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La guerre économique

Introduction

Ce qu’on appelle la guerre économique consiste en l’utilisation de toutes formes de coercitions économiques pour vaincre un ennemi. Selon les circonstances, il peut s’agir d’une stratégie directe ou indirecte, mais qui demeure une composante intégrale dans la conduite des opérations militaires depuis des temps immémoriaux. À une époque plus ancienne, la guerre économique revêtit certaines constituantes tel le contrôle de la chasse, des pâturages et des terres agricoles. La guerre économique put voir également les belligérants tenter de contrôler les sources d’approvisionnement en eau, les ports maritimes, les cols de montagnes, bref, toutes locations vitales à la bonne marche du commerce et qui devinrent à leur tour des moyens et des enjeux de la lutte armée collective. De plus, à mesure que l’Homme maîtrisa certaines ressources comme le bronze, le fer et l’or, celles-ci devinrent également des enjeux et des moyens d’achever les objectifs politico-militaires des premières civilisations. Ces dernières ressources permirent de fabriquer et d’acheter des armes, tout comme une pénurie ou une faible réserve de ces matériaux affectèrent l’effort de guerre.

L’économie: une arme ancienne

Durant l’Antiquité, les Romains et les Carthaginois s’affrontèrent lors de trois guerres majeures dans lesquelles chaque camp chercha la domination économique dans la Méditerranée. Mis à part les batailles rangées, chaque belligérant voulut perturber le commerce de l’autre en s’efforçant de désorganiser son économie. En perdant certains territoires stratégiques aux périphéries de leur empire, les Carthaginois perdirent du coup leur viabilité économique, ce qui les affaiblit grandement dans leur lutte à finir contre Rome. D’un autre côté, en vertu d’une habile combinaison de sa force économique et de sa puissance militaire, Rome put établir sa célèbre Pax Romana qui dura plusieurs siècles. D’une certaine manière, les Romains préférèrent, autant que possible, atteindre leurs objectifs politiques et économiques par la voie diplomatique.

Plus tard, la division de l’Empire romain en deux parties (est et ouest) devint inévitable, étant donné l’immensité du territoire à administrer, ne serait-ce que d’un strict point de vue économique. Cependant, le choix de Constantinople sur le Bosphore, à titre de capitale de la partie orientale, ne fut pas le fruit du hasard. En effet, la ville se situa à cheval sur un point de passage obligé pour le trafic commercial entre les Mers Noire et Méditerranéenne. Pendant environ mille ans, l’Empire byzantin put largement garnir ses coffres publics, justement en imposant des droits de passage aux commerçants qui utilisèrent le détroit stratégique du Bosphore. À l’instar de ce qui se passa dans la partie occidentale du défunt Empire romain, une désintégration lente et progressive affecta l’Empire byzantin, ce qui amena parallèlement un décroissement de sa vitalité économique. Les Turcs conquirent donc Constantinople en 1453 et prirent le contrôle d’importantes routes commerciales où transigèrent quantité d’épices et de soies, et ce, pendant environ cinq cents ans. Inversement, le déclin de la puissance de Rome à l’ouest mena à de nouveaux conflits d’ordre économique, que ce soit pour la possession des pâturages, voire même le contrôle des zones de piraterie.

Le théâtre des opérations à l'époque des guerres puniques entre Rome et Carthage. L'objectif: assurer la domination dans la Méditerranée.

La guerre économique à l’âge des empires

Cependant, à mesure que les États devinrent plus sophistiqués, ainsi en alla-t-il de la nature de la guerre économique. À titre d’exemple, à mesure que les pays de l’Ouest s’industrialisèrent, la demande pour des matières premières alla croissant et elle permit de créer des infrastructures économiques. Plus important, la Révolution industrielle accrut la puissance de certains pays comme l’Angleterre et la France, ce qui eut un impact direct sur leur rivalité économique.

Généralement, l’état de la recherche sur la guerre économique moderne situe le début de celle-ci à l’époque napoléonienne. Lorsqu’elle joignit les rangs de la Coalition contre les forces de Napoléon, l’Angleterre dirigea immédiatement une guerre économique contre la France et ses alliés. L’Angleterre le fit non seulement pour priver ses ennemis des matières premières nécessaires à leur effort de guerre, mais aussi pour anéantir le commerce français et permettre à Londres de monopoliser le commerce mondial par le contrôle des voies maritimes à l’aide de sa flotte. Qui plus est, toujours à l’ère napoléonienne, l’industrie textile de l’Angleterre inonda le continent européen de ses produits fabriqués à un rythme effarant, comme conséquence de cette Révolution industrielle et de ses effets sur l’évolution du capitalisme.

Le Système continental de Napoléon et le blocus naval du continent par l'Angleterre s'inscrivirent au coeur des enjeux de ces longues années de luttes armées qui troublèrent l'Europe au début du XIXe siècle.

Dans le but de contrer le blocus économique imposé à la France, Napoléon Bonaparte émit le Décret de Berlin en 1806, suivi du Décret de Milan l’année suivante, dans lesquels tous les produits britanniques seraient bannis du continent, en plus de prendre des actions contre quelconques tiers partis qui ne respecteraient pas ces avis. Non sans surprise, les décrets de 1806-1807 furent des plus impopulaires dans les nations européennes qui dépendirent du commerce extérieur pour soutenir leurs économies, si bien qu’ils constituèrent un important contentieux entre la France et la Russie. Cette dernière fut envahie en 1812, entre autres parce qu’elle refusa d’adhérer au Système continental imposé par l’empereur français.

Pendant la majorité du XIXe siècle, et suivant la chute de Napoléon, l’Europe et le reste du monde entamèrent une période de relative stabilité, bien que l’on vit poindre de nombreux conflits dans la course folle visant à s’accaparer des colonies et leurs marchés concomitants. À la fin de ce siècle, le déclenchement de la Révolution industrielle en Allemagne créa une intense rivalité entre Berlin et Londres. En effet, l’Allemagne parvint à chasser l’Angleterre de plusieurs marchés lucratifs à travers le monde. Cette rivalité économique et coloniale constitue en elle-même l’une des causes du déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les systèmes d’alliances et les nationalismes exacerbés de l’époque.

En août 1914, les Britanniques n’hésitèrent pas à entamer une guerre économique contre l’Allemagne en lui imposant un blocus naval, tout comme l’Allemagne répondit à cette stratégique en demandant à ses sous-marins d’en faire de même autour des îles Britanniques. D’une certaine façon, cela constitua une approche moderne à la guerre de course (où des navires privés embauchés par l’État faisaient la guerre au commerce ennemi), en faisant la guerre à l’économie de l’adversaire, toujours dans l’espoir d’affaiblir l’effort de guerre des belligérants. Dans ce contexte, et un peu à l’instar de ce que vécut la France de Napoléon, l’Allemagne fut davantage autosuffisante que l’Angleterre, qui dépendit virtuellement de ses importations dans tout ce que consommaient ses citoyens. Malgré cela, après quatre longues années de lutte acharnée, l’Angleterre battit l’Allemagne, mais seulement avec la précieuse assistance des États-Unis, qui entrèrent en guerre en 1917.

L'argent étant le nerf de la guerre, il fallut déstabiliser l'économie et le commerce de l'adversaire. Par conséquent, les deux guerres mondiales virent une utilisation massive de l'arme sous-marine par les belligérants contre les marines marchandes chargées de transporter les ressources nécessaires à l'effort de guerre.

À l’époque des idéologies

Vingt ans plus tard, le monde assista au début de la Seconde Guerre mondiale, qui fut essentiellement une guerre économique conduite par la strangulation navale et la puissance aérienne stratégique. En Asie, les Japonais cherchèrent à étendre leur empire afin d’acquérir des matières premières essentielles à l’industrie, tandis que les Allemands furent également attirés par les richesses de l’Europe de l’Est, notamment le grain et le pétrole. Une fois encore, cette guerre vit les îles Britanniques en état de siège par les sous-marins allemands alors que dans le Pacifique, la force sous-marine américaine harcela en permanence la marine marchande japonaise. À la fin des hostilités, la flotte marchande japonaise fut carrément anéantie, tandis que les infrastructures industrielles de l’Allemagne tombèrent en ruines. N’eut été du Plan Marshall, il est probable que l’Allemagne n’aurait jamais pu rétablir rapidement ses infrastructures industrielles au lendemain du conflit.

Quant à la Guerre froide, qui divisa pendant 45 ans les anciens vainqueurs de l’Allemagne, celle-ci est souvent perçue comme un conflit purement idéologique, mais elle fut également une lutte dans laquelle s’affrontèrent des systèmes économiques radicalement différents et en compétition : le capitalisme et le communisme. Chacun chercha à obtenir le contrôle des ressources planétaires afin de soutenir son économie et ainsi prouver la viabilité, sinon la crédibilité de son système. Éventuellement, l’Histoire démontra que les États-Unis possédèrent une économie supérieure à celle de l’Union soviétique, si bien que cette dernière ne put s’en remettre et l’empire communiste dirigé par Moscou finit par se désintégrer de l’intérieur.

Dans cet ordre d’idée, la démarcation entre la compétition économique, la coercition et la guerre peut être mince, tout comme le niveau avec lequel une nation est affectée par des pressions économiques peut varier grandement. À titre d’exemple, la guerre économique fut inefficace contre le Nord Vietnam, entre autres parce que le peuple accepta le conflit et il parvint à abaisser son niveau de vie, à tel point que cela dépassa les prévisions des stratèges américains. Dans d’autres cas, les États-Unis et certains de leurs partenaires occidentaux eurent recours à des sanctions économiques aux résultats mitigés, notamment lorsqu’il s’agit de mettre de la pression sur le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, de forcer le départ de Fidel Castro à Cuba, de limiter la prolifération d’armes nucléaires ou pour atteindre d’autres objectifs stratégiques.

Bien qu'étant respectivement assis sur des bombes à retardement, les superpuissances de la Guerre froide s'affrontèrent aussi par l'entremise de l'arme économique, ne serait-ce que pour démontrer lequel des systèmes (capitaliste ou communiste) allait en sortir vainqueur.

Conclusion

En guise de conclusion, nous aimerions apporter une courte réflexion sur un cas de figure relativement récent, celui de l’Irak. D’une part, la Première Guerre du Golfe de 1991 fut livrée en partie pour des raisons économiques, dans la mesure où il fut impensable que l’Irak d’alors contrôle la majorité des champs pétrolifères mondiaux en détenant en « otage » les puissances occidentales. Il est vrai que la guerre fut menée sur un champ de bataille, mais ce conflit en fut un de nature économique, dans lequel les capacités industrielles écrasantes des puissances occidentales, combinées à un objectif stratégique limité (expulser les forces irakiennes du Koweït), permirent de prédire à coup sûr l’issue finale.

D’autre part, avec son objectif beaucoup plus ambitieux de changer le régime politique irakien, la Seconde Guerre du Golfe qui débuta en 2003 obligea les puissances occidentales belligérantes (États-Unis et Angleterre) à s’engager à plus long terme afin de restructurer l’économie du pays. Ici, l’idée consiste à utiliser l’arme économique (la remise sur rails de l’économie irakienne) à des fins défensives, dans l’espoir de contrer la montée du terrorisme et de l’intégrisme religieux. Encore là, rien ne garantit que cette stratégique aura fonctionné à terme. C’est peut-être la seconde génération d’Irakiens qui en percevra davantage les effets.

Ainsi, la guerre économique peut être une arme à double tranchant, mais qui repose sur un élément fondamental de la stratégie militaire : la volonté de chaque camp de poursuivre ou d’arrêter la lutte.

Quelques facteurs et enjeux de la croissance économique

Sommes-nous plus riches ou plus pauvres qu’avant? Les effets pervers de la croissance économique sont-ils aussi flagrants que cela? Autant l’on peut questionner l’objectivité du discours antimondialiste, qui souvent sert des fins et des visions à très court terme, autant il faut se pencher sur l’importance du caractère divergent de certaines analyses statistiques qui pensent faire une lecture « objective » de la croissance économique.

Dans un premier temps et globalement, hormis peut-être certains pays aux économies complètement fermées aux marchés extérieurs (ex: Corée du Nord), on ne peut pas dire que les pays connaissent une décroissance économique. Les États les plus pauvres connaissent aussi une croissance économique, même si celle-ci ne se fait évidemment pas au même rythme que les États mieux nantis.

Plutôt que de parler de décroissance économique (avec comme corollaire un appauvrissement), il faudrait plutôt parler d’un manque de croissance soutenue parmi les pays les plus pauvres. Néanmoins, plusieurs éléments nous permettent de nous faire une idée sur la manière dont on peut calculer et lire le phénomène de croissance économique.

Un premier indice qui est fondamental lorsqu’il s’agit de faire l’examen de la croissance économique, du développement ou de la pauvreté dans un pays donné, est celui du pouvoir d’achat. L’indice du pouvoir d’achat est important, parce qu’il est plus sensible aux conditions économiques locales. Bref, le pouvoir d’achat des individus dans leur propre pays peut-être très bon, alors qu’en le comparant à celui d’un pays riche, on aurait l’impression que les gens vivent dans la pauvreté.

D’autres indices servent aussi à faire une lecture de la croissance économique. Ce qui est frappant, ce sont les difficultés à obtenir des données fiables lorsque l’on procède à l’examen de la croissance économique. Par exemple, des organisations comme l’ONU et son Programme de Développement existent, comme celles fournies par la Banque mondiale. Cependant, en plus des problèmes méthodologiques de calcul de la croissance économique, les experts ne s’entendent pas toujours sur définition de la « pauvreté » et sur les manières de la quantifier.

Par exemple, quelle somme d’argent dispose un individu vivant dans ce qu’on appelle un seuil d’« extrême pauvreté » (1$ / jour? 2$ / jour?). Un autre problème est celui de la différence entre inégalité et pauvreté. L’inégalité se veut une mesure relative, alors que la pauvreté une mesure absolue. On peut aisément imaginer une baisse de la pauvreté, tout en assistant à une augmentation des inégalités.

Dans cet ordre d’idées, nous sommes d’avis qu’il y a moins de pauvreté dans le monde, moins de personnes pauvres. Le tout en bonne partie à cause de la croissance en Inde et en Chine, deux pays énormes en termes démographiques. Cette tendance globale peut cacher d’autres tendances régionales ou par pays qui peuvent influencer notre lecture de la pauvreté.

La croissance économique : analyse pour des fins pratiques

Ce qu’il faut d’abord saisir au sujet de la croissance économique, c’est qu’elle a comme corollaire une baisse de la pauvreté. En principe, l’un devrait aller avec l’autre. On pourrait identifier deux manières générales d’éliminer la pauvreté dans le monde.

La première serait une redistribution plus équitable de la richesse. Le problème est qu’en ce moment, les gouvernements des pays riches ont plutôt tendance à diminuer l’aide au développement extérieur. L’autre façon d’éliminer la pauvreté serait de provoquer une croissance économique durable dans les pays et les régions pauvres (sous-développés). La question est de savoir : comment peut-on provoquer la croissance économique?

L’aide financière pour l’investissement

La première piste afin de provoquer la croissance économique est ce qu’on peut appeler l’aide financière pour l’investissement. L’idée est que des pays manquent d’argent pour investir.  Donc il faut leur donner de l’argent.  Derrière cela, il y a trois idées sous-entendues.

La première est cette idée qu’il y a un lien direct et concret entre l’aide, l’investissement et la croissance. La seconde idée de l’aide financière à l’investissement est que la croissance économique serait en quelque sorte proportionnelle à la part des dépenses pour l’investissement dans le PIB, comme s’il y avait une formule fixe ou une corrélation directe. La troisième idée est que la croissance de la production (PIB) est proportionnelle à l’augmentation du nombre de machines et d’outils.  Plus il y a d’investissement, plus il y a des machines, plus de production, plus de croissance, plus de richesses pour tout le monde.  Souvent, ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque, mais aussi les machines.

Dans tout cela, le rôle des pays développés est de fournir l’argent pour l’investissement, et pour rétrécir l’écart entre les ressources d’un pays pauvre et ses besoins pour assurer une croissance importante. Tout cela est conditionnel au bon vouloir des États riches à investir à l’étranger. Par exemple, dans les années 1960, à l’apogée de l’aide américaine à l’étranger, celle-ci ne représentait que 0,6% du PIB des États-Unis. Même si une aide s’avère non permanente, cela peut être assez pour créer de la croissance, qui va ensuite permettre à un pays de trouver ses propres ressources pour investir.

L’investissement consiste d’abord et avant tout en une décision de se priver au préalable d’un certain luxe, soit de faire des sacrifices, pour avoir plus dans un avenir rapproché. Autant les individus que les entreprises doivent être prêts à faire ce calcul et à vivre avec les conséquences. Historiquement parlant, on avait souvent tendance à associer la croissance économique avec celle de l’industrialisation.

Un exemple intéressant à cet égard était celui du modèle soviétique qui avait connu une industrialisation rapide, qui favorisant l’industrie lourde aux dépens de l’industrie agricole. Par contre, cette façon de raisonner le problème, soit d’associer la croissance économique avec l’industrialisation, avait entraîné des problèmes paradoxaux. Un problème qui était apparu était que les investissements avaient en effet augmenté rapidement, mais simultanément, le PIB de ces pays avait chuté. À titre d’exemple, la Guyane, qui voit son PIB chuter radicalement dans les années 1980-1990, en même temps que l’investissement augmentait de 30 à 40%.

Toujours en ce qui a trait à l’aide financière pour l’investissement, c’est qu’on a fini par se rendre compte qu’il n’existait pas réellement de rapports directs entre cette aide et les investissements concrets. Par exemple, entre 1960 et 1985, le Niger et Hong Kong ont chacun augmenté leurs investissements par plus de 250% par tête d’ouvrier, alors que la production par ouvrier a augmenté de 12% au Niger, et de 328% à Hong Kong.

Il apparaît évident, dans ce contexte, que l’aide financière à été utilisée à d’autres fins que l’investissement (ex : éponger un déficit, biens à la consommation, corruption, etc.). Le problème est donc que l’aide ne change pas nécessairement les incitations pour investir dans l’avenir. Plus important encore, les études ont montré bien plus tard que l’investissement n’est pas une cause principale de la croissance.

Par exemple, si vous augmentez le nombre des machines destinées à la production, cela crée ce qu’on appelle l’effet de « profits diminuant ». Si vous avez plus de machines avec le même nombre d’ouvriers, cela va créer une situation impossible, car c’est l’idée qu’on ne peut pas augmenter un facteur à l’infini en laissant les autres fixes. On ne peut pas augmenter le nombre de machines sans tenir compte du nombre d’ouvriers.

L’éducation

Le second problème de l’aide à la croissance est la question à savoir si l’on souhaite investir dans le capital technologique ou dans le capital humain (qui passe par l’éducation, la formation, etc.). Certains pensent que dans ce contexte, il faudrait davantage investir dans le capital humain.

En fait, entre les années 1960 et 1990, le monde a connu une énorme expansion en terme d’éducation. En 1960, seulement un tiers des pays avaient un taux de scolarisation primaire de 100%; maintenant la moitié ont atteint ce taux. Encore là, lorsque l’on parle des liens entre le taux d’éducation et la croissance économique, le même problème apparaît que lorsqu’on parlait des liens entre le nombre de machines et cette même croissance.

Autrement dit, les études plus récentes confirment toujours en cette absence de liens directs entre scolarisation et production. Un exemple intéressant est celui des pays de l’Europe de l’Est, où les populations sont très scolarisées et cultivées, alors que la production est beaucoup plus faible qu’en Occident. L’argument est donc que l’éducation mène à la croissance, mais l’inverse est tout aussi possible, soit que la croissance pousse à l’éducation (avec la croissance, une éducation vaut plus parce qu’il y a plus de possibilités, de postes, etc.). Par ailleurs, les pays plus pauvres ne sont pas convaincus qu’il vaut la peine d’investir dans l’éducation, dans la mesure où elle ne rapporte rien de concret, d’immédiat.

La croissance démographique

Le troisième problème de l’aide à la croissance est celui de la croissance démographique incontrôlée. On pense qu’un pays qui ne contrôle pas son taux de fertilité verrait les fruits et les richesses associées à la croissance économique absorbés par la pauvreté, souvent associée à cette démographie incontrôlée.

Une des conditions pour que les pays riches fournissent des capitaux aux plus pauvres passerait donc par la théorie du « cash for condoms » (« l’argent pour des condoms). Les pays plus pauvres mettraient en place des mesures énergiques de contrôles des naissances, notamment par la distribution de préservatifs. Encore là, cette théorie/solution est loin d’être parfaite, pour plusieurs raisons.

Cela présume que les personnes ne veulent pas avoir des enfants, mais ce n’est pas le cas, puisque la plupart des naissances sont des naissances voulues. Il n’y pas nécessairement non plus une relation entre une baisse démographique et une croissance économique. Beaucoup dépend aussi de la situation d’un pays. Par exemple, la croissance démographique peut être intéressante en terme d’avoir plus de personnes à l’avenir pour payer des impôts au niveau général. Au niveau personnel, les enfants sont vus comme une garantie pour les parents qu’il y aura du monde pour prendre soin d’eux.

La conditionnalité

Un quatrième élément associé à l’aide à la croissance est celui du principe de la conditionnalité. Il s’agit des prêts des pays riches aux pays plus pauvres, le tout étant soumis à des conditions, ayant trait au remboursement, mais aussi au fait qu’un pays emprunteur doit ajuster sa politique intérieur.

C’est la théorie voulant que la croissance économique va avec un ajustement de la situation politique. Par exemple, dans les années 1980, la Banque Mondiale et le FMI accordent ce type de prêts. Cette théorie a connu quelques succès en Afrique (Ghana, Mauritanie, Botswana), mais c’est plutôt le contraire qui s’est généralement passé. Par exemple, le FMI a émis 12 prêts à la Zambie entre 1980 et 1994, ce qui représentait environ le quart du PIB de ce pays). Une des conditions du FMI était de réduire l’inflation, mais sans succès. Entre 1985 et 1996, la Zambie a un taux d’inflation de 40% par an.

Un autre exemple est celui de la Côte-d’Ivoire. Ce pays a reçu 18 prêts entre 1980 et1993, sous condition de faire baisser le taux de son déficit par rapport au PIB entre 1989 et 1993. En 1993, le déficit de ce pays en rapport au PIB était d’environ 14%, ce qui est énorme. Il serait facile de dire que ces États sont irresponsables, qu’ils ne savent pas tenir leur budget, ne savent pas contrôler leurs dépenses, bref, on ne leur prête plus rien.

Mais en même temps, il est difficile de ne pas leur donner de l’aide (il faut les aider). Il faut lutter contre la pauvreté, il faut aider les pauvres, etc. Généralement, il y a ce problème où les pays avec la plus grande pauvreté reçoivent la plus grande proportion de l’aide, mais ils ne sont pas nécessairement poussés à entreprendre des réformes. Même la Banque mondiale a fini par comprendre ce principe, à savoir que l’aide financière n’insiste pratiquement plus les pays pauvres à entreprendre de sérieuses et urgentes réformes.

Pardonner les dettes

Un dernier élément, mais non le moindre, de cette aide à la croissance consiste à éliminer, voire à pardonner les dettes des pays en situation financière catastrophique. Ce dernier élément a connu une certaine publicité médiatique venant d’artistes connus. L’idée était de permettre aux pays pauvres d’utiliser l’argent disponible à des fins autres que le service de la dette.

Par contre, le fait d’éliminer la dette ne va pas non plus sans problèmes. Beaucoup de dettes ont déjà été pardonnées par le passé. En septembre 1999, un total de $3.4 milliards avait été « pardonné », soit sous forme explicite (éradiquer directement la dette), ou sous une forme implicite (substituer les dettes avec un taux d’intérêt élevé pour des dettes avec un taux beaucoup plus bas). Les résultats sont à peu près nuls. Cela ne fait rien en terme de résoudre le problème fondamental qui est: que les pays se sont endettés en partie pour soutenir un mode de vie (surtout pour les gouvernements et ses clients) qui est insoutenable.

Plus encore, qu’est-ce qui peut empêcher des États de s’endetter à nouveau? Entre 1977 et 1989, un pardon de 33 milliards avait été accordé pour les pays les plus endettés. En même temps, la dette de ces pays a augmenté de $14 milliards. Par contre, il ne faut pas oublier que les pays les plus endettés sont dans cette situation parce qu’ils ont emprunté de l’argent du FMI et de la Banque mondiale. Le rôle du FMI et de la Banque mondiale a été de boucher des trous dans les balances de paiements. Et le problème est justement là, c’est que le FMI et la Banque mondiale donnent plus aux pays qui ont des déficits, donc qui ont des politiques financières et fiscales insoutenables.

On peut alors se demander si ça vaut la peine de pardonner les dettes des pays qui sont gouvernés pas les mêmes gouvernements/régimes qui ont créé les problèmes au début?

En fin de compte, les mêmes politiques qui ont mis les pays dans une situation d’endettement majeur vont empêcher à nouveau l’aide de bénéficier aux pauvres.

Le projet européen ou l’intégration économique et politique de l’Europe

Le projet européen

Dans l’évolution de l’actualité politique et économique internationale, le projet européen a également une place importante, et demeure la pierre angulaire de l’avenir de centaines de millions de personnes qui habitent le vieux continent.

D’abord, l’Europe évolue constamment et rapidement, et son découpage politique, économique et social est régulièrement le fruit de décisions récentes. Par exemple, la décision d’élargir l’Union européenne. Cela avait été un fait accompli depuis la réunion de Copenhague en décembre 2002, où on avait décidé que d’ici deux ans (soit en 2004) de nouveaux membres (ex: la Pologne, la Hongrie, la République tchèque…) seraient intégrés à l’Union européenne. Plusieurs autres pays sont jugés admissibles même s’ils doivent négocier leur entrée. Les plus récents membres étant la Bulgarie et la Roumanie, entrées toutes deux le 1er janvier 2007. L’autre décision assez récente avait été l’introduction de la monnaie unique (l’euro) en janvier 2002.

Ensuite, un défi qui marque l’évolution de l’Union est celui du projet d’une constitution européenne, qui, il faut l’avouer, est vouée à un avenir incertain. Il faut trouver de nouveaux moyens de gérer l’Europe, soit une Europe de beaucoup élargie, qui avait passé de 6 à 15, puis maintenant à 27 États membres. La Constitution a été acceptée par les membres en juin 2005 après de dures négociations, mais les États devaient ensuite la ratifier par leur parlement respectif ou par la voie référendaire. Dans certains de ces États, comme la France et les Pays-Bas, les citoyens ont rejeté le texte constitutionnel.

Il y a donc présentement une sorte de « moratoire » sur l’application de cette constitution, ce qui amènera l’ouverture de nouvelles rondes de négociations. La constitution aurait dû être effective depuis le 1er novembre 2006, mais sa non-ratification par certains États retarde le processus. Et le troisième aspect de l’Union, c’est qu’elle est une combinaison de deux projets (politique et économique). Donc il est intéressant de l’étudier si, comme nous, on s’intéresse aux rapports entre la politique et l’économie internationale.

Quand il s’agit de conceptualiser le projet européen, les opinions et interprétations peuvent être divergentes. Je me limiterai donc à présenter ma thèse sur la question. Au début, le projet européen a été à la fois un projet politique et économique. Mais très vite il devient surtout un projet d’intégration économique (en dépit de la rhétorique et même s’il ne faut pas nier les aspects politiques). En effet, l’intégration économique se montre beaucoup plus facile que l’intégration politique. Actuellement, il n’y a pas d’État européen, mais il existe un marché interne (avec des exceptions: comme les normes sur le travail). Les réussites et même les buts sont surtout de l’ordre économique (ex : éliminer les barrières aux échanges entre les membres).

Une autre facette est celle voulant que ce soit surtout un projet économique reflétant le fait que ce sont les États-nations qui gardent le rôle prépondérant. Le progrès et les développements sont le résultat des négociations économiques entre les États. Ce qui m’amène à dire que les intérêts nationaux jouent plus ou moins pour beaucoup. Mon opinion est donc qu’il faut « déromantiser » le projet européen.

Pourquoi? Parce que l’Union est un groupement d’États (et avant tout des élites politiques de ces États surtout) qui décident de coopérer pour faciliter les échanges entre eux, pour réduire les entraves aux échanges. Et d’une certaine façon, tout cela est similaire à la zone de libre échange nord-américaine. Tout cela c’était le modèle rêvé de coopération économique planifiée à partir des années 1950, soit au sortir de la guerre.

Mais tout commence à changer dans les années 1980 et 1990, pour trois raisons :

D’abord, l’intégration économique force de plus en plus les États à considérer une coopération politique accrue, voire une intégration politique, surtout à partir des années 1980 et la décision de créer un marché commun. De plus, l’État jour un rôle important dans l’économie (des économies mixtes), donc la création d’un marché commun implique toutes sortes de questions sur ce rôle: des questions politiques, économiques, sociales, etc. On envisage en ce sens la création d’institutions supranationales parce que ça devient (en partie) de plus en plus difficile de séparer l’économie de la politique. Des questions monétaires sont aussi considérées. La stabilité des échanges et surtout la monnaie unique a des conséquences sur les politiques des États. Une monnaie unique implique des décisions politiques concernant la politique nationale, non seulement monétaire, mais aussi fiscale et budgétaire. C’est donc la politique sociale qui en sera affectée.

Bref, il a fallu réfléchir sur les décisions à prendre et les conséquences de celles-ci sur la création éventuelle d’institutions concernant la souveraineté et la supranationalité.

Voilà donc le premier facteur qui fait que le projet européen n’est pas si « romantique » que certains voudraient le croire. En second lieu, il faut considérer l’importance de la fin de la Guerre froide dans la découpe du projet européen. À cet égard, trois défis se posent. Le premier est celui de l’avenir de l’Europe de l’Est et ses rapports avec l’Europe de l’Ouest. On veut éviter une division trop nette entre les deux, tout en intégrant cette partie de l’Europe afin d’y étendre la démocratie. Ensuite, il y a le désir de faire face aux Américains. Enfin, la question de la globalisation accélérée, la libéralisation des marchés.

Comment faire face à ces forces? Comment assurer non pas seulement la démocratie et la liberté économique, mais aussi le projet social européen (État-providence)? Comment, en fait, assurer un équilibre entre la prospérité et la justice sociale? L’idée est qu’une Europe plus fortement intégrée économiquement et politiquement serait mieux placée pour trouver cet équilibre.

Le résultat est que les dirigeants des principaux pays de l’Union européenne s’embarquent dans un projet à la fois économique, mais aussi politique. Mais, le problème est que l’intégration économique est relativement simple, sauf que l’intégration politique touche à des cordes beaucoup plus sensibles comme la culture, l’identité nationale, l’influence inégale des différents pays, etc. L’avenir de l’Union européenne me semble très incertain.

Et maintenant?

Bref, toutes ces questions sont d’actualité pour les Européens. Et que doit-on penser de l’Union européenne et du projet européen au sens large actuellement? Il y a plusieurs facteurs que l’on peut soulever :

D’abord, il existe sur papier une constitution écrite depuis juin 2004, même si elle n’a pas été ratifiée partout. Cela ne signifie pas pour autant l’abandon du processus de ratification. Autrement dit, on reviendra à la charge pour la faire passer d’une manière ou d’une autre. Cette constitution inclut une Charte des Droits fondamentaux qui a été intégrée dans la Loi sur la création de l’Union européenne, qui garantit aux individus de l’Union un minimum de droits.

Le texte mentionne aussi clairement la primauté de la loi européenne sur la loi nationale.

Mais l’Union européenne n’a pas explicitement besoin de la Constitution pour former une « personnalité légale », car elle peut malgré tout signer des accords internationaux, tant et aussi longtemps que ses divers organes législatifs, exécutifs et judiciaires (qui représentent des membres de tous les États signataires) s’entendent pour aller dans une telle direction. L’Union européenne a aussi une politique de défense commune.

Quant à son système de votation parlementaire, disons que pour voter des lois ou ratifier des traités, l’Union s’est dotée du système suivant : il faut que 55% des pays représentent 65% de la population européenne. Mais il existe un droit de veto pour des questions comme les impôts directs, la politique de défense et étrangère, pour le financement du budget, etc. Il y a aussi une clause de la Loi de l’Union européenne qui autorise un État membre à quitter l’organisation selon son désir.

C’est donc tout l’avenir de l’Europe qui est en jeu, et il est actuellement difficile de prédire quelle orientation politique et économique aura l’Europe. Il peut y avoir un approfondissement de l’intégration politique débouchant vers une vraie fédération. Mais c’est peu probable selon nous, car il y a trop de pays qui sont contre, notamment la Grande-Bretagne. L’Europe va-t-elle faire marche arrière dans l’évolution de son intégration? Nous ne le pensons pas non plus. C’est du moins peu probable.

Ce qui nous semble le plus juste à l’heure actuelle, même si tout cela peut changer rapidement, c’est que nous assistons à une Europe à plusieurs niveaux et à plusieurs vitesses. Cela existe déjà pour l’Euro (ex : pas d’Euro en Grande-Bretagne et en Pologne). Autre exemple, en matière de défense commune, certains pays y sont plus favorables que d’autres, c’est notamment le cas de la France et de l’Allemagne et les États du Benelux.

La question qu’on pourra se poser : l’Europe constitue-t-elle une véritable fédération? En fait, c’est là qu’intervient l’argument Philippe Moreau Defarges, qui dit qu’il ne faut pas penser en terme de « nation-fédération ». Ce que les Européens sont en train de construire, d’après lui, est quelque chose de nouveau, une sorte d’entre-deux qui serait un nouveau type de système de gouvernance qui n’est ni État, ni fédération.

En admettant que cet auteur ait raison, on peut poser la question suivante : cette Europe des « ni État / ni fédération » est-elle viable?