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La Guerre de Corée (1950-1953)

Une nation déchirée

Carte des principales opérations de la Guerre de Corée (1950-1953).

En 1945, la colonie japonaise de la péninsule coréenne fut divisée « temporairement » entre l’Union soviétique et les États-Unis le long de la ligne du 38e parallèle de latitude. Cinq ans plus tard, cette division était toujours effective, malgré les tentatives des Nations-Unies de procéder à une réunification.

De son côté, l’URSS de Staline installa un gouvernement satellite en Corée du Nord sous la direction de Kim Il-sung, alors que la Corée du Sud était érigée en République, sous la direction d’une coalition de droite somme toute autocratique qui avait été élue sous la supervision de l’ONU. Son président était Syngman Rhee, un homme qui était perçu comme un patriote. Les dirigeants des deux Corées souhaitent tous deux unir la péninsule par la force des armes. Par contre, ni les Américains, ni les Soviétiques ne désiraient fournir les moyens militaires nécessaires à cette fin. Sans attendre les appuis, les deux camps se livraient déjà à des escarmouches sur le terrain.

Le 9 février 1950, sentant que l’appui américain pour la République sud-coréenne déclinait, Staline consentit à une invasion du sud et le nouveau dirigeant de la Chine, Mao Zedong, y consentit à son tour. Le matériel de guerre qui approvisionnait les forces nord-coréennes (chars, canons et avions) provenait de la Sibérie afin d’être livré à l’Armée populaire de Corée. De plus, Mao avait libéré des rangs de l’armée chinoise des soldats nord-coréens vétérans pour qu’ils puissent retourner dans leur patrie. L’URSS avait aussi prêté à l’Armée populaire le concours d’officiers d’état-major pour aider à la planification opérationnelle.

Le Nord attaque

Prenant tout le monde par surprise, l’offensive nord-coréenne débuta sous les pluies d’été, le 25 juin 1950. C’était un dimanche et nombre de soldats sur les lignes de défense du sud de la péninsule étaient partis en congé pour le weekend, si bien que l’armée sud-coréenne dut battre en retraite avec les forces américaines qui agissaient en soutien. Bien que l’attaque fut immédiatement condamnée par les États-Unis, la Grande-Bretagne et les états du Commonwealth, suivi d’une majorité d’états membres de l’ONU, ce fut seulement le fait que l’URSS avait boycotté le Conseil de Sécurité qui permit le vote d’une résolution onusienne qui ne condamnait pas spécifiquement l’attaque, mais qui autorisait la formation d’une force multinationale pour combattre cette agression.

L'artillerie de l'Armée populaire nord-coréenne bombarde les positions alliées lors de l'offensive de juin 1950.

Le commandement de la force internationale du théâtre d’opérations asiatique revint au général Douglas MacArthur, qui commandait déjà les forces américaines d’occupation au Japon. Deux divisions d’infanterie américaines furent immédiatement dépêchées en Corée à partir du Japon sous la protection d’une puissante escorte navale et aérienne. Par contre, ces troupes étaient mal équipées et mal entraînées. En clair, ce n’était pas des troupes de combats de première ligne. Elles ne pouvaient se battre à armes égales face aux forces bien équipées et entraînées de l’Armée populaire nord-coréenne.

Le général Douglas MacArthur, le commandant de la force internationale au début du conflit.

Éventuellement, cinq divisions américaines arriveront en renfort avec ces deux premières divisions mentionnées, en plus d’une brigade provenant du Commonwealth. Ces forces allaient former la 8e Armée placée sous les ordres du lieutenant-général Walton H. Walker. Avec ce qui restait de l’armée sud-coréenne, les forces internationales étaient prises dans un périmètre autour de la ville de Pusan, le principal port de mer du sud de la péninsule.

Pendant ce temps, MacArthur tentait de structurer un corps de réserve à partir du Japon consistant en la 1ère Division de Marines et la 7e Division d’infanterie. Il lança ces troupes dans un assaut amphibie contre le port d’Inchon sur la côte ouest de la péninsule, à plus de 300 kilomètres du principal front de bataille de la poche de Pusan (voir la carte). Cette manœuvre stratégique était risquée, mais elle s’avéra un succès.

Le dégagement de Pusan et l’avance alliée vers le nord

À la mi-septembre 1950, les marines avaient pris Inchon et ils furent rejoints par les forces de la 7e Division afin de marcher vers Séoul, la capitale. Ayant anticipé la manœuvre de MacArthur, Mao avait renforcé son 4e Groupe d’armées stationné au nord-est de la Chine. Plus encore, Mao craignait la destruction de l’Armée populaire nord-coréenne et il avait discuté de possibles contre-mesures avec Staline.

Les troupes américaines débarquent dans le port d'Inchon (septembre 1950).

À partir du 22 septembre, la 8e Armée de Walker et les éléments réorganisés de l’armée sud-coréenne commencèrent à pousser afin de briser le périmètre de la poche de Pusan. Fortement ébranlée par des bombardements aériens et les assauts de l’ennemi, l’Armée populaire dut reculer à travers la chaîne de montagnes du centre de la péninsule. Le 27, le 1er Corps d’armée américain fit sa jonction avec la 7e Division près de Séoul. C’est alors que MacArthur demanda à Washington des instructions sur la suite des choses. La question était de savoir si MacArthur devait s’arrêter au 38e parallèle ou poursuivre l’ennemi plus au nord.

Tandis que le Président Harry Truman réfléchissait à cette problématique, le premier ministre chinois Chou Enlai envoya un avertissement à travers la diplomatie indienne que si les forces américaines franchissaient le 38e parallèle, alors la Chine serait forcée d’agir en conséquence. Pour leur part, les Britanniques avaient interprété cette déclaration du gouvernement chinois comme une menace d’intervention militaire, ce qu’il fallait absolument éviter étant donné que Staline, en Europe, pouvait à son tour menacer la paix dans leur perspective.

Les gouvernements américain et britannique, qui étaient en contact constant, ne s’entendaient pas sur la stratégie à adopter. Peut-être que la Chine bluffait et le fait d’arrêter les troupes alliées au 38e parallèle fournirait à Kim du temps et des renforts pour renouer l’offensive. Face aux protestations des états du bloc communiste à l’ONU, où l’URSS avait accepté de retourner, la décision fut prise d’occuper militairement le nord de la Corée comme une étape préliminaire à l’unification du nord et du sud via un supposé processus démocratique d’élections.

Le 38e parallèle constitue toujours la ligne de démarcation de la frontière entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

L’intervention chinoise

Malheureusement pour les Alliés, la Chine ne bluffait pas. Alors que les forces onusiennes et sud-coréennes faisaient mouvement vers le nord, le général chinois P’eng Te-huai déplaça 130,000 soldats du 4e Groupe d’armées vers la Corée, sous prétexte que ces soldats « volontaires » prêtaient assistance à des « frères ». Staline avait promis d’assurer une couverture aérienne, mais il retint ses avions, croyant que les chasseurs soviétiques n’auraient pu intervenir sur le même prétexte (si un avion soviétique était abattu, il aurait été difficile de justifier la neutralité). Les Chinois étaient choqués de l’attitude des Soviétiques. Face au manque de couverture aérienne, le général Peng dut restreindre le mouvement de ses troupes à la nuit, ce qui d’une certaine façon avantagea initialement les Chinois.

Ces troupes bien entraînées et expérimentées traversèrent la rivière Yalu dans le nord-ouest de la Corée le 26 octobre 1950, sans que l’aviation onusienne ait pu les repérer. Les Chinois étaient sur le point d’encercler les éléments d’avant-garde alliés qui s’approchaient. Combattant habituellement de nuit, parfois même en plein tempête de neige, l’infanterie légère de Peng avançait furieusement, changeant fréquemment l’axe de l’avance. Jusqu’au 6 novembre, la progression de l’infanterie chinoise vers le sud était à ce point inquiétante pour les forces onusiennes, qu’à nouveau la capitale sud-coréenne de Séoul se trouvait menacée.

Des fantassins chinois font mouvement vers le front.

Les gouvernements de l’alliance des Nations-Unies étaient stupéfaits par cette série de revers survenue si tôt après avoir vaincu l’Armée populaire nord-coréenne. Dans le but de stabiliser le front, une trêve fut suggérée comme une étape préliminaire afin d’en venir éventuellement à un véritable cessez-le-feu. Il était également question de créer une zone tampon entre les deux Corées au tournant de 1950-1951.

Tout cela ne signifiait rien pour les Chinois, qui se doutaient fortement que les Alliés allaient reprendre l’offensive sitôt qu’ils auraient repris leur souffle. C’est le général MacArthur qui insista pour que les troupes alliées reprennent l’offensive aussitôt que le 24 novembre, après avoir reçu des renforts appréciables. La force internationale se composait alors de 8 divisions onusiennes et 4 divisions de l’armée sud-coréenne.

Le général P'eng Te-huai, le commandant en chef des forces chinoises en Corée.

En apparence impressionnantes, les forces alliées furent assaillies par 30 divisions de l’armée chinoise. En dépit d’un appui-feu important de l’artillerie et de l’aviation, la 8e Armée et les forces sud-coréennes durent reculer devant les assauts agressifs des forces de Peng d’un bout à l’autre des côtes de la péninsule. Le général Walker décida tout simplement de rompre le contact avec l’ennemi à la fin de 1950. Il replia davantage ses forces vers le sud, abandonnant Séoul au passage. Les troupes alliées reculèrent la ligne de front de 240 kilomètres et se regroupèrent tout juste derrière la rivière du Han, sur les hauteurs. Cette situation n’augurait rien de bon pour le commandement allié, dans la mesure où l’on pouvait craindre à juste titre d’être expulsé de la péninsule coréenne.

Dans le contexte de l’offensive chinoise de la fin de 1950, les forces onusiennes en Corée avaient l’avantage de pouvoir généralement se déplacer en camions, alors que les soldats chinois marchaient. Lorsque ces derniers se rapprochèrent à nouveau des forces alliées en janvier 1951, ils souffrirent de l’exposition prolongée à la température qui pouvait atteindre -20 degrés la nuit. De plus, les forces chinoises manquaient de vêtements chauds et de ravitaillement de toutes sortes.

Le général Peng demanda une pause à Mao, mais celui-ci refusa. Entre temps, la 8e Armée reçut un nouveau commandant, le lieutenant-général Matthew Ridgway, qui remplaça Walker, tué dans un accident. Ridgway envoya immédiatement un message à ses subordonnés à l’effet que la 8e Armée cesserait de reculer et qu’elle tiendrait son front. Les Chinois s’essoufflaient, si bien que les troupes de Ridgway parvinrent à les arrêter, et même à contre-attaquer en certains secteurs. Peng fut par conséquent forcé à son tour de reculer.

Le rétablissement et l’enlisement du front sur le 38e parallèle

À la mi-avril de 1951, Ridgway était parvenu à rétablir la ligne de front sur le 38e parallèle. Ses effectifs étaient également plus nombreux qu’à l’automne précédent. Des bataillons et des brigades provenant de onze nations faisaient partie de la 8e Armée à cette date et, signe encourageant, l’armée sud-coréenne prenait de l’expérience. Les forces alliées étaient à nouveau prêtes à en découdre avec l’ennemi à mesure que l’été approchait.

Représentation artistique d'un soldat britannique en Corée (1950-1953).

Comme de fait, alors que l’hiver s’achevait, Peng préparait une nouvelle offensive vers le sud. Pour ce faire, il avait à sa disposition 40 divisions d’assaut. La marche des Chinois débuta le 21 avril 1951 avec comme objectifs la traversée des rivières Imjin et Kap’yong. Ces secteurs étaient respectivement défendus par des brigades (29e Britannique et 27e Commonwealth).  Ces deux brigades tinrent solidement leur front malgré la férocité des assauts ennemis. Les forces onusiennes durent néanmoins reculer, mais elles le firent à leurs conditions, à leur rythme, dans le but d’amener l’ennemi à s’éloigner de ses lignes de communication et à s’épuiser.

D’ailleurs, les 40 divisions de Peng encaissaient un taux de pertes assez élevé, sans oublier qu’une fois de plus, elles subissaient le feu violent de l’aviation onusienne et qu’elles étaient éloignées de leurs zones de ravitaillement. En clair, l’offensive chinoise d’avril 1951 perdit rapidement son tempo. Ce fut la dernière offensive chinoise au niveau stratégique de la guerre.

Cette guerre de grandes manœuvres qui caractérisa les années 1950 et 1951 fut suivie par des affrontements dans un style de guerre de tranchées. Ce type de combats localisés fut très coûteux pour les belligérants, qui avaient recours à des tactiques copiées sur celles des soldats de la guerre de 1914-1918, mais qui utilisaient un armement datant de la Seconde Guerre mondiale. Au moment où le front se stabilise en une guerre de tranchées vers l’été de 1951, les forces alliées comptent dans leurs rangs 7 divisions américaines, 1 du Commonwealth et 11 de l’armée sud-coréenne. À cela, il faut ajouter les effectifs formant des brigades ou des bataillons de quatorze autres nations de plus petite puissance. Ce front nouvellement stabilisé bougea peu jusqu’à la fin des hostilités.

Des soldats américains dans une tranchée soumise aux tirs des mortiers chinois. La stabilisation du front en Corée vers l'automne de 1951 força les belligérants à s'enterrer, ce qui n'est pas sans rappeler les combats de la guerre de 1914-1918.

Faire la guerre et négocier

La stabilisation du front coïncida également avec l’ouverture de pourparlers entre les commandants en chef. De son côté, Staline se contenta de jouer le jeu de l’attente. Pour sa part, Mao était plus ou moins persuadé que la campagne coréenne ne lui offrirait peut-être pas le triomphe escompté. À l’Ouest, il semblait que l’opinion publique américaine n’appuierait pas des projets d’offensive qui ne promettraient pas une victoire assurée, surtout lorsque l’ouverture de pourparlers signifiait que la paix faisait partie des options. Un cessez-le-feu aurait pu être négocié dès 1951, mais la question du rapatriement des prisonniers restait problématique.

En effet, les Américains et les Britanniques insistaient pour qu’aucun des prisonniers qu’ils avaient faits ne soit retourné contre son gré, une condition qui affectait principalement les détenus chinois et nord-coréens qui étaient bien traités. Les prisonniers des états des Nations-Unies et ceux de l’armée sud-coréenne avaient pour leur part été traités de façon inacceptable, si bien qu’il semblait évident qu’ils voudraient être libérés de leur « plein gré ». Il était par conséquent impossible d’obtenir un échange équilibré de prisonniers.

Un camp de prisonniers en Corée. Rappelons que la question de l'échange de prisonniers pendant la guerre était épineuse. L'objet du contentieux qui avait retardé la signature d'un armistice était la question du rapatriement des prisonniers. Au moins le tiers des prisonniers communistes capturés par les Alliés ne souhaitaient pas être rapratriés, ce qui constitua une sérieuse source d'embarras pour les gouvernements chinois et nord-coréen.

D’ailleurs, la vie dans les divers camps de prisonniers en Corée avait ses particularités. Par exemple, dans les camps du sud, les Chinois qui affichaient leurs préférences pour le régime nationaliste en exil à Taiwan, ou encore les membres de l’Armée populaire nord-coréenne qui affichaient leurs désillusions face au régime de Kim Il-sung, tous ces gens préféraient ne pas retourner dans leur patrie d’origine. À l’inverse, les prisonniers aux fermes convictions communistes se manifestèrent bruyamment dans ces camps, si bien que par moment, les autorités américaines perdaient temporairement le contrôle de la situation. En clair, le régime communiste de Beijing ne pouvait pas accepter qu’il puisse y avoir des Chinois qui préféraient le camp nationaliste. Par conséquent, la possibilité de conclure un armistice s’éloignait progressivement.

Le commandement américain tenta de profiter de l’impasse sur la ligne de front afin de bombarder par la voie des airs les positions ennemies. L’aviation alliée s’en prit régulièrement aux troupes, aux industries et aux voies de communication. Inévitablement, plusieurs civils furent tués au cours de ces raids aériens en 1952 et 1953. Les effets de ces bombardements étaient limités. L’ONU s’était fixé des règles afin de ne pas attaquer des cibles en Chine ou de recourir à la bombe atomique.

Les raisons étaient parfaitement justifiables, car cela aurait été contre-productif d’un point de vue politique et inefficace dans une perspective militaire. Par contre, en Corée du Nord, il semblait que la capacité de survie des gens excédait celle de destruction des bombardiers. Sur mer, les forces navales onusiennes maintinrent à longueur d’année un blocus serré sur les deux côtes de la péninsule. Au final, en dépit de leur supériorité matérielle, les forces de l’ONU ne parvenaient pas à briser les rangs serrés des troupes communistes chinoises et nord-coréennes leur faisant face.

Des soldats canadiens observent les positions ennemies en Corée.

L’armistice

Heureusement pour les belligérants, un facteur commun militait en faveur de la paix: les coûts humains et monétaires très élevés de la guerre. Au moment du décès de Staline en mars 1953, les coûts étaient devenus insupportables dans le camp communiste, en particulier du côté de la Chine qui fournissait le principal effort. À l’Ouest, l’année 1953 vit un changement de garde à Washington avec l’élection du président Dwight Eisenhower, qui était également préoccupé par les coûts montants de la guerre. Le président américain déclara qu’il n’hésiterait pas à reprendre les hostilités advenant que les négociations d’armistice demeurent improductives et le recours éventuel à la bombe atomique faisait toujours partie des options à sa disposition.

Dans ce contexte toujours tendu, les négociations reprirent vie. L’échange de prisonniers blessés et malades en constituait les prémisses. Avec l’adoption d’un système particulier de filtrage dans l’échange de prisonniers, afin d’amenuiser les sensibilités chinoises, le principal obstacle aux négociations d’un armistice avait été levé. En dépit de la libération rapide de prisonniers nord-coréens par les autorités sud-coréennes, et de certaines opérations militaires menées par les communistes afin de sécuriser des portions de terrain stratégiques, un accord put finalement être conclu. Les hostilités en Corée s’étaient officiellement terminées le 27 juillet 1953.

La première opération militaire de l’ONU avait échoué à réunir la nation coréenne, mais elle avait empêché les Sud-Coréens de tomber sous la tyrannie et l’incompétence du régime de Kim Il-sung. De plus, l’impasse militaire en Corée avait démontré les failles dans les habiletés de Mao à mener à terme une campagne militaire qui était censée monter la supériorité de ses forces et de l’idéologie communiste sur ses adversaires. Enfin, la victoire toute relative remportée par les Américains et leurs alliés en Corée encouragea une large partie de l’opinion publique à croire que les États-Unis pouvaient gagner n’importe quelle guerre qu’ils allaient livrer en Asie dans le but d’enrayer la progression du communisme. En ce sens, les fondations de la guerre du Vietnam étaient en train de se couler.

Le mémorial de la Guerre de Corée à Washington.

L’opération Barbarossa, Russie (1941)

Une lutte à finir

Le nom de code Barbarossa fut attribué à l’assaut surprise de l’Allemagne contre l’Union soviétique le 22 juin 1941. En termes de moyens engagés, il s’agit de la plus ambitieuse campagne militaire de la Seconde Guerre mondiale, une campagne préparée et planifiée dans le but d’achever un objectif stratégique à l’intérieur d’un seul théâtre d’opérations selon un calendrier fixe. C’était également la pièce maîtresse d’une vision géopolitique qui prédisait clairement l’avènement d’un génocide.

La guerre menée par Hitler contre l’URSS de Staline comportait deux facettes, l’une militaire et l’autre idéologique, étant donné que Barbarossa représentait à la fois un moyen de régler un problème stratégique de taille de l’Allemagne et, en même temps, de conquérir un « espace vital » (Lebensraum). Hitler était parvenu à faire de Barbarossa une guerre d’extermination contre ce qui était alors appelé le bolchevisme et la « juiverie », notamment parce que des officiers supérieurs de l’armée (Wehrmacht) avaient volontairement autorisé leurs troupes à mener une « guerre idéologique » aux côtés des différentes formations SS. L’aspect idéologique de la guerre menée à l’Est était au centre de tous types d’opérations militaires menées alors, que ce soit au niveau des combats, de la protection des lignes de communication et de l’occupation du terrain.

Pour emprunter le concept de George Mosse, on peut parler d’une « brutalisation » de la guerre à l’Est, incluant une brutalisation des soldats allemands qui avait commencé dès la campagne de Pologne en 1939. La « barbarisation » de la guerre en elle-même allait donc se poursuivre sur le territoire soviétique. La violence étant quelque chose de réciproque, Hitler avait prétexté les atrocités soviétiques et les actions des partisans pour justifier en retour des massacres d’un même ordre comme une « nécessité » de guerre.

Une opération ambitieuse

La campagne de juin 1941 en Russie avait été planifiée plusieurs mois auparavant. Le 18 décembre 1940, Hitler publia la Directive No. 21 qui traitait de l’écrasement de l’URSS via une campagne militaire rapide, avant même que ne soit conclue la guerre avec l’Angleterre. Le cœur de la phase initiale de Barbarossa consistait en la destruction de l’essentiel de l’Armée Rouge en une série d’encerclements rapides à l’ouest des rivières Dniepr et Dvina (voir la carte), ainsi que d’empêcher le repli de forces soviétiques capables de reprendre le combat dans l’immensité du territoire à l’est. Ensuite, par une rapide poursuite, les forces soviétiques seraient anéanties et la ligne d’arrêt de l’offensive serait fixée entre le débouché de la Volga vers la Mer Noire au sud et la ville d’Arkhangelsk au nord. Tout cela devait s’accomplir en l’espace de trois mois. De plus, sur un plan logistique, à peu près rien n’avait été envisagé pour combattre dans l’hiver russe.

Carte des opérations envisagées pour Barbarossa (juin 1941).

Du point de vue opérationnel, l’infanterie allemande serait appuyée par l’aviation dont les tâches consistaient essentiellement à dégager le ciel de la force ennemie, puis appuyer directement la progression de l’armée de terre sur les champs de bataille. Bien qu’une large partie de l’industrie de l’armement de l’URSS se trouva à l’est de l’Oural, il avait été envisagé de ne pas attaquer cette zone. L’idée était de libérer des ressources aériennes allemandes et d’attendre que la guerre mobile livrée à l’ouest de Moscou soit terminée. Pour sa part, le rôle de la marine allemande serait d’empêcher sa rivale soviétique de manœuvrer dans la Mer Baltique.

C’est à la fin de juillet 1940 que Hitler avait décidé d’achever l’URSS au printemps de l’année suivante. Cette décision était la résultante d’une combinaison de divers facteurs idéologiques, stratégiques, de politique étrangère et aussi d’une politique raciale. La destruction de l’URSS était en soi un objectif que caressait Hitler depuis les années 1920. La fin de l’URSS lui servirait pour forcer l’Angleterre à faire la paix, tout en mettant la main sur le fameux espace vital à l’est. Ce dernier élément représentait un amalgame de notions liées à l’économie, à la colonisation, à la force brute, qui incluait l’élimination du « judéo-bolchevisme ».

L'armée soviétique livra un combat désespéré face à l'envahisseur allemand en 1941.

Pour vaincre l’Armée Rouge, l’Allemagne dut masser au-dessus de trois millions de soldats répartis en 152 divisions, incluant 17 divisions de Panzers et 13 divisions motorisées, représentant en tout quelque 3,350 chars, 600,000 véhicules et 625,000 chevaux. Cette impressionnante force terrestre était appuyée par plus de 7,000 canons et 2,000 avions de chasse et de bombardement. À l’armée allemande s’ajoutèrent des éléments de l’armée finlandaise. La Finlande fournit à Barbarossa 17 divisions et deux brigades d’infanterie, sans oublier la Roumanie avec 14 divisions et sept brigades d’infanterie.

Toujours au plan opérationnel, il avait été convenu de diviser les éléments d’assaut en trois groupes d’armées distincts. Le groupe d’armées Nord était sous le commandement du Feldmarschall (FM) von Leeb dont l’objectif était Leningrad. Le groupe d’armée Centre était sous les ordres du FM von Bock et devait pousser vers Smolensk. Enfin, un groupe d’armées Sud commandé par le FM von Rundstedt avait Kiev comme objectif. Les Allemands avaient également constitué une force expéditionnaire qui devait partir de la Norvège occupée et prendre Mourmansk.

À chacune de ces grandes zones d’opérations terrestres devaient se joindre des flottes aériennes. La masse de l’offensive allemande était concentrée sur la portion nord de ce gigantesque front de 3,500 kilomètres. Par « portion nord », j’entends la partie de la ligne qui s’étend de la Mer Baltique jusqu’aux marais du Pripet, où deux des quatre Panzergruppen avaient été assignés au groupe d’armées Centre. Le contrôle d’ensemble de l’opération Barbarossa relevait du haut commandement des armées sous les ordres du FM von Brauchitsch et de son adjoint, le colonel-général Halder.

Enivrés par la victoire sur la France et certains de pouvoir battre l’Union soviétique, Hitler et une majorité de ses conseillers avaient grandement sous-estimé les capacités de l’ennemi, tout en surestimant leurs capacités propres. La perception régnante d’une URSS faible, ce colosse aux pieds d’argile, d’une Armée Rouge sans direction et d’un peuple russe « inférieur » ne correspondait en rien aux soi-disant qualités toutes contraires de la nation et de l’armée allemandes. Étant donné que Staline n’avait démontré aucun signe d’agressivité, on ne semblait pas prendre au sérieux, à Berlin, le fait que l’Armée Rouge pourrait être en mesure d’offrir une résistance acharnée. Il était à peu près certain que le régime communiste de Moscou allait céder sous les coups des armées allemandes.

Représentation artistique d'un combat sur le front de l'Est. Hiver 1941-1942.

Avec son plan d’ensemble visant à mener une courte campagne en période estivale, l’opération Barberousse ne peut pas en soi être considérée comme un chef-d’œuvre de l’art militaire. Cette campagne reflète toute la problématique, sinon la contradiction, de ne pas avoir fait la part des choses entre les intentions et la réalité sur le terrain, le tout mis en relief avec les ressources qui ont été consacrées à l’opération.

L’assaut

Les plans dressés par l’état-major allemand dans les premiers mois de 1941 semblaient crédibles à première vue. Or, était-ce réaliste de croire que l’on aurait pu franchir en trois mois l’immensité du territoire russe et atteindre Moscou, lorsque l’on apprend qu’à peine 20% des forces allemandes étaient motorisées? Cette guerre mobile à grande échelle tant souhaitée n’avait rien à voir avec la réalité.

L’opération débuta malgré tout le 22 juin 1941, avec un mois de retard en raison de la campagne livrée dans les Balkans. Les premières batailles à la frontière furent couronnées de succès. D’importantes villes comme Bialystok et Minsk étaient tombées en l’espace de deux semaines, donnant l’impression au commandement allemand que Barbarossa était une réussite. En dépit d’énormes pertes, notamment en Ukraine en août et en septembre, l’Armée Rouge avait mis un genou à terre, mais elle combattait toujours à la fin de 1941, parvenant même à lancer des contre-attaques.

Déjà, en août, bien longtemps avant que l’offensive allemande ne soit bloquée aux portes de Leningrad, Moscou et Rostov, il semblait évident que la guerre éclair à l’est serait un échec. Les conséquences stratégiques pour l’Allemagne étaient graves, au moment où il semblait difficile d’admettre que l’offensive était arrêtée nette à la fin de 1941. L’URSS continuerait de combattre en 1942, l’Angleterre demeurait invaincue, et les États-Unis feraient leur entrée en guerre en décembre.

Plutôt que d’avoir apporté la victoire éclair tant désirée, Barbarossa se transforma en l’une des campagnes militaires les plus sanglantes de l’Histoire.

La marche à l'Est.