Étiquette : Stratégie

NAM

Introduction

NAM constitue le fragment d’un nom propre, voire une expression devenue emblématique d’une guerre qui déchira pendant une vingtaine d’années l’Asie du Sud-est. Officiellement, la Guerre du Vietnam fut une continuation de la Guerre d’Indochine de 1945 à 1955. En effet, la Conférence de Genève de 1954 mit un terme à ce dernier conflit, en accordant la pleine indépendance au Laos et au Cambodge, tout en faisant du Vietnam un État temporairement séparé par une zone démilitarisée à la hauteur du 17e parallèle. Dans la partie nord du pays, la République démocratique du Vietnam (RDV) fut établie sous la ferme direction d’un communiste habitué aux longues luttes, Ho Chi Minh. Au sud, l’État du Vietnam de l’ancien empereur Bao Dai constitua la principale autorité.

Dans ce contexte, les accords de Genève spécifièrent que des élections libres seraient tenues en 1956 dans le but de réunifier le pays, mais la réalité fut tout autre. Deux ans après la signature des accords, le 17e parallèle devint de facto la frontière politique et territoriale explicitement interdite dans l’esprit de Genève. Bao Dai nomma alors Ngo Dinh Diem comme premier ministre au sud, notamment parce que Bao crut que le catholique Diem, qui avait été en exil pendant presque toute la Guerre d’Indochine, bénéficierait de l’appui du gouvernement américain.

Dès lors, les armes parleraient à nouveau au Vietnam.

Les conséquences immédiates de la poudrière indochinoise (1955-1961)

Ngo Dinh Diem, premier président de la République du Vietnam (sud), de 1955 jusqu'à son assassinat en 1963.

Dans cette lutte pour l’affirmation de l’autorité au Sud Vietnam, les États-Unis donnèrent leur appui à Diem, dans un premier temps de façon prudente, puis sans réserve par la suite. Bien que les catholiques ne représentèrent que 15% de la population d’alors, la base électorale de Diem se renforça suite à l’exil du nord de quelque 800,000 catholiques au lendemain des accords de Genève. Par ailleurs, Diem fut un brillant tacticien politique qui imposa rapidement son autorité sur les puissantes sectes religieuses et sur le non moins puissant gang criminel de Binh Xuyen. À la suite d’une dure lutte interne avec l’empereur Bao Dai, Diem mit en scène un plébiscite qu’il gagna naturellement.

Ainsi, le 26 octobre 1955, Diem proclama la naissance de la République du Vietnam (sud) avec lui-même comme premier président. Il finalisa l’évacuation des dernières forces françaises et il permit aux États-Unis d’y envoyer des « conseillers militaires » dans le but de parfaire l’entraînement de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN). Dans les faits, l’ARVN serait calquée sur celle des États-Unis. Qui plus est, Washington fournit une importante assistance économique au gouvernement de Diem, la plus grande partie de cette aide allant aux dépenses militaires. Cette assistance permit donc à Diem de se libérer de certaines contraintes financières, mais elle eut l’effet pervers de ne pas l’inciter à apporter les réformes nécessaires à la modernisation de la société.

Bien que le Sud Vietnam émit des réserves, et comme nous l’avons indiqué, les États-Unis insistèrent afin que l’ARVN soit une copie conforme de leur propre institution militaire. En face, les communistes n’eurent nullement l’intention d’engager l’ARVN selon ses propres règles, préférant plutôt livrer une guerre de type insurrectionnel. Comme si ce n’était pas assez, et lorsqu’arriva la date butoir de 1956, Diem refusa de tenir les élections libres prévues par Genève. Il prit cette position, fort de l’appui indéfectible de l’Administration Eisenhower. Cette tournure des événements secoua fortement les dirigeants communistes au nord, à commencer par Ho Chi Minh. Ces derniers furent furieux de l’annulation de ces élections d’autant qu’ils furent convaincus de leurs chances de l’emporter, car il y avait davantage de personnes qui habitèrent le Nord Vietnam.

Ho Chi Minh, président et fondateur de la République démocratique du Vietnam (nord), de 1945 à sa mort en 1969.

Non sans surprise, les combats reprirent et la Guerre du Vietnam (ou la Guerre américaine, comme l’appellent les Vietnamiens) débuta à la fin des années 1950 lorsque Diem s’en prit, dans un premier temps, aux cadres politiques du Vietminh, dont l’existence au Sud Vietnam fut autorisée, conformément aux accords de Genève afin de contribuer à la préparation des élections prévues (et avortées) en 1956. Ces individus, forts de 6,000 à 7,000 personnes, prirent l’initiative d’entamer l’insurrection. Ils furent surnommés le Viêt-Cong par le gouvernement de Saigon, un terme péjoratif signifiant tout simplement « communiste vietnamien ».

Après quelques débats, la République démocratique du Vietnam (RDV) décida d’appuyer l’insurrection du sud. En mai 1959, le ministre de la Défense de la RDV, Vo Nguyen Giap, ordonna la création du 559e Groupe de Transport (Groupe 559) chargé du transport d’hommes et de matériels au Sud Vietnam, la plupart à travers le Laos neutre, le long d’une voie connue sous le nom de Piste de Ho Chi Minh. En conséquence, la première vague d’infiltrés venant du nord consista en des gens nés au sud, dont plusieurs cadres du Vietminh qui s’installèrent au nord en 1954. Dans les mois qui suivirent le début de l’insurrection, précisément en décembre 1960, un Front national pour la libération du Sud Vietnam (FNL) vit le jour. Étant en principe une organisation indépendante, le FNL fut, dans les faits, entièrement sous les ordres de Hanoi. Le programme politique du FNL demanda le renversement du gouvernement de Saigon, son remplacement par une large coalition « démocratique » et, au final, la réunification du Vietnam.

D’autre part, l’influence du Viêt-Cong prit de l’ampleur, en prenant soin de s’assurer des appuis d’une localité à l’autre. Cet étalement d’influence fut possible en raison de la faiblesse du gouvernement de Diem constitué d’un cabinet miné par la corruption et l’absence quasi totale de leadership. Par surcroît, les insurgées n’hésitèrent pas à employer la terreur pour arriver à leurs fins, profitant ainsi de l’incapacité et de l’ignorance flagrantes du gouvernement de Diem à soupeser la nature de la menace. Enhardis par leurs premières victoires, les communistes redoublèrent d’effort en 1960, en assassinant de nombreux membres locaux du gouvernement de Diem et en attaquant des unités régulières de l’ARVN. Les insurgés tendirent des embuscades contre les convois des unités de l’ARVN qu’ils battirent. Cette situation dégénérative inquiéta grandement les conseillers militaires américains, d’autant que Diem ne sembla pas s’alarmer outre mesure.

Alternant de la guérilla à une forme de guerre plus conventionnelle, les soldats du Viêt-Cong livrèrent sans relâche de furieux combats contre les forces américaines, sud-vietnamiennes et leurs alliés tout au long de la Guerre du Vietnam.

Contrer l’effet domino: les tergiversations des Administrations américaines (1961-1964)

En 1961, John F. Kennedy devint président des États-Unis. L’arrivée d’une Administration démocrate à Washington changea la dynamique. En effet, pendant la majorité de sa brève présidence, la question vietnamienne fut d’importance secondaire, malgré que le président Kennedy poursuivit la politique de son prédécesseur Eisenhower. En mai, Kennedy dépêcha son vice-président Lyndon Johnson à Saigon. Johnson appuya publiquement Diem, mais en privé, le vice-président dit à Kennedy que Diem était coupé de son peuple (et de la réalité) et entouré de collaborateurs qui furent loin d’être des saints.

À l'instar de son prédécesseur Eisenhower, le président Kennedy eut recours à diverses stratégies indirectes afin d'endiguer la montée du communisme au Vietnam, sans toutefois impliquer directement son pays. En bout de ligne, les circonstances obligeront Kennedy et ses successeurs à gérer une crise qui se transformera en une véritable guerre impliquant des centaines de milliers de soldats américains.

Toujours dans son rapport de la situation, Johnson en conclut que les États-Unis devraient prendre des actions énergiques afin de sauver le Vietnam du communisme. Kennedy réagit en dépêchant deux missions distinctes chargées d’établir un état plus complet de la situation. La première de ces missions suggéra au président d’intensifier les efforts de réformes socioéconomiques et de concentrer les actions des conseillers militaires dans le but de renforcer les milices locales pro-gouvernementales. La seconde mission perçut essentiellement la situation en termes militaires, ce qui signifia que les États-Unis devraient intensifier leur présence active dans le pays. À cet égard, il ne faudrait envoyer que des spécialistes, comme des pilotes d’hélicoptères et des conseillers, bien que le général Maxwell Taylor souhaita le déploiement de plus amples forces terrestres pour endiguer le flot communiste. Étonnement, Diem refusa la proposition américaine, croyant qu’un accroissement de l’aide occidentale ne ferait qu’alimenter la propagande communiste. Sur ce point, le dirigeant sud-vietnamien n’eut peut-être pas tout à fait tort.

Quoi qu’il en soit, de son côté, Kennedy accepta néanmoins les recommandations des missions évoquées, ce qui eut pour premier impact qu’il fut davantage sensibilisé au dossier vietnamien vers la fin de 1961. En fait, Washington fut depuis longtemps engagé dans le combat de résistance à l’expansion communiste de par le monde et les craintes de perdre toute l’Asie du Sud-est si le Vietnam venait à tomber furent bien réelles. Autrement dit, Washington chercha à contrer la vicieuse théorie de l’effet domino. Après tout, c’est le prestige international des États-Unis qui fut en jeu et le Vietnam fut perçu comme un banc d’essai. Par ailleurs, des considérations domestiques jouèrent leur part. En effet, à peine arrivé à la présidence que Kennedy souffrit d’une série de revers importants en politique étrangère (ex: la Baie des Cochons à Cuba) et il lui fallut faire preuve d’une plus grande détermination à l’avenir. Ce qui demeure moins certain, dans une certaine mesure, c’est l’évaluation faite quant à la possibilité d’escalade du conflit, surtout du côté communiste.

Nous sommes donc au milieu de l’année 1961 et le gouvernement de Saigon avait déjà perdu le contrôle de larges territoires dans la partie rurale du Sud Vietnam. Pendant ce temps, Diem sembla toujours incapable de faire une juste évaluation du danger insurrectionnel, probablement aveuglé par la répression continuelle que son gouvernement exerça. Son évaluation fut simpliste, dans la mesure où il crut que l’insurrection n’était que la conséquence d’une petite subversion communiste qui pourrait être matée par une répression implacable, voire ce que nous appelons une répression de routine.

Cette attitude le renforça dans son idée que les réformes sociales et politiques désirées par une large frange de la population devraient attendre, le temps que les questions liées à la sécurité soient réglées. En clair, Diem ne comprit pas que cette insurrection devenue une véritable guerre était à la base un problème d’ordre politique. Après une tentative ratée de coup d’État contre son régime en novembre 1960, Diem exigea de ses subordonnés une loyauté sans faille, tout en déléguant davantage de pouvoir à son ambitieux frère Ngo Dinh Nhu, qui dirigea alors la police secrète. Cette tendance à la répression ne fit que s’accroître après que le palais présidentiel fut la cible d’une attaque aérienne en février 1962.

Quant aux Américains, à la fin de 1961, leur présence militaire au Sud Vietnam se limita à un effectif d’un peu plus de 3,000 hommes, en plus du déploiement de quelques unités d’hélicoptères et d’une aide financière accrue destinée à l’ARVN. En février de l’année suivante, le Groupe américain d’assistance militaire et de consultation (U.S. Military Assistance and Advisory Group, MAAG) à Saigon céda la place à un nouveau commandement, le Commandement pour l’assistance militaire au Vietnam (Military Assistance Command, Viet Nam, MACV) dirigé par le général Paul D. Harkins. Autre signe d’un renforcement de la présence américaine, des équipages d’hélicoptères prirent de plus en plus d’initiatives à partir d’octobre 1962, comme celle de tirer à vue sur n’importe quel groupe de présumés insurgés communistes et, moins d’un an plus tard, certaines missions conduisirent des raids délibérés.

Des milliers de "conseillers militaires" américains furent dépêchés au Vietnam, avec pour mandats de brosser un portrait de la situation sur le terrain et de voir à la formation de l'Armée de la République du Vietnam (sud). Sur cette photo, des soldats sud-vietnamiens s'exerçant avec des armes américaines datant de la Seconde Guerre mondiale.

Or, durant le cours de l’année 1962, le Viêt-Cong développa ses propres techniques afin de contrer les hélicoptères tout en amassant de l’équipement pour poursuivre ses opérations insurrectionnelles. Encore une fois, le vent se mit à tourner au Vietnam, cette fois à la faveur des communistes, malgré que l’infusion grandissante de troupes américaines priva le Viêt-Cong d’une victoire militaire convaincante en 1962. Là encore, la source des déboires au Sud Vietnam réside en la personne de Diem, qui pratiqua une politique visant à diviser pour régner, ce qui eut pour conséquence de fragiliser son autorité, sous prétexte de sécuriser des assises politico-militaires de portée immédiate. Diem avait l’habitude de congédier ses commandants militaires les plus prudents, puis récompenser ceux étant plus agressifs (mais qui subirent de lourdes pertes au combat). Pendant ce temps, l’opposition bouddhiste prit de l’ampleur en dépit de la répression de la police de Nhu. Cette fois, contrairement à ce que Johnson avait dit lors de son passage à Saigon précédemment mentionné, Kennedy déclara publiquement qu’il avait coupé les vivres à la police secrète de Nhu, comme il déclara, toujours publiquement, qu’un vent de réformes était nécessaire au Sud Vietnam.

Le 1er novembre 1963, après avoir obtenu l’appui des États-Unis, des généraux sud-vietnamiens entrèrent en rébellion ouverte contre le gouvernement de Diem. Ce dernier et son frère Nhu furent assassinés et une junte militaire dirigée par le général Duong Van Minh prit les rênes du gouvernement. Quelques jours plus tard, le président Kennedy connut le même sort et il fut remplacé par son vice-président, Lyndon Johnson. Par conséquent, la fin de 1963 fut un tournant majeur dans l’escalade du conflit au Vietnam. C’est ainsi que l’année 1964 fut marquée par une série de crises, d’agitations et de contrecoups qui affaiblirent davantage un gouvernement sud-vietnamien ayant déjà un genou à terre. En dehors de l’agitation en milieu rural et des tensions à Saigon, d’autres villes commencèrent à montrer d’inquiétants signes de rébellion, sans oublier la turbulence bouddhiste et la précarité de l’économie. Finalement, en 1967, le général Nguyen Van Thieu devint président à la suite d’élections nationales. Entêté et méfiant envers les Américains, il put néanmoins s’accrocher au pouvoir jusqu’à la chute du Sud Vietnam en 1975.

En 1964, l’ARVN monta en puissance et développa ses habiletés, mais elle n’atteignit jamais le niveau de combativité équivalent à celui des troupes du Viêt-Cong d’alors. Le 2 août, peu de temps après le remplacement du général Harkins par le général William Westmoreland à la tête du MACV (prononcé Macvee), des navires lance-torpilles nord-vietnamiens attaquèrent le contre-torpilleur américain Maddox dans le Golfe du Tonkin. Cette action nord-vietnamienne contre un navire chargé de récolter des renseignements fut une réponse militaire à une série de raids de commandos sud-vietnamiens dirigés par le MACV. En conséquence, le président Johnson ordonna à l’aviation américaine de bombarder des bases navales et des dépôts d’essence au Nord Vietnam.

Le Secrétaire à la Défense Robert McNamara expliquant à la presse l'incident impliquant le contre-torpilleur américain "Maddox" dans le Golfe du Tonkin en août 1964. Cet incident s'inscrivit parmi d'autres dans la montée des tensions qui firent en sorte de voir les États-Unis devenir des belligérants à part entière au Vietnam.

La fin des tergiversations américaines et la nouvelle dynamique de la guerre (1964-1965)

Scandalisé par toute cette affaire, le Sénat américain vota presque à l’unanimité la Résolution du Golfe du Tonkin autorisant le président à utiliser toute la force jugée nécessaire afin de protéger les intérêts américains en Asie du Sud-est. En clair, cette résolution donna à Johnson un chèque en blanc dans la conduite de la guerre au Vietnam. En face, Hanoi sentit également la tension montée et l’impossibilité d’enrayer cette escalade. À la fin de 1964, les dirigeants communistes prirent trois décisions majeures. D’abord, ils décidèrent d’améliorer les équipements militaires des troupes du Viêt-Cong, notamment pour standardiser leur matériel avec celui utilisé alors dans la majorité des puissances communistes de l’époque. Cette décision mit pendant un certain temps de la pression sur les capacités industrielles et logistiques du Nord Vietnam, mais à terme, elle s’avéra payante, surtout si l’on considère que les forces de l’ARVN furent équipées d’armes américaines de modèles dépassés. La seconde décision consista à déployer des militaires nord-vietnamiens au sud, dans le but d’appuyer les infiltrés déjà en place (ceux nés au sud). Enfin, Hanoi décida d’autoriser ses officiers communistes sur le terrain à attaquer directement les forces américaines.

Ce faisant, Hanoi déplaça la logique de combat d’une guerre de libération nationale vers une lutte interétatique. Toujours selon cette logique, Ho Chi Minh et ses généraux espérèrent l’emporter d’ici la fin de 1965. En d’autres termes, Ho partit du principe voulant que les Américains n’aillent pas jusqu’à engager leurs forces terrestres dans une bataille rangée en Asie. Après tout, lors d’une déclaration datée d’août 1964, le président Johnson affirma qu’il n’irait pas jusqu’à bombarder le Nord Vietnam, ni commettre des troupes en vue d’une guerre terrestre en Asie.

Carte des principales opérations de la Guerre du Vietnam.

Cependant, la réalité finit par rattraper les Américains. Ces derniers furent victimes d’assauts menés par le Viêt-Cong contre leurs bases de Pleiku (7 février 1965) et de Qui Nhon (10 février), tuant huit Américains. Ces incidents forcèrent la main à Johnson, qui ordonna le bombardement de cibles situées au Nord Vietnam. Le 8 mars 1965, deux bataillons de Marines arrivèrent à Da Nang dans le but d’assurer la défense de la base américaine s’y trouvant. Plus tard, les Marines reçurent l’autorisation de conduire des opérations dites de « balayage ». Toujours en mars, la campagne aérienne surnommée Rolling Thunder débuta et elle fut menée selon des niveaux variables d’intensité pendant environ trois ans et demi. D’ailleurs, certains raids aériens avaient déjà commencé l’année précédente au Laos. Cette dernière campagne au nom de code Dubbed Barrel Roll avait pour objectif de détruire la Piste Ho Chi Minh, ce qui fit du Laos l’un des pays les plus bombardés de l’histoire de la guerre aérienne.

À cette époque, l’arme aérienne sembla être une option séduisante. Dans l’esprit de Johnson, elle apparut comme un recours à peu de frais pour les États-Unis dans le but de forcer la main du gouvernement de Hanoi. L’arme aérienne empêcherait le ravitaillement des forces communistes au sud et les contraindrait à signer une paix négociée. Dans les faits, l’aviation américaine ne put remplir aucun de ces objectifs. Dans cette guerre aérienne voulue par Johnson au Vietnam, et cela s’appliquera ultérieurement au niveau des opérations terrestres et navales, la politique du président consista à fournir une « réponse graduelle » à la menace. Johnson espéra recourir à une force suffisante, mais raisonnable, afin de gagner la guerre et garantir l’appui du Congrès, compte tenu de l’opposition républicaine devant son ambitieux programme de réformes sociales en politique domestique.

Une artère vitale pour le ravitaillement des forces communistes combattant au Sud Vietnam, la Piste Ho Chi Minh. Cette voie fut scrutée à la loupe et fut constamment soumise au feu de l'aviation américaine tout au long de la guerre.

Nous sommes dès lors en mai-juin 1965 et les communistes semblent à nouveau sur le bord de la victoire au Sud Vietnam. Les forces de l’Armée populaire vietnamienne (APV) détruisirent progressivement celles de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN) au rythme effarant d’un bataillon par semaine. Faisant le même constat, le général Westmoreland demanda à Washington des renforts d’urgence qui lui furent accordés. Le problème est que cette réalité en traduit une autre dans l’optique américaine, à savoir que tout au long de cette guerre, Washington sous-estima à son tour la détermination de Hanoi à obtenir la victoire coûte que coûte, comme les Américains ne surent évaluer correctement les habiletés et la débrouillardise des Nord Vietnamiens à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement là où ils furent nécessaires. Vers la fin de septembre 1965, il devint évident que les forces communistes seraient prêtes à lancer une offensive générale au Sud Vietnam, bien avant que l’armée américaine ne soit organisée sur le terrain.

Malgré tout, Westmoreland décida de frapper le premier avec une attaque plus ou moins bien orchestrée. Son intention fut de contrer la montée en puissance des forces communistes installées dans les Montagnes Centrales (centre de l’actuel Vietnam) à l’aide d’une nouvelle formation militaire nommée la 1st Cavalry Division (Airmobile), une unité levée principalement en vue d’exécuter des opérations héliportées. Disposant de 450 hélicoptères, cette division put entièrement se déplacer grâce à ce moyen de transport. De plus, cette division sembla être la force idéale pour frapper en tous lieux les troupes de l’APV dans ce terrain difficile que constituent les Montagnes Centrales.

Du 23 octobre au 26 novembre 1965, la 1st Cavalry livra une série de batailles sanglantes connues sous le nom de la bataille de la vallée du Ia Drang. Cette division sortit vainqueur en infligeant de lourdes pertes à l’APV, dans un rapport de 1:10, notamment grâce à la précieuse contribution de la force aérienne (les bombardiers B-52 ayant pour la première fois fourni un appui aérien direct à des forces terrestres) et de l’artillerie. Les espoirs de Hanoi d’obtenir la victoire décisive avant le déploiement en force de l’armée américaine au Sud Vietnam furent pour ainsi dire déçus. Par contre, l’APV tira bien des leçons de ses récents affrontements et chercha à modifier ses tactiques pour combattre les Américains dans un avenir rapproché.

Des éléments de la 1st Cavalry Division débarqués par hélicoptère dans la vallée de Ia Drang à l'automne de 1965 sont immédiatement soumis au feu ennemi. Cette bataille fut l'une des premières à voir l'emploi par les forces américaines du nouveau fusil d'assaut M-16.

De l’impasse à l’offensive du Têt (1966-1968)

L’année 1966 au Vietnam se résuma en une impasse militaire doublée d’une escalade incontrôlable de la violence. Hanté par la menace de l’intervention militaire passée de la Chine en Corée, Johnson interdit une campagne terrestre contre le Nord Vietnam qui, dans cette perspective, devint un sanctuaire libre de la menace d’invasion. Qui plus est, la campagne aérienne américaine se limita à des objectifs militaires précis. En clair, les États-Unis menèrent une guerre défensive sous forme de lutte d’usure. Vers la fin de 1966, environ 400,000 soldats américains se trouvèrent au Vietnam, et ce nombre atteignit le demi-million deux ans plus tard, ce qui constitua l’apogée de la puissance américaine dans ce théâtre d’opérations. Par ailleurs, environ 60,000 soldats des forces alliées aux États-Unis et au Sud Vietnam participèrent à la guerre. La Corée y dépêcha deux divisions d’infanterie, bien que dans les faits, elles furent carrément achetées en échange d’un accroissement de l’aide économique américaine à Séoul. L’Australie, la Thaïlande, et les Philippines fournirent également des contingents. En tout, 44 nations participèrent directement ou indirectement aux opérations au Vietnam du côté américain.

Cela dit, l’escalade du conflit démontra également une mésentente entre le président Johnson et le général Westmoreland quant à la stratégie à adopter. Ce dernier n’était pas intéressé à livrer une guerre indirecte par l’entremise des forces sud-vietnamiennes, où le rôle des États-Unis se limiterait tactiquement à fournir un appui aérien et logistique. Au contraire, Westmoreland voulut livrer une bataille rangée classique du style de celles de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, bien que l’Histoire dira par la suite que sa stratégie de chercher et détruire à tout prix l’ennemi s’avéra un échec. Sa stratégie ne put réussir, car les forces communistes furent généralement capables d’éviter les batailles rangées perdues d’avance. Ceux-ci préférèrent livrer bataille à leurs conditions, sachant pertinemment que les Américains ne disposèrent jamais d’effectifs suffisants pour tenir tous les objectifs simultanément, une fois ces derniers capturés.

Discutant dans une relative bonne humeur devant l'avion présidentiel Air Force One, le général Westmoreland et le président Johnson ne s'entendaient pas quant à la stratégie à adopter au Vietnam au milieu des années 1960. Westmoreland s'avéra être un partisan d'une approche beaucoup plus directe et agressive.

Sur ce dernier point, Westmoreland savait aussi qu’il ne possédait pas les effectifs nécessaires pour contrôler l’ensemble du pays. Cela ne l’inquiéta pas outre mesure, car son but, conformément à sa stratégie d’usure, fut d’infliger le plus de pertes possible à l’ennemi au Sud Vietnam, ce qui amènerait Hanoi à cesser d’appuyer l’insurrection. De cette intention sortit de la bouche de Westmoreland l’une des expressions les plus controversées et les plus macabres de la guerre, soit celle de body count (le décompte des corps). En clair, cela se traduisit par l’établissement d’un système compétitif informel où chaque perte subie par l’ennemi serait comptabilisée. Ce vicieux système compétitif entre les unités américaines mena à des abus. Le plus notoire d’entre eux fut le massacre de My Lai du 16 mars 1968, dans lequel des soldats américains assassinèrent entre 175 et 400 civils sans défense.

Bref, cette escalade de la violence se refléta par des chiffres tangibles au moment du changement de cap imposé par Westmoreland lors de cette année charnière de 1966. Cette année-là, le MACV organisa 18 opérations majeures, chacune comptabilisant au moins 500 soldats communistes abattus, ce qui fit dire à Westmoreland que ses forces avaient éliminé environ 50,000 communistes en 1966. Qu’importent les chiffres, la République démocratique du Vietnam continua d’envoyer des hommes au sud. Au début de 1967, l’ARVN aligna 625,000 hommes et les Américains 400,000, face aux 300,000 combattants présumés du Viêt-Cong et de l’APV. Nous étions alors bien loin du ratio de 1:10 fixé comme une condition essentielle afin de remporter la lutte contre la guérilla.

Dans un autre ordre d’idées, notons que le bombardement du Nord Vietnam, une opération distincte de la guerre au sud, se poursuivit. Cette guerre aérienne fut dirigée de Washington, qui décida des cibles à frapper. Le bombardement eut comme conséquence l’amélioration du morale des forces alliées au Sud Vietnam et les communistes eurent davantage de difficultés à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement sur la ligne de front. Par contre, cette même campagne de bombardement eut pour effet d’intensifier la résistance nord-vietnamienne et il devint l’une des principales sources de débat et de dissidence aux États-Unis. Notons à cet égard que lors de la Guerre du Vietnam, les États-Unis lâchèrent plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

L'armement des bombardiers américains B-52 Stratofortress avait de quoi impressionner. Cependant, comme c'est souvent le cas en ce qui a trait aux bombardements stratégiques, la puissance aérienne permet une destruction relative de l'effort de guerre ennemi, tout en contraignant l'adversaire à retourner à la table des négociations. Cela, le président Nixon l'avait compris lors de sa brève reprise de la campagne aérienne au Nord Vietnam en décembre 1972. Enfin, une telle stratégie a souvent pour prix un accroissement de la résolution de la population civile bombardée à poursuivre la lutte.

Ce ne fut finalement qu’au début de 1968 que l’intensité du bombardement diminua, pour cesser à la fin de l’année dans le contexte d’une nouvelle campagne présidentielle américaine. Pour les États-Unis, il est convenu de nos jours que la guerre au Vietnam fut parmi les plus mal gérées. A contrario de certains conflits passés, le président Johnson refusa de mobiliser toutes les ressources militaires du pays pour livrer une guerre de type total. Par exemple, Johnson ne fit pas appel à la Garde Nationale, ni ne déclara d’état d’urgence, si bien que le séjour d’une année en théâtre d’opérations demeura la norme pour les volontaires américains.

Par ailleurs, la Seconde Guerre mondiale vit des soldats américains recevoir leur instruction militaire ensemble, combattre ensemble et être démobilisés ensemble. Au Vietnam, les soldats furent certes des camarades, mais on sentit néanmoins une certaine forme d’individualisme poindre. En d’autres circonstances, l’appareil militaire américain fut affecté par des problèmes où les soldats eurent une certaine part de responsabilité. À titre d’exemple, les énergies dépensées pour l’amélioration du confort du soldat diminuèrent sa robustesse et sa combativité, tout en enlevant du personnel de la ligne de front afin d’administrer les installations logistiques conséquentes. Un autre problème de taille fut celui de la durée de service au front des officiers qui ne fut que de six mois. Non sans surprise, cette situation affecta la qualité de l’encadrement de la troupe, sans oublier qu’elle mina le moral des soldats.

L’offensive du Têt: le coup de dé communiste (1968)

Située dans le secteur de la zone démilitarisée sur le 17e parallèle, la base américaine de Khe Sanh fit les frais, pendant 77 jours, de l'ouverture de l'offensive du Têt au début de 1968. Sur cette photo, des Marines à l'abri d'un tir de l'artillerie ennemie.

Pendant ce temps, du côté de Hanoi, il fallut prendre d’autres décisions. Considérant le bilan catastrophique des pertes enregistrées depuis quelques années, certains dirigeants reconsidérèrent la possibilité de s’en tenir uniquement à une guerre de guérilla, mais Hanoi décida de maintenir le cap et d’y aller avec une nouvelle offensive à outrance. Ainsi, le général Giap prépara des plans d’offensive consistant en une série d’attaques périphériques visant à attirer puis fixer les forces américaines, dont une partie de ce plan reposa sur la montée en puissance des forces communistes autour de la base de Khe Sanh en 1967, près de la zone démilitarisée.

La bataille de Khe Sanh débuta le 21 janvier 1968 et elle fit rage pendant 77 jours, ne laissant à peu près aucun répit aux 6,000 Marines chargés de défendre la place. Ultimement, les forces américaines parvinrent à lever le siège, mais elles durent abandonner la base peu de temps après. D’ailleurs, la bataille de Khe Sanh suscite certains débats au sein de la communauté historienne, dans la mesure où l’initiative de Giap demeure somme toute incomprise, lui qui chercha d’ordinaire à éviter de longues batailles rangées selon le principe connu de l’économie des forces.

Par contre, avec le recul, on se rend compte que le dossier de Khe Sanh occupa grandement l’attention des Américains au début de 1968, ce qui permit à Giap de dégager une marge de manœuvre lui permettant de livrer d’autres opérations au Vietnam, à ses conditions. Giap et Hanoi crurent que le maintien de la pression au Sud Vietnam amènerait le peuple à se soulever à son tour et renverser le gouvernement de Saigon, ce qui engendrait le retrait des forces américaines. La nouvelle stratégie fut donc d’attaquer les villes, tandis que les États-Unis avaient leur attention fixée sur le 17e parallèle.

Cette stratégie fut connue par la suite comme l’Offensive du Têt, étant donné qu’elle fut déclenchée à la fin de janvier 1968 durant le Têt, qui correspond généralement à la même date que le début du Nouvel An chinois, selon le calendrier de type luni-solaire. Encore une fois, le MACV sous-estima l’ampleur et l’heure de l’offensive. Les dirigeants du MACV et de la République du Vietnam (sud) furent persuadés que les communistes n’oseraient jamais attaquer lors de cette importante fête populaire, de peur justement de se mettre à dos l’opinion publique au sud.

Concrètement, et en tout respect pour les coutumes vietnamiennes, le général Westmoreland ne put rester les bras croisés à ne rien faire, surtout lorsque des rapports émanant de diverses sources attestèrent d’une offensive majeure et imminente. Dans une prise de décision critique, Westmoreland consentit à ce que l’on transfère quinze bataillons d’infanterie de la frontière du Cambodge vers Saigon, une manœuvre qui permit probablement de sauver la capitale. Heureusement pour les Américains, dans les circonstances, les mauvaises communications et une planification sommaire affectèrent la coordination de l’offensive communiste.

En effet, si toutes les batailles avaient débuté la première nuit, comme prévu, l’issue aurait pu être différente, mais l’un des assauts commença une journée avant la date prévue, ce qui alerta aussi les Alliés. Le général Giap sous-estima la force combattive de ses propres troupes, qui livrèrent des assauts des plus agressifs, comme il ne put évaluer justement le sentiment du peuple au Sud Vietnam, qui fut loin de se bousculer pour appuyer le Viêt-Cong, contrairement à ce qu’avaient anticipé les communistes. La plus grande des batailles du Têt eut lieu pour le contrôle de l’ancienne capitale impériale de Hue (qui fut à moitié détruite), bien que les combats ultérieurs dans le district chinois de Saigon furent des plus violents, sans compter les déchaînements de violence contre la population civile qui fit des milliers de morts sommairement exécutés.

Des soldats américains pris sous le feu ennemi lors de l'offensive du Têt au début de 1968. Debout, un soldat exécute un tir de supression avec sa mitrailleuse lourde M-60, tandis qu'au téléphone, un officier discute probablement de la situation immédiate avec ses supérieurs.

D’un strict point de vue militaire, la stratégie de Hanoi échoua. Les Alliés furent en effet capables de déplacer leurs réserves là où les demandes se firent pressantes. Ces forces purent tenir tête aux 85,000 combattants du Viêt-Cong et de l’APV qui prirent part à l’Offensive du Têt, dont plus de la moitié de ces derniers furent tués ou capturés. Autrement dit, le Têt fut l’offensive la plus désastreuse de toute la guerre livrée par le camp communiste. Paradoxalement, le Têt fut aussi la plus éclatante victoire, une victoire héritée d’un étrange concours de circonstances.

Quelques mois auparavant, à la fin de 1967, le général Westmoreland retourna à Washington et dit au président et à la nation que la guerre au Vietnam était sur le point d’être remportée. Désillusionnés, plusieurs Américains prirent ouvertement position contre la guerre. Soumis à d’intenses pressions politiques, le président Johnson commença un processus de « dé-escalade » de la guerre. Comme mentionné plus tôt, il ordonna un ralentissement des bombardements au Nord Vietnam et il prit la décision de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles.

La dislocation progressive du front intérieur américain put apparaître comme un baume pour Hanoi, car, tout compte fait, le Viêt-Cong avait été anéanti, laissant l’APV porter sur ses propres épaules le poids de la lutte. Toujours déterminé, Hanoi maintint la pression. Dans les six premiers mois de 1968, les communistes souffrirent de la perte de 100,000 soldats tués, contre 20,000 soldats alliés tués pour la même période. Nous sommes ici dans un ratio de 1:5 favorable aux Alliés, loin du ratio 1:10 escompté par Westmoreland. Néanmoins, à la fin de l’année, chaque champ se donna rendez-vous à Paris pour entamer des négociations.

L’éventuel retrait américain et la « vietnamisation » du conflit (1969-1972)

Ce désillusionnement face à la guerre permit probablement à Richard Nixon de devenir le nouveau président des États-Unis en janvier 1969. N’ayant pas de plan précis pour mettre un terme aux hostilités, Nixon poursuivit la politique de « vietnamisation » de son prédécesseur. En clair, cela signifia que les Américains laisseraient une plus grande part de la direction de la guerre à leur allié sud-vietnamien. Ironiquement, et dans le but d’assurer une certaine cote de popularité, Nixon ordonna le rapatriement d’une partie du contingent américain, balançant ainsi par-dessus bord ses chances d’imposer sa volonté lors des négociations à Paris.

Le contingent américain au Vietnam atteignit 550,000 hommes au début de 1969. Ce nombre chuta à 475,000 à la fin de la même année, à 335,000 à la fin de 1970 et à un peu moins de 160,000 à la fin de 1971. Dans son repli ordonné, l’armée américaine céda à l’ARVN une large partie de ses équipements, incluant un million de fusils d’assaut M-16 et un nombre suffisant d’avions pour faire de l’armée de l’air sud-vietnamienne la quatrième plus puissante du monde à l’époque. De plus, les conseillers militaires restèrent sur le terrain pour la poursuite de l’entraînement des soldats sud-vietnamiens, malgré que les vieux problèmes de corruption et d’absence de leadership continuèrent d’affecter la combativité de l’ARVN.

Comparativement à 1968, avec l’Offensive du Têt, l’année 1969 apparut plus calme, car les forces communistes décidèrent de rester dans leurs sanctuaires, soit au Nord Vietnam, au Laos et au Cambodge. Considérant que le haut commandement américain souhaita attaquer ces sanctuaires, Nixon autorisa l’opération Menu en mars 1969, soit le bombardement secret par des B-52 de ces zones de refuge. Un an plus tard, le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, un partisan de la neutralité (bien qu’il accepta tacitement la présence des forces communistes dans les provinces à l’est de son pays), fut expulsé du trône lors d’un coup d’État dirigé par le ministre de la Défense, le pro-américain Lon Nol. Cet incident donna à Nixon une marge de manœuvre pour commencer en avril des opérations terrestres contre les sanctuaires cambodgiens. Ces opérations transfrontalières conjointement dirigées par les forces américaines et sud-vietnamiennes furent connues sous le nom d’Incursion cambodgienne. Le résultat de ces opérations résida en la destruction d’imposantes quantités d’armes appartenant aux communistes, avec comme fâcheuse conséquence que l’extension du front ne fit qu’accentuer l’opposition à la guerre aux États-Unis. Non sans surprise, l’invasion du Cambodge renforça l’appui à l’insurrection communiste locale, les Khmers rouges.

Le président Nixon explique à la presse au début des années 1970 sa stratégie d'"Incursion cambodgienne" qui s'inscrit dans un plan global visant à prendre d'assaut les fameux "sanctuaires" du Viêt-Cong et de l'armée nord-vietnamienne.

Le reste de l’année 1970 fut beaucoup plus tranquille, même si certaines opérations se poursuivirent pour apporter des correctifs à la ligne de front. Nixon maintint la politique de « vietnamisation » du conflit, mais il ne put atteindre son objectif de poursuite soutenue des négociations de paix. Pendant ce temps, l’APV profita de l’année 1970 pour refaire ses forces, ses caches d’armes et structurer son organisation au Laos.

Le début de l’année 1971 fut marqué par l’autorisation donnée par Nixon d’exécuter l’opération Lam Son 719, une incursion des troupes de l’ARVN au sud du Laos, malgré que l’interdiction de séjour des « conseillers militaires » américains au Laos ait nui à la qualité de l’appui aérien fourni, puisque les objectifs furent difficilement identifiables. Néanmoins, chaque camp clama la victoire, mais l’ARVN subit de lourdes pertes et dut se replier finalement. Le seul effet bénéfique de Lam Son 719 fut d’avoir retardé une invasion communiste du Vietnam pour 1971, bien que ce délai fût lourdement payé.

En 1972, Hanoi y alla d’une offensive conventionnelle à trois volets du Sud Vietnam, incluant une frappe directe contre la zone démilitarisée. Giap visa encore une fois une victoire militaire complète. Cette fois, il réalisa qu’une victoire de moindre ampleur entraînant des défaites locales de l’ARVN et jetant du discrédit sur la politique américaine de vietnamisation serait tout aussi acceptable. Sur le front, Giap disposa de douze divisions d’infanterie bien entraînées en prévision de cet assaut. Étant donné que les États-Unis n’envahiraient pas le Nord Vietnam et que le Sud Vietnam ne le pouvait pas, Giap se paya le luxe de ne laisser qu’une seule division au nord et deux au Laos, ce qui lui permettrait de protéger les flancs de ce vaste front. En plus, le général communiste put compter sur l’appui des Soviétiques et des Chinois qui consentirent à lui fournir l’artillerie lourde et les chars nécessaires à son offensive.

Né en 1911 et toujours vivant au moment de rédiger ces lignes, le général Vo Nguyen Giap dirigea les forces nord-vietnamiennes, qu'il conduisit à la victoire en dépit de lourdes pertes. En 1995, l'ancien Secrétaire McNamara lui demanda ce qu'il se passa réellement en cette journée d'août 1964 dans le Golfe du Tonkin lors de l'incident du Maddox (qui accéléra l'engagement américain au Vietnam). Giap répondit: "Absolument rien."

La nouvelle invasion débuta à Pâques, le 29 mars 1972, et elle fut d’une ampleur encore une fois insoupçonnée. Au départ, l’APV prit le dessus en capturant certaines localités importantes comme Quang Tri City le 1er mai. De fortes précipitations réduisirent l’efficacité du soutien aérien américain, mais le président Nixon autorisa des frappes au Nord Vietnam, incluant des raids à Haiphong et ses installations minières et portuaires. Cette nouvelle campagne aérienne en réponse à l’offensive de Giap fut un succès, dans la mesure où cette opération surnommée Linebacker rompit les lignes de communication et de ravitaillement nécessaires à l’APV dans la poursuite d’opérations conventionnelles demandant de grandes quantités de munitions et de carburant.

Début mai, l’offensive nord-vietnamienne commença à s’essouffler, si bien que l’ARVN reprit l’initiative et elle contre-attaqua en juin et juillet. Comme toujours, les pertes dans les rangs communistes furent effarantes. Environ 100,000 soldats furent tués contre 25,000 pour l’ARVN. Cela dit, Hanoi dut se résoudre à retourner à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens le firent sous la pression des Soviétiques et des Chinois qui cherchèrent à améliorer leurs relations avec les États-Unis, dans le but de sécuriser des ententes leur permettant d’avoir accès à certaines technologies. De son côté, Nixon insista d’abord pour le règlement politique de la situation au Vietnam.

Conclusion: de la négociation à la chute de Saigon (1972-1975)

Les négociations se poursuivirent jusqu’en décembre 1972, moment où un arrangement sembla avoir été finalement conclu. À ce moment, le président de la République du Vietnam Nguyen Van Thieu fit un pas en arrière et refusa d’apposer sa signature sur le document, prétextant que l’accord maintenait sur place des forces communistes au Sud Vietnam. Nixon insista alors pour que Hanoi retourne à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens refusèrent et ils rendirent public les détails des négociations. Furieux, le président américain ordonna un renouvellement de la campagne aérienne au nom de code Linebacker II. En opération pendant la période de Noel, les bombardiers B-52 lâchèrent leurs cargaisons mortelles sur le Nord Vietnam, incluant Hanoi. Quinze appareils furent abattus, mais avec sa défense antiaérienne détruite, Hanoi consentit à quelques changements d’ordre cosmétique à l’accord, si bien que Nixon ordonna un arrête des bombardements onze jours après leur déclenchement. De par une mise à jour de l’accord entériné le 23 janvier 1973, les États-Unis consentirent à évacuer le Vietnam et, en retour, Hanoi relâcherait les prisonniers de guerre américains qu’il détenait, incluant les pilotes.

Les négociations de paix de Paris en 1972-1973 ne mirent pas immédiatement un terme à la guerre au Vietnam, pas plus qu'elles ne refroidirent les ardeurs d'une certaine jeunesse américaine désireuse de voir son pays se désengager d'un conflit qui n'a que depuis trop longtemps duré.

Dans les faits, ce qu’on appela les Accords de Paris ne constitua qu’une trêve. Les combats reprirent peu de temps après, dans ce qui est souvent identifié comme étant une Troisième Guerre du Vietnam. En janvier 1975, l’APV attaqua puis s’empara de Phuoc Long, une province frontalière cambodgienne située non loin de Saigon. Les Américains ne réagirent pas, dans la mesure où Washington avait déjà décidé de couper son assistance à la République du Vietnam. Le nouveau président Gerald Ford demanda au Congrès que des mesures d’assistance soient votées, mais ce dernier s’y opposa. C’en était fait du Sud Vietnam. La région centrale stratégique de Ban Me Thuot tomba au début de mars 1975, ce qui ne fit qu’accélérer la déconfiture de la République du Vietnam.

À la mi-mars, Thieu prit une décision précipitée, celle d’abandonner la partie nord de son pays. Ce repli se transforma rapidement en déroute du côté de l’ARVN. Six semaines plus tard, les forces communistes contrôlèrent la presque totalité du Sud Vietnam. Thieu fut contraint de démissionner et un nouveau gouvernement tenta de négocier avec Hanoi, mais les communistes demandèrent une capitulation complète et sans condition. La capitale Saigon tomba le 30 avril et les communistes contrôlèrent tout le Vietnam, de même que le Laos et le Cambodge. La Guerre du Vietnam se termina donc officiellement en 1975, après trente années presque ininterrompues d’affrontements depuis le départ de l’occupant japonais.

Les estimations des pertes subies de part et d’autre pendant la Guerre du Vietnam varient selon les sources. Jusqu’à la fin de son existence en 1975, l’Armée de la République du Vietnam (sud) perdit au moins 110,000 soldats tués au combat et près de 500,000 autres blessés. Du côté des pertes civiles, le bilan est plus difficile à établir, variant d’un plancher de 415,000 personnes jusqu’à un plafond avoisinant les 2,000,000 d’individus. Du côté communiste, les pertes semblèrent une fois de plus difficiles à établir. Or, en 1995, Hanoi annonça qu’entre 1954 et 1975, 1,100,000 soldats communistes étaient morts au combat, en plus de 600,000 autres blessés. Ces chiffres incluraient les militaires du Viêt-Cong et ceux de l’Armée populaire du Vietnam (nord).

Finalement, les États-Unis se retirèrent du Vietnam avec un bilan de plus de 47,000 soldats tués au combat, près de 11,000 autres décédés dans d’autres circonstances, 153,000 blessés et 10,000 soldats faits prisonniers ou portés disparus. Notons que parmi les pays qui combattirent aux côtés des États-Unis au Sud Vietnam, la Corée eut près de 4,500 soldats tués, l’Australie 423 tués et près de 2,400 blessés, la Thaïlande 351 tués et la Nouvelle-Zélande 83 soldats morts en action.

La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.

Le concept du Blitzkrieg : une mise au point

Introduction

Puissant symbole du Blitzkrieg, le bombardier allemand en piqué Junker-87 Stuka.

Guerre rapide, éclair et tactiquement révolutionnaire pour les uns, le concept du Blitzkrieg correspond à l’avance agressive d’armées allemandes en apparence invincibles, si bien que le mot en soi frappa l’imaginaire de nombre d’historiens et du grand public intéressé par l’étude de la Seconde Guerre mondiale. Il est vrai que cette dernière affirmation renferme une part de vérité, mais il est également important, croyons-nous, de faire une mise au point sur la signification réelle du concept, de même que son utilisation dans la littérature de ce conflit.

Précisons d’emblée que le Blitzkrieg figure parmi les concepts militaires les plus utilisés, et surtout parmi les énoncés les moins bien compris de l’histoire militaire du XXe siècle. Historiquement parlant, on trouve les origines du Blitzkrieg, si l’on peut dire, dans l’« état d’esprit » de l’armée allemande défaite, au lendemain immédiat de la Première Guerre mondiale. Plus précisément, l’armée allemande dirigée par le chef d’état-major Hans von Seeckt entreprit au début des années 1920 une vaste étude de la guerre de 1914-1918 et des leçons à en tirer. De cette analyse d’envergure, l’armée fit un premier constat, qui nous apparaît fort intéressant et révélateur, à savoir que les tactiques et les concepts opérationnels développés au cours des deux dernières années de la guerre avaient été efficaces. Cela ne signifia en rien qu’il fallut reproduire le même schème, mais les expériences qui en avaient été tirées allèrent assurément aider la nouvelle armée allemande de la période de l’entre-deux-guerres à raffiner sa doctrine tactique.

L’« école » de 1914-1918

Le général Hans von Seeckt, le commandant en chef de la Reichwehr dans les années 1920. Sa vision de la guerre et ses efforts afin de réorganiser l'armée jetèrent les bases qui permirent à ses successeurs de poursuivre l'oeuvre de modernisation.

Cela dit, Seeckt faisait ici référence aux tactiques d’infiltration qui avaient été particulièrement efficaces au printemps de 1918, notamment sous la direction du général Oskar von Hutier. À l’époque, celui-ci préconisa une technique d’assaut qui prévoyait d’abord le recours à un bref, mais dévastateur barrage d’artillerie qui emploierait beaucoup d’obus à gaz et fumigènes, suivi d’une attaque d’infanterie menée par des unités d’assaut spéciales. Équipées d’une variété d’armes telles des fusils, des grenades, des pistolets-mitrailleurs et des lance-flammes, ces unités avaient pour mission particulière de percer le front ennemi en ses points les plus vulnérables.

Une fois les objectifs de premières lignes clairement identifiés, les unités d’assaut spéciales devaient s’en emparer et faire en sorte d’atteindre les lignes arrière du front ennemi, dans le but de capturer ses quartiers-généraux, ses dépôts et ses lignes de communication. Un autre aspect important de la théorie de Hutier sur les tactiques d’assaut consista pour les assaillants à ne pas s’attarder sur un point de résistance, mais plutôt de l’isoler, le contourner et poursuivre l’avance. Ce faisant, il reviendrait au corps principal de l’infanterie lourde suivant les forces d’assaut à s’acquitter de cette tâche. Toutes ces tactiques connurent d’incroyables succès contre les Russes lors de la bataille de Riga à l’automne de 1917, de même contre les Italiens à Caporetto à la même époque, ainsi qu’au moment des phases initiales des offensives sur le front Ouest au cours de la première moitié de 1918.

Malgré qu’elle ait effectivement perdu la guerre, l’armée allemande crut que ces concepts, combinés avec la technologie appropriée, pouvaient effectivement apporter la victoire. C’est ainsi que l’armée passa les quinze années suivant la fin de la guerre à améliorer les technologies associées aux chars d’assaut, aux véhicules blindés et aux avions, de sorte à forger une nouvelle doctrine tactique. D’ailleurs, mentionnons que ces réflexions de la période de l’entre-deux-guerres n’avaient rien de secret, dans la mesure où elles étaient publiquement débattues dans divers périodiques du monde des affaires militaires. De plus, l’Histoire retient souvent le nom de Heinz Guderian comme la grande figure pensante du renouveau de la pensée tactique allemande, mais les contributeurs furent beaucoup plus nombreux, du moins parmi les puissances militaires qui purent consacrer des ressources aux études doctrinales (Rommel, Guderian, Hart, Fuller, de Gaulle, etc.). L’idée étant de traduire en actions concrètes, par des manœuvres expérimentales sur le terrain, des concepts qui verront naître d’importantes structures organisationnelles telles les divisions motorisées et de Panzers.

Le Blitzkrieg : les faits

Par ailleurs, un autre élément du problème qui peut étonner, ou du moins surprendre quelque peu est le fait que le mot Blitzkrieg n’apparaît que rarement dans la littérature militaire allemande de l’entre-deux-guerres. C’est particulièrement le cas des analyses qui se penchèrent sur la guerre terrestre. Plutôt, on employa le concept de Bewegungskrieg, qui peut se traduire littéralement par guerre de mouvement. La seule mention du mot Blitzkrieg sembla paraître dans certaines publications qui s’intéressèrent alors aux nouvelles tactiques de la guerre aérienne. Vulgairement résumé, le concept était défini comme un coup fatal que la Luftwaffe devrait asséner à une force aérienne ennemie ayant déjà un genou à terre.

Dans son essence intellectuelle et au niveau des premières expériences pratiques, le Blitzkrieg put ressembler au dernier exemple évoqué. Ainsi, une campagne militaire débuterait par un violent assaut de la Luftwaffe afin de rapidement fournir à l’Allemagne la supériorité aérienne. Après cela, l’avance de l’armée serait précédée par des divisions de Panzers, elles-mêmes appuyées par des divisions d’infanterie motorisées. Organisées à l’échelon du corps d’armée, ces unités viseraient, comme en 1918, à percer profondément le front ennemi, détruisant au passage ses quartiers-généraux, ses dépôts et ses lignes de communication. Une fois les unités ennemies encerclées, les divisions d’assaut allemandes s’arrêteraient, se placeraient en position défensive, puis elles attendraient la contre-offensive des forces emprisonnées.

Le Blitzkrieg tire ses origines de l'expérience acquise par les troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) à la fin de la guerre de 1914-1918. L'idée demeure simple: attaquer en force un point précis pour fixer l'ennemi, puis le déborder sur les flancs et poursuivre l'avance.

Pour sa part, l’armée de terre allemande, composée de divisions d’infanterie à pied (dépendantes de leurs chevaux pour assurer leur logistique), avancerait à son rythme, indépendamment des divisions motorisées. La mission des divisions à pied serait d’établir la liaison avec les unités motorisées afin de resserrer les mailles du filet tendu autour des forces ennemies isolées, pour finalement les détruire ou les contraindre à capituler. La finalité d’une telle opération est somme toute simple, soit amener l’ennemi dans une grande bataille d’annihilation (Vernichtungschlacht), un concept qui était déjà bien ancré dans la tradition militaire allemande, dont on peut retracer les origines jusqu’à la pensée clausewitzienne. Bien entendu, le concept avait été raffiné avec le temps, notamment sous la direction inspirée de Helmuth von Moltke (l’aîné) et plus tard sous Alfred von Schlieffen au tournant du XXe siècle. Évocatrice de la grande bataille de Cannes de l’Antiquité, cette idée d’anéantir l’ennemi au cours d’une immense bataille dite de double encerclement avait déjà un précédent dans l’histoire militaire allemande avec la victoire à Tannenberg en 1914.

Dans tout ce contexte, rappelons que certaines mésinterprétations du concept du Blitzkrieg reposent sur notre compréhension collective du rôle joué par la Luftwaffe. Dans la réalité, on assigna à l’armée de l’air allemande des missions d’ordre opérationnelles, c’est-à-dire qu’on demanda à ses escadrons d’attaquer des cibles stratégiques et opérationnelles comme les jonctions ferroviaires, les dépôts, les quartiers-généraux et les concentrations des réserves ennemies. Peu de ses ressources furent consacrées à des missions d’appui direct des unités au sol et lorsque la Luftwaffe le fit, ce fut uniquement quand les circonstances s’y prêtèrent. L’une des raisons pouvant expliquer cet état des choses fut que la coopération air-sol fit régulièrement défaut, notamment lorsque l’armée de l’air tira accidentellement sur des troupes amies au sol.

Lors d'une campagne dite de "Blitzkrieg", la force et la rapidité s'avèrent des éléments essentiels à la victoire. Cependant, rappelons un troisième élément qui est tout aussi important (sinon plus): la qualité de la coordination entre les forces motorisées (photo), les troupes à pied et l'aviation.

Conclusion

En dépit de ses imperfections, le concept du Blitzkrieg put servir la cause de la Wehrmacht, du moins lors des deux premières années de la guerre, de 1939 à 1941. Par contre, il faut garder à l’esprit que les victoires militaires impressionnantes des forces allemandes au cours de cette période le furent face à des armées ennemies qui n’étaient, pour la plupart, pas en mesure de leur barrer efficacement la route (et nous incluons dans ce volet la puissante armée française qui souffrit d’une sérieuse crise du haut commandement en 1940).

Dans de telles circonstances, la victoire, que l’on étiqueta sous l’appellation du Blitzkrieg, fut obtenue grâce à un petit nombre de divisions motorisées et de Panzers. Ces dernières ne comprirent jamais plus du quart de toute l’armée, mais elles combattirent avec détermination, sous la direction de jeunes officiers formés à la nouvelle doctrine. Ce fut lorsque l’armée allemande s’aventura en Russie en 1941 que le système s’effondra, sous les pressions combinées de l’immensité géographique et de la motorisation accélérée des forces alliées par la suite.

La conclusion que l’on peut donc tirer du Blitzkrieg est qu’après la fin de la guerre, certains auteurs tentèrent de récupérer à leur profit la soi-disant « paternité » du concept. On pense entre autres à Guderian lui-même, mais également à d’autres auteurs de la pensée stratégique comme B.H. Liddell Hart. Cela étant, et au-delà des débats entre historiens, le Blitzkrieg continuera de marquer l’imaginaire, et ce, en dépit des failles évidentes dans son application par l’armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale.

La guerre d’usure : quelques aspects conceptuels

Introduction

La bataille de Stalingrad (1942-1943) est souvent interprétée comme le point tournant de la guerre à l'Est. Notre avis est plutôt que dès le moment où les Allemands furent arrêtés devant Moscou en décembre 1941, c'en était terminé des chances du IIIe Reich de l'emporter sur ce front. L'usure ferait le reste.

La guerre d’usure réside en un conflit déterminé par l’accumulation des pertes par les armées sur les champs de bataille. Dans une guerre dite d’« usure », la victoire va au camp qui parvient à supporter les dommages infligés par l’adversaire, et ce, sur une plus longue période que ce même adversaire ne puisse endurer lorsqu’il encaisse des pertes en retour. On remarque souvent dans la littérature que les auteurs distinguent clairement les guerres d’usure des guerres de manœuvre, qui s’exécutent par le mouvement des forces. Dans la guerre de manœuvre, la victoire appartient au camp qui parvient à capturer puis conserver une position stratégique, que l’on peut appeler également une position supérieure. En principe, la manœuvre donne aux commandants les plus habiles une chance de gagner la guerre rapidement et à des coûts relativement faibles, tandis que la guerre d’usure est théoriquement longue et sanglante, avec peu d’opportunités pour les commandants de modifier ou altérer le cours des événements.

Un débat historique

Les théoriciens de la stratégie connaissent parfaitement ces concepts de guerre d’usure et de guerre de manœuvre, de même que la nature du débat historique entourant leurs conceptions et applications concrètes. À titre d’exemple, Sun Tzu, le général chinois du Ve siècle avant notre ère et auteur renommé des affaires militaires, figure parmi les plus grands partisans de la manœuvre. Dans son esprit, la première mission qu’un général doit accomplir consiste à gérer les ressources de l’État de manière à remporter les guerres aux plus bas coûts possible. Cela étant, la perfection dans l’accomplissement de cette mission serait de parvenir à vaincre l’ennemi sans avoir à le combattre, toujours selon les enseignements de Sun Tzu. D’ailleurs, plusieurs comparent la pensée de Sun Tzu avec celle de Carl von Clausewitz, le général et auteur prussien du XIXe siècle qui se pencha également sur la question de la gestion des ressources militaires étatiques. D’autres débats d’un ordre similaire eurent lieu dans l’étude de la stratégie navale, dont les adeptes de la pensée de Julian Corbett attirés par le potentiel de la manœuvre, puis ceux d’Alfred Thayer Mahan qui rappellent l’importance ultime de l’usure.

Dans cet ordre d’idées, les partisans de la guerre de manœuvre préféreront normalement des troupes légèrement équipées pouvant ainsi se déplacer rapidement. Les stratégies de manœuvres signifient donc des mouvements agressifs, impulsifs et théoriquement innovateurs sur les champs de bataille. Pour cette raison, la guerre de manœuvre requiert des commandants qu’ils fassent preuve d’un haut niveau de créativité. À l’inverse, les commandants qui s’attendent à livrer une guerre d’usure chercheront à maximiser la puissance de feu de leurs unités, sans plus. Autrement dit, les stratégies d’usure se concentrent sur la problématique visant à amener cette puissance de feu à l’endroit et au moment décisifs.

Lors de la Guerre civile américaine, le général de l’Union Ulysses Grant employa une stratégie d’usure contre le général Robert Lee et la Confédération au cours de la campagne de Virginie de 1864. Par contre, à mesure que s’achevait le XIXe siècle, la problématique de la guerre d’usure traversa les esprits des penseurs militaires, dans la mesure où les commandants réalisèrent à quel point une guerre prolongée serait destructive lorsque livrée avec des armes de l’ère industrielle. Pire encore, on en vint même à penser que de telles armes pourraient anéantir des sociétés entières. Cela dit, le général prussien Alfred von Schlieffen fut très préoccupé par cette macabre éventualité, si bien que cela le guida dans ses pensées lorsqu’il élabora divers plans en cas de guerre contre la France et la Russie. La stratégie de Schlieffen demandait à l’armée allemande de manœuvrer sur une échelle gigantesque, car le général souhaitait terminer rapidement n’importe quelle guerre éventuelle dans laquelle l’Allemagne serait engagée.

Des soldats de l'Union dans une tranchée lors du siège de Petersburg (Virginie, 1864). Face à un brillant tacticien comme Lee, Grant comprit qu'il fallait trouver une quelconque façon de le vaincre. La stratégie d'usure fut privilégiée face à la Confédération aux ressources limitées.

Le XXe siècle : la stratégie devenue désuète?

Les commandants allemands de 1914 appliquèrent une version modifiée du plan Schlieffen. Cependant, leur tentative de battre la France et la Russie grâce à une manœuvre rapide échoua. À mesure que la guerre continua, les commandants alliés débattirent, de leur côté, des mérites d’une stratégie d’attrition, que ce soit en cherchant la percée des défenses allemandes du front Ouest ou par une manœuvre visant à obtenir une victoire stratégique rapide sur un autre front. Cette dernière stratégie obtint la préférence de certains dirigeants, comme le premier ministre britannique Lloyd George, alors que son commandant en chef d’armée Douglas Haig préféra la première. Malgré tout, toutes les tentatives de gagner la guerre par la manœuvre échouèrent et l’Allemagne finit par capituler lorsque la stratégie d’usure prolongée amena sa société civile au bord de l’éclatement, comme l’avait tant redouté Schlieffen.

Lorsqu'il engagea la campagne de Verdun en février 1916, le général allemand Falkenhayn voulut "saigner à blanc" l'armée française. Concrètement, cela signifiait un ratio de pertes de 1:3 en faveur de ses forces. Au final, après dix mois d'affrontements quotidiens, les pertes franco-allemandes s'équivalèrent presque.

Dans les faits, la Première Guerre mondiale démontra que l’attrition devint une stratégie formelle pour l’obtention de la victoire. En 1915, le général britannique Henry Rawlinson proposa à plus petite échelle une approche tactique qui consista à s’emparer d’une portion du système défensif ennemi, et ce, dans le but d’anéantir les forces adverses qui seraient tentées par une contre-offensive à outrance. Pour leur part, les Allemands avaient employé la stratégie d’usure visant à « saigner à blanc » l’armée française (selon la célèbre expression de Falkenhayn) lorsque débuta la campagne de Verdun en 1916.

Les horreurs associées à la guerre d’usure inspirèrent un certain nombre de penseurs militaires, notamment les auteurs britanniques J. F. C. Fuller et B.H. Liddell Hart, qui devinrent de fervents partisans de la manœuvre. Hart en vint à mettre au point une théorie de la stratégie consistant à mettre en opposition ce qu’on appelle les approches directe et indirecte. Vu ainsi, Hart crut que l’approche indirecte était la clé de la victoire. D’ailleurs, cette manière de voir les choses entra en contradiction avec la pensée de Clausewitz, qui fut sévèrement critiqué par Hart un siècle et demi plus tard, quoiqu’on lui reprocha ultérieurement d’avoir interprété de manière simpliste la pensée clausewitzienne.

Pour l’essentiel, Fuller et Hart espérèrent que la technologie pourrait accroître les habiletés des armées d’exécuter des manœuvres. Les véhicules blindés, crurent-ils, permettraient aux soldats d’infanterie d’avancer contre des positions défensives similaires à celles qui furent pratiquement impénétrables lors de la guerre de 1914-1918. De plus, les avions pouvaient voler au-dessus des positions ennemies et frapper les lignes arrière. La mécanisation sous-entendit aussi la possibilité que des forces militaires puissent parcourir de grandes distances en un temps relativement court.

C’est ainsi que les victoires rapides obtenues par la stratégie allemande du Blitzkrieg contre la Pologne et la France parurent combler les espoirs des théoriciens de la manœuvre de la période de l’entre-deux-guerres. Les chars de la Seconde Guerre mondiale prouvèrent donc leurs capacités à percer le front, tout en parvenant à déborder et neutraliser un nombre substantiel de forces ennemies. Dorénavant, les forces armées pouvaient manœuvrer sur tout un continent.

Cependant, les ressources économiques des Alliés leur permirent ultimement de déployer davantage d’unités et de matériels que celles de l’Axe. Ce faisant, si l’on s’en tient uniquement au contexte de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés purent entraîner l’Axe dans une lutte d’usure qui s’avéra, à notre avis, tout aussi significative (sinon plus) que la stratégie de manœuvre de type Blitzkrieg qui frappa l’imaginaire. En complément de l’accroissement de la production industrielle des Alliés, leur offensive aérienne consistant à bombarder systématiquement les installations industrielles ennemies contribua à cette stratégie d’usure d’ensemble. Dans cette optique, il semble pertinent de constater que la majorité des conflits du XXe siècle furent des luttes d’usure et non de manœuvres.

À cet égard, le concept d’usure devient particulièrement important dans la théorie de la guerre de guérilla. Étant donné que les guérillas possèdent rarement les ressources nécessaires pour vaincre les forces gouvernementales, lors d’une bataille rangée classique, elles peuvent seulement l’emporter en épuisant la volonté adverse de poursuivre la lutte. Néanmoins, puisque les guérillas encaissent régulièrement des pertes hors de proportion, elles deviennent à leur tour vulnérables devant la stratégie d’attrition. Pour survivre à l’usure, les guérillas doivent maintenir cette capacité à recruter plus de troupes et amasser des équipements. Traditionnellement, la théorie insurrectionnelle met l’emphase sur l’idée que les guérillas dépendent de leurs bonnes relations avec la société civile afin de sécuriser l’afflux de recrues et de matériel. Par exemple, les insurgés communistes du Vietnam purent soutenir un certain niveau d’usure grâce au ravitaillement de toutes sortes qui passait par la Piste Hô Chi Minh.

Anciens officiers de l'armée britannique et vétérans de la guerre de 1914-1918, les capitaines J.F.C. Fuller (gauche) et B. H. Liddell Hart (droite) se penchèrent sur la question des approches de l'usure et de la manoeuvre pendant la période de l'entre-deux-guerres.

Conclusion

Pour conclure, il est important de préciser que les approches de la guerre par la manœuvre et l’usure ne doivent pas s’exclure. Au contraire, en dépit des opinions divergentes entre les fervents partisans de la guerre de manœuvre et ceux de l’attrition, le débat ne devrait même plus avoir lieu, car ces approches sont complémentaires. En effet, les tactiques modernes comprennent dans leurs fondements ce lien d’interdépendance entre la puissance de feu (l’attrition) et celle du mouvement (la manœuvre).

Le feu tue l’ennemi, créant ainsi une ouverture pour le mouvement des forces amies, qui elles, en retour, sécurisent une position supérieure (stratégique) et utilisent le feu pour recommencer le cycle. Des principes analogues s’appliquent également au niveau stratégique de la guerre. Bien qu’il s’avère utile aux fins théoriques de faire la distinction entre l’usure et la manœuvre, les militaires impliqués dans de véritables affrontements ont instinctivement recours aux deux approches.

La doctrine militaire française de 1871 à 1914 : considérations théoriques et matérielles

Introduction

Pour ne plus prendre le risque de futurs désastres nationaux, il aura fallu à la France, suite à la défaite de 1871, une sérieuse remise en question sur l’efficacité de sa doctrine militaire et sur les moyens à prendre afin d’affermir sa défense. Malgré toutes ces décennies de réflexion militaire d’ordre stratégique, tactique et doctrinal, les batailles de 1914 ont bien failli provoquer un second cataclysme en moins de cinquante ans. Que s’était-il passé entre-temps, dans les esprits des stratèges militaires sous la IIIe République, pour qu’on assiste une seconde fois à une marche des Allemands sur Paris? Bien entendu, le deuxième acte, du moins à court terme, fut victorieux, mais à quel prix. Près de 300.000 soldats avaient été tués à la fin de 1914 pour en arriver à quoi? À donner l’impression à l’état-major qu’il avait vu juste dans sa conception stratégique.

Assurément, ce constat est quelque peu brutal et mérite que l’on y apporte des nuances. Le présent article se veut une étude sur la doctrine militaire française au cours des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. En fait, nous tenterons de voir, à partir d’une réforme de la pensée militaire depuis 1871, comment l’état-major de l’armée française a modifié sa conception de la bataille, comment il a appliqué ses réformes sur le terrain et comment il les a inculquées au corps des officiers chargés de transmettre la nouvelle doctrine aux soldats.

Peinture d'Édouard Detaille intitulée "Le Rêve" (1888). Nostalgie des gloires passées?

L’humiliation de 1871 : genèse du problème

La paix de Francfort permit aux politiciens français Thiers et Favre de limiter en quelque sorte les dégâts, notamment en acceptant à contrecœur la condition de Bismarck réclamant, comme lourd butin de guerre, la prise de l’Alsace-Lorraine en échange d’une évacuation accélérée du territoire. Ce fut donc une France humiliée qui émergea de la guerre contre la Prusse et ses alliés germaniques. Partie fière et confiante en juillet 1870, l’armée française fut pourtant surprise et battue en quelques semaines par un adversaire plus puissant qu’elle. Battue, l’armée l’était certes, mais le facteur de la surprise ne doit pas être négligé. En effet, si l’on compare les armées françaises et allemandes pendant l’Année terrible, on s’aperçoit vite qu’il y a des différences fondamentales désavantageant les Français. Ces constats servirent de fondements à la remise en question de la doctrine militaire sous la nouvelle République.

Est-ce l'armée professionnelle française qui faillit à la tâche en 1870, ou le problème est ailleurs? Dans l'équipement? La doctrine?...

En premier lieu, l’armée de Napoléon III n’était pas prête à faire la guerre. Compte tenu de son système de recrutement et des difficultés logistiques associées à la mobilisation, l’armée française ne put aligner que 300,000 hommes au début du conflit, lesquels ne composèrent en fait que l’armée de métier. Pour assister les combattants professionnels, la Garde Nationale mobilisée ne disposa même pas des capacités pour résister au moindre régiment de réserve allemand. En face, nous avions une armée disciplinée de soldats conscrits, instruits et bien entraînés, qui atteignit l’effectif d’un demi-million d’hommes, avec une expérience relative et récente du feu lors des campagnes contre le Danemark (1864) et l’Autriche (1866). Par ailleurs, la Prusse compta sur l’utilisation massive d’une artillerie lourde (contre les places fortes en particulier) et elle préféra concentrer ses armées sur des points précis, plutôt que de les disperser. Ces deux principes compensèrent largement les faiblesses du fusil allemand Dreyse, face à l’excellent Chassepot français.

Quant au corps des stratèges, les déficiences françaises furent aussi profondes que celles de l’armée d’active précédemment évoquées. Nous avons dit « corps des stratèges », en faisant référence à un quelconque corps ou institut voué à la pensée militaire, mais la réalité fut qu’il n’en exista pas sur une base permanente en 1870. Le chef de l’armée est l’empereur en personne, qui est assisté par des maréchaux et généraux formant une société fermée et peu encline à échanger entre ses membres des informations tactiques, surtout en pleine bataille.

En campagne, les stratèges français n’eurent donc pas la possibilité d’élaborer, ni d’appliquer une doctrine efficace. Ils n’avaient pas non plus le loisir de réfléchir sur le seuil de risques à faire courir aux soldats. Le résultat fut l’impossibilité de commander une grande quantité d’hommes. Lorsque la situation sembla grave, voire désespérée, ce fut de l’initiative et du sacrifice des soldats que dépendit le salut de l’armée, et non de la compétence particulière des généraux. En Allemagne, ce fut tout le contraire, en particulier sous l’influence de von Moltke. Celui-ci avait pris la peine de structurer un état-major solide, lequel avait en outre la chance de manœuvrer avec plus de liberté, car il n’avait pas le roi « à sa table », contrairement à ce qui se passait en France.

L’Allemagne a von Clausewitz, la France Ardant du Picq

Le constat fut souvent établi que l’armée française de 1870-1871 ne disposa pas des qualités offensives nécessaires qui auraient pu influencer le cours des événements. Dans le but de renverser cette situation, des stratèges avaient énoncé certaines doctrines, voire une « philosophie de guerre » qui, somme toute, avait une chance d’être entendue de la part des généraux. En Allemagne, Carl von Clausewitz avait rédigé De la guerre, un ouvrage de stratégie militaire qui donnait un fondement intellectuel à la réorganisation de l’armée prussienne dans les années 1860.

Le colonel Ardant du Picq. Tué à la tête de son régiment en 1870, la pensée militaire d'Ardant du Picq lui survécut. Son principe de base, qui allait inspirer toute une génération d'officiers: attaquer.

Quant à la France, c’est le colonel Ardant du Picq (tué à la tête de son régiment en 1870) qui avait pensé au principe de « l’attaque à outrance », et ce, dès 1870, dans son livre intitulé Études sur le combat. Du Picq avait une idée bien simple : attaquer à la limite maximale afin de briser les rangs ennemis devant une rangée de baïonnettes chauffées à blanc. Bien que certains critiques affirmèrent que le livre de du Picq fut assez radical, il n’empêche qu’il offrit une alternative à la doctrine défensive dictée auparavant. Autrement dit, il était question d’un bouleversement complet dans la manière de penser et de voir la bataille. On peut également prétendre que, dans le contexte revanchard qui suivit la défaite, les idées d’Ardant du Picq apparurent comme séduisantes et elles eurent une certaine facilité à s’imposer dans le corps des officiers de l’armée française. Bref, il fallait s’écarter du carcan défensif, de ce repli qui risquait de menacer la France à long terme.

Avant d’être adoptée par les officiers, la théorie de l’offensive à outrance avait dû être embrassée officiellement par l’état-major. Cela fut chose facile puisque les idées de du Picq avaient de nombreux partisans. En effet, un groupe d’officiers de haut rang, animé par le colonel Loiseau de Grandmaison et par le général Ferdinand Foch, transcrivit au tournant du siècle la nouvelle théorie dans les manuels destinés à la formation des futurs officiers. Tellement convaincu par cette doctrine qu’il avait fait sienne et renouvelée, de Grandmaison n’hésitait pas à affirmer qu’avec elle, l’armée française avait retrouvé ses traditions militaires de jadis et qu’elle ne devait plus admettre aucun principe tactique contraire à l’offensive. La doctrine de du Picq faisait dire à Grandmaison que faire la guerre était en somme simple : il faut savoir où est l’ennemi, puis décider quoi faire ensuite. Dans son Art de la guerre, on constate que le théoricien militaire chinois Sun Tzu disait exactement la même chose, il y a de cela environ 2,500 ans.

La transition matérielle (1880-1905)

Du côté de ses équipements, l’armée française avait apporté une série d’améliorations entre 1880 et 1905. Cette optique matérielle faisait partie de l’aspect concret du renouvellement de la stratégie de l’armée. L’attaque du type « à outrance » n’était pas possible si l’armée ne disposait pas de moyens efficaces afin d’y parvenir. On en était bien conscient, puisqu’il fallait changer l’image et la réputation du soldat qui avait été quelque peu entachée par la défaite de 1870. Cependant, il y a un pas considérable à franchir entre la prise de conscience du problème et l’apport de solutions. Certains diront qu’en 1914 le fantassin français était une copie conforme de son prédécesseur de 1870, mais cela n’est pas tout à fait vrai, même si certaines lacunes perduraient.

Soldats et officier de l'armée française en 1914.

Certes, le soldat de 1914 portait toujours le pantalon garance avec la capote gris-bleu et le képi bicolore. À l’exception de certaines modifications de détail, notamment au niveau des boutons et des cartouchières, l’uniforme n’avait pas vraiment évolué depuis la guerre précédente. Le havresac, qui est en quelque sorte la « garde-robe » du fantassin, était un peu plus petit que celui du Second Empire, mais il était tout aussi mal adapté au combat moderne. En service depuis 1893, « l’as de carreau », comme on l’appelait, avait profondément déçu les soldats. Son premier défaut était le cirage noir dont il fallait l’enduire, afin de le rendre imperméable. Discipline oblige, le sac devait être constamment reluisant, sous peine de punition. Nous nous abstiendrons ici d’énumérer toutes les étapes que le soldat devait accomplir pour mettre son sac sur le dos parce qu’il s’agissait d’un véritable fardeau. Le même problème s’appliquait aux cartouchières, dont une avait été ajoutée dans le dos à la hauteur des reins pour compenser l’abandon de la traditionnelle giberne. À l’avant, leurs dispositions pouvaient nuire au fantassin lorsqu’il était couché au sol, car elles lui compressaient directement le ventre. Pour sa part, le soldat allemand avait six cartouchières d’un poids plus léger qui favorisaient la locomotion, et elles étaient mieux réparties sur le corps.

Du côté du fusil, l’armée française de 1870 avait une longueur d’avance, sinon deux, sur son adversaire allemand. En effet, le fusil Chassepot, adopté officiellement en 1866, tirait des balles dans un magasin et avait une cadence de tir et de portée deux fois supérieures à son homologue allemand le Dreyse. En 1887, le fusil Lebel (du nom de son concepteur, le colonel Lebel), de sa véritable appellation Fusil 1886 modifié 1893, était mis en service. D’un calibre assez élevé (8 mm), il pouvait contenir dix cartouches, dont huit étaient logées dans un magasin tubulaire situé sous le canon. En dépit de cette contenance, et à cause d’elle, ce fusil était lourd et son centre de gravité était déséquilibré vers l’avant. Déjà dépassé avant 1914 par ses homologues étrangers (le Lee-Enfield britannique ou le Mauser 1898 allemand), le Lebel constituait quand même une arme fiable aux mains d’un fantassin bien entraîné.

Dans un autre ordre d’idées, bon nombre d’historiens militaires considèrent qu’un des facteurs ayant influé sur la défaite française en 1870 fut l’artillerie et son utilisation. La Prusse utilisait un canon Krupp en acier, avec une rayure qui avait pour avantage d’accroître la rapidité du projectile, sa portée et sa précision, mais aussi d’éviter une surchauffe précaire. Ce canon se chargeait par la culasse et non par la bouche et chaque régiment disposait de trois pièces pour environ mille hommes. Dans ce domaine, la France accusait un retard considérable. Les 900 canons qu’elle avait à sa disposition (contre les 1.200 de l’ennemi) étaient essentiellement confectionnés en bronze (ils surchauffaient plus vite) et ils n’étaient pas rayés. En outre, la qualité des projectiles laissait à désirer. Précisons que le ratio est cette fois de deux pièces pour mille hommes. Cet état de fait a conduit les responsables de l’artillerie française à revoir la qualité et la quantité de leurs pièces.

Vers la fin du XIXe siècle, le système du frein hydraulique fit son apparition en France et dans d’autres pays. Ce sont les capitaines Émile Rimailho et Sainte-Claire Deville qui mirent au point le célèbre « 75 » (Canon de 75 mm modèle 1897), la pièce que l’armée attendait depuis 1871. D’une portée trois fois supérieure à celles de ses concurrents de même calibre, le 75mm était en quelque sorte la meilleure arme que possédait l’armée française en 1914. Les munitions tirées par ce canon étaient très variées : obus explosif, incendiaire, fumigène, à gaz, percutant, fusant, etc. Par contre, en dépit du remarquable progrès technique que représentait l’adoption du 75mm, l’artillerie française de 1914 présentait la même lacune que celle de 1870 : où sont les canons lourds?

Le principe de l’attaque à outrance prévoyait une offensive rapide et décisive avec le maximum de mobilité, tant pour l’infanterie que pour l’artillerie. Dans ce contexte, selon les considérations avancées par le général Joffre et ses théoriciens, les canons de gros calibre n’étaient pas adaptés à une guerre de mouvement. Le 75mm devait suffire, grâce à la cadence élevée de son tir et à sa capacité relative de se déplacer rapidement pour suivre l’infanterie. Pendant les batailles de l’été 1914, l’artillerie lourde n’entra pas dans les calculs de l’état-major français. Jusqu’en 1916 au moins, l’artillerie lourde fut employée de manière improvisée et les vieux modèles des années 1880 (canons de Bange, etc.) étaient abondamment utilisés au début des hostilités.

Des artilleurs français maniant leur pièce de 75mm.

D’une stratégie à l’autre: les Plans XV, XVI et XVII

Dans l’éventualité d’une autre guerre contre l’Allemagne, les généraux français avaient prévu une série de plans stratégiques afin de préparer l’entrée en campagne. Précisons-le immédiatement, ces plans (auxquels on accordait un nombre pour les distinguer) ne sont en fait que des indications de concentrations de troupes. En prenant exemple sur le Plan XVII finalisé en 1914, dans lequel l’on considère qu’il convient de lancer une vigoureuse offensive en Alsace et en Lorraine, l’on remarque que la priorité réside dans la disposition rapide des corps d’armée avant le début des opérations.

Au cours de l’été de 1910, le nouveau généralissime Michel reprit l’étude du Plan XVI adopté en 1907-1908. Constatant que celui-ci comportait d’importantes négligences quant à l’éventualité d’une offensive allemande en Belgique, il décida de revoir le tout et soumit ses résultats en 1911 au ministre de la Guerre d’alors, le général Brun. Le principal changement doctrinal était que Michel prévoyait qu’en cas de guerre, l’Allemagne ferait pénétrer ses troupes très profondément en Belgique, et non superficiellement, en passant seulement par la Meuse et la Sambre, comme le prédisait le Plan XVI.

Cela dit, est-ce que Michel avait tort d’insister pour une modification du plan? Peut-être pas, dans la mesure où le général appuyait son argument en faisant remarquer que la rivalité navale anglo-allemande pourrait faire en sorte que les Allemands désirent capturer l’important port d’Anvers en Belgique, et ce, afin de lancer des opérations plus profondément en Mer du Nord. Ajoutons qu’une offensive en Belgique offrirait aussi à l’armée allemande un plus large espace de manœuvre contre les Français. Cette éventualité n’avait pas non plus échappé à Michel.

Concrètement, ce dernier proposait de revoir le Plan XVI afin de concentrer près de 700.000 hommes le long de la frontière franco-belge, loin de l’Alsace-Lorraine. On peut deviner que son intention était, dans un premier temps, d’offrir un maximum de résistance à une offensive allemande en Belgique, dont il était certain de la concrétisation. Il s’agissait également d’agir en plus étroite coordination avec les armées anglaise et belge (malgré que cette dernière défendait jalousement sa neutralité). Quant au front partant de l’Alsace-Lorraine jusqu’à la frontière suisse, Michel prévoyait d’y placer 300.000 hommes. Comment alors l’armée française pouvait compter sur un million de soldats à la mobilisation? La solution était de faire comme les Allemands, en utilisant les régiments de réserve au même titre que ceux de l’armée active. Les événements de 1914 prouvèrent que Michel avait vu juste, mais la principale opposition à son plan venait de Joffre, qui estimait que la minceur des effectifs en Alsace-Lorraine ouvrirait la porte de Paris aux Allemands. De plus, le plan de Michel ne se vendait pas bien auprès de la classe politique française, dans la mesure où il faisait du front de l’Alsace-Lorraine un secteur secondaire.

XVI ou XVII?

Par ailleurs, ce Plan XVI était l’intermédiaire des trois plans de guerre établis entre 1903 et 1914. Nous avons décidé de l’aborder en premier, afin de mieux saisir la réalité des plans XV et XVII. Le Plan XV prévoyait une stratégie tout autre et relevait d’une philosophie militaire différente. Ce fut le général Brugère qui avait finalisé ce Plan XV en 1903, dans l’optique d’une concentration très massive destinée à attaquer en Lorraine. Contrairement à Michel, et en dépit des rapports transmis par ses officiers, Brugère refusait de déplacer quelques corps vers le nord afin de contrer une offensive des Allemands en Belgique. Brugère croyait qu’une telle approche de l’ennemi affaiblirait son flanc en Lorraine et faciliterait l’avance française. Le seul argument susceptible de convaincre Brugère de déplacer des troupes vers le nord était la protection des places fortes autour de Verdun qui, comme on le pensait, constituaient un pivot efficace à de futures orientations des déplacements stratégiques français, une fois l’assaut allemand amorcé.

Successeur de Brugère, le général Hagron modifia le plan XV en 1907 afin de fortifier Verdun une fois pour toutes. Après tout, des troupes concentrées à Verdun prendraient autant de temps pour se rendre en Lorraine ou en Belgique, en réaction aux intentions allemandes. Ensuite, la rapidité de la mobilisation française fournirait les troupes nécessaires afin de colmater le vide relatif laissé autour de Verdun par le déplacement des premières troupes vers la Belgique ou vers la Lorraine. De ce Plan XV ressortit cependant une lacune que s’empressa de combler Michel dans son Plan XVI : il n’y était pas tenu compte de la présence des forces britanniques dans la bataille. La conclusion finale des accords de l’Entente Cordiale en 1908 facilita la tâche de Michel, qui put inclure des dispositions pour l’armée britannique.

De ce que l’on peut comprendre à la lumière des précédentes lignes, le Plan XVI était différent du Plan XV, mais les changements drastiques opérés par Michel lui coûtèrent son poste de généralissime en juillet 1911, au profit de Joffre. Le départ de Michel n’était pas étranger aux conflits que son Plan XVI avait suscités entre lui et le ministre de la Guerre d’alors, Adolphe Messimy. Ce dernier pensa que Michel n’eut pas l’étoffe d’un stratège et il le força à démissionner. Les principes d’offensive en Belgique et d’association de corps de réserve à l’armée d’active ne concordaient pas avec la pensée du ministère, ni avec celle du Conseil Supérieur de la Guerre. La nomination de Joffre avait, à notre sens, un objectif politique précis : réconcilier la pensée du nouveau généralissime avec celle de ces deux organisations. Le concepteur du futur Plan XVII voulait reprendre à son compte le principe de l’offensive à outrance en y ajoutant sa touche personnelle.

Officier et ministre de la Guerre dans divers cabinets d'avant-guerre, Adolphe Messimy rejeta du revers de la main le plan XVI soumis par le général Michel, en prenant soin au passage de traiter ce dernier d'"incapable". La porte était ouverte à Joffre.

Entre Joffre et Michel régnait une certaine animosité. Les deux hommes ne s’entendaient sur à peu près aucun point de la stratégie militaire dans son ensemble. Le seul point de concordance était que la Belgique faisait désormais partie des plans de bataille, mais l’importance de cet État dans la stratégie à adopter faisait l’objet de sensibles variations. Le général Joffre lança un programme bien particulier d’exercices et de manœuvres militaires afin de développer l’esprit tactique offensif de l’armée française. La conception de sa doctrine reposait sur les capacités des régiments à se déplacer en bonne coordination et à utiliser la logistique et la cartographie à leur plein potentiel. Ainsi, après l’épisode Michel, l’armée française était revenue à ses traditions d’attaque à outrance. Ce que Joffre, en ingénieur qu’il était, appliquait dans son Plan XVII consistait d’abord à remodeler l’utilisation de l’armée au combat. Citons un simple exemple : les rapports entre l’artillerie et l’infanterie devaient se limiter à l’intervention de l’une pour supporter minimalement et uniquement l’avance rapide de l’autre.

La personnalité de Joffre influa sur la conception du Plan XVII, puisque le général faisait à peu près ce qu’il voulait, tout en assurant le gouvernement de lui faire confiance, compte tenu de sa longue expérience militaire. Contrairement à Michel, Joffre était d’avis que la concentration de troupes n’assurait pas nécessairement que l’on puisse les manœuvrer à sa guise le moment venu. Stationnés près des frontières de l’Alsace et de la Lorraine, les gros des troupes françaises devaient presque improviser, dans le cadre global d’une offensive vers les provinces perdues. Ce Plan XVII était plus flexible que le XVI, parce que Joffre tenait compte du fait qu’on ne pouvait guère fixer des armées sur des points précis longtemps à l’avance.

Par ailleurs, Joffre considérait la présence de la Russie dans son plan. La structure de ce dernier et la vigueur de l’offensive en Alsace-Lorraine allaient de pair avec ce que devraient faire les Russes de leur côté. Le généralissime français avait aussi étudié la question de la capacité de l’Allemagne à lutter sur deux fronts simultanément. Selon lui, elle ne disposait pas des ressources suffisantes pour tenir longtemps des deux côtés. Encore faut-il que la Russie et la France puissent coordonner leurs actions. Or, et en dépit de cette inconnue de taille, l’application du Plan XVII était dépendante de l’offensive russe dont les orientations restaient très vagues, ce qui affectait du coup la précision du plan français.

Conclusion

À la fin de 1914, et même au-delà, l’armée française encaissa de dures épreuves qui la saignèrent littéralement et faillirent provoquer à nouveau sa défaite. Les efforts des stratèges pour édifier une doctrine militaire cohérente et efficace avaient certes eu des effets bénéfiques, mais pas autant que l’on aurait désiré. Après la défaite de 1870-1871, les théoriciens militaires avaient répondu à un supposé manque d’agressivité de l’armée par des mesures extrêmes d’attaque à outrance. Ces notions, qui nous paraissent aujourd’hui complètement démesurées, notamment face au feu des armes modernes, furent constamment perfectionnées au fil du temps. L’épisode du général Michel, en 1907-1911, ne fut qu’un intermède dans cette évolution qui ne faisait pas de place au doute.

Au point de vue matériel, l’armée française, comme la plupart des armées du monde, s’était engagée sur la voie de la modernité : nouveaux canons, nouveaux fusils, nouvelles mitrailleuses, etc. Pourtant, cette armée en voie de modernisation paraît, aujourd’hui, avoir été commandée par des esprits encore prisonniers de la mentalité du XIXe siècle. Grands déploiements, grandes manœuvres, la doctrine militaire française avait-elle vraiment évolué sur ce plan? Elle n’était, à notre sens, guère différente de la pensée des autres pays en 1914, sauf que son adaptation à la réalité d’une guerre moderne de tranchées fut plus lente. Les Allemands comprirent plus rapidement l’avantage de rester sur une position défensive lorsque l’on se bat dans des tranchées, mais notre but n’est pas ici de faire le procès de qui que ce soit. En fait, le présent article cache essentiellement notre surprise de constater que la France de l’époque n’a pas su mettre en place des concepts stratégiques dignes de ce qu’elle avait perfectionné matériellement.

La course aux armements: une analyse à l’ère moderne et contemporaine

Introduction

La course aux armements en Amérique latine au XXIe siècle, vue sous la plume d'un caricaturiste. On reconnaît les présidents Chavez (Vénézuela), Lula (Brésil) et Bachelet (Chili).

La course aux armements est un phénomène vieux comme le monde et qui réside en une compétition pour la possession de la plus grande quantité et de la meilleure qualité d’armes possible. Ancien, le phénomène l’est probablement, car il suffit d’évoquer les tribus primitives qui accumulaient d’importantes quantités de pierres pour l’édification de leurs fortifications et pour bombarder leurs ennemis. Vu sous cet angle, on peut donc en déduire que cette notion de course aux armements est depuis les débuts intrinsèquement associée à la guerre. Cependant, la notion « moderne » de course aux armements est relativement récente et elle est intégrée aux avancées technologiques datant de la fin de l’ère industrielle jusqu’à l’ère nucléaire.

En effet, les puissances militaires qui s’affrontèrent à travers l’Histoire tentèrent naturellement d’obtenir des avantages pour remporter leurs luttes, mais les limitations technologiques d’un âge pré-industriel leur laissaient peu d’options. Autrement dit, en supposant que l’on se battait uniquement avec des armes blanches, le seul facteur qui pouvait influer sur l’issue des batailles était démographique, selon le principe qu’un peuple dont la population étant plus nombreuse que celle de l’adversaire pouvait l’emporter. Bien entendu, il est nécessaire de relativiser ce principe, dans la mesure où la course aux armements, même à une époque pré-industrielle, doit être mise dans un contexte qui tient compte d’autres éléments contrôlables par l’Homme, comme l’entraînement, le leadership, les tactiques et enfin la technologie. Ces facteurs déterminent en quelque sorte la réputation militaire d’une société à une époque donnée, mais ils demeurent somme toute difficiles à mesurer, si bien qu’ils laissent une certaine incertitude lorsqu’il s’agit de « calculer » le niveau de puissance militaire d’une tribu, d’une cité-État ou d’une nation.

La course aux armements: entre dissuasion et impact réel

La lenteur quasi statique de l’évolution technologique fut un facteur important pouvant expliquer l’absence relative de courses aux armements dignes de ce nom avant le XIXe siècle. Dans le seul secteur de l’armement naval, l’âge du navire à voile et en bois fut tributaire, dès les temps les plus anciens, de la donne technologique. Notons à cet égard la longue suprématie qu’entretint l’Angleterre sur les autres puissances navales, du XVIIIe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte, la notion de course aux armements visait à contester cette suprématie navale. Les puissances de l’époque souhaitaient se doter de puissantes marines de guerre, comme l’Angleterre devait également investir pour garder une longueur d’avance en la matière. Étant donné que l’Angleterre n’était pas par définition une puissance continentale, elle pouvait consacrer davantage de ressources à l’édification et l’entretien d’une puissante marine de guerre. Cela nous amène à dire qu’avant le XIXe siècle au moins, la guerre terrestre n’offrait pas beaucoup d’options pour des courses aux armements. Prenons par exemple la puissance de feu des mousquets. Ceux utilisés au temps des guerres napoléoniennes étaient-ils vraiment plus puissants que ceux en usage le siècle précédent? Advenant le cas, et en y pensant bien, est-ce que cette soi-disant puissance fit une réelle différence sur la balance des forces sur le continent européen, selon les époques? On peut en douter, surtout si l’on considère à nouveau le facteur démographique, combiné à ceux de l’entraînement, du leadership et des tactiques. En clair, l’effet accru d’une arme peut être annulé par d’autres facteurs, toujours selon les circonstances.

Ainsi, on n’est pas surpris de constater que des courses aux armements ouvertes et sérieuses se produisirent lorsque la technologie offrit des avantages pouvant contrer les imperméables vecteurs que sont la population et la géographie. En mer, l’introduction de canons à obus et d’armures blindées, qui permirent de construire des navires entièrement en métal, rendit les navires de bois des générations précédentes obsolètes. Par exemple, les batailles navales de Sinope (Turquie, 1853), de Hampton Roads (États-Unis, 1862) et de Lissa (Adriatique, 1866) démontrèrent sans équivoque que non seulement la vapeur et le métal feraient des navires de guerre le nouvel élément de la stratégie navale, mais que tout leur potentiel resterait à découvrir.

Représentation de la bataille navale de Lissa (Adriatique) du 20 juillet 1866. Cet engagement entre des bâtiments métalliques à vapeur autrichiens et italiens est un exemple parmi d'autres illustrant l'importance du contrôle de la mer, tout comme l'attention qu'allaient consacrer les marines européennes à se doter de navires plus nombreux et surtout à la fine pointe de la technologie dans les dernières décennies du XIXe siècle.

C’est ainsi que le dernier quart du XIXe siècle connut des innovations à la chaîne dans la technologie navale, des nouveautés qui virent l’avènement du cuirassé autour de 1900. Cette obsession de la technologie navale, et le rythme frénétique de la recherche dans ce domaine au cours de cette période fit en sorte qu’aussitôt sorti du chantier, le nouveau navire se trouva technologiquement dépassé et désuet après à peine dix ans en service. Face à ce défi de taille, l’Angleterre dut adopter sa célèbre stratégie navale du Two-Power Standard, qui fut inclus dans une loi de 1889 intitulée le Naval Defense Act. Cette loi stipulait que la Royal Navy maintiendrait une force dite de « première ligne » (ses meilleurs bâtiments et équipages) égale ou supérieure aux deux marines de guerre étrangères les plus puissantes après elle, de sorte à garantir une suprématie théoriquement constante sur ses rivales.

À elle seule, la doctrine du Two-Power Standard garantissait la poursuite d’une course aux armements, ne serait-ce que pour maintenir la suprématie navale britannique, quoique les avancées technologiques ne garantissaient en rien la victoire. En effet, les développements technologiques et doctrinaires suivaient trop souvent des cours parallèles. Cela amène à dire qu’il y avait des débats au sein des états-majors de la marine à savoir si les ressources devaient être consacrées à la construction de gros bâtiments, comme des cuirassés, ou s’il fallait davantage concentrer les efforts sur le développement de flottilles. Ces dernières comprenaient des bâtiments plus petits, rapides et surtout moins chers. Lorsque bien utilisés, de petits navires lance-torpilles pouvaient effectivement couler un cuirassé par un coup bien placé. Comme nous l’avons mentionné, ce contre-courant doctrinaire fut donc en vogue au tournant du XXe siècle, par exemple avec la Jeune École de la marine française.

Pour sa part, l’Allemagne profita de cette époque révolutionnaire en matière de changements technologiques navals pour contester directement la suprématie de l’Angleterre en mer. Elle tenta de le faire par l’entremise d’ambitieux programmes navals mis au point entre 1898 et 1907, des programmes qui parvinrent à briser la doctrine britannique du Two-Power Standard. Cette situation contraignit les Britanniques à revoir leur propre programme naval en mettant en service un nouveau cuirassé du modèle Dreadnought. Ce dernier modèle rendit tous ses rivaux obsolètes, rétablissant pour un certain temps l’avantage de la Royal Navy dans la Mer du Nord. Ce qui est paradoxal, pour ainsi dire, c’est que la course aux armements navals des années 1880 aux années 1920 vit une forte compétition entre les diverses marines du monde, alors que parallèlement, la suprématie de la puissance navale régressait à mesure que se développaient le transport ferroviaire et l’aviation.

Désireuse de rivaliser avec la marine britannique et de s'affirmer sur la scène internationale, l'Allemagne investit massivement afin de se doter d'une marine de guerre moderne au début du XXe siècle. Pendant un temps, l'existence de cette marine de guerre allemande remit en question la doctrine britannique du Two-Power Standard.

Sur terre, la course aux armements ne revêtait pas la même dimension, dans la mesure où les considérations démographiques étaient toujours déterminantes sur les champs de bataille. Cependant, les puissances militaires majeures d’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle prirent soin de ne pas se retrouver derrière leurs rivales en ce qui a trait à l’adoption des technologies militaires émergentes comme les fusils rayés à culasse, les explosifs, les mitrailleuses, les chemins de fer et ainsi de suite. La course aux armements devint alors une question de rivaliser avec les programmes d’acquisitions des puissances rivales et d’équiper de larges armées de conscrits, plutôt que d’être un élan effréné de dominance continentale ou planétaire.

Afin de diluer quelque peu les impacts politiques et domestiques de cette course aux armements et d’améliorations technologiques, les puissances en divertirent une partie vers leurs empires coloniaux, le tout à une époque d’un renouveau du mouvement impérialiste dans le dernier quart du XIXe siècle et au début du siècle suivant. Les cas d’expansions coloniales de cette période sont assez bien étudiés et ils démontrent parfaitement la contribution de la technologie militaire, où il fut relativement facile pour ceux qui la possédaient d’établir une domination avec un nombre relativement restreint de troupes.

À l’ère des Guerres mondiales

La course navale que se livrèrent les Britanniques et les Allemands, combinée à la hausse des budgets consacrés aux armements et à l’accroissement des effectifs, fut perçue comme l’une des causes importantes du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Par contre, il est important de se remémorer que ces courses aux armements sont à inscrire dans des contextes nationaux spécifiques qui ont engendré des décisions jugées adéquates par les gouvernements du moment. À terme, l’Europe et le monde durent traverser la boucherie de la guerre de 1914-1918, avec comme résultats que la course aux armements fut sérieusement ralentie au lendemain immédiat des hostilités. Quatre des principaux empires européens avaient disparu et il était pensable de croire que le monde n’oserait plus accumuler des armes et des munitions pour se lancer à nouveau dans une autre aventure aussi horrifiante.

La course aux armements est souvent évoquée pour expliquer les origines de la Première Guerre mondiale. Dans ce contexte, précisons qu'à une époque où les nations européennes (sauf l'Angleterre) firent le choix d'entretenir de larges armées composées en partie de conscrits, les besoins de les doter d'équipements en quantités suffisantes allaient de soi.

Cependant, la course aux armements n’avait pas totalement disparu, que ce soit sur terre ou sur mer. Sur les océans, on remarque aux alentours de 1916 le développement d’une course navale entre l’Angleterre et les États-Unis, qui contestèrent à leur tour la suprématie britannique. Cette montée en puissance de la marine de guerre américaine dans l’immédiat après-guerre était complémentée par l’émergence de la flotte nippone, tout comme la France et l’Italie se livraient une compétition en Méditerranée. Malgré tout, cette situation préoccupa les puissances de l’époque, du moins si l’on en juge par la Conférence de Washington tenue en 1921. Les puissances s’entendirent alors pour diminuer grandement leurs acquisitions navales, ce qui leur sauva également d’importantes dépenses, tout en convenant des limites d’effectifs et des termes de remplacement des équipements désuets. Une autre conférence tenue à Londres en 1930 vint mettre à jour les termes négociés à Washington au cours de la décennie précédente.

En dépit des traités et des bonnes intentions, une course aux armements de toutes sortes finit par renaître au courant des années 1930, surtout parmi les États mécontents des traités ayant mis fin à la Première Guerre mondiale. Que ce soit en Allemagne, en Italie, en Union soviétique et au Japon, de nouveaux investissements étaient réalisés afin de moderniser et accroître les effectifs des forces armées. Ce renouvellement de la course contribua, il va sans dire, au développement de nouvelles tensions interétatiques quant à la problématique de la sécurité collective. À l’instar de la course navale, une nouvelle compétition concernant les avions émergea. Celle-ci avait trait à leurs types, à leurs usages et à leur potentiel destructeur, si bien que les comparatifs du nombre d’avions modernes disponibles dans l’arsenal d’une nation pouvaient déterminer sa réputation militaire et la menace (réelle ou fictive) qu’elle représentait pour ses voisins et la paix du monde.

La montée en puissance de dictatures en Europe et en Asie dans les années 1930 engendra un réinvestissement dans la production militaire que l'on peut associer à une course aux armements. Cette fois, l'avion et le char d'assaut recevraient des traitements préférentiels, contrairement à une époque où l'on préféra investir dans la technologie navale.

Plus encore, la mobilité extrême de l’avion fit en sorte de modifier la donne stratégique, du moins sur une base régionale, où les coups pouvaient être portés plus rapidement, que ce soit de la Mer du Nord à la Baltique en passant par la Méditerranée, à titre d’exemples. Cette précision est importante, car la Première Guerre mondiale n’avait pas démontré le réel potentiel destructeur de l’avion, quoique son utilisation fut significative, ne serait-ce qu’aux fins d’observations des positions ennemies. Bref, le plein potentiel de l’avion restait à démontrer au cours de la période de l’entre-deux-guerres.

Encore là, et contrairement à la montée de la technologie navale au tournant du siècle, celle concernant l’avion n’était pas constante. Par exemple, dans les années 1930, il n’était pas rare (ni normal) que certains modèles de bombardiers soient plus rapides que les chasseurs censés les escorter. Ajoutons à cela qu’au niveau défensif, les capacités de détection des avions ennemis en vol demeuraient primitives, si bien que cette notion voulant que le bombardier puisse traverser tous les obstacles s’avéra un élément des plus énervants dans les calculs des stratèges de l’époque.

Un autre aspect de la course aux armements qui nous apparaît important de souligner concerne l’impact réel de la mise sur pied de nouveaux programmes d’acquisition. Par exemple, les programmes de réarmement de l’Union soviétique et de l’Italie ne suscitèrent pas d’inquiétudes immédiates, ni de sérieuses remises en question de la balance des pouvoirs en Europe. Si elles ne pouvaient pas garantir la sécurité collective, des puissances militaires comme l’Angleterre et la France pouvaient, à tout le moins, se fier sur leurs armées aux effectifs relativement nombreux, bien entraînés et équipés d’un armement moderne. Du moins, ce fut le sentiment généralement répandu dans ces pays.

Ce qui pouvait sembler plus inquiétant concernait le réarmement de l’Allemagne nazie et la montée d’agressivité du Japon à la fin des années 1930, surtout dans un contexte d’expiration des clauses des accords nés des conférences navales précédemment évoquées, le tout combiné avec une crise économique sans précédent. Les puissances démocratiques se trouvèrent face à de potentiels rivaux bien armés, et avec moins de ressources à leur disposition afin de maintenir un certain effet dissuasif. Par conséquent, les Britanniques crurent bon de négocier un accord naval avec l’Allemagne, tout en accélérant la modernisation de leurs forces navales et aériennes, laissant ainsi peu de ressources pour leurs forces terrestres. De son côté, la France renoua la course navale avec l’Italie et débattit chaudement sur les moyens de moderniser rapidement et efficacement ses forces aériennes et terrestres. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis relancèrent leur programme de construction navale, toujours en gardant un œil sur le Japon. L’idée étant pour le commandement américain de disposer de deux puissantes flottes, l’une couvrant l’Atlantique et l’autre le Pacifique. Cette décision s’avérera payante en 1940, dans le contexte de la chute de la France.

Comme nous l’avons mentionné en ce qui concerne l’aviation, la course aux armements au lendemain de la Première Guerre mondiale révéla certaines anomalies technologiques. Les nations qui choisirent de se réarmer, tels l’Union soviétique, l’Italie et le Japon, dépensèrent de nombreuses ressources au début des années 1930 pour toute une gamme d’armements (chars, avions et artillerie) qui seront obsolescents lorsqu’ils entreront dans la Seconde Guerre mondiale. Quant à l’Angleterre et aux États-Unis, ces pays avaient longuement tergiversé et hésité à procéder à une modernisation d’ensemble de leurs équipements, quoiqu’en fin de compte, cela leur servit à assurer une meilleure transition et faire des choix qui s’imposaient dans l’immédiat. Enfin, notons que l’occupation de la France ne lui permit pas de récolter les fruits de son ambitieux programme de réarmements, mais l’Union soviétique eut pour sa part une seconde chance, dans la mesure où sa résistance prolongée à l’invasion allemande lui permit de recueillir ce qu’elle avait semé quelques années auparavant.

Ce défilé de soldats allemands de la Wehrmacht au milieu des années 1930 semble impressionnant à première vue, mais le nombre et la discipline ne suffisent pas toujours pour pallier à des carences, voire à des anomalies technologiques liées à la course aux armements. Qui, en 1945, désirait se battre avec une carabine à culasse, alors que le fusil semi-automatique et le fusil-mitrailleur s'imposaient dans les combats d'homme à homme?

La Guerre froide et l’institutionnalisation de la course aux armements

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’utilisation de dernière minute de la bombe atomique intensifièrent la course aux armements. La rivalité d’après-guerre entre le bloc dirigé par l’Union soviétique et celui des puissances occidentales entraîna une complexité des calculs stratégiques régionaux et globaux, le tout en rapport aux types de forces et d’armements qui devraient intervenir lors de conflits. En conséquence, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’alliance du Pacte de Varsovie s’affrontèrent pendant une quarantaine d’années à travers une course effrénée aux armements de toutes sortes.

Aux tensions et doutes techniques nés de l’expansion des arsenaux traditionnels devaient s’ajouter les développements issus de la sophistication des armes nucléaires et thermonucléaires utilisées à des fins stratégiques, tactiques, régionales et mondiales. Dès lors que les États-Unis et leurs alliés décidèrent de donner une réponse militaire musclée aux défis de la Guerre de Corée, on peut affirmer que la Guerre froide devint généralisée, bien qu’elle demeura un affrontement psychologique entre deux principaux camps armés, qui se combattaient par États satellites interposés. En clair, chaque technologie mise au point par un camp devait être rivalisée immédiatement par l’autre, tant pour des fins offensives et défensives, de même que pour assurer un effet dissuasif.

La course aux armements de la Guerre froide se caractérise par un principe assez simple et qui n'est pas, à première vue, différent des époques précédentes: posséder les meilleurs armements et en plus grandes quantités possibles.

Les courses aux armements s’étaient donc transformées d’un état temporaire des choses à un état permanent d’alerte à partir de la seconde moitié du XXe siècle. En fouillant ne serait-ce qu’un peu, on constaterait vite l’attention quasi maladive déployée par les puissances de l’époque pour avoir une armée aux effectifs nombreux et dotée d’une technologie militaire de pointe. À la différence des décennies précédentes, les dirigeants politiques de l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale devaient davantage intégrer dans leurs calculs d’autres variables telle l’organisation industrielle, agricole, fiscale, en plus de tenir compte de la cohésion sociétale dans son ensemble afin de soutenir ces dépenses militaires.

Une société communiste comme l’ex-Union soviétique eut de la difficulté à maintenir la cadence de la course aux armements sans effriter ses assises sociétales et budgétaires. De plus, la dissolution du Pacte de Varsovie introduisit une brève, mais euphorique période à la fin du XXe siècle, dans laquelle les observateurs osèrent prédire la fin des courses aux armements et la quête finale de dividendes à la paix. Vues ainsi, les ressources consacrées au domaine militaire ne fourniraient désormais que l’essentiel au bon fonctionnement des armées. Or, il s’avéra que les années ayant suivi la fin de la Guerre froide ne virent pas d’économies d’échelles aux dépenses militaires. En fait, la course aux armements, qui était autrefois mondiale, semble s’être étendue aux échelons régionaux où elle continue de plus belle, comme au Moyen-Orient, quelque peu sur subcontinent indien, dans la péninsule coréenne et par moment en Amérique latine selon les enjeux.

Conclusion

Malgré la fin de la Guerre froide, une organisation comme l’OTAN continue de se moderniser et de s’étendre en acceptant d’anciens pays du bloc soviétique. De leur côté, et sans puissance militaire majeure pour leur faire face, les États-Unis poursuivent le développement de leur potentiel militaire. Ils le font dans tous les secteurs de la défense, pour assurer davantage une certaine dominance, plutôt que de chercher à rivaliser d’autres puissances comme autrefois.

Par conséquent, nous sommes à une époque où le démantèlement (même symbolique) de programmes militaires engendrant des courses aux armements relève de l’utopisme, voire de l’anachronisme. La raison de cet état de fait relevant d’un paradoxe apparent est simple. En soi, les programmes d’armements ne répondent plus uniquement à des circonstances particulières nées de rivalités interétatiques. Au contraire, et qu’importe sa forme, la course aux armements fut institutionnalisée et elle fait partie intégrante de l’ordre de bataille des armées.

Le froid et la montagne: la guerre sur deux fronts

Introduction

La montagne et le froid arctique représentent des défis de taille pour les soldats qui pratiquent la guerre dans ces conditions. Bien que les militaires de certaines armées du monde s’entraînent à cet effet, ceux-ci livrent une guerre implicite sur deux fronts: l’un, contre l’ennemi humain; l’autre, contre la nature elle-même. Dans ce contexte, la combinaison de ces deux menaces fait de la guerre pratiquée en montagne et dans le froid arctique l’un des défis les plus redoutables dans l’histoire des conflits armés.

En ce qui a trait aux montagnes, celles-ci constituent depuis des siècles des barrières défensives naturelles des plus efficaces pour la protection du territoire. Malgré tout, peu de peuples, ou de sociétés à travers l’Histoire possèdent une longue expérience de la guerre en montagne et dans le froid arctique ayant pu être transmise d’une génération à l’autre. Cela explique en partie pourquoi certaines puissances militaires majeures du XXe siècle développèrent des unités spécialement entraînées pour opérer dans ces théâtres et circonstances particulières.

L’hostilité de l’environnement

Du côté de la guerre pratiquée dans les conditions arctiques, il est plus difficile d’en faire l’analyse historique, car les hommes n’ont à peu près jamais combattu dans ces régions. En d’autres termes, la guerre arctique réfère davantage aux combats livrés dans des conditions de froid extrême, et ce, dans des régions géographiques habitées. De toute évidence, ce type de climat se trouve entre autres choses dans des régions montagneuses, soit des zones géographiques aux pentes raides, dans un endroit compartimenté, où les routes et autres voies de communication sont peu nombreuses. Parmi les zones géographiques qui correspondent à cette description, on note les Pyrénées, les Alpes, le nord de la Scandinavie, les Andes ou encore la partie septentrionale du subcontinent indien.

Donc, dans cette topographie montagneuse, la température varie en fonction des saisons, mais elle peut en tout moment changer brutalement, en étant accompagnée de vents mordants, des vents qui deviennent plus violents au-dessus des crêtes et à travers les passages sinueux des vallées. Lorsqu’il fait naturellement froid, ces vents produisent des températures si glaciales qu’elles peuvent entraîner des engelures et ultimement la mort. Bref, lorsqu’ils sont à des altitudes de 8,000 pieds (plus de 2,500 mètres), les soldats requièrent une longue période d’acclimatation due au manque d’oxygène. Même lorsqu’ils vivent dans ces conditions pendant plusieurs mois, ce qui sous-entend une adaptation progressive à cet environnement hostile, les combattants n’opèrent pas de façon optimale. À notre avis, leur degré d’efficacité combattante en montagnes correspond à 75% de ce qu’il serait normalement s’ils étaient au niveau de la mer.

À la frontière de l'Italie et de l'Autriche se trouvent les Dolomites, une imposante chaîne de montagnes dont certaines atteignent plus de 2,500 mètres. C'est sur ce front que s'affrontèrent les Austro-Hongrois et les Italiens lors de la Première Guerre mondiale. On peut imaginer les impacts des coups de canon sur les flancs de ces montagnes, provoquant à coup sûr des avalanches qui tombaient sur les soldats dans les tranchées.

Ce fait est bien compris par les populations indigènes et même les athlètes, mais il semble par moment oublié par les commandants militaires lorsque vient le temps de planifier leurs opérations. Les meilleurs stratèges savent pertinemment que des troupes non-acclimatées ou épuisées ne peuvent, lorsqu’elles sont en haute altitude, bien se concentrer sur la mission à effectuer, car leur vigilance et leur jugement en seront affectés. Cet épuisement affecte aussi le comportement, à commencer par l’humeur. Les soldats deviennent plus irritables, ils perdent la mémoire, ce qui a pour conséquence qu’ils commettront davantage d’erreurs, et ce, même pour des opérations de routine.

Mis à part la carence en oxygène, les soldats qui opèrent dans des conditions arctiques et montagneuses rencontrent d’autres difficultés qui affecteront leur travail. Considérant qu’ils sont en haute altitude, la couche atmosphérique diffère, car elle s’« amincit » en quelque sorte, si bien que les rayons du soleil peuvent avoir encore plus d’effets néfastes au cours d’une longue exposition. En clair, cette situation amène la déshydratation et d’éventuels coups de soleil. Ajoutons à cela que la neige dispose d’une propriété réflective qui, lorsqu’ils la regardent directement et trop longtemps, peut aveugler temporairement les soldats, les rendant ainsi inopérants pour quelques jours.

Comme nous l’avons précédemment mentionné, la température extrême cause l’hypothermie et les engelures, qui représentent une menace permanente pour les soldats. D’ailleurs, les militaires doivent constamment se rappeler de porter des gants avant de toucher à n’importe lequel de leurs équipements composés de pièces métalliques. Donc, ces conditions extrêmes, combinées à la nature exigeante de leur travail, rendent les soldats plus que tributaires de tenues vestimentaires appropriées, bien qu’il puisse s’avérer difficile pour les armées de parfaitement adapter des équipements à des situations évolutives. Mentionnons également que l’exposition directe au soleil en haute altitude et le manque d’oxygène font en sorte que les troupes transpireront davantage, ce qui signifie que leurs vêtements humides pourraient se transformer en de véritables linceuls glaciaux. Finissant par geler, cette humidité peut aussi induire en erreur des soldats déshydratés, en leur donnant l’impression d’éprouver un état contraire.

L’équipement: l’ami et l’ennemi du soldat en montagne

Cela dit, tous les soldats doivent prendre soi d’eux-mêmes ainsi que de leurs équipements, mais ceux qui combattent en théâtres montagneux et arctiques ont d’autres défis à relever. Par exemple, de nombreuses armes et véhicules requièrent des huiles spéciales et davantage d’entretiens afin d’être fonctionnels dans ces conditions. Qui plus est, les moteurs des véhicules doivent idéalement tourner en permanence, ou du moins être démarrés régulièrement, ce qui complique encore la maintenance et le ravitaillement, d’autant que les lignes de communication sont difficiles à établir en ce terrain inhospitalier. Par conséquent, le support logistique requis pour mener des opérations constitue une première raison expliquant pourquoi la guerre fut livrée irrégulièrement dans ces régions et principalement au XXe siècle.

Dans un autre ordre d’idées, notons qu’en dépit du fait que la technologie mécanique ait pu rendre la pratique de la guerre en montagne possible au XXe siècle, la pièce d’équipement qui fut probablement la plus importante, et qui rendit cette guerre praticable bien avant le XXe siècle, fut le ski. Celui-ci existe depuis plusieurs siècles et fut particulièrement utilisé par les peuples habitant la Scandinavie et les Alpes. Les skis furent employés pour les voyages, comme ils furent adoptés pour le sport à la fin du XIXe siècle par quelques aventuriers européens. À des fins militaires, les skis s’avérèrent utiles, comme ce fut le cas lors de la Seconde Guerre mondiale, au moment où la Finlande fut envahie par l’Union soviétique. Chaussés de skis, les soldats finlandais, qui se battirent à un contre cinq, donnèrent du fil à retordre à l’envahisseur au cours de la campagne de l’hiver 1939-1940.

La propension des soldats finlandais à faire usage des skis au cours de la campagne de 1939-1940 contre l'Union soviétique se justifie parfaitement par les rudes conditions hivernales sur le terrain, et surtout par le besoin de se déplacer rapidement afin de tendre des embuscades à l'envahisseur.

Pour leur part, qu’elles soient chaussées de skis ou non, les divisions d’infanterie de montagne de la Wehrmacht remportèrent d’importantes victoires en Norvège (1940) et dans le nord de la Grèce (1941), à tel point que les Britanniques s’empressèrent de constituer à leur tour des divisions spécialement entraînées pour la guerre en montagne et en conditions arctiques. De plus, les États-Unis et le Canada joignirent leurs efforts afin de former une unité nommée United States Canadian Special Service Forces (SSF), qui fut davantage connue sous l’appellation de la Brigade du Diable, dans le but d’être en mesure de déployer des soldats formés à la guerre en montagne.

Comme c’est généralement le cas sur les champs de bataille, mais plus particulièrement peut-être dans les montagnes, l’un des principes élémentaires de la stratégie militaire repose sur le contrôle des hauteurs. L’un des bons exemples qui attestent de ce principe fut celui de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en 1979 et de la campagne qui suivit jusqu’en 1989. Dans ce contexte, la technologie des Soviétiques et leur supériorité en nombre demeuraient relatives si une poignée de soldats ennemis bien positionnés sur les hauteurs parvenaient à attaquer leurs lignes de communication qui dépendaient des routes au fond des vallées.

Se battant pour la plupart sur leur terrain et rompus aux tactiques de la guerre en montagne, les combattants de la résistance afghane à l'invasion soviétique de 1979 exploitèrent au maximum le potentiel géographique du pays. Ce faisant, ils purent à maintes reprises mettre en déroute les lourdes colonnes d'invasion soviétiques.

En effet, les défenseurs afghans installés dans les montagnes étaient protégés des attaques aériennes ennemies, comme ils étaient en mesure d’emporter une artillerie adaptée et transportable à mains nues ou à dos d’animal. Ce faisant, les lourdes colonnes soviétiques, obligées de circuler sur les routes vallonneuses, se trouvèrent constamment exposées aux embuscades d’un ennemi aux ressources nettement inférieures. De plus, la guerre dans les montagnes d’Afghanistan fit réaliser aux belligérants que lorsque le véhicule de tête d’une colonne fut atteint ou détruit par une embuscade dans un passage étroit, cela paralysa le convoi en entier. Incapables d’avancer, de retraiter ou simplement de manœuvrer, des divisions entières peuvent être ainsi anéanties sous le feu ennemi.

Conclusion

Dans les faits, le système défensif de certaines nations dépend de ce principe de manœuvres dans les cols montagneux. C’est le cas notamment de la Suisse, ou encore à la frontière nord de l’Inde, où la contestation des lignes frontalières avec le Pakistan voisin fit en sorte que les analystes occidentaux étudièrent les exigences propres à la guerre en montagne au Cachemire (1965, 1971 et 1999).

Cela nous amène à la conclusion que la guerre livrée en montagne et dans des conditions climatiques extrêmes suscitera toujours l’attention des états-majors, du moins parmi les nations qui se sentent concernées par ce type d’éventuels affrontements. Souvent, la géographie contraint certains pays à constituer des forces spécialement entraînées pour la guerre en montagne, alors qu’à d’autres moments elles le font afin de répondre à des impératifs urgents dictés par les circonstances du moment.

Étant donné l’importance stratégique de plusieurs chaînes de montagnes à travers le monde, il est presque certain que la demande pour une classe particulière de soldats sera toujours là. Il reste à déterminer dans quelle mesure les puissances de ce monde désirent investir les ressources conséquentes pour les former.