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Les tentatives internes et externes de sauver l’empire austro-hongrois (1916-1918)

Introduction

Neveu de l'empereur François-Joseph et héritier du trône, l'archiduc François Ferdinand fut assassiné à Sarajevo le 28 juin 1914. La suite des événements est trop bien connue.

Pendant longtemps, les historiens ont émis l’hypothèse que la monarchie d’Autriche-Hongrie s’était dissoute, car elle n’avait pu résoudre les conflits internes qui opposaient les différents peuples formant l’empire des Habsbourg. Pourtant, l’historien François Fejtö pense que ce serait plutôt les Alliés, influencés par les propagandistes tchèques Edvard Bene et Tomáš Masaryk, qui auraient pris la décision de carrément rayer le vieil empire de la carte. Dans la troisième partie de son ouvrage, intitulée Entre guerre et paix (voir référence en fin de texte), Fejtö relate les rôles qu’ont joué les politiciens et les diplomates dans leurs tentatives afin de sortir l’Autriche-Hongrie de la guerre, ainsi que de la délicate décision de dissoudre ou non l’empire des Habsbourg. Voici, en résumé, le contexte de l’époque, tel qu’interprété par l’auteur.

La mort de François-Joseph 1er (novembre 1916)

Malgré l’application de mesures policières sévères à l’endroit des minorités « peu sûres » de l’empire (italiennes, tchèques, etc.), celui-ci avait fait preuve d’une force de cohésion étonnante face aux dures réalités de la guerre. En effet, la fin de l’année 1914 annonçait au monde l’échec du plan de guerre allemand, qui prévoyait la fin des hostilités pour Noël. On se demandait alors, en 1915, si l’Autriche-Hongrie serait en mesure de résister tant aux pressions des armées russes et italiennes, qu’à celles exercées par les minorités de l’empire aspirant à un statut d’autonomie agrémenté d’importantes concessions territoriales.

L'empereur François-Joseph 1er, mort en novembre 1916.

Ce qui inquiétait également, à mesure que les combats se poursuivaient en 1916, c’est que les pertes énormes et la pénurie alimentaire croissante ne viennent jeter de l’huile sur le feu de la révolution. Quand les propagandistes tchèques et les Alliés ont été de l’avant afin de retirer l’empire austro-hongrois de la guerre, celui-ci était, comme mentionné, miné par quantité de maux. De plus, le 22 novembre 1916, le vieil empereur François-Joseph 1er mourrait à l’âge de 86 ans. Sa mort ouvrait en quelque sorte les portes aux négociations entamées entre la fin 1916 et 1918, car Charles 1er, son successeur, avait le dessein de signer la paix et de sauver la monarchie de la destruction.

Charles 1er au pouvoir et la question hongroise

« Je veux tout faire pour bannir, dans le plus bref délai, les horreurs et les sacrifices de la guerre et rendre à mes peuples les bénédictions disparues de la paix aussitôt que le permettront l’honneur des armes, les conditions vitales de mes États et de leurs fidèles alliés et l’entêtement de nos ennemis ». C’est avec certaines réserves que Charles 1er prononça ce discours peu de temps avant son couronnement. On remarque le désir du nouvel empereur de faire la paix, mais bien des difficultés pointaient à l’horizon. Le problème majeur de Charles 1er à l’intérieur de l’empire était la Hongrie. Le soutien de la Hongrie était essentiel à l’effort de guerre impérial, car l’Autriche dépendait économiquement de celle-ci pour son ravitaillement. À l’instar de l’empereur, le comte hongrois Tisza ne voulait pas accorder aux minorités slaves de l’empire les concessions afin d’éviter le morcellement de celui-ci. C’est donc pour cela que Charles 1er, pour sauver l’empire, dut céder à la politique de chantage de Tisza. « L’attachement farouche de la classe dirigeante hongroise à ses privilèges intérieurs et extérieurs a joué un rôle dans la dissolution de la monarchie ».

Charles 1er et le Kaiser Guillaume II

Charles, le dernier empereur.

En 1917, l’Autriche-Hongrie était à bout de force. Charles 1er écrivait au Kaiser en avril 1917: « Si les monarques ne font pas la paix, les peuples la feront ». Loin d’être impressionné, Guillaume II répondit que la situation n’allait pas si mal, en évoquant pour appuyer ses dires les déboires russes et les victoires allemandes sur les champs de bataille français et italiens. D’autant plus que l’Allemagne ne permettrait pas à l’empire austro-hongrois de faire faux bond, car les deux États dépendaient chacun l’un de l’autre pour la bonne conduite des opérations. En effet, l’Allemagne avait besoin du soutien de Charles 1er pour la victoire et ce dernier avait besoin de l’appui allemand face aux pressions des minorités slaves et hongroises de l’empire. Charles 1er a donc échoué dans ses tentatives de sortir ses peuples de la guerre en négociant avec les Allemands. La victoire militaire représentait, à ce stade-ci, la principale issue pouvant donner une chance à l’empire austro-hongrois d’éviter la dissolution. Par contre, les puissances occidentales abordaient le problème sous un autre angle.

Échec de Briand et de l’arbitrage américain (décembre 1916 à avril 1917)

Les Alliés avaient à cœur de terminer la guerre, notamment en tentant de négocier auprès de l’Allemagne. Plutôt que d’écarter l’Autriche-Hongrie du conflit, comme l’auraient souhaité le président du Conseil français Aristide Briand et le président américain Woodrow Wilson, la solution passerait par une modification de la carte européenne favorisant l’indépendance des nationalités et les intérêts des grandes puissances alliées. Certes, il fallait aussi que l’Allemagne puisse y trouver son compte. François Fejtö explique en détail les buts de guerre des belligérants et pourquoi les négociations de paix ont échoué. Il attribue l’impasse au fait que les conditions de paix de chaque camp étaient souvent inacceptables (en particulier pour l’Allemagne avec la restauration de l’Alsace-Lorraine à la France) et que la situation militaire favorisant un camp faisait en sorte que celui-ci durcissait sa position et vice versa. De plus, l’échec de la médiation américaine fut perçu comme étant une tentative d’une autre grande puissance voulant obtenir la paix, mais forcée de déclarer la guerre à l’Allemagne en avril 1917 dû à la campagne sous-marine de celle-ci.

Première véritable tentative de paix : l’affaire Sixte

Le prince Sixte de Bourbon-Parme, beau-frère de l'empereur Charles.

Au début de l’année 1917, les conditions pour une tentative de négociation en vue de la paix paraissaient favorables, d’autant que l’empereur Charles 1er était, à vrai dire, obsédé par le désir de faire la paix et de sauvegarder la monarchie. Il chargea son neveu, le prince Sixte de Bourbon-Parme de servir d’intermédiaire entre l’empire et la France. Était-ce un choix judicieux? François Fejtö s’interroge à ce sujet, car le nom de Bourbon signifiait dans la haute société française, républicaine et libérale, l’ennemi de la Révolution et de la République. Il y avait en effet deux France avant la guerre. La première optait pour la monarchie, l’Église, l’autorité et l’ordre, tandis que l’autre penchait pour la démocratie, la liberté, etc.

C’est avec la seconde France que le prince Sixte devait négocier et cela s’avérait difficile, car l’Autriche n’avait pas bonne presse à Paris. Malgré tout, le prince Sixte avait déjà pensé servir d’intermédiaire dès 1915. Il alla même consulter le pape Benoît XV pour obtenir son soutien dans une future médiation. Ce fut cependant un échec, car c’est toujours la seconde France qui voyait un blocage idéologique avec les idées papales que le prince Sixte croyait (peut-être naïvement) sensées, parce qu’elles visaient le rétablissement du statu quo d’avant-guerre. Citons simplement en exemple l’épineuse question de l’Alsace-Lorraine qui serait probablement restée allemande.

C’est de janvier à mars 1917 que les négociations via la Suisse furent les plus intenses. Charles 1er était prêt à faire des concessions favorables à la France et à ses alliés, mais les actions de son ministre des affaires étrangères, le comte Ottokar Czernin, venaient mettre des bâtons dans les roues. En effet, celui-ci écrivit le 21 février 1917: « L’alliance entre l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la Turquie et la Bulgarie est absolument indissoluble. Une paix séparée d’un de ces États est pour toujours exclue ». Il affirmait par contre, dans la même note, que l’Autriche-Hongrie avait l’intention de faire des concessions économiques à la Serbie et à d’autres voisins. Le prince Sixte apporta cette réponse au président français Raymond Poincaré, le 5 mars, et ce dernier fut très déçu. Poincaré notait également que le principal obstacle aux négociations était l’Italie, qui demandait trop de concessions territoriales.

La faute revenait aussi à l’Allemagne, qui était hostile à toute forme de compromis, car l’effondrement du front russe et la guerre sous-marine lui donnaient deux atouts majeurs pouvant lui faire espérer de remporter la décision. Le prince Sixte et l’empereur Charles firent de grands efforts pour sortir l’empire austro-hongrois du conflit. Ils échouèrent face au sentiment « d’austrophobie » dans certains milieux politiques français, à la mauvaise presse autrichienne à Paris, aux oppositions idéologiques classiques, etc. D’un autre côté, le Reich allemand avait besoin de son allié et vice versa. Une question demeurait: pouvait-on encore sauver la monarchie?

Le rôle du comte Czernin

Le comte Ottokar Czernin, ministre des Affaires étrangères de Charles.

Contrairement à l’empereur Charles, le comte Czernin n’avait aucune confiance dans le prince Sixte. Cependant, Czernin voulait lui aussi écarter l’Autriche-Hongrie de la guerre, dans la mesure où la monarchie n’en sortirait pas trop affaiblie. Il craignait, dans de futures négociations avec la France, l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement d’Alexandre Ribot au début 1917, ce dernier succédant à celui d’Aristide Briand. Les peurs de Czernin se fondaient sur le tempérament libéral de Ribot et son souhait de voir le démembrement de la monarchie, car Ribot ne s’imaginait pas le rôle de celle-ci après la guerre et il appuyait de plus les pressions italiennes dans leurs revendications territoriales.

Parallèlement à la médiation de Sixte, Czernin entreprit de sonder le Kaiser et son gouvernement. Tout se passait comme si Czernin n’avait pas clairement compris si les Alliés voulaient préparer une paix séparée avec l’Autriche ou s’ils voulaient entrer en pourparlers avec celle-ci en vue d’une paix d’ensemble. On remarque donc une certaine confusion dans le processus de paix et la difficulté de prise de contact entre les États. Certains reprocheront à Czernin d’avoir joué dans le dos de l’empereur Charles, mais ne voulait-il pas lui aussi sauver la monarchie? Pendant que la révolution éclatait en Russie, ce 14 mars 1917, le prince Sixte poursuivait l’œuvre entreprise en début d’année.

L’affaire du prince Sixte (suite)

Le 21 mars 1917, le prince Sixte et son frère Xavier retournèrent à Vienne afin de transmettre à l’empereur les nouvelles propositions des Alliés. Rien n’avait vraiment changé. Charles restait ouvert à la France, mais l’obstacle italien empêchait de jeter de bonnes bases aux négociations, car l’Italie était un peu trop gourmande dans ses revendications. Revenu à Paris le 30 mars, le prince Sixte se heurtait au nouveau président du conseil, le très austrophobe Alexandre Ribot. Ce dernier appuyait, on l’a vu, les revendications italiennes et commençait à être las des acharnements du prince Sixte.

Le 19 avril, à Saint-Jean-de-Maurienne, se tint une rencontre franco-italo-britannique. Il fallait trouver un point d’entente avec l’Autriche-Hongrie. On faillit réussir, mais cela aurait été sans compter sur les exigences de l’Italie. Celle-ci ne voulait pas abandonner ses acquis du traité de Londres de 1915 et adoptait la ligne dure avec l’empire austro-hongrois, tout comme Ribot. D’un autre côté, la France et la Grande-Bretagne ne pouvaient perdre un allié, au moment même où la Russie était en pleine révolution. Si l’on parvenait à une paix séparée avec l’empire austro-hongrois, l’équilibre aurait été rétabli, mais le risque était trop grand pour l’Entente. Ribot et l’Italie auraient-ils « saboté » la paix? Il reste que le discours de Ribot, prononcé le 5 juin à la tribune de la Chambre des Députés à Paris, se résume à dire que « la paix ne peut sortir de la victoire ».

La paix sabotée?

Vers juin 1917, les dirigeants français, en particulier Briand, furent informés, via des intermédiaires belges, que le représentant de la Wilhelmstrasse à Bruxelles, le baron von der Lancken, avait apporté des propositions de paix plutôt encourageantes. En effet, étant donné la détérioration des relations entre Berlin et Vienne, l’Allemagne avait probablement redouté une défection de l’empire austro-hongrois et avait édulcoré ses positions antérieures. N’étant plus président du conseil, Briand avait proposé, le 12 septembre, une rencontre avec le haut fonctionnaire allemand afin de poursuivre les discussions. Ribot avait souligné à Briand qu’il devait rédiger un mémoire pour discuter avec les alliés de la France et conclure un point d’entente pour ensuite négocier avec l’Allemagne.

Le 20 septembre, Briand remit son papier à Ribot. Celui-ci se servit de la note pour rédiger un autre texte qui était « une déformation préméditée de son mémoire ». Le texte ne pouvait être évidemment que rejeté par les autres alliés, notamment par l’Italie. Peut-on conclure cette fois à un sabotage de la paix? Les négociations avec les autres alliés auraient pu échouer, mais les chances de réussite étaient pourtant bonnes. Des millions de vies auraient pu être sauvés, peut-on penser. Après que Briand ait lu son mémoire à la Chambre, démontrant la « falsification » du texte original, les députés français huèrent Ribot, qui fut contraint de démissionner le 22 octobre. Henri Castex a écrit à ce propos : « 1917 aurait pu être l’année de la paix si Briand était resté au pouvoir ».

Pendant que les chefs d'État et diplomates négocient, les soldats austro-hongrois, eux, poursuivent le combat.

L’intermède espagnol

Au milieu de 1917, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie avaient laissé entendre qu’elles seraient prêtes à faire certaines concessions, car elles anticipaient leur défaite. Dans ce cadre, François Fejtö consacre un chapitre de son ouvrage à l’explication du rôle de l’Espagne dans les pourparlers de paix. Pourquoi l’Espagne? Ce serait en fait, via l’intermède de l’ambassadeur espagnol à Bruxelles, le moyen qu’utilisa le ministre allemand Richard von Kühlmann pour faire parvenir aux Alliés de nouvelles ouvertures de pourparlers de paix. Suite aux déboires causés par l’affaire Ribot, Külhmann invita donc le marquis de Villalobar à Berlin le 11 septembre 1917. L’avantage d’utiliser l’Espagnol Villalobar était que son pays fut toujours neutre. De plus, l’Espagne faisait bonne figure auprès des Britanniques et l’on pouvait alors espérer aboutir à une nouvelle médiation.

Or, le tout échoua pour deux raisons principales. D’abord, l’Allemagne était trop exigeante dans ses conditions de paix et Külhmann ne voulait pas que Villalobar engage le gouvernement espagnol dans la future médiation. Ce n’est que le 14 septembre que le roi d’Espagne Alphonse XIII fut informé de tout cela et qu’il demanda directement à l’ambassadeur allemand en Espagne, au grand étonnement de Külhmann, quelles étaient les conditions à la paix. L’affaire fut conclue le 25 septembre alors que Lloyd Georges, le premier ministre britannique, liait son pays à la question de l’Alsace-Lorraine. On rappela à l’Allemagne : « Is Germany ready to restore what she took in 1871 away from France?  » La réponse allemande fut la suivante: « Hors du désir français de récupérer l’Alsace-Lorraine, il n’y a aucun obstacle à la paix ».

Au-delà des politiciens, le rôle de l’état-major français

Devant la mauvaise foi et l’échec des politiciens et diplomates, l’état-major de l’armée française, par la voie de son Deuxième Bureau (le service de renseignement de l’armée), se mit à envisager le rôle qu’il pourrait avoir dans les négociations. Dans un volumineux rapport adressé au ministère de la Défense, à sa demande, le deuxième Bureau exposa les principaux moyens de conclure une paix avec l’Autriche-Hongrie et, de préférence, une paix générale. Il était question de fixer les objectifs de la France par rapport à l’empire austro-hongrois. Ce qui ressort de tout cela, c’est que, selon le Grand Quartier-Général de l’Armée, l’Autriche-Hongrie aurait besoin de profonds changements politiques internes. Il fallait restructurer le vieil empire afin de le moderniser et de faire en sorte qu’il puisse garder son rôle de catalyseur, de rassembleur en Europe centrale. En plus de ce rapport, l’état-major français avait nommé le comte Abel Armand, capitaine au Deuxième Bureau, afin de négocier avec le comte austro-hongrois Nikolaus Revertera, nommé par Charles 1er.

Du mois d’août 1917 à février 1918, les deux hommes confrontèrent leurs points de vue sur la situation en Europe et les concessions que chaque camp était prêt à réaliser. Le problème était que personne, malgré les bonnes intentions affichées, ne pouvait prendre d’engagements. Comment l’Autriche-Hongrie pouvait-elle, par exemple, promettre à la France la restitution de l’Alsace-Lorraine alors qu’elle n’était pas en mesure de parler pour l’Allemagne? Ces points sont d’autant plus sensibles que la situation militaire avantageait alors les Empires centraux. En effet, la Russie n’était plus disponible et l’Italie encaissait la pire défaite de son histoire militaire à Caporetto en octobre et novembre 1917. De plus, le « réalisme » de Czernin (ministre de l’empereur) et sa confiance dans la supériorité des Allemands avaient fait revenir Charles sur sa volonté de paix, voire même de paix séparée.

Clemenceau et l’Autriche

Le 15 novembre 1917, Georges Clemenceau reprend les commandes de l’État français. Son énergie fit de lui l’homme qui sut redresser la France à un moment critique, après les mutineries et les échecs militaires et diplomatiques des mois écoulés. Quels sont ses sentiments envers l’empire des Hasbourg? Homme de gauche, de la « seconde France » libérale et démocratique, il avait noué, avant la guerre, de nombreuses sympathies en Autriche-Hongrie. Cependant, le Clemenceau pro-autrichien d’avant-guerre fit place à un homme très austrophobe, semblable en ce point à Ribot. Pourquoi Clemenceau est-il devenu anti-autrichien? D’abord, il n’a sans doute guère apprécié l’annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908. Ensuite, la montée de l’agressivité de Vienne envers la Serbie et le resserrement des liens avec l’Allemagne ont contribué à radicaliser ses sentiments. Le 1er décembre 1917, il déclarait : « Je pense qu’il faut écraser, d’abord, les alliés de l’Allemagne, en réservant les opérations définitives contre le principal adversaire pour plus tard ». C’est avec cette pensée que Clemenceau s’acharna, en 1918, à la destruction de l’Autriche-Hongrie, dont il avait pourtant vanté les nombreuses qualités au début du siècle.

Georges Clemenceau consacra certaines énergies à la négociation de paix avec l'Autriche-Hongrie. La question: y croyait-il vraiment?

Autre tentative de paix : les négociations Smuts-Mensdorff

Tandis que Clemenceau redonnait à la France un souffle d’énergie, Lloyd George, devant la montée du courant pacifiste en Grande-Bretagne, reprit les pourparlers avec l’Autriche-Hongrie. Il chargea le général Smuts, ministre sud-africain de la Défense, d’aller rencontrer le comte Mensdorff, ancien ambassadeur à Londres. C’est le 18 et 19 décembre 1917, en Suisse, que les deux hommes se parlèrent. Smuts proposa que « l’Autriche devienne un empire libéral », détaché de l’Allemagne et rétablissant des relations plus directes avec les puissances de l’Entente. À cela, Mensdorff rétorqua en rappelant la thèse de Czernin que faire une paix séparée signifierait une trahison de la part de l’Autriche, une trahison si l’on tient compte de la situation militaire favorable aux Empires centraux à la fin 1917. Bien que Mensdorff restât ouvert aux propositions britanniques, il demanda à son vis-à-vis comment concilier le « principe des nationalités et les promesses données à l’Italie dans les Balkans et qui étaient un secret de Polichinelle? »

Les deux hommes se quittèrent sur ces propos. De retour à Londres, Smuts exposa un plan de paix à Lloyd George, conformément à ses récentes discussions avec Mensdorff. Le plan fut approuvé par le premier ministre, mais celui-ci ne pouvait pas le faire avaliser par ses alliés, les conditions ne satisfaisant pas tout le monde. François Fejtö conclut que les seuls points positifs de ces négociations furent un adoucissement de la position britannique face à ses buts de guerre et vis-à-vis l’Autriche-Hongrie en ce début 1918.

Les quatorze points « utopistes » du président Wilson

On serait tenté d'accoler au Président américain Wilson une étiquette d'homme idéaliste, voire utopiste. Dans les faits, le Président des États-Unis était lucide et il avait une excellente connaissance des affaires européennes.

En janvier 1918, le président américain Wilson exposait au monde les conditions de paix des États-Unis. Dans un document contenant quatorze articles, il préconisait l’autodétermination des peuples et la création d’une Société des Nations afin de servir d’arbitre lors de conflits ultérieurs. Les articles 9 et 10 du document intéressaient l’Autriche-Hongrie, car il était question de la rectification des frontières italiennes et de l’autonomie des peuples, à l’intérieur d’une éventuelle confédération danubienne. Cependant, le hic était que les conditions de Wilson ne reflétaient pas exactement la réalité sur le terrain.

Les propagandistes exilés des « nations opprimées » voulaient carrément l’indépendance politique et ils organisèrent des conférences en ce sens, notamment à Rome, le 8 avril 1918 au Congrès des Peuples opprimés d’Autriche-Hongrie. De plus, les idées avant-gardistes de Wilson étaient parfois mal vues de la part des nations en lutte depuis plus de trois ans et déterminées à aller jusqu’au bout après tant de sacrifices. Il faut également tenir compte de la situation militaire favorable aux puissances centrales au début de 1918. Une occasion de paix supplémentaire s’évanouissait et, avec elle, la chance pour l’Autriche-Hongrie de conclure une paix séparée à court terme.

La faute de Czernin : le commencement de la fin

En avril 1918, devant les succès des armées austro-allemandes sur tous les fronts, Czernin prononça un discours à la cour municipale de Vienne, dans lequel il vanta le succès de l’alliance austro-allemande. Dans son allocution, le comte insinua que Clemenceau lui avait fait une offre de négociations en vue de la paix. Au courant de la nouvelle deux jours plus tard, Clemenceau hurla de colère en affirmant que Czernin avait menti, car les initiatives de pourparlers ne cessaient de venir d’Autriche depuis 1917. Afin de mettre l’Autriche-Hongrie dans l’embarras vis-à-vis de l’Allemagne et des autres pays voulant une paix séparée avec Charles, Clemenceau rendit publique la lettre du 24 mars 1917 dans laquelle l’empereur autrichien écrivait que si l’Allemagne s’entêtait à poursuivre les hostilités, l’Autriche-Hongrie se verrait contrainte d’abandonner son alliance au profit d’une paix séparée.

L’affaire permit de couper court à toute négociation avec l’Autriche. En Autriche-Hongrie, cet incident de la lettre provoqua une grave crise. Czernin, pour ne pas perdre la face, voulut que l’empereur Charles publie un communiqué dans lequel il démentait avoir signé la lettre du 24 mars 1917. Czernin menaça même d’en référer à Berlin et ce serait la fin de la monarchie. Malade, l’empereur signa le communiqué de Czernin, devenu un pro-allemand. Depuis ce jour, on peut dire que la faute de Czernin à Vienne et l’incident Clemenceau avaient sérieusement compromis l’avenir de la monarchie. Charles n’avait presque plus de pouvoirs et le destin de son pays était maintenant « entre les mains de l’Allemagne ». Seule une victoire militaire pouvait encore sauver l’empire austro-hongrois de sa chute.

Le rôle des États-Unis

Wilson ne renonçait pas à l’espoir de détacher l’Autriche-Hongrie de l’Allemagne. Il avait créé au printemps de 1917 un comité du nom d’Inquiry « chargé de définir les principes selon lesquels les États-Unis proposeraient, après la guerre, la réorganisation de l’Europe de manière à garantir une paix durable ». Il ressort des réflexions de ce comité un refus de « balkanisation » de l’Europe, c’est-à-dire de création de divers États indépendants qui demeureraient affaiblis économiquement et qui ne pourraient servir de contre-poids à l’expansionnisme allemand. Il était plutôt question d’une fédéralisation de la monarchie austro-hongroise en six États (Autriche, Hongrie, Yougoslavie, Transylvanie, Bohême, Pologne-Ruthénie). Ayant soumis divers plans visant à réorganiser la répartition ethnique des peuples de la monarchie, les Américains comprirent vite qu’aucun de ces groupes ne serait satisfait. Les plans américains de fédéralisation ne tenaient pas compte non plus des engagements secrets des Alliés pris envers l’Italie, la Roumanie, etc.

C’est ainsi qu’à la fin 1917 le président Wilson se trouva confronté à deux politiques. Il pouvait soit détruire la monarchie par une guerre à outrance, soit faire la guerre, mais en prônant le droit d’autonomie des nations, sujettes de l’empire, à l’intérieur d’une future fédération. En optant pour la seconde politique, Wilson ne put sauver ce qui restait de la monarchie. À Versailles en 1919, Wilson était trop concentré sur son projet de Société des Nations. Il ne lui restait plus assez de forces pour tenir tête à Clemenceau ou à Lloyd George dans leurs lourdes revendications. Bien qu’à cause de son état de santé précaire il n’ait pu imposer son point de vue comme il aurait souhaité, Wilson restait bien informé des réalités européennes, contrairement à certains de ses homologues français, britanniques ou italiens de l’époque. Cela vient démentir la thèse voulant que Wilson fût un utopiste perdu dans ses idéaux de démocratie, d’autonomie des peuples, etc.

Derniers combats et dislocation de l’empire

Cette carte postale de Pâques illustre la soi-disant bonne entente entre les alliés austro-allemands. Dans les faits, en 1918, le sort de l'empire des Habsbourg était désormais lié à celui de l'Allemagne.

Après les échecs des offensives austro-allemandes, les possibilités de sauver la monarchie relevaient presque du domaine du rêve. L’ambassadeur austro-hongrois à Berne, le baron Musulin, pensait que la seule chance de l’Autriche-Hongrie était d’intensifier les pourparlers avec les États-Unis. C’était, à vrai dire, devenu inutile à partir de l’automne 1918, car la situation militaire des puissances centrales allait de mal en pis. Le 14 septembre, le nouveau ministre des Affaires étrangères successeur de Czernin, le comte Burian, essuyait un refus catégorique des Alliés (même des États-Unis) devant ses offres de pourparlers de paix. Le sort de la monarchie était-il scellé pour de bon? Sans doute que oui à ce stade-ci, car même l’empereur Charles se désavouait : « Je n’établis aucune distinction entre Strasbourg et Trieste… ». On peut en conclure alors que le destin de l’Autriche-Hongrie allait se fondre avec celui de l’Allemagne.

Toujours à la mi-septembre 1918, le front des Balkans s’écroulait devant l’avance des armées alliées. Au sein de l’empire austro-hongrois, l’anarchie grondait. Le 28 octobre, Charles forma un nouveau gouvernement et rompit l’alliance avec l’Allemagne le lendemain. Le 30 octobre, alors que la Bulgarie et la Turquie avaient capitulé, l’empereur demanda la paix selon les propositions des points de Wilson. Les événements se succédèrent ainsi jusqu’à l’armistice du 4 novembre signé à Padoue. Les armées austro-hongroises sur le front italien se rendirent ou, comme ce fut le cas des Hongrois, retournèrent dans leur patrie d’origine afin d’y maintenir l’ordre. L’empire était mort.

De nouveaux États comme la Roumanie et la Yougoslavie se partageaient les restes du défunt empire pour consolider leur autonomie. Selon bien des historiens, la mort de l’empire des Habsbourg allait déstabiliser l’Europe centrale, car l’empire avait le subtil avantage d’unifier des peuples opposés autour de la même couronne depuis des siècles.

Conclusion

« Le problème national a détruit l’Autriche-Hongrie. On dit vrai. Aussi vrai que celui qui déclare qu’un homme est mort parce qu’il a cessé de respirer », écrivait Éric Weill. L’Autriche-Hongrie est-elle morte asphyxiée par son incapacité à résoudre les problèmes de ses peuples? On prétend, souvent à première vue, que ce fut le cas. Ne pourrait-on pas plutôt imputer la faute aux Alliés, aidés de propagandistes exilés? En rédigeant cet article, l’objectif n’était pas d’apporter une réponse au pourquoi du démembrement de la monarchie. Le but était simplement d’exposer au lecteur, via les diverses médiations et pourparlers, les deux principales thèses expliquant la mort de l’empire des Habsbourg.

S’il faut porter un avis sur la question, nous dirions que les deux thèses (les forces internes et externes), réunies, peuvent apporter des éléments pertinents à la mort de l’empire. Si ce dernier avait survécu, aurait-il eu le même poids en Europe qu’avant la guerre? Aurait-il pu empêcher, dans un système fédératif et non plus dualiste, l’absorption de ses États autonomes par le Reich d’Hitler? Aurait-il pu, en forçant un peu, servir de modèle fédératif à une entité comme la future Communauté économique européenne devenue l’Union européenne?

Cet article a été rédigé en fonction des analyses de François Fejto dans son livre Requiem pour un empire défunt. Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie, paru dans la collection « Points-Histoire », n° 173, Paris, Éditions du Seuil, 1993, 464 pages.

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À la quête d’une identité nationale commune : le nationalisme des élites françaises face à la politique agressive de l’Allemagne (1905 – 1914)

Introduction

Les premières années du XXe siècle voient l’Europe, et particulièrement la France, sous l’emprise d’extrêmes tensions nationales. Ces années s’inscrivent dans une époque que l’on nomme la « paix armée », depuis la perte par la France de l’Alsace-Lorraine en 1871, de même que par son isolement diplomatique qui suivit jusque vers 1890. À cette date, la France refait ses forces militaires et elle parvient à se défaire du filet bismarckien en créant des alliances concrètes avec le Royaume-Uni et la Russie. C’est pourquoi elle se retrouve partiellement rétablie de ses déboires, mais en présence d’une Allemagne qui pratique toujours une politique agressive à son égard, notamment à partir de 1905 jusqu’au début de la guerre en 1914. Pour se défendre, les élites françaises adoptent des politiques nationales contenant des éléments qui finissent par les diviser, minant du coup l’État français. Tout cela s’exerce sous la menace constante d’un conflit armé entre la France et l’Allemagne.

Dès lors se pose un problème d’instabilité politique, car le nationalisme français est divisé. C’est en ce sens que nous nous sommes interrogés afin de savoir de quelle manière, en considérant la politique agressive allemande face à la France, s’est défini le nationalisme des élites françaises, entre le coup de Tanger (1905) et la fin de la bataille de la Marne (1914). Certains auteurs pensent que le nationalisme français fut réellement troublé par l’Allemagne et que le statut de « défenseur de la Civilisation » attribué à la France en fut amplifié. Par contre, des historiens, comme le défunt Jean-Baptiste Duroselle, furent d’avis que la France limita par son nationalisme les effets de la « décadence politique » dont elle se crut victime. Suivant la première idée, on peut déduire que la politique agressive de l’Allemagne, marquée depuis Tanger (1905), serait responsable de l’instabilité politique du gouvernement français; les élites étant divisées dans leur nationalisme entre revanche ou conciliation, et ce, jusqu’en 1914, d’où la guerre qui serait la solution pour éliminer ces divisions, car elle entraîne la formation de l’Union Sacrée.

La démarche choisie pour cet article repose sur la comparaison des diverses manifestations du nationalisme français en présence de l’Allemagne. Dans un premier temps, il sera question des réapparitions des querelles nationalistes et de leur contenu. Ensuite, l’instabilité politique créée par ces divisions internes sera étudiée en tant que conséquence du premier point. Enfin, la guerre de 1914 apporte un élément particulier, car les opinions sont à nouveau unifiées dans ce que l’on appelle l’Union Sacrée. Est-ce vraiment la solution? Des nuances sont à apporter. Suivant cette logique, le présent travail vise à montrer comment le nationalisme français suit une étrange évolution au gré des événements et des passions.

Renaissance des querelles nationalistes en France (1905-1909)

Les divisions nationalistes en France proviennent, depuis 1905, du fait que les acteurs de la vie publique ne s’entendent pas ou peu sur la manière d’agir face à l’Allemagne que l’on considère dangereuse. Les nationalistes veulent apporter « (…) une clef déterminante à la solution et à l’explication des problèmes » (1) de la France, car la prise de conscience du danger allemand fait naître des définitions à ce nationalisme et surgir des maîtres à penser, en plus d’alerter la haute société française au danger outre-Rhin.

Redéfinir la notion de nationalisme en 1905

Le « nationalisme français » comprend à sa base une forte tendance au mépris et à l’hostilité face à l’Allemagne, que l’on tient responsable des déboires de la nation (2). Il inclut également une prise de position à adopter face à une politique agressive venant de l’extérieur (3). Cette même prise de position tient son origine de la défaite de 1871. Le nationalisme français prend une tournure radicale prônant la haine de l’Allemand, la revanche et la reconquête de l’Alsace-Lorraine (4).

« Il (le nationalisme) est avant tout mouvement de défense, repli, resserrement sur lui-même d’un corps blessé » (5). D’un ton poétique, cela illustre le sentiment global en 1905. Par contre, ce nationalisme apaisant laisse la place au fil du temps à un « (…) nationalisme positif, belliqueux et davantage conscient du danger de la guerre » (6). À partir de cette définition, les élites françaises apportent des variations, voire des contradictions, car Maurice Barrès et Charles Maurras imposent chacun leur vision de ce que l’on peut appeler maintenant un « renouveau du nationalisme ».

Les écoles et les tendances à la base du renouveau nationaliste

Prenant la supposée décadence française comme point de départ à leur réflexion (7), Maurice Barrès et Charles Maurras choisissent une attitude conciliante et revancharde face à l’Allemagne. Ils développent et défendent leurs idéologies pour donner un pouls à leur nationalisme dans le but d’assurer la survie de la France.

Maurice Barrès.

Pour Barrès, le nationalisme doit contenir des impulsions visant à redonner des forces à la France. Ce nationalisme est, à la base, moral et éducatif, car il faut prodiguer une conscience aux citoyens (8). En analysant le nationalisme de Maurras, on constate rapidement que celui-ci veut reformer l’État par les institutions et non pas donner une conscience aux citoyens, car il juge qu’ils l’ont déjà (9). De plus, le nationalisme essentiellement conservateur de Maurras prône les valeurs du passé et favorise un retour de la monarchie.

Sur un plan plus social, Barrès pense que la vitalité du peuple français va combattre l’Allemagne. C’est donc que l’ordre social doit être prioritaire afin de garantir la sécurité de la nation. Bien que l’on puisse penser que son nationalisme soit tourné vers l’intérieur, il en demeure que la « (…) haine de l’Allemand est un élément de solidarité nationale » (10), au même titre que le socialisme par exemple. Face à Barrès, Maurras pense que les Français doivent s’unir derrière un État fort, monarchique et qu’ils doivent ressentir une défiance de l’étranger menaçant allant vers la xénophobie (11). De cette haine des voisins de l’est doit découler une « (…) lutte à mort contre l’Allemagne » (12). Au travers de ces confrontations, les représentants des organismes barrésiens et maurrassiens s’infiltrent dans les milieux intellectuels et politiques afin d’implanter la vision du bon nationalisme.

Pour sa part, la Ligue des Patriotes, qui est dirigée par Barrès à partir de 1914, représente dans les premiers temps l’élite intellectuelle. Bien qu’hostile au parlementarisme comme Maurras, elle perd de son influence chez les élites, parce que cette ligue milite trop vers les problèmes intérieurs, alors que les hauts milieux français veulent que l’on s’occupe plutôt de l’Allemagne (13). Contrairement à Barrès, Maurras concentre ses idées depuis 1908 dans l’Action française. Organe très à droite, il va combattre tout ce qui dérange au bon maintien de l’État, comme les forces socialistes et même les nationalistes de Barrès, que l’Action française juge trop modérés. D’ailleurs, les nationalistes et leurs organismes se rendent bientôt compte de l’influence allemande dans la vie française de tous les jours. Ils en viennent à trouver que l’Allemagne les grignote petit à petit d’un point de vue culturel et économique, et on juge cela inacceptable.

Rassemblement des membres de la Ligue des Patriotes en 1913. On reconnaît sur la photo Maurice Barrès, de même que Paul Déroulède, une autre figure importante du nationalisme français de l'époque.

Les infiltrations allemandes en France via les capitaux et les idées

L’un des derniers aspects à ne pas négliger de cette renaissance nationaliste est cette fameuse question de l’influence allemande en France. Il y a deux natures à cette influence, qui sont d’ordre économique et culturel. De plus, le tout est lié au péril allemand qui plane en France chez les élites depuis la crise de Tanger en 1905. Charles Péguy écrit à ce sujet : « Tout le monde en même temps connut que la menace d’une invasion allemande est présente, qu’elle était là, que son imminence était réelle » (14).

Charles Maurras.

Ces craintes se transportent dans un premier temps sur le plan économique. En effet, les nationalistes des grandes sociétés françaises réservent les capitaux à l’industrie nationale d’abord, jusqu’à exiger des compensations de l’État lorsqu’ils doivent placer de l’argent sur des marchés extérieurs outre les colonies. Ce signe d’« antigermanisme économique » se voit beaucoup dans les industries d’armement comme Schneider ou Le Creusot (15). Les nationalistes réveillés constatent une pénétration sauvage des capitaux allemands en France vers 1907. On veut donc protéger l’industrie française des produits et capitaux allemands, ce qui entraîne la naissance d’une coalition entre les ultra-protectionnistes industriels et les nationalistes (16).

Auprès de l’élite intellectuelle, il existe aussi une « renaissance anti-allemande ». Cela se traduit dans la littérature par l’adoption de thèmes comme la nécessité de combattre, l’antagonisme des races, la menace constante de la guerre, etc. Les romanciers français s’imprègnent de ce sentiment dans des oeuvres comme Monsieur et Madame Moloch (1906) de Marcel Prévost, ou encore Juste Lobel, Alsacien (1911) d’André Lichtenberger (17). Cette littérature vise à changer les mentalités pour qu’elles se tournent vers un état d’esprit davantage nationaliste et sensible à la psychose d’une guerre éventuelle (18). Mis à part les romanciers, les intellectuels ayant pris contact avec la culture allemande voient les influences de Wagner ou de Nietzsche envahir la France. Cela les rend inquiets, exaspérés (19).

Ces teintes économiques et culturelles provoquent aussi des divisions entre les élites, mais à un degré moindre qu’au parlement. L’idée dominante veut que la crainte de l’Allemagne soit l’une des principales causes des divergences nationalistes. Étant donné le manque de coordination et de contrôle des idées, l’État français se trouve bientôt pris dans une lutte interne opposant ceux qui pensent trouver la solution aux problèmes franco-allemands. Ces tentatives aboutissent donc à une véritable instabilité au niveau politique.

Les "Camelots du Roi" appartenant au mouvement de l'Action française de Charles Maurras.


Instabilité politique en France : conséquence des divisions nationalistes (1909-1913)

On peut le remarquer, les années 1905-1909 constituent pour les élites une période de réadaptation face à une nouvelle prise de conscience du danger allemand. C’est également à ce moment que naissent les divergences nationalistes. Les oppositions se situent au parlement, entre autres par une remise en cause des institutions nationales comme l’armée, où les politiciens soulèvent l’épineuse question des provinces perdues depuis 1871. Indirectement, la guerre fait peur.

Débats ministériels, la guerre tourmente les esprits

1909 est l’année de la chute du gouvernement de Georges Clemenceau. Jusqu’aux élections d’avril-mai 1914, onze gouvernements vont se succéder à la tête de la République. Pourquoi cette instabilité? Deux raisons l’expliquent. En premier lieu, il faut considérer le poids des socialistes de Jean Jaurès (S.F.I.O.) qui prennent de nombreux sièges aux candidats nationalistes. Ces derniers étant eux-mêmes divisés, il est difficile de former un gouvernement stable et ayant une politique cohérente à l’égard de l’Allemagne (20).

Un des fameux tracas est l’éventualité d’une autre guerre franco-allemande. Pour y faire face, il faut l’unité du sentiment national. Dans l’Appel au Soldat, Barrès écrit : « The unity of sentiment in France is a danger for Germany  » (21). Cette idée se répercute dans la vie française, car il y a beaucoup de manifestations militaristes. Les élites croient à une guerre contre l’Allemagne. Ils vont amener cette même idée au parlement par une loi rajoutant une année au service militaire obligatoire de deux ans. La loi Barthou, du nom de son auteur, désire en effet ramener à trois années le service militaire obligatoire, dans le but d’accroître les effectifs de l’armée d’active française (22). Les arguments des nationalistes de droite, favorables à la loi, reposent sur le fait que l’Allemagne aura en 1913 des effectifs militaires doubles de ceux de la France. On peut aisément s’imaginer les protestations que les débats provoquèrent. Les journaux appuyant la loi affichent : « (…) nos voisins de l’Est mettent en péril l’indépendance de notre pays » (23), ou : « C’est une question de vie ou de mort pour notre pays » (24). Cette peur de la guerre éveille chez les élites, comme dans la population, le danger que laisse planer le voisin allemand sur les Français.

La loi Barthou de 1913 n’est qu’un exemple parmi d’autres pour illustrer la pression du danger allemand sur le gouvernement français. D’un côté, la droite est pour et de l’autre la gauche a des réticences. Ajoutons à cela l’instabilité politique grandissante et il en résulte une France affaiblie intérieurement. Bien que l’on soit conscient qu’il faut agir, sur le plan militaire notamment, les nombreux gouvernements français parviennent malgré tout à garder une certaine cohésion. Dans la tourmente ministérielle, le souvenir de l’Alsace-Lorraine sert de « bouée de sauvetage » aux divisions nationales.

Le prolongement de deux à trois ans du service militaire obligatoire en France en 1913 fut décrié dans bien des cercles politiques, en particulier au sein de la Section française de l'Internationale ouvrière que dirigeait Jean Jaurès.

Les provinces perdues

La réapparition du danger allemand depuis 1905 est également accompagnée d’un relent de la question des provinces perdues que sont l’Alsace et la Lorraine. Bien que les divisions politiques affaiblissent le gouvernement français, il y a cependant un certain consensus entre les nationalistes de gauche et de droite, qui veulent tous profondément récupérer ces territoires perdus depuis 1871. Le point en litige réside dans la manière d’y parvenir.

L'affaire de Saverne de 1913 ravive des tensions latentes franco-allemandes, qu'une certaine droite française ne tarda pas à exploiter.

En 1911, la relance de la question des provinces perdues est due en partie au fait que l’Allemagne veut réorganiser tout son empire, lui redonner de nouvelles structures politiques et administratives (25). Jusque-là tout va bien, mais l’Allemagne adopte une politique de « germanisation » de l’Alsace-Lorraine. Les nationalistes français n’approuvent pas les abus supposés des Allemands afin d’imprégner ces régions de leur culture. L’affaire de Saverne en 1913 accroît les débats, car un officier allemand aurait porté la main sur un Alsacien-Lorrain refusant de le saluer (26). C’est dans un esprit de revanche, suscité par cet exemple, que les nationalistes de droite entretiennent leurs idéologies favorables à la reconquête des deux provinces.

D’un autre côté, il y a de l’opposition. En effet, l’objectif principal des nationalistes de gauche était un rapprochement avec l’Allemagne, même si la question de l’Alsace-Lorraine faisait obstacle (27). La droite ne voit pas cela du même œil. Celle-ci ne veut tout simplement pas de rapprochements avec son voisin de l’est. Les nationalistes de droite estiment leurs droits violés par la perte des provinces. Ils nient le rapprochement et souhaitent le maintien de la loi des trois ans mentionnée précédemment (28). Somme toute, on constate qu’un rien idéologique sépare les nationalistes de droite ou de gauche. Bien sûr, on désire la reconquête de l’Alsace-Lorraine, mais par quelle procédure? Barrès, vu comme un représentant de la gauche, témoigne : « Notre pays ne peut devenir le vassal du Kaiser et jamais nous n’oublierons l’Alsace-Lorraine » (29). L’idée de revanche est là, mais elle est assez disparate, si bien que la guerre de 1914 n’éclatera pas dans un climat unanime de revanche.

Par conséquent, l’année 1914 marqua un grand tournant chez les nationalistes français. La peur de l’Allemagne se concrétise le 3 août lors de la déclaration de guerre. Même si l’on devine un conflit à l’horizon depuis 1905, une atmosphère de détente règne en France (30). C’est par le ralliement à la guerre des extrémistes de droite et de gauche, sous le gouvernement de la République, qu’on assiste à la fin des divisions nationalistes et à la naissance de l’Union sacrée (31).

Une Union Sacrée forcée par les circonstances?

En premier lieu, il faut définir ce qu’est l’Union Sacrée. Elle est d’abord le sentiment national adapté à l’état de guerre (32). Pour être plus précis, c’est le « (…) nom donné à la politique de réconciliation adoptée en août 1914 par le chef du gouvernement, René Viviani, afin d’opposer aux Allemands le rempart d’une nation unie. » (33) Donc, l’Union Sacrée est une décision spontanée d’oublier toutes les querelles afin d’assurer un devoir très important, celui de la défense de la patrie. Les moins partisans de cette union disent qu’il s’agit d’un accord pour passer les divergences sous silence, le temps que la guerre finisse (34). Bien que l’on parle d’un accord, il y a certaines divisions cachées, car les nationalistes de droite luttent pour la défense de la France et ceux de gauche pour la liberté et la justice (35).

C’est dire que la guerre s’avère être la « solution » aux problèmes nationalistes. Devant cette épreuve nationale, les idées contraires au nationalisme n’ont plus leur place. On veut que tous les Français répondent à l’appel de la mobilisation; ceux qui font défection sont inscrits sur le Carnet B qui vise à identifier rapidement tous ceux que l’on soupçonne être des socialistes, anarchistes, syndicalistes, etc. Le ton révolutionnaire de la patrie en danger revient et, chose étrange si l’on peut dire, l’Union sacrée va jusqu’à inclure des socialistes (36). La guerre étant présumée courte, on pense que les luttes partisanes resteront sous silence (37). La guerre tant crainte des Français depuis 1905 s’avère une solution temporaire pour éliminer les divisions politiques qui s’infiltrent en France. En d’autres termes, la politique agressive de l’Allemagne créer des déchirements chez les élites nationalistes, mais elle parvient malgré elle à réunir le sentiment national sous une même bannière.

La France des années 1905-1914 est une France profondément bouleversée dans son nationalisme. Les troubles nationalistes débutent en 1905 par le coup de Tanger, ce qui amène les nationalistes à prendre à nouveau conscience du danger potentiel de l’Allemagne sur leur pays. Barrès et Maurras vont établir des écoles nationalistes de gauche et de droite pour amener leurs contemporains à choisir une attitude spécifique face à l’Allemagne. Ces élites ne peuvent évidemment pas former un gouvernement stable, car de grands débats comme la loi Barthou ou l’Alsace-Lorraine viennent accroître les mésententes dans leurs rangs. L’Allemagne, qui est au cœur de la controverse nationaliste française, concrétise sa politique agressive le 3 août 1914 par sa déclaration de guerre à la France. L’Union Sacrée se forme et les élites nationalistes sont, pour un certain temps, unies dans un sentiment national commun.

Politique de réconciliation adoptée en août 1914 par le chef du gouvernement René Viviani (gauche), l'Union sacrée permit d'opposer aux Allemands le rempart d'une nation unie. C'est du moins une première interprétation que l'on peut en dégager, si l'on se fie aux nombreuses (et enthousiastes) manifestations en France lors de la mobilisation générale des armées en 1914.

Conclusion

Après avoir exposé ces quelques éléments, on peut penser que l’hypothèse formulée en introduction est vraie dans son ensemble. Cependant, on peut y apporter des nuances. L’Allemagne a bien sûr exercé une pression sur la France, mais les notions de revanche et de conciliation ne sont pas toujours tranchées au couteau. On constate que revanche et conciliation signifient si, oui ou non, on doit se battre pour l’Alsace-Lorraine. Il est important de prendre en compte que d’autres problèmes affectent la France entre 1905 et 1914. Enfin, mentionnons qu’il fut difficile pour les nationalistes de maintenir la ferveur de reconquête auprès du peuple français en général, car la sensibilité face à la question de l’Alsace-Lorraine s’atténua depuis les années 1890, et ce, jusqu’en 1914.

Notes

1 – Jean-Luc Chabot, Le Nationalisme, Paris, P.U.F., 1986, page 3.

2 – Gérard Loriot, Pouvoir, idéologies et régimes politiques, Laval, Études Vivantes, 1992, page 338.

3 – Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, page 21.

4 – Françoise Marcard, La France de 1870 à 1918. L’ancrage de la République, Paris, Armand Colin, 1996, page 45.

5 – Raoul Girardet, Le nationalisme français. 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1966, page 18.

6 – Eugen Weber, « Le renouveau nationaliste en France et le glissement vers la droite. 1905-1914 », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, Tome V, (avril-juin 1958), page 114.

7 – Jean-Jacques Becker, L’Europe dans la Grande Guerre, Paris, Éditions Belin, 1996, page 31.

8 – Raoul Girardet, Le nationalisme français. 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1966, page 216.

9 – Idem.

10 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, page 204.

11 – Idem., page 206.

12 – Pierre Pierrard, « Maurras », in Dictionnaire de la IIIe République, Paris, Librairie Larousse, 1968, page 178.

13 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, pages 196-197.

14 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 224.

15 – Raymond Poidevin, Les relations franco-allemandes. 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, page 182.

16 – Idem., page 183.

17 – Claude Digeon, La crise allemande de la pensée française. 1870-1914, Paris, Presses universitaires de France, 1959, page 492.

18 – Idem., page 495.

19 – Idem., page 476.

20 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 220.

21 – Eugen Weber, The nationalist revival in France, 1905-1914, University of California Press Berkeley and Los Angeles, 1968, page 100.

22 – Françoise Marcard, Op. Cit., page 27.

23 – André Rossel, Histoire de France à travers les journaux du temps passé. La Belle Époque (1898-1914), L’Arbre Verdoyant, 1988, page 289.

24 – Idem.

25 – Raymond Poidevin, Les relations franco-allemandes. 1815-1975, Paris, Armand Colin, 1977, page 191.

26 – Idem., page 193.

27 – Jean-Jacques Becker, 1914: Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977, page 56.

28 – Idem., page 59.

29 – Ibid.

30 – Jean-Jacques Becker, La France, la nation, la guerre: 1850-1920, Paris, Sedes, 1995, page 265.

31 – Idem., page 271.

32 – Ibid., page 283.

33 – Pierre Pierrard, « Union Sacrée », in dans Dictionnaire de la IIIe République, Paris, Librairie Larousse, 1968, page 243.

34 – Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français. 1914-1918, Paris, Perrin, 1994, page 48.

35 – Idem.

36 – Jean-Marie Mayeur, La vie politique sous la Troisième République. 1870-1940, Paris, Éditions du Seuil, 1984, page 235.

37 – Ibid., page 238.

Le Canada pendant la Première Guerre mondiale : l’émergence d’une nation sur la scène internationale

Voici ma publication pour le bénéfice du « Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 » au sujet de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Je tiens à remercier le personnel du CRID pour leur collaboration dans ce dossier.

Vous pouvez lire l’article en cliquant sur le lien ci-dessous.

http://www.crid1418.org/agenda/wp-content/uploads/2010/10/Article-Canada-1914-1918.pdf

La Guerre américano-mexicaine (1846-1848)

La Destinée manifeste

Représentation de soldats américains lors de la guerre contre le Mexique (vers 1846-1848).

La Guerre américano-mexicaine de 1846 à 1848 peut être considérée comme la première guerre à l’échelle internationale menée par les États-Unis dans le contexte de la Destinée manifeste. Défendue par les démocrates-républicains sous la direction du président James Polk, la Destinée manifeste était une idéologie impérialiste disant que la nation américaine avait une « mission divine », c’est-à-dire étendre à l’Ouest la « civilisation » et la « démocratie ».

À cet égard, le président Polk provoqua délibérément un différend frontalier avec le Mexique, dans le but de s’emparer du territoire du Nouveau-Mexique et de la Californie. De plus, le Mexique n’avait jamais accepté l’indépendance du Texas, ni ses prétentions sur les cours d’eau du Rio Nueces et du Rio Grande. Suivant l’annexion du Texas par les États-Unis au début de 1845, une mission d’« observation » de l’armée américaine sous les ordres du général Zachary Taylor quitta la Louisiane pour se rendre sur le Rio Nueces.

Le premier accrochage avec les forces mexicaines eut lieu en mai de l’année suivante, où 3,700 Mexicains attaquèrent la force de Taylor composée de 2,300 soldats. Les Mexicains furent repoussés à Palo Alto puis défaits à Resaca de la Palma, ce qui les forcèrent à se replier derrière le Rio Grande. Par conséquent, le Congrès des États-Unis déclara officiellement la guerre au Mexique le 13 mai 1846.

Carte des opérations de la Guerre américano-mexicaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les intrigues politiques: le rôle d’Antonio Lόpez de Santa Anna

Hormis les incidents mentionnés précédemment, la Guerre américano-mexicaine débuta d’une manière encore plus sombre et dissimulée. En effet, les agents du président Polk encouragèrent le retour au Mexique de l’ancien dictateur en exil Antonio Lόpez de Santa Anna en août 1846. Dans le but probable de rétablir sa réputation, ce dernier consentit à un arrangement avec le gouvernement américain. Les principaux termes stipulaient que les forces américaines iraient occuper les points stratégiques de Saltillo, Tampico et Vera Cruz afin de lui assurer une base pour reprendre le pouvoir, puis Santa Anna vendrait aux États-Unis les territoires qu’ils réclamaient pour la somme de 30 M$.

Antonio Lόpez de Santa Anna.

Parallèlement, devant la faiblesse militaire et l’instabilité politique du Mexique, Santa Anna avait offert ses services « militaires » au président en fonction Gómez Farías afin de repousser l’invasion étrangère. Désespéré, le gouvernement mexicain accepta l’offre de Santa Anna qui, rappelons-le, négociait secrètement avec les États-Unis pour la vente des territoires mentionnés. Évidemment, aux yeux de plusieurs, Santa Anna passa pour un traître à sa patrie, mais celui-ci savait que le Mexique n’avait pas les moyens de garder les territoires convoités par les Américains. Or, une fois arrivé au pouvoir, Santa Anna brisa ses deux engagements (son coup d’État contre Gómez Farías et la guerre contre James Polk) et il dirigea ouvertement la lutte contre les États-Unis.

Le long du Rio Grande

Entre temps, sur le terrain, les territoires du Nouveau-Mexique et de la Californie tombèrent rapidement aux mains des forces américaines commandées par le général Stephen Kearny. Sur ses arrières, une révolte des Indiens Pueblo et de Mexicains non soumis fut écrasée par le général Sterling Price en janvier 1847, tandis que le colonel Alexander Doniphan dirigea ses 700 volontaires du Missouri contre les puissants Navajos. Par la suite, Doniphan marcha vers le Mexique sur un terrain difficile où il finit par vaincre un ennemi mexicain plus nombreux et bien abrité dans la ville de Chihuahua.

Sur le front du Rio Grande, le commandant mexicain local ignora les ordres de retraite vers Saltillo émis par Santa Anna et préféra se retrancher dans Monterrey. C’est alors que le général Taylor prit d’assaut cette ville en septembre 1846, mais il autorisa les défenseurs mexicains à battre en retraite à l’intérieur de leur pays. Ce qui amena Taylor à prendre cette décision reposait sur sa conviction qu’une invasion à partir du nord vers Mexico City n’était pas viable et il préféra repousser l’ennemi derrière ses frontières afin, notamment, de gagner du temps pour refaire ses forces. En effet, l’armée de Taylor était minée par les désertions (tout comme l’armée mexicaine), si bien qu’à elle seule, sa force encaissa la plupart des 9,000 désertions que subit l’armée américaine au cours de la guerre. Taylor perdit aussi autant d’hommes qui refusèrent de se réengager ou qui furent expulsés de l’armée en raison de problèmes d’indiscipline que l’armée peinait à gérer.

Probablement mis au fait des problèmes dans l’armée de Taylor, et aussi en raison que celui-ci s’apprêtait à détacher une partie de sa force pour une expédition maritime contre Vera Cruz, Santa Anna décida de lancer un assaut en février 1847 avec ses 15,000 hommes. À Buena Vista, au sud de Saltillo, la force supérieure en nombre de Santa Anna parvint à faire reculer les quelque 5,000 hommes de Taylor. Plutôt que d’entamer la poursuite, Santa Anna préféra à son tour battre en retraite et le théâtre d’opérations allait se transformer de manière à favoriser des actions de guérilla sans lendemain.

Représentation de la bataille de Monterrey (septembre 1846). Les forces américaines font mouvement vers la cité.

Le débarquement à Vera Cruz

Santa Anna craignait à juste titre une invasion ennemie par la mer, ce qui arriva par la capture initiale de Tampico par la marine américaine, puis le débarquement d’une expédition à Vera Cruz par les forces du général Winfield Scott en mars 1847. Ce port tomba après un bombardement de vingt jours. À Cerro Gordo à la mi-avril, une place forte aménagée par Santa Anna visant à maintenir les Américains dans les basses terres fut prise de flanc avec un minimum de pertes dans les rangs de ces derniers.

Le débarquement de troupes américaines à Vera Cruz (mars 1847).

De Vera Cruz, la force expéditionnaire américaine ne rencontra que peu de résistance organisée entre la plage et Mexico City, la capitale. Le 20 août 1847, les forces de Santa Anna furent défaites lors des batailles de Contreras et Churubusco. Ce dernier affrontement vit une résistance quasi fanatique offerte par des déserteurs d’origine irlandaise qui combattit avec Santa Anna dans le régiment San Patricio (Saint-Patrick). Les dernières résistances mexicaines furent éliminées à Molino del Rey le 8 septembre, de même que le fort de Chapultepec tomba cinq jours plus tard.

Au cours de ces dernières batailles autour de Mexico City, les Américains n’ont jamais aligné plus de 11,000 hommes face aux 30,000 défenseurs mexicains (soldats réguliers et partisans). Ces derniers subirent des pertes avoisinant les 7,000 hommes, sans compter les quelque 3,000 Mexicains qui capitulèrent. Pour leur part, les Américains avaient perdu un peu plus de 3,000 soldats tués, blessés et disparus.

Des soldats américains dans Churubusco (1847).

Le bilan

Le Président des États-Unis de l'époque: James Polk.

En tout, les forces américaines perdirent 5,800 hommes sur les champs de bataille, mais environ 11,500 tombèrent en raison de la maladie, ce qui représentait un peu plus de 20% des effectifs engagés. Néanmoins, les États-Unis remportèrent la guerre contre le Mexique et il est probable que la campagne qui se livra à partir de la plage de Vera Cruz fit la différence. D’ailleurs, les qualités militaires du général Winfield Scott furent louangées. Cependant, le président Polk vit la chose différemment et il dénigra les accomplissements de son général. Il y avait assurément une rivalité entre les deux hommes, si bien que Scott reçut l’ordre de rester au Mexique, alors que le général Taylor fut invité à parader devant le président.

La Guerre américano-mexicaine fut conclue par le traité de Guadalupe Hidalgo signé le 2 février 1848. Les États-Unis obtinrent le plein contrôle de l’actuel Texas et la frontière avec le Mexique fut fixée sur le Rio Grande. De plus, le Mexique dut abandonner ses prétentions sur les actuels États américains de la Californie, du Nevada et de l’Utah, de même que sur de larges parties du Colorado, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et du Wyoming. En échange, le Mexique reçut néanmoins une somme avoisinant les 20M$ pour ces territoires, ce qui représentait moins de la moitié du montant initialement offert par les États-Unis avant le début des hostilités.

Daguerréotype montrant des artilleurs américains dans la région de Buena Vista (nord du Mexique) vers 1847. La Guerre américano-mexicaine figure probablement parmi les premiers conflits à avoir été photographié.

Le Canada pendant la Première Guerre mondiale : l’émergence d’une nation sur la scène internationale

Introduction

John Foster Babcock: le dernier vétéran canadien de la guerre de 1914-1918.

Le 18 février 2010 marque une date symbolique dans l’histoire du Canada. À l’âge de 109 ans décédait John Foster Babcock, le dernier vétéran canadien de la Première Guerre mondiale. Sa mort évoque la fin d’une époque déjà lointaine aux générations actuelles. C’était une époque où 650,000 hommes et femmes avaient répondu à l’appel du devoir, dans une guerre qui fut une boucherie sans nom. Des Canadiens de tous origines, francophones et anglophones, volontaires comme conscrits, s’étaient rendus en Europe combattre dans des conditions qui dépassaient l’imaginaire. Voici leur histoire.

La guerre européenne avait débuté en août 1914 et s’était rapidement transformée en un conflit aux dimensions planétaires. On était alors loin de se douter que l’assassinat de l’archiduc Franz Ferdinand d’Autriche-Hongrie, le 28 juin, allait provoquer une déflagration mondiale. Au Canada, la vie suivait son cours. Les journaux avaient bien entendu traité de l’incident, mais les événements liés à la politique et à l’économie nord-américaines attiraient davantage l’attention d’un public peu au fait des réalités européennes.

Par un complexe jeu d’alliances politiques, de rivalités économiques et coloniales, et par une course aux armements entre les puissances européennes, depuis la fin du XIXe siècle, il s’était installé en Europe un climat de tensions qui, tôt ou tard, pouvait se mouvoir en une guerre généralisée à la moindre provocation. C’est ce qui s’était donc passé, les puissances européennes s’étaient mutuellement déclaré la guerre. La situation était qu’en ce chaud été de 1914, peu de gens se doutaient que ce conflit qui était censé se terminer à Noël allait engendrer un horrible massacre qui durerait plus de quatre ans.

La mobilisation

En réaction à l’invasion de la Belgique, le 4 août, la Grande-Bretagne déclarait peu de temps après la guerre à l’Allemagne. Ce faisant, Londres entraînait dans le conflit tous les Dominions et possessions de l’Empire britannique, ce qui incluait le Canada. Bien qu’officiellement indépendant depuis 1867, le Dominion du Canada n’était malgré tout pas maître de sa politique extérieure. Étonnement peut-être, le fait que le Canada soit automatiquement en état de guerre contre l’Allemagne le 4 août 1914 avait été un événement relativement bien accueilli d’un bout à l’autre du pays. Que ce soit dans la très « française » ville de Québec jusqu’à la très « britannique » ville de Toronto, les Canadiens d’un bout à l’autre de l’océan avaient reçu avec un certain enthousiasme la nouvelle.

Depuis la fin de la guerre sud-africaine de 1902, qui était somme toute demeurée un conflit plus que localisé, le Canada n’avait que peu participé à des événements d’envergure sur la scène internationale. La nouvelle guerre de 1914 n’avait finalement pas été le conflit de courte durée que l’on avait anticipé. Au contraire, lorsque le premier hiver de guerre s’abattait sur l’Europe, de vastes lignes de front découpaient désormais de nouvelles frontières faites de tranchées, de barbelés et de trous d’obus dans lesquels vivait une race émergente d’hommes qui apprenaient à côtoyer quotidiennement la mort, la boue et la vermine. Les fronts s’étaient stabilisés et les armées européennes, épuisées après les batailles de l’été et de l’automne, s’étaient enterrées dans ces réseaux inextricables de tranchées. Sur le front Ouest, celles-ci s’étalaient de la frontière suisse jusqu’à la Mer du Nord, sur une longueur d’environ 800 kilomètres.

Le Front de l'Ouest où combattit le Corps canadien de 1915 à 1918.

Alors que les armées européennes s’affrontaient, le Canada de 1914 mobilisait dans l’excitation. La question à poser était : le pays était-il prêt? La réponse est un Non catégorique. À cette époque, le Canada ne disposait que d’une milice active permanente d’à peine 3,000 hommes, et d’une milice non active et non permanente de 70,000 individus, sur le papier. Bon nombre parmi ces derniers n’avaient d’ailleurs jamais touché à un fusil. En clair, il fallait créer ce qui allait devenir le Corps expéditionnaire canadien. L’homme responsable d’accomplir cette grande tâche était le ministre de la Milice Sam Hughes. Homme plus qu’énergique, voire excentrique, qui adulait l’Empire, mais détestait les Britanniques, Hughes avait fait mettre sur pied le camp militaire de Valcartier au nord de Québec. Là-bas, des dizaines de milliers de recrues s’étaient rassemblées et avaient été sommairement entraînées avec les moyens du bord. Dans la plus grande des confusions, Hughes était parvenu à expédier en Angleterre un premier contingent d’environ 32,000 hommes en octobre 1914. C’était la première contribution de ces Canadiens qui, pour la presque totalité, n’avaient aucune idée ce dans quoi ils venaient de s’embarquer.

Si pour les uns l’entraînement de Valcartier avait été difficile, ce n’était rien en comparaison des conditions pénibles dans lesquelles le premier contingent allait s’exercer dans la tristement célèbre plaine de Salisbury, dans le centre-sud de l’Angleterre à la fin de 1914 et au début de 1915. Pluie, vent et marrées de boue formaient le lot quotidien de ces hommes qui, à peine quelques semaines auparavant, étaient encore des journaliers, des paysans, des commis, des étudiants, etc. De cet ensemble disparate de soldats, on allait constituer la 1ère Division d’infanterie canadienne, celle-là même qui aurait l’« honneur » d’être la première à servir sur le continent.

L’année 1915 et la bataille d’Ypres

À l’instar des combattants européens, les soldats canadiens qui étaient déployés dans le secteur d’Ypres en Belgique, au printemps de 1915, avaient fait face à la terrible réalité de la guerre de positions. Face à un ennemi situé souvent à moins de cent mètres, dans des tranchées remplies d’eau, sous les obus s’abattant sporadiquement, les Canadiens avaient expérimenté une forme de guerre qui était radicalement loin de l’image glorieuse qu’ils s’en étaient faite, ou qui leur avait été inculquée.

Ce baptême du feu dans les tranchées du sinistre saillant d’Ypres, en avril 1915, avait d’autant été plus pénible, car les Canadiens avaient goûté à une nouvelle médecine, soit celle de l’arme chimique. Profitant d’un vent favorable, les Allemands avaient en effet lâché, le 22 avril, plus de 150 tonnes de gaz de combat sous forme de chlore vers les positions tenues par les troupes canadiennes et françaises. En dépit de l’évidente panique causée par cette arme encore méconnue, les Canadiens avaient été obligés de combattre sous ces gaz. Improvisant des moyens plus que rudimentaires pour se protéger (en urinant par exemple dans un mouchoir-tampon appliqué sur la bouche), les soldats de la 1ère Division avaient perdu la moitié de leurs effectifs en infanterie en attaques et contre-attaques (6,000 hommes sur 12,000). Ils étaient ainsi parvenus à colmater une brèche de plus de cinq kilomètres qui s’était ouverte au moment de l’assaut allemand.

À l’issue de ce premier affrontement, nommé ultérieurement la bataille de Saint-Julien, les troupes canadiennes commençaient à acquérir leur réputation de force combattante dès plus effective. Pour les observateurs et commentateurs étrangers, les troupes canadiennes se fondaient jusque-là dans l’ensemble des forces britanniques. Cela était vrai sur un plan opérationnel, mais la performance des soldats canadiens, qui avaient sauvé la situation à Ypres, avait amené les observateurs à considérer progressivement le caractère national distinct de cette petite force en expansion. Un soldat sur trois était tombé pour ne plus se relever, ce qui se traduisait par plus de 2,000 morts. Le prix à payer avait été élevé pour ces hommes qui, rappelons-le, étaient des civils à peine quelques mois auparavant, et qui, par-dessus tout, venaient de se rendre compte de ce qu’était la guerre.

La bataille de Saint-Julien, secteur d'Ypres (avril-mai 1915).

Avec Ypres, le Canada venait de goûter amèrement à ce qui allait devenir caractéristique de la guerre de 1914-1918. C’était la guerre des tranchées, une guerre d’usure dans laquelle les belligérants tentaient de s’emparer du système de tranchées ennemi. Le tout dans quel but? Soit user les forces de l’adversaire ou tenter de percer son front, dans l’espoir que reprenne la guerre en rase campagne. De la fin de 1914 jusqu’au printemps de 1918, les assauts massifs de l’infanterie se butant au système défensif de l’adversaire allaient faire partie du cauchemar des combattants, dont ces Canadiens qui commençaient à se « faire la main » à ce jeu meurtrier.

Entre-temps, des Canadiens continuaient à s’enrôler, grossissant ainsi les effectifs du Corps expéditionnaire. Les rares nouvelles d’Ypres qui parvenaient à passer à travers les mailles de la censure n’avaient pas découragé pour autant d’autres Canadiens à s’engager. Cela était vrai, à tel point qu’un second contingent était parti en Europe en ce début de 1915. Ces soldats allaient former la 2e Division d’infanterie dans laquelle se trouvait le fameux 22e bataillon (canadien-français), seule unité combattante francophone de l’armée. Après les entraînements d’usage en Angleterre, cette division allait rejoindre la 1ère en France, en septembre. Ce faisant, la présence de deux divisions d’infanterie sur le front allait permettre la formation du Corps canadien, toujours sous commandement britannique, en l’occurrence du lieutenant-général E. A. H. Alderson (qui commandait jusque-là la 1ère Division).

Les officiers du 22e bataillon (canadien-français). Amherst (Nouvelle-Écosse, printemps 1915). Sources: Archives du Royal 22e Régiment.

1916: l’expansion du Corps canadien et la bataille de la Somme

L’hiver 1915-1916 avait été relativement « tranquille » pour le nouveau Corps canadien, toujours installé dans le saillant d’Ypres. La période hivernale était plus calme pour les soldats, étant donné que le temps et les conditions du terrain ne permettaient pas des offensives d’envergures, comme c’est le cas lorsque le printemps et l’été reviennent. Cependant, le froid, la neige, la pluie et l’accumulation de la boue s’avéraient tous autant de contraintes mettant à rude épreuve le moral des combattants. Il était en effet difficile dans ces conditions de garder une certaine hygiène de vie. Les soldats devaient apprendre à vivre avec d’autres éléments caractéristiques de la vie des tranchées de 1914-1918. Parmi ceux-ci, le Trench Foot (« pied de tranchée »), qui consistait en d’énormes verrues sur les pieds des soldats confinés en des positions stationnaires, dans plusieurs pieds d’eau au fond des tranchées et des trous d’obus. La grippe et les poux étaient autant d’autres éléments qui affectaient le quotidien des soldats, et dont l’adaptation à ces réalités avait été tout aussi pénible que celle des balles, des grenades et autres projectiles.

Toujours est-il qu’à la fin de 1915 et au début de 1916, le Corps canadien prenait du volume. Une 3e Division venait de se joindre en décembre, puis une 4e au mois d’août de l’année suivante. Le Corps se composait désormais de quatre divisions d’infanterie sous le commandement du lieutenant-général Julian Byng, au moment où s’engageait la bataille de la Somme en août 1916. À cette date, des milliers de Canadiens étaient déjà morts, blessés ou portés disparus. Cela n’empêchait pas que les généraux alliés, dont les armées augmentaient tant en effectifs qu’en quantité de matériels disponibles, souhaitaient percer le front tout en usant les troupes de l’adversaire.

Des soldats canadiens reviennent des tranchées sur le front de la Somme (1916).

Les deux premières années du conflit avaient en ce sens été plus que frustrantes. Devant l’impossibilité de percer le front ennemi, il fallait non seulement augmenter la quantité de canons, de mitrailleuses et de matériels de toutes sortes contre l’ennemi, mais il fallait en plus raffiner les tactiques de combat, notamment pour l’infanterie. Cette dernière était appelée à travailler de concert avec l’artillerie, dont il fallait améliorer l’efficacité du tir, mais aussi la coordination avec l’infanterie et les forces aériennes. L’entraînement et l’encadrement des troupes allaient donc en s’intensifiant. De plus, à mesure qu’avançait la guerre, les troupes se voyaient dotées d’un matériel de plus en plus spécialisé, comme des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des grenades afin d’accroître leur puissance de feu dans les situations où l’artillerie ne pourrait à coup sûr intervenir.

C’est dans ce contexte que le nouveau Corps d’armée canadien avait été appelé à intervenir. Les Alliés avaient en effet prévu de lancer toute une série d’offensives au cours de l’été de 1916. L’idée était de frapper simultanément l’ennemi sur tous les fronts afin de contraindre autant que possible le déploiement de ses renforts. En France, cela se traduisait par une offensive combinée franco-britannique le long de la rivière de la Somme, en Picardie, qui était alors le point de jonction de ces armées. La bataille de la Somme était donc engagée depuis le 1er juillet 1916, sans qu’aucun succès notable soit enregistré. Cette offensive n’était pas l’affaire que d’une journée ou deux. C’était en fait une succession d’engagements locaux s’étirant sur des semaines. La première journée de l’offensive, le 1er juillet, avait été catastrophique pour les Britanniques, qui avaient perdu près de 60,000 hommes en une seule journée. Cependant, à partir de la mi-juillet, des succès notables avaient été enregistrés. Malgré tout, les semaines qui avaient suivi n’apportaient guère de meilleurs résultats, au moment où le Corps canadien était appelé à intervenir.

Du vieux front des Flandres, les troupes du lieutenant-général Byng devaient se déployer à la fin août, plus au sud, sur ce front de la Somme où l’on se battait déjà depuis des semaines. La reprise de l’offensive était dictée pour le 15 septembre, mais entre la fin août et cette date, les troupes canadiennes avaient déjà perdu près de 3,000 hommes, seulement pour tenir leur ligne de front. Au matin du 15 septembre, le Corps donnait l’assaut quelque peu à l’ouest du village de Courcelette, sur un front de plus de deux kilomètres de large. Précédés par un tir de barrage d’artillerie relativement bien réglé, les soldats canadiens, assistés pour la première fois de quelques chars d’assaut, s’étaient rués vers Courcelette et les environs. Cette première journée de l’offensive du 15 septembre s’était bien passée, mais les Allemands avaient fortement réagi en lançant plus d’une douzaine de contre-attaques dans Courcelette et les villages aux alentours. Pendant trois jours et trois nuits, les soldats canadiens, en particulier les Canadiens français du 22 bataillon, s’étaient battus avec l’énergie du désespoir.

Figure légendaire du 22e bataillon (canadien-français), le major Georges P. Vanier. Enrôlé en 1914, blessé puis amputé d'une jambe en 1918, il devint Gouverneur général du Canada en 1964. Sources: Archives du Royal 22e Régiment.

Les pluies d’automne, l’épuisement, les pertes encourues et l’intensification de la résistance allemande avaient fait en sorte que l’offensive devait s’arrêter. Pour les Canadiens, la bataille de la Somme s’était terminée le 11 novembre 1916. Le terrain en tant que tel n’avait à peu près aucune valeur stratégique, ni morale pour ainsi dire. Les Canadiens étaient sortis de la Somme plus expérimentés, plus aguerris à la guerre des tranchées. Ils avaient su faire preuve d’un savoir-faire en innovations tactiques. Ils avaient appris à utiliser tout le potentiel des armes modernes. Par contre, les pertes avaient été lourdes depuis le mois d’août. Plus de 24,000 hommes étaient tombés pour une progression générale d’à peine huit kilomètres.

Plus encore qu’à Ypres, c’est sur la Somme que les Canadiens s’étaient vus véritablement confirmés dans leur réputation de troupes de choc. Cette notoriété allait pour ainsi les précéder pour le restant de la guerre. Dans tous les coups durs où seraient engagées les forces britanniques, les Canadiens dirigeraient fréquemment l’assaut. Désormais retirés du champ de bataille de la Somme en cette fin de 1916, les Canadiens se verraient offrir l’opportunité de soutenir leur nouvelle réputation. Déplacées plus au nord, toujours en France, les troupes, sous le commandement britannique, avaient reçu une mission précise pour la prochaine offensive du printemps de 1917 : capturer la crête de Vimy.

De Vimy à Passchendaele (1917)

La guerre durait depuis plus de deux ans. Les batailles d’usure de l’année 1916 n’avaient apporté que quelques kilomètres de gains de terrain pour les Alliés. Des millions de soldats étaient tombés, mais d’autres avaient pris le relais afin de malmener à nouveau l’ennemi pour 1917. Les Alliés franco-britanniques n’avaient pas abandonné leur projet de mener des offensives conjointes, dans un scénario semblable à celui de 1916, mais en supposant que les erreurs commises ne soient plus répétées. L’idée de percer le front et de reprendre la guerre de mouvement obsédait toujours les généraux. Le plan fixé était simple. L’armée française devait cette fois-ci se ruer à l’assaut des hauteurs du Chemin-des-Dames, le 16 avril, un peu plus au sud-est de la Somme, tandis que l’armée britannique devait engager la bataille plus au nord, autour de la ville d’Arras. L’offensive britannique allait commencer une semaine avant celle des Français. Dans ce contexte, la tâche du Corps canadien consistait en la capture de la redoutable crête de Vimy.

De gauche à droite: le capitaine Lacoste, le Major Scott et le lieutenant Bourgault affairés à nourrir les chevaux du 22e bataillon, sous le regard attentif du chien. France (1917). Sources: Archives du Royal 22e Régiment.

La crête de Vimy avait été prise par les Allemands dès octobre 1914. Cela dit, ils avaient eu plus de deux années pour l’aménager, la fortifier à leur goût. Les Alliés franco-britanniques avaient perdu des dizaines de milliers d’hommes dans de vains assauts contre cette position en 1915 et 1916. En avril 1917, la crête de Vimy constituait pour ainsi dire le plus dangereux et imposant bastion du dispositif défensif allemand dans la région d’Arras. Du haut de la crête, les Allemands pouvaient parfaitement observer les manoeuvres des troupes alliées. De profondes tranchées élaborées en plusieurs lignes successives de défense, des tunnels et d’intenses réseaux de fils barbelés et obstacles de toutes sortes parsemaient la position des soldats du Reich.

Pour capturer la crête, le matériel allait être important, mais, par-dessus tout, les Canadiens savaient qu’il fallait carrément réinventer la manière de faire la guerre dans les tranchées. Dès octobre 1916 (alors que la bataille de la Somme n’était pas tout a fait terminée), les trois premières divisions du Corps canadien (bientôt rejointes par la 4e) étaient arrivées dans le secteur, au bas de la pente, face à face aux Allemands bien retranchés sur les hauteurs. Pour l’emporter, il fallait non seulement apprendre des erreurs passées, mais également copier en partie les techniques allemandes. Pour ce faire, les Canadiens avaient élaboré une incroyable logistique. Des tunnels, des voies ferrées, des reproductions à ciel ouvert des tranchées ennemies sous forme de maquettes, tout était bon pour enseigner à chaque soldat qu’elle allait être sa mission le moment venu. C’était cette notion de « pédagogie militaire » qui allait distinguer la bataille de Vimy des précédentes dans lesquelles avaient été engagés les Canadiens. Il fallait par ailleurs tout savoir du dispositif ennemi. Les reconnaissances effectuées par des raids dans les tranchées allemandes avaient permis d’amasser de précieuses informations, mais le rôle de l’aviation était tout aussi crucial en photographiant le front, les lignes de communication, les positions d’artillerie, etc.

Vimy, avril 1917. Les soldats canadiens marchent sous couvert de leurs canons bombardant les positions allemandes.

La guerre durait depuis plus de deux ans. Les batailles d’usure de l’année 1916 n’avaient apporté que quelques kilomètres de gains de terrain pour les Alliés. Des millions de soldats étaient tombés, mais d’autres avaient pris le relais afin de malmener à nouveau l’ennemi pour 1917. Les Alliés franco-britanniques n’avaient pas abandonné leur projet de mener des offensives conjointes, dans un scénario semblable à celui de 1916, mais en supposant que les erreurs commises ne soient plus répétées. L’idée de percer le front et de reprendre la guerre de mouvement obsédait toujours les généraux. Le plan fixé était simple. L’armée française devait cette fois-ci se ruer à l’assaut des hauteurs du Chemin-des-Dames, le 16 avril, un peu plus au sud-est de la Somme, tandis que l’armée britannique devait engager la bataille plus au nord, autour de la ville d’Arras. L’offensive britannique allait commencer une semaine avant celle des Français. Dans ce contexte, la tâche du Corps canadien consistait en la capture de la redoutable crête de Vimy.

La crête de Vimy avait été prise par les Allemands dès octobre 1914. Cela dit, ils avaient eu plus de deux années pour l’aménager, la fortifier à leur goût. Les Alliés franco-britanniques avaient perdu des dizaines de milliers d’hommes dans de vains assauts contre cette position en 1915 et 1916. En avril 1917, la crête de Vimy constituait pour ainsi dire le plus dangereux et imposant bastion du dispositif défensif allemand dans la région d’Arras. Du haut de la crête, les Allemands pouvaient parfaitement observer les manoeuvres des troupes alliées. De profondes tranchées élaborées en plusieurs lignes successives de défense, des tunnels et d’intenses réseaux de fils barbelés et obstacles de toutes sortes parsemaient la position des soldats du Reich.

Pour capturer la crête, le matériel allait être important, mais, par-dessus tout, les Canadiens savaient qu’il fallait carrément réinventer la manière de faire la guerre dans les tranchées. Dès octobre 1916 (alors que la bataille de la Somme n’était pas tout a fait terminée), les trois premières divisions du Corps canadien (bientôt rejointes par la 4e) étaient arrivées dans le secteur, au bas de la pente, face à face aux Allemands bien retranchés sur les hauteurs. Pour l’emporter, il fallait non seulement apprendre des erreurs passées, mais également copier en partie les techniques allemandes. Pour ce faire, les Canadiens avaient élaboré une incroyable logistique. Des tunnels, des voies ferrées, des reproductions à ciel ouvert des tranchées ennemies sous forme de maquettes, tout était bon pour enseigner à chaque soldat qu’elle allait être sa mission le moment venu. C’était cette notion de « pédagogie militaire » qui allait distinguer la bataille de Vimy des précédentes dans lesquelles avaient été engagés les Canadiens. Il fallait par ailleurs tout savoir du dispositif ennemi. Les reconnaissances effectuées par des raids dans les tranchées allemandes avaient permis d’amasser de précieuses informations, mais le rôle de l’aviation était tout aussi crucial en photographiant le front, les lignes de communication, les positions d’artillerie, etc.

Après un intense et efficace bombardement préliminaire effectué quelques jours avant l’opération, les Canadiens s’élançaient à l’assaut de la crête de Vimy au matin du 9 avril 1917. En trois jours d’offensives sans relâche, les Canadiens avaient capturé la crête et on pouvait enfin voir le front allemand derrière cette dernière, qui s’étirait au loin dans la plaine de Douai plus à l’est. La bataille de Vimy est par la suite devenue emblématique dans la mémoire canadienne. C’était en effet au cours de cet engagement que les quatre divisions formant le Corps canadien avaient pour la première fois (et la seule de la guerre) combattu simultanément. Comme toujours, les combats avaient été sauvages. En trois jours, les Canadiens avaient perdu environ 10,000 hommes, dont 3,600 tués. Encore une fois, cette bataille qui s’achevait avait endurci les troupes. La victoire canadienne avait fait le tour de la presse alliée. Tout le monde célébrait ce fait d’armes et, une fois de plus, la réputation de « troupes de choc » du Corps canadien allait les mettre face à de nouvelles épreuves jusqu’à la fin du conflit. C’était également au lendemain de Vimy que les soldats assistaient à la nomination d’un premier commandant canadien à la tête du Corps, soit le nouveau lieutenant-général Arthur Currie, qui commandait jusque-là la 1ère Division.

Alors que les Canadiens et les Britanniques connaissaient certains succès au nord, au sud, les forces françaises étaient en mutineries à la suite des insuccès enregistrées suite à la catastrophique bataille du Cmin-des-Dames (avril-mai). Par conséquent, l’incapacité temporaire de l’armée française à poursuivre le combat avait mis le commandement britannique devant la perspective que, lui seul, pouvait encore porter un coup aux Allemands, dans la seconde moitié de 1917. C’était ainsi que, le 31 juillet, les Britanniques lançaient une troisième offensive dans le saillant d’Ypres en Belgique. À l’instar de la Somme, ce n’était que plus tard que le Corps canadien serait appelé à intervenir. Le but de l’offensive était double. Il fallait capturer les voies ferrées du front allemand autour du saillant, tout en perçant le front pour reprendre la guerre de mouvement et s’emparer des bases navales des Flandres, où mouillait une partie de la flotte sous-marine allemande.

En dépit de quelques succès initiaux, l’intensité du barrage d’artillerie des semaines suivantes avait non seulement averti les Allemands de l’imminence de la poursuite des assauts, mais également avait transformé le terrain en un véritable océan de boue. Les pluies quasi continuelles des Flandres ne facilitaient en rien la tâche des Canadiens qui devaient prendre la relève des Britanniques. Cette fois-ci, le plan consistait par la prise de ce qui restait du village de Passchendaele, situé sur une hauteur à quelques kilomètres à l’est d’Ypres. Constatant l’ampleur de la besogne et l’état physique et moral de ses troupes, le lieutenant-général Currie s’était rapidement rendu compte qu’une poursuite de l’offensive allait décimer ses troupes. Currie prédisait qu’il allait perdre aux environs 16,000 hommes dans l’offensive. Malgré tout, il fallait préparer l’assaut qui allait débuter le 20 octobre. Pendant deux semaines, jusqu’au 11 novembre et sous des pluies torrentielles, les Canadiens avaient avancé jusqu’au village de Passchendaele, qu’ils avaient pris de peine et de misère. En fin de compte, l’estimation de Currie s’était avérée presque juste, puisque pour l’ensemble de l’opération, de la fin octobre à la mi-novembre, le Corps canadien avait perdu environ 15,500 hommes.

Passchendaele restera toujours un nom associé à un véritable cauchemar pour les troupes canadiennes. C’était comme si on avait oublié les leçons tactiques et stratégiques de Vimy pour replonger dans la guerre d’usure. Rappelons que, dès le départ, Currie avait questionné la pertinence de poursuivre une offensive qui s’enlisait depuis quelques semaines. Les Canadiens n’avaient pas perdu la bataille, mais le prix payé par rapport aux gains obtenus était plus que dérisoire, peut-être même pire que sur la Somme encore. La bataille de Passchendaele avait également eu ceci de particulier (et probablement de « bénéfique »), c’est que, pour la première fois, le Premier ministre canadien Robert Borden avait ouvertement protesté auprès de son homologue britannique Lloyd George que si les Canadiens étaient à nouveau impliqués dans un autre bain de sang de la sorte, alors la participation active du Dominion aux futures opérations pourrait être remise en cause. On peut penser qu’il y avait eu une « canadianisation » progressive du Corps, et ce, tant au niveau de la manière de guerroyer que de la formation d’une identité nationale.

1918: l’année de la victoire

L’hiver 1917-1918 avait été plutôt paisible pour les Canadiens. En fait, c’est en mars que les Allemands avaient pris l’initiative de lancer leurs dernières offensives majeures de la guerre, avec les renforts supplémentaires obtenus de la Russie en pleine révolution. Le nouveau commandant suprême des forces alliées, le maréchal Foch, avait attendu l’occasion favorable avant de reprendre l’initiative aux Allemands. C’est au moment de la bataille d’Amiens, en août, que les Canadiens allaient entreprendre jusqu’à la fin du conflit une série de batailles connues sous le nom de la campagne des « Cent Jours ». De la mi-août jusqu’au 11 novembre, les Canadiens avaient une fois de plus servi de fer de lance aux offensives britanniques. En à peine trois mois, les soldats de Currie poursuivaient les Allemands qui retraitaient, mais qui leur causaient de lourdes pertes par des combats d’arrière-garde bien exécutés. C’était également au cours de cette série d’offensives que les Canadiens avaient pulvérisé en plusieurs points la terrible ligne défensive des Allemands surnommée la Ligne Hindenburg.

Le Cimetière Québec. En ce lieu sont enterrés nombre de soldats québécois du 22e bataillon tués lors de la bataille de Chérisy des 27 et 28 août 1918. Environ 650 hommes et 23 officiers prirent par à l'assaut. Le lendemain, il restait 39 soldats. Tous les officiers étaient tombés, dont le major Georges Vanier (blessé), le lieutenant Stanislas Viens (mort), le lieutenant Rodolphe "Roddy" Lemieux (fils d'un sénateur, mort), etc.

D’Amiens jusqu’à Valenciennes, puis à Mons en Belgique, les Canadiens avaient perdu environ 40,000 hommes en un peu plus de trois mois d’affrontements se déroulant tantôt dans les tranchées, tantôt en rase campagne. Le moral des Allemands avait été anéanti, et ces derniers avaient consenti à signer un armistice le 11 novembre. Une fois les combats terminés, les Canadiens avaient franchi la frontière allemande, où ils occupaient une tête de pont dans la région de Bonn, jusqu’au rapatriement des troupes au printemps de 1919.

La Grande Guerre de 1914-1918 était pour ainsi terminée. Environ 10 millions d’hommes provenant d’une trentaine de nations y avaient perdu la vie. En plus des pertes humaines, la guerre avait laissé d’énormes séquelles psychologiques. Jamais auparavant n’avait-on assisté à un conflit d’une telle intensité. Les États s’étaient financièrement ruinés, endettés dans cette guerre, où l’avenir semblait plus qu’incertain. D’autre part, la Première Guerre mondiale avait marqué une étape importante dans le développement du Canada au plan international. En 1914, le Canada était entré en guerre comme une simple colonie de l’Empire britannique. Quatre ans plus tard, le pays avait ajouté sa signature sur le Traité de Versailles, qui avait officiellement mis fin au conflit. Bien que purement symbolique, cette signature avait coûté au Canada quelque 65,000 soldats tués et plus de 180,000 blessés. Les Canadiens avaient commencé à guerre à Ypres, en 1915, sous un commandement britannique. Les troupes étaient alors inexpérimentées et les années qui avaient suivi leur avaient appris comment il fallait faire la guerre. En 1918, au moment de s’arrêter à Mons, ces mêmes hommes étaient dirigés par des Canadiens et ils constituaient une force combattante d’élite qui n’avait plus rien à prouver. Il ne faut pas oublier que l’effort consenti par le Canada avait d’autant plus été remarquable, car la nation ne comptait que huit millions d’âmes en 1914. De ce nombre, 650,000 individus avaient participé au conflit et un peu plus de 10 % n’étaient pas revenus.

Comme l’ont souligné certains historiens, il n’est pas faux de dire qu’avec la guerre de 1914-1918, le Canada avait acquis sa « personnalité internationale ». À l’instar de bien des nations, celle du Canada s’était édifiée dans le sang, dans l’espoir, peut-être naïf, que plus jamais un drame comme celui vécu dans les tranchées de Belgique et de France ne se reproduirait… C’était l’époque dans laquelle a vécu de John Foster Babcock, qui vient de nous quitter.

Soldats du 22e bataillon (canadien-français) de retour à Québec, devant la Gare du Palais (mai 1919). Sources: Archives du Royal 22e Régiment.