l’Amérique du Nord.

Le 2 juillet 1776, soit deux jours avant que le Second Congrès continental ne vote pour le texte final de la déclaration d’indépendance, le général Howe débarqua l’avant-garde de son armée sur Staten Island (New York). Son plan stratégique pour l’année 1776 consista à reprendre la ville de New York et isoler la Nouvelle-Angleterre du reste des colonies en rébellion. C’est alors que le Congrès ordonna à Washington de défendre le plus important port américain, New York. Dans cette aventure, les forces américaines inexpérimentées de Washington furent vaincues à la bataille de Brooklyn Heights (Long Island) le 17 août 1776, ce qui força celles-ci à se replier vers Manhattan. À nouveau battu à Harlem Heights et White Plains (octobre), Washington retraversa le fleuve Hudson, abandonnant ainsi New York. Cette difficile année 1776 pour les Américains s’acheva par deux autres défaites où les Britanniques reprirent Fort Washington et Fort Lee, les deux derniers points fortifiés stratégiques sous contrôle rebelle (novembre). Howe avait obtenu ce qu’il voulait, soit l’occupation de New York par ses troupes, qui conserveront cette ville jusqu’à la fin des hostilités.

Le Congrès vote la déclaration d'indépendance le 4 juillet 1776.

En dépit de ses victoires, Howe sut que Washington n’était pas totalement vaincu et le général britannique amorça la poursuite des forces rebelles à travers le New Jersey, mais il ne parvint pas à livrer immédiatement une bataille d’envergure qui aurait été décisive. Howe crut justifié de maintenir au New Jersey l’équivalent d’une brigade pour ainsi pacifier la région politiquement et encourager le support loyaliste latent. Cependant, deux victoires mineures obtenues par l’isolement astucieux des garnisons britanniques à Trenton et Princeton (décembre 1776 – janvier 1777) contribuèrent à relever le moral des patriotes et, plus important dans l’immédiat, forcer Howe à évacuer le New Jersey. Cet épisode de prise et reprise de territoires avait entraîné à sa suite une série d’émeutes frôlant la guerre civile, ce qui sera somme toute un phénomène récurrent dans d’autres théâtres d’opérations de la guerre d’indépendance.

Dans un autre ordre d’idées, et pour terminer sur cette première phase de la campagne militaire, Washington persuada le Congrès de lever une véritable armée professionnelle. Il s’agissait de l’Armée Continentale, une force composée de 67,000 hommes qui s’enrôlaient pour une période de trois ans et qui étaient répartis dans 83 régiments ou bataillons tous levés et entretenus aux frais des États. Ces régiments, qui formaient la Ligne Continentale, seraient les véritables porteurs de la Révolution. Sous les ordres de Washington, ils allaient affronter l’armée britannique, mais le commandant américain éviterait autant que possible l’affrontement à grande échelle, sauf si les circonstances politiques ou militaires le lui imposaient, préférant du coup épuiser la volonté des Britanniques de poursuivre la guerre.

Pour avoir une chance de l'emporter face aux soldats réguliers de l'armée britannique, les membres du Congrès réalisèrent qu'il fallait créer un instrument militaire qui soit aussi professionnel, entraîné et équipé. Ainsi était née l'Armée Continentale.

Alors que l’histoire démontre qu’une majorité de combattants américains préféra faire la guerre au sein d’unités de milice, dont le temps de service était moins long (au grand déplaisir de Washington), il appert que tant les unités miliciennes que celles de l’Armée Continentale contribuèrent à la victoire en se supportant régulièrement sur le terrain. L’Armée Continentale livrerait une guerre classique, alors que la milice opterait pour le style de la guérilla, à la suite de défaites subies par les réguliers, si bien que les miliciens menaceraient constamment les communications de l’ennemi. Alors que la guerre prit de l’ampleur, il devenait évident aux yeux des Britanniques que la terreur et l’extermination deviendraient des recours jugés nécessaires. Cette approche ne plaisait pas à Howe, mais son emploi se révèlerait impératif si les flammes de la révolution ne pouvaient être éteintes à terme.

Les campagnes de Philadelphie et de Saratoga (1777-1778)

Le chef d'état-major de l'Armée Continentale et premier Président des États-Unis, George Washington.

La décision du Second Congrès continental de déclarer l’indépendance des colonies en juillet 1776 transforma la guerre du tout au tout. Alors que les nouveaux États ayant autoproclamé leur indépendance travaillaient à élaborer leurs constitutions respectives, l’armée de Washington, qui représentait alors une petite force ignorée et mal ravitaillée, luttait pour sa propre survie face à un ennemi déterminé. Conséquemment, au cours de la campagne militaire de 1777, Washington se vit contraint de réagir aux mouvements de l’ennemi plutôt que d’entreprendre des actions proactives. De leur côté, les généraux britanniques souhaitèrent étendre leur plan de campagne amorcé l’année précédente, mais leurs performances sur le terrain en 1777 furent si mauvaises qu’ils gaspillèrent probablement leur dernière chance de remporter la guerre. Le général Howe tint peu compte, entre autres choses, des développements militaires au sud et préféra donc concentrer ses efforts au nord, toujours dans l’espoir de délivrer à l’armée de Washington un coup qui lui serait fatal.

Le plan stratégique d’ensemble du général Howe, mis à jour en novembre 1776, demandait davantage de renforts auprès de Lord George Germain, le secrétaire d’État pour le Département de l’Amérique. En effet, Howe jugeait avoir besoin de 10,000 hommes pour reprendre Albany (New York) aux mains de l’ennemi, en plus d’envoyer un autre contingent de 10,000 soldats pour reprendre Providence (Rhode Island) et Boston. À cela, le commandant britannique comptait sur une force non négligeable de soldats réguliers et de miliciens loyalistes afin de tenir New York, car son intention finale était de constituer une autre force dont l’objectif serait d’envahir la Pennsylvanie et capturer la capitale fédérale de Philadelphie. Le secrétaire Germain endossa ce plan ambitieux, mais il ignora la requête de Howe pour des renforts. De plus, Germain accepta un plan stratégique alternatif élaboré par le général Burgoyne visant à envahir l’État de New York à partir du Canada, prendre Albany et établir la liaison avec les forces de Howe qui marchaient au nord dans le but d’isoler à nouveau la Nouvelle-Angleterre du restant des colonies rebelles.

Comme nous l’avons mentionné, et ce, dès le début des hostilités, la stratégie britannique semblait vouée à l’échec. En rétrospective, celle-ci était basée sur la notion d’une guerre « eurocentriste », qui comprenait ces idées de fronts militaires, de points stratégiques et l’utilisation classique de lignes intérieures (pour les déplacements et les ravitaillements) qui n’existaient pas en Amérique, ou du moins très peu. Même s’il avait été un succès, le plan britannique n’aurait pas pu asséner un coup mortel à la rébellion. La raison étant que les Britanniques n’avaient pas pris en compte la capacité du Congrès de levée une seconde armée pour faire campagne au nord, c’est-à-dire une force aux effectifs encore plus larges que l’armée de Washington.

Le plan britannique perdit davantage de son mordant lorsque Howe prit la décision de ne pas faire mouvement vers le nord au début de 1777, un mouvement qui, rappelons-le, était nécessaire afin d’appuyer Burgoyne qui débouchait du Canada. Howe était d’avis que l’appui à la cause patriote était en train de s’effondrer dans nombre de colonies, ce qui l’amena à concentrer ses efforts à prendre Philadelphie, mettre le Congrès en déroute et rallier le support loyaliste en Pennsylvanie. Howe décida donc de replier ses forces du New Jersey, puis de tenter une invasion par la mer, toujours en vue de prendre Philadelphie. Cependant, le mauvais temps joua contre lui et ses troupes ne purent arriver à l’embouchure de la baie de Chesapeake avant le 25 août 1777, à quelque 80 kilomètres au sud-ouest de Philadelphie. Ce faisant, Washington avait anticipé la manœuvre et il décida d’éloigner sagement son armée de la baie puis de l’installer sur les hauteurs, à Chad’s Ford sur la crête de Brandywine, où la bataille s’engagea le 11 septembre.

Représentation de la bataille de Brandywine du 11 septembre 1777. Au cours de cet engagement, les forces de Washington commirent des erreurs tactiques que les Britanniques ne tardèrent pas à exploiter pour y remporter une victoire majeure, laissant ainsi la capitale américaine de Philadelphie sans défense.

En dépit d’un pronostic intéressant pour les Américains, ceux-ci furent pris de flanc par les troupes de Lord Cornwallis, ce qui força Washington à se replier dans un relatif désordre, avant d’être à nouveau battu à Paoli (Pennsylvanie) le 20 septembre. Cette dernière défaite obligea le Congrès à évacuer Philadelphie pour se réfugier à Chester, alors que Washington, qui refusa d’admettre ses défaites, attaqua à nouveau les Britanniques à Germantown le 3 octobre. Au cours d’un assaut confus mené en pleine nuit, ses généraux ne parvinrent pas à coordonner leurs manœuvres et une autre défaite s’ensuit. Ces récents événements rendirent le Congrès de plus en plus critique à l’égard des aptitudes de Washington à commander, où on se plaisait à le comparer défavorablement au général Horatio Gates, le commandant des forces américaines au nord des colonies. Pour sa part, Howe parvint à prendre Philadelphie, mais sur le long terme, ce succès ne fit guère de différence sur l’issue de la guerre.

Plus au nord, Burgoyne amorça sa marche le long du Lac Champlain en juin 1777, avec un contingent hétéroclite composé de réguliers britanniques, de mercenaires hessois, de loyalistes, d’Amérindiens et quelques miliciens canadiens. Le 5 juillet, cette force de 7,000 hommes contraignit les Américains, sous les ordres du général Arthur St. Clair, à évacuer Fort Ticonderoga avant de les poursuivre vers le sud jusqu’à Fort Edward sur l’Hudson. À l’ouest, cependant, la seconde colonne britannique partie du Canada, sous les ordres du colonel Barry St. Ledger, qui incluait 1,000 Iroquois dirigés par Joseph Brant, connut davantage d’ennuis logistiques qui ralentirent sérieusement la marche. Ayant pu vaincre les miliciens new-yorkais du général Herkimer, St. Ledger fut retenu par le siège de Fort Schuyler (New York) puis ses hommes furent battus à Oriskany le 8 août.

La défaite de la seconde colonne britannique eut une conséquence sur l’ensemble des opérations que menait le général Burgoyne dans la colonie de New York. En fait, les troupes de Burgoyne se trouvèrent isolées en pleine contrée sauvage. Au lieu de rentrer au Canada, Burgoyne poursuivit sa marche en territoire ennemi, où ses alliés amérindiens commirent des atrocités qui ne tardèrent pas à soulever la population locale contre lui, sans compter la défaite qu’il subit face à la milice du New Hampshire lors de la bataille de Bennington (Vermont) le 22 août. Toujours déterminé à marcher plein sud, Burgoyne prit le risque de rompre ses propres lignes de communication et de traverser l’Hudson. Ce dernier mouvement fut fatal à son armée, car cette campagne dite de Saratoga se solda par une défaite à Freeman’s Farm (19 septembre) et à Bemis Heights (7 octobre). Battus, Burgoyne et son armée capitulèrent.

(La suite dans la seconde partie de cet article.)

La Guerre civile américaine (1861-1865, 2e partie)

1863: l’année des grands tournants

Des prisonniers de guerre confédérés posent pour la caméra.

La seconde partie de notre article sur la Guerre civile américaine nous retrouve au printemps de 1863, à une époque où Lincoln avait congédié son général McClellan, l’ex-commandant de l’Armée du Potomac. Pour le remplacer, le président nomma le général Joseph Hooker, qui avait donné à la classe politique la garantie qu’il allait réussir là où son prédécesseur avait échoué.

Hooker profita de l’accalmie de l’hiver de 1862-1863 afin de réorganiser son armée, refaire le moral de celle-ci et se préparer pour une nouvelle campagne qui allait commencer au printemps. Dès le mois d’avril 1863, Hooker avait pris soin de fixer (sinon d’emprisonner) le général Lee dans ses lignes derrière Fredericksburg (Virginie), tandis qu’il déploya le gros de son armée dans une large manœuvre pour prendre Lee de flanc en amont de la rivière Rappahannock. Comme s’y attendait Hooker, une fois que son armée avait traversé la rivière, il trouva Lee dans une position inconfortable, avec des troupes fédérales devant lui à Fredericksburg, puis sur ses flancs de côté et en arrière.

Ce faisant, Hooker espérait contraindre Lee à battre en retraite tandis qu’il était temps afin d’éviter un encerclement complet, ce qui permettrait ainsi de dégager non seulement Fredericksburg, mais de refouler la menace confédérée un peu plus loin de la capitale Washington. Du moins, dans la position de Lee, c’est ce que n’importe quel général aurait logiquement fait en ces circonstances. Par contre, Lee n’était pas du genre à se laisser manœuvrer, si bien qu’il voulut imposer son agenda. Ce faisant, le général confédéré divisa son armée en deux parties, dont l’une tenta de prendre de flanc l’armée de Hooker, qui elle-même, rappelons-le, tentait de faire de même contre Lee. Le commandant de la force sudiste de flanquement était le général bien connu Stonewall Jackson, qui dirigea contre le flanc de Hooker une attaque dévastatrice. Malgré tout ce succès, qu’on appellera par la suite la bataille de Chancellorsville (2-3 mai 1863) Jackson fut victime d’un malheureux incident. Dans la nuit du 2 au 3 mai, en pleine noirceur et dans la confusion, Jackson fut abattu par des soldats sudistes qui l’ont confondu avec l’ennemi, l’atteignant au bras, forçant l’amputation de celui-ci et le général décéda de complications quelques jours plus tard.

La victoire confédérée à Chancellorsville donna une fois de plus l’initiative à Lee, qui envisagea à nouveau une invasion du Nord. À nouveau, le haut commandement et la classe politique du Nord étaient placés devant une délicate situation, qui rappelait quelque peu l’année 1862. Là encore, considérant que la victoire n’avait pas été obtenue, Lincoln exigea une reddition de comptes du général Hooker. Les deux hommes se disputèrent et dans ce genre de circonstances, l’expérience démontre que le général « fautif » s’en tire rarement. Par conséquent, Hooker fut à son tour congédié puis remplacé par le général George G. Meade, qui prit alors l’Armée du Potomac et la transféra au nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie pour affronter Lee.

Carte des principales campagnes militaires de la Guerre civile américaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les coups fatals: Gettysburg et Vicksburg (été 1863)

Les deux armées se rencontrèrent à la bataille de Gettysburg (1er au 3 juillet, 1863), dans laquelle le total des pertes approcha les 50,000 hommes. Au troisième jour de l’affrontement, qui fut le plus important de la guerre en terme d’effectifs engagés de part et d’autre (environ 165,000 hommes), Lee tenta le tout pour le tout en concentrant quelque 12,500 soldats pour charger de plein fouet sur le centre du front ennemi. Cet épisode hautement symbolique et dramatique pour la Confédération est connu sous le nom de la Charge Pickett, en l’honneur du général qui mena l’assaut (même si seulement le tiers de cette force était composée effectivement d’hommes appartenant à Pickett). Cette attaque échoua, ce qui contraint Lee à se replier au sud et renter à nouveau en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler représentant un épisode épique de l'histoire de la Confédération: la charge de la division Pickett, dernière tentative des Confédérés de remporter la bataille de Gettysburg (juillet 1863).

Virtuellement à la même époque, où Lee et Meade s’affrontaient à Gettysburg, les événements se bousculaient également sur le front ouest. Là, le général Grant fit équipe avec le contre-amiral David D. Porter afin de prendre de flanc les défenses confédérées de Vicksburg, dans l’ouest de l’état du Mississippi, sur le fleuve du même nom. Les canonnières de Porter transportèrent l’infanterie de Grant à travers le fleuve au sud de la ville et, suite à un bref, mais vain combat à Champion Hill (16 mai 1863), l’armée confédérée commandée par le général John C. Pemberton se replia derrière des défenses préalablement établies autour de Vicksburg.

Bien que ce repli derrière un bon système défensif apparut comme une sage décision, la réalité fut que les soldats sudistes s’enfermèrent dans leur propre piège, car Grant prit aussitôt la décision de faire le siège de Vicksburg. Celui-ci dura 47 jours jusqu’à ce que finalement, le 4 juillet (le même jour où Lee amorça sa retraite vers la Virginie), Pemberton déposa les armes, abandonnant à Grant son armée de 30,000 hommes et la cité de Vicksburg. Ce double échec (Gettysburg et Vicksburg) atteignit de plein fouet la Confédération, mais il ne mit pas fin aux espoirs de terminer la guerre. En fait, ces épisodes marquèrent le début d’une nouvelle phase du conflit, une phase dans laquelle les forces de l’Union prirent une fois pour toutes l’initiative et imposèrent leur agenda.

Le siège de Vicksburg (été 1863).

Les difficultés du commandement

Du point de vue sudiste, les désappointements occasionnés après la défaite de Gettysburg, et surtout après le désastre de Vicksburg, amenèrent Lee à prendre la décision de diviser une partie de son armée de Virginie dans le but de stabiliser le front ouest. Lee accorda à son général James Longstreet la permission de prendre deux divisions d’infanterie de la Virginie et les déployer sur le théâtre ouest. Ces renforts furent les bienvenus, dans la mesure où les Confédérés purent arrêter la progression de l’ennemi en Géorgie, à la bataille de Chickamauga (19-20 septembre, 1863). Par contre, les Confédérés ne purent retirer des bénéfices stratégiques de leur victoire tactique, car il y avait de sérieuses mésententes au sein du haut commandement confédéré opérant dans ce secteur.

En effet, les généraux Longstreet et Bragg ne s’entendaient pas sur la suite à donner aux opérations et sur l’allocation des ressources militaires face à un ennemi qui semblait être partout. Par exemple, l’armée de Bragg au Tennessee conduisit plus ou moins brillamment un siège des forces de l’Union à Chattanooga, mais Longstreet, avec l’approbation du président Davis, alla pour sa part entreprendre le siège de la cité de Knoxville, à l’autre extrémité de l’état du Tennessee. Considérant alors que les ressources militaires de la Confédération furent limitées, comme nous l’avons mentionné, il aurait été possible d’envisager une concentration des forces en un lieu, en supposant que la bonne entente eut régné entre Bragg et Longstreet.

Un aperçu du champ de bataille de Chickamauga (Géorgie, septembre 1863).

Pendant ce temps, la prise de Vicksburg par le général Grant allait lui conférer de plus grandes responsabilités. Il fut d’abord nommé commandant de l’ensemble des forces de l’Union qui opéraient au Tennessee. Son premier geste fut de dégager Chattanooga, toujours menacée par Bragg. Ainsi, Grant dépêcha son commandant subordonné favori, le général William T. Sherman à la pointe de la ligne confédérée qui se situait à la hauteur de Missionary Ridge et, lorsque les Confédérés furent fixés, Grant envoya le général George Thomas et son Armée du Cumberland avancer vers le centre ennemi afin d’y faire diversion. Par contre, les soldats de Thomas prirent l’initiative non autorisée de charger l’ennemi sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863. Par chance pour les nordistes, les confédérés se replièrent et Bragg dut retraiter vers la Géorgie. Pour sa part, et bien qu’il fut probablement en colère face à l’assaut non autorisé de Missionnary Ridge, Grant reçut une importante récompense de Lincoln, qui lui se fiait aux résultats. Grant fut en effet rappelé à Washington pour prendre la direction de toutes les forces armées de l’Union.

L’Union reprend l’initiative (1864)

Deux figures légendaires de la Guerre civile américaine: les généraux Ulysses Grant et Robert Lee.

Le début de l’année 1864 allait bien mal s’amorcer pour la Confédération. Sur le terrain, il n’y avait pour ainsi dire que deux armées en état de combattre. D’une part, l’armée décimée (mais dangereuse) de Virginie sous les ordres de Lee puis, d’autre part, celle du Tennessee désormais sous la direction de Joseph E. Johnston, au lendemain de la disgrâce de Bragg dans le contexte de son échec à Chattanooga. En mai de la même année, Grant joignit l’Armée du Potomac, toujours sous les ordres de Meade en Virginie, et on entreprit la poursuite de Lee, tandis que Sherman, à la tête de trois armées en Géorgie, se concentra sur Johnston.

Les deux campagnes militaires, celle en Virginie puis celle en Géorgie, étaient très différentes à certains égards. Lors des combats en Virginie, qu’on appela la Campagne Terrestre (ou Wilderness Campaign), chaque camp frappa l’autre dans une série de batailles majeures et rangées, que ce soit à Wilderness (4-7 mai), à Spotsylvania (8-20 mai) et à Cold Harbor (3 juin). Au cours de cette période de quarante jours, les forces en présence encaissèrent de terribles pertes: 60,000 pour l’Union et 40,000 pour la Confédération, tués ou blessés.

En Géorgie, la situation fut différente, car les généraux en présence manœuvrèrent avec précaution, tentant à maintes reprises d’éviter la bataille. Une seule fois Sherman se risqua à lancer une offensive à outrance contre Johnston à Kennesaw Mountain (27 juin), avec des résultats si médiocres que le commandant nordiste ne se laissa plus jamais prendre au piège. Pour sa part, Johnston n’avait surtout pas les moyens d’une telle aventure, si bien qu’il resta sur la défensive. Par conséquent, alors que les pertes en Virginie atteignirent des niveaux affolants, celles de Géorgie furent relativement modestes, par rapport aux nouveaux standards en vigueur issus de l’expérience des trois dernières années de guerre.

Peinture de Mort Kunstler montrant au centre le général Grant et à sa droite le général Meade, le commandant de l'Armée du Potomac, lors de la bataille de Wilderness (Virginie, mai 1864).

Malgré ces disparités, le résultat fut sensiblement le même. En effet, Lee fut contraint de se replier derrière ses défenses dans Richmond, tandis que Johnston prit la décision de retraiter dans Atlanta. Pour le président Davis, le repli de Lee sembla justifié, mais pas celui de Johnston. Davis était d’avis que le front de Géorgie aurait dû tenir, si bien que le 17 juillet 1864, il congédia Johnston et le remplaça par le général John B. Hood. Ce dernier sembla déterminé à restaurer cette sorte de mobilité et d’esprit de manœuvre qui avait caractérisé les deux premières années de la guerre pour la Confédération. C’est dans ce contexte que Hood se lança dans une série d’offensives contre les forces supérieures de Sherman à Peachtree Creek (20 juillet) et Atlanta (22 juillet), dans l’espoir d’assainir à Sherman un coup terrible qui le forcerait à retraiter vers le nord.

Les assauts de Hood connurent certains succès tactiques, mais les pertes engendrées diminuèrent de façon dramatique les effectifs de sa propre armée. Pour donner un autre portrait de la situation, mentionnons simplement qu’entre juillet et septembre 1864, les effectifs de l’armée de Hood en Géorgie avaient fondu de moitié. De plus, comme si ce n’était pas assez, les lignes de ravitaillement par chemins de fer autour d’Atlanta furent précipitamment coupées par Sherman, dans un mouvement tactique judicieux qui contraignit Hood à évacuer la capitale géorgienne.

Le général Hood fit face à une situation si désespérée, qu’il se mit à concevoir des plans qui sortirent de la réalité. Par exemple, Hood envisagea d’ignorer carrément la présence de Sherman dans Atlanta, puis de porter ses efforts pour « envahir » à nouveau le Tennessee. Sherman (et à peu près personne) ne comprit où Hood s’en allait avec cette manœuvre, si bien que le général nordiste laissa aller son adversaire, se contentant de se départir d’une petite troupe sous les ordres de George Thomas et John M. Shofield afin de garder un œil sur les Confédérés.

Nullement intimidé par la présence potentielle de l'ennemi sur ses flancs, le général William T. Sherman entreptit à la fin de 1864 une longue marche d'Atlanta à Savannah en Géorgie, avant de monter au nord vers Richmond et faire la jonction avec Grant.

Sherman ne voulut pas se laisser distraire par la manœuvre de Hood, car l’intention du général nordiste était claire: marcher à travers la Géorgie d’Atlanta à Savannah sur la côte. Une autre preuve que Sherman entendait contrôler l’agenda, l’armée de Hood fut brutalement accrochée à la bataille de Franklin (30 novembre). Au lieu d’adopter une posture défensive, compte tenu de ses maigres ressources, Hood ordonna un assaut frontal qui relevait de la pure folie. Non sans surprise, l’assaut fut un échec, voire un massacre qui n’apporta aucun gain, mais davantage de pertes. En conséquence, l’armée de Hood fut mise en déroute et presque complètement anéantie au lendemain de la bataille de Nashville, le 15 décembre. Pendant ce temps, Sherman suivit son plan de marche à travers la Géorgie lors de sa fameuse Marche à la Mer. Ce général agressif ne s’était pas gêné pour faire vivre ses soldats à même le pays. D’une certaine manière, ces pillages de toutes sortes se volaient un message envoyé à la rébellion à l’effet que le gouvernement fédéral disposait de tous les moyens pour asseoir sa domination sur le pays.

Sherman arriva à Savannah la semaine précédant Noël, où il offrit la ville en « cadeau » au président Lincoln. Le général tourna ensuite au nord et marcha à travers la Caroline du Sud en dictant à ses soldats d’adopter le même comportement que lors de leur passage en Géorgie. À Columbia, la capitale de l’état, la majeure partie de la ville brûla, si bien que les historiens ont longuement débattu à savoir si ces incendies étaient délibérés ou accidentels. Pour sa part, Sherman ne s’en formalisa pas, se contentant de dire que toutes ces destructions avaient été engendrées par ceux qui avaient déclenché les hostilités.

1865: la fin

Chose certaine, l’avenir de la Confédération était pour ainsi dire inexistant au tournant de 1864-1865. Un règlement politique du conflit était toujours écarté et ce serait les armes qui parleraient à nouveau, histoire de mater ce que Lincoln considérait être une rébellion depuis 1861. Désespéré, le président confédéré Davis sortit le général Johnston de sa disgrâce et il lui confia un nouveau commandement. Le général engagea ses 21,000 soldats restants contre les 60,000 combattants de Sherman à Bentonville (Caroline du Nord) le 25 mars 1865. Cependant, Johnston dut se rendre à l’évidence que la marche des forces de l’Union était impossible à enrayer.

Photo prise à l'intérieur d'Appomattox Court House. On y voit la table blanche en marbre sur laquelle le général confédéré Robert E. Lee s'est installé pour signer l'acte de capitulation de son armée.

Au niveau stratégique, quiconque observe la situation de près se rend compte que l’étau se resserre autour de Lee qui se trouve dans Richmond. En effet, Grant arriva par le nord, puis Sherman par le sud, à travers la Caroline du Nord. Les retranchements de Lee se trouvant dans Richmond et à Petersburg un peu plus au sud furent durement mis à l’épreuve. Grant lança le 1er avril une offensive à Five Forks, près de Pertersburg, que Lee dut évacuer à la hâte. Le seul espoir de Lee de prolonger quelque peu la lutte aurait été de faire la liaison avec la petite armée de Johnston qui se trouvait en Caroline du Nord dans le but de conduire un assaut final.

Or, Lee fut coupé de Johnston par la présence de l’ennemi dans Appomattox Court House (Virginie), ce qui signifia que tout espoir était vain. De toute façon, Lee avait pris la décision de capituler, ce qui se produisit en effet à Appomattox Court House le 9 avril. Pour sa part, Johnston se rendit à Sherman près de Durham Station (Caroline du Nord) le 26 avril suivant, ce qui marqua virtuellement la fin des hostilités.

Il y eut quelques capitulations plus tardives, comme celle des troupes confédérées du Texas en mai, puis celle du capitaine de vaisseau James I. Waddell. Ce dernier préféra se rendre avec l’équipage de son navire CSS Shenandoah aux Britanniques le 6 novembre de la même année.

Pendant ce temps, à Washington, alors que l’on célébrait la fin de la guerre la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis, et que l’on préparait ce grand mouvement de réconciliation nationale, un individu nommé John Wilkes Booth assassina le président Lincoln au théâtre Ford, le 14 avril 1865. À l’instar de la guerre, l’assassinat de Lincoln aura eu aussi des conséquences incalculables sur l’évolution de l’histoire de cette nation qui demeurait encore divisée sur ses antagonismes de toutes sortes: disparités économiques nord-sud, différentes mentalités, esclavage…

Scène de Mort Kunstler illustrant la capitulation des forces confédérées en avril 1865. Nous retranscrivons ici un extrait de la légende qui figure sur cette oeuvre: "They faced each other in two long straight lines - just as they had so many times before on so many bloody fields of fire. This time was different. (...) At Chamberlain's command, the Northern troops receiving the surrender shifted their weapons to "carry arms" - a soldier's salute, delivered in respect to the defeated Southerners standing before them. Confederate General John B. Gordon, immediately recognized this remarkable, generous gesture offered by fellow Americans - and responded with a like salute. Honor answering honor. Then it was over. And a new day had begun - built on this salute of honor at Appomattox. Former foes both North and South - in mutual respect and mutual toleration - now faced the future together. As Americans all."

La Guerre civile américaine (1861-1865, 1ère partie)

Introduction

La Guerre civile américaine de 1861 à 1865, qui fut de loin le conflit le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis, constitua aux plans politique, social et culturel un tournant majeur qui vit une refonte complète des bases sur lesquelles s’était édifiée la nation américaine. La guerre transforma à jamais le pays en renforçant les pouvoirs du gouvernement central au détriment de celui des états, comme elle vit une modification en profondeur du système économique et celui des infrastructures de transport. En dépit des pertes en vies humaines (qui sont estimées à 620,000, soit plus que toutes les autres guerres américaines réunies) et de la destruction massive (surtout dans les états du Sud), la Guerre civile américaine ne mit pas seulement fin à l’esclavage, mais elle finit par mettre en place les conditions qui allaient faire des États-Unis une future puissance mondiale.

La Guerre civile américaine fut aussi le premier conflit de type « moderne » dans lequel la nation expérimenta à grands frais l’émergence d’un large éventail de nouvelles technologies militaires. À notre avis, la plus remarquable (et meurtrière) de ces technologies fut l’introduction à grande échelle du mousquet à canon rayé qui tirait la très dangereuse cartouche Minié, soit le Springfield 1861, ce qui permit aux fantassins d’étendre de 80 à 800 mètres la portée du tir.

Cette technologie rendit les assauts frontaux des plus dangereux et elle contribua en conséquence au taux élevé de pertes enregistrées au cours de ce conflit. De plus, la Guerre civile américaine vit l’emploi massif de nouveaux moyens de communication tels le télégraphe et les chemins de fer, en plus du recours aux premiers navires de guerre cuirassés, des sous-marins et des ballons à air chaud pour l’observation. Notons également que les armées prirent soin à s’enterrer dans des systèmes de tranchées relativement sophistiquées. Cela fut particulièrement le cas au cours de la dernière année de la guerre, ce qui laissa présager la nature des combats du XXe siècle, comme lors de la Première Guerre mondiale.

Carte des États-Unis à l'époque de la Guerre civile. Les états colorés en gris représentent ceux où l'on pratiquait l'esclavage.

La sécession: la joute politique et l’incident de Fort Sumter (1860-1861)

Abraham Lincoln, le Président des États-Unis d'Amérique de 1860 à 1865.

Bien que les différends qui affectaient les relations entre les états du Nord et ceux du Sud des États-Unis avant la guerre furent nombreux, le problème qui en apparence semblait insolvable, et qui symbolisait par-dessus tout la division, était celui de l’esclavage. Plus précisément, il s’agissait de la question de l’expansion de l’esclavage dans les territoires de l’Ouest américain, qui un jour deviendraient à leur tour des états. En 1860, Abraham Lincoln fut élu chef du nouveau Parti Républicain et il devint par conséquent le candidat de cette formation pour les prochaines élections présidentielles à Washington. Lincoln fit campagne en 1860 sur une plate-forme électorale qui reposait sur la promesse qu’il n’allait pas interférer, ni empêcher le développement de l’esclavage dans les états où il existait déjà. Lincoln promit également qu’il ferait tout en son pouvoir afin d’empêcher que l’esclavage ne s’étende vers l’Ouest.

De leur côté, les Sudistes étaient convaincus que sans une expansion, l’esclavage serait appelé à s’éteindre. À la surprise générale, lorsque Lincoln fut élu Président des États-Unis en 1860 (bien qu’étant le moins populaire et le moins connu parmi les quatre candidats qui s’étaient présentés), l’état de la Caroline du Sud réagit durement en faisant sécession du reste de l’Union, le 20 décembre de la même année. Six autres états empruntèrent à leur tour la voie sécessionniste et, lorsque Lincoln prêta serment comme président le 4 mars 1861, ces sept états (Caroline du Sud, Mississippi, Floride, Alabama, Géorgie, Louisiane et Texas) formèrent les États confédérés d’Amérique (Confederate States of America) et ils nommèrent Jefferson Davis au titre de Président.

Jefferson Davis, le Président des États confédérés d'Amérique de 1861 à 1865.

À partir du moment où il s’installa à Washington, le président Lincoln fut confronté à une situation pour le moins inaltérable. Il ne crut pas que la sécession des états confédérés fut légitime d’un point de vue constitutionnel. Son idée était que dans une démocratie, la minorité avait une obligation d’accepter la décision de la majorité, sinon les élections ne signifieraient rien finalement. Par conséquent, Lincoln insista afin que l’Union ne soit pas fragmentée.

Dans le but de concrétiser sa parole en geste, Lincoln dépêcha une expédition militaire à Fort Sumter en Caroline du Sud. L’objectif principal de cette expédition était de prêter assistance au major Robert Anderson qui commandait une petite garnison de troupes fédérales sur cette île. Situé au milieu de l’estuaire portuaire de Charleston, le Fort Sumter fut rapidement encerclé par des forces confédérées, ce qui n’améliora en rien une situation déjà tendue.

Avant que le tout ne dégénère, Lincoln avait clairement averti le gouverneur de la Caroline du Sud Francis Pickens de ses intentions. Pickens relaya alors l’information au Président Davis. Déterminé à ce que le Sud entame son destin politique par un énoncé public fort, Davis ordonna au brigadier-général Pierre Beauregard d’exiger la capitulation du major Anderson dans Fort Sumter. Si ce dernier venait à refuser, Beauregard avait alors carte blanche pour disposer de Fort Sumter par la force si nécessaire. Quelques minutes après la fin de l’ultimatum, l’artillerie confédérée ouvrit le feu sur Fort Sumter, un peu après 4h, le 12 avril 1861.

La Guerre civile américaine avait commencé.

Représentation du pilonnage de Fort Sumter par l'artillerie confédérée en avril 1861.

La donne stratégique initiale

Le jour suivant la capitulation de Fort Sumter, le 14 avril, Lincoln lança un appel public afin de recruter des volontaires qui iraient « supprimer » ce que l’on considérait être une insurrection localisée. Pour sa part, la Confédération interpréta ce mot d’ordre de Lincoln comme une déclaration de guerre, si bien que quatre autres états limitrophes du Nord (Caroline du Nord, Tennessee, Arkansas et Virginie), qui attendaient de voir quelle direction allait prendre la crise, décidèrent finalement de joindre la Confédération. Reconnaissant alors l’importance de la riche Virginie pour son succès futur, le gouvernement confédéré déménagea sa capitale de Montgomery (Alabama) vers Richmond.

Dès le début du conflit, l’attention du public se concentra sur les campagnes militaires qui allaient démarrer dans le nord de la Virginie. Il faut noter que les deux capitales, Richmond et Washington, ne sont séparées que par 160 kilomètres, si bien que plusieurs des grandes batailles de la Guerre civile américaine entre l’Armée de l’Union du Potomac et l’Armée confédérée de Virginie du Nord se sont livrées à l’intérieur de ce corridor. Par contre, il ne faut pas oublier qu’en plus du théâtre virginien des opérations, d’autres campagnes allaient être conduites plus à l’ouest, dans une zone globalement définie entre les montagnes appalachiennes et le fleuve Mississippi. Ces campagnes furent aussi importantes, sinon décisives par moment sur l’issue de la guerre.

Carte illustrant les principales campagnes militaires de la Guerre civile, de 1861 à 1865. (Cliquez pour un agrandissement.)

Dans cet ordre d’idées, Lincoln fut dorénavant un président qui exerça son mandat en temps de guerre, soit un homme d’État qui s’empressa de se tourner vers le général de l’armée qui eut alors le plus d’ancienneté pour y recevoir des conseils. Ce général était Winfield Scott, d’origine virginienne, et qui était en fait un général nommé à ce grade en 1814. Sa loyauté à l’Union ne faisait ainsi aucun doute. Ce que Scott proposa à Lincoln fut un plan de campagne divisé en trois parties, qui fut subséquemment (et péjorativement) nommé le Plan Anaconda en référence à ces variétés de serpents aquatiques.

Ce plan reposait sur une prémisse somme toute assez simple. L’idée fut de faire réaliser au Sud à quel point l’économie de ses états était dépendante de celle du Nord pour leur survie. Pour ce faire, Scott suggéra que le Nord maintienne, dans un premier temps, une imposante armée de terre positionnée dans le corridor Washington-Richmond précédemment évoqué afin de fixer les forces ennemies. Deuxièmement, que l’on procède au blocus naval de la côte et des principaux ports sudistes avec la U.S. Navy et, enfin, envoyer sur une base régulière des expéditions du nord au sud de l’axe fluvial du Mississippi dans le but de couper en deux la Confédération par l’isolement du Texas, de la Louisiane et de l’Arkansas. Bien que les espoirs de Scott d’une guerre courte et peu sanglante n’aient nullement survécu au test de la réalité, son grand plan stratégique servit néanmoins de principale assise à partir de laquelle le Nord conduisit les hostilités.

Carte caricaturale illustrant, non sans ironie, les doutes quant à la validité du Plan Anaconda conçu par le général Winfield Scott en 1861.

La mobilisation et les premiers affrontements

De son côté, l’opinion publique dans le Nord ne voulut pas attendre que le Sud ne réalise son « erreur » d’être entrée en guerre afin de se mobiliser et marcher sur Richmond. Dans ce contexte, l’appel aux volontaires de Lincoln se basait sur la loi de la milice de 1792 (1792 Militia Act) qui autorisait le président à demander aux milices de chaque état de se mobiliser pour une période de 90 jours, mais le problème était que dès le mois de juillet 1861 (la guerre débute en avril), le délai serait expiré. Par conséquent, Lincoln pressa ses commandants militaires, qui s’étaient rassemblés à Washington avec leurs troupes, de lancer une offensive, même si ces soldats étaient inexpérimentés, selon l’avis du général en chef Irvin McDowell, qui avait pris soin d’en informer le président. Lincoln lui rétorqua qu’il était vrai que ces soldats étaient inexpérimentés, mais la situation était similaire dans le camp ennemi. Contraint d’agir, McDowell fit marcher ses hommes vers le sud, dans le but de se positionner à la jonction ferroviaire située à Manassas (Virginie).

Cette première bataille de Bull Run ou de Manassas (les Confédérés nommant généralement leurs engagements selon la localité la plus proche, alors que les partisans de l’Union le font à partir du nom du cours d’eau avoisinant) prit place le 21 juillet 1861. D’emblée, la première conclusion qui vient à l’esprit est à l’effet que la guerre n’allait pas se gagner en un seul engagement. McDowell exécuta une manœuvre dans le but de contourner le flanc des forces confédérées le long du ruisseau Bull Run. Les Sudistes étaient alors commandées par Pierre Beauregard, qui était considéré comme le « héros » de Fort Sumter. Cette attaque de flanc des Nordistes se buta sur la colline Henry House, où le colonel Thomas Jackson tint son front comme un mur, d’où son surnom de Stonewall Jackson qui lui fut accolé par la suite. À la fin de la journée, des renforts confédérés arrivés entre autres par chemins de fer contraignirent les soldats de l’Union à reculer dans une retraite désorganisée qui frôla la déroute. Le Sud put ainsi réclamer ses premiers lauriers.

Peinture du célèbre artiste Mort Kunstler illustrant le colonel Stonewall Jackson à la première bataille de Manassas (21 juillet 1861). À noter que Jackson porte un uniforme bleu, de l'époque où il était officier et professeur à l'Institut militaire de Virginie avant la guerre.

La suite d’Anaconda: guerre navale et économique

Pendant ce temps, considérant que la guerre sera plus longue que prévu suite à la défaite de Bull Run, la marine de l’Union s’affaira à construire ses forces afin de mettre à exécution le plan du blocus naval des états du Sud, conformément à une déclaration publique qu’avait faite Lincoln en ce sens. La marine connut une fulgurante expansion de 90 à 600 navires de guerre et le blocus, qui fut relativement inefficace au départ, se resserra de plus en plus.

Étrangement, environ 75% des embarcations rapides qui tentèrent de percer le blocus y parvinrent, mais la seule présence de cet étau convainquit nombre de marines marchandes du monde à ne plus s’essayer à le traverser. La conséquence fut que la quantité totale des échanges commerciaux sous forme d’importations et d’exportations déclina dangereusement pour n’atteindre que 15% du volume d’avant-guerre dans certains états. Précisons cependant que ce blocus naval n’eut que peu d’impacts sur les batailles terrestres, mais il eut assurément un effet néfaste à long terme sur l’économie de la Confédération, avec comme conséquences visibles des carences en ravitaillement et une inflation incontrôlée.

Pour entretenir ce blocus, la marine du Nord dépendait du charbon et de bases de proximité le long de la côte atlantique sud. C’est en ce sens qu’en novembre 1861, la flotte à vapeur de Samuel F. Du Pont, un officier supérieur de la marine nordiste, parvint à capturer Port Royal (Caroline du Sud), démontrant ainsi à quel point les défenses côtières sudistes étaient faibles. En conséquence, la Confédération prit la décision d’abandonner tout effort sérieux de défense des côtes maritimes, sauf pour une demi-douzaine de ports stratégiques tels Galveston (Texas), la Nouvelle-Orléans, Mobile (Alabama), Savannah (Géorgie), Charleston (Caroline du Sud) et Wilmington (Caroline du Nord).

La marine de l’Union joua aussi un rôle prépondérant dans le théâtre ouest des opérations sur les rivières Tennessee, Cumberland et le fleuve Mississippi. À titre d’exemple, le 6 février 1862, un escadron composé de quatre canonnières cuirassées sous les ordres d’Andrew H. Foote attaqua puis s’empara de Fort Henry sur la rivière Tennessee. Dix jours plus tard, le brigadier-général Ulysses S. Grant prit Fort Donelson sur la rivière Cumberland. Il est à noter que ces engagements à petite échelle eurent malgré tout des impacts stratégiques considérables, en ce sens où ils accordèrent à l’Union le contrôle simultané des rivières Tennessee et Cumberland, en plus de couper les communications ferroviaires confédérées d’est en ouest. Ce faisant, les forces confédérées déployées dans l’état du Tennessee durent se replier plus au sud, dans le nord du Mississippi.

Vue de la rivière Cumberland à partir du Fort Donelson.

C’est alors qu’en avril suivant, une force combinée navale et terrestre de l’Union parvint à sécuriser ce qui était considéré comme le bastion confédéré sur la rivière Mississippi, à savoir l’Île no. 10. Le même mois, le commandant naval nordiste David G. Farragut put avancer sa flotte à travers les forts qui gardèrent la Nouvelle-Orléans et prendre la ville, la plus importante de la Confédération en terme de population.

L’une des raisons qui expliquent pourquoi Farragut rencontra une faible opposition réside dans le fait que la Confédération en était alors à consolider ses forces pour une contre-offensive contre Grant, un peu plus au nord-ouest vers Fort Donelson. En effet, une fois le fort prit, Grant avança au sud sur la rivière Tennessee jusqu’à Pittsburgh Landing, près d’une petite église de campagne nommée Shiloh. Là, le 6 avril 1862, les forces confédérées sous le commandement du général Albert S. Johnston prirent Grant par surprise au cours d’un violent assaut qui força les soldats de l’Union à se replier vers la rivière Tennessee. Par contre, Grant ordonna une contre-attaque pour le lendemain et il parvint à reprendre le terrain perdu la veille.

Plus encore qu’à Manassas l’année précédente, on peut penser que Shiloh fut la première bataille qui démontra hors de tout doute à quel point la Guerre civile américaine serait sanglante. Près de 24,000 hommes furent tués, blessés ou capturés en seulement deux journées d’affrontements, ce qui constitua un taux de pertes sept fois plus élevé qu’à Manassas.

Illustration de la bataille de Shiloh (Tennessee) d'avril 1862.

Une occasion manquée: la Campagne Péninsulaire (printemps 1862)

Au lendemain du choc et du désappointement occasionnés par la défaite à Bull Run, les forces de l’Union entreprirent de se réorganiser. McDowell fut remplacé par un général plus jeune (et apparemment confiant) nommé George B. McClellan. Après avoir passé l’hiver 1861-1862 à entraîner et faire manœuvrer ses troupes, McClellan envisagea la capture de la capitale confédérée Richmond pour le printemps de 1862. Le plan de McClellan consistait en un mouvement amphibie d’envergure contre Fort Monroe, qui se trouvait à la pointe de la péninsule formée par les rivières York et James. C’est pour cette raison que la campagne que McClellan allait entreprendre allait se nommer la Campagne Péninsulaire.

Cependant, il en fallut de peu pour que le plan de McClellan ne vît jamais le jour. En effet, le navire de guerre confédéré CSS Virginia, qui avait été construit à partir de l’épave du navire nordiste USS Merrimack, un bâtiment abandonné par les Nordistes lorsqu’ils évacuèrent précédemment Norfolk, fut le premier et plus célèbre navire de guerre cuirassé propulsé par la vapeur. Le CSS Virginia fit une sortie en mer à la hauteur de Hampton Roads, près du Fort Monroe, le 9 mars 1862. Il parvint à couler deux navires de guerre ennemis, avant d’être lui-même entraîné dans un violent affrontement le jour suivant avec le navire blindé à vapeur USS Monitor. Le résultat de l’engagement se conclut par une partie nulle, mais le CSS Virginia dut se replier et la voie terrestre vers Fort Monroe fut dégagée, ce qui permit le débarquement de l’armée de McClellan.

Le CSS Virginia à l'assaut des navires de guerre (en bois) fédéraux, avant l'arrivée de son rival le USS Monitor, dans la rade de Hampton Roads (mars 1862).

Par contre, McClellan s’avéra être un commandant prudent (peut-être trop selon ses critiques). Il était en effet hésitant à pousser ses forces vers l’avant, et ce, tant et aussi longtemps qu’il considérait que tous les éléments de sa vaste armée n’étaient pas en position. Cela étant, bien que les forces confédérées lui faisant face semblaient faibles selon ce qu’indiquaient les reconnaissances, le délai que s’imposa McClellan donna la chance à l’ennemi d’envoyer des renforts. Donc, vers la fin de mai 1862, l’armée confédérée aux alentours de Richmond, sous le commandement de Joseph E. Johnston, fut presque aussi puissante que celle de McClellan. Johnston attaqua son adversaire à la bataille de Seven Pines le 31 mai.

En dépit du fait que les Confédérés parvinrent à repousser les forces fédérales d’un kilomètre et demi vers la mer, l’assaut ne peut être perçu comme un succès qui aurait permis au Sud de renverser le tempo. Seule « bonne nouvelle » pour le Nord, dans ces circonstances: le très capable général Johnston fut grièvement blessé. Le président Davis nomma alors le général Robert E. Lee à la tête de l’Armée de Virginie.

Le premier geste posé par Lee fut d’en appeler à Stonewall Jackson afin d’obtenir des renforts de la vallée de la Shenandoah, où Jackson donnait du fil à retorde aux forces de l’Union dans se secteur à l’ouest de la Virginie. Ce surcroît de troupes sudistes permit à Lee d’engager une véritable lutte d’usure contre McClellan, dans ce qu’on appela ultérieurement les batailles des Sept Jours (Seven Days’ Battles), du 25 juin au 1er juillet 1862. Aucun des assauts de Lee ne permit un gain quelconque d’ordre stratégique, ni même une percée tactique, mais ces assauts soutenus affectèrent l’état d’esprit et le comportement de McClellan.

Les généraux qui s'affrontèrent à la bataille des Sept Jours (été 1862). À gauche, George McClellan. À droite, Robert Lee.

Prétextant qu’il était largement inférieur en nombre (ce qui était faux), McClellan ordonna le repli de son armée vers les rives de la rivière James afin d’être sous le couvert des canons de la marine près de la côte. Les batailles des Sept Jours furent, elles aussi, coûteuses en vies humaines. L’armée de Lee perdit plus de 20,000 hommes et celle de McClellan environ 15,000. Comme nous l’avons mentionné, ces affrontements avaient affecté l’état d’esprit du commandant nordiste. Cela se vit par les appels nombreux et incessants de McClellan à Lincoln afin que ce dernier lui envoie des renforts, jusqu’au moment où Lincoln se fatigua et ordonna à McClellan et à son armée de rentrer à Washington.

De Bull Run à Fredericksburg (août – décembre 1862)

Pendant ce temps, en plus de son Armée du Potomac, l’Union mobilisait une autre armée, celle de Virginie sous les ordres du major-général John Pope, à qui on avait donné le crédit de la victoire à l’Île no. 10 au moins d’avril précédent. De son côté, lorsqu’il devint évident que les forces de l’Union étaient en train de se retirer de la péninsule, Lee décida de faire mouvement vers le nord pour affronter Pope et sa nouvelle armée.

La bataille eut lieu le 30 août 1862, encore une fois à Bull Run. Cette seconde bataille en ce lieu se solda par une victoire convaincante des Confédérés. Pope en sortit discrédité, car non seulement il fut défait, mais Lee put prendre cette fois l’initiative pour porter le prochain coup à sa guise. Dans le but de maintenir cette cadence opérationnelle, Lee décida de faire traverser le Potomac à son armée et la déployer au Maryland, où il espérait enrôler de nouvelles recrues et porter la guerre en dehors de sa bien-aimée Virginie natale, qui avait largement fait les frais de la guerre jusqu’à présent.

Des Afro-Américains fuient la zone des combats dans le contexte de la seconde bataille de Manassas d'août 1862.

Est-ce que cette manœuvre stratégique de Lee aurait pu réussir? Rien n’est impossible dans ce cas, mais il arrive parfois dans l’Histoire où certains incidents dictent la tournure finale des événements. Ce fut le cas pour Lee, dans la mesure où un soldat de l’Union mit la main sur une copie de ses ordres (qu’on appela l’Ordre no. 191) dans un champ près de Frederick (Maryland). En lisant le document, le général McClellan apprit non seulement où se trouvait son adversaire, mais aussi où il comptait se diriger.

Empreint d’une promptitude qui ne lui semblait plus caractéristique, McClellan partit à la poursuite de Lee, tentant de faire son chemin à travers certains engagements mineurs visant à le retarder, jusqu’à ce qu’il arrive sur les rives du ruisseau Antietam. Cette position surplombait quelque peu l’armée de Lee, qui se trouvait non loin, dans une petite ville nommée Sharpsburg. Évidemment, même s’il aurait préféré se battre ailleurs, le général confédéré savait que son rival s’approchait. Il prit alors la décision de ne pas bouger, préférant ainsi rassembler ses forces dispersées et sécuriser la localité de Harper’s Ferry, où se trouvait un important arsenal fédéral. Lorsqu’on l’informa que cet objectif était sécurisé et que son armée serait bientôt réunifiée, Lee décida de rester dans Sharpsburg, consolider son front, puis attendre l’assaut de McClellan. Ce fut une décision audacieuse, mais risquée, quoique Lee fut confiant en la force combattive de ses soldats.

Le jour de la bataille d’Antietam (Sharpsburg), le 17 septembre 1862, fut le plus meurtrier de la Guerre civile américaine, de même que de toute l’histoire militaire des États-Unis, avec plus de 22,000 hommes qui tombèrent, dont quelque 3,600 tués. Le général McClellan disposait d’une large supériorité numérique, mais il sacrifia cet avantage en envoyant ses divisions d’infanterie à tour de rôle, en formation dite d’« échelon » et, plus tard dans la journée, il retint la division du général Fitzjohn Porter en réserve en cas de désastre.

Comme on peut le penser, si McClellan avait autorisé le déploiement du corps de Porter, le Nord aurait peut-être pu remporter une victoire décisive, un succès qui aurait assurément eu un impact considérable sur l’issu de la guerre. À la place, Lee fut en mesure de tenir le coup jusqu’à la tombée du jour puis, après une journée étrangement calme le lendemain, il s’échappa avec ce qui restait de son armée. Il repassa le Potomac pour revenir en Virginie.

Le champ de bataille d'Antietam vu à partir des positions confédérées. Au moment d'écrire ces lignes, le 17 septembre 1862 demeure la journée la plus meurtrière de l'histoire militaire des États-Unis.

Une conséquence importante de cette bataille sans lendemain fut qu’elle fournit à Lincoln la victoire (relative) qu’il avait besoin afin d’émettre la Proclamation d’émancipation. La qualifiant de « mesure de guerre », Lincoln déclara que dans toutes les zones qui seraient encore sous le contrôle de la rébellion au 1er janvier 1863, le droit de posséder des esclaves serait aboli, ce qui signifie que ceux-ci deviendraient libres. Lincoln se doutait qu’il ne pourrait pas mettre sa déclaration à exécution, tant et aussi longtemps que l’Union n’aurait pas remporté la guerre. Par contre, si la victoire était acquise, il deviendrait à peu près sûr que l’esclavage disparaîtrait.

Entre temps, sur le terrain, le président américain commença à perdre patience face à son général McClellan, que l’on surnommait plus ou moins péjorativement le « Petit Napoléon ». Au lendemain d’Antietam, celui-ci revint à son habitude prudente, préférant se déplacer lentement et appelant sans cesse des renforts. N’ayant pu apporter la victoire, ni répondre aux espoirs du peuple et de la classe politique de l’Union, McClellan fut congédié par Lincoln qui le remplaça par un général que l’on disait être plus agressif: Ambrose Burnside.

Le président Lincoln discutant avec son jeune général McClellan en octobre 1862, dans les semaines qui suivirent la sanglante bataille d'Antietam. N'ayant pu fournir à la classe politique la victoire définitive qu'elle réclamait, les jours de McClellan à la tête de l'Armée du Potomac étaient comptés.

Sachant très bien que sa nomination était attribuable à la piètre reddition de comptes de son prédécesseur, Burnisde porta son armée dans le nord de la Virginie, à la hauteur de la rivière Rappahannock près de Fredericksburg, dans l’espoir de tourner le flanc droit de Lee. Très large, la rivière Rappahannock constituait un obstacle naturel considérable et Burnside s’en rendit rapidement compte. Il avait alors demandé d’urgence à Washington qu’on lui fournisse une aide logistique sous forme de larges pontons.

Le problème fut que ces pontons n’arrivèrent pas à temps, ou du moins pas assez rapidement au goût de Burnside. Non sans surprise, cela fournit à Lee tout le temps nécessaire pour constituer son dispositif défensif, anéantissant du coup tout effet de surprise. La bataille de Fredericksburg qui s’ensuit (13 décembre 1862) fut un massacre pour les forces de l’Union. En plein hiver, Burnside envoya ses vagues d’assaut les unes après les autres, directement contre les hauteurs nommées Maryes’s Heights où s’étaient retranchées les troupes confédérées derrière un solide mur de pierres. À la fin de la journée, quelque 12,000 soldats de l’Union reposaient morts ou blessés sur la pente de la colline, tandis que les pertes confédérées s’élevèrent à 5,000 combattants.

Peinture de Mort Kunstler illustrant l'assaut de Maryes's Heights par le 20e Régiment d'Infanterie du Maine. Comme d'autres unités, ce régiment fut décimé sous le feu d'un ennemi bien entranché sur les hauteurs, derrière un mur de pierres.

Conclusion: la fin de l’année 1862

L’année 1862 se termina sur une note sanglante et particulièrement décourageante pour le Nord, qui n’avait pu conclure la victoire rapide tant espérée. Par contre, les succès de la Confédération demeurèrent relatifs, dans la mesure où quiconque à l’époque observant le potentiel militaro-industriel des deux camps put se rendre compte qu’à terme, le Sud ne disposa pas des ressources suffisantes pour remporter la lutte.

Après l’hécatombe de Fredericksburg sur le front virginien, on examina la situation sur les autres théâtres d’opérations. À l’automne, le général confédéré Braxton Bragg (qui avait succédé à Beauregard) fit usage du système ferroviaire du Sud afin de transférer son armée du Mississippi vers le Tennessee, puis de là, il fit marcher ses hommes encore plus au nord vers le Kentucky. Bragg se fit accrocher puis battre à la bataille de Perryville (8 octobre 1862), ce qui le contraint à se replier à nouveau au Tennessee. Là, il fut à nouveau attaqué par un nouveau commandant nordiste, le général William S. Rosecrans, à la bataille de Stones River (Murfreesboro), le dernier jour de l’année 1862. À sa décharge, Bragg avait anticipé le geste de Rosecrans en tentant de le prendre de court par un bref assaut qui faillit réussir. Par contre, le front nordiste tint le coup et, après une autre tentative ratée le 2 janvier 1863, Bragg se décida enfin à retraiter, abandonnant tout espoir de menacer le front nordiste à la hauteur du Kentucky.

(La suite dans le prochain article…)