Catégorie : Le monde militaire

L’armée romaine

Des débuts jusqu’aux réformes mariennes (VIIIe – IIe siècle av. J.-C.)

La force de l'armée romaine reposait sur son infanterie lourde, en particulier sur le professionnalisme et la discipline affichés par le légionnaire.

L’armée romaine figure parmi les forces militaires les plus redoutables et endurantes en terme de longévité de la période antique. Elle parvint à développer des standards de discipline, d’organisation et d’efficacité que l’on n’allait pas revoir en Europe occidentale avant au moins la fin du XVIIe siècle.

Les premières traces d’existence de l’armée romaine remontent à la fondation de Rome, à une époque où de petits groupes armés dirigés par des chefs de guerre aristocratiques commençaient à se constituer. Vers la fin du VIe siècle avant notre ère, l’armée romaine avait fini par s’organiser sous la forme de phalanges composées d’hoplites lourdement armés qui combattaient en rangs serrés avec leurs boucliers ronds.

Le cœur de cette armée était formé de citoyens qui avaient les moyens de défrayer les coûts de leurs équipements, voire ceux des autres si nécessaire. Ces citoyens formaient l’infanterie lourde, alors que les citoyens plus pauvres servaient dans l’infanterie légère ou comme servants auprès de l’armée principale. À l’instar de ce qui se passait en Grèce, l’armée romaine était conçue pour mener de courtes campagnes lors des périodes les moins occupées durant l’année agricole.

C’est à la fin du IVe et au début du IIIe siècle avant notre ère que l’armée romaine commença à adopter une structure organisationnelle à l’image de ce qu’elle sera pour les siècles suivants, malgré que le modèle sera en évolution constante. Les sources d’époque relatives à l’organisation des légions romaines ne sont pas nombreuses, mais les écrits de l’historien grec Polybe au IIe siècle nous fournissent des indications relativement précises. Chaque légion de l’armée romaine sous la République était normalement constituée de 4,200 fantassins et de 300 cavaliers, mais en temps de guerre, les effectifs pouvaient être portés à 5,000 soldats à pied.

La force principale de la légion reposait sur une infanterie lourde qui était divisée en trois lignes (triplex acies) sur le champ de bataille et chacune de ces lignes comprenait dix manipules. Les première et seconde lignes étaient composées de légionnaires nommés respectivement les hastati et les principes. Chaque soldat était équipé de deux lourdes lances (pila), alors que les combattants de la troisième ligne, les triarii, étaient au nombre de 600, armés de plus longues lances similaires à celles de la phalange grecque. Chaque soldat de l’infanterie lourde portait une armure sur le corps, soit une cotte de mailles ou une armure faite de plaques métalliques, en plus d’emporter un bouclier semi-cylindrique (scutum) et une épée courte, le glaive (gladius). En support de l’infanterie lourde, la légion disposait de 1,200 velites, ces soldats équipés de plusieurs lances de jet et de petits boucliers ronds.

Composés généralement de 100 à 200 soldats, les manipules étaient commandés par des centurions et déployés sur le terrain selon une formation similaire aux cases d’un jeu d’échec. L’idée étant que les manipules de la seconde ligne puissent couvrir les intervalles laissés entre celles de la première ligne, alors que ces mêmes intervalles sur la seconde ligne étaient protégés par les manipules de la troisième rangée.

Les soldats recrutés parmi les peuples alliés de Rome étaient souvent regroupés dans des unités d'extraordinarii. Ces unités accomplissaient diverses tâches, dont celles d'assurer la sécurité du commandant.

Au niveau supérieur de la chaîne de commandement, les légions étaient dirigées par cinq ou six tribuns, qui s’échangeaient à tour de rôle la direction de la légion, si bien que deux tribuns assumaient simultanément la mainmise. Les tribuns étaient généralement des sénateurs nommés par le Sénat. Parmi ceux-ci, on pouvait trouver les deux consuls annuellement élus (ces magistrats séniors chargés d’administrer la République). En plus des légions régulières composées de Romains se trouvaient des troupes alliées de Rome (alae) dont le nombre pouvait varier de 4,000 à 5,000 fantassins appuyés de 900 cavaliers. Le gros de ce contingent, qui représentait généralement le tiers des forces en présence d’une armée romaine sous la République, était subdivisé en cohortes d’extraordinarii placées à la disposition immédiate du consul commandant.

Par conséquent, ces armées consulaires du temps de la République, composées de deux légions et leurs alliés, livrèrent la plupart des batailles des guerres des IIIe et IIe siècles avant notre ère. Elles parvinrent à vaincre Hannibal, malgré une cuisante défaite à Cannes (216 av. J.-C.), de même que les armées des royaumes grecs pendant cette période. Parfois, lorsque plusieurs légions romaines étaient concentrées en un endroit particulier, les consuls pouvaient s’échanger le commandement sur une base quotidienne.

Toujours à cette époque, l’unité qui formait le cœur du dispositif militaire était donc le manipule composé de 100 à 200 soldats selon les circonstances. Cette légion dite « manipulaire » s’avéra très efficace lorsqu’elle devait intervenir de manière spontanée sur le champ de bataille. Elle était d’ailleurs beaucoup plus flexible que les formations grecques de phalanges rigides.

La restructuration sous Gaius Marius (IIe – Ier siècle av. J.-C.)

À une époque où les communications étaient difficiles, il n’était pas aisé d’identifier clairement le dispositif de l’ennemi. Les armées belligérantes pouvaient rapidement entrer en contact les unes avec les autres, mais elles pouvaient prendre des jours, voire des semaines avant de s’établir sur un terrain favorable à la bataille. Une autre caractéristique de l’armée romaine était donc le grand soin avec lequel les légionnaires pouvaient ériger rapidement un campement bien aménagé, et ce, à chaque fin de journée. Le camp pouvait également fournir aux troupes une bonne base de départ pour les manœuvres du lendemain.

Gaius Marius, l'homme derrière les réformes qui ont amené la professionnalisation de l'armée romaine à la fin du IIe siècle avant notre ère.

En dépit de ses grandes qualités de puissance et de flexibilité, l’armée romaine devait constamment travailler à se réformer. Les campagnes prolongées contre les armées tribales espagnoles et gauloises forcèrent Rome à revoir en profondeur son appareil militaire. Traditionnellement associées au général Gaius Marius, les réformes dans l’armée romaine furent graduelles et probablement complétées pour l’essentiel vers la fin du IIe siècle avant notre ère. On s’était aperçu que cette armée romaine, qui au fond était une milice citoyenne qui avait atteint un niveau de professionnalisme à tout le moins impressionnant, ne pouvait pas accomplir un long service. À titre d’exemple, les campagnes militaires de plus en plus longues nécessitaient le maintien de garnisons en territoires occupés. Donc, cette armée milicienne n’était plus en mesure de répondre aux besoins, si bien que ses soldats-citoyens furent progressivement remplacés par des militaires professionnels.

Ces nouveaux soldats étaient désormais recrutés parmi les rangs plus inférieurs de la société, c’est-à-dire parmi une catégorie de citoyens romains qui n’étaient pas propriétaires et qui, par conséquent, ne disposaient pas des ressources nécessaires pour payer leurs équipements. Dorénavant, l’État allait fournir le matériel nécessaire, ce qui allait amener aussi une certaine standardisation de l’équipement. L’autre conséquence de la professionnalisation de l’armée romaine était d’ordre politique. Auparavant, les soldats-citoyens entretenaient une allégeance à l’État romain, ce qui avait l’avantage d’assurer une relative stabilité politique. Maintenant, et dépendamment de celui qui était à la tête d’une légion, l’allégeance à l’État romain pouvait être conditionnelle (selon les crises échéantes), les soldats pouvant se sentir davantage liés à leur commandant.

Au lendemain de la Guerre Sociale et des guerres civiles de la première moitié du Ier siècle avant notre ère, la citoyenneté romaine finit par s’étendre à l’ensemble de l’Italie actuelle. L’impact immédiat fut que les contingents alliés (alae) disparurent et tous les Italiens étaient désormais recrutés dans des légions identiques en tous points, tant au niveau des équipements que de l’organisation. Lorsque la condition d’être propriétaire terrien pour joindre la légion fut abandonnée, il en alla de même pour les particularités et distinctions entre chaque légion, qui tombèrent à leur tour.

Un autre personnage important dans l'armée romaine, le centurion à la tête de ses 80 légionnaires.

Par exemple, les velites disparurent et tous les légionnaires faisaient maintenant partie de l’infanterie lourde et ils étaient tous équipés du pilum. L’unité de base de la nouvelle légion devint la cohorte de 480 hommes, soit une formation composée d’un manipule de légionnaires provenant de chacune des trois lignes de bataille mentionnées précédemment. Chaque manipule était à son tour divisé en deux centuries de 80 hommes commandées par un centurion. La légion conserverait un effectif similaire, soit un total théorique de 4,800 hommes répartis en dix cohortes.

Cette légion à dix cohortes était encore plus flexible que la légion manipulaire. Habituée à combattre lors d’affrontements spontanés, cette nouvelle structure organisationnelle permettait de gérer une bataille à plus petite échelle, et ce, avec un minimum de puissance. Cela était pratique face aux tribus désunies politiquement qui étaient présentes dans la partie ouest de l’empire en particulier.

La montée du professionnalisme et la permanence des unités améliorèrent la qualité générale de l’armée romaine, notamment dans l’accomplissement de tâches spécialisées comme l’ingénierie et la guerre de siège. C’est avec ces nouvelles légions que César et Pompée parvinrent à acquérir de vastes territoires pour Rome. C’est aussi avec ces mêmes légions que César, Pompée et d’autres hauts dirigeants romains se tournèrent les uns contre les autres lors de guerres civiles qui détruisirent la République et virent l’avènement d’un principat[1] (empire) sous la direction du fils adoptif de César, Auguste.

De la fin de la République à la fin de l’Empire (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle)

L’armée romaine du principat se structura progressivement au cours de la période allant des règnes d’Auguste à Claude (Ier siècle), en se basant notamment sur l’expérience acquise au cours de plusieurs siècles de campagnes militaires. Les légions devinrent des unités permanentes avec leurs propres numéros et noms pour les identifier, si bien que plusieurs d’entre elles allaient exister pour les siècles à venir. Leur organisation allait s’inspirer des légions sous la République. Chaque légion sous le principat était composée de dix cohortes de 480 hommes réparties en six centuries de 80 soldats. Chaque centurie était commandée par un centurion et la légion recevrait l’appui de 120 cavaliers. Selon les périodes, certaines légions disposaient d’une première cohorte comprenant un effectif de 800 soldats d’élite répartis en cinq centuries.

L'empire conquis par l'armée, à son apogée sous le règne de Trajan en 117.

Comme nous l’avons mentionné, les légions comprenaient un contingent important de spécialistes allant des armuriers jusqu’aux clercs, de même que des artilleurs sur catapultes et des ingénieurs. Les soldats étaient des citoyens romains qui devaient effectuer un service militaire d’une durée de 25 ans, un service dans lequel les 5 dernières années voyaient les vétérans exemptés de la plupart des corvées.

Chaque légion sous le principat était commandée par un légat, qui lui même était assisté dans ses tâches par un tribun sénior. Dans les deux cas, ces hommes étaient des aristocrates dont les carrières incluaient l’accomplissement d’une variété de devoirs civils et militaires et qui servaient dans une légion pour quelques années. Néanmoins, une certaine continuité était établie afin que l’armée romaine possède un corps de soldats expérimentés dans le but d’assurer un bon encadrement. Les centurions représentaient cet esprit de continuité et de professionnalisme, car en plus de l’expérience acquise, certains des centurions provenaient du rang et connaissaient donc parfaitement les rouages de la vie militaire.

En appui direct de l'infanterie, l'armée romaine pouvait compter sur une variété d'engins de guerre, dont la balliste qui pouvait propulser une lourde flèche perçante sur une longue distance.

Par ailleurs, à l’appui des légions se trouvaient des corps de troupe non-citoyennes auxiliaires (auxilia). L’infanterie auxiliaire était organisée en cohortes de 480 ou 800 hommes et la cavalerie en alae de 512 ou 768 hommes. Il y avait également des unités (corhortes equitatae) composées d’une mixture d’infanterie et de cavalerie. Les auxiliaires comprenaient aussi des unités d’archers et des troupes légères. Celles-ci étaient équipées de cottes de mailles, de casques et de boucliers, en plus d’emporter une variété d’épées, de lances et de javelots. Lorsqu’ils terminaient leur service de 25 ans, les soldats des unités auxiliaires se voyaient attribuer la citoyenneté romaine.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les stratégies et les tactiques de l’armée romaine étaient agressives. L’idée maîtresse était de constamment saisir et maintenir l’initiative dans tous les types de conflits. Cela signifie que l’armée romaine pouvait être flexible et s’adapter à diverses situations. Combiné avec la qualité de ses soldats et celle de son support logistique, cela donna à l’armée romaine des avantages indéniables sur ses adversaires.

L’armée romaine sous le principat conserva sensiblement le même modèle organisationnel jusqu’au IIIe siècle. Cependant, certains détails concernant l’organisation militaire romaine après cette période demeurent plus obscurs. On sait qu’un plus grand nombre d’unités furent levées, ne serait-ce que pour assurer l’occupation du vaste territoire impérial. Par contre, ces unités semblent avoir disposé d’effectifs plus restreints, comme les légions qui furent réorganisées autour d’un noyau de 1,000 fantassins tout au plus.

Un détail de la colonne de Trajan montrant des légionnaires en formation de marche au cours d'une campagne militaire. Chaque soldat transporte une armure ventrale, un bouclier, deux pilums, un glaive, un casque, du matériel de cuisine et autres équipements pour ériger le camp (pelles, pioches, etc).

De plus, à partir de la fin du IIIe siècle, on assiste à une tendance dans le haut commandement romain à ne plus déployer les meilleures forces aux frontières comme c’était le cas sous le principat. Cela amena une division organisationnelle au sein de l’armée, entre les troupes déployées aux frontières (limitanei) et les unités de l’armée de campagne (comitatenses). Celles-ci n’étaient pas engagées dans des actions locales visant à ramener l’ordre dans une région donnée, si bien qu’elles n’étaient pas attachées à une province. Les comitatenses formaient une réserve centrale dont les éléments pouvaient être déployés contre toute menace venant de l’extérieur de l’empire ou contre des dangers à la paix civile émanant d’instabilités politiques périodiques entre diverses factions rivales à Rome.

Le déclin progressif de l’armée romaine (IIIe – Ve siècle)

Les unités romaines de la fin de l’empire étaient potentiellement aussi efficaces qu’à n’importe quelle autre période sous la République ou le principat, mais ce fut la fragilité du cadre politique qui rendit plus difficile le maintien des compétences et d’un système logistique de haut niveau. Malgré tout, l’armée de la fin de l’empire continua de remporter la majorité de ses batailles, mais sa doctrine militaire ne faisait plus preuve du même esprit d’initiative, si bien que la confiance dégagée par les légions n’atteignit plus le même niveau qu’auparavant. Cette armée ne démontrait plus la même agressivité et elle mesurait davantage ses interventions sur le terrain.

Combinée aux pressions externes de plus en plus fortes aux frontières, cette situation amena Rome à faire appel à de plus nombreux contingents de troupes étrangères afin de colmater les brèches et répondre aux impératifs tactiques. Ces troupes barbares avaient leurs propres chefs et techniques de combats, ce qui amena nombre d’historiens à croire que cette « barbarisation » de l’armée romaine contribua au déclin de sa qualité. Cela est fortement débattu de nos jours, mais le fait est qu’à la fin du Ve siècle, l’armée impériale n’avait plus le même niveau d’efficacité et d’agressivité que de celle des siècles précédents.

Au final, ce que l’on peut retenir, c’est que l’armée romaine qui disparut à la fin du Ve siècle, lorsque les infrastructures politiques et économiques censées la supporter s’effondrèrent, ne fut pas victime de ses défaites sur les champs de bataille.

Une reconstitution d'une unité de l'armée romaine vers la fin de l'empire, au Ve siècle.

[1] Le type de gouvernement romain de la période allant de 27 avant notre ère jusqu’en 284-285.

Les prisonniers de guerre

Introduction

Les prisonniers de guerre sont des combattants capturés par les forces du camp opposé et qui se trouvent confinés jusqu’à leur libération à la fin des hostilités ou que d’autres dispositions leur soient imposées. Par « autres dispositions », nous entendons le massacre de ces prisonniers, leur échange, la demande de rançons, voire leur recrutement dans les forces armées ennemies ou encore leur abandon pur et simple.

En général, les prisonniers sont capturés en plein cœur de la bataille, bien que certains peuvent être détenus à la suite de circonstances qui n’ont pas eu directement de liens avec l’affrontement. Le traitement que l’on réserva aux prisonniers varia d’un extrême à l’autre, soit de bonnes conditions de détention jusqu’aux traitements les plus sévères et dégradants. Le contexte du moment peut déterminer le traitement réservé aux prisonniers, quoique d’autres facteurs doivent être pris en compte, comme les circonstances de leur capture et les ressources à la disposition de leurs ravisseurs.

Le massacre comme élément de dissuasion

Dans la Rome antique, le sort réservé aux prisonniers de guerre pouvait varier, mais il n'était généralement pas enviable. Cela pouvait aller de l'exécution sommaire jusqu'à l'esclavage en passant par les jeux du cirque comme gladiateurs.

Généralement, au cours de l’Histoire, les prisonniers étaient massacrés pour les mêmes raisons que l’on pillait et brûlait les villes, c’est-à-dire que l’on voulait rapidement soumettre le camp ou la population ennemis. Cette façon de faire fut caractéristique des règles de la guerre pendant plusieurs siècles. En d’autres termes, la soumission pouvait sauver la vie, alors qu’une résistance sans succès entraînait la mort. D’ailleurs, il est important de prendre en considération le fait qu’il était « normal », sinon accepté, que le saccage d’une ville ou d’une place forte à la suite de sa prise d’assaut par l’assiégeant était une règle de guerre convenue par tous. Comme nous l’avons dit, la résistance entraînait la mort, tout comme il était de mise dans les règlements de la guerre, et ce, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale au moins, que la prise d’otages et leur exécution soient perçues comme les formes standards de représailles au cas où des forces irrégulières s’en prendraient aux troupes régulières du vainqueur.

Cela dit, en dehors de la peine capitale réservée aux prisonniers, l’alternative traditionnelle dans leur traitement consistait à faire d’eux des esclaves. Cette pratique fut largement en vogue parmi les Romains de l’Antiquité. Ceux-ci avaient l’habitude de faire défiler leurs prisonniers dans les rues de Rome en compagnie d’autres trophées de guerre, ce qui donnait aux prisonniers une valeur marchande, à l’instar d’autres esclaves ou biens matériels. D’autre part, certaines cultures préfèrent sacrifier des prisonniers à leurs dieux respectifs, mais il semblerait que seuls les Aztèques du Mexique livraient des guerres dans le but spécifique de capturer un large contingent de prisonniers pour des sacrifices. À cet égard, les armes utilisées par les Aztèques étaient conçues non pas pour tuer, mais pour blesser. Pour leur part, les peuples nomades, qui passaient le plus clair de leur temps sur leurs chevaux, ne pouvaient être ralentis par des prisonniers, ni même que plus tard, avec le développement de la cavalerie puis celui de l’arme blindée, il était plus difficile de faire des prisonniers.

La valeur marchande des prisonniers

Dans un autre ordre d’idées, la valeur marchande des prisonniers pouvait aussi être prise en considération. Ce phénomène fut entre autres érigé en système au Moyen Âge. En effet, un chevalier pouvait espérer voir sa capitulation respectée par un adversaire qui était originaire de la même classe sociale que lui, soit un ennemi qui savait qu’il pouvait en tirer une appréciable rançon payée par la famille ou le clan du prisonnier. Cependant, ce système ne fonctionnait pas à tout coup. À titre d’exemple, lorsque le roi écossais David II fut fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Neville’s Cross en 1346, cela prit plusieurs années avant que le parlement écossais ne consente enfin à payer une rançon pour sa libération.

David II d'Écosse, un exemple parmi d'autres de monarques de la période médiévale qui fut libéré moyennant une rançon.

De son côté, le simple soldat, qui n’avait pour ainsi dire aucune valeur monétaire, ne pouvait pas s’attendre à bénéficier d’un traitement aussi clément. De plus, certains contextes virent la religion avoir préséance sur la valeur marchande des prisonniers. Le phénomène s’observa entre autres au temps des guerres de religion à l’époque de l’Europe moderne. Les Suisses, lorsqu’ils combattaient pour eux-mêmes et non comme mercenaires, ou encore les hussites (comme soldats de l’Église hussite), étaient des combattants qui n’avaient pas l’habitude de faire des prisonniers et ils tuaient tout chevalier ennemi qu’ils capturaient, et ce, malgré leur valeur monétaire.

En d’autres circonstances, aussi étranges que cela puisse paraître, des prisonniers furent exécutés pour des raisons « tactiques ». Cela fut le cas notamment à la bataille d’Azincourt de 1415, où le roi anglais Henry V, suite à sa victoire face à la fine fleure de la chevalerie française, ordonna l’exécution de plusieurs milliers de prisonniers. La raison fournie était que ces derniers étaient trop nombreux et difficilement contrôlables pour des soldats anglais épuisés et réduits en nombre, car les Français auraient pu s’évader puis reprendre des armes laissées sur le champ de bataille. Ce faisant, et en raison du système de rançon précédemment décrit, Henry V était probablement conscient également que le massacre de prisonniers représentait une grande perte financière pour ses propres soldats, à qui il avait promis de larges compensations en cas de victoire.

Libérés sur parole

La période de la guerre de Trente Ans (1618-1648) en fut une qui vit également de nombreux massacres de prisonniers, si bien qu’on observa par la suite une amélioration relative du traitement de ces derniers à la fin du XVIIe et tout au long du XVIIIe siècle. Par exemple, les officiers faits prisonniers, qui étaient généralement issus de la noblesse, pouvaient être libérés en échange de leur parole d’honneur à l’effet qu’ils ne reprendraient pas les armes. La parole d’un officier semblait avoir plus de valeur que celle d’un homme issu du rang, si bien que l’officier pouvait être échangé contre l’un de ses semblables du camp ennemi.

Cette situation particulière peut avoir engendré le début d’un traitement nouveau, voire une approche plus pragmatique et humaine envers le traitement des prisonniers, car même les soldats du rang pouvaient espérer éviter la peine capitale. Bien entendu, les soldats capturés ne devaient pas s’attendre à avoir d’agréables conditions de détention. La plupart du temps, ils devaient s’attendre à être confinés dans des espaces sales et restreints, mais l’idée même qu’ils pouvaient se rendre commença à faire du sens et elle traversa, non sans soulever d’inquiétudes, les esprits des dirigeants militaires de l’époque. Cette logique nous semble avoir été poussée à l’extrême au cours d’un incident particulier. En effet, lors des guerres napoléoniennes, et en respect de la Convention de Cintra de 1808, les forces françaises vaincues du général Junot, totalisant environ 26,000 soldats, furent autorisées à retourner en France avec leurs équipements complets et à bord d’embarcations britanniques. En échange, les Français s’étaient engagés à ne plus retourner combattre au Portugal.

La ville de Cintra au Portugal où fut signée la convention de 1808 relative à la libération sur parole du corps d'armée français sous les ordres du général Junot.

Le contrôle des prisonniers: l’improvisation systémique

À l’instar de ce qui s’était passé au lendemain d’Azincourt, mais sans le massacre de prisonniers, la situation à Cintra mit en lumière toute la problématique des difficultés à contrôler un large contingent de prisonniers. La raison est toujours la même. En partant du principe selon lequel les prisonniers sont généralement capturés dans le contexte d’une bataille, ces derniers sont épuisés, tout comme le sont les soldats du camp vainqueur qui se retrouvent aussi exténués et en sous-nombre dû aux pertes subies. Ce que les belligérants semblent avoir retenu comme leçon au lendemain de Cintra, c’est que la donne du traitement des prisonniers, surtout dans sa variable logistique, n’était plus un problème à prendre à la légère. En clair, il fallait repenser le système de traitement et de contrôle des prisonniers de guerre.

Photo de Kaare Johannesen montrant le champ de bataille d'Azincourt, l'endroit même où le roi anglais Henry V aurait fait massacrer des milliers de prisonniers de guerre français pour des considérations "tactiques".

Dans les faits, cette question fut la plupart du temps approchée avec la plus grande des improvisations. Une armée qui part en campagne et qui fait des prisonniers va utiliser les moyens du bord afin d’assurer leur détention dans des conditions aléatoires. Dans ce contexte, la dégradation du traitement des prisonniers ne résulta pas nécessairement de la cruauté des ravisseurs, mais souvent de circonstances faisant en sorte qu’il n’était pas (ou plus) possible d’assurer des conditions de détention décentes.

À cet égard, le système d’échange et de traitement des prisonniers lors de la guerre de Sécession aux États-Unis constitue un exemple intéressant. Le seul dirigeant militaire de haut rang qui fut condamné et exécuté pour crimes de guerre fut le Confédéré Henry Wirz. Il était le commandant du camp de prisonniers d’Andersonville (Georgie) et il semble avoir été victime de certaines circonstances en dehors de son contrôle. Par exemple, les palissades délimitant le périmètre du camp étaient censées contenir 10,000 prisonniers, si bien que les premiers prisonniers de l’Union qui y furent accueillis étaient nourris et logés décemment.

Cependant, dans la dernière phase du conflit en août 1864, lorsque le système d’échange de prisonniers tomba en raison du refus des Confédérés de traiter équitablement les prisonniers afro-américains, la population du camp explosa à 32,000. Ce surpeuplement entraîna une dégradation rapide des conditions de détention et l’État confédéré n’était plus en mesure de fournir les rations nécessaires. On estime à près de 13,000 soldats de l’Union le nombre de victimes d’Andersonville, ce camp qui fut en opération pendant une période de quatorze mois.

Le spectacle qui attendit les forces de l’Union qui libérèrent le camp à la fin du conflit en fut naturellement un d’horreur. Malgré tout, et en dépit de leurs moyens, les forces de l’Union eurent également leur « Andersonville du Nord » avec l’existence du camp de prisonniers d’Elmina (New York). Ce camp pouvait théoriquement accueillir 5,000 prisonniers, mais il en contint près du double à un certain moment. On estime à 3,000 le nombre de victimes confédérées qui y périrent.

Un aperçu du camp de prisonniers d'Andersonville (Georgie) en août 1864. On estime à 13,000 le nombre de soldats de l'Union qui y sont décédés sur une période de quatorze mois, essentiellement victimes de malnutrition et de la maladie omniprésente dans ce camp surpeuplé.

Conventions et forces irrégulières

En dehors de l’élément logistique, une autre source de problèmes dans la gestion des prisonniers concernait ceux qui n’appartenaient pas à des forces dites « régulières » ou qui étaient capturés dans le cadre de ce que l’on jugeait être des guerres « irrégulières ». Certains conflits au tournant du XXe siècle sont exemplaires à cet égard. Les Espagnols à Cuba, les Britanniques en Afrique du Sud et les Américains aux Philippines eurent tous recours aux camps de concentration afin de réprimer les insurrections et éliminer toutes traces de résistances.

Comme c’est souvent le cas, ces camps étaient surpeuplés et la maladie engendrait la mort de centaines de milliers de détenus civils et militaires. La situation était particulièrement critique dans les camps de concentration d’Afrique du Sud lors de la guerre des Boers. Ce que l’on observe dans ces circonstances, c’est qu’aucune nation ne semble avoir élaboré une réponse à ce problème à la fois humanitaire et militaire (au sens tactique et stratégique du terme). En ce qui a trait au sort des détenus des camps, qui souvent sont des non-combattants, le blâme peut être porté sur les forces irrégulières, qui souvent se servent des civils comme éléments de diversion, ou encore sur les troupes régulières qui décident d’éliminer des civils par la force afin d’atteindre le cœur de la rébellion. Cela dépend évidemment des points de vue.

La question du traitement approprié des prisonniers de guerre ne fut considérée avec sérieux qu’au moment de certaines conférences internationales successives, comme celles de Genève et de La Haye en 1864, 1899 et 1907. En gros, l’idée principale qui était ressortie de ces conférences était que des soldats qui déposent les armes devaient être traités convenablement. La Première Guerre mondiale peut à cet égard être vue comme le premier conflit dans lequel le traitement des prisonniers de guerre se fit, à tout le moins dans l’esprit, en respect des conventions mentionnées précédemment.

La contribution de la Croix-Rouge contribua grandement à rendre plus « décentes » les conditions de détention lors de ce conflit. Une exception notable fut le traitement des prisonniers britanniques et indiens aux mains des Turcs après le siège de Kut Al-Amara (Irak) en 1916. De nombreux prisonniers sont morts à la suite de longues marches forcées vers des camps inadéquats, mais si dur qu’il fut, leur traitement ne fut probablement pas pire que celui que recevaient à leur tour les prisonniers turcs.

Au centre, le général britannique Charles Townshend avant son départ en captivité. Sa force composée de soldats britanniques et indiens fut encerclée à la fin de 1915 près de Bagdad et contrainte à la capitulation au mois d'avril de l'année suivante.

La nouvelle Convention de Genève de 1929 stipula que les prisonniers de guerre devaient être logés et nourris selon des paramètres qui devaient se rapprocher le plus possible des conditions de vie des forces militaires les ayant capturés. Dans cet ordre d’idées, malgré que cela puisse paraître étonnant à première vue, les prisonniers américains et philippins capturés par les Japonais au lendemain de la bataille de Bataan (1942) furent contraints à de longues marches forcées, mais les captifs étaient nourris avec des rations standards de l’armée japonaise. Malgré tout, cela ne signifie nullement un acquittement du comportement trop souvent bestial des soldats japonais à l’égard de leurs prisonniers.

Le traitement des prisonniers: les variables culturelle et idéologique

Comme nous l’avons mentionné dans un précédent article, les Japonais croyaient que la capitulation était ni plus ni moins qu’un acte de disgrâce. Par conséquent, ils traitèrent leurs ennemis captifs avec le plus grand dédain. Non sans surprise, les soldats alliés qui eurent le malheur d’être faits prisonniers par les Japonais subirent toutes sortes de sévices. Il n’y avait à peu près pas de logements, la nourriture était rare, sans parler des soins médicaux quasi non-existants. Nombreux furent dans ce contexte les morts parmi les prisonniers. On pense entre autres à ceux du camp de Changi près de Singapour, sans compter les prisonniers morts d’épuisement et de mauvais traitements alors qu’ils étaient forcés de travailler à la construction de la ligne de chemin de fer reliant la Thaïlande à la Birmanie. Dans ce dernier cas, notons que l’utilisation de prisonniers de guerre pour du travail manuel n’est pas interdite par la Convention de Genève. Par contre, le fait de les affamer, les battre ou s’en servir à d’autres fins dégradantes, cela relevait de l’interdit.

Des prisonniers de guerre britanniques au lendemain de la libération de leur camp administré par les Japonais.

Toujours lors de la Seconde Guerre mondiale, sur le front de l’Est, les deux camps qui s’affrontèrent traitèrent leurs prisonniers de guerre respectifs avec la pire des abominations. Sur près de 6 millions de soldats de l’Armée Rouge faits prisonniers, plus de 3 millions sont morts de maladies, affamés ou ont subi d’autres mauvais traitements. Pour leur part, les soldats allemands capturés ne pouvaient s’attendre à être mieux traités, car on estime qu’au moins 45% d’entre eux sont morts en captivité. De plus, chaque camp mit ses prisonniers de guerre au travail forcé et la survie dépendait la plupart du temps de la constitution physique des captifs. Par exemple, sur près de 100,000 soldats allemands faits prisonniers au lendemain de la bataille de Stalingrad, à peine 5,000 revinrent en Allemagne.

S’évader

Des prisonniers de guerre allemands capturés sur le front de l'Est en 1944. Pour eux, ce sont les camps de détention de Sibérie qui les attendent, s'ils ne sont pas exécutés sommairement.

D’aucuns seraient tentés de croire que le premier devoir d’un soldat fait prisonnier consiste à s’évader à la première occasion. Bien que cela ne soit pas entièrement faux, nous sommes quand même assez loin de la vérité et surtout à une longue distance de la réalité. L’idée même de s’évader prend la forme diffuse d’un devoir auquel le captif doit (ou devrait) s’acquitter, mais cette problématique doit tenir compte des circonstances de la capture et des conditions de détention subséquentes. De façon plus pratique, la notion d’évasion prend plus de sens si elle est perçue comme un droit, et non pas nécessairement comme un devoir.

En ce qui a trait au droit de s’évader (et le fait de ne pas être puni excessivement si l’on est repris), celui-ci était inscrit dans la Convention de Genève. Disons d’emblée que pour la très vaste majorité des prisonniers de guerre, et contrairement à une certaine croyance populaire, il était à peu près impossible de s’évader d’un camp de prisonniers le moindrement bien gardé. Notons que dans certains cas, comme pour les prisonniers alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, le fait de s’évader constituait une sorte de palliatif à la morosité du quotidien.

Une tentative d’évasion demeurée célèbre fut celle d’une équipe multinationale de 600 prisonniers de guerre alliés qui tentèrent de s’esquiver du Stalag Luft 3, un camp situé en Allemagne. Ils sont parvenus à creuser trois longs tunnels en 1943-1944, si bien que le jour de l’évasion, le 24 mars 1944, 76 prisonniers parvinrent effectivement à s’échapper du camp. Cette invasion mit Hitler en colère et celui-ci ordonna à toutes les unités militaires et policières de se mettre en état d’alerte afin de mettre la main au collet des évadés. Cela réussit, dans la mesure où seulement trois évadés parvinrent à rentrer en Angleterre, le reste ayant été repris moins de deux semaines après cette spectaculaire évasion. D’ailleurs, sur ordre direct de Hitler, 50 de ces prisonniers furent exécutés par la Gestapo.

Les prisonniers comme arme politique

Les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale montrèrent des expériences de détention toutes relatives en ce qui a trait aux traitements des prisonniers de guerre, selon les endroits et les contextes des conflits, malgré qu’une nouvelle Convention de Genève ait été signée en 1949. Les prisonniers alliés détenus par les Chinois pendant la guerre de Corée furent enfermés dans de très dures conditions et ils furent sujets à un « lavage de cerveau » afin de les convaincre de la justesse de la cause communiste et ainsi en faire des véhicules de propagande au profit de la Chine.

La question du sauvetage et du rapatriement des prisonniers de guerre américains lors de la guerre du Vietnam fit partie des préoccupations de l'opposition grandissante à la présence militaire des États-Unis dans cette région. La question fut également d'actualité lors des négociations de paix de 1972-1973.

Des méthodes similaires furent observées en ce qui concerne le sort des 651 prisonniers de guerre américains capturés par les forces nord-vietnamiennes au cours de la guerre du Vietnam. Les dures conditions endurées par ces prisonniers firent de leurs éventuels retours et sauvetages un enjeu de la politique américaine lors des négociations de paix en 1972-1973. D’ailleurs, cette crainte de voir à nouveau des Américains être faits prisonniers hanta la présidence de Jimmy Carter plus tard, qui devint obsédé par cette problématique au moment où elle se présenta lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran en 1979-1980.

Cette obsession du président l’a probablement affaibli aux yeux des groupes terroristes qui surent habilement exploiter sa faiblesse et faire de cette question un important levier de négociations avec le gouvernement américain. D’ailleurs, lors de cette crise des otages de Téhéran, on remarque que le comportement des terroristes iraniens à l’égard des citoyens soviétiques n’était pas du tout le même, pour la simple raison que Moscou avait une politique assez simple et claire de l’« œil pour œil » advenant que l’on fasse du mal à ses ressortissants.

Pour terminer, notons que nombreux furent également les cas dans l’Histoire où des prisonniers de guerre furent utilisés comme boucliers humains par leurs ravisseurs. Au cours de la guerre du Golfe en 1991, les forces irakiennes se servirent des prisonniers de guerre de la Coalition et aussi d’internés civils ennemis comme boucliers humains afin de protéger des installations stratégiques. Trois ans plus tard, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, des Casques bleus faits prisonniers furent à leur tour employés comme boucliers humains par les forces serbes.

Tout comme par le passé, le traitement des prisonniers de guerre demeure dépendant des circonstances, des ressources et de l’humeur des ravisseurs.

Histoire de l’organisation des armées

La structure organisationnelle

La plupart des forces militaires modernes tendent à posséder des structures organisationnelles similaires. Ces ressemblances s’observent notamment parce que bon nombre d’entre elles ont des origines politico-culturelles et une histoire communes, mais aussi parce qu’elles sont structurées selon des principes pratiques et universels d’administration qui, au final, affectent positivement la qualité de ce qui est convenu d’appeler la « chaîne de commandement ».

D’entrée de jeu, il y a généralement une différence entre l’organisation et la puissance d’une armée en temps de paix et celle en temps de guerre. L’Histoire tend d’ailleurs à démontrer que les armées qui s’adaptent le plus aisément aux exigences de la guerre sont celles dans lesquelles la structure organisationnelle observée sur les champs de bataille constitue, en toute logique, une simple réflexion de ce qu’était l’organisation en temps de paix. À titre d’exemple, des régiments sont généralement connus comme étant des « unités » et les structures plus larges dans lesquelles ils sont rassemblés portent le nom de « formations ».

À l’inverse, les régiments sont également de larges formations dans lesquelles se trouvent des « sous-unités » telles des compagnies, des pelotons et des sections. Cela dit, la terminologie peut évidemment varier selon les nations, de même qu’entre les différentes branches que sont généralement l’armée, l’aviation et la marine. Nous avons vu que l’infanterie possède ses compagnies et ses pelotons, alors que dans la cavalerie, par exemple, on subdivise la formation en escadrons, tout comme l’artillerie est organisée en batteries.

L’organisation du XVe au XVIIe siècle

À une époque (XVe et XVIe siècles) où des "entreprises" de guerre vendaient leurs services au plus offrant, celles-ci étaient néanmoins dotées de structures organisationnelles et d'une chaîne de commandement.

Nous avons écrit dans un précédent article que les origines des armées dites « modernes » remontent environ au XVe siècle en Europe, à l’époque des compagnies de mercenaires qui étaient relativement bien organisées. L’unité de base de l’époque était la compagnie, c’est-à-dire une force militaire composée bien entendu de mercenaires, mais celle-ci était aussi une entreprise commerciale, si l’on part du principe qu’elle vendait ses services et qu’elle disposait d’une clientèle établie. La compagnie de mercenaires était commandée par un capitaine dont l’officier principal était un lieutenant qui pouvait prendre la place du capitaine au besoin. Plus bas dans la hiérarchie, un officier subalterne portait les couleurs (drapeaux) de la compagnie et il possédait un titre qui reflétait sa fonction, à savoir qu’il était un enseigne.

Par ailleurs, il était possible de combiner des compagnies qui prenaient la forme de régiments sous les ordres d’un colonel. Du XVIe au XVIIe siècle, l’État tenta d’affermir son contrôle sur ces colonels, où leurs commissions d’officier furent progressivement authentifiées par la signature du monarque. De plus, les uniformes et les couleurs régimentaires représentaient initialement les armoiries ou les symboles personnels du colonel, mais ils furent à leur tour remplacés par des symboles émanant de l’État. Cette sorte de dualité symbolique se reflète toujours dans certaines armées du monde. Par exemple, nombre de régiments de l’armée britannique emportent deux drapeaux, celui du régiment et celui du monarque (ou du prince qui patronne le régiment).

Ce que l’on remarque également de l’organisation des armées à travers l’Histoire c’est que la compagnie semble être l’une des unités les plus anciennes. À travers les âges, on pense que le nombre moyen de soldats par compagnies devait tourner autour de 80, ce qui se rapproche du centurium romain. Dans un même ordre d’idées, mais à plus petite échelle, on remarque aussi la structure organisationnelle passée de l’armée prussienne qui reposait sur une unité de 8 hommes, le Kameradschaft, qui se rapprochait étrangement du conturbernium des légions romaines comprenant 10 hommes.

Ces différentes unités gagnèrent leur cohésion à travers la routine de la vie quotidienne et des habitudes développées par ce « vivre ensemble » des soldats. De plus, il était facile pour un seul homme d’exercer un commandement direct sur une si petite unité, bien que ce ne fut pas avant le XIXe siècle que ce type d’unité gagna son importance tactique. Autrement dit, la cohésion observée dans ce type d’unité aux plans administratif (facile à commander) et psychologique (tout le monde se connaît) n’avait pas son égal au niveau tactique (une fois rendu sur le champ de bataille) avant le XIXe siècle. Ces unités, le Kameradschaft ou le conturbernium, peuvent être considérées comme les ancêtres des sections d’infanterie modernes de 10 à 15 hommes.

À force de grossir, les armées durent revoir une fois de plus leurs modèles organisationnels. Dès le XVIIe siècle, les régiments commencèrent à être embrigadés, normalement sous les ordres d’un colonel sénior, soit celui ayant le plus d’ancienneté par rapport à la date où il reçut sa commission. Encore une fois, il y a certains parallèles intéressants à faire avec l’organisation de l’armée romaine. Par exemple, le régiment du XVIIe siècle ressemblait en termes d’effectifs et d’organisation à la cohorte romaine, de même que la brigade se rapprochait de ce qu’était la légion, selon les mêmes paramètres.

De par son efficacité et sa cohésion, le modèle organisationnel de l'armée romaine continua d'inspirer, et ce, plus de mille ans après la chute de l'empire.

L’expérience démontra également que les commandants pouvaient mieux administrer et commander leurs formations s’ils subdivisaient la chaîne de commandement, au sens usuel de déléguer. Ils pouvaient confier à trois ou quatre de leurs officiers supérieurs, qui leur étaient subordonnés, le commandement d’unités de plus petite taille. Le régiment pouvait notamment être divisé en bataillons ou encore voir le nombre de compagnies lui étant affectées être réduit. Ce besoin de repenser la structure organisationnelle des armées au XVIIe siècle avait été bien compris par Gustave Adolphe de Suède. Il avait réorganisé l’infanterie suédoise en mettant l’emphase sur l’unité de base qu’était une compagnie à 150 hommes. La combinaison de quatre de ces compagnies formerait un bataillon et trois de ces bataillons constitueraient une brigade.

Du XVIIe au XIXe siècle: nouvelles identités, nouvelles tactiques

En plus du sentiment d'appartenance, les régiments portaient leurs titres et/ou numéros pour des raisons administratives afin de les situer dans l'appareil organisationnel de l'armée. Par exemple, les régiments d'infanterie français au début de la Grande Guerre portaient des numéros qui les identifiaient à leurs dépôts (35e R.I. de Belfort, 43e R.I. de Lille, etc.).

Un autre aspect important de l’organisation des armées concerne les titres donnés aux unités et aux formations. Initialement, les régiments portaient le nom de leurs colonels propriétaires, qui était donc un officier sénior qui « possédait » le régiment, et dont il pouvait tirer un profit monétaire (surtout à l’époque des mercenaires), mais qu’il était peu susceptible de commander sur le champ de bataille. Il n’était pas rare dans ce contexte, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles, de voir des régiments sur les champs de bataille appartenir à des particuliers, alors que d’autres régiments sur le même terrain étaient la « propriété » de l’État. C’est aussi à la même époque, dans les armées européennes, que des régiments commencèrent à s’identifier selon la région d’origine de leurs membres. Dans l’armée française, l’exemple classique demeure le Régiment de Picardie, la plus ancienne unité.

Ce principe d’« étiquetage » des régiments dans le but d’inculquer un certain esprit de corps avait été bien compris dans nombre d’armées européennes, en particulier dans l’armée britannique. À l’époque des réformes menées par le Secrétaire d’État à la Guerre Edward Cardwell, au milieu du XIXe siècle, une unité comme le Hampshire Regiment pouvait avoir deux bataillons réguliers, l’un servant outre-mer et l’autre au pays.

À ce même régiment pouvait se greffer un Special Reserve Battalion qui avait pour mandat de fournir des renforts aux bataillons réguliers du régiment, qui lui-même comprenait des bataillons territoriaux, habituellement des unités de réserve servant au pays et composées de soldats plus âgés. L’importance qu’occupe le bataillon, qui demeure l’unité tactique de base, est particulière à l’armée britannique, car dans la plupart des autres armées du monde, cette unité ne possède pas d’identité distincte et n’est que rarement séparée du reste du régiment aux fins opérationnelles.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il n’y avait pas d’organisation tactique permanente dans l’infanterie sous le niveau de la compagnie. À cette époque, un terme comme celui de « peloton » référait soit à des soldats d’infanterie légère dispersés de façon hasardeuse parmi les rangs de la cavalerie afin de lui fournir un appui-feu; sinon il s’agissait de petites unités ad hoc opérant à l’intérieur d’un bataillon ou d’un régiment afin de harceler l’ennemi par de brèves volées de tir avant l’engagement principal.

C’est au moment de l’abandon progressif des tactiques linéaires (ex: le tir en volées sur plusieurs rangs) et de l’augmentation de la puissance de feu que les pelotons gagnèrent une identité permanente et, par-dessus tout, des fonctions tactiques plus précises. Dans plusieurs armées, le peloton devint la plus petite unité commandée par un officier sur une base quotidienne et permanente, souvent un lieutenant ou un sous-lieutenant. D’ailleurs, au moment où éclate la Première Guerre mondiale, le peloton est une structure déjà bien implantée dans les armées du monde, même qu’il était régulièrement l’unité tactique de base à la fin du conflit.

À un niveau supérieur, celui de la brigade, l’organisation connut à son tour des développements importants, du XVIIIe siècle jusqu’au début du XIXe. C’est également à cette époque que les armées commencèrent à être subdivisées en divisions comprenant plusieurs brigades qui rendaient les manœuvres plus aisées. Par exemple, les brigades pouvaient se déplacer en empruntant différentes routes, leurs trains de bagages seraient moins encombrants et il serait plus facile de réquisitionner la nourriture et le fourrage nécessaires.

Croquis d'une unité de l'infanterie de ligne française lors des guerres révolutionnaires. Le tournant du XVIIIe siècle fut une période de réformes militaires majeures dans les armées européennes, en particulier au plan organisationnel.

Quant aux divisions, qui comprennent au minimum deux brigades, celles-ci existaient dès le dernier quart du XVIIIe siècle, mais elles étaient soit des formations ad hoc pour une campagne spécifique ou des entités purement administratives, malgré que les travaux de certains généraux et penseurs militaires de l’époque tels le comte de Guibert et Pierre-Joseph Bourcet pavèrent la voie en ce sens. Le premier exemple organisationnel, qui fit « école » par la suite, fut celui de la division en vigueur au temps des guerres dans la France révolutionnaire. Cette division des années 1790 comprenait les trois armes, soit douze bataillons d’infanterie, un régiment de cavalerie et une artillerie à 32 canons.

L’armée française fut également une pionnière en ce qui a trait au regroupement de divisions en corps d’armée. Chaque corps comprenait de deux à quatre divisions, une brigade (ou division) de cavalerie légère, avec de l’artillerie, des ingénieurs et des unités de transport. Le corps d’armée était la formation tactique au cœur du système militaire napoléonien, à savoir une formation de 25,000 à 30,000 soldats qui pouvaient manœuvrer indépendamment du reste de l’armée. Bien dirigé, le corps pouvait combattre sur une longue période ou, lorsque nécessaire, éviter l’affrontement, si bien qu’il manœuvrait selon les circonstances. La campagne de Jena/Auerstadt de 1806 montra l’utilisation optimale d’un corps d’armée à l’époque napoléonienne.

À l’ère des armées de masse

La prochaine innovation majeure concernant l’organisation des armées n’apparut qu’un siècle plus tard. La conscription universelle commença à être généralisée parmi les grandes puissances européennes (sauf l’Angleterre) au tournant du XXe siècle et l’on vit l’apparition des armées de masse. Ces armées en campagne comprendraient un minimum de deux corps d’armée et ces grandes formations seraient généralement numérotées. Par exemple, à l’époque de la guerre franco-prussienne, les Prussiens avaient trois armées simplement numérotées de 1 à 3 sur le terrain.

Plus tard, en 1914, l’expérience montra aussi qu’il était difficile pour un commandant en chef de voir à la direction de plusieurs quartiers-généraux d’armées, si bien que, tant sur les fronts est et ouest, l’on jugea bon de créer des groupes d’armées. Ceux-ci recevaient généralement un titre correspondant au lieu géographique de leur théâtre d’opérations ou de la fonction qu’ils occupent dans l’ensemble du dispositif militaire sur le front. À titre d’exemple, une formation peut recevoir le titre de Groupe d’armées centre ou Groupe d’armées de réserve, ou encore être attitrée en l’honneur de celui qui la commande, comme le Groupe d’armées du Prince de la Couronne. En Russie, le terme Front apparaît régulièrement dans la structure de commandement russe ou soviétique, comme le Premier Front d’Ukraine, en référence au groupe d’armées en opération dans cette région ou qui avait commencé la campagne à partir de ce secteur lors de la Seconde Guerre mondiale.

Carte des opérations sur le front de l'Est en 1941. On remarque, par exemple du côté allemand, le regroupement d'armées en "groupes d'armées", comme le Groupe Nord, Centre, Sud, etc.

L’organisation militaire continua d’évoluer jusque vers la fin du XXe siècle. Les structures divisionnaires varièrent sensiblement, si bien que l’on vit apparaître des divisions blindées, motorisées, de montagne, de parachutistes, d’infanterie mécanisée et de marine. Pendant la Guerre froide, tant l’OTAN que le Pacte de Varsovie disposaient de structures militaires permanentes dans la région centrale de l’Europe, si bien que des générations de soldats se sont exercées au sein de leur corps national, qui lui-même se trouvait dans une entité multinationale sous forme de groupes d’armées.

De plus, c’est probablement dans le contexte de l’après Guerre froide, alors que l’Europe se cherchait une nouvelle identité (militaire) qu’il fut possible de mettre sur pied une structure organisationnelle française, allemande et espagnole de niveau de corps d’armée. Dans un même ordre d’idées, notons l’existence du Corps allié de réaction rapide de l’OTAN qui regroupe des forces de la plupart des états membres autour du modèle organisationnel britannique.

Conclusion

Au début de ce nouveau millénaire, l’absence de menace directe de l’ampleur de celle connue lors de la Guerre froide fut remplacée par une multiplicité d’autres risques généralement associés à la mouvance terroriste. Par conséquent, les planificateurs militaires doivent davantage penser en termes de structures armées « modulaires » qui peuvent être rapidement mobilisées pour accomplir des tâches spécifiques. Cela implique forcément l’éclatement d’anciennes structures organisationnelles.

Il est peu probable, par exemple, que l’on revienne à la structure du groupe d’armées, voire à celle de l’armée, hormis peut-être parmi les puissances de ce monde qui entretiennent toujours de larges forces en temps de paix. Finalement, l’inverse est tout aussi possible, dans la mesure où les plus petits blocs comme le bataillon, la compagnie et le peloton demeureront, car ils sont à la base du développement et du maintien d’un sain esprit de corps parmi des hommes qui se côtoient au quotidien.

D'une époque à l'autre et d'une culture à l'autre, l'organisation militaire répond d'abord et avant tout au besoin des hommes d'être ensemble, dans la paix comme à la guerre.

Quelques perspectives quant au militarisme et son évolution

Les soldats qui combattent sont-ils des héros ou de la chair à canon? Cette interrogation n’a en soi rien de nouveau et le débat qu’elle suscite est souvent le même, quoique sa coloration varie selon les contextes et les époques. Certains diront que les militaires sont des hommes et des femmes qui servent sous les drapeaux en défendant des principes et des valeurs que leur société devrait logiquement entériner. Or, dans toute démocratie qui se respecte, il y aura toujours des gens pour contester ces prétentions et affirmer que les soldats ne sont que de la chair à canon au service d’un régime. Certaines sociétés sont assurément plus militaristes que d’autres. Néanmoins, les perceptions quant à ce qu’il est convenu d’appeler le militarisme sont sujettes à une analyse d’ensemble des rapports qu’entretiennent la société civile et la société militaire.

Page-couverture d'un ouvrage à caractère satirique de Lucien Séroux sur l'antimilitarisme.

Définition et premières utilisations du terme

Le militarisme se définit généralement comme la prévalence de « sentiments militaires » au sein d’une société ou sinon une tendance à percevoir l’efficacité militaire comme la primauté de l’action étatique. Défini ainsi, le terme de militarisme n’embrasse pas réellement toute la réalité des sociétés humaines à travers l’Histoire, de l’Antiquité à nos jours.

Pourquoi? Parce que le besoin primaire de se défendre est un préalable pour n’importe quelle société stable, si bien que pour la plupart des sociétés à travers l’Histoire, un certain degré de militarisme relevait de la nécessité et non d’un choix délibéré. Cela pourrait expliquer, en partie, que certaines sociétés ou états n’accordèrent pas le même niveau d’importance ou de crédibilité au militarisme, dans la mesure où les menaces directes à la sécurité collective n’étaient pas du même degré, selon que le danger soit proche ou éloigné.

On peut cependant retracer une première utilisation du concept de militarisme pour soutenir une analyse politique dans les mémoires de Madame la Comtesse Victorine de Chastenay-Lanty, en France. Celle-ci employait ce terme en référence à la glorification du personnage de Napoléon Bonaparte et à l’ensemble des valeurs militaires qui étaient véhiculées à cette époque dans l’armée et la société françaises. Après cela, le mot tomba quelque peu en désuétude jusqu’aux années 1860, moment où il fut ravivé par Pierre-Joseph Proudhon dans sa critique de la mentalité autoritaire voyant la guerre comme le meilleur moyen de mobiliser les énergies de l’Homme.

La comtesse Victorine de Chastenay-Lanty

L’utilisation péjorative que fit Proudhon du terme de militarisme finit par être largement acceptée et le concept devint un néologisme de plus en plus utilisé dans les encyclopédies et divers journaux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Avec les décennies, le terme finit par prendre deux significations. D’une part, on employa le terme de militarisme pour définir (au sens de dénoncer) toute intrusion du militaire et de considérations militaires dans le processus décisionnel relevant du politique. En clair, la politique étrangère d’un état pouvait être perçue comme étant « militariste » si ses postulats de base devenaient soumis à l’influence des militaires.

Pierre-Joseph Proudhon

D’autre part, on remarque l’émergence d’une plus large notion touchant au « militarisme social ». Celui-ci sembla exister dans des pays où les valeurs militaires et les mentalités s’y rattachant étaient parvenues à se fondre dans les valeurs et mentalités de la société civile, pour en arriver à redéfinir la culture politique du pays. Par conséquent, ce fut par ces deux définitions que les analystes employèrent subséquemment le concept de militarisme afin d’étudier certains types de systèmes politiques et différentes sociétés.

Comme nous le verrons, la notion d’une dichotomie divisant deux types hypothétiques de systèmes sociopolitiques, et par conséquent des sociétés entières, n’alimenta pas seulement les discussions académiques sur l’emploi du concept de militarisme, mais elle constitue généralement le cœur du débat qui emprisonna le concept dans un étau péjoratif. C’était du moins la situation à la mort de Proudhon en 1865 et pour les trente années qui ont suivi. Par contre, le militarisme finit par posséder des contours conceptuels un peu plus raffinés seulement à la fin du XIXe siècle, notamment à l’époque où les sociologues et les économistes politiques se joignirent au débat.

La perception de Herbert Spencer

Herbert Spencer

À cet égard, on remarque la contribution du philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer. Dans ses Principles of Sociology, Spencer identifiait un « type militant de société » qu’il définissait comme une société dans laquelle tous les hommes jugés aptes au combat luttaient en quelque sorte contre les « autres sociétés. » Dans l’optique où ces « autres sociétés » ne pratiquaient pas un militantisme militaire, Spencer les décrivait sans trop de nuances comme des « sociétés industrielles » dans lesquelles la défense de l’individualisme de l’Homme devenait un devoir collectif.

Au fond, Spencer disait que les sociétés industrielles étaient tout aussi capables de défendre les mêmes valeurs et intérêts (la vie, la liberté et la propriété privée) que les soi-disant sociétés militantes à caractère militaire. Pour cette même raison, les sociétés de type industriel n’auraient pas besoin d’une agence de contrôle à caractère despotique comme une armée ou un gouvernement autoritaire. Spencer concevait néanmoins que la ligne de démarcation entre ces deux types de sociétés pouvait être mince et floue, ne serait-ce qu’en considérant que, logiquement, des sociétés militaires pouvaient s’engager dans des activités industrielles.

Ultimement, Spencer raffina sa taxonomie pour étayer une vision évolutive de l’Histoire, selon une tendance libérale, dans le but de faire la démonstration qu’au final, la société industrielle finirait par prendre le dessus sur la société militaire, telle qu’il la concevait probablement dans l’Angleterre de son époque. En ce sens, pour lui, l’industrialisation était bien entendu synonyme de capitalisme, qui lui aussi aurait le dessus sur le militarisme, sans pour autant être une panacée.

La poursuite sous Hintze et l’argumentaire marxiste

Otto Hintze

D’autres académiciens tentèrent de raffiner le schéma de Spencer. L’un de ceux qui furent grandement inspirés par les travaux de Spencer fut l’historien constitutionnaliste allemand Otto Hintze. Celui-ci ajouta au schéma de Spencer des dimensions géographiques et temporelles. Son travail sur le militarisme est significatif parce qu’il construisit son argumentaire dans l’unique but de démolir la théorie marxiste sur ce même sujet.

Si le militarisme sous Spencer et Hintze fut une manifestation typique d’une société préindustrielle et précapitaliste, pour les marxistes, toutes les sociétés présocialistes étaient à la base militaristes. En d’autres termes, alors qu’ils essayaient aussi de développer un nouveau modèle prônant un changement d’ampleur du schéma sociétal, les marxistes, contrairement aux libéraux, croyaient que les sociétés capitalistes industrielles étaient plus sujettes à produire du militarisme que celles précapitalistes.

Dans ce contexte, l’argumentaire prit essentiellement deux formes. Certains, comme Rudolf Hilferding et Vladimir Lénine, intégrèrent le concept du militarisme à leur théorie générale de l’impérialisme capitaliste et ils le virent comme une partie intégrante de la violente expansion de l’Europe dans le monde. D’autres, comme Rosa Luxembourg, préférèrent se concentrer sur l’angle domestique de l’utilisation du concept, dans l’optique de la course aux armements, en postulant que le militarisme représentait le moyen d’exploiter économiquement et politiquement le prolétariat.

Rudolf Hilferding

Luxembourg croyait que les armements garantissaient à ceux qui les possédaient le maintien du statu quo d’exploitation des travailleurs, tout en contrant leurs protestations et leurs légitimes demandes pour du changement. De plus, toujours selon Luxembourg, les armements gardaient la population dans un état constant de tension, d’agressivité et de peur face au déclenchement d’une guerre généralisée provenant de l’extérieur dans laquelle la classe ouvrière servirait de chair à canon.

La théorie et la pratique semblant être inséparables dans la doctrine marxiste. Les particularités propres au fonctionnement du régiment capitaliste devaient être utilisées dans le combat visant à le renverser. À cette fin, les mouvements de la classe ouvrière d’Europe n’allaient pas devoir uniquement combattre pour du changement (par la révolution ou des réformes radicales) dans l’actuel ordre socioéconomique, ils devaient aussi lutter contre le militarisme, qu’ils percevaient comme étant le principal virus de la société capitaliste industrielle.

En Allemagne, là où le mouvement de la classe ouvrière semblait être le plus nombreux et le mieux organisé, l’agitation n’était pas seulement menée contre le traitement brutal des recrues militaires et la militarisation de la culture politique, mais aussi contre la course aux armements et la politique étrangère du Kaiser jugée aventureuse. À ce propos, Karl Liebknecht fut probablement l’une des figures emblématiques de la dénonciation du militarisme lors des grands rassemblements sociaux-démocrates dans l’Allemagne de son époque. Le plus ironique dans tout cela, c’est que cet enthousiasme, qui se généralisait en Allemagne devant la thèse antimilitariste, disparut du jour au lendemain lorsque la guerre fut déclarée en 1914. D’ailleurs, toutes pensées d’éventuelles solidarités internationales prolétariennes (ex: la grève générale) disparurent également en coup de vent, si bien que l’Internationale socialiste ne s’en remit jamais.

Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg

Fascisme et nazisme: la nouvelle coloration du débat

Le débat sur le militarisme revit avec l’émergence des mouvements politiques fasciste et nazi, mais le but n’était pas de savoir si ces idéologies étaient militaristes, loin de là. Bien entendu, celles-ci l’étaient, fièrement et ouvertement. Les adversaires marxistes lièrent le phénomène au capitalisme bourgeois et en ce qu’ils croyaient être l’aggravation de la situation politico-économique au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Quelques-uns, il est vrai, virent le fascisme comme une excroissance du vieux fond capitaliste typique de l’époque de l’après-guerre en Italie. Pour sa part, et c’est paradoxal, Hitler percevait les marxistes comme les acolytes d’un système capitaliste d’avant-garde. Une différence similaire d’opinions s’observe aussi en regard du Japon et la prédominance de son militarisme dans les années 1930 et 1940. Ce qu’il importe de retenir dans ce contexte des années 1920 aux années 1940, c’est le point crucial à l’effet qu’en dépit des variations et des contradictions propres aux mouvements fasciste et nazi (et impérialiste au Japon), les marxistes voyaient le militarisme comme étant de plus en plus associé avec le capitalisme qu’avant 1914.

Mussolini et Hitler

Le problème avec le fascisme et le nazisme était que ces idéologies se présentaient comme une « troisième voie ». C’était une voie qui n’était pas simplement anticommuniste, mais qui était aussi anticapitaliste et antilibérale. Ce fut notamment en raison de cette autoprésentation et des politiques répressives qui leur étaient associées, que les intellectuels de tendance libérale (poursuivant sur la lignée de Spencer et Hintze) pouvaient voir que le militarisme était seulement possible au sein des sociétés qui n’étaient pas entièrement industrialisées et qui ne possédaient pas de systèmes parlementaires représentatifs, ni d’une culture civique développée.

La perspective américaine: le « militarisme rouge »

Cette sorte de soi-disant « retard » ou de non-volonté du militarisme à s’imprégner des caractéristiques des sociétés libérales, telles que mentionnées précédemment, aurait été prise en considération après 1945 afin de réorienter la définition du concept. À cet égard, la contribution des sociologues américaines n’est pas à négliger.

S’il y a une généralisation que l’on puisse faire au sujet de l’utilisation du terme de militarisme dans les débats publics et académiques au XXe siècle, c’est que les deux principales écoles de pensée (libérale et marxiste) continuèrent de soutenir leur cause respective, et ce, même au travers de la barrière idéologique qui les sépare. Par exemple, après 1917, les libéraux soulevèrent la question d’un militarisme « rouge », voire d’un « militarisme bolchevique ». Ce faisant, les libéraux lièrent le concept vers une notion élargie de « retard » (à l’instar de la situation observée chez les fascistes et les nazis en 1945), qui affecta non seulement les sociétés préindustrielles et industrielles, mais également les sociétés socialistes.

Cette présomption, qui dit en gros que les marxistes sont militaristes, atteint l’apogée de sa popularité lors de la Guerre froide. Elle devint non seulement une arme de propagande, mais aussi un moyen de compréhension des structures de puissance du système soviétique, toujours selon l’argumentaire libéral.

La prise de Berlin en 1945 ou l'apogée de la gloire de l'Armée rouge.

C’est en quelque sorte dans ce contexte, le tout en lien avec le débat à l’Ouest sur l’émergence du soi-disant complexe américain militaro-industriel, que l’expert de l’Union soviétique Vernon Aspaturian essaya d’identifier un phénomène similaire dans les sociétés communistes. En ce sens, Aspaturian discernait une sorte de polarisation des hommes et des institutions entre, d’un côté, des individus dont les actions étaient dirigées sur les questions de sécurité, d’armements et d’idéologies, puis de l’autre côté, des individus davantage liés à des activités de productions agricoles, civiles et communautaires.

Suivant la chute de l’URSS, qu’Aspaturian avait prédit des décennies auparavant, la question d’un « militarisme rouge » perdit naturellement de son importance comme arme idéologique. La question est désormais abordée comme phénomène historique, en particulier dans l’optique où les chercheurs fouillent dans les archives soviétiques pour tenter de comprendre comment le système a pu tenir aussi longtemps. Les questions auxquelles ils tentèrent de répondre dans les années qui suivirent immédiatement la chute du bloc de l’Est tournaient autour, par exemple, de savoir si les dirigeants soviétiques occupèrent une position suffisamment forte pour défier la primauté du Parti communiste et celle du Kremlin (ce qu’on appelle le « militarisme politique »). Dans un ordre d’idées similaires, est-ce que la militarisation de la société soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale et pendant la Guerre froide correspondait à une sorte de « militarisme social »?

Le débat au lendemain de la Guerre froide

À la lumière de tous les éléments qui ont été abordés, on peut en ajouter un dernier qui sort de la discussion classique sur le militarisme relevant de la dichotomie libérale-marxiste. Cela concerne le militarisme vu dans ce qui était autrefois convenu d’appeler l’espace géopolitique du Tiers-Monde, que l’on convient d’appeler désormais le monde en voie de développement.

Prenons l’exemple des quelques régimes militaires qui apparurent dans les années 1950 et 1960, que ce soit en Afrique ou plus particulièrement en Amérique latine. Dans ce dernier cas, les régimes militaires de la région étaient peu nombreux et on peut se demander comment les officiers professionnels des armées de ces états en vinrent à prendre le pouvoir et à s’y maintenir au-delà de la simple considération coercitive. Plus précisément, de quelle manière ces mêmes officiers, maintenant installés sur le trône, contribuèrent-ils par leur militarisme affiché au développement de leurs sociétés respectives? Ont-ils tous été des dictateurs? Ont-ils tous été des modernisateurs? Les réponses ne sont pas toujours aussi simples.

Conclusion

Comme on l’a vu, le militarisme est un phénomène sociétal beaucoup plus complexe qu’il n’en paraît à première vue. Avec la fin de la Guerre froide, le concept avait perdu une grande part de son élan idéologique, si bien qu’on peut se demander s’il est encore révélateur pour décrire un phénomène sociétal. Ne vaut-il pas mieux le laisser prisonnier de sa connotation péjorative?

Le militarisme est rarement utilisé de nos jours pour décrire des systèmes ou des politiques publiques. Il est plutôt vu comme un phénomène du passé qui doit être examiné avec les outils méthodologiques et conceptuels à la disposition des historiens.

Les mutineries

La châtiment ultime pour un acte collectif de désobéissance dans l'armée: le peloton d'exécution. (Scène tirée du film "Les Sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick, 1957.)

Le mécontentement

Les mutineries au sein des armées se produisent lorsque des soldats mécontents se mettent à défier collectivement l’institution disciplinaire en place. Ils le font particulièrement lorsqu’ils sont conscients, ou qu’ils ont l’impression, que cette institution est fragilisée, selon les circonstances du moment. Le simple fait de comprendre pourquoi et comment les mutineries arrivent fut un sujet à changements au fil du temps.

Ce qui est central, sinon au cœur de toute mutinerie, réside dans la nature des rapports entre les gestes collectifs de désobéissance et les structures des autorités politico-militaires en place. Les réclamations des mutins furent souvent spécifiques et elles ressortaient de l’ordre du pratique, bien plus que du niveau idéologique. Par exemple, les mutins peuvent se plaindre de la nourriture, de la solde, des permissions, de leurs officiers ou de toute autre situation qui semble injuste à leurs yeux. Cependant, toute mutinerie implique par définition un défi qui est directement lancé contre l’institution la plus fondamentale de l’État: l’armée.

Cela dit, aucune mutinerie n’est totalement apolitique, surtout si l’on considère le fait que l’armée est tout simplement un instrument du pouvoir politique. Les mutineries pourraient nuire (ou elles nuisent effectivement) au bon fonctionnement de l’État, surtout parmi ceux qui possèdent de petites armées composées essentiellement de mercenaires. Dans ce cas, les mutineries peuvent être plus apolitiques. Par contre, l’introduction de la conscription à grande échelle sur les soldats-citoyens finit par créer une armée qui remplaça les forces mercenaires. Cette levée en masse de citoyens peut entraîner des mutineries à coloration politique.

À l’époque de l’Ancien Régime, il était de notoriété publique que les soldats engagés par les monarchies n’étaient pas fiables et qu’ils pouvaient se mutiner pour un rien. Par définition, les mercenaires servent donc ceux qui les paient. Leurs officiers peuvent tenter d’arrêter les élans des mutins, ou bien ils peuvent tous aussi prendre la direction du mouvement, selon ce que dictent leurs intérêts personnels. De plus, la pratique de la guerre à cette époque, où les armées en campagne vivaient carrément sur le terrain, aux frais de l’habitant, ne favorisait en rien le maintien d’une discipline adéquate. Logiquement, il fallait que l’application de cette même discipline soit rigoureuse, voire brutale. Par la force des choses, cela engendra des armées fort instables qui affectèrent l’efficacité des actions de l’État.

Des mercenaires allemands vers 1540.

Des problèmes administratifs à la base des mutineries

À titre d’exemple, des mutineries parmi les forces espagnoles lors de révoltes aux Pays-Bas entre 1573 et 1576 exposèrent de manière flagrante les faiblesses de l’État espagnol et celles de tout l’édifice impérial espagnol en tant que tel. Les mercenaires engagés par l’Espagne avaient essentiellement une seule demande d’ordre pratique et leurs mutineries peuvent être perçues comme une forme violente de grèves, étant donné que les unités espagnoles recevaient régulièrement leurs soldes avec deux ou trois années de retard. Il est même rapporté, dans ce même contexte, que des unités de cavalerie avaient reçu leurs soldes avec six années de retard.

Ajoutons à cela les coûts très élevés que dut payer la couronne espagnole au cours de cette campagne hollandaise. Les coûts pour le seul maintien des forces espagnoles sur ce théâtre d’opérations étaient estimés à 1,2 million de florins par mois, mais le trésor militaire sur le terrain ne percevait de l’Espagne que le quart de la somme nécessaire. Cela affecta par conséquent le paiement des soldes. L’État espagnol était d’avis que ce déficit soit couvert par des levées de taxes sur les populations locales, par des emprunts (volontaires ou forcés) ou par le pillage.

Au-dessus de tout cela, l’incohérence administrative et la corruption endémique firent qu’il était impossible de déterminer précisément ce qui était dépensé et à quel endroit les sommes avaient été versées. À la même époque, en 1574, une autre mutinerie des forces espagnoles à Anvers fut réglée selon des principes que les spécialistes en négociations pourraient reconnaître de nos jours, à savoir que l’on pourrait régler un problème en exploitant les divisions internes d’une des parties concernées. En clair, la couronne espagnole consentit à payer pour la moitié des demandes des mutins, en échange d’une admission de la part des soldats à l’effet que ceux-ci s’étaient déjà « autopayés » en exploitant les richesses du pays, notamment par le pillage. Cette solution à la crise fut désastreuse pour l’Espagne. Elle vida le trésor, créa de la rancune parmi des troupes déjà indisciplinées, puis l’État espagnol se mit évidemment à dos toute la population des Pays-Bas.

Le danger omniprésent d’une mutinerie dans les armées mercenaires amena les puissances européennes à développer des armées professionnelles dont les rangs seraient garnis de volontaires qui acceptent de servir à long terme. Bien que cela pouvait atténuer les dangers de mutineries, ou du moins de les rendre beaucoup plus gérables, il y avait des craintes voulant que cela amène l’avènement d’une société militaire détachée du corps de la société civile. C’est du moins l’observation qu’en fit Carl von Clausewitz dans le contexte des guerres révolutionnaires en France à la fin du XVIIIe siècle.

On remarque une situation analogue au moment de la révolte des Cipayes en Inde en 1857-1858. Servant comme soldats dans la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company), une entreprise commerciale empreinte d’une forte sous-culture militaire, les Cipayes étaient en rébellion ouverte contre l’autorité britannique. Les rebelles cipayes défièrent directement la domination impériale britannique. Leurs actions consistaient à transcender les rivalités locales (qu’exploitaient les Britanniques) afin de développer ce qu’on aura pu appeler plus tard une première émergence d’un nationalisme indien. C’est à la suite de l’écrasement par Londres de cette mutinerie-rébellion que l’on finit par créer une véritable Armée indienne administrativement centralisée, au lieu de maintenir une organisation décentralisée en petites compagnies comme ce fut le cas auparavant.

Une scène d'exécution de mutins peinte par le controversé artiste Vassili Verestchagin lors de la révolte de Cipayes en Inde en 1857-1858. Chaque mutin est attaché sur l'embouchure d'un canon qui ouvrira le feu. Mythe ou réalité? Il y a assurément une marge à considérer, d'autant qu'ici, les soldats britanniques portent des uniformes datant des années 1880.

La guerre de 1914-1918: l’ambigüité idéologie et l’impasse militaire

La dimension politique à la base de nombre de mutineries s’observe particulièrement au XXe siècle, surtout pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, la logique implacable de la discipline militaire frappa de plein fouet une autre logique, tout aussi implacable, celle de la guerre des tranchées. Par conséquent, devant l’horreur des combats et les pertes effarantes, tous les belligérants majeurs du continent européen souffrirent de crises militaires attribuables en partie à la chute partielle ou complète du moral dans les armées.

La chute du moral dans les armées consiste en une forme beaucoup plus dissimulée de mutinerie. Cela se produisit dans l’armée italienne après le désastre militaire de Caporetto en novembre 1917, dans l’armée britannique en mars 1918, de même que dans les armées allemande et austro-hongroise à la fin des hostilités. Des mutineries beaucoup plus ouvertes survinrent dans l’armée impériale du tsar de Russie en février 1917, tout comme dans l’armée française en juin de la même année, puis dans la marine allemande à l’automne de 1918. En d’autres termes, les mutineries survenues dans les différentes armées influencèrent directement le cours des événements de la guerre de 1914-1918.

L'armée italienne bat en retraite après le désastre de la bataille de Caporetto (actuelle Slovénie) d'octobre-novembre 1917. Au cours de l'engagement, les forces italiennes perdirent plus de 260,000 soldats faits prisonniers.

Par exemple, en mai et juin 1917, dans le contexte de l’offensive ratée du général Robert Nivelle au Chemin des Dames, des unités éparses réparties dans la moitié des divisions de l’armée française refusèrent à un moment ou un autre, en un lieu donné ou un autre, de monter occuper leurs places dans les tranchées. Cela dit, l’étude de l’historien français Guy Pedroncini fournit l’explication « militaire » classique de ces mutineries en plaçant au cœur de sa thèse le rôle apparemment primordial qu’aurait joué le général Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées françaises.

Toujours selon Pedroncini, Pétain tenta de colmater les brèches d’indiscipline qui affectaient la moitié des unités françaises par une série de mesure tirées du sens commun. Pétain apporta certes d’importantes réformes dans le régime alimentaire, de même que dans le régime des permissions. À cela, Pétain avait promis aux troupes que celles-ci ne seraient pas engagées dans de coûteuses offensives, tant et aussi longtemps qu’un nombre suffisant de chars d’assaut pour les protéger seraient disponibles et que des renforts américains arrivent pour relever ces soldats éprouvés.

Pedroncini précise que les soldats français n’en demandaient pas plus. Cela amena certains historiens par la suite à déduire que les mutineries dans l’armée française relevaient davantage d’une forme de grève, comme si, à l’instar d’ouvriers, les soldats avaient temporairement cessé leurs activités en attendant une amélioration de leurs conditions de « travail ». Selon ce point de vue, les soldats français auraient importé dans l’armée des pratiques courantes de protestations du monde du travail de la société civile. D’autres historiens contestent cette thèse, sur le principe que les soldats ne sont pas (ou ne sont plus) des travailleurs attablés à la production, mais davantage à la destruction.

La plupart des grèves ont déjà leurs scénarios bien rédigés et tout le monde sait qu’éventuellement, les ouvriers retourneront au travail. Cette présomption avait notamment traversé les esprits des dirigeants espagnols lors de la mutinerie d’Anvers de 1574 que nous avons évoquée. Les soldats pouvaient contester leurs faibles soldes, mais de toute façon, ils ne seront pas plus payés maintenant, peut-être seulement dans deux ou trois ans. Alors, mieux vaut retourner au travail.

Célèbre cliché montrant le général Henri-Philippe Pétain discutant avec des soldats à l'époque des mutineries de l'été 1917.

Cependant, cette présomption peut être aisément critiquée lorsque l’on aborde le cas de soldats-citoyens, dont l’engagement moral personnel et la conviction de chacun à la cause constituent des éléments essentiels pour mener à terme une guerre moderne et totale. Qui plus est, lorsque la contestation, dans ce contexte précis, vient de soldats-citoyens qui s’en prennent directement à l’autorité étatique, cela rend d’autant plus caduque la présomption voulant que l’État feigne d’ignorer leurs revendications. La situation dans la France de 1917 était en tous points différente de celle des Pays-Bas de 1574.

Pour poursuivre avec le cas français, une explication alternative pourrait se concentrer sur la dynamique particulière des mutineries, à mettre en lien avec l’identité politique des soldats français qui sont nés et qui ont grandi sous la Troisième République. Le général Pétain et son état-major semblent surtout avoir répondu à une situation politique d’importance dont les racines étaient logiquement ancrées en bas, dans cette population en uniforme. C’est en partie dans ce contexte que les soldats français mutins cherchèrent des forums dont les meneurs pouvaient étaler leurs idées.

Par exemple, les gares de train ou autres lieux de dépôts et d’embarquements servaient de points de ralliement. Par conséquent, des groupes de soldats refusèrent d’obéir à des ordres de dernière minute les enjoignant à remonter en ligne et certains préférèrent manifester bruyamment leur opposition à la guerre. Devant ces faits, Pétain et le haut commandement français choisirent de ne pas affronter directement les mutins. Ce choix sembla judicieux, dans la mesure où le commandement français n’avait tout simplement pas assez de troupes fiables pour réprimer les manifestations par la force, même s’il avait décidé d’aller de l’avant avec cette option. En l’absence de mesures coercitives externes, seules des mesures internes basées non pas sur la négociation, mais sur l’imposition d’expédients censés améliorer immédiatement la situation des soldats feraient l’affaire.

Des mutineries dans un contexte démocratique

Selon ce point de vue, les mutineries dans l’armée française se comprennent mieux dans un contexte où étaient mis face à deux composantes paradoxales de leur identité citoyenne, soit la démocratie directe et celle par voie de représentation. Pour sa part, la démocratie directe autorise une résistance traduite dans une plus large expression politique, comme ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789. Un peu comme les mutins de 1917, ceux de 1789 demandaient des améliorations pragmatiques qui tournaient autour de la qualité du régime alimentaire et des permissions. Ce qui est étonnant dans le contexte de la Révolution, et qui était à la fois contradictoire parmi les demandes des soldats, c’est que l’imposition éventuelle d’une paix immédiate aurait rendu caduque leur demande d’une amélioration du régime des permissions.

Malgré tout, on retient que les demandes des soldats illustrèrent l’importance qu’ils accordaient à la forme représentative de gouvernement. Les soldats demandaient à leurs officiers qu’ils disent à leurs représentants à la Chambre des Députés qu’ils en avaient assez de cette situation. L’importance pour les soldats de faire valoir leur identité citoyenne n’est nullement exagérée dans ce cas-ci. Ce faisant, ils confirmaient la légitimité des institutions républicaines, de même que celle des députés qui les représentaient. Comme démocratie représentative, la Troisième République existait en chacun d’eux et elle traduisait dans leur esprit la manière dont fonctionnait le jeu politique. La République avait fixé les frontières de l’imaginaire politique des mutins. En d’autres termes, l’identité républicaine portait en son sein les moyens de sa propre coercition interne. Elle permettait l’obéissance comme la mutinerie.

La situation dans la Russie impériale

Avec le recul, le contraste des mutineries dans l’armée française de 1917 ne pouvait être plus prononcé que celles observées dans l’armée impériale russe à la même époque. Les soldats du tsar qui partirent à la guerre en août 1914 avaient dans leurs bagages deux anciennes (et conflictuelles) images de l’autorité.

Les soldats russes venaient pour la plupart de la campagne, où ils grandirent dans la relation contraignante entre le paysan et le seigneur (ou le patron propriétaire terrien). En clair, une fois incorporé dans l’armée, l’obéissance à l’officier avait remplacé celle au seigneur. L’autorité de l’officier était incontestable et souvent capricieuse. Le soldat n’avait qu’à s’y soumettre, dans l’espoir que la vie lui serait plus favorable dans un autre monde.

Face à cette image d’autorité se trouvait celle du tsar, cette figure quelque peu mythique, ce « père des peuples de Russie » dont la bonté imaginée était constamment trahie par l’autorité béate de ses officiers subordonnés. La situation du soldat russe en 1914 était la conséquence d’un immobilisme existant depuis plusieurs décennies. Peu de changements étaient survenus à travers les réformes du XIXe siècle, notamment celles visant à donner au soldat un nouveau statut plus « moderne » face à la société civile. En clair, le soldat n’était rien comme individu, ou très peu.

Des soldats russes lors de la Première Guerre mondiale.

D’ailleurs, la situation conflictuelle des deux autorités (celle de l’officier et celle du tsar) s’était observée lors de la révolution de 1905-1906. Les soldats s’étaient mutinés une journée, puis ils avaient ouvert le feu sur la foule le lendemain, selon sur quelle ancienne figure d’autorité ils croyaient la plus puissante. Plus tard, en 1914, les soldats de l’armée impériale entrèrent dans la guerre sans nécessairement être incorporés dans un modèle national de société à la française (du moins dans la compréhension occidentale que nous en faisons). Cela aura de graves conséquences.

À cet égard, la conception impériale de l’identité politique russe s’avéra inadaptée dans un contexte de guerre totale entre États-nations modernes. De plus, le tsar Nicholas II empira les choses lorsqu’il décida de prendre personnellement le commandement de son armée en 1915. Ce faisant, il fixa la bannière de son autocratie sur le mât plus que chancelant des piètres performances de l’armée sur le terrain. Tous virent que le tsar était une personne faillible, car en prenant les rênes de l’armée, le tsar avait en quelque sorte enlevé la barrière qui créait la démarcation mythique si importante à sa légitimité. La conséquence fut une mutinerie qui entraîna la chute du régime impérial. La coercition externe cessa d’exister lorsque le pouvoir s’effondra.

En dépit de la dégradation de la situation militaire, et contrairement à ce qui se passa dans l’armée française, les mutineries dans l’armée russe n’ont rien à voir avec une ou des défaites particulières qu’elle aurait subies. En fait, le premier facteur qui entraîna des mutineries ne concerne pas directement le champ de bataille, mais plutôt le front intérieur, dans la mesure où il y eut une crise majeure du ravitaillement des villes. Dans ces circonstances, Nicholas accéléra la désintégration de son autorité à la fin de février 1917 lorsqu’il ordonna aux garnisons d’ouvrir le feu sur les civils pour mettre un terme aux émeutes.

Nicholas avait probablement pris la pire des décisions en ces circonstances et, par surcroît, il utilisa le pire instrument pour ce faire, à savoir son armée. Les garnisons militaires des villes comprenaient deux types de soldats, qui n’étaient peut-être pas les « meilleurs » pour s’atteler à cette tâche sinistre. D’abord, les garnisons étaient composées de vétérans blessés revenus du front, puis de recrues sans trop d’expérience, ni d’entraînement. Ces deux catégories de soldats étaient plus enclines à sympathiser avec la foule qu’avec les officiers qui leur ordonnaient de tirer. Par conséquent, dans l’ensemble, les garnisons refusèrent d’ouvrir le feu sur la foule, ce qui provoqua une crise qui entraîna quelques jours plus tard la chute du régime tsariste.

La Révolution russe

Avec la fin du pouvoir impérial, et la question systémique de l’autorité dans l’armée post-tsariste, les soldats n’avaient plus réellement de notions sur à qui ou à quoi ils devaient être loyaux. En d’autres termes, quiconque parviendrait à remobiliser les identités civiles et militaires pourrait en quelque sorte prétendre au pouvoir en Russie. On crut, pendant un certain temps, que le nouveau chef du gouvernement provisoire Alexandre Kerensky aurait pu garder la Russie dans la guerre européenne.

Vu ainsi, Kerensky avait à l’esprit le souvenir des armées françaises de l’An II de la Révolution. En effet, en 1793-1794, la Révolution était parvenue à lever et entretenir l’une des plus puissantes machines militaires que le monde ait connues. D’une certaine manière, Kerensky voulut que l’Histoire se répète en transformant le soldat tsariste en un soldat-citoyen, et ce, en l’espace d’à peine quelques mois dans une république russe émergente, mais en pleine débâcle.

Les tentatives de Kerensky échouèrent en partie à cause d’une source alternative d’autorité qui naquit à l’intérieur même de l’armée au moment où s’implantait le gouvernement provisoire. Il s’agissait des conseils de soldats, communément appelés soviets. Ces conseils devaient gérer des dossiers aussi divers que nombreux allant de la distribution de la nourriture à la justice militaire, dans l’optique de poursuivre la guerre contre les Allemands. En ce sens, les soviets constituèrent une mutinerie institutionnalisée.

Dans une tentative maladroite d’affermir son pouvoir, notamment face aux soviets, Kerensky ordonna une nouvelle offensive sur le front en juin 1917, à la même époque où Pétain ramenait l’ordre dans l’armée française. Face à ses nouveaux soldats-citoyens, Kerensky avait de bien plus grandes attentes que ce que pouvait avoir le gouvernement français sur ses propres troupes. Dans le cas russe, la légitimité n’était pas au rendez-vous. À l’automne, le gouvernement provisoire « républicain » était déjà chose du passé.

Seuls les bolcheviques dirigés par Vladimir Lénine, un autre Russe qui avait été éduqué à l’européenne, comprirent toute l’ambivalence des rapports entre l’autorité de basse échelle représentée par les officiers, puis celle de niveau supérieur constituée par l’État. Néanmoins, le défi de ramener l’ordre dans l’armée demeurait constant et problématique. Pour une majorité de soldats russes à l’été et à l’automne de 1917, la loyauté signifiait d’abord la loyauté envers son village ou sa région natale. La possession d’une terre accompagnée de la paix représentait davantage que le fait de savoir si la Russie allait perdre ou non la guerre.

Déjà pourris, les rapports entre les officiers et les soldats russes se dégraderont davantage pendant la Révolution, si bien que les soviets finiront par prendre le contrôle de ce qui restait de l'armée en 1917. Les Soviétiques voudront remodeler cette armée pour la conformer à leurs idéologies.

Il était techniquement impossible de ramener l’ordre et la discipline dans l’armée russe en 1917. En effet, comment faire cesser les mutineries dans un pays qui lui-même est dans le chaos? La Russie tsariste était morte et aucune nouvelle Russie ne parvenait à s’établir et répondre aux doléances des soldats. C’est d’ailleurs ce qu’avaient compris les bolcheviques qui s’empressèrent par tous les moyens de fournir aux citoyens des terres et, par-dessus tout, la paix.

C’était leur façon de consolider leur mainmise du pouvoir et de compter sur l’appui des soldats dans la lutte contre les ennemis de la Révolution en ce début de guerre civile. Une fois la paix revenue au début des années 1920, les bolcheviques purent procéder au modelage d’un nouveau citoyen et d’un nouveau citoyen-soldat selon leur modèle idéologique. Alors que l’Union soviétique prenait forme, les soldats comme les ouvriers devinrent les piliers de la dictature prolétarienne.

Au lendemain de la Grande Guerre

Des mutineries à grande échelle telles qu’on en connut pendant la Première Guerre mondiale appartiennent à cette époque. La guerre de 1939-1945 n’engendra jamais cette combinaison résultant d’une ambigüité idéologique et d’une impasse militaire qui s’avéra si volatile pendant le précédent conflit.

Il y eut par exemple un début de mutinerie qui affecta environ 1,000 soldats britanniques dans le contexte des opérations de l’invasion de l’Italie en 1943. Le litige concernait des soldats blessés en convalescence à qui on avait promis qu’ils retourneraient dans leurs unités d’origine, mais ceux-ci furent transférés dans un tout autre corps. D’ailleurs, sur un plan purement hypothétique, on aurait pu extrapoler à plus grande échelle une situation où, par exemple, des armées alliées d’Europe auraient appris en 1945 qu’elles iraient combattre au Japon ou en Chine. Il est probable qu’une majorité de soldats aurait résisté à l’autorité militaire, dans ce cas sur la base d’un argumentaire essentiellement politique.

Cependant, des exemples plus récents (et réels) de mutineries ont existé. On pense entre autres aux officiers de l’armée française en Algérie qui complotèrent contre les autorités civiles en 1958 et en 1961. Ceux-ci provoquèrent en effet une importance transformation politique qui vit le renversement de la IVe République et la naissance de la Ve. Quelques années plus tard, au Vietnam, la forme la plus violente de protestation de la part des soldats américains vint contre ces officiers ou sous-officiers un peu trop zélés, qui furent victimes d’« accidents » dans l’exercice de leur autorité.

En général, la guerre au XXe siècle, et particulièrement au lendemain de la Guerre froide, devint plus intensive en terme de capital monétaire et moins en terme d’investissement personnel (au sens moral du terme). La haute technologie signifiait une amélioration corollaire du professionnalisme, si bien qu’on aspire à forger un soldat idéal qui ne serait plus soumis aux vices de la mutinerie. Dans ses formes historiques reconnaissables, que ce soit sous les habits de la grève ou comme prélude à la révolution, la mutinerie semble avoir décliné, mais elle constitue un phénomène qui n’est jamais appelé à disparaître.