Étiquette : Stratégie

La guerre dans la jungle

Introduction

Fantassins américains au Vietnam, dans la vallée de Ia Drang (1965).

Vue comme la conduite d’opérations militaires dans un environnement tropical essentiellement constitué de forêts, la guerre dans la jungle pose de singuliers défis aux forces armées à tous les niveaux de la chaîne de commandement, que ce soit à l’échelon de la troupe (qui doit combattre l’hostilité du climat) jusqu’au commandement suprême (qui doit envisager des stratégies et des tactiques qui seront efficaces sur le terrain). En effet, la densité du feuillage limite l’efficacité et l’utilisation de nombreuses armes, tout en offrant paradoxalement aux soldats d’infinies possibilités de dissimulation.

Pour ces raisons, la jungle offre aux guérillas, aux forces spéciales et à toute infanterie légère une chance de rivaliser avec une force ennemie supérieure en nombre et en équipements. Cependant, il ne faut pas présumer que la guerre livrée en pleine jungle favorisera automatiquement une force défensive peu nombreuse et sous-équipée, bien au contraire. Certaines technologies plus modernes, comme l’arme aérienne, peuvent surmonter les difficultés inhérentes à la pratique de la guerre dans la jungle, donnant ainsi un avantage certain au camp sachant le mieux les exploiter.

L’hostilité de la jungle : l’évidence

Cela dit, les troupes au sol souffriront d’innombrables difficultés dans les forêts tropicales. À commencer par le climat souvent très chaud, qui rend la vie dure aux combattants tout en limitant leurs capacités à soutenir des efforts physiques qu’ils pourraient normalement endurer sur une plus longue période dans un environnement tempéré. Par ailleurs, la malaria, le typhus, la dysenterie, la typhoïde, la fièvre jaune, la dengue, le pied d’immersion, les coups de chaleur, les infections fongiques et les parasites figurent parmi les maladies habituelles rencontrées dans les régions tropicales. Bien que l’humidité soit un problème constant, l’eau potable constitue une ressource rare en pleine jungle. Ajoutons à cela la présence de serpents venimeux et d’insectes porteurs de maladies, de même que les sangsues et autres moustiques qui peuvent décimer les rangs d’une troupe mal préparée à affronter un tel environnement.

Ainsi, l’inconfort et la méconnaissance des conditions tropicales constituent des facteurs de démoralisation propres à l’environnement précédemment décrit. Le phénomène est d’autant perceptible si les troupes affectées par ces problèmes perçoivent en plus qu’elles sont en train de perdre la bataille ou que l’ennemi parvient à tenir fermement ses positions en terrain familier.

Qui plus est, l’environnement tropical endommage sérieusement l’équipement des combattants, ce qui augmente les risques d’enrayement des armes et force le haut commandement à consacrer davantage de ressources à la maintenance, diminuant ainsi le potentiel d’éléments combattants qui auraient dû être affectés en première ligne de bataille. Les marais, les forêts et, par moment, les montagnes restreignent également l’utilisation d’équipements lourds tels les véhicules et les canons. Par la force des choses, les routes sont souvent peu nombreuses et dans un état que l’on pourrait qualifier de « primitif », sans oublier que les tempêtes tropicales n’arrangent rien au problème de la mobilité des troupes et des véhicules.

Seuls les fantassins peuvent traverser de denses forêts, même si en chemin ces dernières ne leur épargnent pas d’autres maux tels la boue, des broussailles quasi infranchissables et d’autres obstacles naturels. De plus, la navigation hors des sentiers battus constitue un autre problème logistique. En d’autres termes, les combattants indigènes ont généralement moins de difficultés à s’orienter que les soldats d’armées étrangères par définition envahissantes, surtout si ces dernières ne peuvent compter sur l’appui de guides recrutés localement. Comme nous l’avons évoqué, le feuillage fournit aux défenseurs le camouflage nécessaire afin de se dissimuler du regard des forces terrestres et aériennes ennemies, sans compter que lors d’échanges de tirs, les arbres fournissent de bonnes protections.

Pour ces raisons, la jungle est propice aux embuscades et aux tactiques d’infiltration. Les unités peuvent à leur tour se cacher avec une certaine aisance. En contrepartie, les problèmes relatifs à la défense ou à la prise de larges zones tropicales par les armées doivent inclure une variable, celle de l’affrontement contre des forces souvent irrégulières. Le combat contre de telles unités représente son lot de difficultés, et ce, même pour une armée moderne disposant de l’arme aérienne.

Quelques cas de figure connus

L’étude de l’histoire de la pratique de la guerre dans la jungle nous montre d’intéressants et de nombreux exemples d’affrontements livrés dans un tel environnement. À titre d’exemple, les armées de la Chine impériale goûtèrent à la médecine de la jungle, d’abord lors de la campagne du Yueh (sud de la Chine moderne) et ensuite lors de tentatives de colonisation de l’actuel territoire vietnamien pendant la période antique. À leur tour, les armées européennes devinrent familières avec la guerre dans la jungle à mesure qu’elles forgèrent leurs empires outremer. En fait, les Occidentaux n’eurent pas besoin d’aller bien loin pour affronter un environnement aussi hostile. Lors de la guerre hispano-américaine de 1898, les troupes américaines durent combattre dans la jungle, que ce soit à Cuba ou aux Philippines. L’officier et auteur britannique de la fin du XIXe siècle C. E. Callwell écrivit sur les tactiques militaires propres à la jungle dans son ouvrage intitulé Small Wars. Fait intéressant, de nombreux éléments tactiques évoqués par Callwell à l’époque peuvent encore s’appliquer de nos jours.

Aquarelle représentant la marche de fantassins américains dans une forêt tropicale cubaine lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

L’histoire de la guerre dans la jungle nous est probablement un peu plus familière par la lecture de certaines campagnes militaires se rapprochant de notre époque. Par exemple, bien connu est le cas du Japon impérial, où ses armées partirent à la conquête des îles du Pacifique et de l’Asie du Sud-est avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui conduisit à de nombreux affrontements à grande échelle en pleine jungle. Fait à noter : les Japonais et les Occidentaux n’étaient pas totalement rompus à la guerre dans la jungle, bien que les soldats nippons semblent s’y être adaptés plus rapidement, ce qui dans la littérature laisse l’impression qu’ils furent par moment perçus comme invincibles.

Les forces japonaises maîtrisèrent rapidement une tactique assez simple dans laquelle une partie des troupes avançaient agressivement en suivant une rare route, tandis que les autres éléments s’efforçaient de prendre l’ennemi de flanc dans la broussaille, ce qui, en fin de compte, contraignait l’ennemi à adopter une position défensive, donc à être « fixé ». Pendant ce temps, les forces japonaises mouvantes sur les flancs dans la forêt établiraient un ou des barrages routiers sur la ou les portions de la route situées sur les arrières de l’ennemi. Encerclé et incapable de se ravitailler, celui-ci serait contraint de se replier avec de lourdes pertes pour casser le « cordon routier ».

Des fantassins japonais progressent avec un char dans la jungle lors de la campagne de Malaisie de 1941-1942.

Empreintes d’une relative audace, ces tactiques japonaises contraignirent les forces britanniques stationnées en Malaisie à se replier, malgré que ces dernières furent supérieures en nombre lors de la campagne s’étant déroulée de décembre 1941 à janvier 1942. Les Japonais capturèrent Singapour et obligèrent l’armée britannique à se replier en Birmanie vers la frontière indienne. À mesure que progressa la guerre, cependant, les stratèges britanniques dans le théâtre birman profitèrent de la force aérienne afin de l’utiliser à leur avantage dans la jungle.

D’abord, le général britannique Orde Wingate utilisa des appareils afin de transporter des bataillons d’infanterie composés de forces spéciales nommées Chindits derrière les lignes japonaises où elles causèrent d’importants dégâts. Plus tard, William Slim, le commandant suprême des forces britanniques en Birmanie, infligea une défaite décisive aux Japonais en les induisant à se buter contre ses troupes bien retranchées et positionnées sur les arrières nippons, dans la plaine d’Imphal. Bien que Slim n’aurait certainement pas pu ravitailler constamment ses troupes par des voies terrestres classiques et constamment coupées par l’ennemi, il y parvint par les airs. Enfin, rappelons que la Seconde Guerre mondiale vit aussi une série d’affrontements de plus petites envergures (mais proportionnellement tout aussi meurtriers) dans les îles du Pacifique.

Formés et dirigés par le général Orde Wingate, les Chindits représentèrent une force spéciale ayant mené des actions de guérilla sur les arrières du front japonais dans le nord de la Birmanie de 1942 à 1944.

Dans un autre contexte, les combats dans la jungle furent également une particularité de la période de la Guerre froide. D’emblée, les Britanniques rencontrèrent (à nouveau) cette forme de guerre lorsqu’ils tentèrent de supprimer l’insurrection communiste en Malaisie. Bien que les commandants britanniques connurent davantage de succès via la joute politique que par la tactique militaire (ne serait-ce que par leur compréhension implicite des enjeux locaux), ils parvinrent néanmoins à mettre en échec des forces irrégulières ennemies en envoyant simplement leurs patrouilles un peu partout dans le pays. En d’autres termes, les Britanniques avaient eux aussi voulu jouer le jeu de la guérilla, mais en contrôlant l’agenda opérationnel.

Cependant, les Français furent loin de connaître les mêmes succès en Indochine, où ils tentèrent d’imiter la tactique du général Slim consistant à concentrer de larges forces dans un périmètre défensif et les ravitailler par la voie des airs. La décision finale fut sans appel et les Français subirent une défaite catastrophique à Diên Biên Phu en 1954. La France finit par se retirer de ce qui est maintenant le Vietnam, laissant le contrôle de la partie nord du territoire entre les mains des communistes, avec un régime non communiste au sud. Vers la fin des années 1950, le Nord Vietnam commença une campagne visant à conquérir tout le pays, si bien que les États-Unis s’ingérèrent à leur tour dans le conflit en fournissant une aide militaire au gouvernement du sud.

Conclusion

Qu’elles fussent de l’Armée du nord-Vietnam ou de la guérilla du Front national de libération (connu généralement sous l’étiquette de Viet Cong), les forces communistes de la région acquirent rapidement une réputation de maîtres de la jungle. Au niveau tactique, cependant, les Américains et leurs alliés sud-vietnamiens mirent au point d’efficaces méthodes qui permirent pendant plusieurs années de tenir en échec l’adversaire communiste. Les Américains et les Sud-Vietnamiens utilisèrent des hélicoptères qui leur permirent de traverser la jungle à un rythme beaucoup plus rapide que les guérillas communistes au sol. Cela permit aux forces anticommunistes de prendre l’ennemi de flanc à maintes occasions, selon le lieu et le moment choisis, ce qui remit en question le vieil adage voulant que les fantassins se déplaçant dans la jungle soient plus efficaces côté mobilité.

Bien qu’à leur tour les forces communistes parvinrent à développer des contre-mesures face aux manœuvres héliportées, la victoire du Nord-Vietnam, à l’instar de la victoire britannique en Malaisie quelques années auparavant, souleva davantage l’importance suprême de la diplomatie et de la grande stratégie qu’elle ne le fit pour argumenter en faveur d’éléments purement tactiques relatifs au combat dans un environnement tropical.

Les forces armées japonaises: de la conquête à l’auto-défense

Introduction

Représentation de soldats japonais lors de l'invasion de la Mandchourie en 1931.

Il est difficile de retracer avec précision l’origine exacte du début d’une organisation militaire dans ce qui est l’actuel territoire du Japon. Il est probable que cette organisation remonte au début du IIIe siècle de notre ère, bien que certaines légendes la font remonter à des temps plus anciens. L’une de ces légendes évoque de quelle manière le premier empereur Jimmu, le fondateur mythique du Japon, mena son peuple afin qu’il s’établisse sur les actuelles îles japonaises. Jimmu et son frère commandèrent une bande de guerriers, des hommes qui combattirent officiellement au nom de leur tribu vers le VIIe siècle avant notre ère.

Chose certaine, l’organisation sociétale japonaise fut rapidement divisée en castes dont les fonctions tournèrent systématiquement autour de la pratique de la guerre. Par exemple, la société fut découpée en une paysannerie non armée et une caste d’élite (uji), où des clans monopolisèrent cette pratique de la guerre. En 202, l’impératrice Jingo-Kogo, un autre monarque mythique (au sens où les historiens ne s’entendent pas sur son existence réelle), aurait dirigé une invasion de la Corée avec une armée dont l’importance des forces indique que les dirigeants japonais de l’époque furent effectivement capables de coordonner des opérations militaires de grande envergure et d’une complexité logistique et tactique non négligeable.

La campagne de Jingo-Kogo permit aussi le contact avec la Chine, de laquelle les Japonais adoptèrent la pratique chinoise consistant à maintenir des forces armées au titre d’institutions étatiques formelles et permanentes. Par la suite, quelques empereurs japonais allèrent jusqu’à former des armées composées de paysans conscrits, ce qui dérogea naturellement du droit réservé aux élites de porter des armes. Cependant, on se rendit vite compte que l’enrôlement de paysans eut un impact direct sur la productivité économique en réduisant les rendements agricoles, si bien que l’empereur Kammu abolit cette pratique en 792. Auparavant, l’armée paysanne fut dirigée par des officiers qui vinrent de grandes familles militaires, mais au lendemain des réformes, ces mêmes familles fournirent l’entièreté des effectifs de l’armée.

Le Japon médiéval: au carrefour des idées et des contradictions militaires

Ce « regain » de privilèges de porter les armes pour les familles militaires se fit davantage sentir à partir du XIe siècle, à une époque où les intrigues affaiblirent le pouvoir impérial. Par conséquent, cette situation fit augmenter l’importance et l’influence des familles militaires, dont certaines prétendirent exercer le pouvoir au nom de la famille impériale. Non sans surprise, une rivalité sanglante entre les familles les plus puissantes des Taira et des Minamoto prit forme, ce qui engendra une guerre civile connue sous l’appellation de Guerre de Genpei (1180-1185), dans laquelle Minamoto no Yoritomo triompha finalement du clan Taira en 1185.

Subséquemment, l’empereur Go-Toba reconnut la contribution de Yoritomo (et son contrôle effectif du Japon) en créant un poste formel pour lui et ses héritiers. C’est ainsi que fut créé le premier shogunat en conférant à Yoritomo le titre de shogun, ou gouverneur militaire. En conséquence, la famille impériale continua de régner officiellement sur le Japon en conservant une fonction symbolique, quoique dans la pratique, le shogun fut le véritable dirigeant. Yoritomo consolida son pouvoir en répartissant les droits de propriété des îles japonaises parmi ses plus fidèles partisans, qui en retour divisèrent les terres parmi leurs partisans, selon un système qui s’apparenta à celui du féodalisme de l’Europe médiévale. Comme en Europe d’ailleurs, ce système servit à appuyer et organiser la caste militaire et, toujours à l’image du modèle européen, les guerriers qui évoluèrent dans cette hiérarchie développèrent des codes d’honneur conséquents.

En 1266, le dirigeant mongol Kubilaï Khan exigea la soumission du Japon, qui répondit « diplomatiquement » en faisant exécuter les ambassadeurs de Khan dans l’archipel, ce qui amena les Mongols à envahir le Japon en 1274 avec une armée de 30,000 hommes. Bien qu’un typhon détruisit la première force mongole d’invasion, les Japonais surent pertinemment que leurs ennemis reviendraient. Nécessité faisant loi, dans les sept années qui suivirent, les guerriers japonais démontrèrent leur versatilité en abandonnant le traditionnel système de chevalerie valorisant le combat d’homme à homme au profit d’une maîtrise accrue d’une pratique collective de la guerre orientée vers l’organisation et le raffinement des tactiques. D’une certaine façon, les Japonais copièrent les tactiques alors en vigueur sur le continent asiatique. Tenaces, les Mongols revinrent à la charge en 1281, cette fois avec une force de 140,000 hommes. Encore une fois, les Japonais parvinrent à contenir cette force sur les plages pendant sept semaines, jusqu’au moment où un autre typhon vint compléter la destruction de l’armée envahissante.

Représentation de combattants japonais du Moyen Âge, une époque durant laquelle le Japon fut ravagé par des guerres civiles et des invasions étrangères. Cette période fut également caractérisée par de virulents débats entre la pratique individuelle et collective de la guerre.

Autant purent-ils repousser un ennemi nombreux et bien entraîné, autant les Japonais connurent maintes difficultés qui affaiblirent leur société. Par exemple, la Guerre d’Onin (1467-1477) fut une autre guerre civile qui vit la destruction du gouvernement central, laissant de nombreux propriétaires terriens féodaux (les daimyo) qui, avec l’aide des samouraïs, se firent la guerre entre eux pendant au moins un siècle encore. Cette guerre continuelle éroda l’exclusivité de la caste guerrière à pratiquer la violence armée. L’élite guerrière japonaise préféra combattre en armure, à cheval, tout en emportant un arc et la paire d’épées traditionnelle.

À mesure que les daimyo cherchèrent à recruter et déployer des armées toujours plus nombreuses, ils se rendirent compte qu’ils ne purent équiper suffisamment de soldats selon les standards logistiques de l’élite guerrière précédemment décrite. L’amélioration de la production agricole, combinée à de meilleures techniques administratives (et probablement un plus fort niveau de répression), permit aux daimyo de restaurer la conscription parmi la classe paysanne. Comme autrefois, les chevaliers issus de l’aristocratie devinrent des officiers aux commandes de larges armées composées essentiellement de fantassins équipés de lances. Ce fut également une époque où les daimyo commencèrent à fortifier leurs patrimoines familiaux pour en faire des châteaux.

La poudre et l’acier: la transition vers l’ère moderne

En 1543, les Japonais acquirent des armes à feu de la Chine et ils s’empressèrent de mettre leurs propres modèles en service. Les armes à feu japonaises du XVIe siècle ne furent pas de la plus haute qualité et elles ne purent qu’atteindre leur plein potentiel uniquement lorsque les conditions ambiantes des champs de bataille le permirent (terrain, température, etc.). Néanmoins, le daimyo et conquérant Nobunaga Oda sut exploiter le potentiel de ces nouvelles armes au cours de sa campagne militaire visant à unifier le territoire de l’Honshu, la plus grande île de l’archipel japonaise. Il sortit vainqueur de cette campagne, au cours de laquelle il détruisit la puissante machine de guerre des monastères-forteresses bouddhistes (1571-1580), tandis que son principal général Hideyoshi Toyotomi l’appuya dans cette grande aventure. D’ailleurs, Hideyoshi et le général Ieyasu Tokugawa écrasèrent une révolte dirigée par le général Akechi Mitsuhibi afin de terminer une guerre civile qui dura de 1582 à 1584, puis de compléter l’unification du Japon de 1585 à 1590. En 1592, Hideyoshi envahit la Corée, dans une sorte de pari visant à conquérir éventuellement tout le continent asiatique, mais sa mort et la défaite de la flotte japonaise dans la baie de Chinhae en 1598 contraignirent ses successeurs à battre en retraite.

Toutes ces manœuvres et campagnes militaires s’inscrivirent dans un plus large contexte, celui de faire renaître le shogunat comme gouvernement national effectif. C’est du moins ce que tenta de faire Tokugawa lorsqu’il voulut instaurer une série de mesures pour éviter la réapparition du désordre et du chaos né des rivalités et de la guerre civile. Tokugawa fit désarmer les roturiers, réinstaura des distinctions entre les classes militaires et non militaires et obligea certains guerriers professionnels à abandonner les armes et à se reconvertir comme fonctionnaires d’État. Pour cette raison, le samouraï Daidoji Yuzan rédigea quelques décennies plus tard un manuel intitulé Budō shōshin shū (Introduction à la voie des samouraïs) dans lequel sont établis les principes guidant la conduite honorable du guerrier. Ce manuel fut particulièrement destiné aux samouraïs relégués à des tâches administratives afin qu’ils se comportent honorablement, en toutes circonstances. Le très haut degré d’importance qu’accordèrent les Japonais à l’honneur eut du mal à s’adapter à cette nouvelle réalité, comme la présence des armes à feu ne cadra pas parfaitement dans l’idéal japonais d’un combat « honorable ». Le siècle qui vit la fin du règne de Tokugawa vit étrangement un abandon progressif des armes à feu au Japon.

Contrairement à une certaine croyance populaire, les guerriers japonais utilisèrent des armes à feu avant l'ère moderne, malgré que le Japon connut un important retard sur l'Occident dans le développement de ce type d'armes.

Or, vers le milieu du XIXe siècle, la cinglante humiliation que subit la Chine lors des Guerres de l’Opium, combinée à l’exigence du commodore américain Matthew C. Perry de demander en 1853 l’accès complet aux ports japonais, força les dirigeants nippons à reconnaître que leur pays fut technologiquement en retard par rapport à l’Occident, du moins en ce qui concerne la puissance brute. Dans ce contexte, la tentative de la cité japonaise de Chosu d’appliquer en 1863 un édit impérial contre les Occidentaux amena ceux-ci à dépêcher une flotte combinée britannique, française, néerlandaise et américaine à bombarder la ville et la faire capituler un an plus tard.

Les dirigeants de Chosu pilèrent peut-être sur leur orgueil, en réalisant qu’une résistance plus efficace passerait par l’acquisition d’armes à feu occidentales, ce qu’ils firent d’ailleurs. Dans un geste encore plus radical que le premier, ils organisèrent une milice composée de samouraïs et de roturiers entraînés à combattre côte à côte. D’autre part, d’autres dirigeants japonais, comme ceux de la cité de Satsuma, approchèrent les Britanniques dans le but d’obtenir de l’aide pour l’achat de navires de guerre modernes. Par contre, le gouvernement central japonais demeura affaibli et il ne put trouver les moyens de rattraper le retard technologique par rapport à l’Occident. En 1868, une clique de patriotes de Chosu et de Satsuma renversèrent le shogun et ils installèrent symboliquement au trône un empereur de seize ans nommé Meiji.

L’expansionnisme nippon ou l’avertissement à l’Occident

Les nouveaux dirigeants nippons abolirent le système féodal de propriétés terriennes et enlevèrent aux samouraïs leurs privilèges traditionnels, notamment celui de pouvoir porter des armes. En 1873, sous la direction du réformateur militaire Aritomo Yamagata, le nouveau régime établit une armée nationale basée sur le modèle organisationnel français. Le recours à la conscription par l’armée s’avéra une mesure impopulaire, tant au sein des samouraïs (qui perdirent leur statut spécial) que parmi les paysans sujets au service militaire obligatoire. L’année suivante, Aritomo mit à l’épreuve sa nouvelle armée en la déployant lors d’une expédition punitive contre des indigènes de Formose (Taiwan) pour avoir assassiné des naufragés japonais venant d’Okinawa. Bien que les forces japonaises complétèrent leur mission, elles bâclèrent leur débarquement amphibie, souffrirent de la maladie et réalisèrent que leurs équipements n’étaient pas adaptés à l’environnement tropical.

Ces carences se firent à nouveau sentir en 1877, lorsque l’armée intervint pour mater une rébellion d’anciens samouraïs contre le nouveau régime. Une fois de plus, l’armée accomplit sa mission, mais pas avec la plus grande des facilités. Ayant étudié à fond ces récentes campagnes, Arimoto y alla d’une autre série de réformes en 1878. Il réorganisa l’armée, accrut les réserves et introduisit un état-major général similaire à celui de l’Allemagne (voir notre article sur ce blogue De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général). Pendant ce temps, l’industrie japonaise se perfectionna et commença à produire des armes technologiquement plus avancées.

L’armée japonaise qui émergea des réformes d’Arimoto prouva son efficacité lors de guerres contre la Chine en 1894-1895, puis contre la Russie en 1904-1905. Dans les années 1920, cependant, les plus pugnaces parmi les patriotes japonais devinrent désillusionnés face à leur gouvernement. La Diète japonaise (le parlement) en vint à dominer la vie politique, ce qui l’amena à réduire radicalement le budget de l’armée et à pratiquer une politique étrangère plus modérée. Le gouvernement de cette époque souhaita ralentir l’expansion coloniale, particulièrement en Mandchourie, dont les ressources naturelles furent perçues par les Japonais comme étant vitales à l’avenir économique de la nation. D’autre part, ce ralentissement de la visée expansionniste s’explique en partie par le fait qu’au tournant des années 1930, la Mandchourie se trouva toujours sous le contrôle nominal de la Chine, bien que la province fut effectivement un protectorat japonais. D’ailleurs, en 1931, un groupe d’officiers japonais mit en scène une attaque contre le réseau ferroviaire du South Manchuria Railway. Montée de toutes pièces, cette agression leur permit de prendre le contrôle effectif de la région, sous prétexte qu’ils exécutèrent une opération de « maintien de l’ordre ».

Des soldats japonais retranchés lors de la guerre sino-japonaise de 1894-1895. Cette armée japonaise du tournant du XXe siècle est née d'importantes réformes entreprises depuis 1868, des réformes qui visèrent à moderniser l'armement, améliorer les tactiques et doter l'appareil militaire d'un état-major général professionnel.

Au début des années 1930, certaines sociétés patriotiques japonaises, souvent affiliées avec l’armée tentèrent à maintes reprises de prendre le pouvoir par la force. Soutenu par la marine (qui avait prouvé son efficacité lors des guerres sino-japonaise et russo-japonaise, de même que pendant la Première Guerre mondiale), l’empereur put intervenir avec vigueur afin de contrer ces coups d’État qui atteignirent leur paroxysme en 1936. Au lendemain de ces incidents, cependant, des éléments plus modérés de l’échiquier politique japonais tendirent à traiter les expansionnistes avec plus de respect, un respect issu de la crainte, ne serait-ce que pour éviter d’autres tentatives de coups d’État.

Pendant ce temps, les événements militaires sur le terrain ne firent qu’accroître les tensions entre le Japon et la Chine. En 1937, ce conflit latent se transforma en une guerre ouverte d’une sauvagerie inqualifiable. Malgré que l’armée japonaise captura Beijing, les Chinois se replièrent dans les campagnes dans le but de poursuivre la lutte, ce qui amena le Japon à engager davantage de ressources militaires que ce qui fut initialement envisagé.

De Pearl Harbor à la bombe: l’apogée de l’expansionnisme (1941-1945)

Lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale en Europe, le ministre japonais de la Guerre Hideki Tojo, sans doute déterminé à ne pas être mis à l’écart par ambition patriotique et personnelle, mit de la pression sur le gouvernement pour l’amener à signer l’Axe Rome-Berlin-Tokyo le 27 septembre 1940. Suite à la chute de la France, le Japon s’empressa d’attaquer l’Indochine française, ce qui en retour contraignit les États-Unis à durcir leurs sanctions économiques. Lorsque l’Allemagne envahit l’Union soviétique en juin 1941, quelques officiers supérieurs japonais argumentèrent en faveur d’un assaut contre la Sibérie.

Toujours dans ce débat sur l’orientation de la prochaine étape de l’expansion japonaise, d’autres officiers appartenant à la marine soutinrent que le Japon aurait plus à gagner d’une annexion de certaines provinces de l’Asie du Sud-Est riches en minerais. Cette école de pensée put appuyer son argumentaire sur un autre phénomène que nous avons préalablement évoqué, à savoir l’accroissement des sanctions économiques américaines, dont l’embargo sur le pétrole commença sérieusement à handicaper l’économique japonaise.

Les planificateurs japonais estimèrent que, tant et aussi longtemps que leurs forces ne parviendraient pas à capturer les Indes néerlandaises (l’Indonésie) bien fournies en réserves pétrolières, leurs forces aéronavales ne seraient pas d’une très grande utilité dans un avenir rapproché. Pendant ce temps, Tojo fut promu au poste de premier ministre le 17 octobre 1941, ce qui en fit virtuellement le dictateur du Japon. Par conséquent, au tout début décembre, le Japon lança une série d’offensives afin de capturer les champs pétrolifères indonésiens et détruire les bases établies par les puissances occidentales dans cette région pour empêcher d’éventuelles contre-offensives.

Le soldat japonais de la Seconde Guerre mondiale livra une lutte acharnée, fanatique, voire suicidaire lorsque nécessaire. En bout de ligne, l'industrie ne put le soutenir adéquatement, ce qui permit à ses ennemis de le vaincre au cours d'une cruelle guerre d'usure entre 1941 et 1945.

Sur un plan strictement militaire, ces premières offensives japonaises furent couronnées de succès spectaculaires, même si elles ne purent détruire complètement les installations logistiques américaines à Pearl Harbor. En d’autres endroits, comme en Birmanie et en Malaisie, les forces japonaises mirent en déroute les troupes britanniques par d’habiles manœuvres de flanquement en pleine jungle. Ce fait d’armes est particulièrement remarquable, car, contrairement à ce qui est souvent véhiculé dans la littérature, les conscrits japonais, pas plus que leurs ennemis, n’avaient aucune expérience du combat dans un environnement tropical. De plus, les chasseurs japonais furent technologiquement plus efficaces, malgré que ceux-ci furent plus légèrement armés et dotés d’un blindage moins lourd. Sur mer, la flotte japonaise fut certes plus jeune que celles de puissances occidentales, mais elle fut dotée d’effectifs importants, de bâtiments plus rapides et mieux armés. Par ailleurs, cette flotte nippone fut particulièrement bien équipée d’un type de vaisseau qui alla faire ses preuves au cours de la Seconde Guerre mondiale: le porte-avions.

Tous ces avantages attribués aux forces armées japonaises seraient bien relatifs à terme. En effet, et malgré le désastre subi à Pearl Harbor, les États-Unis allèrent prendre le temps nécessaire pour refaire leurs forces et contre-attaquer avec des ressources industrielles de loin supérieures à celles du Japon. Ce faisant, les planificateurs japonais étaient conscients que le seul espoir de remporter la lutte consistait à frapper l’Amérique si terriblement que Washington serait contrainte d’opter pour le compromis plutôt que la guerre prolongée. Ici, la question ne consiste pas à savoir si cet ambitieux objectif japonais était possible à réaliser ou non, mais bien de mesurer les faits à partir de la situation militaire sur le front du Pacifique en ce début de 1942. Concrètement, les marins américains avaient éliminé la possibilité d’une victoire japonaise en remportant d’importantes batailles dans la Mer de Corail et à Midway dès l’été.

Par ailleurs, les Marines eurent recours à des techniques innovatrices d’assaut amphibie afin de capturer des bases stratégiques du Pacifique, et ce, de manière plus rapide et efficace que ce que les études d’avant-guerre sur le sujet l’avaient laissé entrevoir. Qui plus est, les sous-marins américains causèrent des ravages dans la flotte marchande nipponne qui ne s’en remit jamais, ni ne put enrayer la menace. Par contre, sur terre, les forces japonaises résistèrent obstinément, de manière telle que la littérature présente régulièrement cette forme de résistance comme étant du fanatisme.

En fait, il est vrai que les Japonais pratiquèrent des tactiques d’assaut qui nous apparaissent comme suicidaires. Ces tactiques ne constituèrent pas une forme d’exception, mais elles firent parties d’une certaine « routine » comme étant une façon de guerroyer qui s’inscrivit dans la normale des choses. Lorsque les combattants japonais furent sur la défensive et que la défaite sembla imminente, la seule option qui leur resta fut souvent le suicide plutôt que de subir l’humiliation de la capture.

Néanmoins, à mesure que progressa la guerre jusqu’à la mi-1945, le Japon avait les deux genoux à terre et son économie ne fonctionnait plus. Les bombardements stratégiques américains avaient effectivement détruit et brûlé de grandes villes comme Tokyo, comme chaque infrastructure industrielle avait été soigneusement rasée. Devant la situation, le commandement américain avait déjà préparé des plans d’invasion du territoire japonais. Par contre, lorsque les États-Unis lâchèrent des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki et avec l’entrée en guerre de l’Union soviétique (par l’invasion de la Mandchourie), le gouvernement japonais opta pour la capitulation inconditionnelle le 15 août 1945.

Plus jamais la guerre: l’Article IX et le principe de l’auto-défense

Lorsque les forces américaines d’occupation reconstruisirent le gouvernement japonais, elles insérèrent dans sa constitution le fameux Article IX qui précisa que le Japon renoncerait à son droit d’utiliser la force armée en toutes circonstances, interdisant du coup le dépliement de ses soldats en dehors du territoire national. Étonnement peut-être (compte tenu du long passé militaire), ces principes s’avérèrent populaires parmi les Japonais qui souhaitèrent éviter de futurs conflits, si bien que l’antimilitarisme devint un élément important dans l’échiquier politique nippon d’après-guerre. En 1951, cependant, le Japon organisa une Réserve de Police Nationale forte de 75,000 hommes afin de lutter contre les factions communistes au pays, des factions que l’on jugeait susceptibles, voire capables de prendre le pouvoir par la force.

Cette décision de mettre sur pied cette force paramilitaire doit être mise dans le contexte du début de la guerre en Corée, dans la mesure où les forces américaines déployées au Japon durent être transférées d’urgence sur le front coréen. Parallèlement, Tokyo signa un traité de sécurité mutuelle avec les États-Unis dans lequel l’Amérique s’engagea à protéger le Japon contre toute attaque extérieure, en échange de quoi le gouvernement nippon autorisa le déploiement de troupes américaines sur son sol.

Tandis que l’Amérique se trouva de plus en plus engagée dans les différents conflits de la période de la Guerre froide, elle commença à mettre de plus en plus de pression sur ses alliés afin que ces derniers prennent en main leur propre défense. Cela amena le premier ministre Hayato Ikeda à prendre une décision au début des années 1960 à l’effet d’accroître les effectifs de la Réserve de Police précédemment évoquée et d’en faire une Force japonaise d’autodéfense (FJAD). Ainsi, à mesure que les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale s’estompèrent et que le Japon pacifique voulut rebâtir une politique étrangère beaucoup plus indépendante, cette FJAD devint une armée de plus en plus professionnelle.

Conclusion

Le Japon hésita pendant longtemps à déployer ses forces en dehors du territoire national (notamment à cause de l’Article IX de sa constitution), mais la réalité est de plus en plus diffuse, car hormis le droit d’acquérir et de produire des armes de destruction massive, le gouvernement nippon commence à engager ses forces en théâtre d’opérations extérieur. En ce début de XXIe siècle, certaines composantes des FJAD prennent de la puissance, notamment au niveau de la marine qui pourrait rivaliser avec celle de la Chine. En d’autres cas, les forces terrestres japonaises furent effectivement déployées en dehors du pays pour l’accomplissement de missions de maintien de la paix potentiellement dangereuses, comme en Irak. Le nombre de troupes déployées demeure restreint, mais la symbolique étant souvent plus forte qu’autre chose, le Japon réintègre progressivement le concert des puissances militaires de ce monde.

Une situation sans doute impensable il y a à peine quelques années: des soldats japonais déployés en dehors du territoire national. Ici, un soldat devant son véhicule en Irak.

NAM

Introduction

NAM constitue le fragment d’un nom propre, voire une expression devenue emblématique d’une guerre qui déchira pendant une vingtaine d’années l’Asie du Sud-est. Officiellement, la Guerre du Vietnam fut une continuation de la Guerre d’Indochine de 1945 à 1955. En effet, la Conférence de Genève de 1954 mit un terme à ce dernier conflit, en accordant la pleine indépendance au Laos et au Cambodge, tout en faisant du Vietnam un État temporairement séparé par une zone démilitarisée à la hauteur du 17e parallèle. Dans la partie nord du pays, la République démocratique du Vietnam (RDV) fut établie sous la ferme direction d’un communiste habitué aux longues luttes, Ho Chi Minh. Au sud, l’État du Vietnam de l’ancien empereur Bao Dai constitua la principale autorité.

Dans ce contexte, les accords de Genève spécifièrent que des élections libres seraient tenues en 1956 dans le but de réunifier le pays, mais la réalité fut tout autre. Deux ans après la signature des accords, le 17e parallèle devint de facto la frontière politique et territoriale explicitement interdite dans l’esprit de Genève. Bao Dai nomma alors Ngo Dinh Diem comme premier ministre au sud, notamment parce que Bao crut que le catholique Diem, qui avait été en exil pendant presque toute la Guerre d’Indochine, bénéficierait de l’appui du gouvernement américain.

Dès lors, les armes parleraient à nouveau au Vietnam.

Les conséquences immédiates de la poudrière indochinoise (1955-1961)

Ngo Dinh Diem, premier président de la République du Vietnam (sud), de 1955 jusqu'à son assassinat en 1963.

Dans cette lutte pour l’affirmation de l’autorité au Sud Vietnam, les États-Unis donnèrent leur appui à Diem, dans un premier temps de façon prudente, puis sans réserve par la suite. Bien que les catholiques ne représentèrent que 15% de la population d’alors, la base électorale de Diem se renforça suite à l’exil du nord de quelque 800,000 catholiques au lendemain des accords de Genève. Par ailleurs, Diem fut un brillant tacticien politique qui imposa rapidement son autorité sur les puissantes sectes religieuses et sur le non moins puissant gang criminel de Binh Xuyen. À la suite d’une dure lutte interne avec l’empereur Bao Dai, Diem mit en scène un plébiscite qu’il gagna naturellement.

Ainsi, le 26 octobre 1955, Diem proclama la naissance de la République du Vietnam (sud) avec lui-même comme premier président. Il finalisa l’évacuation des dernières forces françaises et il permit aux États-Unis d’y envoyer des « conseillers militaires » dans le but de parfaire l’entraînement de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN). Dans les faits, l’ARVN serait calquée sur celle des États-Unis. Qui plus est, Washington fournit une importante assistance économique au gouvernement de Diem, la plus grande partie de cette aide allant aux dépenses militaires. Cette assistance permit donc à Diem de se libérer de certaines contraintes financières, mais elle eut l’effet pervers de ne pas l’inciter à apporter les réformes nécessaires à la modernisation de la société.

Bien que le Sud Vietnam émit des réserves, et comme nous l’avons indiqué, les États-Unis insistèrent afin que l’ARVN soit une copie conforme de leur propre institution militaire. En face, les communistes n’eurent nullement l’intention d’engager l’ARVN selon ses propres règles, préférant plutôt livrer une guerre de type insurrectionnel. Comme si ce n’était pas assez, et lorsqu’arriva la date butoir de 1956, Diem refusa de tenir les élections libres prévues par Genève. Il prit cette position, fort de l’appui indéfectible de l’Administration Eisenhower. Cette tournure des événements secoua fortement les dirigeants communistes au nord, à commencer par Ho Chi Minh. Ces derniers furent furieux de l’annulation de ces élections d’autant qu’ils furent convaincus de leurs chances de l’emporter, car il y avait davantage de personnes qui habitèrent le Nord Vietnam.

Ho Chi Minh, président et fondateur de la République démocratique du Vietnam (nord), de 1945 à sa mort en 1969.

Non sans surprise, les combats reprirent et la Guerre du Vietnam (ou la Guerre américaine, comme l’appellent les Vietnamiens) débuta à la fin des années 1950 lorsque Diem s’en prit, dans un premier temps, aux cadres politiques du Vietminh, dont l’existence au Sud Vietnam fut autorisée, conformément aux accords de Genève afin de contribuer à la préparation des élections prévues (et avortées) en 1956. Ces individus, forts de 6,000 à 7,000 personnes, prirent l’initiative d’entamer l’insurrection. Ils furent surnommés le Viêt-Cong par le gouvernement de Saigon, un terme péjoratif signifiant tout simplement « communiste vietnamien ».

Après quelques débats, la République démocratique du Vietnam (RDV) décida d’appuyer l’insurrection du sud. En mai 1959, le ministre de la Défense de la RDV, Vo Nguyen Giap, ordonna la création du 559e Groupe de Transport (Groupe 559) chargé du transport d’hommes et de matériels au Sud Vietnam, la plupart à travers le Laos neutre, le long d’une voie connue sous le nom de Piste de Ho Chi Minh. En conséquence, la première vague d’infiltrés venant du nord consista en des gens nés au sud, dont plusieurs cadres du Vietminh qui s’installèrent au nord en 1954. Dans les mois qui suivirent le début de l’insurrection, précisément en décembre 1960, un Front national pour la libération du Sud Vietnam (FNL) vit le jour. Étant en principe une organisation indépendante, le FNL fut, dans les faits, entièrement sous les ordres de Hanoi. Le programme politique du FNL demanda le renversement du gouvernement de Saigon, son remplacement par une large coalition « démocratique » et, au final, la réunification du Vietnam.

D’autre part, l’influence du Viêt-Cong prit de l’ampleur, en prenant soin de s’assurer des appuis d’une localité à l’autre. Cet étalement d’influence fut possible en raison de la faiblesse du gouvernement de Diem constitué d’un cabinet miné par la corruption et l’absence quasi totale de leadership. Par surcroît, les insurgées n’hésitèrent pas à employer la terreur pour arriver à leurs fins, profitant ainsi de l’incapacité et de l’ignorance flagrantes du gouvernement de Diem à soupeser la nature de la menace. Enhardis par leurs premières victoires, les communistes redoublèrent d’effort en 1960, en assassinant de nombreux membres locaux du gouvernement de Diem et en attaquant des unités régulières de l’ARVN. Les insurgés tendirent des embuscades contre les convois des unités de l’ARVN qu’ils battirent. Cette situation dégénérative inquiéta grandement les conseillers militaires américains, d’autant que Diem ne sembla pas s’alarmer outre mesure.

Alternant de la guérilla à une forme de guerre plus conventionnelle, les soldats du Viêt-Cong livrèrent sans relâche de furieux combats contre les forces américaines, sud-vietnamiennes et leurs alliés tout au long de la Guerre du Vietnam.

Contrer l’effet domino: les tergiversations des Administrations américaines (1961-1964)

En 1961, John F. Kennedy devint président des États-Unis. L’arrivée d’une Administration démocrate à Washington changea la dynamique. En effet, pendant la majorité de sa brève présidence, la question vietnamienne fut d’importance secondaire, malgré que le président Kennedy poursuivit la politique de son prédécesseur Eisenhower. En mai, Kennedy dépêcha son vice-président Lyndon Johnson à Saigon. Johnson appuya publiquement Diem, mais en privé, le vice-président dit à Kennedy que Diem était coupé de son peuple (et de la réalité) et entouré de collaborateurs qui furent loin d’être des saints.

À l'instar de son prédécesseur Eisenhower, le président Kennedy eut recours à diverses stratégies indirectes afin d'endiguer la montée du communisme au Vietnam, sans toutefois impliquer directement son pays. En bout de ligne, les circonstances obligeront Kennedy et ses successeurs à gérer une crise qui se transformera en une véritable guerre impliquant des centaines de milliers de soldats américains.

Toujours dans son rapport de la situation, Johnson en conclut que les États-Unis devraient prendre des actions énergiques afin de sauver le Vietnam du communisme. Kennedy réagit en dépêchant deux missions distinctes chargées d’établir un état plus complet de la situation. La première de ces missions suggéra au président d’intensifier les efforts de réformes socioéconomiques et de concentrer les actions des conseillers militaires dans le but de renforcer les milices locales pro-gouvernementales. La seconde mission perçut essentiellement la situation en termes militaires, ce qui signifia que les États-Unis devraient intensifier leur présence active dans le pays. À cet égard, il ne faudrait envoyer que des spécialistes, comme des pilotes d’hélicoptères et des conseillers, bien que le général Maxwell Taylor souhaita le déploiement de plus amples forces terrestres pour endiguer le flot communiste. Étonnement, Diem refusa la proposition américaine, croyant qu’un accroissement de l’aide occidentale ne ferait qu’alimenter la propagande communiste. Sur ce point, le dirigeant sud-vietnamien n’eut peut-être pas tout à fait tort.

Quoi qu’il en soit, de son côté, Kennedy accepta néanmoins les recommandations des missions évoquées, ce qui eut pour premier impact qu’il fut davantage sensibilisé au dossier vietnamien vers la fin de 1961. En fait, Washington fut depuis longtemps engagé dans le combat de résistance à l’expansion communiste de par le monde et les craintes de perdre toute l’Asie du Sud-est si le Vietnam venait à tomber furent bien réelles. Autrement dit, Washington chercha à contrer la vicieuse théorie de l’effet domino. Après tout, c’est le prestige international des États-Unis qui fut en jeu et le Vietnam fut perçu comme un banc d’essai. Par ailleurs, des considérations domestiques jouèrent leur part. En effet, à peine arrivé à la présidence que Kennedy souffrit d’une série de revers importants en politique étrangère (ex: la Baie des Cochons à Cuba) et il lui fallut faire preuve d’une plus grande détermination à l’avenir. Ce qui demeure moins certain, dans une certaine mesure, c’est l’évaluation faite quant à la possibilité d’escalade du conflit, surtout du côté communiste.

Nous sommes donc au milieu de l’année 1961 et le gouvernement de Saigon avait déjà perdu le contrôle de larges territoires dans la partie rurale du Sud Vietnam. Pendant ce temps, Diem sembla toujours incapable de faire une juste évaluation du danger insurrectionnel, probablement aveuglé par la répression continuelle que son gouvernement exerça. Son évaluation fut simpliste, dans la mesure où il crut que l’insurrection n’était que la conséquence d’une petite subversion communiste qui pourrait être matée par une répression implacable, voire ce que nous appelons une répression de routine.

Cette attitude le renforça dans son idée que les réformes sociales et politiques désirées par une large frange de la population devraient attendre, le temps que les questions liées à la sécurité soient réglées. En clair, Diem ne comprit pas que cette insurrection devenue une véritable guerre était à la base un problème d’ordre politique. Après une tentative ratée de coup d’État contre son régime en novembre 1960, Diem exigea de ses subordonnés une loyauté sans faille, tout en déléguant davantage de pouvoir à son ambitieux frère Ngo Dinh Nhu, qui dirigea alors la police secrète. Cette tendance à la répression ne fit que s’accroître après que le palais présidentiel fut la cible d’une attaque aérienne en février 1962.

Quant aux Américains, à la fin de 1961, leur présence militaire au Sud Vietnam se limita à un effectif d’un peu plus de 3,000 hommes, en plus du déploiement de quelques unités d’hélicoptères et d’une aide financière accrue destinée à l’ARVN. En février de l’année suivante, le Groupe américain d’assistance militaire et de consultation (U.S. Military Assistance and Advisory Group, MAAG) à Saigon céda la place à un nouveau commandement, le Commandement pour l’assistance militaire au Vietnam (Military Assistance Command, Viet Nam, MACV) dirigé par le général Paul D. Harkins. Autre signe d’un renforcement de la présence américaine, des équipages d’hélicoptères prirent de plus en plus d’initiatives à partir d’octobre 1962, comme celle de tirer à vue sur n’importe quel groupe de présumés insurgés communistes et, moins d’un an plus tard, certaines missions conduisirent des raids délibérés.

Des milliers de "conseillers militaires" américains furent dépêchés au Vietnam, avec pour mandats de brosser un portrait de la situation sur le terrain et de voir à la formation de l'Armée de la République du Vietnam (sud). Sur cette photo, des soldats sud-vietnamiens s'exerçant avec des armes américaines datant de la Seconde Guerre mondiale.

Or, durant le cours de l’année 1962, le Viêt-Cong développa ses propres techniques afin de contrer les hélicoptères tout en amassant de l’équipement pour poursuivre ses opérations insurrectionnelles. Encore une fois, le vent se mit à tourner au Vietnam, cette fois à la faveur des communistes, malgré que l’infusion grandissante de troupes américaines priva le Viêt-Cong d’une victoire militaire convaincante en 1962. Là encore, la source des déboires au Sud Vietnam réside en la personne de Diem, qui pratiqua une politique visant à diviser pour régner, ce qui eut pour conséquence de fragiliser son autorité, sous prétexte de sécuriser des assises politico-militaires de portée immédiate. Diem avait l’habitude de congédier ses commandants militaires les plus prudents, puis récompenser ceux étant plus agressifs (mais qui subirent de lourdes pertes au combat). Pendant ce temps, l’opposition bouddhiste prit de l’ampleur en dépit de la répression de la police de Nhu. Cette fois, contrairement à ce que Johnson avait dit lors de son passage à Saigon précédemment mentionné, Kennedy déclara publiquement qu’il avait coupé les vivres à la police secrète de Nhu, comme il déclara, toujours publiquement, qu’un vent de réformes était nécessaire au Sud Vietnam.

Le 1er novembre 1963, après avoir obtenu l’appui des États-Unis, des généraux sud-vietnamiens entrèrent en rébellion ouverte contre le gouvernement de Diem. Ce dernier et son frère Nhu furent assassinés et une junte militaire dirigée par le général Duong Van Minh prit les rênes du gouvernement. Quelques jours plus tard, le président Kennedy connut le même sort et il fut remplacé par son vice-président, Lyndon Johnson. Par conséquent, la fin de 1963 fut un tournant majeur dans l’escalade du conflit au Vietnam. C’est ainsi que l’année 1964 fut marquée par une série de crises, d’agitations et de contrecoups qui affaiblirent davantage un gouvernement sud-vietnamien ayant déjà un genou à terre. En dehors de l’agitation en milieu rural et des tensions à Saigon, d’autres villes commencèrent à montrer d’inquiétants signes de rébellion, sans oublier la turbulence bouddhiste et la précarité de l’économie. Finalement, en 1967, le général Nguyen Van Thieu devint président à la suite d’élections nationales. Entêté et méfiant envers les Américains, il put néanmoins s’accrocher au pouvoir jusqu’à la chute du Sud Vietnam en 1975.

En 1964, l’ARVN monta en puissance et développa ses habiletés, mais elle n’atteignit jamais le niveau de combativité équivalent à celui des troupes du Viêt-Cong d’alors. Le 2 août, peu de temps après le remplacement du général Harkins par le général William Westmoreland à la tête du MACV (prononcé Macvee), des navires lance-torpilles nord-vietnamiens attaquèrent le contre-torpilleur américain Maddox dans le Golfe du Tonkin. Cette action nord-vietnamienne contre un navire chargé de récolter des renseignements fut une réponse militaire à une série de raids de commandos sud-vietnamiens dirigés par le MACV. En conséquence, le président Johnson ordonna à l’aviation américaine de bombarder des bases navales et des dépôts d’essence au Nord Vietnam.

Le Secrétaire à la Défense Robert McNamara expliquant à la presse l'incident impliquant le contre-torpilleur américain "Maddox" dans le Golfe du Tonkin en août 1964. Cet incident s'inscrivit parmi d'autres dans la montée des tensions qui firent en sorte de voir les États-Unis devenir des belligérants à part entière au Vietnam.

La fin des tergiversations américaines et la nouvelle dynamique de la guerre (1964-1965)

Scandalisé par toute cette affaire, le Sénat américain vota presque à l’unanimité la Résolution du Golfe du Tonkin autorisant le président à utiliser toute la force jugée nécessaire afin de protéger les intérêts américains en Asie du Sud-est. En clair, cette résolution donna à Johnson un chèque en blanc dans la conduite de la guerre au Vietnam. En face, Hanoi sentit également la tension montée et l’impossibilité d’enrayer cette escalade. À la fin de 1964, les dirigeants communistes prirent trois décisions majeures. D’abord, ils décidèrent d’améliorer les équipements militaires des troupes du Viêt-Cong, notamment pour standardiser leur matériel avec celui utilisé alors dans la majorité des puissances communistes de l’époque. Cette décision mit pendant un certain temps de la pression sur les capacités industrielles et logistiques du Nord Vietnam, mais à terme, elle s’avéra payante, surtout si l’on considère que les forces de l’ARVN furent équipées d’armes américaines de modèles dépassés. La seconde décision consista à déployer des militaires nord-vietnamiens au sud, dans le but d’appuyer les infiltrés déjà en place (ceux nés au sud). Enfin, Hanoi décida d’autoriser ses officiers communistes sur le terrain à attaquer directement les forces américaines.

Ce faisant, Hanoi déplaça la logique de combat d’une guerre de libération nationale vers une lutte interétatique. Toujours selon cette logique, Ho Chi Minh et ses généraux espérèrent l’emporter d’ici la fin de 1965. En d’autres termes, Ho partit du principe voulant que les Américains n’aillent pas jusqu’à engager leurs forces terrestres dans une bataille rangée en Asie. Après tout, lors d’une déclaration datée d’août 1964, le président Johnson affirma qu’il n’irait pas jusqu’à bombarder le Nord Vietnam, ni commettre des troupes en vue d’une guerre terrestre en Asie.

Carte des principales opérations de la Guerre du Vietnam.

Cependant, la réalité finit par rattraper les Américains. Ces derniers furent victimes d’assauts menés par le Viêt-Cong contre leurs bases de Pleiku (7 février 1965) et de Qui Nhon (10 février), tuant huit Américains. Ces incidents forcèrent la main à Johnson, qui ordonna le bombardement de cibles situées au Nord Vietnam. Le 8 mars 1965, deux bataillons de Marines arrivèrent à Da Nang dans le but d’assurer la défense de la base américaine s’y trouvant. Plus tard, les Marines reçurent l’autorisation de conduire des opérations dites de « balayage ». Toujours en mars, la campagne aérienne surnommée Rolling Thunder débuta et elle fut menée selon des niveaux variables d’intensité pendant environ trois ans et demi. D’ailleurs, certains raids aériens avaient déjà commencé l’année précédente au Laos. Cette dernière campagne au nom de code Dubbed Barrel Roll avait pour objectif de détruire la Piste Ho Chi Minh, ce qui fit du Laos l’un des pays les plus bombardés de l’histoire de la guerre aérienne.

À cette époque, l’arme aérienne sembla être une option séduisante. Dans l’esprit de Johnson, elle apparut comme un recours à peu de frais pour les États-Unis dans le but de forcer la main du gouvernement de Hanoi. L’arme aérienne empêcherait le ravitaillement des forces communistes au sud et les contraindrait à signer une paix négociée. Dans les faits, l’aviation américaine ne put remplir aucun de ces objectifs. Dans cette guerre aérienne voulue par Johnson au Vietnam, et cela s’appliquera ultérieurement au niveau des opérations terrestres et navales, la politique du président consista à fournir une « réponse graduelle » à la menace. Johnson espéra recourir à une force suffisante, mais raisonnable, afin de gagner la guerre et garantir l’appui du Congrès, compte tenu de l’opposition républicaine devant son ambitieux programme de réformes sociales en politique domestique.

Une artère vitale pour le ravitaillement des forces communistes combattant au Sud Vietnam, la Piste Ho Chi Minh. Cette voie fut scrutée à la loupe et fut constamment soumise au feu de l'aviation américaine tout au long de la guerre.

Nous sommes dès lors en mai-juin 1965 et les communistes semblent à nouveau sur le bord de la victoire au Sud Vietnam. Les forces de l’Armée populaire vietnamienne (APV) détruisirent progressivement celles de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN) au rythme effarant d’un bataillon par semaine. Faisant le même constat, le général Westmoreland demanda à Washington des renforts d’urgence qui lui furent accordés. Le problème est que cette réalité en traduit une autre dans l’optique américaine, à savoir que tout au long de cette guerre, Washington sous-estima à son tour la détermination de Hanoi à obtenir la victoire coûte que coûte, comme les Américains ne surent évaluer correctement les habiletés et la débrouillardise des Nord Vietnamiens à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement là où ils furent nécessaires. Vers la fin de septembre 1965, il devint évident que les forces communistes seraient prêtes à lancer une offensive générale au Sud Vietnam, bien avant que l’armée américaine ne soit organisée sur le terrain.

Malgré tout, Westmoreland décida de frapper le premier avec une attaque plus ou moins bien orchestrée. Son intention fut de contrer la montée en puissance des forces communistes installées dans les Montagnes Centrales (centre de l’actuel Vietnam) à l’aide d’une nouvelle formation militaire nommée la 1st Cavalry Division (Airmobile), une unité levée principalement en vue d’exécuter des opérations héliportées. Disposant de 450 hélicoptères, cette division put entièrement se déplacer grâce à ce moyen de transport. De plus, cette division sembla être la force idéale pour frapper en tous lieux les troupes de l’APV dans ce terrain difficile que constituent les Montagnes Centrales.

Du 23 octobre au 26 novembre 1965, la 1st Cavalry livra une série de batailles sanglantes connues sous le nom de la bataille de la vallée du Ia Drang. Cette division sortit vainqueur en infligeant de lourdes pertes à l’APV, dans un rapport de 1:10, notamment grâce à la précieuse contribution de la force aérienne (les bombardiers B-52 ayant pour la première fois fourni un appui aérien direct à des forces terrestres) et de l’artillerie. Les espoirs de Hanoi d’obtenir la victoire décisive avant le déploiement en force de l’armée américaine au Sud Vietnam furent pour ainsi dire déçus. Par contre, l’APV tira bien des leçons de ses récents affrontements et chercha à modifier ses tactiques pour combattre les Américains dans un avenir rapproché.

Des éléments de la 1st Cavalry Division débarqués par hélicoptère dans la vallée de Ia Drang à l'automne de 1965 sont immédiatement soumis au feu ennemi. Cette bataille fut l'une des premières à voir l'emploi par les forces américaines du nouveau fusil d'assaut M-16.

De l’impasse à l’offensive du Têt (1966-1968)

L’année 1966 au Vietnam se résuma en une impasse militaire doublée d’une escalade incontrôlable de la violence. Hanté par la menace de l’intervention militaire passée de la Chine en Corée, Johnson interdit une campagne terrestre contre le Nord Vietnam qui, dans cette perspective, devint un sanctuaire libre de la menace d’invasion. Qui plus est, la campagne aérienne américaine se limita à des objectifs militaires précis. En clair, les États-Unis menèrent une guerre défensive sous forme de lutte d’usure. Vers la fin de 1966, environ 400,000 soldats américains se trouvèrent au Vietnam, et ce nombre atteignit le demi-million deux ans plus tard, ce qui constitua l’apogée de la puissance américaine dans ce théâtre d’opérations. Par ailleurs, environ 60,000 soldats des forces alliées aux États-Unis et au Sud Vietnam participèrent à la guerre. La Corée y dépêcha deux divisions d’infanterie, bien que dans les faits, elles furent carrément achetées en échange d’un accroissement de l’aide économique américaine à Séoul. L’Australie, la Thaïlande, et les Philippines fournirent également des contingents. En tout, 44 nations participèrent directement ou indirectement aux opérations au Vietnam du côté américain.

Cela dit, l’escalade du conflit démontra également une mésentente entre le président Johnson et le général Westmoreland quant à la stratégie à adopter. Ce dernier n’était pas intéressé à livrer une guerre indirecte par l’entremise des forces sud-vietnamiennes, où le rôle des États-Unis se limiterait tactiquement à fournir un appui aérien et logistique. Au contraire, Westmoreland voulut livrer une bataille rangée classique du style de celles de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, bien que l’Histoire dira par la suite que sa stratégie de chercher et détruire à tout prix l’ennemi s’avéra un échec. Sa stratégie ne put réussir, car les forces communistes furent généralement capables d’éviter les batailles rangées perdues d’avance. Ceux-ci préférèrent livrer bataille à leurs conditions, sachant pertinemment que les Américains ne disposèrent jamais d’effectifs suffisants pour tenir tous les objectifs simultanément, une fois ces derniers capturés.

Discutant dans une relative bonne humeur devant l'avion présidentiel Air Force One, le général Westmoreland et le président Johnson ne s'entendaient pas quant à la stratégie à adopter au Vietnam au milieu des années 1960. Westmoreland s'avéra être un partisan d'une approche beaucoup plus directe et agressive.

Sur ce dernier point, Westmoreland savait aussi qu’il ne possédait pas les effectifs nécessaires pour contrôler l’ensemble du pays. Cela ne l’inquiéta pas outre mesure, car son but, conformément à sa stratégie d’usure, fut d’infliger le plus de pertes possible à l’ennemi au Sud Vietnam, ce qui amènerait Hanoi à cesser d’appuyer l’insurrection. De cette intention sortit de la bouche de Westmoreland l’une des expressions les plus controversées et les plus macabres de la guerre, soit celle de body count (le décompte des corps). En clair, cela se traduisit par l’établissement d’un système compétitif informel où chaque perte subie par l’ennemi serait comptabilisée. Ce vicieux système compétitif entre les unités américaines mena à des abus. Le plus notoire d’entre eux fut le massacre de My Lai du 16 mars 1968, dans lequel des soldats américains assassinèrent entre 175 et 400 civils sans défense.

Bref, cette escalade de la violence se refléta par des chiffres tangibles au moment du changement de cap imposé par Westmoreland lors de cette année charnière de 1966. Cette année-là, le MACV organisa 18 opérations majeures, chacune comptabilisant au moins 500 soldats communistes abattus, ce qui fit dire à Westmoreland que ses forces avaient éliminé environ 50,000 communistes en 1966. Qu’importent les chiffres, la République démocratique du Vietnam continua d’envoyer des hommes au sud. Au début de 1967, l’ARVN aligna 625,000 hommes et les Américains 400,000, face aux 300,000 combattants présumés du Viêt-Cong et de l’APV. Nous étions alors bien loin du ratio de 1:10 fixé comme une condition essentielle afin de remporter la lutte contre la guérilla.

Dans un autre ordre d’idées, notons que le bombardement du Nord Vietnam, une opération distincte de la guerre au sud, se poursuivit. Cette guerre aérienne fut dirigée de Washington, qui décida des cibles à frapper. Le bombardement eut comme conséquence l’amélioration du morale des forces alliées au Sud Vietnam et les communistes eurent davantage de difficultés à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement sur la ligne de front. Par contre, cette même campagne de bombardement eut pour effet d’intensifier la résistance nord-vietnamienne et il devint l’une des principales sources de débat et de dissidence aux États-Unis. Notons à cet égard que lors de la Guerre du Vietnam, les États-Unis lâchèrent plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

L'armement des bombardiers américains B-52 Stratofortress avait de quoi impressionner. Cependant, comme c'est souvent le cas en ce qui a trait aux bombardements stratégiques, la puissance aérienne permet une destruction relative de l'effort de guerre ennemi, tout en contraignant l'adversaire à retourner à la table des négociations. Cela, le président Nixon l'avait compris lors de sa brève reprise de la campagne aérienne au Nord Vietnam en décembre 1972. Enfin, une telle stratégie a souvent pour prix un accroissement de la résolution de la population civile bombardée à poursuivre la lutte.

Ce ne fut finalement qu’au début de 1968 que l’intensité du bombardement diminua, pour cesser à la fin de l’année dans le contexte d’une nouvelle campagne présidentielle américaine. Pour les États-Unis, il est convenu de nos jours que la guerre au Vietnam fut parmi les plus mal gérées. A contrario de certains conflits passés, le président Johnson refusa de mobiliser toutes les ressources militaires du pays pour livrer une guerre de type total. Par exemple, Johnson ne fit pas appel à la Garde Nationale, ni ne déclara d’état d’urgence, si bien que le séjour d’une année en théâtre d’opérations demeura la norme pour les volontaires américains.

Par ailleurs, la Seconde Guerre mondiale vit des soldats américains recevoir leur instruction militaire ensemble, combattre ensemble et être démobilisés ensemble. Au Vietnam, les soldats furent certes des camarades, mais on sentit néanmoins une certaine forme d’individualisme poindre. En d’autres circonstances, l’appareil militaire américain fut affecté par des problèmes où les soldats eurent une certaine part de responsabilité. À titre d’exemple, les énergies dépensées pour l’amélioration du confort du soldat diminuèrent sa robustesse et sa combativité, tout en enlevant du personnel de la ligne de front afin d’administrer les installations logistiques conséquentes. Un autre problème de taille fut celui de la durée de service au front des officiers qui ne fut que de six mois. Non sans surprise, cette situation affecta la qualité de l’encadrement de la troupe, sans oublier qu’elle mina le moral des soldats.

L’offensive du Têt: le coup de dé communiste (1968)

Située dans le secteur de la zone démilitarisée sur le 17e parallèle, la base américaine de Khe Sanh fit les frais, pendant 77 jours, de l'ouverture de l'offensive du Têt au début de 1968. Sur cette photo, des Marines à l'abri d'un tir de l'artillerie ennemie.

Pendant ce temps, du côté de Hanoi, il fallut prendre d’autres décisions. Considérant le bilan catastrophique des pertes enregistrées depuis quelques années, certains dirigeants reconsidérèrent la possibilité de s’en tenir uniquement à une guerre de guérilla, mais Hanoi décida de maintenir le cap et d’y aller avec une nouvelle offensive à outrance. Ainsi, le général Giap prépara des plans d’offensive consistant en une série d’attaques périphériques visant à attirer puis fixer les forces américaines, dont une partie de ce plan reposa sur la montée en puissance des forces communistes autour de la base de Khe Sanh en 1967, près de la zone démilitarisée.

La bataille de Khe Sanh débuta le 21 janvier 1968 et elle fit rage pendant 77 jours, ne laissant à peu près aucun répit aux 6,000 Marines chargés de défendre la place. Ultimement, les forces américaines parvinrent à lever le siège, mais elles durent abandonner la base peu de temps après. D’ailleurs, la bataille de Khe Sanh suscite certains débats au sein de la communauté historienne, dans la mesure où l’initiative de Giap demeure somme toute incomprise, lui qui chercha d’ordinaire à éviter de longues batailles rangées selon le principe connu de l’économie des forces.

Par contre, avec le recul, on se rend compte que le dossier de Khe Sanh occupa grandement l’attention des Américains au début de 1968, ce qui permit à Giap de dégager une marge de manœuvre lui permettant de livrer d’autres opérations au Vietnam, à ses conditions. Giap et Hanoi crurent que le maintien de la pression au Sud Vietnam amènerait le peuple à se soulever à son tour et renverser le gouvernement de Saigon, ce qui engendrait le retrait des forces américaines. La nouvelle stratégie fut donc d’attaquer les villes, tandis que les États-Unis avaient leur attention fixée sur le 17e parallèle.

Cette stratégie fut connue par la suite comme l’Offensive du Têt, étant donné qu’elle fut déclenchée à la fin de janvier 1968 durant le Têt, qui correspond généralement à la même date que le début du Nouvel An chinois, selon le calendrier de type luni-solaire. Encore une fois, le MACV sous-estima l’ampleur et l’heure de l’offensive. Les dirigeants du MACV et de la République du Vietnam (sud) furent persuadés que les communistes n’oseraient jamais attaquer lors de cette importante fête populaire, de peur justement de se mettre à dos l’opinion publique au sud.

Concrètement, et en tout respect pour les coutumes vietnamiennes, le général Westmoreland ne put rester les bras croisés à ne rien faire, surtout lorsque des rapports émanant de diverses sources attestèrent d’une offensive majeure et imminente. Dans une prise de décision critique, Westmoreland consentit à ce que l’on transfère quinze bataillons d’infanterie de la frontière du Cambodge vers Saigon, une manœuvre qui permit probablement de sauver la capitale. Heureusement pour les Américains, dans les circonstances, les mauvaises communications et une planification sommaire affectèrent la coordination de l’offensive communiste.

En effet, si toutes les batailles avaient débuté la première nuit, comme prévu, l’issue aurait pu être différente, mais l’un des assauts commença une journée avant la date prévue, ce qui alerta aussi les Alliés. Le général Giap sous-estima la force combattive de ses propres troupes, qui livrèrent des assauts des plus agressifs, comme il ne put évaluer justement le sentiment du peuple au Sud Vietnam, qui fut loin de se bousculer pour appuyer le Viêt-Cong, contrairement à ce qu’avaient anticipé les communistes. La plus grande des batailles du Têt eut lieu pour le contrôle de l’ancienne capitale impériale de Hue (qui fut à moitié détruite), bien que les combats ultérieurs dans le district chinois de Saigon furent des plus violents, sans compter les déchaînements de violence contre la population civile qui fit des milliers de morts sommairement exécutés.

Des soldats américains pris sous le feu ennemi lors de l'offensive du Têt au début de 1968. Debout, un soldat exécute un tir de supression avec sa mitrailleuse lourde M-60, tandis qu'au téléphone, un officier discute probablement de la situation immédiate avec ses supérieurs.

D’un strict point de vue militaire, la stratégie de Hanoi échoua. Les Alliés furent en effet capables de déplacer leurs réserves là où les demandes se firent pressantes. Ces forces purent tenir tête aux 85,000 combattants du Viêt-Cong et de l’APV qui prirent part à l’Offensive du Têt, dont plus de la moitié de ces derniers furent tués ou capturés. Autrement dit, le Têt fut l’offensive la plus désastreuse de toute la guerre livrée par le camp communiste. Paradoxalement, le Têt fut aussi la plus éclatante victoire, une victoire héritée d’un étrange concours de circonstances.

Quelques mois auparavant, à la fin de 1967, le général Westmoreland retourna à Washington et dit au président et à la nation que la guerre au Vietnam était sur le point d’être remportée. Désillusionnés, plusieurs Américains prirent ouvertement position contre la guerre. Soumis à d’intenses pressions politiques, le président Johnson commença un processus de « dé-escalade » de la guerre. Comme mentionné plus tôt, il ordonna un ralentissement des bombardements au Nord Vietnam et il prit la décision de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles.

La dislocation progressive du front intérieur américain put apparaître comme un baume pour Hanoi, car, tout compte fait, le Viêt-Cong avait été anéanti, laissant l’APV porter sur ses propres épaules le poids de la lutte. Toujours déterminé, Hanoi maintint la pression. Dans les six premiers mois de 1968, les communistes souffrirent de la perte de 100,000 soldats tués, contre 20,000 soldats alliés tués pour la même période. Nous sommes ici dans un ratio de 1:5 favorable aux Alliés, loin du ratio 1:10 escompté par Westmoreland. Néanmoins, à la fin de l’année, chaque champ se donna rendez-vous à Paris pour entamer des négociations.

L’éventuel retrait américain et la « vietnamisation » du conflit (1969-1972)

Ce désillusionnement face à la guerre permit probablement à Richard Nixon de devenir le nouveau président des États-Unis en janvier 1969. N’ayant pas de plan précis pour mettre un terme aux hostilités, Nixon poursuivit la politique de « vietnamisation » de son prédécesseur. En clair, cela signifia que les Américains laisseraient une plus grande part de la direction de la guerre à leur allié sud-vietnamien. Ironiquement, et dans le but d’assurer une certaine cote de popularité, Nixon ordonna le rapatriement d’une partie du contingent américain, balançant ainsi par-dessus bord ses chances d’imposer sa volonté lors des négociations à Paris.

Le contingent américain au Vietnam atteignit 550,000 hommes au début de 1969. Ce nombre chuta à 475,000 à la fin de la même année, à 335,000 à la fin de 1970 et à un peu moins de 160,000 à la fin de 1971. Dans son repli ordonné, l’armée américaine céda à l’ARVN une large partie de ses équipements, incluant un million de fusils d’assaut M-16 et un nombre suffisant d’avions pour faire de l’armée de l’air sud-vietnamienne la quatrième plus puissante du monde à l’époque. De plus, les conseillers militaires restèrent sur le terrain pour la poursuite de l’entraînement des soldats sud-vietnamiens, malgré que les vieux problèmes de corruption et d’absence de leadership continuèrent d’affecter la combativité de l’ARVN.

Comparativement à 1968, avec l’Offensive du Têt, l’année 1969 apparut plus calme, car les forces communistes décidèrent de rester dans leurs sanctuaires, soit au Nord Vietnam, au Laos et au Cambodge. Considérant que le haut commandement américain souhaita attaquer ces sanctuaires, Nixon autorisa l’opération Menu en mars 1969, soit le bombardement secret par des B-52 de ces zones de refuge. Un an plus tard, le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, un partisan de la neutralité (bien qu’il accepta tacitement la présence des forces communistes dans les provinces à l’est de son pays), fut expulsé du trône lors d’un coup d’État dirigé par le ministre de la Défense, le pro-américain Lon Nol. Cet incident donna à Nixon une marge de manœuvre pour commencer en avril des opérations terrestres contre les sanctuaires cambodgiens. Ces opérations transfrontalières conjointement dirigées par les forces américaines et sud-vietnamiennes furent connues sous le nom d’Incursion cambodgienne. Le résultat de ces opérations résida en la destruction d’imposantes quantités d’armes appartenant aux communistes, avec comme fâcheuse conséquence que l’extension du front ne fit qu’accentuer l’opposition à la guerre aux États-Unis. Non sans surprise, l’invasion du Cambodge renforça l’appui à l’insurrection communiste locale, les Khmers rouges.

Le président Nixon explique à la presse au début des années 1970 sa stratégie d'"Incursion cambodgienne" qui s'inscrit dans un plan global visant à prendre d'assaut les fameux "sanctuaires" du Viêt-Cong et de l'armée nord-vietnamienne.

Le reste de l’année 1970 fut beaucoup plus tranquille, même si certaines opérations se poursuivirent pour apporter des correctifs à la ligne de front. Nixon maintint la politique de « vietnamisation » du conflit, mais il ne put atteindre son objectif de poursuite soutenue des négociations de paix. Pendant ce temps, l’APV profita de l’année 1970 pour refaire ses forces, ses caches d’armes et structurer son organisation au Laos.

Le début de l’année 1971 fut marqué par l’autorisation donnée par Nixon d’exécuter l’opération Lam Son 719, une incursion des troupes de l’ARVN au sud du Laos, malgré que l’interdiction de séjour des « conseillers militaires » américains au Laos ait nui à la qualité de l’appui aérien fourni, puisque les objectifs furent difficilement identifiables. Néanmoins, chaque camp clama la victoire, mais l’ARVN subit de lourdes pertes et dut se replier finalement. Le seul effet bénéfique de Lam Son 719 fut d’avoir retardé une invasion communiste du Vietnam pour 1971, bien que ce délai fût lourdement payé.

En 1972, Hanoi y alla d’une offensive conventionnelle à trois volets du Sud Vietnam, incluant une frappe directe contre la zone démilitarisée. Giap visa encore une fois une victoire militaire complète. Cette fois, il réalisa qu’une victoire de moindre ampleur entraînant des défaites locales de l’ARVN et jetant du discrédit sur la politique américaine de vietnamisation serait tout aussi acceptable. Sur le front, Giap disposa de douze divisions d’infanterie bien entraînées en prévision de cet assaut. Étant donné que les États-Unis n’envahiraient pas le Nord Vietnam et que le Sud Vietnam ne le pouvait pas, Giap se paya le luxe de ne laisser qu’une seule division au nord et deux au Laos, ce qui lui permettrait de protéger les flancs de ce vaste front. En plus, le général communiste put compter sur l’appui des Soviétiques et des Chinois qui consentirent à lui fournir l’artillerie lourde et les chars nécessaires à son offensive.

Né en 1911 et toujours vivant au moment de rédiger ces lignes, le général Vo Nguyen Giap dirigea les forces nord-vietnamiennes, qu'il conduisit à la victoire en dépit de lourdes pertes. En 1995, l'ancien Secrétaire McNamara lui demanda ce qu'il se passa réellement en cette journée d'août 1964 dans le Golfe du Tonkin lors de l'incident du Maddox (qui accéléra l'engagement américain au Vietnam). Giap répondit: "Absolument rien."

La nouvelle invasion débuta à Pâques, le 29 mars 1972, et elle fut d’une ampleur encore une fois insoupçonnée. Au départ, l’APV prit le dessus en capturant certaines localités importantes comme Quang Tri City le 1er mai. De fortes précipitations réduisirent l’efficacité du soutien aérien américain, mais le président Nixon autorisa des frappes au Nord Vietnam, incluant des raids à Haiphong et ses installations minières et portuaires. Cette nouvelle campagne aérienne en réponse à l’offensive de Giap fut un succès, dans la mesure où cette opération surnommée Linebacker rompit les lignes de communication et de ravitaillement nécessaires à l’APV dans la poursuite d’opérations conventionnelles demandant de grandes quantités de munitions et de carburant.

Début mai, l’offensive nord-vietnamienne commença à s’essouffler, si bien que l’ARVN reprit l’initiative et elle contre-attaqua en juin et juillet. Comme toujours, les pertes dans les rangs communistes furent effarantes. Environ 100,000 soldats furent tués contre 25,000 pour l’ARVN. Cela dit, Hanoi dut se résoudre à retourner à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens le firent sous la pression des Soviétiques et des Chinois qui cherchèrent à améliorer leurs relations avec les États-Unis, dans le but de sécuriser des ententes leur permettant d’avoir accès à certaines technologies. De son côté, Nixon insista d’abord pour le règlement politique de la situation au Vietnam.

Conclusion: de la négociation à la chute de Saigon (1972-1975)

Les négociations se poursuivirent jusqu’en décembre 1972, moment où un arrangement sembla avoir été finalement conclu. À ce moment, le président de la République du Vietnam Nguyen Van Thieu fit un pas en arrière et refusa d’apposer sa signature sur le document, prétextant que l’accord maintenait sur place des forces communistes au Sud Vietnam. Nixon insista alors pour que Hanoi retourne à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens refusèrent et ils rendirent public les détails des négociations. Furieux, le président américain ordonna un renouvellement de la campagne aérienne au nom de code Linebacker II. En opération pendant la période de Noel, les bombardiers B-52 lâchèrent leurs cargaisons mortelles sur le Nord Vietnam, incluant Hanoi. Quinze appareils furent abattus, mais avec sa défense antiaérienne détruite, Hanoi consentit à quelques changements d’ordre cosmétique à l’accord, si bien que Nixon ordonna un arrête des bombardements onze jours après leur déclenchement. De par une mise à jour de l’accord entériné le 23 janvier 1973, les États-Unis consentirent à évacuer le Vietnam et, en retour, Hanoi relâcherait les prisonniers de guerre américains qu’il détenait, incluant les pilotes.

Les négociations de paix de Paris en 1972-1973 ne mirent pas immédiatement un terme à la guerre au Vietnam, pas plus qu'elles ne refroidirent les ardeurs d'une certaine jeunesse américaine désireuse de voir son pays se désengager d'un conflit qui n'a que depuis trop longtemps duré.

Dans les faits, ce qu’on appela les Accords de Paris ne constitua qu’une trêve. Les combats reprirent peu de temps après, dans ce qui est souvent identifié comme étant une Troisième Guerre du Vietnam. En janvier 1975, l’APV attaqua puis s’empara de Phuoc Long, une province frontalière cambodgienne située non loin de Saigon. Les Américains ne réagirent pas, dans la mesure où Washington avait déjà décidé de couper son assistance à la République du Vietnam. Le nouveau président Gerald Ford demanda au Congrès que des mesures d’assistance soient votées, mais ce dernier s’y opposa. C’en était fait du Sud Vietnam. La région centrale stratégique de Ban Me Thuot tomba au début de mars 1975, ce qui ne fit qu’accélérer la déconfiture de la République du Vietnam.

À la mi-mars, Thieu prit une décision précipitée, celle d’abandonner la partie nord de son pays. Ce repli se transforma rapidement en déroute du côté de l’ARVN. Six semaines plus tard, les forces communistes contrôlèrent la presque totalité du Sud Vietnam. Thieu fut contraint de démissionner et un nouveau gouvernement tenta de négocier avec Hanoi, mais les communistes demandèrent une capitulation complète et sans condition. La capitale Saigon tomba le 30 avril et les communistes contrôlèrent tout le Vietnam, de même que le Laos et le Cambodge. La Guerre du Vietnam se termina donc officiellement en 1975, après trente années presque ininterrompues d’affrontements depuis le départ de l’occupant japonais.

Les estimations des pertes subies de part et d’autre pendant la Guerre du Vietnam varient selon les sources. Jusqu’à la fin de son existence en 1975, l’Armée de la République du Vietnam (sud) perdit au moins 110,000 soldats tués au combat et près de 500,000 autres blessés. Du côté des pertes civiles, le bilan est plus difficile à établir, variant d’un plancher de 415,000 personnes jusqu’à un plafond avoisinant les 2,000,000 d’individus. Du côté communiste, les pertes semblèrent une fois de plus difficiles à établir. Or, en 1995, Hanoi annonça qu’entre 1954 et 1975, 1,100,000 soldats communistes étaient morts au combat, en plus de 600,000 autres blessés. Ces chiffres incluraient les militaires du Viêt-Cong et ceux de l’Armée populaire du Vietnam (nord).

Finalement, les États-Unis se retirèrent du Vietnam avec un bilan de plus de 47,000 soldats tués au combat, près de 11,000 autres décédés dans d’autres circonstances, 153,000 blessés et 10,000 soldats faits prisonniers ou portés disparus. Notons que parmi les pays qui combattirent aux côtés des États-Unis au Sud Vietnam, la Corée eut près de 4,500 soldats tués, l’Australie 423 tués et près de 2,400 blessés, la Thaïlande 351 tués et la Nouvelle-Zélande 83 soldats morts en action.

La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.

Le concept du Blitzkrieg : une mise au point

Introduction

Puissant symbole du Blitzkrieg, le bombardier allemand en piqué Junker-87 Stuka.

Guerre rapide, éclair et tactiquement révolutionnaire pour les uns, le concept du Blitzkrieg correspond à l’avance agressive d’armées allemandes en apparence invincibles, si bien que le mot en soi frappa l’imaginaire de nombre d’historiens et du grand public intéressé par l’étude de la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai que cette dernière affirmation renferme une part de vérité, mais il est également important, croyons-nous, de faire une mise au point sur la signification réelle du concept, de même que son utilisation dans la littérature de ce conflit.

Précisons d’emblée que le Blitzkrieg figure parmi les concepts militaires les plus utilisés, et surtout parmi les énoncés les moins bien compris de l’histoire militaire du XXe siècle. Historiquement parlant, on trouve les origines du Blitzkrieg, si l’on peut dire, dans l’« état d’esprit » de l’armée allemande défaite, au lendemain immédiat de la Première Guerre mondiale. Plus précisément, l’armée allemande dirigée par le chef d’état-major Hans von Seeckt entreprit au début des années 1920 une vaste étude de la guerre de 1914-1918 et des leçons à en tirer. De cette analyse d’envergure, l’armée fit un premier constat, qui nous apparaît fort intéressant et révélateur, à savoir que les tactiques et les concepts opérationnels développés au cours des deux dernières années de la guerre avaient été efficaces. Cela ne signifia en rien qu’il fallut reproduire le même schème, mais les expériences qui en avaient été tirées allèrent assurément aider la nouvelle armée allemande de la période de l’entre-deux-guerres à raffiner sa doctrine tactique.

L’« école » de 1914-1918

Le général Hans von Seeckt, le commandant en chef de la Reichwehr dans les années 1920. Sa vision de la guerre et ses efforts afin de réorganiser l'armée jetèrent les bases qui permirent à ses successeurs de poursuivre l'oeuvre de modernisation.

Cela dit, Seeckt faisait ici référence aux tactiques d’infiltration qui avaient été particulièrement efficaces au printemps de 1918, notamment sous la direction du général Oskar von Hutier. À l’époque, celui-ci préconisa une technique d’assaut qui prévoyait d’abord le recours à un bref, mais dévastateur barrage d’artillerie qui emploierait beaucoup d’obus à gaz et fumigènes, suivi d’une attaque d’infanterie menée par des unités d’assaut spéciales. Équipées d’une variété d’armes telles des fusils, des grenades, des pistolets-mitrailleurs et des lance-flammes, ces unités avaient pour mission particulière de percer le front ennemi en ses points les plus vulnérables.

Une fois les objectifs de premières lignes clairement identifiés, les unités d’assaut spéciales devaient s’en emparer et faire en sorte d’atteindre les lignes arrière du front ennemi, dans le but de capturer ses quartiers-généraux, ses dépôts et ses lignes de communication. Un autre aspect important de la théorie de Hutier sur les tactiques d’assaut consista pour les assaillants à ne pas s’attarder sur un point de résistance, mais plutôt de l’isoler, le contourner et poursuivre l’avance. Ce faisant, il reviendrait au corps principal de l’infanterie lourde suivant les forces d’assaut à s’acquitter de cette tâche. Toutes ces tactiques connurent d’incroyables succès contre les Russes lors de la bataille de Riga à l’automne de 1917, de même contre les Italiens à Caporetto à la même époque, ainsi qu’au moment des phases initiales des offensives sur le front Ouest au cours de la première moitié de 1918.

Malgré qu’elle ait effectivement perdu la guerre, l’armée allemande crut que ces concepts, combinés avec la technologie appropriée, pouvaient effectivement apporter la victoire. C’est ainsi que l’armée passa les quinze années suivant la fin de la guerre à améliorer les technologies associées aux chars d’assaut, aux véhicules blindés et aux avions, de sorte à forger une nouvelle doctrine tactique. D’ailleurs, mentionnons que ces réflexions de la période de l’entre-deux-guerres n’avaient rien de secret, dans la mesure où elles étaient publiquement débattues dans divers périodiques du monde des affaires militaires. De plus, l’Histoire retient souvent le nom de Heinz Guderian comme la grande figure pensante du renouveau de la pensée tactique allemande, mais les contributeurs furent beaucoup plus nombreux, du moins parmi les puissances militaires qui purent consacrer des ressources aux études doctrinales (Rommel, Guderian, Hart, Fuller, de Gaulle, etc.). L’idée étant de traduire en actions concrètes, par des manœuvres expérimentales sur le terrain, des concepts qui verront naître d’importantes structures organisationnelles telles les divisions motorisées et de Panzers.

Le Blitzkrieg : les faits

Par ailleurs, un autre élément du problème qui peut étonner, ou du moins surprendre quelque peu est le fait que le mot Blitzkrieg n’apparaît que rarement dans la littérature militaire allemande de l’entre-deux-guerres. C’est particulièrement le cas des analyses qui se penchèrent sur la guerre terrestre. Plutôt, on employa le concept de Bewegungskrieg, qui peut se traduire littéralement par guerre de mouvement. La seule mention du mot Blitzkrieg sembla paraître dans certaines publications qui s’intéressèrent alors aux nouvelles tactiques de la guerre aérienne. Vulgairement résumé, le concept était défini comme un coup fatal que la Luftwaffe devrait asséner à une force aérienne ennemie ayant déjà un genou à terre.

Dans son essence intellectuelle et au niveau des premières expériences pratiques, le Blitzkrieg put ressembler au dernier exemple évoqué. Ainsi, une campagne militaire débuterait par un violent assaut de la Luftwaffe afin de rapidement fournir à l’Allemagne la supériorité aérienne. Après cela, l’avance de l’armée serait précédée par des divisions de Panzers, elles-mêmes appuyées par des divisions d’infanterie motorisées. Organisées à l’échelon du corps d’armée, ces unités viseraient, comme en 1918, à percer profondément le front ennemi, détruisant au passage ses quartiers-généraux, ses dépôts et ses lignes de communication. Une fois les unités ennemies encerclées, les divisions d’assaut allemandes s’arrêteraient, se placeraient en position défensive, puis elles attendraient la contre-offensive des forces emprisonnées.

Le Blitzkrieg tire ses origines de l'expérience acquise par les troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) à la fin de la guerre de 1914-1918. L'idée demeure simple: attaquer en force un point précis pour fixer l'ennemi, puis le déborder sur les flancs et poursuivre l'avance.

Pour sa part, l’armée de terre allemande, composée de divisions d’infanterie à pied (dépendantes de leurs chevaux pour assurer leur logistique), avancerait à son rythme, indépendamment des divisions motorisées. La mission des divisions à pied serait d’établir la liaison avec les unités motorisées afin de resserrer les mailles du filet tendu autour des forces ennemies isolées, pour finalement les détruire ou les contraindre à capituler. La finalité d’une telle opération est somme toute simple, soit amener l’ennemi dans une grande bataille d’annihilation (Vernichtungschlacht), un concept qui était déjà bien ancré dans la tradition militaire allemande, dont on peut retracer les origines jusqu’à la pensée clausewitzienne. Bien entendu, le concept avait été raffiné avec le temps, notamment sous la direction inspirée de Helmuth von Moltke (l’aîné) et plus tard sous Alfred von Schlieffen au tournant du XXe siècle. Évocatrice de la grande bataille de Cannes de l’Antiquité, cette idée d’anéantir l’ennemi au cours d’une immense bataille dite de double encerclement avait déjà un précédent dans l’histoire militaire allemande avec la victoire à Tannenberg en 1914.

Dans tout ce contexte, rappelons que certaines mésinterprétations du concept du Blitzkrieg reposent sur notre compréhension collective du rôle joué par la Luftwaffe. Dans la réalité, on assigna à l’armée de l’air allemande des missions d’ordre opérationnelles, c’est-à-dire qu’on demanda à ses escadrons d’attaquer des cibles stratégiques et opérationnelles comme les jonctions ferroviaires, les dépôts, les quartiers-généraux et les concentrations des réserves ennemies. Peu de ses ressources furent consacrées à des missions d’appui direct des unités au sol et lorsque la Luftwaffe le fit, ce fut uniquement quand les circonstances s’y prêtèrent. L’une des raisons pouvant expliquer cet état des choses fut que la coopération air-sol fit régulièrement défaut, notamment lorsque l’armée de l’air tira accidentellement sur des troupes amies au sol.

Lors d'une campagne dite de "Blitzkrieg", la force et la rapidité s'avèrent des éléments essentiels à la victoire. Cependant, rappelons un troisième élément qui est tout aussi important (sinon plus): la qualité de la coordination entre les forces motorisées (photo), les troupes à pied et l'aviation.

Conclusion

En dépit de ses imperfections, le concept du Blitzkrieg put servir la cause de la Wehrmacht, du moins lors des deux premières années de la guerre, de 1939 à 1941. Par contre, il faut garder à l’esprit que les victoires militaires impressionnantes des forces allemandes au cours de cette période le furent face à des armées ennemies qui n’étaient, pour la plupart, pas en mesure de leur barrer efficacement la route (et nous incluons dans ce volet la puissante armée française qui souffrit d’une sérieuse crise du haut commandement en 1940).

Dans de telles circonstances, la victoire, que l’on étiqueta sous l’appellation du Blitzkrieg, fut obtenue grâce à un petit nombre de divisions motorisées et de Panzers. Ces dernières ne comprirent jamais plus du quart de toute l’armée, mais elles combattirent avec détermination, sous la direction de jeunes officiers formés à la nouvelle doctrine. Ce fut lorsque l’armée allemande s’aventura en Russie en 1941 que le système s’effondra, sous les pressions combinées de l’immensité géographique et de la motorisation accélérée des forces alliées par la suite.

La conclusion que l’on peut donc tirer du Blitzkrieg est qu’après la fin de la guerre, certains auteurs tentèrent de récupérer à leur profit la soi-disant « paternité » du concept. On pense entre autres à Guderian lui-même, mais également à d’autres auteurs de la pensée stratégique comme B.H. Liddell Hart. Cela étant, et au-delà des débats entre historiens, le Blitzkrieg continuera de marquer l’imaginaire, et ce, en dépit des failles évidentes dans son application par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.