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1914-1918: La guerre du Canada. La mobilisation

Introduction

France, 9 avril 1917, 5h30. La première vague d’assaut des quatre divisions d’infanterie canadiennes avance vers les positions allemandes sur la crête de Vimy. La température était froide, accompagnée d’un fort vent du nord-ouest qui entraînait à sa suite un mélange de pluie et de neige dans le dos des soldats canadiens et en plein visage des défenseurs allemands. Les Canadiens avançaient sous le couvert d’un barrage d’artillerie constitué d’environ 1,000 canons, le tout appuyé par le feu continu et concentré de 150 mitrailleuses. Ceci représentait une concentration de feu rarement également par la suite dans les annales de la guerre moderne.

Un bataillon canadien sur une route de France. 1918.

Au 14 avril, la bataille de Vimy était terminée et la crête était aux mains des Canadiens. En soit, Vimy était l’une des positions défensives allemandes les mieux organisées sur le front Ouest et des tentatives de l’armée française visant à capturer la crête en 1915 s’étaient soldées par des pertes d’environ 150,000 hommes. La bataille de 1917 avait été menée par 52 bataillons d’infanterie, 48 bataillons canadiens et 4 britanniques (la 13e Brigade britannique relevant de la 2e Division canadienne). Les Canadiens avaient progressé d’environ 5 kilomètres, capturé 4,000 prisonniers, 54 canons, 104 mortiers de tranchées et 124 mitrailleuses, le tout pour des pertes de 10,600 hommes, dont 3,698 tués. Parmi les faits d’armes, quatre Croix de Victoria furent attribuées au cours de cet engagement.

La capture de la crête de Vimy peut être considérée comme l’une des victoires les plus spectaculaires des forces alliées depuis 1914. Pour la première (et seule) fois, les quatre divisions canadiennes ont été à la bataille côte à côte et le Corps canadien s’était bâti une réputation d’agressivité au combat hors pair. De plus, un sentiment de fierté nationale était né au Canada à la suite de cette bataille « canadienne ». Sur le terrain, trois des quatre commandants de divisions étaient canadiens et moins de deux mois plus tard, l’un d’eux, Arthur Currie, l’un des plus brillants tacticiens que le Canada ait produits, allait devenir le commandant du Corps.

La route jusqu’à Vimy fut longue pour le Canada et ses soldats. Lorsque la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne en août 1914, le Canada se trouve automatiquement en état de guerre. Sa position constitutionnelle de Dominion dans l’Empire britannique ne lui accorde aucun droit de regard sur des gestes de politique étrangère, comme le fait de déclarer la guerre ou de faire la paix. Cependant, le Canada avait le droit de décider de la nature de sa contribution à l’effort de guerre de l’Empire.

Sir Robert Borden. Premier ministre du Canada de 1911 à 1920.

La loyauté face à l’Empire, les liens qui unissaient avec la mère-patrie britannique et un sentiment de patriotisme très élevé étaient des éléments communs d’une large partie de la population canadienne de l’époque. Il n’y avait pas vraiment de doutes que la réponse du Canada à l’appel de la mère-patrie serait dès plus généreuse. Le Premier ministre Sir Robert Borden exprimait bien le sentiment de la nation lors de l’ouverture d’une session extraordinaire du Parlement le 18 août 1914 en affirmant que le Canada serait au coude à coude avec l’Angleterre et les autres Dominions dans la guerre qui s’amorçait. Accomplir son devoir était avant tout une question d’honneur.

Au début du conflit, l’armée régulière canadienne, que l’on appelait la Milice active permanente, se composait d’à peine 3,000 hommes. Elle consistait en deux régiments de cavalerie (le Royal Canadian Dragoons et le Lord Strathcona’s Horse), un bataillon d’infanterie (le Royal Canadian Regiment, RCR) et de quelques unités d’artillerie, de génie et d’approvisionnement. Cette petite force avait été renforcée quelques jours plus tard suivant la déclaration de guerre avec la formation d’une nouvelle unité d’infanterie, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI). Levé par le capitaine et philanthrope Hamilton Gault, et nommé d’après le nom de la fille du Gouverneur Général de l’époque, ce bataillon avait rapidement comblé ses rangs de volontaires, notamment par des vétérans de la guerre des Boers.

Le PPCLI avait été la première unité à être envoyée au front lorsque ses hommes mirent les pieds dans les tranchées avec la 80e Brigade de la 27e Division britannique, le 6 janvier 1915, soit deux mois avant que les forces canadiennes de la 1ère Division n’arrivent en ligne. Ironiquement, la seule unité régulière d’avant-guerre, le RCR, avait été envoyé aux Bermudes pour relever un bataillon britannique et ne parvint pas en France avant novembre 1915.

Derrière la petite force régulière se trouvait une Milice active non-permanente. Forte sur papier d’environ 60,000 à 70,000 hommes, elle comprenait 36 régiments de cavalerie et 106 régiments d’infanterie. Bien que des mesures avaient été mises en place pour avant la guerre afin d’améliorer les équipements et l’entraînement, les forces canadiennes de 1914 n’étaient pas prêtes au combat, mais elles fournissaient à tout le moins une base sur laquelle on pouvait construire une force plus solide.

Débuts chaotiques

Dès l’annonce de l’entrée en guerre, le gouvernement canadien offrit d’envoyer un contingent, une offre d’emblée acceptée par l’Angleterre. Le département britannique de la Guerre (le War Office) croyait qu’une division d’infanterie canadienne organisée sur le modèle britannique serait d’à-propos. L’effectif autorisé de cette division était fixé à 25,000 hommes. Ce chiffre est élevé, car une division d’infanterie à l’époque comprenait environ 18,000 hommes, mais le surplus demandé était pour combler aux pertes et assurer la relative autonomie de ladite division une fois au front, du moins pendant quelques mois.

Sir Sam Hughes. Ministre de la Milice de 1911 à 1916.

Le ministre canadien de la Milice était le colonel Sam Hughes, un homme énergique, quoiqu’arrogant et imbu de sa personne, mais grandement pourvu de zèle pour la cause de l’Empire. Hughes avait décidé d’ignorer les plans de mobilisation mis en place avant le conflit. Il décida d’y aller de son propre plan qui se voulait un « appel aux armes » personnel adressé directement à tous les commandants des unités de la milice non-permanente.

Chaque unité de milice devait selon Hughes envoyer des volontaires au nouveau camp militaire à Valcartier, au nord de Québec. Valcartier était l’endroit désigné où devait s’assembler le contingent qui allait partir en Europe. Au plan administratif et sanitaire, la situation au camp de Valcartier à l’automne de 1914 était chaotique à maints égards, au moment où plus de 30,000 volontaires venaient s’y installer. De plus, le colonel Hughes avait décidé d’ignorer les structures régimentaires existantes. À la place, il avait ordonné la formation de nouveaux bataillons qui seraient désignés par un numéro au lieu d’un nom propre, comme c’était la coutume avant la guerre.

Le camp militaire de Valcartier en septembre-octobre 1914.

Une autre décision controversée du ministre Hughes, qui entraîna un fort sentiment d’amertume au sein de la troupe, fut l’imposition de la carabine Ross comme arme d’ordonnance du contingent canadien. Fabriquée à Québec, la carabine Ross avait une bonne réputation comme arme de tir sportif dans un environnement contrôlé. Par contre, elle n’était pas du tout adaptée à l’environnement des tranchées. La carabine ne supportait pas la pluie et encore moins la boue. De plus, elle avait la fâcheuse tendance à s’enrayer après avoir tiré une cinquantaine de cartouches, notamment par la surchauffe de la culasse qui faisait « enfler » cette dernière et rendait son actionnement avec la main presque impossible. Le plus simple était de frapper à coup de pied afin de débloquer la culasse.

La carabine Ross fabriquée à Québec. Elle était l'arme principale (et officielle) des soldats canadiens d'août 1914 à août 1916.

Sans surprise, les soldats détestaient cette arme et une fois rendus au front, dès que l’occasion se présentait, ils s’en débarrassaient au profit de la carabine britannique Lee-Enfield, une arme parfaitement adaptée aux conditions du front. Lorsque la 1ère Division quitta le front après cinq jours de combat suivant l’attaque allemande aux gaz à Ypres, environ 1,400 soldats canadiens qui avaient survécu s’étaient approprié des carabines Lee-Enfield prises sur le champ de bataille. Ce ne fut pas avant la mi-juin 1915 que fut entamé le processus d’équiper la 1ère Division avec la carabine Lee-Enfield.

La carabinne britannique Lee-Enfield, arme principale des soldats canadiens de 1916 à 1918.

Vers l’Angleterre

Malgré toutes les erreurs initiales, un premier contingent canadien d’un peu plus de 30,000 hommes avait quitté du port de Québec pour l’Angleterre le 3 octobre 1914. C’était un chiffre beaucoup plus élevé que les 25,000 hommes initialement promis par le Premier ministre Borden. Le convoi de 31 navires remonta le fleuve Saint-Laurent et fut rejoint au large de Terre-Neuve par un 32e navire (qui embarquait le Newfoundland Regiment) et des navires d’escorte britanniques.

Cette première traversée de l’Atlantique se passa sans histoire. Le convoi était finalement arrivé à Plymouth le 14 octobre, alors que la destination aurait dû être Southampton, mais la menace sous-marine allemande avait fait changer les plans. L’accueil de la population fut bien chaleureux.

Les forces canadiennes nouvellement débarquées en Angleterre furent transportées dans une immense plaine à Salisbury où, durant les quatre prochains mois, elles allaient compléter leur entraînement dans le but d’être déployées au front au début de l’année suivante. Les conditions de vie à Salisbury furent pénibles pour les Canadiens, à commencer par la température exécrable où l’Angleterre connut l’un des hivers (celui de 1914-1915) les plus humides de récente mémoire. Pendant les premières semaines, les hommes étaient logés dans des tentes entourées d’une mer de boue. Éventuellement, des baraquements en bois quelque peu surélevés furent aménagés, ce qui permettait aux hommes d’être au moins au sec.

Des soldats canadiens dans la plaine de Salisbury (sud de l'Angleterre) pendant l'hiver de 1914-1915.

À la fin de janvier 1915, le contingent, maintenant connu sous l’appellation de la « Division canadienne », fut jugé prêt à être envoyé au front. Les comandants des trois brigades composant la division étaient des Canadiens: la 1ère brigade sous les ordres du brigadier-général Malcom Mercer, la 2e sous Arthur Currie et la 3e sous Richard Turner (un général de Québec qui avait remporté une Croix de Victoria en Afrique du Sud). Ces trois généraux de brigade n’étaient pas des militaires réguliers. Le commandement de la division canadienne fut confié à un officier britannique de carrière, le lieutenant-général Alderson.

La division canadienne fut passée en revue le 4 février 1915 par le Roi George V accompagné de Lord Kitchener, le ministre de la Guerre. Cinq jours plus tard, le gros de la division fut transporté d’Avonmouth vers Saint-Nazaire en France. Le 16, l’effectif complet de la division se trouvait en France.

En une période de six mois, le premier contingent canadien avait été recruté, assemblé et provisoirement organisé. La formation avait reçu un entraînement de base, elle avait traversé l’Atlantique, avait été réorganisée selon un modèle divisionnaire, élevée à un standard opérationnel et transférée en France. C’est un exploit, étant donné qu’à peine six mois auparavant, la presque totalité de ces hommes était des civils. La division canadienne était également la première division « irrégulière » à joindre les rangs des forces professionnelles britanniques se trouvant en France. Elle avait quelque peu précédé à l’arrivée d’autres divisions irrégulières britanniques.

Nous étions en mars 1915. Les Canadiens étaient maintenant dans les tranchées.

Tableau représentant le débarquement de la 1ère Division canadienne à Saint-Nazaire (France) en février 1915.

Résumé de l’histoire militaire du Canada de 1867 à 1914

Quand on parle de l’« histoire militaire du Canada », on fait référence à l’étude des conflits qui se sont déroulés au Canada ou à l’extérieur du pays par l’envoi de troupes, et ce, depuis que notre nation existe. Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, on peut dans un premier temps tracer un portrait des premières décennies de cette histoire, de la création du pays en 1867 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Par le fait même, il sera question de la contribution globale des militaires francophones lors des conflits passés, un champ de recherche qui nous intéresse également.

1866-1870 : La Confédération canadienne

Dans le but de se défendre mutuellement contre la menace potentielle posée par les États-Unis au lendemain de la Guerre de Sécession de 1865, la province du Canada, divisée entre l’Ontario et le Québec, ainsi que le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, s’unissent pour former le nouveau Dominion du Canada. La création d’un nouveau pays, le Canada, allait assurément avoir un impact sur la mise en place d’une force militaire canadienne. Par le fait même, l’armée britannique présente au Canada pour notre défense allait être amenée à se retirer.

Le territoire canadien à la signature du pacte confédératif de juillet 1867.

Le régime de la Confédération canadienne est mis en place le 1er juillet 1867. Le temps d’assurer une transition relative, on assiste au départ progressif de l’armée britannique, qui quitte définitivement le pays en 1871. Le Dominion du Canada doit désormais assumer seul sa défense. Dans les faits, en cas de crise militaire majeure, l’Angleterre s’était engagée à fournir une aide militaire au Canada, tout comme elle continuait d’assurer la défense des côtes maritimes de notre pays. En dépit de la création du Canada moderne en 1867, notre pays restait un Dominion, c’est-à-dire une colonie de l’Empire britannique. Cela veut dire que notre pays était souverain sur le plan de la politique intérieure, mais au niveau de la politique étrangère, la Grande-Bretagne prenait les décisions pour le Canada sur la scène internationale.

En matière de défense, la Loi de la Milice votée en 1868 garantissait la maîtrise politique du Canada sur les forces canadiennes, qui n’en demeuraient pas moins dirigées par un officier général britannique. Bref, on retient que la fondation du Canada amène la création d’un ministère de la Milice qui doit mettre en place les ressources nécessaires à la défense de notre pays. Cela passe par la création d’une force armée professionnelle.

Quelques membres de la Milice canadienne vers 1880.

1871-1883 : Le Canada assume sa défense et lève une armée permanente

Le Canada prit alors la relève dans les installations militaires autrefois occupées par des garnisons britanniques. Par exemple, le fort de Kingston et la citadelle de Québec furent occupés par nos troupes, soit par deux unités d’artillerie permanentes qui y tiendraient garnison. Connues sous le nom de Force permanente, ces unités furent les premières forces régulières à temps plein levées par le Canada sous le régime de la Confédération.

Le contexte politique était aussi différent pour le Canada, notamment parce que les relations avec les États-Unis s’étaient améliorées après 1871 et, sauf à l’occasion de rares périodes de tension, une préparation sérieuse en vue d’une invasion américaine n’était plus nécessaire. En 1876, Ottawa ouvrit le Royal Military College of Canada à Kingston pour contribuer à la professionnalisation du corps des officiers. Sept ans plus tard, en 1883, le gouvernement leva des unités d’infanterie et de cavalerie permanentes, surtout pour entraîner la Milice à temps partiel et servir de force de sécurité intérieure.

L’idée de mettre en place ce genre d’institution d’enseignement était aussi de créer un bassin d’instructeurs capables d’entraîner la milice, c’est-à-dire l’ensemble des réservistes qui s’entraînaient quelques semaines pendant l’année, à l’été surtout, et qui étaient beaucoup plus nombreux que les soldats de métier. Après tout, et en particulier dans la mentalité de l’époque et à cause de problèmes budgétaires, c’était la milice qui était appelée à fournir le principal effort dans la défense du Canada. Pour vous donner une idée du type de forces militaires que nous avions en cette fin de XIXe siècle, nous disposions alors d’une milice dite « active ».

En théorie, tous les hommes valides de 18 à 60 ans étaient susceptibles d’être appelés sous les drapeaux. Dans les faits, seuls les volontaires allaient porter l’uniforme et aucune conscription n’a été formellement imposée à cette époque. Dans un même ordre d’idées, la force de notre armée sur papier en 1869 s’élève à un peu plus de 30,000 hommes sous les drapeaux, la majorité étant des réservistes. Mis à part quelques affrontements, cette milice active passa le plus clair de son temps à s’entraîner avec les moyens du bord, surtout en période estivale. Elle pouvait être mobilisée de temps à autre en cas de troubles à l’ordre public lors de grèves, de manifestations, etc.

Le Collège Militaire Royal de Kingston fondé en 1876.

1873-1885 : L’expansion vers l’Ouest canadien

Dans les années 1870, le Canada prenait de plus en plus d’expansion vers l’ouest, dans les territoires aujourd’hui constitués par le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Dans ce contexte d’expansion rapide, le maintien de l’ordre public était tout un défi pour un jeune pays qui cherchait à asseoir son autorité. En 1873, on avait créé la Police montée du Nord-Ouest à cette fin, force qui est aujourd’hui connue sous le nom de la Gendarmerie Royale du Canada.

Par contre, nombreuses étaient les tensions dans l’ouest du Canada. La première mise à l’épreuve de cette nouvelle force armée permanente est survenue lors des expéditions engagées contre les rebelles métis dirigés par Louis Riel à partir de 1870. Ceux-ci réclamaient des droits particuliers et un gouvernement autonome pour les francophones habitant l’ouest du Canada. À cet égard, Ottawa avait refusé aux Métis, qui étaient surtout francophones, des droits fonciers et politiques. Sous la conduite de Louis Riel, les Métis et certains de leurs alliés autochtones prirent les armes.

Descendants à la fois d’Amérindiens et de Canadiens français, les Métis étaient des colons installés dans les territoires que sont aujourd’hui le Manitoba et la Saskatchewan. Une première rébellion était survenue en 1870 et fut réprimée par un mélange de forces britanniques et canadiennes au Manitoba, à un endroit appelé la Rivière Rouge. Plus tard, en 1885, les tensions entre les Métis de Riel et le gouvernement fédéral n’étaient pas plus apaisées et une expédition militaire fut à nouveau organisée contre eux. C’est ce qu’on a appelé la Rébellion du Nord-Ouest de 1885. Celle-ci visait à établir un État indépendant contrôlé par les Métis, dans une région qui forme aujourd’hui la Saskatchewan.

Les Métis ont affronté à plus d’une reprise la police montée canadienne et la milice envoyée par le gouvernement fédéral. Il s’agissait probablement de la plus grande bataille livrée sur le sol canadien depuis la guerre de 1812 contre les États-Unis, et probablement le dernier affrontement livré sur notre territoire depuis.

La bataille de Fish Creek (Saskatchewan, 1885).

1875-1899 : Le Canada et l’impérialisme britannique

Une autre période intéressante de l’histoire militaire canadienne est celle du dernier quart du XIXe siècle. Ce qu’on appelait alors l’« impérialisme » était une forme d’expansion territoriale, économique et culturelle pratiquée à l’échelle mondiale par les grandes puissances. Au cours du dernier quart du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et d’autres pays colonisèrent des territoires en Afrique, en Asie et ailleurs pour des raisons militaires et économiques.

Au Canada, le soutien à l’« idée impériale » et à la nécessité de protéger l’Empire était surtout sensible chez les Canadiens d’origine britannique, qui formaient la majorité de la population. Tout en se disant attachés à l’Empire, les gouvernements canadiens successifs cherchèrent à éviter tout engagement militaire à l’appui de la défense impériale. Pourquoi? Parce que ce type d’engagement aurait pu mettre en péril l’unité nationale, car l’opinion publique au Canada français croyait que la participation aux affaires impériales empêchait le Canada d’obtenir une plus grande autonomie face à l’Angleterre.

En rouge, l’Empire britannique en 1897.

1899-1902 : La Guerre des Boers

Dans ce contexte, le premier véritable test pour les forces canadiennes (et pour l’unité nationale!) est survenu lors de la guerre des Boers de 1899 à 1902 en Afrique du Sud. Ce conflit représentait la première véritable intervention de soldats canadiens sur un théâtre d’opérations extérieur.

En résumé, en octobre 1899, l’Empire britannique et les deux petites républiques boers d’Afrique du Sud, le Transvaal et l’État libre d’Orange, entrent en guerre. Les Boers étaient les descendants des premiers colons hollandais établis en Afrique du Sud. Par conséquent, les Britanniques ont fait appel à leurs colonies pour apporter une aide militaire supplémentaire dans le but d’écraser la rébellion en Afrique du Sud.

Carte du théâtre d’opérations sud-africain.

 

Le gouvernement canadien répondit favorablement et envoya un contingent militaire, malgré une opposition de la part des Canadiens français qui s’opposaient à cette guerre. Le succès militaire canadien le plus connu, et la plus importante victoire de l’Empire britannique dans cette guerre à notre avis, eut lieu en février 1900 à Paardeberg, où plus de 4,000 Boers capitulèrent à la suite d’un assaut mené par des Canadiens.

Site de la bataille de Paardeberg, février 1900.

Environ 7,400 Canadiens et du personnel infirmier ont servi en Afrique du Sud entre 1900 et 1902. Un peu plus de 200 soldats canadiens ont trouvé la mort, dans une guerre qui avait divisé la population, car le Québec francophone était contre la participation. Tout comme lors des rébellions dans le Nord-ouest canadien en 1885, on note aussi la participation de quelques Canadiens français à la guerre des Boers, mais il s’agit davantage de cas isolés de soldats intégrés à des unités anglophones, car aucune unité entièrement francophone ne fut formée pour ce conflit. Les succès sur les champs de bataille ont augmenté la confiance des Canadiens et ont fait progresser le nationalisme canadien, mais la guerre accentua aussi les disputes linguistiques et culturelles au pays.

1903-1914 : Le lendemain des Boers ou le besoin de « canadianiser » l’armée

Au lendemain de la guerre sud-africaine, le gouvernement canadien entreprit vers 1903 de « canadianiser » la Milice, notamment en remplaçant par un Canadien l’officier général britannique qui commandait notre armée. L’armée devint plus autonome avec l’ajout d’unités médicales, de transmission, d’ordonnance, d’approvisionnement et de génie.

Le Canada standardisa officiellement, à la britannique, son entraînement militaire et la plus grande partie de son équipement. Les armes demeurent peu nombreuses et souvent désuètes. De plus, les tensions politiques qui augmentaient en Europe ont fait en sorte que le gouvernement canadien a accru ses dépenses militaires. L’entraînement de la Milice s’accélère et les effectifs autorisés de la Force permanente sont portés sur papier à 3000 hommes, plus une réserve de 70,000 hommes. Le Canada améliore également ses défenses côtières et, après bien des débats, créer en 1910 la Marine royale du Canada constituée de deux croiseurs d’un modèle ancien.

Le HMCS Rainbow en 1910.

À cette époque, il n’existe aucune unité francophone quelconque. Les rares Canadiens français à servir dans l’armée se trouvent dispersés dans les unités anglophones. L’armée canadienne est à l’époque très britannique dans sa mentalité et son fonctionnement. L’anglais est la langue de travail et les promotions sont généralement accordées aux militaires anglophones.

D’ailleurs, très peu d’officiers francophones sortent diplômés de Kingston entre la fondation de ce collège jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Ce sujet ferait l’objet de prochains articles.

De Courcelette à Kandahar: les Québécois au combat

Conférence prononcée à Saint-Georges (septembre 2007)

Bonsoir Mesdames et Messieurs,

Avant de commencer, j’aimerais vous dire à quel point je me sens comblé d’être ici parmi vous ce soir, et ce, pour deux raisons. D’abord, il m’est offert l’opportunité de parler avec vous d’un sujet qui me passionne, soit l’histoire militaire. Deuxièmement, je le fais parmi mes compatriotes, dans ce pays beauceron que j’ai abandonné pendant dix ans, mais pour lequel je suis revenu m’établir. Alors pour moi l’honneur est double, et je l’apprécie d’autant plus que je suis content de voir que vous avez pris la peine de vous déplacer pour m’entendre.

Cela dit, la conférence de ce soir porte sur un sujet qui m’est familier. En effet, malgré mon jeune âge (bientôt 30 ans!), cela fait une quinzaine d’années que je lis et que j’écris sur l’histoire militaire en général, mais pour laquelle je voue un intérêt particulier à tout ce qui a trait à ce qu’ont accompli nos militaires canadiens sur les champs de bataille de par le monde.

Par ailleurs, je suis historien de formation et je complète ma thèse de doctorat sur un sujet qui est, bien entendu, en lien avec le thème de ce soir. J’ai également eu l’opportunité d’enseigner l’histoire militaire et celle des relations internationales dans diverses universités au Québec.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à ce sujet relève d’un événement en soi banal, peut-être. Je viens d’une famille, soit celle des Pépin vivant à Saint-Martin, où il y eut bon nombre d’hommes qui ont combattu au cours des deux guerres mondiales. Par exemple, mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin a servi dans trois armées nationales différentes. Il a d’abord combattu dans l’armée américaine en 1918, dans l’armée française en Afrique dans les années 1920 (alors qu’il servait dans un corps nommé la Légion étrangère), puis il a entraîné dans les années 1940, à titre de sergent-major, les militaires québécois qui eurent à faire la guerre en Europe. Je pense aussi à son frère, soit mon grand-père Raoul Pépin, qui a fait toute la campagne de l’Europe en 1944-1945, soit du débarquement en Normandie jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne.

J’ai donc grandi dans cet univers où ma grand-mère me racontait les exploits de son mari et de son beau-frère, et le goût m’est venu assez jeune de lire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour donner un sens à ce que ces hommes ont fait.

L’objet de l’histoire militaire

Et c’est en lisant sur le sujet que je me suis aperçu, dans un premier temps, que l’histoire militaire, tant dans sa définition que dans ses objets de recherche, était relativement peu connue du grand public, et même des historiens! Pour faire court, je vous dirais que l’histoire militaire se veut une étude des conflits passés (et même présents!), mais c’est aussi une discipline qui couvre plus large. En effet, les chercheurs dans le domaine vont également étudier les sociétés en temps de guerre. Cela peut vouloir dire que l’on se penche, par exemple, sur le rôle des femmes, que l’on va étudier les économies de guerre, les arts, bref, tout un éventail d’aspects de la vie sociétale.

Et cette large définition et application des divers champs de recherche de l’histoire militaire peut tout aussi bien concerner le Québec. Je vous dirais qu’actuellement, nous avons au Québec un retard relatif dans l’avancement de nos recherches dans le domaine. Nous avons pas mal écrit sur nos batailles, mais les autres champs reliés à l’économie, au social, etc. sont encore relativement peu explorés.

Cela est vrai par exemple pour la société québécoise pendant la Première Guerre mondiale, qui est mon champ d’expertise. Et sur la Beauce même, on connaît assez bien l’histoire qu’on vécu les soldats beaucerons qui ont servi, par exemple, dans le Régiment de la Chaudière pendant la guerre de 1939-1945, mais on en sait relativement peu sur nos gens lors des autres conflits, de même qu’il reste encore de la recherche à faire sur la vie des Beaucerons qui ont vécu ici, en Beauce, pendant que leurs proches combattaient au loin.

Que savons-nous de notre passé militaire?

Ce dernier commentaire m’amène naturellement à une question que, probablement, certains d’entre vous se posent, à savoir : que savons-nous de notre passé militaire? Si, par exemple, on se promenait dans la rue et que l’on sondait les gens, qui pourrait nommer une bataille dans laquelle ont combattu les Québécois? Se rappellerait-on que nos ancêtres ont vécu l’enfer dans les ruines de Courcelette, en France, en 1916?

Ou encore, qui a déjà entendu parler de la bataille de Chérisy de 1918, en France? Sait-on qu’il s’agit probablement d’une des pires, sinon de la pire défaite de l’histoire du Québec? Qu’un régiment de 700 Québécois s’est fait anéantir en l’espace de 36 heures?

Est-ce que l’on se rappelle qu’en 1942, sur le sol rocailleux de Dieppe, en Normandie, le régiment des Fusilliers Mont-Royal s’est lui aussi fait tailler en pièce sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers ennemis?

Voyez-vous, au risque de choquer les gens, je vais vous dire ce que je pense de la situation de notre soi-disant ignorance de notre passé militaire, d’après mon expérience comme historien et chercheur. Si on compare avec ce qui s’écrit et ce qui s’enseigne sur l’histoire militaire dans le Canada anglais, le Québec francophone fait carrément figure de parent pauvre. On ne sait à peu près rien de notre passé militaire.

Si on ne sait rien de notre passé, en particulier de notre passé militaire (qui est censé nous fournir des repères), comment peut-on prétendre à la compréhension des événements actuels, où nos militaires combattent en Afghanistan par exemple? L’actuel conflit en Afghanistan, qui est amplement couvert par les médias, ne fait que nous rappeler que l’engagement de nos militaires québécois suscite bien des interrogations, tant sur ce que font réellement nos soldats, que sur le sens de cette mission.

Dans un même ordre d’idées, je pense qu’il y a des éléments qui font en sorte que nous ne savons pas grand-chose de notre passé militaire. Certains m’ont dit que notre « ignorance » de notre passé militaire a débuté dans les années 1960-1970, alors que le Québec était dans sa Révolution tranquille et que le mouvement souverainiste avait parallèlement amené une réécriture de notre histoire. Si on part de ce principe, cela voudrait dire que l’histoire militaire aurait été progressivement écartée de l’enseignement de l’histoire générale.

Sur ce point, les études ont démontré qu’en effet, l’histoire militaire des Canadiens français était davantage enseignée dans les années 1950, qu’elle ne l’aurait été dans les années 1970 ou encore de nos jours. Les deux crises de la conscription, soit celles de 1917 et de 1942, auraient renforcé le postulat voulant que la philosophie de notre histoire québécoise découle d’une logique coloniale, soit d’une histoire « dominant/dominé ». Sauf que l’on oublie bien souvent que la crise de la conscription est un phénomène qui a touché l’ensemble du Canada pendant les guerres mondiales. Autrement dit, il n’y a pas qu’au Québec que des hommes ont refusé de s’enrôler.

Une autre raison qui expliquerait que l’histoire militaire des Québécois soit à peu près écartée des manuels scolaires serait que le volet militaire découle de la juridiction fédérale, autrement dit que tout ce qui concerne l’histoire attachée à ce volet ne relèverait pas de notre Ministère québécois de l’Éducation. Cela, je ne l’invente pas, ce sont des chercheurs sérieux qui me l’ont dit! En fait, si on présume que l’on vit au Québec, et qu’on enseigne néanmoins l’histoire du Canada dans nos écoles, alors pourquoi faudrait-il écarter l’étude de nos batailles? Vous voyez que le raisonnement ne tient pas debout.

Moi-même, alors que j’étais sur les bancs d’école au secondaire, au début des années 1990, on n’en parlait que très peu. Pire encore, l’an dernier, alors que j’enseignais un cours sur la Première Guerre mondiale à l’Université Laval, j’ai reçu deux chocs. Le premier, c’est que je devais former des étudiants qui deviendront nos futurs professeurs d’histoire au secondaire. Eh bien beaucoup d’entre eux étaient de parfaits ignorants de notre histoire militaire.

Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils en étaient au moins conscients, et ils m’ont régulièrement demandé pourquoi l’histoire militaire n’était pas enseignée dans les écoles secondaires, les collèges et les universités de cette province. Ces mêmes étudiants m’ont montré le programme d’histoire du Ministère québécois de l’Éducation. Je ne m’attendais pas à ce que l’on parle d’histoire militaire pendant 10 pages (ça aurait été trop beau!), mais j’ai été énormément déçu de constater que le volet initialement consacré à ce sujet avait été remplacé par une thématique aussi large qu’insignifiante intitulée « Le Québec socio-économique dans la première moitié du XXe siècle. » Ça en dit vraiment long sur nos intérêts face à notre passé collectif…

D’autres facteurs peuvent également expliquer nos manques de connaissances sur le sujet, ou encore le relatif manque d’intérêt. Il est vrai que par rapport au Canada anglais, ou même par rapport à des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, nous n’avons pas un réseau de traditions militaires aussi bien développé que dans ces pays. Mais encore là, il ne faut pas se cacher derrière cet argument pour justifier l’inaction afin de rattraper le temps perdu au niveau de nos connaissances.

Même au niveau de l’armée, pour l’avoir vécu moi-même, j’ai constaté qu’un trop grand nombre de soldats ignoraient l’histoire de leur propre régiment! Comment voulez-vous forger un soi-disant esprit de corps au sein d’une troupe si les gars sont ignorants de l’histoire de leur unité, parce que de cette histoire découlent aussi des traditions qui finissent par renforcer le sentiment d’appartenance à ladite unité. Et par le fait même, comment voulez-vous instruire le peuple sur son propre passé militaire, si ses soldats l’ignorent eux-mêmes?!

Il existe certes des solutions, puisque la situation n’est pas si désespérée que cela. J’y reviendrai un peu plus tard, car au lieu de se morfondre toute la soirée sur notre ignorance, pourquoi ne pas parler de ce que l’on sait, ou à tout le moins de ce que l’on devrait savoir? On jase après tout!

Ce qu’ont vécu les soldats canadiens-français (québécois)

Depuis déjà quelques minutes que je vous entretiens sur l’état de notre passé militaire au Québec, il serait pertinent, je crois, d’illustrer le tout par des exemples. En fait, si l’on s’en tient aux conflits à une époque moderne, essentiellement ceux du XXe siècle, nos ancêtres ont vécu des expériences que je qualifierais simplement d’« inoubliables ». Je procéderai en suivant une chronologie bien simple pour illustrer mon propos, soit en commençant avec la guerre de 1914-1918.

Quand le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1914, le pays n’avait pour ainsi dire aucune armée digne de ce nom. Ce que l’on appelait l’« armée » à l’époque était en fait une sorte de milice active permanente composée d’à peine 3,000 hommes, dont la plupart savait tenir un fusil, mais l’équipement et l’entrainement étaient plus que déficients. Bref, quand la guerre éclate, ils sont des milliers de Canadiens anglais et de Canadiens français à se présenter aux casernes.

Et mes étudiants me demandaient fréquemment pourquoi les hommes à l’époque s’enrôlaient. Plusieurs raisons les ont poussées à s’embarquer dans cette aventure pour laquelle ils ne pouvaient à tout coup prévoir les conséquences. Car c’est cela qu’il faut bien comprendre, lors que les Canadiens français et les Beaucerons d’ici s’enrôlent dans une caserne à Québec, chacun a ses raisons. Oui, c’est vrai, certains l’ont fait par esprit de patriotisme, mais je vous dirais que, dans le contexte québécois de l’époque, il s’agissait d’une minorité. Même si tout le monde aime son pays, peu de Québécois se sont enrôlés explicitement pour la défense du Canada, encore moins pour aller secourir la France, notre ancienne mère-patrie.

En fait, le Canadien français moyen qui s’engage en 1914 le fait parce que c’est payant, un point c’est tout. Comme le Canada, le Québec traversait une époque plus que morose sur le plan économique. Il n’y avait pas du boulot toute l’année, et dans une région comme la Beauce, vu qu’il fait froid la moitié de l’année, les temps étaient durs sur la terre, les chantiers de bois étaient souvent saturés, car notre économie était dépendante de celle du voisin américain, etc. Pour vous donner une idée, en 1914, l’armée canadienne donnait 1$ par jour à tout homme qui s’enrôlait. Si on traduit en dollars d’aujourd’hui, cela ferait autour de 50$ par jour, en plus du fait que vous êtes logés, nourris et vêtus!

De plus, tout le monde se disait que lorsque la guerre a commencé en août 1914, soit en plein été, le conflit européen serait terminé à Noel. Donc, en bon français, on va faire un peu d’armée pour « faire une passe  de cash », et on rentre à la maison à l’hiver, avec un peu plus d’argent. Mais comme vous le savez probablement, la réalité a été toute autre, et cette guerre a duré plus de quatre ans, quatre ans d’enfer dans les tranchées de France et de Belgique.

Et dans ce contexte, alors que l’anglais était la langue officielle de l’armée, beaucoup de politiciens du Québec ont fait pression pour que soit mis sur pied un bataillon de langue française, ainsi naissait en octobre 1914 le célèbre 22e bataillon (canadien-français), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Royal 22e Régiment. Ce bataillon-là est arrivé au front à l’automne de 1915 et a fini la guerre en Allemagne au début de 1919. Pour vous donner une idée, j’ai recensé au moins une centaine de Beaucerons qui ont servi dans cette unité, à l’époque commandée pendant une large partie du conflit par le jeune lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay.

Pour ceux et celles plus âgés parmi nous, il ne faut pas non plus s’étonner si l’on ne sait pas grand chose de ce que ces gars-là ont fait pendant la guerre de 1914-1918. En fait, et ça s’applique pour tous les conflits à vrai dire, comment voulez-vous expliquer à vos familles toutes les horreurs que vous avez vues là-bas? Comment pouvez-vous leur expliquer la sensation de charger l’ennemi avec la baïonnette au canon, d’entrer dans un village, de frapper sur un adversaire avec toutes les armes qui nous tombent sur la main, de voir son meilleur ami tomber à ses côtés?

Dans une guerre comme celle de 1914-1918, le pire ennemi des soldats québécois, en plus d’avoir à affronter les Allemands, était d’endurer les misères quotidiennes. Je vous dirais que la pire d’entre elles était la boue, la « crisse de bouette » comme disaient nos ancêtres. À peine vous êtes dans la tranchée que, lorsqu’il pleut, l’eau monte rapidement. Le problème, c’est que vous devez rester là, ce sont les ordres. Les soldats attrapaient des rhumatismes, vivaient avec les rats, la vermine, devaient endurer d’autres petites misères comme le casque qui vous chauffe et qui vous gratte la tête, les cartouchières qui vous donnent mal au rein, la boue qui vous rente dans les bottes malgré que vous êtes certain de bien les avoir attachées.

Comment, lorsque vous revenez au pays (pour ceux qui reviennent), pouvez-vous expliquer cela à vos familles? Ce qu’on entend souvent des témoignages des vétérans sont des faits qui ont trait à des moments plus heureux. Parce que, oui, il y a eu des beaux moments à la guerre. Pour bon nombre de soldats, leur véritable famille a été les quelques « chums » de leur section avec qui ils ont fait la guerre, avec qui ils ont enduré les combats, avec qui ils se sont saoulés dans une taverne derrière le front. C’étaient de véritables frères d’armes.

Imaginez-vous. On est à Courcelette, dans le nord de la France, en 1916. Dans le village se trouvent les Allemands. En face, les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Ceux-ci sont environ 800, à attendre le signal de l’assaut. Puis vient le moment fatidique, la fameuse minute pendant laquelle nos canons arrêtent de tirer sur l’ennemi pour nous permettre d’avancer. C’est un moment qui nous paraît une éternité, où le cerveau fonctionne comme dans un film au ralenti, et le bruit strident des sifflets des officiers se fait entendre. C’est le signal de la charge.

Pendant les trois jours et trois nuits qu’a duré la bataille de Courcelette, les Canadiens français ont été coupés du reste du monde. Au sortir de la bataille, il restait 118 soldats encore debout, sur les quelques 800 qui avaient initialement chargé! Cette bataille-là a été un massacre, et les hommes qui sont sortis de là ne pouvaient assurément plus percevoir la vie comme auparavant. Et pendant bien longtemps, jusqu’en 1939 au moins, Courcelette était pour les Québécois la bataille des batailles, et non pas celle de Vimy, comme on nous parle souvent de nos jours.

Bref, je me suis attardé longuement sur cet exemple pour vous illustrer ce qui attend ceux et celles qui explorent l’histoire militaire. Mais il ne faut pas oublier que d’autres conflits sont venus également forger la vie et le caractère de ceux qui y ont participé. Comme je le mentionnais précédemment, des Québécois ont débarqué en 1942 sur la plage de Dieppe, alors occupée par les Allemands. Le régiment des Fusilliers Mont-Royal, qui comprenait alors quelque 550 hommes s’est fait massacrer. C’était là la tentative faite par des Québécois de libérer une parcelle du sol de la France. Et on a remis ça deux ans plus tard. Mieux préparés, mieux équipés et entraînés, nos soldats sont revenus en Normandie, ayant appris bon nombre de leçons du désastre de Dieppe.

On peut, dans ce contexte, imaginer la réaction des Français à l’arrivée des gars du Régiment de la Chaudière, alors la seule unité canadienne-française, en grande partie composée de Beaucerons, à avoir attaqué la plage le premier jour du débarquement. Ces hommes-là se sont battus comme des lions contre les Allemands, notamment contre les soldats des Jeunesses hitlériennes. Les combats dans les villages et les forêts de Normandie ont aussi été sans pitié, surtout face à un adversaire qui n’avait pas tendance à faire des prisonniers.

Les Québécois ont été sur bon nombre de champ de bataille pendant la guerre de 1939-1945. Il y avait certes le Régiment de la Chaudière en Europe du Nord en 1944-1945, mais d’autres unités ont aussi combattu. On pense notamment au Régiment de Maisonneuve et des Fusiliers Mont-Royal, dont ce dernier, après le désastre de Dieppe, fut reconstitué et revint pour la bataille de Normandie. Et bien sûr, le Royal 22e Régiment, qui pour sa part a fait principalement compagne en Italie entre 1943 et 1945. Cette dernière campagne est d’ailleurs largement oubliée de nos jours.

Tout comme on oublie également la guerre de Corée, une guerre elle aussi sans merci, qui a duré de 1950 à 1953, à une époque où le monde « libre » tentait d’endiguer la progression du communisme à travers la planète. Nos soldats y étaient, dans ces montagnes asiatiques, dans un conflit que semblait même oublier la société québécoise de l’époque.

Et que dire des diverses missions qu’ont effectuées nos militaires sous les mandats des Nations-Unies ou de l’OTAN en Afghanistan présentement? J’ai souvent entendu dire, par exemple, que les Casques bleus s’imposaient entre deux factions ennemies, sans pouvoir utiliser leurs armes, sauf en cas de « légitime défense ». Pour avoir parlé à bon nombre de vétérans des missions des Nations-Unies, et même de soldats revenus d’Afghanistan, du carnage, il y en a eu. Et bien qu’il y ait sans doute eu moins de morts à la minute et au mètre carré qu’en 1914-1918 ou en 1939-1945, perdre un ami, c’est perdre un ami. Les souffrances sont les mêmes, souffrances qui sont souvent accentuées par l’impression d’un sentiment d’abandon d’une société préoccupée par ses réalités quotidiennes locales.

Le devoir de mémoire

C’est pour cela que, je pense, il ne faut jamais oublier nos soldats. Il ne faut pas oublier leurs gestes, leurs souffrances et, par-dessus tout, les leçons qu’il faille tirer des conflits, dans l’espoir peut-être naïf que plus jamais cela se reproduira. Il faut toujours se rappeler que les Québécois qui ont combattu dans les guerres du monde étaient certes des soldats, mais c’était avant tout des hommes. C’étaient des hommes avec leurs qualités comme avec leurs défauts.

Ceux qui par exemple ont combattu en 1939-1945 ont au moins 80 ans, sinon plus. Beaucoup parmi eux m’ont raconté que leur pire souvenir, ce n’était pas nécessairement les Allemands et le fait d’en avoir tué, mais juste de penser que ces Québécois qui ont aujourd’hui 80 ou 85 ans, ont eu 20 ans à une certaine époque. Leurs amis aussi avaient 20 ans, mais ces derniers auront toujours 20 ans dans l’esprit de ceux qui s’en sont sortis physiquement indemnes.

Certains vont davantage parler de ces beaux moments de camaraderie, où la communauté des frères d’armes était plus solide que le feu ennemi. C’est en ce sens que nous avons un véritable devoir de mémoire envers ces hommes et ce qu’ils ont fait. Par exemple, le fait de participer chaque année aux commémorations, le 11 novembre, est un message que l’on envoie à ces hommes et à ces femmes que leurs sacrifices et leurs histoires ne seront pas oubliés. Mais d’autres gestes peuvent être posés et qui ont une portée tout aussi significative.

Les années passent et vous avez comme moi que les vétérans vont disparaitre aussi. Plusieurs d’entre eux ont des choses à dire et il faut simplement prendre le temps de les écouter. En fait, l’expression « devoir de mémoire » est peut-être inadéquate, car cela ne devrait pas être un devoir au sens d’accomplir une obligation. Il faut tout simplement les écouter.

Et l’une des belles initiatives que l’on peut poser, surtout si l’on se situe dans un milieu scolaire, est d’inviter les vétérans à parler de leur expérience à un jeune public. Une anecdote intéressante à cet égard s’est produite il y a quelques années, dans une école secondaire en Ontario. Le professeur voulait présenter à ses élèves une vidéo relatant les exploits d’un soldat canadien nommé Smokey Smith. Ce dernier avait gagné la plus haute décoration militaire pour bravoure, soit la Croix de Victoria, sur le front italien dans les années 1940. Ce soldat avait tué à lui seul des dizaines d’Allemands, détruit quelques chars d’assaut, en plus de sauver la vie d’un camarade.

Le jour même du visionnement, le professeur avait invité Smokey Smith en personne pour voir le vidéo de ses exploits avec les élèves. Malheureusement, un contretemps est survenu, si bien que Smith s’est présenté dans la classe une fois le vidéo terminé. Un peu confus et gêné, le professeur s’est excusé à M. Smith, en lui disant que le temps filait et qu’il fallait passer la vidéo. Et sur un air un peu désinvolte, Smith a répondu : « Ah pas de problème Monsieur, je comprends,…et est-ce que le show était bon? »

Et ce même esprit de désinvolture et d’humilité est symbolique, parce qu’il témoigne en même temps qu’en dépit des souffrances et des séquelles physiques et psychologiques, il se trouve des vétérans capables de dédramatiser en quelque sorte ce qu’ils ont vécu. C’est ça que certains historiens qui étudient l’histoire militaire saisissent mal, c’est que la guerre est certes terrible, mais c’est également une époque, c’est-à-dire un contexte dans lequel des gens ont vécu.

Donc, lorsque l’on prend la peine de lire sur le sujet, de regarder un film ou un documentaire, ou d’écouter un professeur ou un conférencier en parler, on s’intéresse non seulement au conflit, mais aussi à tout l’aspect contextuel qui l’entoure. N’oubliez jamais que les soldats qui ont fait la guerre étaient des gens comme vous et moi. C’étaient des hommes qui ont dit des choses, qui ont fait des choses, qui avaient des opinions et des sentiments. La notion de « devoir de mémoire », c’est tout cela finalement.

Conclusion

En guise de conclusion, je rappellerais à quel point l’étude de l’histoire militaire peut-être fascinante, voire contagieuse, lorsque l’on prend la peine d’en explorer les diverses facettes, que ce soit du point de vue des soldats (comme on a vu ce soir) ou encore du point de vue des sociétés en guerre (que l’on pourrait aborder éventuellement).

C’est en ce sens que le simple intérêt que l’on peut porter à ce que nos ancêtres ont vécu sur les champs de bataille, et ce que nos militaires vivent actuellement en théâtre d’opérations, constitue un bon point de départ à toute exploration. Ici même, à la bibliothèque, j’ai recensé énormément d’ouvrages sur le sujet. Il y a certes Internet qui constitue une autre bonne source d’informations. Les vétérans eux-mêmes peuvent vous en apprendre, car, pour l’avoir vécu moi-même, ils ont une mémoire phénoménale.

Notre ville porte aussi des traces de ce passé militaire. Il suffit de regarder le monument se trouvant tout près d’ici, au coin du pont. Sur ce monument sont inscrits les noms de soldats de la région qui ne sont jamais revenus. Ce ne sont pas que des noms gravés sur la pierre, ce sont aussi des histoires qui s’inscrivent dans des contextes particuliers. Dites-vous qu’il n’y a rien de plus difficile émotionnellement pour un vétéran que de se promener devant un monument ou une pierre tombale, et d’y lire le nom d’un frère d’armes tombé à ses côtés.

Parce que non seulement ces Québécois se sont enrôlés parce qu’il n’y avait pas de job, mais ils ont fini par se battre pour leur pays, pour les valeurs en lesquelles ils croyaient au fond d’eux-mêmes. Dites-vous que dans le feu de l’action, dans le fond d’un trou, sous les balles et les obus, alors que gémissent les blessés et que la situation semble désespérée, eh bien ces hommes-là se sont battus pour leurs frères d’armes.

J’en ai eu la confirmation un jour où j’ai demandé à un vétéran s’il était un héros. Il m’a alors répondu : « Je ne sais pas Monsieur si j’étais un héros, mais je sais que j’ai servi parmi des héros. »

Je vous remercie.

Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918)

Un livre anachronique ?

Ce fut une heureuse initiative de la part de la maison d’éditions Athéna que de publier, enfin, une version française du classique de Bill Rawling[1] intitulé Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918). Paru pour la première fois en 1992 sous le titre Surviving Trench Warfare. Technology and the Canadian Corps, 1914-1918, l’énorme succès de cet ouvrage avait autorisé une seconde publication en 1997. Avant de parler du contenu spécifique de l’ouvrage, il serait bon d’établir le contexte sociétal et littéraire dans lequel s’inscrit la version française.

Ce qui d’entrée de jeu apparaît étonnant, sans trop généraliser, c’est que cette version française de l’ouvrage de Rawling vient à contre-courant de ce que le lectorat francophone du Canada est habitué de lire sur la Grande Guerre. Au Québec, la guerre de 1914-1918 se résume souvent au refus des Canadiens français de l’époque de participer massivement au conflit. On se souvient davantage, par exemple, des émeutes de Québec (1918), que des mille soldats du 22e bataillon (canadien-français) morts au combat. C’est en ce sens que la littérature qui nous est généralement offerte ne s’attarde que très peu à la thématique abordée par Rawling. Déjà peu au fait de l’histoire militaire générale, le lectorat francophone de notre pays se fait présenter un livre hautement technique sur les manières dont les soldats canadiens-anglais et canadiens-français faisaient la guerre. A-t-on brûlé des étapes? On peut en avoir l’impression, mais c’est un risque que la maison Athéna a eu le courage d’assumer.

Le second paradoxe qui vient à l’esprit est surtout lié à l’état actuel de la recherche sur 1914-1918. Tel l’auteur de ces lignes, une partie des chercheurs sur le conflit sera surprise de constater une publication en français qui aborde le conflit sous un angle purement militaire. Le fait est que depuis les années 1980, c’est surtout le volet de l’histoire culturelle qui a influencé la production scientifique. Les recherches sur des thèmes tels le corps, l’enfant, le deuil et la mémoire ont exposé la guerre de 1914-1918 sous de nouveaux angles. Dans cette optique, le principal problème qui interroge les chercheurs de cette histoire culturelle en est un qu’avait posé l’historien Jean-Baptiste Duroselle[2] : comment les civils et les militaires ont-ils pu tenir pendant plus de quatre ans? Autrement dit, c’est la question du consentement des populations civiles et militaires aux sacrifices imposés par cette guerre qui oriente une partie de la recherche actuelle.

Par ailleurs, les manières spécifiques qu’avaient les soldats de faire la guerre ne sont pas considérées par cette histoire culturelle. Cela est bien dommage, car il est en effet possible de prouver la pertinence du lien entre, d’une part, ce que l’on regarde dédaigneusement comme une histoire technique des batailles, et d’autre part, une histoire des soldats vue à travers leur volonté de s’adapter et de survivre aux tranchées. Cette connexion de deux courants de pensée en apparence opposés aurait l’immense avantage de casser des mythes sur la guerre qui, malheureusement, persistent toujours. C’est le défi qu’a relevé Bill Rawling en tentant de montrer comment une histoire « culturelle » des soldats, une histoire qui dégage les émotions classiques liées au combat, peut se marier avec une analyse technique de l’équipement utilisé par ceux-ci. Le meilleur exemple pour illustrer cela est la fréquente utilisation par Rawling du courrier des soldats. Ceux-ci racontent régulièrement à leurs proches les détails techniques du fonctionnement de leurs armes, comme une façon d’expurger les émotions de satisfaction ou de frustration face à celles-ci.

C’est là que ce second paradoxe lié à la parution française de Survivre aux tranchées prend toute sa force. L’auteur des présentes lignes s’attendait à lire un autre de ces récits de « généraux-bouchers » qui envoient impunément leurs soldats à l’abattoir des mitrailleuses ennemies.  Dans sa courte mais excellente préface à cette version française du livre de Rawling, le réputé historien Peter Simkins émettait les mêmes craintes : « Pour eux (les historiens qui propagent encore ces clichés), l’histoire de la Grande Guerre se résume encore à ces images d’attaques frontales suicidaires (…), à une affaire de « bouchers et d’incompétents », de généraux d’opérette et de « lions dirigés par des ânes » – en bref, à des hommes braves jetés au front et massacrés moins par le feu ennemi que par l’incompétence de leurs propres commandants en chef[3]. »

En remettant les choses en perspective, Rawling veut empêcher que la Grande Guerre ne devienne histoire. Plus encore, son livre est une véritablement bouffée d’air frais qui disperse le smog de la mauvaise interprétation de la réalité historique sur 1914-1918. Tout militaire qui lit les lignes de Rawling peut en partie s’y reconnaître. En effet, nos bataillons actuels ont encore leurs pelotons de mitrailleurs, de mortier et de fusiliers. On ne pratique peut-être plus les tirs d’enfilade et de suppression de la même manière qu’en 1918, mais ils existent toujours. Venons en maintenant aux faits.

Questionnement central et perspective théorique

Le lecteur qui s’attend à trouver dans ce livre des réponses sur les processus scientifiques et intellectuels qui amenèrent l’apparition de nouvelles armes au front sera vite déçu. En écrivant Survivre aux tranchées, Bill Rawling y est allé de manière encore plus simple et concrète. Il n’a pas voulu comprendre les tractations d’une « histoire par en haut » autour des débats sur l’implantation de l’avion, du char d’assaut ou des gaz toxiques. C’est « en bas » que travaille Rawling en se demandant comment, avec le matériel militaire immédiat que nous avons entre les mains, et devant ce que nous fait subir l’ennemi avec le sien, pourrait-on s’adapter et survivre immédiatement dans ces conditions? Telle est la problématique de base de Rawling qui, à l’instar des soldats, ne se pas juste contenté des rapports des décideurs pour l’implantation de nouvelles technologies.  Il a tenté de comprendre comment, de bouches à oreilles, entre nous, sommes-nous parvenus à imposer « en haut » ce que l’on a expérimenté « en bas ».

C’est dans cette optique générale que l’on peut découper la problématique de Rawling en trois parties qui suivent fidèlement le même raisonnement tout au long de l’ouvrage. Premièrement, il s’intéresse davantage aux tactiques qu’à la grande stratégie, dans la mesure où il cherche à comprendre la nature du lien entre les outils de guerre et ceux qui devaient les utiliser. Ensuite, Rawling indique clairement que le facteur décisif qui permit au corps canadien de remporter la victoire ne fut pas tant la technologie en soi, que les efforts déployés afin de s’y adapter pour survivre. Hormis de rares exceptions, la plupart des armes et équipements évoqués dans son livre existaient avant 1914, même sous des formes parfois rudimentaires. La troisième dimension de sa problématique est la conséquence logique des deux premières. Rawling explique de quelle manière les soldats se sont démenés afin d’intégrer à leurs gestes des outils qui leur permettraient de se sortir de l’immobilisme des tranchées et de reprendre une part plus active dans le contrôle physique de leur environnement immédiat. L’auteur soutient qu’ils y sont parvenus, ce qui nous donne une vision contrastante d’avec celle, plus classique et stéréotypée, d’une guerre de tranchées où rien ne bougeait pendant des mois, voire des années.

On pourrait dire que Rawling se range dans la catégorie des auteurs qui croient à la théorie du learning curve (« courbe d’apprentissage ») comme facteur d’explication de l’adaptation des soldats aux nouvelles réalités du champ de bataille. C’est la base sur laquelle repose une partie des explications des chercheurs britanniques qui veulent comprendre comment les chefs militaires et leurs soldats ont adapté leurs stratégies et tactiques afin de répondre aux nouvelles exigences du combat qui, en 1918, n’avaient plus rien à voir avec ce qu’on apprenait avant 1914. Le learning curve offre une vision linéaire de la guerre dont les erreurs fournissent des éléments d’apprentissage qui doivent permettre d’en arriver à une issue victorieuse. De plus, les défenseurs britanniques de cette explication soutiennent que le learning curve est une manière de réfuter les thèses de ceux qui jugent que l’Angleterre, dans ce cas-ci, ne s’est jamais remise de cette saignée perçue comme inutile. Un débat existe entre, d’un côté, Tim Travers et Paddy Griffith qui prônent la validité de la théorie du learning curve comme vecteur d’explication aux erreurs de commandement en 1914-1918[4]. À l’opposé, l’« école australienne » autour de Robin Prior et Trevor Wilson met en doute la solidité de ce principe[5]. Dans leur livre sur la Troisième bataille d’Ypres (juillet-novembre, 1917), Prior et Wilson rappellent l’inefficacité du bombardement anglais contre les positions allemandes. On a selon eux répété les mêmes erreurs qu’à l’été précédent sur la Somme. Qu’a-t-on appris depuis qui permet de justifier que les troupes britanniques (anglaises, australiennes et canadiennes) perdirent plus de 250,000 des leurs pour une avancée de quelques kilomètres? Le débat peut être polémique et l’ouvrage de Rawling s’inscrit donc dans l’ensemble de ces discussions.

Structures de l’ouvrage : méthode et sources

Survivre aux tranchées est divisé en huit chapitres qui couvrent l’ensemble des activités du corps d’armée canadien, du printemps de 1915 à l’automne de 1918. Rawling apporte certes des réponses à sa problématique à travers les différentes grandes batailles du corps canadien qui y sont relatées de manière chronologique. Par contre, l’auteur présente également un portrait des activités des Canadiens lors de périodes plus calmes sur le front, notamment pendant l’hiver. Les périodes d’entraînement derrière le front sont des moments propices pour intégrer les leçons passées et pour travailler sur de nouvelles tactiques. C’est un trait du livre de Rawling qui en fait ressortir son originalité, car nous ne connaissons pas toujours bien la nature des activités entre les batailles à grande échelle, familiers que nous sommes à penser que ces dernières constituent la règle plutôt que l’exception de cette guerre. L’auteur n’a cependant pas le choix de relater les engagements d’envergure puisque c’est à ces différents moments (Ypres, la Somme, Vimy, etc.) que, d’abord, les Canadiens perdent du monde et qu’ensuite sont mis à l’épreuve les nouveaux acquis tactiques et technologiques.

Ceci est le premier trait qui caractérise la méthodologie empruntée par Rawling dans chacun de ses chapitres : parler des événements, mieux expliquer ce qui s’est réellement passé. Une fois que le lecteur est familier avec le contenu factuel, Rawling va lui expliquer les armes et le matériel divers dont disposaient les soldats canadiens au moment des faits. Il analyse ensuite comment ceux-ci se comportèrent sur le terrain, comment ils ont fait face à l’imprévu constant qui se manifeste dans un environnement aussi hostile. L’auteur a ce constant souci de rappeler au lecteur que la technologie mise à la disposition des Canadiens les a forcés à agir de telle ou telle manière pour survivre, et il explique pourquoi. C’est donc ce lien de cause à effet, intégré à la théorie générale de la courbe d’apprentissage déjà évoquée, qui définit le second aspect de la méthodologie de l’auteur.

Le troisième élément que nous suggérons afin d’éclairer le lecteur sur la méthode d’analyse de Rawling consiste en l’usage de son corpus de sources. Provenant pour la plupart d’entre elles des Archives nationales à Ottawa, elles fournissent une variété de réponses dont l’origine de leurs auteurs peut parfois étonner. C’est aux pelotons, aux compagnies et aux bataillons que Rawling consacre son attention. Par les témoignages des colonels, des lieutenants et des soldats, l’auteur démontre de façon convaincante comment chacun d’entre eux avait le souci de raffiner du mieux que possible l’utilisation du matériel qu’il avait en main. Le but était de s’assurer que chaque formation, même les plus petites comme le peloton (30-50 hommes) ou la section (10-15 hommes), puisse devenir en soi une formation combattante entièrement autonome et capable de déployer une certaine puissance de feu lorsque les armes lourdes auxiliaires (ex : l’artillerie) ne pouvaient intervenir.

Le peloton de 1915 n’a à peu près rien en commun avec son équivalent de 1918. À cette dernière époque, chaque fantassin au niveau de cette organisation avait une tâche particulière à accomplir, et ce, avec une arme spécifique. Ce qui est le plus intéressant par-dessus tout dans cette optique, c’est la comparaison que fait Rawling entre, par exemple, les manières de combattre d’un bataillon à l’autre. Quelques schémas accompagnent le texte, comme celui du déploiement du 28e bataillon lors de l’assaut de la crête de Vimy (p. 147). Cette unité pouvait avoir un ordre de bataille différent du 22e bataillon (canadien-français) qui était appelé à jouer un rôle différent, dans ce cas-ci en tant qu’unité de réserve. Cette confrontation des sources que fait Rawling nous amène à déduire qu’il n’y a pas de philosophie uniforme de la guerre dans le corps canadien.

L’auteur se garde de porter des généralisations par la présentation de ces schémas. Le problème avec les communications, la nature du terrain, de la résistance ennemie, des effectifs et du matériel disponibles, tout porte à croire, d’après Rawling, que les tactiques n’étaient pas les mêmes d’un bataillon à l’autre. Sa lecture du corpus de sources l’incite à penser que le but premier des militaires était certes de survivre, mais aussi de concevoir la guerre dans une optique où le taux de pertes serait proportionnel à la valeur des objectifs conquis.

Le lecteur pourrait reprocher à Rawling l’emploi d’une trop grande variété de sources. Aussi intéressantes qu’elles soient, notamment par les fréquentes citations de simples soldats sur leurs armes, on pourrait avoir de la difficulté à dégager une vue d’ensemble de l’évolution de la technologie disponible et de l’adaptation des hommes à celle-ci. C’est justement là toute la réalité des Canadiens combattants. Contrairement à certains historiens qui tentent de fournir une interprétation collective de l’expérience de guerre, Rawling insiste pour dire que la guerre fut loin d’être la même pour tout le monde. Ce que ses sources dévoilent c’est que la dotation en fusils, en fusils à grenade, en fusils-mitrailleurs et en grenades semble être équivalente d’un peloton à l’autre. Cependant, c’est encore l’utilisation qu’on en fait qui revêt toute son importance. Cela ramène sur la table le postulat de Rawling selon lequel sa méthodologie d’approche de l’objet historique implique que la guerre n’est pas la même pour tous. On comprend mieux dans cet ordre d’idées l’importance de la « courbe d’apprentissage », dont le premier chapitre intitulé « L’apprentissage » introduit le lecteur au long parcours « pédago-militaire » qui attend les soldats canadiens.

On en sent pleinement les effets lorsque Rawling aborde à certaines reprises la polémique autour de l’imposition aux troupes de la carabine Ross. En citant le soldat T. W. Law (p. 82), qui se plaint au sujet de cette arme, Rawling expose un intéressant témoignage de ce que l’on pourrait appeler de l’histoire « culturo-militaire » : « Tu m’interroges sur la carabine Ross. Eh bien, ma chérie, c’est terrible à dire mais nous sommes ici à faire de notre mieux et ils ne nous fournissent pas la carabine qui nous serait la plus utile. J’ai vu, ma chérie, en plein combat, les gars replacer la culasse à coups de pied avant de tirer de nouveau, et être obligés de faire le même geste à cinq reprises. On parle de nous donner des Enfield et le plus tôt sera le mieux; nous aurons alors une chance de sauver nos vies car après dix coups la Ross ne peut servir que de massue. Espérons que la population canadienne prendra conscience de cela. » En prendre conscience? On peut en douter, car la lettre de Law fut interceptée par la censure militaire. Néanmoins, on a ici une combinaison innovatrice illustrant la possibilité de faire de l’histoire culturelle à partir d’une histoire bataille plus classique. Ce dernier trait est aussi partie intégrante de la méthodologie de Rawling.

Présentation visuelle de l’ouvrage

Dans un autre ordre d’idées, l’auteur des présentes lignes pense que l’ouvrage aurait gagné en clarté s’il avait contenu davantage de photos et de cartes des opérations. Un lecteur bien au fait de la guerre de 1914-1918 peut à la limite s’en passer. Or, pour celui qui est moins familier avec cette géographie, il aurait été pertinent d’inclure une série de cartes des grandes opérations du corps canadien.  Une meilleure connaissance de la géographie aurait permis de mieux saisir la thèse de Rawling voulant que la guerre ne fut pas exactement identique pour tout le monde, et qu’à chaque défi militaire correspond chez les Canadiens des réponses technologiques et tactiques fondées sur l’expérience passée et sur l’adaptation du moment. L’autre carence au niveau de l’aspect visuel de l’ouvrage est le manque de photos. À quoi ressemble par exemple une carabine Lee-Enfield équipée d’un lance-grenade? De quoi avait l’air la grenade Mills no 5? Un complément en images n’aurait certes pas nui à la compréhension de ce livre hautement évocateur de la réalité matérielle des soldats canadiens. Les quelques photos présentes sont par contre pertinentes et illustrent adéquatement le propos du moment.

Notons aussi certains éléments reliés à l’édition de l’ouvrage. Le lecteur y trouvera aux pages 275 à 286 une description détaillée du corpus de sources utilisées. Rawling y relate la portée des types de sources pertinentes à consulter pour tout chercheur, amateur ou professionnel, désireux d’entreprendre des recherches sur le corps d’armée canadien en 1914-1918. Plus encore, Rawling y va parfois de comparaisons historiographiques afin de voir comment le problème qui l’a intéressé a été abordé dans d’autres pays. Cependant, la partie relative aux annexes dans la version française est somme tout assez pauvre, si on l’a compare avec la seconde version anglaise de l’ouvrage publiée en 1997. En excluant l’analyse des sources déjà évoquée, la présente version française ne contient qu’une annexe de sept pages qui fait état des pertes et effectifs mensuels du corps canadien. Contrairement à la version anglaise de 1997, la française ne contient aucun tableau illustrant l’ordre de bataille de ce corps d’armée, ce qui aurait sans doute été utile au lecteur peu familier avec le sujet.

Bref, Survivre aux tranchées est un ouvrage qui vaut absolument le détour. Cette version française de ce classique de Rawling constitue un outil de travail capital pour les chercheurs, les étudiants et les néophytes qui désirent comprendre comment la guerre de 1914-1918 s’est passée pour les soldats canadiens-anglais et canadiens-français. Son écriture cohérente et colorée est le miroir d’une recherche minutieuse en archives, de fréquentes remises en contexte dès plus appropriées et, enfin, d’un souci constant de présenter les soldats du Canada sous un autre jour. Rawling s’écarte du paradigme de la « victimisation » des « soldats-citoyens ». Il les présente plutôt comme des hommes devenus de véritables professionnels du combat. Des hommes qui apprirent à se servir de la technologie et des tactiques mises à leur disposition afin de reprendre le contrôle de leur environnement. Canadiens anglais et Canadiens français, tous voulaient survivre.

RAWLING, Bill. Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918), Outremont (Qc), Athéna Éditions, 2004 (1992, 1ère éd.). 304 p.


[1] Bill Rawling est historien à la Direction Histoire et Patrimoine au ministère de la Défense nationale à Ottawa. Il a également publié chez Athéna La mort pour ennemi. La médecine militaire canadienne.

[2] Jean-Baptiste Duroselle, La Grande Guerre des Français : l’incompréhensible, Paris, Perrin, 1994. 515 p.

[3] Bill Rawling, Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918), Outremont (Qc), Athéna Éditions, 2004 (1992, 1ère éd.), p. 7.

[4] Timothy Travers, The Killing Ground. The British Army, the Western Front and the Emergence of Modern Warfare, London, Allen & Unwin, 1987.309 p. et How the War was Won. Command and Technology in the British Army on the Western Front 1917-1918, London, Routledge, 1992. 232 p. ; Paddy Griffith, Battle Tactics on the Western Front. The British Army’s Art of Attack, 1916-1918, New Haven, Yale University Press, 1994. 286 p.

[5] Robin Prior et Trevor Wilson, Passchendaele : the Untold Story, New Haven, Yale University Press, 1996. 237 p.

Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919)

Sur une belle lancée…

Une fois de plus, la maison d’éditions montréalaise Athéna nous présente une version française d’un autre classique de l’histoire militaire canadienne, à savoir l’ouvrage du professeur Desmond Morton intitulé Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919). Le lecteur qui avait déjà exploré la version originale anglaise intitulée When Your Number’s Up. The Canadian Soldier in the First World War (Random House, 1993), pourra à nouveau savourer la plume riche, mais combien caractéristique de ce grand historien canadien qu’est M. Morton.

Magnifiquement traduit par M. Pierre R. Desrosiers dans le plus pur style « historien socio-militaire », on découvre en 344 pages un autre chapitre des lettres d’or d’une histoire militaire canadienne désormais accessible au lectorat du Canada français. Autant l’« étudiant » Bill Rawling avait frappé avec son Survivre aux tranchées. L’armée canadienne et la technologie (1914-1918) (Athéna, 2004), autant son professeur réplique avec cet ouvrage qui confirme que l’histoire militaire canadienne n’est plus uniquement « militaire », mais qu’elle est aussi sociale, voire « socio-militaire » comme l’expression semble le suggérer depuis une vingtaine d’années[1].

Au plan historiographique, Billet pour le front s’inscrit dans une lignée d’ouvrages consacrés aux aspects socio-culturels des militaires qui ont fait la Grande Guerre. On pense entre autres aux livres The Killing Ground. The British Army, The Western Front & the Emergence of Modern War 1900-1918 (Allen & Unwin, 1987) écrit par Tim Travers, ou encore Kitchener’s Army : the Raising of the New Armies, 1914-1916 (Manchester University Press, 1988) de Peter Simkins. Les problématiques soulevées par tous ces auteurs sont similaires en ce sens où on cherche à répondre à des questions qui touchent également à l’histoire plus large des mentalités, ici dans un contexte de guerre.

En clair, un ouvrage comme Billet pour le front se positionne au carrefour de l’histoire culturelle, en vogue depuis un quart de siècle, et de l’histoire militaire plus conventionnelle. L’une ne va pas sans l’autre, pensons-nous, si l’on veut rendre un portrait juste et aussi fidèle que possible des événements de 1914-1918, dont les mémoires vives ont forcément disparu sous l’effritement des années. Ce qu’a compris M. Morton, et ce pas uniquement dans Billet pour le front, mais dans l’ensemble de son œuvre, c’est que rapporter les faits ne suffit plus, encore faut-il comprendre qu’est-ce qui s’est réellement passé?

Question simple en apparence, mais ô combien dangereuse que le lectorat francophone du Canada commence à découvrir depuis quelque temps à peine, dans le cadre de la reconquête de son passé militaire. M. Morton n’a jamais sous-estimé un tel questionnement, la preuve étant qu’il a pris soin de décortiquer en onze chapitres les moindres aspects de l’aventure au quotidien du soldat canadien de 1914-1918, de son enrôlement jusqu’au front en concluant par différentes avenues possibles pour le combattant : le retour au pays, le camp de prisonniers ou le cimetière.

Comme le souligne l’auteur (p. 309), ce n’est pas nécessairement une histoire, mais une « biographie » de ces hommes qui firent la guerre sous les couleurs du Canada. C’est en quelque sorte la narration objective du récit de cet arrière-grand-père qui aurait « oublié » de nous raconter non pas la fois où il a effectué un raid dans une tranchée ennemie et tué « son » Allemand, mais celle où il a par malheur contracté une maladie vénérienne au court d’une trop brève permission à Londres. Son histoire renferme de bons et de mauvais moments, car oui les périodes agréables à la guerre ont existé entre deux bombardements. Hélas, grand-père « perd parfois la mémoire » et M. Morton s’est appliqué à combler des lacunes, en toute impartialité, à montrer la guerre de 1914-1918 comme elle est.

Pour ce faire, l’auteur a effectué de minutieuses recherches dont la bibliographie (p. 315-332) comprend plus de 500 titres, sans compter les nombreuses sources primaires fruits de ses fouilles dans les archives canadiennes, britanniques et personnelles. Sur ce dernier point, M. Morton a en effet eu une série d’entrevues orales à une certaine époque avec des vétérans, de même qu’il cite fréquemment des lettres privées, issues sans doute d’une prolifique correspondance avec les acteurs de l’époque. Par ailleurs, la plupart des chapitres de cet ouvrage comprennent en introduction un petit bilan historiographique qui permet au lecteur de s’initier, ou de mettre en perspective le sujet traité avec l’ensemble de l’état de la recherche. En somme, au plan méthodologique, tous ceux qui sont familiers à la lecture de l’œuvre de M. Morton auront compris que bon nombre de chapitres sont les résultantes non pas d’une unique recherche, mais celles de longues années passées à disséquer les moindres détails la participation du Canada à la Grande Guerre.

Dans cette optique, il n’est pas non plus étonnant de voir plusieurs problématiques inscrites à l’agenda de l’auteur, dont la meilleure façon de s’en donner une idée est de le laisser parler (p. 10) :

« Entre 1914 et 1919, les Canadiens contribuèrent à créer, presque à leur insu, une des meilleures petites armées du monde. Par son habileté et son courage, elle contribua à raccourcir d’un an une terrible guerre. Je m’intéresse ici aux gens qui la composaient. Pourquoi s’enrôlèrent-ils? Qu’est-ce qui les transforma de civils à soldats? Qui choisit-on pour en faire leurs officiers? Devenus soldats, que leur arriva-t-il sur le champ de bataille? Finalement, comment parvinrent-ils à vaincre une armée apparemment invulnérable? Que leur arriva-t-il lorsque blessés, faits prisonniers ou tués? Qu’est-ce qui les aide à supporter leur terrible et révoltante épreuve? Et qu’advint-il aux survivants qui, la guerre terminée, revinrent au pays? »

Une série d’hypothèses viennent étayer les problématiques ici évoquées. L’idée d’ensemble pour M. Morton, est que les hommes qui ont fait du Corps Expéditionnaire Canadien ce qu’il a été, à savoir une petite, mais redoutable machine de guerre, ont été les artisans de leur propre œuvre. À l’instar de l’ouvrage de son étudiant M. Rawling précédemment cité, M. Morton soutient cette thèse voulant que l’expérience « normale » du soldat du Canada en fut une d’un long apprentissage, dont bien peu d’entre eux, faut-il le reconnaître, se sont rendus jusqu’au bout de ce processus.

Cela commence par l’annonce de la guerre (chapitre 1). L’auteur analyse le terrible chaos de la mobilisation initiale, chaos qui semble perdurer avec plus ou moins de vigueur au moins jusqu’en 1916, et dont les nombreux témoignages sur la conduite de Sir Sam Hughes et la piètre qualité de l’entraînement au camp de Valcartier ont sans doute fait regretter à plusieurs jeunes hommes d’avoir signé. Au moment où le Canada se dote progressivement d’une armée, les premiers éléments, les « Old Originals » quittent la pénible vie du camp militaire de Valcartier pour un second enfer, à savoir celui de la plaine de Salisbury en Angleterre, et ce, après une pénible traversée de l’Atlantique. Ce second chapitre se termine par les dernières phases de l’entraînement en Angleterre et par la traversée en France au printemps de 1915. C’est à ce moment que les « Old Originals » vont expérimenter, et c’est bien connu, leur premier baptême de feu sous les gaz devant Ypres. L’auteur analyse, non sans amertume, l’engagement dont sa critique sévère envers la conduite des généraux (p. 64) n’a d’égale que sa critique de la réception de cette bataille au Canada de l’époque.

Mis à part les brillantes descriptions et analyses des premiers chapitres de M. Morton, ce qui soulève en particulier la force de la méthodologie employée réside dans son habileté à incorporer des fragments de témoignages, et surtout de parvenir à dégager une vue d’ensemble d’une réalité donnée. Les meilleurs exemples abondant dans cette direction sont les chapitres 3 et 4 qui traitent respectivement des raisons de s’enrôler et de l’entraînement des futurs combattants. Ces deux chapitres, de même que d’autres, nous offrent tout un catalogue d’histoires personnelles. Les espoirs et les nombreuses désillusions amènent les soldats à remplir avec résignation leurs obligations, à commettre certaines bêtises ou tout simplement à voir hypothéquer la confiance en des chefs pas toujours compétents et dignes de leurs fonctions (chapitre 5). Cependant, dans le but constant de l’auteur de rendre justice à tous, le lecteur peut finalement comprendre qu’à la guerre il y a de bons et de mauvais officiers, comme il y a de bons et de mauvais soldats.

Il n’empêche que prêts ou non, ces hommes devront se rendre au front et combattre (chapitre 6 et 7). Dans les tranchées, M. Morton reprend d’une certaine manière les analyses de M. Rawling (Athéna, 2004) sur l’usage fait par les soldats de la technologie disponible, mais en rajoutant des aspects inhérents à la vie au front, comme les périodes de détente en première ligne, ou encore celles passées dans l’arrière immédiat du front en compagnie des civils, ce que les Français appellent la « zone des étapes ». Que ce soit au repos ou à l’assaut, l’auteur prend soin d’analyser chacun de ces témoignages individuels qui font que chaque soldat, bien qu’inscrit dans une expérience collective (comme Ernst Junger aimait à le rappeler), a néanmoins fait sa guerre.

Les chapitres suivants, 8 et 9, relatent respectivement deux perspectives redoutées des soldats : celle, d’une part, de recevoir une terrible blessure, et d’autre part, celle d’être prisonnier. Le lecteur en apprendra sur la nature des blessures, leur gravité, les tristes perspectives d’amputations ou celles, aussi pires, d’être invalide ou atteint psychologiquement le restant de ses jours. Par ailleurs, M. Morton analyse et vante l’efficacité du fonctionnement du service de santé canadien au front, de même que la question déjà connue, mais mise en perspective canadienne, de l’évacuation des blessés. Sans doute l’aspect qui étonnera le lecteur est celui des maladies vénériennes qui affecta des milliers de soldats, sans oublier tout le tabou entourant la question, et dont l’auteur analyse avec justesse en soulignant les aspects de l’hygiène et de la prévention de ces infections. Par ailleurs, le chapitre 9 sur les prisonniers de guerre interroge le lecteur sur la nature des conditions de détention des Canadiens. M. Morton nous présente des cas de détention allant d’un extrême à l’autre, c’est-à-dire de prisonniers canadiens menant une vie monotone dans les camps, jusqu’à ceux qui furent torturés en tentant de s’évader ou en étant forcés de travailler pour l’industrie de guerre allemande dans des conditions exécrables.

Les deux derniers chapitres (10 et 11), mais non le moindre, abordent les questions du moral, de la discipline et du trop souvent difficile retour aux foyers pour ces hommes qui eurent la « chance » de survivre au carnage. Des questions aussi banales que pertinentes y sont abordées, par exemple : comment s’organise la gestion des dépouilles des soldats qui viennent d’être tuées? Que deviennent les ménages canadiens lorsque les soldats sont absents pendant des mois, voire des années? Toutes les traces de la vie quotidienne au temps où les soldats étaient des civils finissent tôt ou tard par les rattraper au front, ne serait-ce que par l’importance du courrier reçu et que M. Morton prend la peine d’en extirper les aléas. C’est dans cette optique que les lettres singulières des combattants prennent toute leur importance selon l’auteur, car il est possible de dégager des visions d’ensemble des rapports qu’ont les hommes avec, entre autres, les civils franco-belges, la célébration de Noël, la foi, la gestion de la peur, etc. Enfin, le dernier chapitre traite de la fin de l’aventure guerrière et du début d’une nouvelle, à savoir le retour à la vie civile. Autant il a fallu reconvertir l’économie aux besoins de la guerre, autant il faut faire le processus inverse dans la paix. Dans ce contexte, les soldats démobilisés ont à relever des défis et l’auteur analyse jusqu’à quel point la situation est complexe, en particulier pour la quête d’un emploi et celle d’une pension.

Dans un autre ordre d’idées, il est à noter que l’ouvrage est enrichi d’une variété de cartes militaires qui ne sont pas, contrairement à ce que l’on peut observer dans bien des ouvrages militaires, surchargées de détails qui peuvent décourager le lecteur dans sa compréhension de l’évolution des combats et des fronts.  Divers croquis limpides et soignés sur l’organisation des tranchées, des bataillons et du corps d’armée s’intègrent intelligemment au fil des chapitres. Ce qui est étonnant dans cet ouvrage est la qualité des photos qu’on y trouve, dont certaines proviennent de collections privées et d’autres plus connues à partir des fonds d’archives publics. Il est à noter la dureté de certaines images, notamment celles qui exposent les plaies ouvertes des combattants.

En somme, il est impossible de lire Billet pour le front et ne pas l’adopter comme outil fondamental d’une recherche en histoire militaire canadienne. Cet ouvrage constitue une autre contribution tardive, certes, mais combien essentielle pour le lectorat francophone du Canada qui souhaite remettre en perspective sa vision de son passé militaire.

MORTON, Desmond. Billet pour le front. Histoire sociale des volontaires canadiens (1914-1919), Outremont (Qc), Athéna Éditions, 2005 (1993, 1ère éd.). 344 p.


[1] Jean-Pierre Gagnon, Le 22e bataillon (canadien-français), 1914-1919 : étude socio-militaire, Ottawa & Québec, Les Presses de l’Université Laval (en collaboration avec le Ministère de la Défense Nationale et le Centre d’Éditions du Gouvernement du Canada), 1986. 459 p.