Mois : novembre 2010

Les armes à feu portatives

Introduction: l’ambigüité étymologique

Représentation d'un cavalier européen à l'époque de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Les armes à feu portatives sont parties intégrantes de l'équipement du cavalier.

Au sens d’« arme à feu d’épaule », le terme « arme portative » dérive de l’anglais small arms. Il semble avoir été employé une première fois dans la littérature militaire anglaise au début du XVIIIe siècle. Ce terme définissait simplement des armes à feu capables d’être transportées avec les mains. L’utilisation adéquate du terme se complexifia avec le temps, en particulier face au développement de nouvelles armes à feu telles les mitrailleuses, dont le contexte étymologique suggère, à tort ou à raison, qu’on les rattache à ce terme.

En d’autres mots, les mitrailleuses d’infanterie sont considérées comme des armes à feu portatives, tandis que celles montées sur des avions sont exclues de la catégorie. À l’inverse, d’autres armes utilisées par l’infanterie, comme des petits canons antichars et des mortiers portatifs, sont considérées comme des armes portatives. Essentiellement un concept militaire, le développement des armes à feu portatives fut généralement stimulé par les guerres, qui autorisèrent des avancées technologiques accélérées. Par conséquent, ces innovations eurent des impacts significatifs sur les tactiques employées sur les champs de bataille.

Bien que le terme semble avoir été une première fois employé au début du XVIIIe siècle, une enquête plus poussée sur l’histoire du développement de ce type d’armes nous fait remonter à beaucoup plus loin dans le temps, soit au début du XIVe siècle. C’est en effet au cours de cette période que nous observons l’introduction de la poudre noire comme matériau combustible de propulsion employé avec une arme à feu dite « portative ». Toujours à cette époque, la terminologie ne semblait pas précise, si bien que l’on confondait par moment l’identification de certaines armes à feu, à savoir si elles étaient des armes portatives ou des canons.

Le XIVe siècle ou l’époque du « canon à mains »

Croquis d'un soldat armé d'un canon à mains comme on en aurait vu à Crécy en 1346. Avec sa main droite, le tireur doit allumer la charge à l'aide d'un petit bâton, ce qui peut lui occasionner des brûlures, sans compter qu'une erreur du dosage de la poudre ou une fausse manoeuvre peut carrément provoquer l'explosion de l'engin.

Aux fins de cette étude, le terme « canon » semble le plus adéquat lorsqu’il s’agit de brosser le portrait des premiers balbutiements des armes à feu portatives. Plus précisément, ce qu’on appela les « canons à mains » semble avoir été référencé pour une première fois dans un document produit à Florence, puis un autre rédigé sous forme de traité dans la littérature anglaise, tous deux à la fin des années 1320. À partir des années 1340, les sources écrites faisant référence aux armes à feu portatives, aux canons et aux autres armes d’un type similaire se multiplièrent. Nombre de ces écrits suggèrent que les rédacteurs de l’époque semblent posséder des connaissances relativement avancées du principe et de l’utilisation de ces armes à feu portatives employant la poudre noire.

À partir du milieu du XIVe siècle, les documents relatifs aux armes à feu portatives comprenaient aussi des références à l’utilisation de tous petits canons à mains (que l’on appellera plus tard des armes de poing) avec des chargeurs rudimentaires. Par exemple, il semble qu’une arme de ce type ait été présente sur le champ de bataille lors de la victoire anglaise à Crécy en 1346, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, bien que ce fut davantage l’arc long qui domina ce jour-là.

Avant la fin de ce même siècle, des références indiquent également la présence d’armes avec des chambres séparées, ce qui témoigne plus précisément que des expériences semblent avoir été réalisées afin d’introduire un système rudimentaire de culasse pour le rechargement. Certains auront pu y voir la poursuite des recherches afin de développer ce que nous avons appelé précédemment les armes de poing, un terme qui apparaît pour la première fois dans la littérature en 1388. De nos jours, les armes de poing représentent un concept utilisé à toutes les sauces et davantage associé aux pistolets et revolvers.

La plus ancienne de ces armes qui existent se trouve au Musée national de Stockholm et elle date probablement de la première moitié du XIVe siècle. Il s’agit d’une petite arme en forme de bouteille faisant environ 30 cm de longueur, dont le canon est d’un calibre de 1,4 pouce. Il est aussi probable que la partie métallique de l’arme fut enchâssée à l’intérieur d’une lourde armature en bois généralement ronde qui devait servir de crosse. Celle-ci s’était naturellement décomposée au moment des fouilles archéologiques. Les armes à feu portatives développées par la suite étaient équipées d’un canon de forme cylindrique, avec des crosses d’épaule similaires, mais avec un crochet sous le canon qui permettaient, lorsque celui-ci était posé sur un parapet, d’atténuer l’effet de recul inévitable lors de la mise à feu.

Le canon à mains du Musée National historique de Stockholm, daté de la première moitié du XIVe siècle. Il s'agit probablement de l'une des plus anciennes armes à feu recensées à ce jour.

Poudre, allumage et munition: l’apprentissage des concepts de base (XVe siècle)

Ce type d’armes à crochets fut notamment popularisé dans les états allemands sous l’appellation de Hakenbüchse (arquebuse à croc). La mise à feu était effectuée par l’allumage d’une mèche tenue à la main ou d’un fil métallique chauffé vers un trou d’ignition nommé la lumière. Plus tard, d’autres modèles de ces canons à mains avaient un petit réservoir de poudre noire au bout de la lumière que l’on appelait le bassinet. La mise à feu était effectuée par un principe similaire de mèche à combustion lente. Celle-ci était préalablement trempée dans une solution de nitrate de potassium puis séchée. L’idée consistait à allumer la mèche, sans qu’elle brûle, ni qu’elle s’éteigne.

Un exemple d'arquebuse à croc primitive datant du début du XVe siècle. À gauche, sous le canon, le croc pouvait être ancré sur un parapet et ainsi amortir l'effet du recul au moment du tir.

Compte tenu de la qualité toute relative des matériaux utilisés et des méconnaissances initiales quant au dosage de la poudre noire (et sans parler des conditions sur le champ de bataille), l’allumage de ces armes pouvait être une opération qui s’avéra par moment plus risquée pour le tireur que pour l’ennemi en face. Il était souvent nécessaire, par exemple, de rallumer la mèche juste avant le tir pour être certain que la combustion se fasse adéquatement au moment opportun.

Ce ne fut pas avant le début du XVe siècle que l’on vit apparaître les premiers fusils à mèche équipés de détentes. La mise à feu s’effectuait grâce à une longue mèche à combustion lente qui était attachée dans les crocs d’un levier en forme de S nommé le serpentin. La détente se trouvait sous ce serpentin. Lorsqu’on appuyait dessus, la partie supérieure du serpentin, sur lequel se trouvait attachée la mèche allumée, se déplaçait vers le bas dans le bassinet, actionnant ainsi la charge propulsive de poudre noire. Le premier avantage de ce système était qu’il permettait au tireur de ne pas avoir à placer sa main près du bassinet contenant la poudre noire.

L'introduction du fusil à mèche se fit en Europe vers le milieu du XVe siècle.

Toujours vers 1500, on vit l’introduction de crosses d’épaule, à l’opposé des armes à feu du XIVe siècle qui se tenaient généralement sous le bras pour amortir l’effet de recul. Il s’agissait là d’un développement majeur dans l’histoire des armes à feu portatives, puisque le principe de la crosse, qui sert à stabiliser le tir et amortir le recul, deviendra l’élément caractéristique des armes à feu pour les siècles à venir. C’est également vers la même époque que l’on commença à réfléchir à un concept où l’arme, à savoir la poudre et la munition, serait chargée par le canon, et non plus uniquement par un bassinet comme autrefois en ce qui concerne la poudre. De plus, on réfléchit sur le principe d’une arme à feu dont la détente actionnerait une charge préliminaire (ex: une étincelle), qui elle-même déclencherait la charge principale située dans la chambre du canon.

Le XVIe siècle: la demande d’armes à feu

Ces expérimentations connurent des succès mitigés. On fit l’essai d’un chargement de l’arme par une sorte de culasse située près de la chambre (et non par le canon), puis cette autre tentative consistant à doter l’intérieur du canon de rayures pour améliorer l’effet balistique. Le XVIe siècle en fut donc un de grandes expérimentations, surtout à des fins militaires. Divers types de nouvelles carabines virent leur apparition. Il y eut bien entendu l’arquebuse (une carabine lourde), mais également d’autres armes à feu portatives tel le pétrinal (une autre carabine lourde), et ce, jusqu’à l’apparition du mousquet.

Par ailleurs, au cours du XVIe siècle, l’invention du système d’allumage à rouet facilita grandement le développement des premiers pistolets. Toujours relâchée par une détente, l’idée consistait à faire pivoter une petite roue à ressort métallique contre une pierre. Ce contact provoquait une étincelle dans le bassinet chargé de poudre, déchargeant ainsi l’arme. C’est aussi à cette époque que le statut social des armes à feu portatives évolua. Autrefois utilisées par des soldats, ces armes attirèrent également l’attention des officiers de cavalerie, de même que celle des amateurs de chasse. Le XVIe siècle vit également l’apparition d’un métier somme toute nouveau, celui de l’armurier. Celui-ci était à la fois un artisan, un dessinateur, un innovateur, voire un artiste dans un champ d’expertise qui veillait à bien satisfaire une clientèle de plus en plus nombreuse, riche et exigeante.

Un pistolet à rouet fabriqué dans le dernier quart du XVIe siècle. Cette arme, qui s'ajouta à l'attirail du soldat à cheval, conféra à la cavalerie un avantage tactique supplémentaire.

Bien que la sophistication des armes à feu portatives prit du temps avant d’atteindre l’appareil militaire dans son ensemble, les encouragements prodigués par ceux qui détenaient le pouvoir (et qui occupaient souvent de hautes fonctions militaires) firent en sorte qu’inévitablement, ces armes raffinées finirent par être distribuées en grand nombre aux soldats. Auparavant, surtout à l’époque des armes à allumage à rouet (un mécanisme compliqué et qui coûtait cher de fabrication), peu de soldats avaient accès aux armes à feu. Leurs utilisations à des fins militaires furent essentiellement réservées sous forme de pistolets à l’usage des officiers de la cavalerie qui, pour la première fois, pouvaient s’en servir efficacement assis sur leurs chevaux.

Mise à part la nécessité d’entraîner les chevaux, afin qu’ils ne paniquent pas en entendant le bruit des armes à feu tirées près de leurs oreilles, la disponibilité des pistolets pour la cavalerie ne donna pas seulement à ses officiers une arme d’appoint avec l’épée et la lance, mais elle changea son rôle tactique. La grande charge compacte ferait éventuellement place à une manœuvre plus circonspecte nommée la caracole, dans laquelle les rangs de cavaliers avancent, tirent avec leurs pistolets, puis retraitent afin de pouvoir les recharger. Cependant, il s’avéra qu’avec le temps la caracole devint obsolète vers 1700, si bien que l’on préféra réserver la décharge du pistolet lors de la mêlée, au même titre que l’épée, ce qui relégua l’arme à feu à un rôle ni moins, ni plus important que celui de l’arme blanche.

La présence des armes à feu sur les champs de bataille amena la cavalerie à revoir ses tactiques. Ici la caracole, une formation tactique où la première rangée tire sa volée, puis retourne en arrière afin de recharger. La rangée suivante répète le processus et ainsi de suite. Cette formation fut introduite en réponse à la menace que représentait pour la cavalerie l'infanterie composée de piquiers.

La domination du mousquet (XVIIe – XIXe siècles)

Le développement du fusil à silex vers la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle permit de répandre davantage l’utilisation de ce type d’armes au sein des infanteries du monde, si bien que ce système d’amorce perdura à travers le XVIIIe siècle et jusqu’à la fin de la première moitié du siècle suivant. Lorsque la détente était pressée, elle actionnait un marteau à ressort sur lequel était fixée une pierre. Celle-ci frappait une plaque de percussion en acier qui était située au-dessus du bassinet. Le jet d’étincelle provoqué alluma la charge, ce qui fit du fusil à silex le summum du développement de ce type d’armes à feu d’allumage à pierre. L’innovation maîtresse de cette arme était sa plaque de percussion en forme de L. La partie inférieure de cette plaque servait à couvrir le bassinet, ce qui immunisait la poudre contre l’humidité et la moisissure, d’où l’importance d’ouvrir la plaque avant le tir afin de découvrir la poudre.

Comme dans bien des armées du monde de l'époque (XVIIIe siècle), le mousquet (fusil à silex) constitua une arme de premier choix du fantassin en première ligne. Nombre d'armées employèrent le mousquet jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Par conséquent, on assista à une multiplication des armes à feu portatives, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, à une époque où les guerres étaient quasi constantes en Europe, puis dans le reste du monde à mesure que progressait la colonisation. Le mousquet devint l’arme de base du fantassin, puis la carabine (un mousquet de plus petite taille et de calibre) connut une popularité croissante dans la cavalerie. Celle-ci prit un soin continu à réinventer constamment cette carabine, sans compter l’intégration du pistolet en version améliorée et par moment équipé d’une crosse détachable au besoin. De son côté, la marine profita également de l’invention du mousquet qu’elle adapta selon ses besoins particuliers. À titre d’exemple, le mousqueton était une version raccourcie du mousquet. Celle-ci s’avéra utile dans l’espace confiné d’un navire, que ce soit pour décourager l’ennemi d’aborder ou bien pour réprimer une éventuelle mutinerie.

Du silex à la mitrailleuse: un XIXe siècle de transitions

Le XIXe siècle connut également son lot d’innovations au sein des armes à feu portatives. À l’instar du siècle précédent, la guerre stimula une fois de plus le développement de ces armes, quoiqu’il ne faille jamais négliger l’influence du monde du sport (la chasse), une influence qui déteignit sur le monde militaire. C’est en grande partie grâce à la Révolution industrielle tout au long du XIXe siècle que les expérimentations des deux côtés de l’Atlantique allèrent de pair avec la montée constante des tensions politiques dans une Europe de plus en plus nationaliste. D’ailleurs, d’un bout à l’autre de ce siècle, on passa de l’abandon du mousquet à l’introduction du fusil à percussion, puis à l’invention de la mitrailleuse avant même que ne débute le siècle suivant.

L’autre particularité de l’évolution des armes à feu portatives réside dans la standardisation à grande échelle des modèles au cours de cette ère industrielle. Par exemple, l’armée américaine voulut adopter le même fusil pour toute son infanterie dès 1803. Plus tard, en 1841, l’armée prussienne fit du fusil à chargement par la culasse Dreyse son arme d’ordonnance. Le Dreyse était révolutionnaire pour son époque, car sa cartouche en papier contenait à la fois l’étui, le projectile et la poudre nécessaire à la charge. Une fois introduite dans la chambre en ouvrant la culasse, la cartouche était mise à feu à l’aide d’une aiguille actionnée par la détente. Le recours au Dreyse par les Prussiens était presque anachronique, dans la mesure où les soldats des autres armées européennes chargeaient toujours leur mousquet par le canon, avec la balle et la poudre séparées, comme le firent leurs prédécesseurs depuis les trois siècles précédents.

Le dispositif mécanique du fusil Dreyse mis en service dans l'infanterie prussienne en 1841. Le Dreyse était un fusil qui tirait une cartouche grâce à une amorce qui était placée à la base de la balle. L'allumage avait lieu par la suppression de l'amorce par une aiguille qui était poussée au creux de la charge de poudre noire tout entière pendant le chargement de l'arme. Le Dreyse fut le premier fusil militaire utilisé à grande échelle avec un mécanisme de chargement par la culasse.

Pour leur part, les soldats américains furent équipés d’une arme également révolutionnaire pour son époque, soit le revolver Colt qui, comme le terme l’indique, disposait de six chambres pivotantes contenant chacune une cartouche. Cette arme fut employée avec succès lors des affrontements contre les Indiens séminoles en 1838, puis lors de la guerre contre le Mexique en 1847. Le Colt connut une popularité phénoménale, si bien que les officiers britanniques de la Royal Navy adoptèrent une version de marine du Colt en 1851 et ils en firent usage lors de la guerre de Crimée qui débuta en 1854.

Le fusil à percussion Springfield modèle 1861, l'arme principale des infanteries nordiste et sudiste lors de la guerre de Sécession (1861-1865). En bas à droite, la cartouche Minié qui provoquait de terribles blessures, déchirait les muscles et pulvérisait les os à son passage.

Le milieu du XIXe siècle vit aussi, du moins pour un certain temps, la difficile cohabitation sur les champs de bataille entre les anciennes armes à silex et les modèles plus récents d’allumage à percussion. On peut penser aux inconvénients tactiques de telles situations, surtout si l’on sait qu’une partie des combattants ne parvient pas à tirer à la même distance, ni avec la même cadence de feu que l’autre groupe. Cette situation se produisit notamment au début de la Guerre civile aux États-Unis en 1861, jusqu’au moment de la généralisation du fusil modèle Springfield 1861, une arme à percussion qui tirait la dévastatrice cartouche Minié. L’allumage se faisait à l’aide d’un petit « cap » généralement en cuivre qui était placé sur un petit bouton métallique.

Lorsque frappé par le marteau à ressort après avoir appuyé sur la détente, le cap entraînait une décharge primaire qui à son tour produisait une petite substance explosive nommée le fulminate de mercure. Cette substance engendrait une flamme qui traversait le bouton métallique et allumait la charge principale. Un autre paradoxe de la Guerre civile réside dans l’invention de la mitrailleuse à manivelle Gatling (1861). Alors que la majorité des soldats d’infanterie combattaient avec le fusil Springfield, dont un soldat entraîné pouvait tirer trois coups à la minute, la Gatling pouvait arroser de balles un terrain délimité avec une très forte cadence de tir.

L’ère des armes à rechargement par le canon tirait néanmoins à sa fin. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, les soldats de chaque camp disposaient de fusils à rechargement par la culasse qui pouvaient tirer des cartouches complètes (étui, poudre et projectile en une seule pièce). Il n’était donc plus nécessaire de charger l’arme par le canon comme autrefois.

C’est aussi lors du dernier quart du XIXe siècle que la plupart des développements techniques faisant parties intégrantes des armes modernes furent expérimentés. Déjà équipées de culasses à rechargement rapide, les armes pouvaient contenir un plus grand nombre de cartouches. Cela signifiait qu’elles devenaient des armes à répétition. Les calibres furent réduits (ce qui atténua l’effet de recul), la vélocité des projectiles s’améliora, sans oublier l’introduction de la poudre sans fumée qui accrut nettement la visibilité sur les champs de bataille.

Quant aux pistolets et revolvers, ceux-ci virent également leurs calibres réduits pour la même raison que mentionnée précédemment. De plus, ces armes connurent un lot d’améliorations similaires aux fusils en ce qui a trait au rechargement, à la vélocité et au tir semi-automatique. Les mitrailleuses virent une évolution rapide. En un peu plus d’un quart de siècle, ces engins initialement utilisés par l’action d’une manivelle se transformèrent en armes automatiques refroidies par liquide et capables de tirer environ 600 coups à la minute.

Le test de 1914-1918

Les fusils équipés de lances-grenades furent largement utilisés lors de la Première Guerre mondiale. Ici, un soldat serbe tenant un fusil français Lebel. Une cartouche à blanc était généralement nécessaire pour allumer ce type de charge.

Toutes ces innovations eurent des impacts considérables qui forcèrent les belligérants à réviser leurs tactiques sur les champs de bataille. Ces révisions coûtèrent extrêmement cher en vies humaines, notamment lors des affrontements de masses de la Première Guerre mondiale. La puissance terrible du feu amena aussi une réévaluation du rôle du soldat à titre individuel. Chaque combattant était encouragé à se perfectionner dans l’art du tir, d’autant plus qu’il avait entre les mains une arme qui lui permettait d’accomplir cette mission. Chaque cavalier dut délaisser son cheval et devenir un fantassin dans les tranchées, bien que l’introduction du char d’assaut à partir de 1916 lui redonnera certaines lettres de noblesse.

Dans la catégorie des armes à feu portatives, ce fut véritablement la mitrailleuse qui domina les champs de bataille de 1914-1918. Celle-ci fit l’objet de nombreuses études, tant pour en faire un usage optimal que pour minimiser son impact lors d’un assaut. D’ailleurs, les mitrailleuses devinrent plus légères et portatives par un seul homme, si bien que la mitraillette, introduite trop tard dans le conflit pour avoir un réel impact, devint en quelque sorte l’ancêtre de l’armement du soldat contemporain.

Déjà inventé dès le XVIIIe siècle, le lance-grenade fit sa réapparition. Il suffisait d’attacher au bout du fusil la pièce supportant la grenade, puis de propulser le projectile à l’aide d’une cartouche à blanc. Ce type d’arme était idéal pour une guerre de tranchées comme celle vécue de 1914 à 1918. Par ailleurs, l’avènement du char d’assaut força les belligérants à mettre au point des canons antichars, dont certains modèles étaient portatifs. Par exemple, les Allemands mirent au point un fusil antichar de calibre 13 mm inspirée de la carabine Mauser modèle 1898. Enfin, le mortier refit aussi son apparition, sous forme de modèles variables et portatifs. Encore une fois, il s’agissait d’une arme bien adaptée à la guerre des tranchées et qui est toujours en service de nos jours.

Légèreté et versatilité: la réflexion depuis l’entre-deux-guerres

Le développement des armes à feu portatives depuis 1918 s’est particulièrement concentré sur l’amélioration du poids et de la versatilité. Là aussi, les Allemands furent des pionniers en la matière, suivis de près par les Américains avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les Allemands mirent en service le premier fusil d’assaut automatique de l’histoire, le SturmGewehr, une arme considérée comme l’ancêtre du célèbre fusil d’assaut soviétique AK-47 (1947), qui lui-même fut amélioré en 1974.

Le célèbre SturmGewehr 44, une arme considérée comme le premier fusil d'assaut automatique de l'histoire. Ce modèle inspira l'ingénieur soviétique Kalashnikov qui fabriqua l'arme portant son nom trois ans plus tard.

Dans ce contexte, d’autres éléments découlent des principes de base de légèreté et de versatilité. Par exemple, il fallait inventer une arme certes légère, mais aussi capable d’être refroidie à l’air (et non à l’eau ou au gaz) et qui possèderait une grande cadence de tir. Très important également, il importait que l’arme soit en mesure d’être facilement transportée par un fantassin qui puisse suivre le reste de sa formation. C’est ainsi que les Allemands inventèrent deux modèles de mitrailleuses portatives MaschineGewehr en 1934 et en 1942 (MG 34, MG 42), qui peuvent être considérées comme les premières mitrailleuses répondant aux critères fondamentaux de la légèreté et de la versatilité. À cet égard, nombre de mitrailleuses actuellement en service dans certaines armées du monde sont copiées, sinon largement inspirées, de la MG 42.

La réflexion sur le développement mit aussi l’accent sur la capacité de recharger rapidement les armes. La première carabine d’assaut semi-automatique à rechargement rapide fut probablement celle de conception américaine, à savoir le M-1 Garand, une arme abondamment en service lors de la guerre de 1939-1945. Pour leur part, les Allemands conçurent d’autres armes répondant à des principes similaires, notamment les mitraillettes Maschine Pistole 38 et 40 (MP-38, MP-40).

Un autre arme légendaire, le fusil américain M1 Garand en service lors de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée. De la Normandie au Pacifique en passant par l'Afrique et l'Italie, cette arme fut de tous les combats livrés par les soldats américains. Le M1 était un fusil semi-automatique pouvant accueillir 8 cartouches. Seul défaut de l'arme, le fameux son "cling" émis lorsque la dernière cartouche était éjetée.

Conclusion: l’attachement aux principes

Les développements depuis 1945 se sont essentiellement concentrés sur la réduction des calibres, un phénomène déjà entamé depuis le dernier quart du XIXe siècle. Notons aussi cet autre exemple d’innovation, soit que les ingénieurs travaillent sur de nouveaux types de munitions, à savoir des cartouches sans étui. Ce type de munition permettrait entre autres d’éliminer l’éjection traditionnelle de la douille après le tir, qui par moment peut enrayer l’arme, tout en accroissant davantage la légèreté pour le fantassin. De plus, la fabrication des armes à feu portatives à des fins militaires ne fait à peu près plus appel au bois comme matériau de base de support au canon, si bien que des composantes plastiques encore plus légères et résistantes font partie des matériaux d’aujourd’hui.

En dépit des nombreuses erreurs issues de maintes expérimentations, il demeure deux principes constants associés à la fabrication et à l’utilisation d’armes à feu portatives depuis le XIVe siècle. Le premier est celui de l’accroissement de la puissance de feu entre les mains du soldat. Le second, habituer celui-ci à la réalité incontournable que sur le champ de bataille, il doit malgré tout porter son arme et ses munitions.

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La guerre russo-japonaise (1904-1905)

Introduction

Illustration du Petit Journal de mars 1904 montrant des artilleurs russes à la défense de Port-Arthur assiégé par les Japonais.

La guerre de 1904-1905 entre la Russie et le Japon fut un conflit majeur du début du  XXe siècle. Celui-ci eut des conséquences politiques considérables (ex: la révolution en Russie après la défaite), mais plus important encore, la nature des combats préfigura à un détail près celle des affrontements de la guerre de 1914-1918 une décennie plus tard en Europe.

La guerre russo-japonaise fut un conflit aux fronts étendus, où l’on assista à des batailles d’usure qui mirent à rude épreuve les compétences des généraux dans l’exercice du commandement de leurs larges armées. De plus, ce fut une guerre de tranchées où les mitrailleuses, les mortiers, les grenades, les mines (terrestres et marines), voire les sous-marins et les radios, furent utilisés en quantités non négligeables.

C’est probablement ce contexte combinant la masse et la technologie qui attira nombre d’observateurs étrangers des États-Unis, de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, pour ne nommer que quelques états qui dépêchèrent des représentants afin de suivre le déroulement des combats. Ceux-ci étaient présents dans les deux armées qui s’affrontèrent et leurs rapports des événements furent régulièrement rapportés dans la presse. À cet égard, on peut dire que la guerre russo-japonaise fut probablement le meilleur documentaire de style « photo-reportage » réalisé jusqu’à cette époque.

Les origines du conflit

En 1898, la Russie loua la péninsule du Kwantung au Japon et y installa une base navale à Port-Arthur (l’actuelle ville chinoise de Lüshunkou) dans le but d’avoir un débouché sur la Mer Jaune, puis vers l’Océan Pacifique. Plus tard, à l’automne de 1900, les Russes prirent la décision d’occuper en entier le territoire de la Mandchourie afin de sécuriser l’accès à Port-Arthur, naturellement au grand déplaisir du Japon qui y vit une profanation de l’accord de 1898.

Cela dit, les Japonais analysèrent la situation et ils décidèrent en 1902 de conclure un accord de neutralité avec l’Angleterre (qui contestait certaines des prétentions russes dans le monde), ce qui leur laissa les coudées franches pour se préparer à la guerre inévitable contre la Russie. De son côté, l’habileté de la Russie à influencer la tournure des événements dans cette région fort éloignée de son centre Moscou dépendait de l’efficacité de son chemin de fer transsibérien. Il s’agissait là d’un élément stratégique d’une importance capitale, dont on avait envisagé la construction en 1860, entamé des études en 1875 et entrepris finalement les travaux en 1891. Cinq années plus tard, la portion ouest de la ligne (qui allait d’Irkoutsk au Lac Baïkal) puis la portion est (partant de Sretensk près de la rivière Amur) étaient complétées.

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Cependant, les Russes décidèrent alors de ne pas contourner la grande boucle frontalière de l’Amur, mais plutôt de couper à travers la Mandchourie à partir de Chita, quelque 480 kilomètres à l’est du Lac Baïkal, via la cité de Harbin jusqu’à Vladivostok (voir la carte). En fait, pour la dernière portion du trajet jusqu’à Vladivostok, les Russes décidèrent carrément de prendre possession de la ligne de chemin de fer chinoise alors en construction et qui appartenait à la compagnie Chinese Eastern Railway.

Bref, en raison des intérêts stratégiques représentés par la ligne transsibérienne et Port-Arthur, l’occupation russe de la Mandchourie choqua les Japonais. Peut-être plus encore que pour Port-Arthur, la ligne transsibérienne fut une cause majeure de la guerre russo-japonaise, malgré que cette ligne, aussi ironique que cela puisse paraître, installée à la hâte était loin de constituer un chef-d’œuvre d’ingénierie.

Les forces en présence

Au début de la guerre, la Russie disposait de la plus large armée professionnelle du monde (environ 1,350,000 hommes), mais la plupart de ses unités étaient stationnées en Europe. En Extrême-Orient, la Russie alignait deux corps d’armée totalisant près de 100,000 hommes, plus une réserve d’environ 25,000 soldats recrutés localement et 200 canons. Ces effectifs étaient dispersés un peu partout en Mandchourie, sur la côte pacifique et dans la région du Lac Baïkal. Enfin, la flotte de guerre russe en Extrême-Orient comprenait officiellement 63 bâtiments, dont 7 cuirassés et 11 croiseurs, la plupart d’un modèle désuet. Pour sa part, le Japon, qui était à une distance beaucoup plus rapprochée du théâtre des opérations, disposait d’une armée de 375,000 soldats à la mobilisation, avec un peu plus de 1,100 canons, 150 mitrailleuses, en plus d’une flotte de guerre de 80 bâtiments incluant six cuirassés et 20 croiseurs.

Des soldats russes dans une tranchée.

Comme nous l’avons mentionné au début de l’article, la guerre russo-japonaise en était une où la technologie était au rendez-vous. À titre d’exemple, et malgré ses faiblesses initiales, l’armée russe qui se trouvait en Europe était équipée d’une artillerie moderne avec ses canons de campagne de 76mm (modèles 1900 et 1902) décrits par les observateurs étrangers comme étant d’excellentes pièces. Cependant, la majorité de l’artillerie russe en place dans le théâtre qui nous concerne était une artillerie dite « de forteresse » localisée à Port-Arthur et dont les canons dataient d’une autre époque.

Si l’on prend en considération le rôle majeur que jouera l’artillerie dans les conflits du XXe siècle, à commencer par la guerre russo-japonaise, on ne peut pas conclure, à première vue, que la Russe fut parfaitement prête à livrer un affrontement contre le Japon. D’ailleurs, le commandement japonais le savait et les Russes en étaient aussi conscients. Sur ce point, le plan russe consistait à retarder aussi longtemps que possible l’avancée éventuelle des Japonais en Mandchourie et y concentrer l’essentiel des forces dans le secteur ferroviaire de Liao-Yang en Chine, à mi-chemin entre Port-Arthur et la rivière Yalu, l’endroit par où déboucherait logiquement l’avance terrestre japonaise. En théorie, le plan russe semblait cohérent au niveau stratégique.

En face, les Japonais.

On peut cependant émettre des doutes quant à la qualité du haut commandement de l’armée russe et son habileté à appliquer le plan décrit précédemment. Le commandant de l’Armée de Mandchourie était le général Aleksey Kuropatkin, un officier qui avait la réputation d’être, sous un vocable quelque peu péjoratif, un « général académicien », préférant davantage naviguer dans la théorie et l’étude stratégiques. Cet ancien ministre de la Guerre avait été nommé à la tête de l’Armée de Mandchourie en février 1904, mais ce faisant, Kuropatkin se trouvait à être subordonné au commandant en chef en Extrême-Orient, le général Yevgeniy Alekseyev, ce qui amena inévitablement des frictions entre ces deux officiers. D’ailleurs, pour la « petite histoire », Kuroptakin prit le poste d’Alekseyev en octobre de la même année, mais au lendemain des batailles de Liao-Yang et de Mukden, il fut rétrogradé au commandement de la 1ère Armée.

Le début du conflit: la première phase (1904)

Le 6 février 1904, le Japon rompit ses relations diplomatiques avec la Russie et deux jours plus tard, les forces de l’empire du Soleil Levant lancèrent une attaque surprise avant même que ne soit déclarée officiellement la guerre (une tactique qui serait répétée en 1941). Dans la nuit du 8 au 9 février, des navires-torpilleurs japonais attaquèrent l’escadre russe de Port-Arthur et, le jour suivant, ils parvinrent à couler deux bâtiments de guerre ennemis près du port d’Inchon en Corée.

En dépit de ses lourdes pertes, l’escadre russe de Port-Arthur demeurait une menace, même si elle fut confinée en raison du blocus du port. Cela fut néanmoins bénéfique pour les Japonais, car ce blocus permit de dégager la Mer Jaune, ce qui rendit sécuritaire le transport des troupes dans la péninsule de Corée, une opération nécessaire avant la marche vers la Mandchourie.

Carte du théâtre des opérations de la guerre russo-japonaise (1904-1905).

Les troupes japonaises ayant mis le pied en Corée étaient sous le commandement du maréchal Oyama. À la fin d’avril 1904, la 1ère Armée japonaise du général Kuroki Tamemoto, forte de 45,000 hommes, progressa vers le nord à travers la Corée. Les premiers accrochages sérieux avec l’armée russe eurent lieu le long de la rivière Yalu. Les Russes battirent en retraite, dans ce qui sembla être le premier d’une série de replis ordonnés par le très prudent général Kuropatkin. Le 5 mai, les 35,000 hommes de la seconde armée japonaise du général Yasukata Oku débarquèrent dans la péninsule de Liao-dun (près de la rivière Yalu), coupant ainsi les communications entre Port-Arthur et le reste de l’armée russe en Mandchourie.

Représentation artistique de soldats japonais (1904-1905). En bas à droite un officier et un soldat vu de face et de dos.

Les Russes tentèrent tant bien que mal de rétablir les communications avec Port-Arthur en ordonnant au 1er Corps sibérien d’attaquer les Japonais lors de la bataille de Wafangkou (Telissu) du 14 et 15 juin 1904. La tentative échoua, si bien que les Japonais purent assiéger la forteresse de Port-Arthur, avec les 60,000 hommes et 400 canons de la 3e Armée sous les ordres du général Nogi Maresuke. Pendant ce temps, la 2e Armée japonaise s’affairait à repousser les Russes au nord à la bataille de Tashichao (23 juin au 4 juillet) et ainsi dégager la zone pour permettre à la 3e Armée de manœuvrer librement autour de Port-Arthur. L’engagement autour de Taschichao est considéré comme une victoire tactique russe, mais Kuroptakin ordonna néanmoins le repli vers le nord, ce que souhaitaient les Japonais.

Il est probable que Kuropatkin voulut affronter l’ennemi sur des positions bien établies par ses propres troupes dans la région de Liao-Yang, qui était un endroit important du dispositif russe dans la région, tel que nous l’avons mentionné auparavant. Les Japonais s’y attendaient et là, du 24 août au 3 septembre, la grande bataille de Liao-Yang fut livrée. Une fois de plus, les Russes s’étaient enterrés sur un front très large, ce que leur permirent leurs larges effectifs, d’autant que le défenseur dispose généralement d’un avantage tactique sur l’assaillant. Comme à Taschichao, les Russes remportèrent théoriquement la victoire, mais Kuropatkin ordonna à nouveau la retraite. Le 6 septembre, les Russes reculèrent non loin jusqu’à Shah-ho, entre Liao-Yang et Mukden, où Kuropatkin avait l’intention de refaire les forces de son armée puis de lancer une contre-offensive.

Là aussi, le plan de Kuropatkin n’était pas dépourvu de logique. En effet, l’Armée de Mandchourie alignait en septembre 1904 quelque 215,000 hommes et 750 canons, face aux 170,000 soldats et 650 canons de l’armée japonaise dans la région. Croyant toujours à la possibilité de livrer une bataille décisive, Kuropatkin décida que le temps était maintenant venu de passer pour de bon à l’offensive. Celle-ci fut livrée dans le secteur de Shah-ho du 5 au 17 octobre, mais le résultat s’avéra décevant. Le front finit par se stabiliser sur une largeur de 60 kilomètres, ce qui n’était pas sans rappeler ce qui allait se passer une décennie plus tard en Europe.

La seconde phase: de Port-Arthur à Mukden (janvier – mars 1905)

Il y eut au lendemain de la bataille de Shah-ho une relative accalmie sur la ligne de front. Voulant profiter de la situation, les Russes entreprirent à la fin de 1904 et au début de 1905 un raid sous les ordres du général Mischenko afin de contourner le flanc gauche du front japonais et ainsi couper le ravitaillement ennemi par voie ferrée au nord de Liao-Yang. Ce raid fut mené par une force mobile composée de 7,500 cosaques et les Russes parvinrent effectivement à couper la ligne ferroviaire en maints endroits, dans ce qui apparaît être une manœuvre, voire une stratégie classique où l’on fit usage de la cavalerie à des fins de reconnaissance et de débordement des flancs du front adverse.

Fort audacieux, ce raid finit par renforcer la position stratégique des Russes et, par le fait même, inquiéter le haut commandement japonais. Par conséquent, le général Oyama en conclut que pour sécuriser une fois pour toutes les arrières de son front stabilisé à la hauteur de Liao-Yang, il était impératif de prendre Port-Arthur. La forteresse qui protégeait les installations portuaires était soumise au blocus naval japonais depuis février 1904 et elle avait contenu un assaut terrestre effectué en mai.

Assiégés pendant une année, les soldats russes en garnison dans la place forte de Port-Arthur, qui posent ici devant un amoncèlement de cadavres de soldats japonais, repoussèrent plusieurs vagues d'assaut ennemies avant de rendre les armées au début de 1905.

Réalisant l’ampleur de la tâche à accomplir, Oyama fit porter de 70,000 à 100,000 le nombre de ses soldats qui allaient donner l’assaut contre Port-Arthur. En réaction, des escadrons navals russes tentèrent à deux reprises de briser le blocus maritime, les 23 juin et 10 août 1904, mais ils échouèrent. Dans la forteresse, la Russie pouvait compter sur une garnison de 50,000 hommes bien enterrés dans leurs tranchées. Ceux-ci réussirent à repousser plusieurs vagues d’assaut ennemies, notamment par une utilisation judicieuse de mortiers de tranchées et de grenades à main. C’est à l’usure que les Japonais purent finalement enlever Port-Arthur, si bien que le 2 janvier 1905, le commandant russe de la place-forte, le général Anatoliy Stoessel, signa l’acte de capitulation.

Le général russe Anatoliy Stoessel, le commandant de la garnison de Port-Arthur.

Au final, et malgré la défaite subie par la Russie, la prise de Port-Arthur avait coûté extrêmement cher aux Japonais. Les Russes avaient infligé à leurs ennemis des pertes de 60,000 hommes en une année d’affrontements. Bien que l’on ait pu critiquer la qualité des installations militaires de Port-Arthur, notamment en ce qui concerne les modèles désuets de l’artillerie de cette place forte, on retient de ce siège qu’une force installée dans un dispositif défensif adéquat peut longtemps tenir en échec une armée ennemie supérieure en nombre. Ce fut le cas ici, car les Japonais durent consacrer une quantité considérable de ressources pour le siège de Port-Arthur, et ce, au détriment d’autres opérations ailleurs sur le front.

Port-Arthur tombé, le centre des opérations se déplaça à nouveau vers le nord, toujours le long de la voie ferroviaire reliant la défunte forteresse à Harbin. Du 25 au 28 janvier 1905, les Russes tentèrent une autre manœuvre de débordement du flanc gauche japonais à la hauteur de San-de-pu, mais l’engagement terrestre décisif de la guerre russo-japonaise eut lieu le mois suivant lors de la bataille de Mukden (actuelle ville chinoise de Shenyang). Cet engagement majeur dura dix-neuf jours et nuits de combats incessants. Cette bataille serait caractéristique des affrontements subséquents sur le continent européen à partir de 1914.

De part et d’autre, les commandants russes et japonais essayèrent, avec de grandes manœuvres qui n’étaient pas sans rappeler la manière napoléonienne de la pratique de la guerre, d’anéantir l’armée adverse. Tous les deux échouèrent, en dépit de la victoire japonaise, si bien qu’à la mi-mars 1905 les opérations militaires terrestres d’envergure cessèrent.

Le chemin de fer: un élément stratégique capital

Pendant ce temps, au lendemain de la bataille de Mukden, les forces russes entamèrent leur repli vers le nord dans le but de réorganiser un front à la hauteur de Sypingai, toujours sur la voie ferrée reliant Harbin à Port-Arthur. Malgré la défaite, la situation ne semblait pas désespérée pour l’armée russe, bien au contraire. Celle-ci avait en effet reçu des renforts par les voies ferroviaires du transsibérien et de la Chinese Eastern Railway qui, rappelons-le, couvraient alors une distance de 6,400 kilomètres entre le front et la frontière européenne de la Russie, puis de 8,600 kilomètres entre ce même front et les principales bases militaires, à l’intérieur de la Russie européenne.

Dans ce cas, la distance explique en grande partie les délais dans l’acheminement (en retard) des renforts, mais il faut également prendre en compte le fait que sur la majorité du parcours, la voie ferrée est simple et non double, ce qui peut occasionner de sérieux problèmes de congestion selon la demande. De plus, la portion du parcours ferroviaire autour du Lac Baïkal n’avait pas encore été achevée. D’ailleurs, l’ingéniosité et les efforts déployés par les Russes afin de pallier à ce problème avaient suscité la curiosité et l’admiration des observateurs étrangers. Leur solution était relativement simple et circonstancielle.

Un petit sous-marin russe est installé sur un train, pour un long voyage qui le transporta de Saint-Pétersbourg à Vladivostok.

Les Russes avaient attendu que le Lac Baïkal soit gelé, ce qui était chose faite en janvier 1904, juste au moment de la déclaration de guerre. Lorsque la glace atteignit une épaisseur de 1,5 mètre, des rails de chemin de fer totalisant 40 kilomètres furent posés sur le lac, ce qui permit aux renforts et au ravitaillement de traverser et ainsi gagner un temps précieux. Pendant ce temps, les Russes continuèrent les travaux d’achèvement de la voie ferrée autour du Lac Baïkal. Pour ce faire, le trésor public fut encore plus sollicité qu’à l’habitude, car le coût de chaque kilomètre de pose de rails s’avéra deux fois plus élevé qu’en temps normal en Russie, surtout en raison de l’injection massive de ressources humaines pour accélérer les travaux.

Cette ligne simple de chemin de fer fut finalement complétée en septembre 1904. Les Russes purent alors transporter de vastes quantités de munitions, de barbelés et tout le matériel nécessaire à cette première guerre majeure du XXe siècle. Qui plus est, les Russes parvinrent même à transporter des sous-marins construits à Saint-Pétersbourg via cette ligne de chemin de fer, et ce, jusqu’à Vladivostok où ils purent les déployer dans l’Océan Pacifique.

Au lendemain de Mukden: réexamen de la donne stratégique (mars – mai 1905)

Comme nous l’avons mentionné, la sanglante bataille de Mukden se solda par une victoire japonaise, mais on ne peut affirmer hors de tout doute que la guerre fut bel et bien perdue pour la Russie. Non sans raison, le général Kuropatkin était d’avis qu’au lendemain de Mukden, son armée poursuivait sa montée en puissance. En fait, lorsque s’achève la guerre russo-japonaise, les Russes alignent un million d’hommes sur les champs de bataille (quoique les deux tiers sont des recrues), de nouvelles mitrailleuses, plus de canons et d’obus, de même qu’une augmentation de la disponibilité de matériel de communications (téléphone, télégraphe et radio).

Bien qu’en apparence prometteuse en Extrême-Orient, la situation de la Russie commença sérieusement à se dégrader sur le front intérieur, dans la partie européenne de l’empire. La révolution avait éclaté, en débutant avec le massacre d’une foule composée de manifestants pacifistes à Saint-Pétersbourg le 22 janvier 1905. Les protestations avaient débuté au sein des ouvriers industriels, mais la révolution s’étendit rapidement à l’armée et à la marine. D’ailleurs, le général Kuropatkin ne se gêna pas pour porter le blâme de ses échecs militaires sur le dos du peuple russe dont la grève ouvrière aurait, selon lui, nui à la mise sur pied d’un réseau ferroviaire qui aurait pu transporter et déployer d’importantes forces russes au moment décisif. En d’autres termes, Kuropaktin sentait qu’il était près de la victoire, mais le peuple russe (puis une partie de l’armée) l’aurait lâché.

La cavalerie russe se replie au lendemain de la bataille de Mukden, le plus importante engagement terrestre de la guerre russo-japonaise.

Dans un autre ordre d’idées, le contrôle serré qu’exerçaient les Japonais sur les Mers Jaune et du Japon fut un problème majeur pour les Russes. Pour tenter de reprendre le contrôle de cette zone, le haut commandement russe ordonna, en octobre 1904 et en février 1905, à des escadres de la flotte en Mer Baltique de traverser l’Europe, l’Afrique puis de se rendre en Asie afin de reconstituer une force navale pour affronter la marine japonaise. Peu de temps après avoir quitté la Mer Baltique, les marins russes furent pris de panique lorsqu’ils aperçurent des chalutiers britanniques en Mer du Nord, qu’ils prirent pour des navires-torpilleurs japonais. Par conséquent, les Russes ouvrirent le feu sur ces embarcations de pêcheurs et ils en coulèrent certaines, entraînant ainsi la mort de nombreux marins britanniques et causant naturellement la colère de l’Angleterre.

Après avoir traversé la moitié de la planète, les escadres russes arrivèrent finalement en théâtre d’opérations. Elles furent prises à mal le 27 mai 1905 par la marine japonaise qui les attendait de pied ferme. La flotte japonaise attira l’ennemi dans le détroit de Tsushima, entre le Japon et l’actuelle Corée du Sud. Le vice-amiral russe Zinoviy Rozhdestvenskiy était à la tête des escadres qui s’apprêtèrent à tomber dans le piège japonais. En observant la carte, on constate que la marine de guerre japonaise était déployée grosso modo dans une large zone où elle pouvait aisément manœuvrer. Ce périmètre s’étendait de Pusan en Corée du Sud, de Shimonoseki au Japon et il s’étirait vers le nord et le nord-est sur une profondeur d’environ 300 kilomètres. En face, selon le souhait des Japonais, la flotte russe fut contrainte de traverser le mince détroit de Tsushima où le déploiement en vue de la manœuvre s’avéra beaucoup plus difficile.

La bataille navale de Tsushima (27 – 28 mai 1905)

Croquis d'une scène de la bataille navaille de Tsushima. Ici, des bâtiments russes sous le feu de la flotte japonaise.

Pour la bataille navale qui allait s’engager, Rozhdestvenskiy disposait d’une flotte composée de 8 cuirassés, 9 croiseurs (dont un seul était blindé), 3 navires de défense côtière, en plus d’un assortiment de plus petites embarcations diverses. Le vice-amiral russe fonça directement dans le piège tendu par l’amiral Togo Heihachiro. Celui-ci pouvait compter sur une force de 4 cuirassés, 24 croiseurs (dont 8 étaient blindés). Le total des canons de la marine russe se chiffrait à 228 pièces face aux 910 qu’embarquaient les bâtiments japonais. Plus précisément, en ce qui a trait à l’artillerie lourde d’un calibre variant entre 8 et 12 pouces, les forces s’équivalaient, car les Russes disposaient de 54 canons de ce type face aux 60 des Japonais.

À 7h le 27 mai 1905, les Russes repérèrent un croiseur japonais qui servit probablement d’élément d’avant-garde à la flotte de Togo. En début d’après-midi vers 13h15, la flotte russe entra en contact avec le gros de la marine japonaise qui tenta de lui barrer la route entre le détroit de Tsushima et Vladivostok. Le temps d’aligner leurs navires, les Russes furent les premiers à ouvrir le feu une demi-heure plus tard. Ils le firent à partir d’une distance de 6,400 mètres avec leurs grosses pièces.

La bataille navale qui s’ensuivit vit la marine russe soumise aux tirs croisés des Japonais. Celle-ci perdit la totalité de ses 8 cuirassés, de même qu’une large partie de ses autres bâtiments. L’un des rares navires russes à avoir survécu fut le croiseur Aurora, qui plus tard signala l’assaut du Palais d’Hiver en tirant quelques salves lors de la révolution de 1917. Ce dernier bâtiment parvint à s’échapper et trouva refuge à Manille. Par ailleurs, seuls un croiseur et deux navires-torpilleurs réussirent à se rendre à leur destination finale qui était Vladivostok. Le reste de la flotte russe fut par conséquent anéanti au cours de cette célèbre bataille navale.

La fin de la guerre russo-japonaise

La destruction de la flotte russe fut un désastre parmi d’autres que subit l’empire du tsar en ce début de XXe siècle. Alors que les manifestations sur le front intérieur prirent de l’ampleur, les Russes furent contraints à demander la paix. Les belligérants se rencontrèrent à Portsmouth aux États-Unis le 5 septembre 1905 afin de négocier la fin des hostilités.

D’abord, la Russie fut contrainte de reconnaître que la Corée était désormais sous la sphère d’influence du Japon, comme elle dut abandonner la partie sud de l’île Sakhaline et mettre fin à sa prétention sur les territoires de la péninsule de Liao-dun, de Port-Arthur et de Dalny (quelque peu au nord-est de Port-Arthur). Le Traité de Portsmouth obligea aussi les belligérants à retirer leurs troupes de la Mandchourie. Il était difficile de prévoir si ce traité de paix entre le Japon et la Russie serait durable. Malgré tout, la Russie vaincue l’honora et l’Union soviétique en fit de même après la révolution de 1917. On peut affirmer que le traité fut en vigueur au moins jusqu’en 1931, au moment du retour en force de l’armée japonaise en Mandchourie.

Les signataires du traité de paix de Portsmouth furent réunis à l'iniative du Président des États-Unis Theodore Roosevelt (au centre).

Enfin, mentionnons que la guerre russo-japonaise est régulièrement évoquée afin de souligner la soi-disant faiblesse de l’armée russe. Bien que cela soit difficilement contestable à la lumière du désastre naval de Tsushima, les observateurs étrangers qui assistèrent aux affrontements terrestres dans le camp russe furent impressionnés de constater la qualité des équipements des fantassins et leur bonne performance d’ensemble. Plus précisément, les observateurs notèrent la judicieuse utilisation de l’artillerie, notamment en ce qui concerne le tir indirect (et non à vue), une technique qui fut utilisée pour la première fois lors de ce conflit. Le décompte des pertes indique également que l’armée russe perdit environ 45,000 soldats morts au combat, de maladies ou de leurs blessures, alors que l’armée japonaise comptabilisa la perte de 80,000 combattants selon les mêmes paramètres. Ce rapport du simple au double fournit un autre élément nous permettant d’analyser les performances globales des armées russe et japonaise.

En fin de compte, peut-être que le général Kuropatkin avait raison, dans la mesure où la Russie aurait pu l’emporter, n’eut été de la désastreuse situation sur son front intérieur.

Un mémorial russo-japonais de la guerre de 1904-1905.

L’armée romaine

Des débuts jusqu’aux réformes mariennes (VIIIe – IIe siècle av. J.-C.)

La force de l'armée romaine reposait sur son infanterie lourde, en particulier sur le professionnalisme et la discipline affichés par le légionnaire.

L’armée romaine figure parmi les forces militaires les plus redoutables et endurantes en terme de longévité de la période antique. Elle parvint à développer des standards de discipline, d’organisation et d’efficacité que l’on n’allait pas revoir en Europe occidentale avant au moins la fin du XVIIe siècle.

Les premières traces d’existence de l’armée romaine remontent à la fondation de Rome, à une époque où de petits groupes armés dirigés par des chefs de guerre aristocratiques commençaient à se constituer. Vers la fin du VIe siècle avant notre ère, l’armée romaine avait fini par s’organiser sous la forme de phalanges composées d’hoplites lourdement armés qui combattaient en rangs serrés avec leurs boucliers ronds.

Le cœur de cette armée était formé de citoyens qui avaient les moyens de défrayer les coûts de leurs équipements, voire ceux des autres si nécessaire. Ces citoyens formaient l’infanterie lourde, alors que les citoyens plus pauvres servaient dans l’infanterie légère ou comme servants auprès de l’armée principale. À l’instar de ce qui se passait en Grèce, l’armée romaine était conçue pour mener de courtes campagnes lors des périodes les moins occupées durant l’année agricole.

C’est à la fin du IVe et au début du IIIe siècle avant notre ère que l’armée romaine commença à adopter une structure organisationnelle à l’image de ce qu’elle sera pour les siècles suivants, malgré que le modèle sera en évolution constante. Les sources d’époque relatives à l’organisation des légions romaines ne sont pas nombreuses, mais les écrits de l’historien grec Polybe au IIe siècle nous fournissent des indications relativement précises. Chaque légion de l’armée romaine sous la République était normalement constituée de 4,200 fantassins et de 300 cavaliers, mais en temps de guerre, les effectifs pouvaient être portés à 5,000 soldats à pied.

La force principale de la légion reposait sur une infanterie lourde qui était divisée en trois lignes (triplex acies) sur le champ de bataille et chacune de ces lignes comprenait dix manipules. Les première et seconde lignes étaient composées de légionnaires nommés respectivement les hastati et les principes. Chaque soldat était équipé de deux lourdes lances (pila), alors que les combattants de la troisième ligne, les triarii, étaient au nombre de 600, armés de plus longues lances similaires à celles de la phalange grecque. Chaque soldat de l’infanterie lourde portait une armure sur le corps, soit une cotte de mailles ou une armure faite de plaques métalliques, en plus d’emporter un bouclier semi-cylindrique (scutum) et une épée courte, le glaive (gladius). En support de l’infanterie lourde, la légion disposait de 1,200 velites, ces soldats équipés de plusieurs lances de jet et de petits boucliers ronds.

Composés généralement de 100 à 200 soldats, les manipules étaient commandés par des centurions et déployés sur le terrain selon une formation similaire aux cases d’un jeu d’échec. L’idée étant que les manipules de la seconde ligne puissent couvrir les intervalles laissés entre celles de la première ligne, alors que ces mêmes intervalles sur la seconde ligne étaient protégés par les manipules de la troisième rangée.

Les soldats recrutés parmi les peuples alliés de Rome étaient souvent regroupés dans des unités d'extraordinarii. Ces unités accomplissaient diverses tâches, dont celles d'assurer la sécurité du commandant.

Au niveau supérieur de la chaîne de commandement, les légions étaient dirigées par cinq ou six tribuns, qui s’échangeaient à tour de rôle la direction de la légion, si bien que deux tribuns assumaient simultanément la mainmise. Les tribuns étaient généralement des sénateurs nommés par le Sénat. Parmi ceux-ci, on pouvait trouver les deux consuls annuellement élus (ces magistrats séniors chargés d’administrer la République). En plus des légions régulières composées de Romains se trouvaient des troupes alliées de Rome (alae) dont le nombre pouvait varier de 4,000 à 5,000 fantassins appuyés de 900 cavaliers. Le gros de ce contingent, qui représentait généralement le tiers des forces en présence d’une armée romaine sous la République, était subdivisé en cohortes d’extraordinarii placées à la disposition immédiate du consul commandant.

Par conséquent, ces armées consulaires du temps de la République, composées de deux légions et leurs alliés, livrèrent la plupart des batailles des guerres des IIIe et IIe siècles avant notre ère. Elles parvinrent à vaincre Hannibal, malgré une cuisante défaite à Cannes (216 av. J.-C.), de même que les armées des royaumes grecs pendant cette période. Parfois, lorsque plusieurs légions romaines étaient concentrées en un endroit particulier, les consuls pouvaient s’échanger le commandement sur une base quotidienne.

Toujours à cette époque, l’unité qui formait le cœur du dispositif militaire était donc le manipule composé de 100 à 200 soldats selon les circonstances. Cette légion dite « manipulaire » s’avéra très efficace lorsqu’elle devait intervenir de manière spontanée sur le champ de bataille. Elle était d’ailleurs beaucoup plus flexible que les formations grecques de phalanges rigides.

La restructuration sous Gaius Marius (IIe – Ier siècle av. J.-C.)

À une époque où les communications étaient difficiles, il n’était pas aisé d’identifier clairement le dispositif de l’ennemi. Les armées belligérantes pouvaient rapidement entrer en contact les unes avec les autres, mais elles pouvaient prendre des jours, voire des semaines avant de s’établir sur un terrain favorable à la bataille. Une autre caractéristique de l’armée romaine était donc le grand soin avec lequel les légionnaires pouvaient ériger rapidement un campement bien aménagé, et ce, à chaque fin de journée. Le camp pouvait également fournir aux troupes une bonne base de départ pour les manœuvres du lendemain.

Gaius Marius, l'homme derrière les réformes qui ont amené la professionnalisation de l'armée romaine à la fin du IIe siècle avant notre ère.

En dépit de ses grandes qualités de puissance et de flexibilité, l’armée romaine devait constamment travailler à se réformer. Les campagnes prolongées contre les armées tribales espagnoles et gauloises forcèrent Rome à revoir en profondeur son appareil militaire. Traditionnellement associées au général Gaius Marius, les réformes dans l’armée romaine furent graduelles et probablement complétées pour l’essentiel vers la fin du IIe siècle avant notre ère. On s’était aperçu que cette armée romaine, qui au fond était une milice citoyenne qui avait atteint un niveau de professionnalisme à tout le moins impressionnant, ne pouvait pas accomplir un long service. À titre d’exemple, les campagnes militaires de plus en plus longues nécessitaient le maintien de garnisons en territoires occupés. Donc, cette armée milicienne n’était plus en mesure de répondre aux besoins, si bien que ses soldats-citoyens furent progressivement remplacés par des militaires professionnels.

Ces nouveaux soldats étaient désormais recrutés parmi les rangs plus inférieurs de la société, c’est-à-dire parmi une catégorie de citoyens romains qui n’étaient pas propriétaires et qui, par conséquent, ne disposaient pas des ressources nécessaires pour payer leurs équipements. Dorénavant, l’État allait fournir le matériel nécessaire, ce qui allait amener aussi une certaine standardisation de l’équipement. L’autre conséquence de la professionnalisation de l’armée romaine était d’ordre politique. Auparavant, les soldats-citoyens entretenaient une allégeance à l’État romain, ce qui avait l’avantage d’assurer une relative stabilité politique. Maintenant, et dépendamment de celui qui était à la tête d’une légion, l’allégeance à l’État romain pouvait être conditionnelle (selon les crises échéantes), les soldats pouvant se sentir davantage liés à leur commandant.

Au lendemain de la Guerre Sociale et des guerres civiles de la première moitié du Ier siècle avant notre ère, la citoyenneté romaine finit par s’étendre à l’ensemble de l’Italie actuelle. L’impact immédiat fut que les contingents alliés (alae) disparurent et tous les Italiens étaient désormais recrutés dans des légions identiques en tous points, tant au niveau des équipements que de l’organisation. Lorsque la condition d’être propriétaire terrien pour joindre la légion fut abandonnée, il en alla de même pour les particularités et distinctions entre chaque légion, qui tombèrent à leur tour.

Un autre personnage important dans l'armée romaine, le centurion à la tête de ses 80 légionnaires.

Par exemple, les velites disparurent et tous les légionnaires faisaient maintenant partie de l’infanterie lourde et ils étaient tous équipés du pilum. L’unité de base de la nouvelle légion devint la cohorte de 480 hommes, soit une formation composée d’un manipule de légionnaires provenant de chacune des trois lignes de bataille mentionnées précédemment. Chaque manipule était à son tour divisé en deux centuries de 80 hommes commandées par un centurion. La légion conserverait un effectif similaire, soit un total théorique de 4,800 hommes répartis en dix cohortes.

Cette légion à dix cohortes était encore plus flexible que la légion manipulaire. Habituée à combattre lors d’affrontements spontanés, cette nouvelle structure organisationnelle permettait de gérer une bataille à plus petite échelle, et ce, avec un minimum de puissance. Cela était pratique face aux tribus désunies politiquement qui étaient présentes dans la partie ouest de l’empire en particulier.

La montée du professionnalisme et la permanence des unités améliorèrent la qualité générale de l’armée romaine, notamment dans l’accomplissement de tâches spécialisées comme l’ingénierie et la guerre de siège. C’est avec ces nouvelles légions que César et Pompée parvinrent à acquérir de vastes territoires pour Rome. C’est aussi avec ces mêmes légions que César, Pompée et d’autres hauts dirigeants romains se tournèrent les uns contre les autres lors de guerres civiles qui détruisirent la République et virent l’avènement d’un principat[1] (empire) sous la direction du fils adoptif de César, Auguste.

De la fin de la République à la fin de l’Empire (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle)

L’armée romaine du principat se structura progressivement au cours de la période allant des règnes d’Auguste à Claude (Ier siècle), en se basant notamment sur l’expérience acquise au cours de plusieurs siècles de campagnes militaires. Les légions devinrent des unités permanentes avec leurs propres numéros et noms pour les identifier, si bien que plusieurs d’entre elles allaient exister pour les siècles à venir. Leur organisation allait s’inspirer des légions sous la République. Chaque légion sous le principat était composée de dix cohortes de 480 hommes réparties en six centuries de 80 soldats. Chaque centurie était commandée par un centurion et la légion recevrait l’appui de 120 cavaliers. Selon les périodes, certaines légions disposaient d’une première cohorte comprenant un effectif de 800 soldats d’élite répartis en cinq centuries.

L'empire conquis par l'armée, à son apogée sous le règne de Trajan en 117.

Comme nous l’avons mentionné, les légions comprenaient un contingent important de spécialistes allant des armuriers jusqu’aux clercs, de même que des artilleurs sur catapultes et des ingénieurs. Les soldats étaient des citoyens romains qui devaient effectuer un service militaire d’une durée de 25 ans, un service dans lequel les 5 dernières années voyaient les vétérans exemptés de la plupart des corvées.

Chaque légion sous le principat était commandée par un légat, qui lui même était assisté dans ses tâches par un tribun sénior. Dans les deux cas, ces hommes étaient des aristocrates dont les carrières incluaient l’accomplissement d’une variété de devoirs civils et militaires et qui servaient dans une légion pour quelques années. Néanmoins, une certaine continuité était établie afin que l’armée romaine possède un corps de soldats expérimentés dans le but d’assurer un bon encadrement. Les centurions représentaient cet esprit de continuité et de professionnalisme, car en plus de l’expérience acquise, certains des centurions provenaient du rang et connaissaient donc parfaitement les rouages de la vie militaire.

En appui direct de l'infanterie, l'armée romaine pouvait compter sur une variété d'engins de guerre, dont la balliste qui pouvait propulser une lourde flèche perçante sur une longue distance.

Par ailleurs, à l’appui des légions se trouvaient des corps de troupe non-citoyennes auxiliaires (auxilia). L’infanterie auxiliaire était organisée en cohortes de 480 ou 800 hommes et la cavalerie en alae de 512 ou 768 hommes. Il y avait également des unités (corhortes equitatae) composées d’une mixture d’infanterie et de cavalerie. Les auxiliaires comprenaient aussi des unités d’archers et des troupes légères. Celles-ci étaient équipées de cottes de mailles, de casques et de boucliers, en plus d’emporter une variété d’épées, de lances et de javelots. Lorsqu’ils terminaient leur service de 25 ans, les soldats des unités auxiliaires se voyaient attribuer la citoyenneté romaine.

Dans un autre ordre d’idées, mentionnons que les stratégies et les tactiques de l’armée romaine étaient agressives. L’idée maîtresse était de constamment saisir et maintenir l’initiative dans tous les types de conflits. Cela signifie que l’armée romaine pouvait être flexible et s’adapter à diverses situations. Combiné avec la qualité de ses soldats et celle de son support logistique, cela donna à l’armée romaine des avantages indéniables sur ses adversaires.

L’armée romaine sous le principat conserva sensiblement le même modèle organisationnel jusqu’au IIIe siècle. Cependant, certains détails concernant l’organisation militaire romaine après cette période demeurent plus obscurs. On sait qu’un plus grand nombre d’unités furent levées, ne serait-ce que pour assurer l’occupation du vaste territoire impérial. Par contre, ces unités semblent avoir disposé d’effectifs plus restreints, comme les légions qui furent réorganisées autour d’un noyau de 1,000 fantassins tout au plus.

Un détail de la colonne de Trajan montrant des légionnaires en formation de marche au cours d'une campagne militaire. Chaque soldat transporte une armure ventrale, un bouclier, deux pilums, un glaive, un casque, du matériel de cuisine et autres équipements pour ériger le camp (pelles, pioches, etc).

De plus, à partir de la fin du IIIe siècle, on assiste à une tendance dans le haut commandement romain à ne plus déployer les meilleures forces aux frontières comme c’était le cas sous le principat. Cela amena une division organisationnelle au sein de l’armée, entre les troupes déployées aux frontières (limitanei) et les unités de l’armée de campagne (comitatenses). Celles-ci n’étaient pas engagées dans des actions locales visant à ramener l’ordre dans une région donnée, si bien qu’elles n’étaient pas attachées à une province. Les comitatenses formaient une réserve centrale dont les éléments pouvaient être déployés contre toute menace venant de l’extérieur de l’empire ou contre des dangers à la paix civile émanant d’instabilités politiques périodiques entre diverses factions rivales à Rome.

Le déclin progressif de l’armée romaine (IIIe – Ve siècle)

Les unités romaines de la fin de l’empire étaient potentiellement aussi efficaces qu’à n’importe quelle autre période sous la République ou le principat, mais ce fut la fragilité du cadre politique qui rendit plus difficile le maintien des compétences et d’un système logistique de haut niveau. Malgré tout, l’armée de la fin de l’empire continua de remporter la majorité de ses batailles, mais sa doctrine militaire ne faisait plus preuve du même esprit d’initiative, si bien que la confiance dégagée par les légions n’atteignit plus le même niveau qu’auparavant. Cette armée ne démontrait plus la même agressivité et elle mesurait davantage ses interventions sur le terrain.

Combinée aux pressions externes de plus en plus fortes aux frontières, cette situation amena Rome à faire appel à de plus nombreux contingents de troupes étrangères afin de colmater les brèches et répondre aux impératifs tactiques. Ces troupes barbares avaient leurs propres chefs et techniques de combats, ce qui amena nombre d’historiens à croire que cette « barbarisation » de l’armée romaine contribua au déclin de sa qualité. Cela est fortement débattu de nos jours, mais le fait est qu’à la fin du Ve siècle, l’armée impériale n’avait plus le même niveau d’efficacité et d’agressivité que de celle des siècles précédents.

Au final, ce que l’on peut retenir, c’est que l’armée romaine qui disparut à la fin du Ve siècle, lorsque les infrastructures politiques et économiques censées la supporter s’effondrèrent, ne fut pas victime de ses défaites sur les champs de bataille.

Une reconstitution d'une unité de l'armée romaine vers la fin de l'empire, au Ve siècle.

[1] Le type de gouvernement romain de la période allant de 27 avant notre ère jusqu’en 284-285.

Les prisonniers de guerre

Introduction

Les prisonniers de guerre sont des combattants capturés par les forces du camp opposé et qui se trouvent confinés jusqu’à leur libération à la fin des hostilités ou que d’autres dispositions leur soient imposées. Par « autres dispositions », nous entendons le massacre de ces prisonniers, leur échange, la demande de rançons, voire leur recrutement dans les forces armées ennemies ou encore leur abandon pur et simple.

En général, les prisonniers sont capturés en plein cœur de la bataille, bien que certains peuvent être détenus à la suite de circonstances qui n’ont pas eu directement de liens avec l’affrontement. Le traitement que l’on réserva aux prisonniers varia d’un extrême à l’autre, soit de bonnes conditions de détention jusqu’aux traitements les plus sévères et dégradants. Le contexte du moment peut déterminer le traitement réservé aux prisonniers, quoique d’autres facteurs doivent être pris en compte, comme les circonstances de leur capture et les ressources à la disposition de leurs ravisseurs.

Le massacre comme élément de dissuasion

Dans la Rome antique, le sort réservé aux prisonniers de guerre pouvait varier, mais il n'était généralement pas enviable. Cela pouvait aller de l'exécution sommaire jusqu'à l'esclavage en passant par les jeux du cirque comme gladiateurs.

Généralement, au cours de l’Histoire, les prisonniers étaient massacrés pour les mêmes raisons que l’on pillait et brûlait les villes, c’est-à-dire que l’on voulait rapidement soumettre le camp ou la population ennemis. Cette façon de faire fut caractéristique des règles de la guerre pendant plusieurs siècles. En d’autres termes, la soumission pouvait sauver la vie, alors qu’une résistance sans succès entraînait la mort. D’ailleurs, il est important de prendre en considération le fait qu’il était « normal », sinon accepté, que le saccage d’une ville ou d’une place forte à la suite de sa prise d’assaut par l’assiégeant était une règle de guerre convenue par tous. Comme nous l’avons dit, la résistance entraînait la mort, tout comme il était de mise dans les règlements de la guerre, et ce, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale au moins, que la prise d’otages et leur exécution soient perçues comme les formes standards de représailles au cas où des forces irrégulières s’en prendraient aux troupes régulières du vainqueur.

Cela dit, en dehors de la peine capitale réservée aux prisonniers, l’alternative traditionnelle dans leur traitement consistait à faire d’eux des esclaves. Cette pratique fut largement en vogue parmi les Romains de l’Antiquité. Ceux-ci avaient l’habitude de faire défiler leurs prisonniers dans les rues de Rome en compagnie d’autres trophées de guerre, ce qui donnait aux prisonniers une valeur marchande, à l’instar d’autres esclaves ou biens matériels. D’autre part, certaines cultures préfèrent sacrifier des prisonniers à leurs dieux respectifs, mais il semblerait que seuls les Aztèques du Mexique livraient des guerres dans le but spécifique de capturer un large contingent de prisonniers pour des sacrifices. À cet égard, les armes utilisées par les Aztèques étaient conçues non pas pour tuer, mais pour blesser. Pour leur part, les peuples nomades, qui passaient le plus clair de leur temps sur leurs chevaux, ne pouvaient être ralentis par des prisonniers, ni même que plus tard, avec le développement de la cavalerie puis celui de l’arme blindée, il était plus difficile de faire des prisonniers.

La valeur marchande des prisonniers

Dans un autre ordre d’idées, la valeur marchande des prisonniers pouvait aussi être prise en considération. Ce phénomène fut entre autres érigé en système au Moyen Âge. En effet, un chevalier pouvait espérer voir sa capitulation respectée par un adversaire qui était originaire de la même classe sociale que lui, soit un ennemi qui savait qu’il pouvait en tirer une appréciable rançon payée par la famille ou le clan du prisonnier. Cependant, ce système ne fonctionnait pas à tout coup. À titre d’exemple, lorsque le roi écossais David II fut fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Neville’s Cross en 1346, cela prit plusieurs années avant que le parlement écossais ne consente enfin à payer une rançon pour sa libération.

David II d'Écosse, un exemple parmi d'autres de monarques de la période médiévale qui fut libéré moyennant une rançon.

De son côté, le simple soldat, qui n’avait pour ainsi dire aucune valeur monétaire, ne pouvait pas s’attendre à bénéficier d’un traitement aussi clément. De plus, certains contextes virent la religion avoir préséance sur la valeur marchande des prisonniers. Le phénomène s’observa entre autres au temps des guerres de religion à l’époque de l’Europe moderne. Les Suisses, lorsqu’ils combattaient pour eux-mêmes et non comme mercenaires, ou encore les hussites (comme soldats de l’Église hussite), étaient des combattants qui n’avaient pas l’habitude de faire des prisonniers et ils tuaient tout chevalier ennemi qu’ils capturaient, et ce, malgré leur valeur monétaire.

En d’autres circonstances, aussi étranges que cela puisse paraître, des prisonniers furent exécutés pour des raisons « tactiques ». Cela fut le cas notamment à la bataille d’Azincourt de 1415, où le roi anglais Henry V, suite à sa victoire face à la fine fleure de la chevalerie française, ordonna l’exécution de plusieurs milliers de prisonniers. La raison fournie était que ces derniers étaient trop nombreux et difficilement contrôlables pour des soldats anglais épuisés et réduits en nombre, car les Français auraient pu s’évader puis reprendre des armes laissées sur le champ de bataille. Ce faisant, et en raison du système de rançon précédemment décrit, Henry V était probablement conscient également que le massacre de prisonniers représentait une grande perte financière pour ses propres soldats, à qui il avait promis de larges compensations en cas de victoire.

Libérés sur parole

La période de la guerre de Trente Ans (1618-1648) en fut une qui vit également de nombreux massacres de prisonniers, si bien qu’on observa par la suite une amélioration relative du traitement de ces derniers à la fin du XVIIe et tout au long du XVIIIe siècle. Par exemple, les officiers faits prisonniers, qui étaient généralement issus de la noblesse, pouvaient être libérés en échange de leur parole d’honneur à l’effet qu’ils ne reprendraient pas les armes. La parole d’un officier semblait avoir plus de valeur que celle d’un homme issu du rang, si bien que l’officier pouvait être échangé contre l’un de ses semblables du camp ennemi.

Cette situation particulière peut avoir engendré le début d’un traitement nouveau, voire une approche plus pragmatique et humaine envers le traitement des prisonniers, car même les soldats du rang pouvaient espérer éviter la peine capitale. Bien entendu, les soldats capturés ne devaient pas s’attendre à avoir d’agréables conditions de détention. La plupart du temps, ils devaient s’attendre à être confinés dans des espaces sales et restreints, mais l’idée même qu’ils pouvaient se rendre commença à faire du sens et elle traversa, non sans soulever d’inquiétudes, les esprits des dirigeants militaires de l’époque. Cette logique nous semble avoir été poussée à l’extrême au cours d’un incident particulier. En effet, lors des guerres napoléoniennes, et en respect de la Convention de Cintra de 1808, les forces françaises vaincues du général Junot, totalisant environ 26,000 soldats, furent autorisées à retourner en France avec leurs équipements complets et à bord d’embarcations britanniques. En échange, les Français s’étaient engagés à ne plus retourner combattre au Portugal.

La ville de Cintra au Portugal où fut signée la convention de 1808 relative à la libération sur parole du corps d'armée français sous les ordres du général Junot.

Le contrôle des prisonniers: l’improvisation systémique

À l’instar de ce qui s’était passé au lendemain d’Azincourt, mais sans le massacre de prisonniers, la situation à Cintra mit en lumière toute la problématique des difficultés à contrôler un large contingent de prisonniers. La raison est toujours la même. En partant du principe selon lequel les prisonniers sont généralement capturés dans le contexte d’une bataille, ces derniers sont épuisés, tout comme le sont les soldats du camp vainqueur qui se retrouvent aussi exténués et en sous-nombre dû aux pertes subies. Ce que les belligérants semblent avoir retenu comme leçon au lendemain de Cintra, c’est que la donne du traitement des prisonniers, surtout dans sa variable logistique, n’était plus un problème à prendre à la légère. En clair, il fallait repenser le système de traitement et de contrôle des prisonniers de guerre.

Photo de Kaare Johannesen montrant le champ de bataille d'Azincourt, l'endroit même où le roi anglais Henry V aurait fait massacrer des milliers de prisonniers de guerre français pour des considérations "tactiques".

Dans les faits, cette question fut la plupart du temps approchée avec la plus grande des improvisations. Une armée qui part en campagne et qui fait des prisonniers va utiliser les moyens du bord afin d’assurer leur détention dans des conditions aléatoires. Dans ce contexte, la dégradation du traitement des prisonniers ne résulta pas nécessairement de la cruauté des ravisseurs, mais souvent de circonstances faisant en sorte qu’il n’était pas (ou plus) possible d’assurer des conditions de détention décentes.

À cet égard, le système d’échange et de traitement des prisonniers lors de la guerre de Sécession aux États-Unis constitue un exemple intéressant. Le seul dirigeant militaire de haut rang qui fut condamné et exécuté pour crimes de guerre fut le Confédéré Henry Wirz. Il était le commandant du camp de prisonniers d’Andersonville (Georgie) et il semble avoir été victime de certaines circonstances en dehors de son contrôle. Par exemple, les palissades délimitant le périmètre du camp étaient censées contenir 10,000 prisonniers, si bien que les premiers prisonniers de l’Union qui y furent accueillis étaient nourris et logés décemment.

Cependant, dans la dernière phase du conflit en août 1864, lorsque le système d’échange de prisonniers tomba en raison du refus des Confédérés de traiter équitablement les prisonniers afro-américains, la population du camp explosa à 32,000. Ce surpeuplement entraîna une dégradation rapide des conditions de détention et l’État confédéré n’était plus en mesure de fournir les rations nécessaires. On estime à près de 13,000 soldats de l’Union le nombre de victimes d’Andersonville, ce camp qui fut en opération pendant une période de quatorze mois.

Le spectacle qui attendit les forces de l’Union qui libérèrent le camp à la fin du conflit en fut naturellement un d’horreur. Malgré tout, et en dépit de leurs moyens, les forces de l’Union eurent également leur « Andersonville du Nord » avec l’existence du camp de prisonniers d’Elmina (New York). Ce camp pouvait théoriquement accueillir 5,000 prisonniers, mais il en contint près du double à un certain moment. On estime à 3,000 le nombre de victimes confédérées qui y périrent.

Un aperçu du camp de prisonniers d'Andersonville (Georgie) en août 1864. On estime à 13,000 le nombre de soldats de l'Union qui y sont décédés sur une période de quatorze mois, essentiellement victimes de malnutrition et de la maladie omniprésente dans ce camp surpeuplé.

Conventions et forces irrégulières

En dehors de l’élément logistique, une autre source de problèmes dans la gestion des prisonniers concernait ceux qui n’appartenaient pas à des forces dites « régulières » ou qui étaient capturés dans le cadre de ce que l’on jugeait être des guerres « irrégulières ». Certains conflits au tournant du XXe siècle sont exemplaires à cet égard. Les Espagnols à Cuba, les Britanniques en Afrique du Sud et les Américains aux Philippines eurent tous recours aux camps de concentration afin de réprimer les insurrections et éliminer toutes traces de résistances.

Comme c’est souvent le cas, ces camps étaient surpeuplés et la maladie engendrait la mort de centaines de milliers de détenus civils et militaires. La situation était particulièrement critique dans les camps de concentration d’Afrique du Sud lors de la guerre des Boers. Ce que l’on observe dans ces circonstances, c’est qu’aucune nation ne semble avoir élaboré une réponse à ce problème à la fois humanitaire et militaire (au sens tactique et stratégique du terme). En ce qui a trait au sort des détenus des camps, qui souvent sont des non-combattants, le blâme peut être porté sur les forces irrégulières, qui souvent se servent des civils comme éléments de diversion, ou encore sur les troupes régulières qui décident d’éliminer des civils par la force afin d’atteindre le cœur de la rébellion. Cela dépend évidemment des points de vue.

La question du traitement approprié des prisonniers de guerre ne fut considérée avec sérieux qu’au moment de certaines conférences internationales successives, comme celles de Genève et de La Haye en 1864, 1899 et 1907. En gros, l’idée principale qui était ressortie de ces conférences était que des soldats qui déposent les armes devaient être traités convenablement. La Première Guerre mondiale peut à cet égard être vue comme le premier conflit dans lequel le traitement des prisonniers de guerre se fit, à tout le moins dans l’esprit, en respect des conventions mentionnées précédemment.

La contribution de la Croix-Rouge contribua grandement à rendre plus « décentes » les conditions de détention lors de ce conflit. Une exception notable fut le traitement des prisonniers britanniques et indiens aux mains des Turcs après le siège de Kut Al-Amara (Irak) en 1916. De nombreux prisonniers sont morts à la suite de longues marches forcées vers des camps inadéquats, mais si dur qu’il fut, leur traitement ne fut probablement pas pire que celui que recevaient à leur tour les prisonniers turcs.

Au centre, le général britannique Charles Townshend avant son départ en captivité. Sa force composée de soldats britanniques et indiens fut encerclée à la fin de 1915 près de Bagdad et contrainte à la capitulation au mois d'avril de l'année suivante.

La nouvelle Convention de Genève de 1929 stipula que les prisonniers de guerre devaient être logés et nourris selon des paramètres qui devaient se rapprocher le plus possible des conditions de vie des forces militaires les ayant capturés. Dans cet ordre d’idées, malgré que cela puisse paraître étonnant à première vue, les prisonniers américains et philippins capturés par les Japonais au lendemain de la bataille de Bataan (1942) furent contraints à de longues marches forcées, mais les captifs étaient nourris avec des rations standards de l’armée japonaise. Malgré tout, cela ne signifie nullement un acquittement du comportement trop souvent bestial des soldats japonais à l’égard de leurs prisonniers.

Le traitement des prisonniers: les variables culturelle et idéologique

Comme nous l’avons mentionné dans un précédent article, les Japonais croyaient que la capitulation était ni plus ni moins qu’un acte de disgrâce. Par conséquent, ils traitèrent leurs ennemis captifs avec le plus grand dédain. Non sans surprise, les soldats alliés qui eurent le malheur d’être faits prisonniers par les Japonais subirent toutes sortes de sévices. Il n’y avait à peu près pas de logements, la nourriture était rare, sans parler des soins médicaux quasi non-existants. Nombreux furent dans ce contexte les morts parmi les prisonniers. On pense entre autres à ceux du camp de Changi près de Singapour, sans compter les prisonniers morts d’épuisement et de mauvais traitements alors qu’ils étaient forcés de travailler à la construction de la ligne de chemin de fer reliant la Thaïlande à la Birmanie. Dans ce dernier cas, notons que l’utilisation de prisonniers de guerre pour du travail manuel n’est pas interdite par la Convention de Genève. Par contre, le fait de les affamer, les battre ou s’en servir à d’autres fins dégradantes, cela relevait de l’interdit.

Des prisonniers de guerre britanniques au lendemain de la libération de leur camp administré par les Japonais.

Toujours lors de la Seconde Guerre mondiale, sur le front de l’Est, les deux camps qui s’affrontèrent traitèrent leurs prisonniers de guerre respectifs avec la pire des abominations. Sur près de 6 millions de soldats de l’Armée Rouge faits prisonniers, plus de 3 millions sont morts de maladies, affamés ou ont subi d’autres mauvais traitements. Pour leur part, les soldats allemands capturés ne pouvaient s’attendre à être mieux traités, car on estime qu’au moins 45% d’entre eux sont morts en captivité. De plus, chaque camp mit ses prisonniers de guerre au travail forcé et la survie dépendait la plupart du temps de la constitution physique des captifs. Par exemple, sur près de 100,000 soldats allemands faits prisonniers au lendemain de la bataille de Stalingrad, à peine 5,000 revinrent en Allemagne.

S’évader

Des prisonniers de guerre allemands capturés sur le front de l'Est en 1944. Pour eux, ce sont les camps de détention de Sibérie qui les attendent, s'ils ne sont pas exécutés sommairement.

D’aucuns seraient tentés de croire que le premier devoir d’un soldat fait prisonnier consiste à s’évader à la première occasion. Bien que cela ne soit pas entièrement faux, nous sommes quand même assez loin de la vérité et surtout à une longue distance de la réalité. L’idée même de s’évader prend la forme diffuse d’un devoir auquel le captif doit (ou devrait) s’acquitter, mais cette problématique doit tenir compte des circonstances de la capture et des conditions de détention subséquentes. De façon plus pratique, la notion d’évasion prend plus de sens si elle est perçue comme un droit, et non pas nécessairement comme un devoir.

En ce qui a trait au droit de s’évader (et le fait de ne pas être puni excessivement si l’on est repris), celui-ci était inscrit dans la Convention de Genève. Disons d’emblée que pour la très vaste majorité des prisonniers de guerre, et contrairement à une certaine croyance populaire, il était à peu près impossible de s’évader d’un camp de prisonniers le moindrement bien gardé. Notons que dans certains cas, comme pour les prisonniers alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, le fait de s’évader constituait une sorte de palliatif à la morosité du quotidien.

Une tentative d’évasion demeurée célèbre fut celle d’une équipe multinationale de 600 prisonniers de guerre alliés qui tentèrent de s’esquiver du Stalag Luft 3, un camp situé en Allemagne. Ils sont parvenus à creuser trois longs tunnels en 1943-1944, si bien que le jour de l’évasion, le 24 mars 1944, 76 prisonniers parvinrent effectivement à s’échapper du camp. Cette invasion mit Hitler en colère et celui-ci ordonna à toutes les unités militaires et policières de se mettre en état d’alerte afin de mettre la main au collet des évadés. Cela réussit, dans la mesure où seulement trois évadés parvinrent à rentrer en Angleterre, le reste ayant été repris moins de deux semaines après cette spectaculaire évasion. D’ailleurs, sur ordre direct de Hitler, 50 de ces prisonniers furent exécutés par la Gestapo.

Les prisonniers comme arme politique

Les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale montrèrent des expériences de détention toutes relatives en ce qui a trait aux traitements des prisonniers de guerre, selon les endroits et les contextes des conflits, malgré qu’une nouvelle Convention de Genève ait été signée en 1949. Les prisonniers alliés détenus par les Chinois pendant la guerre de Corée furent enfermés dans de très dures conditions et ils furent sujets à un « lavage de cerveau » afin de les convaincre de la justesse de la cause communiste et ainsi en faire des véhicules de propagande au profit de la Chine.

La question du sauvetage et du rapatriement des prisonniers de guerre américains lors de la guerre du Vietnam fit partie des préoccupations de l'opposition grandissante à la présence militaire des États-Unis dans cette région. La question fut également d'actualité lors des négociations de paix de 1972-1973.

Des méthodes similaires furent observées en ce qui concerne le sort des 651 prisonniers de guerre américains capturés par les forces nord-vietnamiennes au cours de la guerre du Vietnam. Les dures conditions endurées par ces prisonniers firent de leurs éventuels retours et sauvetages un enjeu de la politique américaine lors des négociations de paix en 1972-1973. D’ailleurs, cette crainte de voir à nouveau des Américains être faits prisonniers hanta la présidence de Jimmy Carter plus tard, qui devint obsédé par cette problématique au moment où elle se présenta lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran en 1979-1980.

Cette obsession du président l’a probablement affaibli aux yeux des groupes terroristes qui surent habilement exploiter sa faiblesse et faire de cette question un important levier de négociations avec le gouvernement américain. D’ailleurs, lors de cette crise des otages de Téhéran, on remarque que le comportement des terroristes iraniens à l’égard des citoyens soviétiques n’était pas du tout le même, pour la simple raison que Moscou avait une politique assez simple et claire de l’« œil pour œil » advenant que l’on fasse du mal à ses ressortissants.

Pour terminer, notons que nombreux furent également les cas dans l’Histoire où des prisonniers de guerre furent utilisés comme boucliers humains par leurs ravisseurs. Au cours de la guerre du Golfe en 1991, les forces irakiennes se servirent des prisonniers de guerre de la Coalition et aussi d’internés civils ennemis comme boucliers humains afin de protéger des installations stratégiques. Trois ans plus tard, lors de la guerre en ex-Yougoslavie, des Casques bleus faits prisonniers furent à leur tour employés comme boucliers humains par les forces serbes.

Tout comme par le passé, le traitement des prisonniers de guerre demeure dépendant des circonstances, des ressources et de l’humeur des ravisseurs.