Catégorie : Le monde militaire

Résumé de l’histoire militaire du Canada de 1867 à 1914

Quand on parle de l’« histoire militaire du Canada », on fait référence à l’étude des conflits qui se sont déroulés au Canada ou à l’extérieur du pays par l’envoi de troupes, et ce, depuis que notre nation existe. Sans remonter jusqu’à la nuit des temps, on peut dans un premier temps tracer un portrait des premières décennies de cette histoire, de la création du pays en 1867 jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Par le fait même, il sera question de la contribution globale des militaires francophones lors des conflits passés, un champ de recherche qui nous intéresse également.

1866-1870 : La Confédération canadienne

Dans le but de se défendre mutuellement contre la menace potentielle posée par les États-Unis au lendemain de la Guerre de Sécession de 1865, la province du Canada, divisée entre l’Ontario et le Québec, ainsi que le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, s’unissent pour former le nouveau Dominion du Canada. La création d’un nouveau pays, le Canada, allait assurément avoir un impact sur la mise en place d’une force militaire canadienne. Par le fait même, l’armée britannique présente au Canada pour notre défense allait être amenée à se retirer.

Le territoire canadien à la signature du pacte confédératif de juillet 1867.

Le régime de la Confédération canadienne est mis en place le 1er juillet 1867. Le temps d’assurer une transition relative, on assiste au départ progressif de l’armée britannique, qui quitte définitivement le pays en 1871. Le Dominion du Canada doit désormais assumer seul sa défense. Dans les faits, en cas de crise militaire majeure, l’Angleterre s’était engagée à fournir une aide militaire au Canada, tout comme elle continuait d’assurer la défense des côtes maritimes de notre pays. En dépit de la création du Canada moderne en 1867, notre pays restait un Dominion, c’est-à-dire une colonie de l’Empire britannique. Cela veut dire que notre pays était souverain sur le plan de la politique intérieure, mais au niveau de la politique étrangère, la Grande-Bretagne prenait les décisions pour le Canada sur la scène internationale.

En matière de défense, la Loi de la Milice votée en 1868 garantissait la maîtrise politique du Canada sur les forces canadiennes, qui n’en demeuraient pas moins dirigées par un officier général britannique. Bref, on retient que la fondation du Canada amène la création d’un ministère de la Milice qui doit mettre en place les ressources nécessaires à la défense de notre pays. Cela passe par la création d’une force armée professionnelle.

Quelques membres de la Milice canadienne vers 1880.

1871-1883 : Le Canada assume sa défense et lève une armée permanente

Le Canada prit alors la relève dans les installations militaires autrefois occupées par des garnisons britanniques. Par exemple, le fort de Kingston et la citadelle de Québec furent occupés par nos troupes, soit par deux unités d’artillerie permanentes qui y tiendraient garnison. Connues sous le nom de Force permanente, ces unités furent les premières forces régulières à temps plein levées par le Canada sous le régime de la Confédération.

Le contexte politique était aussi différent pour le Canada, notamment parce que les relations avec les États-Unis s’étaient améliorées après 1871 et, sauf à l’occasion de rares périodes de tension, une préparation sérieuse en vue d’une invasion américaine n’était plus nécessaire. En 1876, Ottawa ouvrit le Royal Military College of Canada à Kingston pour contribuer à la professionnalisation du corps des officiers. Sept ans plus tard, en 1883, le gouvernement leva des unités d’infanterie et de cavalerie permanentes, surtout pour entraîner la Milice à temps partiel et servir de force de sécurité intérieure.

L’idée de mettre en place ce genre d’institution d’enseignement était aussi de créer un bassin d’instructeurs capables d’entraîner la milice, c’est-à-dire l’ensemble des réservistes qui s’entraînaient quelques semaines pendant l’année, à l’été surtout, et qui étaient beaucoup plus nombreux que les soldats de métier. Après tout, et en particulier dans la mentalité de l’époque et à cause de problèmes budgétaires, c’était la milice qui était appelée à fournir le principal effort dans la défense du Canada. Pour vous donner une idée du type de forces militaires que nous avions en cette fin de XIXe siècle, nous disposions alors d’une milice dite « active ».

En théorie, tous les hommes valides de 18 à 60 ans étaient susceptibles d’être appelés sous les drapeaux. Dans les faits, seuls les volontaires allaient porter l’uniforme et aucune conscription n’a été formellement imposée à cette époque. Dans un même ordre d’idées, la force de notre armée sur papier en 1869 s’élève à un peu plus de 30,000 hommes sous les drapeaux, la majorité étant des réservistes. Mis à part quelques affrontements, cette milice active passa le plus clair de son temps à s’entraîner avec les moyens du bord, surtout en période estivale. Elle pouvait être mobilisée de temps à autre en cas de troubles à l’ordre public lors de grèves, de manifestations, etc.

Le Collège Militaire Royal de Kingston fondé en 1876.

1873-1885 : L’expansion vers l’Ouest canadien

Dans les années 1870, le Canada prenait de plus en plus d’expansion vers l’ouest, dans les territoires aujourd’hui constitués par le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Dans ce contexte d’expansion rapide, le maintien de l’ordre public était tout un défi pour un jeune pays qui cherchait à asseoir son autorité. En 1873, on avait créé la Police montée du Nord-Ouest à cette fin, force qui est aujourd’hui connue sous le nom de la Gendarmerie Royale du Canada.

Par contre, nombreuses étaient les tensions dans l’ouest du Canada. La première mise à l’épreuve de cette nouvelle force armée permanente est survenue lors des expéditions engagées contre les rebelles métis dirigés par Louis Riel à partir de 1870. Ceux-ci réclamaient des droits particuliers et un gouvernement autonome pour les francophones habitant l’ouest du Canada. À cet égard, Ottawa avait refusé aux Métis, qui étaient surtout francophones, des droits fonciers et politiques. Sous la conduite de Louis Riel, les Métis et certains de leurs alliés autochtones prirent les armes.

Descendants à la fois d’Amérindiens et de Canadiens français, les Métis étaient des colons installés dans les territoires que sont aujourd’hui le Manitoba et la Saskatchewan. Une première rébellion était survenue en 1870 et fut réprimée par un mélange de forces britanniques et canadiennes au Manitoba, à un endroit appelé la Rivière Rouge. Plus tard, en 1885, les tensions entre les Métis de Riel et le gouvernement fédéral n’étaient pas plus apaisées et une expédition militaire fut à nouveau organisée contre eux. C’est ce qu’on a appelé la Rébellion du Nord-Ouest de 1885. Celle-ci visait à établir un État indépendant contrôlé par les Métis, dans une région qui forme aujourd’hui la Saskatchewan.

Les Métis ont affronté à plus d’une reprise la police montée canadienne et la milice envoyée par le gouvernement fédéral. Il s’agissait probablement de la plus grande bataille livrée sur le sol canadien depuis la guerre de 1812 contre les États-Unis, et probablement le dernier affrontement livré sur notre territoire depuis.

La bataille de Fish Creek (Saskatchewan, 1885).

1875-1899 : Le Canada et l’impérialisme britannique

Une autre période intéressante de l’histoire militaire canadienne est celle du dernier quart du XIXe siècle. Ce qu’on appelait alors l’« impérialisme » était une forme d’expansion territoriale, économique et culturelle pratiquée à l’échelle mondiale par les grandes puissances. Au cours du dernier quart du XIXe siècle, la Grande-Bretagne et d’autres pays colonisèrent des territoires en Afrique, en Asie et ailleurs pour des raisons militaires et économiques.

Au Canada, le soutien à l’« idée impériale » et à la nécessité de protéger l’Empire était surtout sensible chez les Canadiens d’origine britannique, qui formaient la majorité de la population. Tout en se disant attachés à l’Empire, les gouvernements canadiens successifs cherchèrent à éviter tout engagement militaire à l’appui de la défense impériale. Pourquoi? Parce que ce type d’engagement aurait pu mettre en péril l’unité nationale, car l’opinion publique au Canada français croyait que la participation aux affaires impériales empêchait le Canada d’obtenir une plus grande autonomie face à l’Angleterre.

En rouge, l’Empire britannique en 1897.

1899-1902 : La Guerre des Boers

Dans ce contexte, le premier véritable test pour les forces canadiennes (et pour l’unité nationale!) est survenu lors de la guerre des Boers de 1899 à 1902 en Afrique du Sud. Ce conflit représentait la première véritable intervention de soldats canadiens sur un théâtre d’opérations extérieur.

En résumé, en octobre 1899, l’Empire britannique et les deux petites républiques boers d’Afrique du Sud, le Transvaal et l’État libre d’Orange, entrent en guerre. Les Boers étaient les descendants des premiers colons hollandais établis en Afrique du Sud. Par conséquent, les Britanniques ont fait appel à leurs colonies pour apporter une aide militaire supplémentaire dans le but d’écraser la rébellion en Afrique du Sud.

Carte du théâtre d’opérations sud-africain.

 

Le gouvernement canadien répondit favorablement et envoya un contingent militaire, malgré une opposition de la part des Canadiens français qui s’opposaient à cette guerre. Le succès militaire canadien le plus connu, et la plus importante victoire de l’Empire britannique dans cette guerre à notre avis, eut lieu en février 1900 à Paardeberg, où plus de 4,000 Boers capitulèrent à la suite d’un assaut mené par des Canadiens.

Site de la bataille de Paardeberg, février 1900.

Environ 7,400 Canadiens et du personnel infirmier ont servi en Afrique du Sud entre 1900 et 1902. Un peu plus de 200 soldats canadiens ont trouvé la mort, dans une guerre qui avait divisé la population, car le Québec francophone était contre la participation. Tout comme lors des rébellions dans le Nord-ouest canadien en 1885, on note aussi la participation de quelques Canadiens français à la guerre des Boers, mais il s’agit davantage de cas isolés de soldats intégrés à des unités anglophones, car aucune unité entièrement francophone ne fut formée pour ce conflit. Les succès sur les champs de bataille ont augmenté la confiance des Canadiens et ont fait progresser le nationalisme canadien, mais la guerre accentua aussi les disputes linguistiques et culturelles au pays.

1903-1914 : Le lendemain des Boers ou le besoin de « canadianiser » l’armée

Au lendemain de la guerre sud-africaine, le gouvernement canadien entreprit vers 1903 de « canadianiser » la Milice, notamment en remplaçant par un Canadien l’officier général britannique qui commandait notre armée. L’armée devint plus autonome avec l’ajout d’unités médicales, de transmission, d’ordonnance, d’approvisionnement et de génie.

Le Canada standardisa officiellement, à la britannique, son entraînement militaire et la plus grande partie de son équipement. Les armes demeurent peu nombreuses et souvent désuètes. De plus, les tensions politiques qui augmentaient en Europe ont fait en sorte que le gouvernement canadien a accru ses dépenses militaires. L’entraînement de la Milice s’accélère et les effectifs autorisés de la Force permanente sont portés sur papier à 3000 hommes, plus une réserve de 70,000 hommes. Le Canada améliore également ses défenses côtières et, après bien des débats, créer en 1910 la Marine royale du Canada constituée de deux croiseurs d’un modèle ancien.

Le HMCS Rainbow en 1910.

À cette époque, il n’existe aucune unité francophone quelconque. Les rares Canadiens français à servir dans l’armée se trouvent dispersés dans les unités anglophones. L’armée canadienne est à l’époque très britannique dans sa mentalité et son fonctionnement. L’anglais est la langue de travail et les promotions sont généralement accordées aux militaires anglophones.

D’ailleurs, très peu d’officiers francophones sortent diplômés de Kingston entre la fondation de ce collège jusqu’au début de la Première Guerre mondiale en 1914. Ce sujet ferait l’objet de prochains articles.

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De Courcelette à Kandahar: les Québécois au combat

Conférence prononcée à Saint-Georges (septembre 2007)

Bonsoir Mesdames et Messieurs,

Avant de commencer, j’aimerais vous dire à quel point je me sens comblé d’être ici parmi vous ce soir, et ce, pour deux raisons. D’abord, il m’est offert l’opportunité de parler avec vous d’un sujet qui me passionne, soit l’histoire militaire. Deuxièmement, je le fais parmi mes compatriotes, dans ce pays beauceron que j’ai abandonné pendant dix ans, mais pour lequel je suis revenu m’établir. Alors pour moi l’honneur est double, et je l’apprécie d’autant plus que je suis content de voir que vous avez pris la peine de vous déplacer pour m’entendre.

Cela dit, la conférence de ce soir porte sur un sujet qui m’est familier. En effet, malgré mon jeune âge (bientôt 30 ans!), cela fait une quinzaine d’années que je lis et que j’écris sur l’histoire militaire en général, mais pour laquelle je voue un intérêt particulier à tout ce qui a trait à ce qu’ont accompli nos militaires canadiens sur les champs de bataille de par le monde.

Par ailleurs, je suis historien de formation et je complète ma thèse de doctorat sur un sujet qui est, bien entendu, en lien avec le thème de ce soir. J’ai également eu l’opportunité d’enseigner l’histoire militaire et celle des relations internationales dans diverses universités au Québec.

Ce qui m’a amené à m’intéresser à ce sujet relève d’un événement en soi banal, peut-être. Je viens d’une famille, soit celle des Pépin vivant à Saint-Martin, où il y eut bon nombre d’hommes qui ont combattu au cours des deux guerres mondiales. Par exemple, mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin a servi dans trois armées nationales différentes. Il a d’abord combattu dans l’armée américaine en 1918, dans l’armée française en Afrique dans les années 1920 (alors qu’il servait dans un corps nommé la Légion étrangère), puis il a entraîné dans les années 1940, à titre de sergent-major, les militaires québécois qui eurent à faire la guerre en Europe. Je pense aussi à son frère, soit mon grand-père Raoul Pépin, qui a fait toute la campagne de l’Europe en 1944-1945, soit du débarquement en Normandie jusqu’à la fin de la guerre en Allemagne.

J’ai donc grandi dans cet univers où ma grand-mère me racontait les exploits de son mari et de son beau-frère, et le goût m’est venu assez jeune de lire davantage sur le sujet, ne serait-ce que pour donner un sens à ce que ces hommes ont fait.

L’objet de l’histoire militaire

Et c’est en lisant sur le sujet que je me suis aperçu, dans un premier temps, que l’histoire militaire, tant dans sa définition que dans ses objets de recherche, était relativement peu connue du grand public, et même des historiens! Pour faire court, je vous dirais que l’histoire militaire se veut une étude des conflits passés (et même présents!), mais c’est aussi une discipline qui couvre plus large. En effet, les chercheurs dans le domaine vont également étudier les sociétés en temps de guerre. Cela peut vouloir dire que l’on se penche, par exemple, sur le rôle des femmes, que l’on va étudier les économies de guerre, les arts, bref, tout un éventail d’aspects de la vie sociétale.

Et cette large définition et application des divers champs de recherche de l’histoire militaire peut tout aussi bien concerner le Québec. Je vous dirais qu’actuellement, nous avons au Québec un retard relatif dans l’avancement de nos recherches dans le domaine. Nous avons pas mal écrit sur nos batailles, mais les autres champs reliés à l’économie, au social, etc. sont encore relativement peu explorés.

Cela est vrai par exemple pour la société québécoise pendant la Première Guerre mondiale, qui est mon champ d’expertise. Et sur la Beauce même, on connaît assez bien l’histoire qu’on vécu les soldats beaucerons qui ont servi, par exemple, dans le Régiment de la Chaudière pendant la guerre de 1939-1945, mais on en sait relativement peu sur nos gens lors des autres conflits, de même qu’il reste encore de la recherche à faire sur la vie des Beaucerons qui ont vécu ici, en Beauce, pendant que leurs proches combattaient au loin.

Que savons-nous de notre passé militaire?

Ce dernier commentaire m’amène naturellement à une question que, probablement, certains d’entre vous se posent, à savoir : que savons-nous de notre passé militaire? Si, par exemple, on se promenait dans la rue et que l’on sondait les gens, qui pourrait nommer une bataille dans laquelle ont combattu les Québécois? Se rappellerait-on que nos ancêtres ont vécu l’enfer dans les ruines de Courcelette, en France, en 1916?

Ou encore, qui a déjà entendu parler de la bataille de Chérisy de 1918, en France? Sait-on qu’il s’agit probablement d’une des pires, sinon de la pire défaite de l’histoire du Québec? Qu’un régiment de 700 Québécois s’est fait anéantir en l’espace de 36 heures?

Est-ce que l’on se rappelle qu’en 1942, sur le sol rocailleux de Dieppe, en Normandie, le régiment des Fusilliers Mont-Royal s’est lui aussi fait tailler en pièce sous les tirs des mitrailleuses et des mortiers ennemis?

Voyez-vous, au risque de choquer les gens, je vais vous dire ce que je pense de la situation de notre soi-disant ignorance de notre passé militaire, d’après mon expérience comme historien et chercheur. Si on compare avec ce qui s’écrit et ce qui s’enseigne sur l’histoire militaire dans le Canada anglais, le Québec francophone fait carrément figure de parent pauvre. On ne sait à peu près rien de notre passé militaire.

Si on ne sait rien de notre passé, en particulier de notre passé militaire (qui est censé nous fournir des repères), comment peut-on prétendre à la compréhension des événements actuels, où nos militaires combattent en Afghanistan par exemple? L’actuel conflit en Afghanistan, qui est amplement couvert par les médias, ne fait que nous rappeler que l’engagement de nos militaires québécois suscite bien des interrogations, tant sur ce que font réellement nos soldats, que sur le sens de cette mission.

Dans un même ordre d’idées, je pense qu’il y a des éléments qui font en sorte que nous ne savons pas grand-chose de notre passé militaire. Certains m’ont dit que notre « ignorance » de notre passé militaire a débuté dans les années 1960-1970, alors que le Québec était dans sa Révolution tranquille et que le mouvement souverainiste avait parallèlement amené une réécriture de notre histoire. Si on part de ce principe, cela voudrait dire que l’histoire militaire aurait été progressivement écartée de l’enseignement de l’histoire générale.

Sur ce point, les études ont démontré qu’en effet, l’histoire militaire des Canadiens français était davantage enseignée dans les années 1950, qu’elle ne l’aurait été dans les années 1970 ou encore de nos jours. Les deux crises de la conscription, soit celles de 1917 et de 1942, auraient renforcé le postulat voulant que la philosophie de notre histoire québécoise découle d’une logique coloniale, soit d’une histoire « dominant/dominé ». Sauf que l’on oublie bien souvent que la crise de la conscription est un phénomène qui a touché l’ensemble du Canada pendant les guerres mondiales. Autrement dit, il n’y a pas qu’au Québec que des hommes ont refusé de s’enrôler.

Une autre raison qui expliquerait que l’histoire militaire des Québécois soit à peu près écartée des manuels scolaires serait que le volet militaire découle de la juridiction fédérale, autrement dit que tout ce qui concerne l’histoire attachée à ce volet ne relèverait pas de notre Ministère québécois de l’Éducation. Cela, je ne l’invente pas, ce sont des chercheurs sérieux qui me l’ont dit! En fait, si on présume que l’on vit au Québec, et qu’on enseigne néanmoins l’histoire du Canada dans nos écoles, alors pourquoi faudrait-il écarter l’étude de nos batailles? Vous voyez que le raisonnement ne tient pas debout.

Moi-même, alors que j’étais sur les bancs d’école au secondaire, au début des années 1990, on n’en parlait que très peu. Pire encore, l’an dernier, alors que j’enseignais un cours sur la Première Guerre mondiale à l’Université Laval, j’ai reçu deux chocs. Le premier, c’est que je devais former des étudiants qui deviendront nos futurs professeurs d’histoire au secondaire. Eh bien beaucoup d’entre eux étaient de parfaits ignorants de notre histoire militaire.

Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils en étaient au moins conscients, et ils m’ont régulièrement demandé pourquoi l’histoire militaire n’était pas enseignée dans les écoles secondaires, les collèges et les universités de cette province. Ces mêmes étudiants m’ont montré le programme d’histoire du Ministère québécois de l’Éducation. Je ne m’attendais pas à ce que l’on parle d’histoire militaire pendant 10 pages (ça aurait été trop beau!), mais j’ai été énormément déçu de constater que le volet initialement consacré à ce sujet avait été remplacé par une thématique aussi large qu’insignifiante intitulée « Le Québec socio-économique dans la première moitié du XXe siècle. » Ça en dit vraiment long sur nos intérêts face à notre passé collectif…

D’autres facteurs peuvent également expliquer nos manques de connaissances sur le sujet, ou encore le relatif manque d’intérêt. Il est vrai que par rapport au Canada anglais, ou même par rapport à des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou les États-Unis, nous n’avons pas un réseau de traditions militaires aussi bien développé que dans ces pays. Mais encore là, il ne faut pas se cacher derrière cet argument pour justifier l’inaction afin de rattraper le temps perdu au niveau de nos connaissances.

Même au niveau de l’armée, pour l’avoir vécu moi-même, j’ai constaté qu’un trop grand nombre de soldats ignoraient l’histoire de leur propre régiment! Comment voulez-vous forger un soi-disant esprit de corps au sein d’une troupe si les gars sont ignorants de l’histoire de leur unité, parce que de cette histoire découlent aussi des traditions qui finissent par renforcer le sentiment d’appartenance à ladite unité. Et par le fait même, comment voulez-vous instruire le peuple sur son propre passé militaire, si ses soldats l’ignorent eux-mêmes?!

Il existe certes des solutions, puisque la situation n’est pas si désespérée que cela. J’y reviendrai un peu plus tard, car au lieu de se morfondre toute la soirée sur notre ignorance, pourquoi ne pas parler de ce que l’on sait, ou à tout le moins de ce que l’on devrait savoir? On jase après tout!

Ce qu’ont vécu les soldats canadiens-français (québécois)

Depuis déjà quelques minutes que je vous entretiens sur l’état de notre passé militaire au Québec, il serait pertinent, je crois, d’illustrer le tout par des exemples. En fait, si l’on s’en tient aux conflits à une époque moderne, essentiellement ceux du XXe siècle, nos ancêtres ont vécu des expériences que je qualifierais simplement d’« inoubliables ». Je procéderai en suivant une chronologie bien simple pour illustrer mon propos, soit en commençant avec la guerre de 1914-1918.

Quand le Canada entre en guerre contre l’Allemagne en 1914, le pays n’avait pour ainsi dire aucune armée digne de ce nom. Ce que l’on appelait l’« armée » à l’époque était en fait une sorte de milice active permanente composée d’à peine 3,000 hommes, dont la plupart savait tenir un fusil, mais l’équipement et l’entrainement étaient plus que déficients. Bref, quand la guerre éclate, ils sont des milliers de Canadiens anglais et de Canadiens français à se présenter aux casernes.

Et mes étudiants me demandaient fréquemment pourquoi les hommes à l’époque s’enrôlaient. Plusieurs raisons les ont poussées à s’embarquer dans cette aventure pour laquelle ils ne pouvaient à tout coup prévoir les conséquences. Car c’est cela qu’il faut bien comprendre, lors que les Canadiens français et les Beaucerons d’ici s’enrôlent dans une caserne à Québec, chacun a ses raisons. Oui, c’est vrai, certains l’ont fait par esprit de patriotisme, mais je vous dirais que, dans le contexte québécois de l’époque, il s’agissait d’une minorité. Même si tout le monde aime son pays, peu de Québécois se sont enrôlés explicitement pour la défense du Canada, encore moins pour aller secourir la France, notre ancienne mère-patrie.

En fait, le Canadien français moyen qui s’engage en 1914 le fait parce que c’est payant, un point c’est tout. Comme le Canada, le Québec traversait une époque plus que morose sur le plan économique. Il n’y avait pas du boulot toute l’année, et dans une région comme la Beauce, vu qu’il fait froid la moitié de l’année, les temps étaient durs sur la terre, les chantiers de bois étaient souvent saturés, car notre économie était dépendante de celle du voisin américain, etc. Pour vous donner une idée, en 1914, l’armée canadienne donnait 1$ par jour à tout homme qui s’enrôlait. Si on traduit en dollars d’aujourd’hui, cela ferait autour de 50$ par jour, en plus du fait que vous êtes logés, nourris et vêtus!

De plus, tout le monde se disait que lorsque la guerre a commencé en août 1914, soit en plein été, le conflit européen serait terminé à Noel. Donc, en bon français, on va faire un peu d’armée pour « faire une passe  de cash », et on rentre à la maison à l’hiver, avec un peu plus d’argent. Mais comme vous le savez probablement, la réalité a été toute autre, et cette guerre a duré plus de quatre ans, quatre ans d’enfer dans les tranchées de France et de Belgique.

Et dans ce contexte, alors que l’anglais était la langue officielle de l’armée, beaucoup de politiciens du Québec ont fait pression pour que soit mis sur pied un bataillon de langue française, ainsi naissait en octobre 1914 le célèbre 22e bataillon (canadien-français), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Royal 22e Régiment. Ce bataillon-là est arrivé au front à l’automne de 1915 et a fini la guerre en Allemagne au début de 1919. Pour vous donner une idée, j’ai recensé au moins une centaine de Beaucerons qui ont servi dans cette unité, à l’époque commandée pendant une large partie du conflit par le jeune lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay.

Pour ceux et celles plus âgés parmi nous, il ne faut pas non plus s’étonner si l’on ne sait pas grand chose de ce que ces gars-là ont fait pendant la guerre de 1914-1918. En fait, et ça s’applique pour tous les conflits à vrai dire, comment voulez-vous expliquer à vos familles toutes les horreurs que vous avez vues là-bas? Comment pouvez-vous leur expliquer la sensation de charger l’ennemi avec la baïonnette au canon, d’entrer dans un village, de frapper sur un adversaire avec toutes les armes qui nous tombent sur la main, de voir son meilleur ami tomber à ses côtés?

Dans une guerre comme celle de 1914-1918, le pire ennemi des soldats québécois, en plus d’avoir à affronter les Allemands, était d’endurer les misères quotidiennes. Je vous dirais que la pire d’entre elles était la boue, la « crisse de bouette » comme disaient nos ancêtres. À peine vous êtes dans la tranchée que, lorsqu’il pleut, l’eau monte rapidement. Le problème, c’est que vous devez rester là, ce sont les ordres. Les soldats attrapaient des rhumatismes, vivaient avec les rats, la vermine, devaient endurer d’autres petites misères comme le casque qui vous chauffe et qui vous gratte la tête, les cartouchières qui vous donnent mal au rein, la boue qui vous rente dans les bottes malgré que vous êtes certain de bien les avoir attachées.

Comment, lorsque vous revenez au pays (pour ceux qui reviennent), pouvez-vous expliquer cela à vos familles? Ce qu’on entend souvent des témoignages des vétérans sont des faits qui ont trait à des moments plus heureux. Parce que, oui, il y a eu des beaux moments à la guerre. Pour bon nombre de soldats, leur véritable famille a été les quelques « chums » de leur section avec qui ils ont fait la guerre, avec qui ils ont enduré les combats, avec qui ils se sont saoulés dans une taverne derrière le front. C’étaient de véritables frères d’armes.

Imaginez-vous. On est à Courcelette, dans le nord de la France, en 1916. Dans le village se trouvent les Allemands. En face, les soldats canadiens-français du 22e bataillon. Ceux-ci sont environ 800, à attendre le signal de l’assaut. Puis vient le moment fatidique, la fameuse minute pendant laquelle nos canons arrêtent de tirer sur l’ennemi pour nous permettre d’avancer. C’est un moment qui nous paraît une éternité, où le cerveau fonctionne comme dans un film au ralenti, et le bruit strident des sifflets des officiers se fait entendre. C’est le signal de la charge.

Pendant les trois jours et trois nuits qu’a duré la bataille de Courcelette, les Canadiens français ont été coupés du reste du monde. Au sortir de la bataille, il restait 118 soldats encore debout, sur les quelques 800 qui avaient initialement chargé! Cette bataille-là a été un massacre, et les hommes qui sont sortis de là ne pouvaient assurément plus percevoir la vie comme auparavant. Et pendant bien longtemps, jusqu’en 1939 au moins, Courcelette était pour les Québécois la bataille des batailles, et non pas celle de Vimy, comme on nous parle souvent de nos jours.

Bref, je me suis attardé longuement sur cet exemple pour vous illustrer ce qui attend ceux et celles qui explorent l’histoire militaire. Mais il ne faut pas oublier que d’autres conflits sont venus également forger la vie et le caractère de ceux qui y ont participé. Comme je le mentionnais précédemment, des Québécois ont débarqué en 1942 sur la plage de Dieppe, alors occupée par les Allemands. Le régiment des Fusilliers Mont-Royal, qui comprenait alors quelque 550 hommes s’est fait massacrer. C’était là la tentative faite par des Québécois de libérer une parcelle du sol de la France. Et on a remis ça deux ans plus tard. Mieux préparés, mieux équipés et entraînés, nos soldats sont revenus en Normandie, ayant appris bon nombre de leçons du désastre de Dieppe.

On peut, dans ce contexte, imaginer la réaction des Français à l’arrivée des gars du Régiment de la Chaudière, alors la seule unité canadienne-française, en grande partie composée de Beaucerons, à avoir attaqué la plage le premier jour du débarquement. Ces hommes-là se sont battus comme des lions contre les Allemands, notamment contre les soldats des Jeunesses hitlériennes. Les combats dans les villages et les forêts de Normandie ont aussi été sans pitié, surtout face à un adversaire qui n’avait pas tendance à faire des prisonniers.

Les Québécois ont été sur bon nombre de champ de bataille pendant la guerre de 1939-1945. Il y avait certes le Régiment de la Chaudière en Europe du Nord en 1944-1945, mais d’autres unités ont aussi combattu. On pense notamment au Régiment de Maisonneuve et des Fusiliers Mont-Royal, dont ce dernier, après le désastre de Dieppe, fut reconstitué et revint pour la bataille de Normandie. Et bien sûr, le Royal 22e Régiment, qui pour sa part a fait principalement compagne en Italie entre 1943 et 1945. Cette dernière campagne est d’ailleurs largement oubliée de nos jours.

Tout comme on oublie également la guerre de Corée, une guerre elle aussi sans merci, qui a duré de 1950 à 1953, à une époque où le monde « libre » tentait d’endiguer la progression du communisme à travers la planète. Nos soldats y étaient, dans ces montagnes asiatiques, dans un conflit que semblait même oublier la société québécoise de l’époque.

Et que dire des diverses missions qu’ont effectuées nos militaires sous les mandats des Nations-Unies ou de l’OTAN en Afghanistan présentement? J’ai souvent entendu dire, par exemple, que les Casques bleus s’imposaient entre deux factions ennemies, sans pouvoir utiliser leurs armes, sauf en cas de « légitime défense ». Pour avoir parlé à bon nombre de vétérans des missions des Nations-Unies, et même de soldats revenus d’Afghanistan, du carnage, il y en a eu. Et bien qu’il y ait sans doute eu moins de morts à la minute et au mètre carré qu’en 1914-1918 ou en 1939-1945, perdre un ami, c’est perdre un ami. Les souffrances sont les mêmes, souffrances qui sont souvent accentuées par l’impression d’un sentiment d’abandon d’une société préoccupée par ses réalités quotidiennes locales.

Le devoir de mémoire

C’est pour cela que, je pense, il ne faut jamais oublier nos soldats. Il ne faut pas oublier leurs gestes, leurs souffrances et, par-dessus tout, les leçons qu’il faille tirer des conflits, dans l’espoir peut-être naïf que plus jamais cela se reproduira. Il faut toujours se rappeler que les Québécois qui ont combattu dans les guerres du monde étaient certes des soldats, mais c’était avant tout des hommes. C’étaient des hommes avec leurs qualités comme avec leurs défauts.

Ceux qui par exemple ont combattu en 1939-1945 ont au moins 80 ans, sinon plus. Beaucoup parmi eux m’ont raconté que leur pire souvenir, ce n’était pas nécessairement les Allemands et le fait d’en avoir tué, mais juste de penser que ces Québécois qui ont aujourd’hui 80 ou 85 ans, ont eu 20 ans à une certaine époque. Leurs amis aussi avaient 20 ans, mais ces derniers auront toujours 20 ans dans l’esprit de ceux qui s’en sont sortis physiquement indemnes.

Certains vont davantage parler de ces beaux moments de camaraderie, où la communauté des frères d’armes était plus solide que le feu ennemi. C’est en ce sens que nous avons un véritable devoir de mémoire envers ces hommes et ce qu’ils ont fait. Par exemple, le fait de participer chaque année aux commémorations, le 11 novembre, est un message que l’on envoie à ces hommes et à ces femmes que leurs sacrifices et leurs histoires ne seront pas oubliés. Mais d’autres gestes peuvent être posés et qui ont une portée tout aussi significative.

Les années passent et vous avez comme moi que les vétérans vont disparaitre aussi. Plusieurs d’entre eux ont des choses à dire et il faut simplement prendre le temps de les écouter. En fait, l’expression « devoir de mémoire » est peut-être inadéquate, car cela ne devrait pas être un devoir au sens d’accomplir une obligation. Il faut tout simplement les écouter.

Et l’une des belles initiatives que l’on peut poser, surtout si l’on se situe dans un milieu scolaire, est d’inviter les vétérans à parler de leur expérience à un jeune public. Une anecdote intéressante à cet égard s’est produite il y a quelques années, dans une école secondaire en Ontario. Le professeur voulait présenter à ses élèves une vidéo relatant les exploits d’un soldat canadien nommé Smokey Smith. Ce dernier avait gagné la plus haute décoration militaire pour bravoure, soit la Croix de Victoria, sur le front italien dans les années 1940. Ce soldat avait tué à lui seul des dizaines d’Allemands, détruit quelques chars d’assaut, en plus de sauver la vie d’un camarade.

Le jour même du visionnement, le professeur avait invité Smokey Smith en personne pour voir le vidéo de ses exploits avec les élèves. Malheureusement, un contretemps est survenu, si bien que Smith s’est présenté dans la classe une fois le vidéo terminé. Un peu confus et gêné, le professeur s’est excusé à M. Smith, en lui disant que le temps filait et qu’il fallait passer la vidéo. Et sur un air un peu désinvolte, Smith a répondu : « Ah pas de problème Monsieur, je comprends,…et est-ce que le show était bon? »

Et ce même esprit de désinvolture et d’humilité est symbolique, parce qu’il témoigne en même temps qu’en dépit des souffrances et des séquelles physiques et psychologiques, il se trouve des vétérans capables de dédramatiser en quelque sorte ce qu’ils ont vécu. C’est ça que certains historiens qui étudient l’histoire militaire saisissent mal, c’est que la guerre est certes terrible, mais c’est également une époque, c’est-à-dire un contexte dans lequel des gens ont vécu.

Donc, lorsque l’on prend la peine de lire sur le sujet, de regarder un film ou un documentaire, ou d’écouter un professeur ou un conférencier en parler, on s’intéresse non seulement au conflit, mais aussi à tout l’aspect contextuel qui l’entoure. N’oubliez jamais que les soldats qui ont fait la guerre étaient des gens comme vous et moi. C’étaient des hommes qui ont dit des choses, qui ont fait des choses, qui avaient des opinions et des sentiments. La notion de « devoir de mémoire », c’est tout cela finalement.

Conclusion

En guise de conclusion, je rappellerais à quel point l’étude de l’histoire militaire peut-être fascinante, voire contagieuse, lorsque l’on prend la peine d’en explorer les diverses facettes, que ce soit du point de vue des soldats (comme on a vu ce soir) ou encore du point de vue des sociétés en guerre (que l’on pourrait aborder éventuellement).

C’est en ce sens que le simple intérêt que l’on peut porter à ce que nos ancêtres ont vécu sur les champs de bataille, et ce que nos militaires vivent actuellement en théâtre d’opérations, constitue un bon point de départ à toute exploration. Ici même, à la bibliothèque, j’ai recensé énormément d’ouvrages sur le sujet. Il y a certes Internet qui constitue une autre bonne source d’informations. Les vétérans eux-mêmes peuvent vous en apprendre, car, pour l’avoir vécu moi-même, ils ont une mémoire phénoménale.

Notre ville porte aussi des traces de ce passé militaire. Il suffit de regarder le monument se trouvant tout près d’ici, au coin du pont. Sur ce monument sont inscrits les noms de soldats de la région qui ne sont jamais revenus. Ce ne sont pas que des noms gravés sur la pierre, ce sont aussi des histoires qui s’inscrivent dans des contextes particuliers. Dites-vous qu’il n’y a rien de plus difficile émotionnellement pour un vétéran que de se promener devant un monument ou une pierre tombale, et d’y lire le nom d’un frère d’armes tombé à ses côtés.

Parce que non seulement ces Québécois se sont enrôlés parce qu’il n’y avait pas de job, mais ils ont fini par se battre pour leur pays, pour les valeurs en lesquelles ils croyaient au fond d’eux-mêmes. Dites-vous que dans le feu de l’action, dans le fond d’un trou, sous les balles et les obus, alors que gémissent les blessés et que la situation semble désespérée, eh bien ces hommes-là se sont battus pour leurs frères d’armes.

J’en ai eu la confirmation un jour où j’ai demandé à un vétéran s’il était un héros. Il m’a alors répondu : « Je ne sais pas Monsieur si j’étais un héros, mais je sais que j’ai servi parmi des héros. »

Je vous remercie.

La Croix de Victoria: les récipiendaires canadiens-français

La Croix de Victoria (Victoria Cross) est une décoration militaire décernée pour un acte de bravoure remarquable, pour un acte de vaillance ou d’abnégation audacieux ou extraordinaire, ou pour un dévouement extrême à son devoir en présence de l’ennemi. Cette décoration britannique fut créée sous le règne de la reine Victoria et constitue la plus haute marque de reconnaissance attribuée à des militaires ou à des civils ayant servi dans les forces de l’Empire puis du Commonwealth britanniques. Trois militaires canadiens-français ont été décorés de la Croix de Victoria : le caporal Joseph Kaeble, le lieutenant Jean Brillant et le capitaine Paul Triquet.

La Croix de Victoria

La Croix de Victoria est la plus haute distinction attribuée pour bravoure « en présence de l’ennemi » à des militaires ou à des civils membres des forces de l’Empire britannique et du Commonwealth. Cette médaille a préséance sur toutes les autres médailles, décorations et ordres civils et militaires dans le système honorifique britannique. La Croix de Victoria peut être décernée aux membres de tous les rangs. Tel que prescrit par la reine Victoria lors de sa création le 29 janvier 1856, son attribution ne doit tenir compte du grade, de l’appartenance ethnique, de la religion ou du statut social du récipiendaire.

L'avers et le revers de la croix de Victoria

La Croix de Victoria possède des particularités physiques uniques et aucune d’entre elles n’est identique. Elle est composée d’une croix pattée de fini brun foncé, aux dimensions de 41mm de hauteur par 36mm de largeur, coulée en principe du bronze de canons pris aux Russes lors de la guerre de Crimée (1853-1856). L’avers de la médaille présente un lion surmontant la couronne de Saint-Édouard avec l’inscription For Valour à la base. Au revers se trouve gravée dans un cercle en relief la date de l’acte accompli par le récipiendaire.

La monture est constituée d’une barrette de suspension droite ornée de feuilles de laurier à fentes intégrales sur l’avers. Au centre de la barrette est fixée une petite monture en « V » à laquelle est attaché un petit chaînon à un œillet en demi-cercle intégré à la branche supérieure de la croix pattée. Sont inscrits au revers de la barrette de suspension le nom du récipiendaire, son grade et le nom (ou numéro) de son régiment. Le ruban est cramoisi et a une largeur de 38mm. La Croix de Victoria a un poids de 27 grammes.

L’histoire d’une décoration: prestige et conditions d’attribution

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu  sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI

Le Major Paul Triquet quitte le Buckingham Palace après avoir reçu sa Victoria Cross (VC) de Sa Majesté le roi George VI

Les conditions d’attribution de la Croix de Victoria suivent un processus rigoureux. Dans un premier temps, des critères généraux établissent le cadre d’attribution, à savoir que cette médaille est accordée en vertu d’un « (…) acte de bravoure remarquable, pour un acte de vaillance ou d’abnégation audacieux ou extraordinaire, ou pour un dévouement extrême à son devoir en présence de l’ennemi (…) » (NOTE 1), tel que défini dans l’ordonnance royale de 1856.

Notice sur le Caporal Joseph Keable, VC au Monument aux Valeureux,  Ottawa

Notice sur le Caporal Joseph Keable, VC au Monument aux Valeureux, Ottawa

Cela établi, un candidat à l’obtention de la Croix de Victoria, qu’il soit vivant ou décédé, doit obtenir une recommandation d’un officier au niveau régimentaire ou d’un équivalent, le tout appuyé par les comptes-rendus de trois témoins directs de l’événement. Le dossier du candidat monte ensuite dans la hiérarchie militaire pour aboutir au Secrétaire d’État à la Défense (le ministre). À ce niveau, les formalités sont remplies et le monarque confirme l’attribution en apposant sa signature sur un document officiel. Les attributions de la Croix de Victoria sont ensuite publiées dans la London Gazette avec la citation officielle décrivant l’acte de bravoure.

À titre de plus haute distinction du Royaume-Uni, la Croix de Victoria a préséance sur toutes les autres décorations et titres militaires combinés. Ce statut de la Croix de Victoria fait en sorte qu’elle est toujours la première à être portée sur une rangée de décorations. Le récipiendaire est autorisé en toutes circonstances à apposer les initiales « V.C. » à sa signature, et ces mêmes initiales ont préséance sur d’autres titres qu’il serait autorisé à inscrire. Depuis 1993, une Croix de Victoria canadienne a été créée en remplacement de la décoration britannique qui avait été abandonnée au début des années 1970. La nouvelle décoration a été pour la première fois dévoilée au public lors d’une cérémonie à Ottawa en 2008. Au moment de rédiger ces lignes, seulement 1,356 Croix de Victoria ont été décernées à 1,353 soldats (NOTE 2). Trois d’entre eux étaient des militaires canadiens-français.

Les faits d’armes

Caporal Joseph Kaeble, VC, MM

Caporal Joseph Kaeble, VC, MM

L’intérêt patrimonial pour la Croix de Victoria au Québec s’établit à travers l’interprétation et la commémoration des faits d’armes des trois récipiendaires canadiens-français que sont le caporal Joseph Kaeble, le lieutenant Jean Brillant et le capitaine Paul Triquet. Les deux premiers étaient membres du 22e bataillon (canadien-français) (NOTE 3) et reçurent la décoration à titre posthume en 1918. Quant au capitaine Triquet, il l’a reçue en 1943 dans les rangs du Royal 22e Régiment. Leurs actions demeurent des exemples patents de vaillance et d’héroïsme dans des situations tragiques.

Dans la nuit du 8 au 9 juin 1918, dans la région d’Amiens en France, le caporal Joseph Kaeble, un vétéran du 22e, est installé dans une tranchée en première ligne où il commande une section de mitrailleurs Soudainement, l’artillerie ennemie déverse pendant près d’une heure un feu incessant sur la tranchée tenue par Kaeble et ses hommes. Lorsque le tir cesse, Kaeble constate qu’il est le seul soldat indemne de sa section. Étourdi, déboussolé, il regarde dans le no man’s land et voit des dizaines de soldats allemands approcher au pas de charge.

Le caporal Kaeble saute par-dessus le parapet en tenant son fusil-mitrailleur à la hanche. Il vide environ 20 chargeurs de 47 cartouches en direction de l’ennemi. Blessé plusieurs fois par des fragments d’obus et de bombes, il ne cesse de tirer. Puis, il tombe à la renverse dans la tranchée, grièvement blessé et les jambes brisées. Étendu sur le dos, il tire ses dernières cartouches par-dessus le parapet. Les Allemands reculent. Avant de s’évanouir, il hurle aux blessés qui l’entourent : « Tenez bon les gars! Ne les laissez pas passer! Il faut les arrêter! » Transporté à l’hôpital, le caporal Kaeble meurt de ses blessures le lendemain soir. Il est le premier militaire canadien de langue française à être décoré de la Croix de Victoria.

Lieutenant Jean Brillant, VC, MC

Lieutenant Jean Brillant, VC, MC

Cet événement somme toute isolé met en relief l’horreur des combats qu’endurent les soldats du 22e bataillon en 1918. Le 8 août, le bataillon participe à la prise de la ville d’Amiens. Dans le cadre de cette offensive, le bataillon est chargé de nettoyer certains villages des alentours. Pour l’occasion, il reçoit l’appui de sept chars d’assaut. Disposés en ordre de bataille, les officiers et soldats du 22e se lancent à l’attaque. Parmi les officiers qui mènent la charge se trouve le lieutenant Jean Brillant.

Au tout début de l’avance, Brillant remarque qu’une mitrailleuse ennemie tient en échec le flanc gauche de sa compagnie, gênant considérablement la progression. Il se précipite seul vers elle, s’en empare et tue les deux mitrailleurs. Bien que blessé au bras gauche, il refuse de se faire évacuer et revient au combat le lendemain. Commandant cette fois deux pelotons au cours d’un combat à la baïonnette et à la grenade, il capture 15 mitrailleuses et fait 150 prisonniers.

Blessé le 9 août à la tête, il refuse une fois de plus d’être évacué. Pendant la journée, il mène une charge contre un canon qui tire de plein fouet sur son unité. Atteint cette fois au ventre par des éclats d’obus, il poursuit tant bien que mal son avance vers la pièce convoitée. Épuisé, il s’écroule finalement pour ne plus se relever. S’accrochant à la vie dans un hôpital de campagne durant quelques heures, il meurt le lendemain.  Par sa bravoure exceptionnelle dans l’accomplissement de son devoir, le lieutenant Brillant reçoit la Croix de Victoria à titre posthume. Au cours de cette bataille, le 22e bataillon perd 7 officiers et 262 hommes.

Les circonstances menant à la remise de la troisième Croix de Victoria à un militaire canadien-français se déroulent pendant la Seconde Guerre mondiale, sur le front d’Italie en décembre 1943. Dans les opérations en vue de préparer la capture de Rome, il faut sécuriser une série d’objectifs, dont la jonction des routes autour d’Ortona, près de la Mer Adriatique. Le Royal 22e Régiment hérite d’une mission visant à capturer un carrefour routier reliant Ortona au hameau de la Casa Berardi. Le secteur est occupé par des troupes d’élite que sont les parachutistes et les blindés de l’armée allemande. En ce 14 décembre 1943, la compagnie C est prête à l’assaut. Elle est commandée par le capitaine Paul Triquet, un militaire de carrière qui était sergent-major régimentaire au début de la guerre. Appuyée par un escadron de chars de l’Ontario Tank Régiment, la compagnie C attaque le point fortifié de la Casa Berardi.

Major Paul Triquet, VC, CD

Major Paul Triquet, VC, CD

Les difficultés commencent dès le début de l’assaut. Faisant face à un petit ravin fortement défendu de l’autre côté, le détachement de Triquet est soumis à un feu violent de mitrailleuses et de mortiers. Tous les officiers de la compagnie et 50% des hommes sont tués ou blessés dans les premiers instants. De plus, les manœuvres de l’ennemi isolent la compagnie C du reste du régiment.  Voyant que la situation devient critique, le capitaine Triquet rallie ses hommes par ces mots : «Nous sommes encerclés. L’ennemi est en avant, en arrière et sur nos flancs. L’endroit le plus sûr, c’est l’objectif.».

À ce moment, la compagnie se trouve à 1,600 mètres de la Casa Berardi. Il ne reste qu’une trentaine d’hommes dont un officier et deux sergents pour les commander. Encerclé avant d’avoir atteint l’objectif, Triquet ordonne une seconde charge sur celui-ci. Suivi de ses hommes, il s’élance et enfonce la résistance ennemie. Au cours de cet engagement, quatre chars allemands sont détruits et plusieurs postes de mitrailleuses ennemis sont réduits au silence. En prévision d’une contre-attaque, le capitaine Triquet organise immédiatement sa poignée d’hommes en un périmètre défensif autour des chars d’assaut restants et transmet le mot d’ordre: «Ils ne passeront pas!».

Une contre-attaque allemande appuyée de chars d’assaut est déclenchée presque immédiatement. Le capitaine Triquet tire sur l’ennemi. L’officier est partout, encourageant ses hommes et dirigeant la défense. Ceux-ci utilisent toutes les armes qui leur tombent sous les mains. Cette attaque et celles qui suivent sont repoussées avec des pertes élevées. Isolés du reste du monde, le capitaine Triquet et sa petite troupe tiennent bon contre des forces supérieures en nombre. Le Royal 22e Régiment parvient finalement à rompre l’encerclement de sa compagnie C et la Casa Berardi est capturée.

Lorsqu’elle est relevée le lendemain, la compagnie C ne compte plus que 15 hommes et une poignée de blindés canadiens. La Casa Berardi a été prise sous la direction inspirée du capitaine Triquet. Ce faisant, la route pour l’attaque contre l’embranchement vital d’Ortona est dégagée, ce qui ouvre ultimement la voie vers Rome. Pour son héroïsme, le capitaine Triquet est décoré de la Croix de Victoria. On lui apprend ensuite que sa compagnie a eu 23 soldats tués et 107 blessés.

Mise en valeur de l’héroïsme: les récipiendaires canadiens-français

La rue Triquet dans le quartier Saint-Yves à Québec

La rue Triquet dans le quartier Saint-Yves à Québec

Quelques éléments tangibles témoignent d’une volonté de commémorer les exploits de ces héros. On trouve aujourd’hui des rues Kaeble ou Joseph-Kaeble à Québec, Rimouski et Sayabec, de même qu’un mont Kaeble à proximité de la Base des Forces Canadiennes Valcartier, et un lac Kaeble dans la réserve faunique des Laurentides. À Montréal, la rue Jean-Brillant est une artère importante au cœur du campus de l’Université de Montréal. De plus, des bâtiments publics ont également baptisés en leurs noms. Par exemple, la Maison Paul-Triquet, qui a ouvert ses portes en 1987 à Québec, est un centre d’hébergement rattaché au Centre hospitalier universitaire de Québec qui est financé par Anciens Combattants Canada et accueille des anciens combattants pour des soins de longue durée. Des monuments, statues, plaques et diverses inscriptions entretiennent également leur souvenir.

Le Monument aux Valeureux, Ottawa

Le Monument aux Valeureux, Ottawa

Le Monument aux valeureux à Ottawa qui commémore l’action marquante de 14 militaires dans l’histoire du Canada comprend des bustes du caporal Joseph Keable et du Major Paul Triquet. La Croix de Victoria est aussi gravée en évidence sur les pierres tombales de Jean Brillant et Joseph Keable situées respectivement dans les cimetières de Wancquetin et de Villiers-Bretonneux en France. Le Musée du Royal 22e Régiment à la Citadelle de Québec conserve précieusement les Croix de Victoria de ses membres récipiendaires et une exposition en ses murs raconte cette épopée. Les cendres du major Paul Triquet reposent également à la Citadelle, au Mémorial du Royal 22e Régiment. Les mess des officiers et des adjudants et sergents à la Citadelle entretiennent chacun leur Galerie des Croix de Victoria où sont exposés des portraits et peintures des récipiendaires.

Un autre élément de la mise en valeur patrimoniale des souvenirs attachés à la Croix de Victoria est constitué du cours d’« endoctrinement régimentaire » donné chaque année par l’historien officiel du Royal 22e Régiment. Les faits d’armes y sont racontés et analysés en présence des élèves futurs officiers du Régiment, le tout dans le but de transmettre un esprit de corps. Pour sa part, le ministère canadien des Anciens combattants publie et met à jour une variété de documents et d’outils pédagogiques racontant les exploits de ces militaires.

La Citadelle de Québec

La Citadelle de Québec est la plus importante fortification construite au Canada encore administrée par des militaires en service actif. Érigée au sommet du Cap-Diamant, elle est adjacente aux Plaines d’Abraham et s’intègre au système des anciennes fortifications de la ville. La Citadelle fut construite par les Britanniques au début du XIXe dans le but de protéger Québec contre une éventuelle invasion américaine. De nos jours, le Royal 22e Régiment des Forces canadiennes y tient garnison et elle abrite l’une des résidences officielles du Gouverneur général du Canada. La Citadelle de Québec est reconnue comme lieu historique national du Canada.

La Citadelle en bref

Surnommée la « Gibraltar de l’Amérique », la Citadelle de Québec est la plus importante fortification érigée au Canada. On la décrit comme une forteresse de type « enfoncée » ou de « surface plane » typique de ce genre de constructions de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Elle fut construite au sommet du Cap-Diamant, à 100 mètres au-dessus du niveau de la mer, durant la période coloniale britannique, sous la direction d’un officier des Royal Engineers, le lieutenant-colonel Elias Walker Durnford. Sa forme quelque peu étoilée s’inspire des travaux de fortifications de l’ingénieur français Sébastien Le Prestre de Vauban au XVIIe siècle. Occupant une surface de 37 acres (2,3 kilomètres carrés), la Citadelle est un polygone irrégulier à quatre façades caractérisées par une géométrie du flanquement, dont chaque angle constitue un bastion ou demi-bastion.

La Citadelle a été construite entre 1820 et 1831 en ce qui concerne les murs extérieurs, et les travaux se sont terminés en 1851, avec la finalisation des bâtiments internes. Bâtie au coût approximatif de 35 millions de dollars en valeur d’époque, la Citadelle fut édifiée afin de protéger la Ville de Québec et l’embouchure du fleuve Saint-Laurent à cet endroit contre une nouvelle invasion américaine à la suite des guerres de 1775-1776 et de 1812.

Redoute du Cap-Diamant

Redoute du Cap-Diamant

Le côté sud est protégé par les obstacles naturels que sont la falaise du Cap-Diamant et le fleuve Saint-Laurent. Les façades est, ouest et nord sont défendues par quatre principaux bastions dotés de lourdes pièces d’artillerie, permettant à la fois la défense du fleuve et celle à l’intérieur des terres. À cela, s’ajoutent trois courtines et un large système de fossés et de ravelins triangulaires en terre orientés vers l’extérieur de la forteresse. Les pierres employées pour la construction de la Citadelle proviennent de trois endroits principaux : Cap-Rouge, Neuville et L’Ange-Gardien. L’intérieur des bâtiments et des casemates est quant à lui majoritairement lambrissé de briques. Cette brique provient essentiellement d’Écosse, ayant servi de lest aux navires qui revenaient au Canada après avoir livré leurs cargaisons.

La majorité des 25 bâtiments de la Citadelle, tous équipés de meurtrières, ont été érigés par les Britanniques. Deux d’entre eux sont plus anciens et datent du Régime français. Il s’agit de la redoute du Cap-Diamant, située dans le bastion du Roy, et de la poudrière localisée dans le bastion du Prince de Galles, respectivement construits en 1693 et 1750. En ses murs se trouvent également le quartier-général et le Musée du Royal 22e Régiment, ce qui en fait une base militaire active des Forces canadiennes.

L’histoire de la Citadelle: une évolution « statique »

Après la conquête de la colonie par les Britanniques dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le problème de la défense de Québec s’était accentué. Les craintes d’une tentative française de reprise de la colonie, l’éventuel soulèvement de la population francophone locale et les guerres menées contre les Américains avaient forcé les Britanniques à élaborer une nouvelle stratégie défensive pour Québec. En dépit des contraintes financières que connaissait la Grande-Bretagne à l’époque, l’idée d’améliorer le système défensif de Québec par la construction d’une citadelle était donc dans l’air.

De 1778 à 1783, en pleine guerre d’indépendance américaine, des ouvrages et réduits en bois et terre avaient été aménagés sur le Cap-Diamant sous la direction de l’ingénieur William Twiss. C’était l’époque de la fameuse « citadelle temporaire ». Les successeurs de Twiss, entre autres les ingénieurs Gother Mann et E. W. Durnford, avaient d’emblée accepté l’idée d’intégrer aux ouvrages à construire l’ancien système de défense français surnommé l’« enceinte » qui datait de 1745. La valeur stratégique du Cap-Diamant amenait naturellement à cette conclusion.

Les fossés de la Citadelle

Les fossés de la Citadelle

La nouvelle citadelle devait s’harmoniser avec les structures défensives existantes. Elle devait être à la fois un grand maillon intégré à la longue chaîne des remparts améliorés de la ville, tout en étant autonome afin d’assumer le rôle de refuge ultime à la garnison en cas d’attaque. La Citadelle de Québec ne devait pas nécessairement être perçue comme l’élément central de la défense de Québec, mais davantage comme un élément ayant à la fois les rôles d’appui aux remparts existants et de pièce maîtresse du système. La Citadelle construite à partir de 1820 par Durnford était le point final de l’amélioration du système défensif imaginé par Mann.

C’est essentiellement la garnison militaire qui a fournit la main-d’œuvre pour la réalisation de la Citadelle. Conçue également pour servir de caserne et de dépôt d’armes, la Citadelle pouvait accueillir entre 1,000 et 1,500 militaires avec leurs équipements. Cependant, il était rare que tous les effectifs soient stationnés à cet endroit. La garnison britannique de Québec au milieu du XIXe siècle était dispersée entre la Citadelle, la caserne des Jésuites (l’actuel Hôtel de Ville) et le Parc de l’Artillerie.

Bien qu’elle ne fut jamais soumise au test de la bataille, et même si son rôle a évolué au fil du temps, la Citadelle a été militairement occupée sans interruption. Les années qui suivirent son achèvement furent marquées par des modifications au système défensif de la Ville de Québec et des environs. Par exemple, les pièces d’artillerie des bastions pouvaient être remplacées par d’autres, plus modernes. Le contexte tendu de la Guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865) incita les autorités britanniques à renforcer le dispositif défensif. De 1865 à 1871, trois forts furent construits de l’autre côté du fleuve en appui à la Citadelle sur les hauteurs de la Pointe-Lévis (ex: le Fort No. 1 de Lauzon).

Badge of the Van Doos

Insigne du Royal 22e Régiment

La Confédération, en 1867, et l’amélioration des relations avec les Etats-Unis, amenèrent la Grande-Bretagne à diminuer ses efforts pour la défense du Canada. La garnison britannique quitta progressivement Québec à partir de 1871. La Citadelle fut alors reconvertie en école d’artillerie pour la nouvelle Milice canadienne. Le site demeurait également un endroit de choix pour l’entraînement de base de l’infanterie. Il occupe d’ailleurs encore cette fonction.

C’est au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1920, que le Royal 22e Régiment (R22R) fut officiellement affecté à la Citadelle. Il y réside toujours depuis. La forteresse demeure une base militaire active des Forces canadiennes et c’est le 2e bataillon du R22R qui y a établi son quartier-général. La Citadelle de Québec a vu en ses murs se dérouler des événements historiques majeurs, telles les conférences de Québec de 1943 et 1944, où se sont prises des décisions sur les stratégies militaires des forces alliées pour la guerre en Europe. Enfin, le gouverneur Lord Dufferin (1872-1878) fit de la Citadelle une résidence officielle du représentant du monarque britannique au Canada.

La valeur patrimoniale de la Citadelle

La Citadelle de Québec est un ensemble patrimonial du gouvernement fédéral, classé comme lieu historique national du Canada. Cette classification fut attribuée en raison de son importance historique, mais également à cause de son intérêt sur le plan architectural et de la situation centrale qu’elle occupe aujourd’hui dans l’espace urbain de Québec. En effet, la Citadelle est aujourd’hui un lieu incontournable pour la connaissance et la découverte de l’histoire militaire, tant de la Ville de Québec que du Canada. Faisant partie du quartier historique de l’Arrondissement du Vieux-Québec, lui-même inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1985, la Citadelle est sans contredit un pôle d’attraction touristique majeur.

La Citadelle rappelle la problématique, à l’époque de son érection, de la défense de Québec et de l’ensemble de la colonie. Du temps de la Nouvelle-France jusqu’aux régimes britannique puis canadien, la Citadelle fut le pivot du système défensif, comme en témoignent les investissements massifs dont elle a été l’objet, en matière de travaux de fortifications. Son imposante présence au sommet de la falaise du Cap-Diamant rappelle également l’importance stratégique du lieu, de l’époque du gouverneur de Frontenac jusqu’à la fondation du Canada moderne en 1867.

Memorial Chapel (Vimy)

Memorial Chapel (Vimy)

D’autres bâtiments et symboles divers, intégrés au site, contribuent à mettre en valeur différents aspects du patrimoine militaire canadien. Par exemple, la Croix de Vimy rappelle le sacrifice des soldats canadiens morts à la guerre de 1914-1918. La tenaille, une ancienne prison militaire construite en 1842, évoque les difficultés de la vie de soldat. Sur la face sud se trouve un long bâtiment datant de 1831 et divisé en trois corps de logis distincts soit la résidence du Gouverneur général près du Bastion du Roi, puis celle du commandant et les quartiers et le Mess des Officiers du Royal 22e Régiment. Un hôpital militaire achevé en 1849 sert aujourd’hui de quartier-général au Royal 22e Régiment.

En définitive, la Citadelle de Québec représente en soi un chef-d’œuvre d’architecture militaire. Intégrée au paysage urbain, « enterrée » dans la falaise du Cap-Diamant et disposant de plus d’une ligne de défense, elle incarne une somme de connaissances architecturales et militaires en vogue à l’époque de sa fondation. Elle est également le symbole ultime de la présence militaire britannique à Québec, voire au Canada, avant la Confédération.

Rendre vivante la Citadelle

La Citadelle de Québec est aujourd’hui l’un des rares endroits au Québec où se croisent sur une base quasi permanente les civils et les militaires. Étant une base militaire active, la présence de soldats va de soi, mais les civils contribuent également à rendre vivant ce haut lieu de patrimoine au cœur de la Ville de Québec. Pendant la période estivale, les soldats du Royal 22e Régiment, qui considèrent la Citadelle comme leur Maison mère, perpétuent les traditions militaires par la présentation publique de cérémonies comme la Retraite et la Relève de la Garde. Ces cérémonies de changements de corps de garde reprennent les traditions britanniques du XIXe siècle. Les belles tenues, les instruments de musique et le bouc régimentaire attirent toujours des foules importantes de touristes.

La Citadelle de Québec

La Citadelle de Québec

D’autre part, le Musée du Royal 22e Régiment, fondé en 1950, possède des collections prestigieuses d’armes, d’uniformes, de médailles et de manuscrits, couvrant plus de 300 ans de vie militaire dans la Vieille Capitale. Traitant des périodes française, britannique et canadienne de l’histoire de Québec, cette institution possède le statut officiel de Musée des Forces canadiennes.

La mise en valeur du patrimoine de la Citadelle est aussi appuyée par l’organisation à l’année de visites guidées des lieux à l’intention du grand public comme des groupes scolaires. La visite comprend, selon les clientèles, l’exploration des lieux, des jeux éducatifs ou encore des pièces de théâtre. En parallèle de ces stratégies de diffusion, le ministère de la Défense nationale s’apprête, au moment de rédiger ces lignes, à injecter une somme de 100 millions de dollars sur dix ans pour d’urgents travaux de rénovation à la Citadelle.

En résumé, tout en ayant contribué à renforcer la défense côtière et terrestre du site à une autre époque, la Citadelle est aujourd’hui un bien patrimonial incontournable de la Ville de Québec et de sa région.

Bibliographie

CHARBONNEAU, André, Yvon Desloges et Marc Lafrance, Québec, ville fortifiée, du 17e au 19e siècle, Ottawa : Parcs Canada, 1982. 491 pages.

CHARTRAND, René. Le patrimoine militaire canadien. D’hier à aujourd’hui. Tome II. 1755-1871, Montréal, Art Global inc, 1995. 238 pages.

DESLOGES, Yvon, Les forts de la pointe Lévys, Étude en archéologie, architecture et histoire, Lieux historiques nationaux, Service des parcs, Environnement Canada, Ottawa, 1991. 73 pages.

FILTEAU, Gérald. Par la bouche de mes canons! La ville de Québec face à l’ennemi, Sillery, Septentrion, 1990. 271 pages.

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SANTERRE, Simon, Le patrimoine archéologique des fortifications au Québec, Inventaire des sites archéologiques du Québec, Québec, Ministère de la Culture des Communications et de la Condition féminine. 154 pages. Disponible en ligne sur le site du Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition Féminine du Québec : http://www.mcccf.gouv.qc.ca/index

Le Royal 22e Régiment

Caporal, Royal 22e Régiment (Italie, 1943).

Le Royal 22e Régiment (R22R) est l’un des trois régiments d’infanterie de la Force Régulière du Canada dont le quartier-général se trouve à la Citadelle de Québec. C’est un régiment francophone qui se compose de cinq bataillons dont trois appartiennent à la Force Régulière et deux à la Force de Réserve. Le régiment a participé à tous les engagements majeurs livrés par le Canada depuis la Première Guerre mondiale, en passant par les missions de paix des Nations-Unies et la campagne d’Afghanistan. Sa riche histoire et son patrimoine, tant matériel qu’immatériel sont aujourd’hui mis en valeur de différentes manières au cœur de la ville de Québec.

Le Royal 22e Régiment : rôle et mission

Le régiment est essentiellement composé de militaires québécois qui servent le Canada sur une variété de théâtres d’opérations domestiques et à l’étranger. Les trois premiers bataillons du régiment relèvent de la Force Régulière et sont constitués de troupes d’infanterie mécanisée (1er et 2e) et d’infanterie légère (3e). Quant aux 4e et 6e bataillons, ils sont formés de miliciens cantonnés respectivement à Laval (4e) et à Saint-Hyacinthe (6e).

Œuvrant dans un milieu où la première langue de travail est le français, les militaires du R22R sont des volontaires qui accomplissent des tâches propres à ce type d’unité : occupation de garnison, maintien et consolidation de la paix, opérations de combat, etc. Par conséquent, les bataillons du R22R sont appelés à intervenir à tout moment et à divers endroits sur la planète dans le cadre de l’exécution de mandats du gouvernement canadien pour lesquels une présence militaire est demandée.

Plus qu’un régiment d’infanterie, le R22R est également une institution militaire qui, au Québec, occupe une place importante sur le plan patrimonial. Il s’agit du régiment québécois le plus important en terme d’effectifs et aussi le mieux organisé sur un plan opérationnel. Des milliers de Québécois ont servi en ses rangs depuis les débuts en 1914, tant sur le plan des opérations de combats que du maintien et de la consolidation de la paix. Par conséquent, des traditions orales et écrites se sont ancrées avec les années. Plusieurs monuments rappellent au Canada et à l’étranger la présence actuelle et passée de cette unité.

Les accomplissements du premier régiment canadien-français

Levé en octobre 1914 au début de la Première Guerre mondiale, le R22R était alors connu sous le nom de 22e bataillon (canadien-français). L’unité avait été créée en réponse à une demande populaire d’obtenir un régiment dans lequel les Canadiens français pourraient servir dans leur langue maternelle. Le 22e a à cet égard été la seule unité d’infanterie francophone active au front dans le Corps expéditionnaire canadien. Le bataillon arriva au front en Belgique en septembre 1915.

Le 22e participa à plusieurs opérations entre 1915 et 1918. Sa première attaque d’envergure eut lieu à Courcelette en France en septembre 1916. Pendant trois jours et trois nuits, encerclés de toutes parts, les soldats canadiens-français commandés par le lieutenant-colonel Thomas-Louis Tremblay ont su repousser les assauts répétés de l’ennemi et tenir le village. Des 850 hommes qui ont pris part initialement à l’assaut, il en restait 118 trois jours plus tard. Renforcé à plus de dix reprises pendant la guerre, le 22e combattit jusqu’à la fin du conflit en novembre 1918.

Une autre opération majeure fut la bataille de Chérisy, près d’Arras dans le nord de la France, les 27 et 28 août 1918. Ce jour-là, le 27, les 700 hommes 22e bataillon commandé par les majors Arthur Dubuc et Georges Vanier se lancèrent à l’assaut des positions allemandes à Chérisy. Trente-six heures plus tard, lorsque le bataillon fut retiré du front, il restait seulement 39 hommes et des 23 officiers qui menèrent l’assaut, aucun n’était revenu indemne.

Officiers du 22e Bataillon à Amherst (Nouvele-Écosse, 1915).

Le retour du bataillon au Canada en mai 1919 fut marqué par sa dissolution, mais il fut réactivé en 1920 dans le cadre de la formation de la nouvelle Milice active permanente sous le nom de 22e Régiment (22nd Regiment). L’unité obtint en juin 1921 le titre de « Royal » par le roi George V en reconnaissance des nombreux faits d’armes accomplis en Belgique et en France pendant la Grande Guerre. C’est en 1928 sous l’impulsion de son commandant, le lieutenant-colonel Georges Vanier, que le régiment adopta le titre qu’on lui connaît de nos jours, soit Royal 22e Régiment.

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939 vit la mobilisation du R22R, qui s’embarqua à la fin de l’année pour l’Angleterre. Le régiment passa la presque totalité du conflit sur le front italien. Il débarqua en Sicile en juillet 1943 et fut retiré en février 1945 alors qu’il se trouvait dans le nord de l’Italie. De mars à mai 1945, le régiment rejoint l’armée canadienne qui combattait alors en Hollande et en Allemagne.

C’est avec la guerre de Corée que le R22R vit accroître ses effectifs, passant ainsi d’un seul à trois bataillons qui servirent à tour de rôle dans la péninsule coréenne entre 1951 et 1953. Dans les décennies qui suivirent, le régiment accomplit des mandats de maintien et consolidation de la paix des Nations-Unies. Parmi les missions les plus importantes, on note sa présence à Chypre de 1964 à 1992, une série de missions en Ex-Yougoslavie (de 1992 à 2001 sous l’ONU et l’OTAN) ainsi qu’une présence à Haïti à la fin des années 1990. En 2007, des éléments de diverses unités ayant comme base le 3e bataillon du R22R furent déployés en Afghanistan dans le cadre de la Force d’Assistance Internationale de Sécurité de l’OTAN dans la région de Kandahar. En 2009, des éléments du 2e bataillon du R22R ont servi dans la même région. Des troupes appartenant au 1er bataillon accomplissent une tâche similaire en 2010.

Des soldats du Royal 22e Régiment au départ d'une mission (Afghanistan, 2008).

Le patrimoine matériel et immatériel du Régiment

Le Royal 22e Régiment est une unité militaire qui comprend en son sein une variété de traditions et de coutumes aussi riches en significations les unes que les autres. Les traditions et les coutumes sont des entreprises rituelles qui donnent à la vie régimentaire des connotations symboliques particulières. Celles-ci font en sorte que chaque membre peut s’identifier au groupe, tout comme les observateurs étrangers reconnaissent facilement cette organisation.

La Croix de Vimy.

Nombreux sont en ce sens les symboles qui font du R22R ce qu’il est depuis 1914. Le  plus précieux du régiment est son drapeau, qui représente le corps et l’âme de la formation, tout comme il atteste la fierté et l’honneur de servir. Il est à noter que nombre d’objets emblématiques ont été adoptés avec la Première Guerre mondiale, dont le drapeau, mais également la Croix de Vimy plantée à la Citadelle de Québec. Cette croix de bois avait été érigée par les soldats canadiens sur la crête de Vimy, au moment de la bataille d’avril 1917 et fut ramenée au Canada par la suite. En marchant devant la croix, chaque soldat en devoir est tenu de faire le salut militaire par signe de respect.

Petit édifice en forme pyramidale situé à la Citadelle, le mémorial régimentaire est aussi un lieu hautement évocateur. Sont gravés en ses murs les insignes régimentaires de nombre d’unités francophones ayant fourni à un moment ou un autre des renforts au R22R. Par ailleurs, on y trouve les dépouilles du major-général Georges Vanier et de son épouse Pauline, de même que les cendres du brigadier-général Paul Triquet, récipiendaire de la Croix de Victoria en 1943. Aussi, le mémorial contient le Livre du Souvenir dans lequel sont inscrits les noms de tous les membres du régiment tombés en devoir depuis 1914. Chaque matin, un militaire se rend au mémorial et lit à voix haute les noms inscrits sur une page.

Le grand public peut également constater la forte présence de la tradition régimentaire avec le monument du R22R situé sur la Place George-V à Québec. Inauguré en 1989, on peut lire sur ce grand monument les noms des militaires morts au champ d’honneur. Ce monument est un exemple éloquent de la mise en valeur patrimoniale en dehors des sphères traditionnelles de l’institution militaire ou des murs de la Citadelle.

Il est également possible de reconnaître le régiment via un élément caractéristique, soit son insigne qui représente un castor avec les inscriptions « 22 », « Régiment canadien-français » et la devise régimentaire « Je me souviens ». Apparaissant sur le drapeau, les coiffures, et tout autre objet de la vie régimentaire, le castor est un autre symbole par excellence d’identification du régiment auprès du public comme auprès d’autres formations militaires canadiennes et étrangères.

Parmi d’autres traditions régimentaires, notons la célébration par un banquet de la date du 21 octobre (1914), qui représente l’anniversaire de formation du R22R. Le régiment célèbre aussi, par des dîners, des fêtes que souligne la population québécoise comme Noël et la Saint-Jean-Baptiste.

Un autre symbole connu du public est la mascotte « Batisse », le bouc régimentaire qui fait la joie des petits et des grands. Les origines de la présence de cette mascotte dans la vie militaire demeurent obscures, mais l’état des connaissances à ce jour amène à déduire de la présence d’un premier bouc qui aurait suivi les troupes britanniques lors de la bataille de Bunker Hill en 1775 à l’époque la Révolution américaine. La garnison britannique présente à la Citadelle de Québec en 1838  aurait possédé un bouc surnommé Jacob the Goose qui montait régulièrement la garde avec le piquet. L’histoire veut également qu’en 1884 un couple des ancêtres de l’actuel Batisse ait été donné en cadeau à la reine Victoria par le Shah de Perse.  La reine Victoria aurait accepté ce cadeau et ordonné que le bouc devienne la mascotte de son régiment. De ce jour, fut créé le troupeau  royal qui prit logis au jardin zoologique de Londres. C’est par l’affiliation à la fin des années 1920 avec le Royal Welche Fusiliers de l’armée britannique que le R22R put à son tour adopter cette mascotte qui hérita de l’affectueux nom canadien-français « Batisse » en 1955.

L'insigne du Royal 22e Régiment.

Comme toute grande institution, le R22R partage des conventions et des codes qui règlementent le comportement de chacun des membres. Bien que non exhaustives, ces étiquettes définissent le protocole d’ensemble qui distingue le R22R de toute autre formation militaire. Par exemple, il est impératif pour tous de se familiariser avec l’histoire, les symboles, les traditions et l’organisation régimentaire. Aussi, il est obligatoire de se lever lorsqu’un général du régiment ou un commandant d’unité fait son entrée dans un mess. Il y a aussi des manières de s’adresser ou de répondre à un supérieur, par exemple à un officier avec qui l’on tient une conversation. En ce sens, ce ne sont que quelques exemples qui illustrent le fait que le R22R possède une étiquette qui rejoint en partie celle des Forces canadiennes, mais qui est également teintée d’une coloration qui lui est propre. Son statut de régiment francophone œuvrant au sein d’une institution généralement anglophone n’est pas étranger à cette position.

Tous ces symboles et traditions sont présentés de manière détaillée au Musée du Royal 22e Régiment qui se trouve à la Citadelle de Québec depuis sa fondation en 1950. Fréquenté annuellement par des dizaines de milliers de visiteurs, le musée régimentaire constitue un foyer important de diffusion de connaissances et de traditions pour les militaires arrivés au R22R, comme au grand public désireux d’en savoir davantage sur l’unité. Enfin, notons qu’en 2014 le R22R célèbre le 100e anniversaire de sa fondation. Cette année sera assurément marquée par un ensemble d’événements qui permettront d’illustrer au grand jour les contributions du régiment à la société canadienne. Un ensemble d’activités aux échelles locale, provinciale, nationale et internationale est prévu. Chacune des activités saura illustrer de façon durable le riche passé de ce régiment. Films, livres, timbres et monnaies commémoratives, galas, pèlerinages et exercices de droits de cité, que d’exemples de mises en valeur patrimoniale de ce régiment qui demeure toujours un témoignage marquant de l’intégration des francophones dans les Forces canadiennes.