Étiquette : Guerre du Pacifique

La guerre dans la jungle

Introduction

Fantassins américains au Vietnam, dans la vallée de Ia Drang (1965).

Vue comme la conduite d’opérations militaires dans un environnement tropical essentiellement constitué de forêts, la guerre dans la jungle pose de singuliers défis aux forces armées à tous les niveaux de la chaîne de commandement, que ce soit à l’échelon de la troupe (qui doit combattre l’hostilité du climat) jusqu’au commandement suprême (qui doit envisager des stratégies et des tactiques qui seront efficaces sur le terrain). En effet, la densité du feuillage limite l’efficacité et l’utilisation de nombreuses armes, tout en offrant paradoxalement aux soldats d’infinies possibilités de dissimulation.

Pour ces raisons, la jungle offre aux guérillas, aux forces spéciales et à toute infanterie légère une chance de rivaliser avec une force ennemie supérieure en nombre et en équipements. Cependant, il ne faut pas présumer que la guerre livrée en pleine jungle favorisera automatiquement une force défensive peu nombreuse et sous-équipée, bien au contraire. Certaines technologies plus modernes, comme l’arme aérienne, peuvent surmonter les difficultés inhérentes à la pratique de la guerre dans la jungle, donnant ainsi un avantage certain au camp sachant le mieux les exploiter.

L’hostilité de la jungle : l’évidence

Cela dit, les troupes au sol souffriront d’innombrables difficultés dans les forêts tropicales. À commencer par le climat souvent très chaud, qui rend la vie dure aux combattants tout en limitant leurs capacités à soutenir des efforts physiques qu’ils pourraient normalement endurer sur une plus longue période dans un environnement tempéré. Par ailleurs, la malaria, le typhus, la dysenterie, la typhoïde, la fièvre jaune, la dengue, le pied d’immersion, les coups de chaleur, les infections fongiques et les parasites figurent parmi les maladies habituelles rencontrées dans les régions tropicales. Bien que l’humidité soit un problème constant, l’eau potable constitue une ressource rare en pleine jungle. Ajoutons à cela la présence de serpents venimeux et d’insectes porteurs de maladies, de même que les sangsues et autres moustiques qui peuvent décimer les rangs d’une troupe mal préparée à affronter un tel environnement.

Ainsi, l’inconfort et la méconnaissance des conditions tropicales constituent des facteurs de démoralisation propres à l’environnement précédemment décrit. Le phénomène est d’autant perceptible si les troupes affectées par ces problèmes perçoivent en plus qu’elles sont en train de perdre la bataille ou que l’ennemi parvient à tenir fermement ses positions en terrain familier.

Qui plus est, l’environnement tropical endommage sérieusement l’équipement des combattants, ce qui augmente les risques d’enrayement des armes et force le haut commandement à consacrer davantage de ressources à la maintenance, diminuant ainsi le potentiel d’éléments combattants qui auraient dû être affectés en première ligne de bataille. Les marais, les forêts et, par moment, les montagnes restreignent également l’utilisation d’équipements lourds tels les véhicules et les canons. Par la force des choses, les routes sont souvent peu nombreuses et dans un état que l’on pourrait qualifier de « primitif », sans oublier que les tempêtes tropicales n’arrangent rien au problème de la mobilité des troupes et des véhicules.

Seuls les fantassins peuvent traverser de denses forêts, même si en chemin ces dernières ne leur épargnent pas d’autres maux tels la boue, des broussailles quasi infranchissables et d’autres obstacles naturels. De plus, la navigation hors des sentiers battus constitue un autre problème logistique. En d’autres termes, les combattants indigènes ont généralement moins de difficultés à s’orienter que les soldats d’armées étrangères par définition envahissantes, surtout si ces dernières ne peuvent compter sur l’appui de guides recrutés localement. Comme nous l’avons évoqué, le feuillage fournit aux défenseurs le camouflage nécessaire afin de se dissimuler du regard des forces terrestres et aériennes ennemies, sans compter que lors d’échanges de tirs, les arbres fournissent de bonnes protections.

Pour ces raisons, la jungle est propice aux embuscades et aux tactiques d’infiltration. Les unités peuvent à leur tour se cacher avec une certaine aisance. En contrepartie, les problèmes relatifs à la défense ou à la prise de larges zones tropicales par les armées doivent inclure une variable, celle de l’affrontement contre des forces souvent irrégulières. Le combat contre de telles unités représente son lot de difficultés, et ce, même pour une armée moderne disposant de l’arme aérienne.

Quelques cas de figure connus

L’étude de l’histoire de la pratique de la guerre dans la jungle nous montre d’intéressants et de nombreux exemples d’affrontements livrés dans un tel environnement. À titre d’exemple, les armées de la Chine impériale goûtèrent à la médecine de la jungle, d’abord lors de la campagne du Yueh (sud de la Chine moderne) et ensuite lors de tentatives de colonisation de l’actuel territoire vietnamien pendant la période antique. À leur tour, les armées européennes devinrent familières avec la guerre dans la jungle à mesure qu’elles forgèrent leurs empires outremer. En fait, les Occidentaux n’eurent pas besoin d’aller bien loin pour affronter un environnement aussi hostile. Lors de la guerre hispano-américaine de 1898, les troupes américaines durent combattre dans la jungle, que ce soit à Cuba ou aux Philippines. L’officier et auteur britannique de la fin du XIXe siècle C. E. Callwell écrivit sur les tactiques militaires propres à la jungle dans son ouvrage intitulé Small Wars. Fait intéressant, de nombreux éléments tactiques évoqués par Callwell à l’époque peuvent encore s’appliquer de nos jours.

Aquarelle représentant la marche de fantassins américains dans une forêt tropicale cubaine lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

L’histoire de la guerre dans la jungle nous est probablement un peu plus familière par la lecture de certaines campagnes militaires se rapprochant de notre époque. Par exemple, bien connu est le cas du Japon impérial, où ses armées partirent à la conquête des îles du Pacifique et de l’Asie du Sud-est avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui conduisit à de nombreux affrontements à grande échelle en pleine jungle. Fait à noter : les Japonais et les Occidentaux n’étaient pas totalement rompus à la guerre dans la jungle, bien que les soldats nippons semblent s’y être adaptés plus rapidement, ce qui dans la littérature laisse l’impression qu’ils furent par moment perçus comme invincibles.

Les forces japonaises maîtrisèrent rapidement une tactique assez simple dans laquelle une partie des troupes avançaient agressivement en suivant une rare route, tandis que les autres éléments s’efforçaient de prendre l’ennemi de flanc dans la broussaille, ce qui, en fin de compte, contraignait l’ennemi à adopter une position défensive, donc à être « fixé ». Pendant ce temps, les forces japonaises mouvantes sur les flancs dans la forêt établiraient un ou des barrages routiers sur la ou les portions de la route situées sur les arrières de l’ennemi. Encerclé et incapable de se ravitailler, celui-ci serait contraint de se replier avec de lourdes pertes pour casser le « cordon routier ».

Des fantassins japonais progressent avec un char dans la jungle lors de la campagne de Malaisie de 1941-1942.

Empreintes d’une relative audace, ces tactiques japonaises contraignirent les forces britanniques stationnées en Malaisie à se replier, malgré que ces dernières furent supérieures en nombre lors de la campagne s’étant déroulée de décembre 1941 à janvier 1942. Les Japonais capturèrent Singapour et obligèrent l’armée britannique à se replier en Birmanie vers la frontière indienne. À mesure que progressa la guerre, cependant, les stratèges britanniques dans le théâtre birman profitèrent de la force aérienne afin de l’utiliser à leur avantage dans la jungle.

D’abord, le général britannique Orde Wingate utilisa des appareils afin de transporter des bataillons d’infanterie composés de forces spéciales nommées Chindits derrière les lignes japonaises où elles causèrent d’importants dégâts. Plus tard, William Slim, le commandant suprême des forces britanniques en Birmanie, infligea une défaite décisive aux Japonais en les induisant à se buter contre ses troupes bien retranchées et positionnées sur les arrières nippons, dans la plaine d’Imphal. Bien que Slim n’aurait certainement pas pu ravitailler constamment ses troupes par des voies terrestres classiques et constamment coupées par l’ennemi, il y parvint par les airs. Enfin, rappelons que la Seconde Guerre mondiale vit aussi une série d’affrontements de plus petites envergures (mais proportionnellement tout aussi meurtriers) dans les îles du Pacifique.

Formés et dirigés par le général Orde Wingate, les Chindits représentèrent une force spéciale ayant mené des actions de guérilla sur les arrières du front japonais dans le nord de la Birmanie de 1942 à 1944.

Dans un autre contexte, les combats dans la jungle furent également une particularité de la période de la Guerre froide. D’emblée, les Britanniques rencontrèrent (à nouveau) cette forme de guerre lorsqu’ils tentèrent de supprimer l’insurrection communiste en Malaisie. Bien que les commandants britanniques connurent davantage de succès via la joute politique que par la tactique militaire (ne serait-ce que par leur compréhension implicite des enjeux locaux), ils parvinrent néanmoins à mettre en échec des forces irrégulières ennemies en envoyant simplement leurs patrouilles un peu partout dans le pays. En d’autres termes, les Britanniques avaient eux aussi voulu jouer le jeu de la guérilla, mais en contrôlant l’agenda opérationnel.

Cependant, les Français furent loin de connaître les mêmes succès en Indochine, où ils tentèrent d’imiter la tactique du général Slim consistant à concentrer de larges forces dans un périmètre défensif et les ravitailler par la voie des airs. La décision finale fut sans appel et les Français subirent une défaite catastrophique à Diên Biên Phu en 1954. La France finit par se retirer de ce qui est maintenant le Vietnam, laissant le contrôle de la partie nord du territoire entre les mains des communistes, avec un régime non communiste au sud. Vers la fin des années 1950, le Nord Vietnam commença une campagne visant à conquérir tout le pays, si bien que les États-Unis s’ingérèrent à leur tour dans le conflit en fournissant une aide militaire au gouvernement du sud.

Conclusion

Qu’elles fussent de l’Armée du nord-Vietnam ou de la guérilla du Front national de libération (connu généralement sous l’étiquette de Viet Cong), les forces communistes de la région acquirent rapidement une réputation de maîtres de la jungle. Au niveau tactique, cependant, les Américains et leurs alliés sud-vietnamiens mirent au point d’efficaces méthodes qui permirent pendant plusieurs années de tenir en échec l’adversaire communiste. Les Américains et les Sud-Vietnamiens utilisèrent des hélicoptères qui leur permirent de traverser la jungle à un rythme beaucoup plus rapide que les guérillas communistes au sol. Cela permit aux forces anticommunistes de prendre l’ennemi de flanc à maintes occasions, selon le lieu et le moment choisis, ce qui remit en question le vieil adage voulant que les fantassins se déplaçant dans la jungle soient plus efficaces côté mobilité.

Bien qu’à leur tour les forces communistes parvinrent à développer des contre-mesures face aux manœuvres héliportées, la victoire du Nord-Vietnam, à l’instar de la victoire britannique en Malaisie quelques années auparavant, souleva davantage l’importance suprême de la diplomatie et de la grande stratégie qu’elle ne le fit pour argumenter en faveur d’éléments purement tactiques relatifs au combat dans un environnement tropical.

La campagne de Birmanie (1941-1945)

Introduction

La campagne de Birmanie de 1941 à 1945 fut l’une des plus longues et en même temps l’une des moins connues de la Seconde Guerre mondiale. Une raison pouvant expliquer ce fait réside probablement dans l’idée que la Birmanie était un pays relativement sous-développé à l’époque. Par ailleurs, ce théâtre d’opérations avait une valeur stratégique certaine, d’où la férocité des affrontements qui s’y sont déroulés.

La Birmanie est un pays dont la géographie comprend une série de montagnes positionnées sur un axe nord-sud, en plus de rivières et de jungles qui rendent difficiles les déplacements. Par exemple, les rivières Chindwin et Irrawaddy constituent des voies de communication stratégiques à travers cette géographie variable et cahoteuse. Cependant, le réseau routier de l’époque était en piteux état et seulement quelques sentiers dans les cols montagneux permettaient de relier la Birmanie à l’Inde vers l’ouest, puis à la Thaïlande à l’est.

Quant à la capitale Rangoon, la ville servait de point d’entrée majeur en Birmanie. Localisée au sud du pays sur l’Irrawaddy et débouchant vers le Golfe du Bengale, Rangoon était desservie par un réseau de chemins de fer qui s’étendait sur un axe nord-sud. En clair, du contrôle de la capitale birmane et de son réseau ferroviaire dépendait tout mouvement et ravitaillement de troupes à l’intérieur du pays. À l’extrémité nord, la Route de Birmanie, qui s’étendait de Lashio vers Chungking, fournissait un accès direct vers la Chine. À ces difficultés géographiques, il faut ajouter celles liées à la météorologie. La Birmanie est un pays affecté par de fortes moussons, de la mi-mai à la mi-novembre, ce qui n’arrangeait en rien les problèmes de déplacements, sans oublier que le pays était miné par la malaria. Malgré tout, les forces alliées et japonaises considérèrent la Birmanie comme stratégique et le pays devint un théâtre actif d’opérations pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

La donne stratégique

Du point de vue japonais, la Birmanie avait de quoi séduire les stratèges, car le pays était un producteur de riz et de pétrole dont dépendait la machine de guerre nippone. Qui plus est, l’éventuel contrôle de la Birmanie par les Japonais leur permettrait de sécuriser par l’ouest l’ensemble de l’immense périmètre défensif qu’était le théâtre de l’Asie-Pacifique. Pour les Alliés, la Birmanie fut un théâtre d’opérations « obligé », dans la mesure où l’occupation de l’Indochine par les Japonais en 1941 fit du territoire birman le seul accès direct vers la Chine. Le contrôle de la Birmanie était vital, car elle demeurait la seule voie par laquelle pouvait circuler le matériel militaire américain qui était fourni à la Chine nationaliste dans le cadre d’accords de prêts-baux.

Lance-caporal et brigadier-général de la 14e Armée britannique (campagne de Birmanie).

En dépit de l’importance stratégique de la Birmanie, les Alliés, et en particulier les Britanniques, firent peu afin d’améliorer les dispositifs défensifs du pays avant la guerre. Rappelons que le pays était géré par l’administration coloniale britannique à partir de l’Inde jusqu’aux années 1930, moment de la création d’un « gouvernement » birman fantoche. D’ailleurs, un fort ressentiment populaire anti-britannique émergea à la même époque et il fut largement entretenu par la propagande japonaise au début des années 1940. Au plan militaire, la nation birmane ne possédait que de peu de troupes entraînées. On constate la formation de la 1ère Division Birmane dont l’organisation et l’entraînement des troupes s’apparentèrent davantage à celles d’un corps de police. Ces forces ne disposèrent d’aucun blindé, canon lourd ou avion. À la faiblesse de ces forces, on observe également de sérieuses carences au niveau de la planification stratégique. L’organisation de la défense de la Birmanie relevait de cinq différents quartiers-généraux britanniques pendant l’année et demie qui précéda le début des hostilités.

En ce qui a trait aux opérations militaires, celles livrées en Birmanie peuvent se diviser en trois phases distinctes. De janvier à mai 1942, les Japonais envahirent le pays et contraignirent les Britanniques à se retirer. Ensuite, de septembre 1942 à août 1943, les Alliés tentèrent à plusieurs reprises et sans succès de reprendre l’initiative, sans toutefois y consacrer les ressources nécessaires. Simultanément, ils construisirent des infrastructures logistiques et formèrent de nouvelles troupes pour reprendre l’offensive. Enfin, la troisième phase s’étendit d’octobre 1943 à mai 1945, une période marquée par une série d’offensives alliées qui leur permirent d’expulser les Japonais et réoccuper la Birmanie.

L’invasion japonaise (1941-1942)

Ce fut au moment où les Japonais furent satisfaits de la progression de leurs troupes en Malaisie qu’ils décidèrent de tourner leur attention vers la Birmanie. La campagne birmane débuta le 23 décembre 1941 avec le bombardement de Rangoon par l’aviation nippone, ce qui bouscula les activités portuaires tout en créant un climat de peur dans la population. Cette opération préliminaire fut suivie par le début de l’invasion terrestre à la mi-janvier de 1942. La 15e Armée du général Shojiro Ida franchit la frontière à partir de la Thaïlande et s’empara d’une série d’aérodromes situés dans la région du Tenasserim au sud-est de la Birmanie.

En face, chez les Britanniques, la réaction à l’invasion nippone fut lente et mal coordonnée. Le commandant du théâtre de l’Asie-Pacifique, le général Archibald P. Wavell, dirigea de très loin la défense et les maigres forces du plus haut gradé physiquement sur place, le général Harold Alexander, ne purent stopper les cinq divisions bien entraînées de l’armée japonaise affectées à cette campagne. La première décision prise par Wavell fut de dépêcher d’urgence la 17e Division Légère Indienne en janvier 1942, suivie de la 7e Brigade Blindée le mois suivant. Cependant, ces unités étaient pauvrement équipées et mal préparées à livrer une guerre en pleine jungle.

Carte du théâtre d'opérations de Birmanie (1941-1945).

Battues à Moulmien (30-31 janvier) et à Sittang (18-23 février), les forces britanniques ne purent enrayer l’avance japonaise, si bien que Rangoon tomba le 7 mars. La capitale perdue, les Britanniques voulurent rétablir une ligne défensive au nord du pays, entre les localités de Prome et Toungoo. Or, les Japonais anticipèrent la manœuvre par une série d’assauts frontaux visant à fixer sur place l’ennemi, tout en envoyant diverses colonnes à travers la jungle pour prendre les Britanniques à revers. En clair, le mouvement des forces britanniques vers le nord fut davantage dicté par les Japonais, ce qui ajouta à la confusion et à l’incapacité des Britanniques d’organiser une défense crédible. De plus, le nouveau commandant du Corps d’armée de Birmanie, le général William J. Slim, reçut quelques renforts chinois sous le commandement nominal du général américain Joseph Stilwell, mais encore là, l’avance japonaise sembla impossible à arrêter.

La fin de la première phase de la campagne en mai 1942 peut se résumer ainsi : les Britanniques et les Chinois avaient été expulsés du pays et la Route de Birmanie (nord) était sous contrôle nippon. Quant aux pertes enregistrées au cours de ces cinq premiers mois, elles s’élevèrent à 30,000 sur les 42,000 combattants disponibles chez les Britanniques. De ce nombre, la moitié des soldats « perdus » étaient en fait des Birmans qui avaient tout simplement déserté et disparu dans la société civile. De leur côté, les alliés chinois avaient perdu 50,000 combattants sur les 95,000 engagés et il leur restait seulement une division d’infanterie encore capable de livrer bataille. En face, les Japonais déploraient la perte d’à peine 7,000 hommes.

La seconde phase : l’usure (1942-1943)

Ce qui inquiéta à première vue le haut commandement britannique ne fut pas tant la perte de la Birmanie que la crainte de voir les Japonais envahir l’Inde sitôt la saison sèche revenue. En conséquence, il fallut que les Britanniques retournent à l’offensive le plus tôt possible, ne serait-ce que pour soutenir le moral de leurs forces et parfaire leur entraînement. Cependant, leur habileté à soutenir un tel effort fut lourdement hypothéquée par le manque de troupes entraînées et par les piètres infrastructures logistiques à leur disposition dans la région frontalière indienne de l’Assam.

Soldat de l'armée impériale japonaise en tenue de combat de jungle.

Cela nous ramène à la situation précédemment décrite lorsque nous évoquions la seconde phase de la campagne birmane, à savoir qu’elle constitua une période d’adaptation, mais surtout de renforcement des structures militaires et logistiques des Alliés. À titre d’exemple, la 10e Armée de l’Air américaine commença son déploiement en Inde en mars 1942, bien que le théâtre indo-birman apparut secondaire aux planificateurs américains et britanniques, pour la raison que le théâtre nord-africain demanda davantage de ressources à cette époque. De plus, les exigences posées par le maintien de la sécurité et de l’ordre en Inde demandèrent aux Britanniques le maintien de près de soixante bataillons uniquement pour garder les réseaux ferroviaires, sans oublier que les pressions du Mahatma Gandhi pour amener Londres à reconnaître l’indépendance de l’Inde causèrent de fréquents désordres publics. Bref, l’une des priorités des Alliés au printemps de 1942 fut de rétablir les infrastructures de transport dans l’Assam, à la frontière de la Birmanie, afin d’ériger les chemins de fer et routes nécessaires pour appuyer une éventuelle offensive.

En dépit de ces contraintes, et pour ne pas relâcher la pression sur les Japonais, tel que mentionné précédemment, le général Wavell dirigea une offensive côtière vers le sud contre la ville d’Akyab. Ce qu’on appela la Première Campagne d’Arakan connut un début prometteur en septembre 1942 devant la progression de la 14e Division britannique jusqu’au moment où elle fut arrêtée devant Donbaik. Le front se stabilisa donc autour d’Akyab pour la période de janvier à mars 1943, jusqu’à ce que les Japonais lancèrent une contre-offensive qui contraignit les Britanniques à se replier au nord de Maungdaw en avril. Déçus de la tournure des événements, les Britanniques avaient néanmoins fait un constat. Si l’offensive côtière s’avéra un échec, il fallut alors trouver une alternative, qui fut d’entraîner des troupes à la guerre irrégulière en les ravitaillant par la voix des airs. À cet égard, le recours à l’arme aérienne put sembler prometteur, mais les déceptions furent aussi au rendez-vous. Par exemple, en février 1943, le brigadier-général Orde C. Wingate conduisit une attaque contre le réseau ferroviaire ennemi au nord de Mandalay. Malgré certains succès, Wingate perdit le tiers de sa force aérienne et dut se replier en avril.

Pour résumer la situation, les Alliés en Birmanie se trouvèrent dans une impasse au printemps de 1943. La résistance ennemie peut en partie expliquer le problème, mais l’essentiel demeure dans le manque de ressources consacrées par les Alliés à ce théâtre d’opérations. Le dossier birman fut quelque peu discuté lors de la conférence Quadrant tenue à Québec en août. Il était évident que ce front demeurait secondaire, car le dossier majeur abordé par Quadrant avait été celui de la réouverture d’un front à l’ouest de l’Europe pour 1944. Cependant, le désir des États-Unis d’accroître leur aide militaire à la Chine eut comme corollaire d’augmenter les ressources disponibles pour la Birmanie.

Premièrement, il fallut réorganiser de fond en comble la structure du haut commandement en créant le Southeast Asia Allied Command qui comprendrait la direction des forces opérant en Birmanie, à Ceylan (Sri Lanka), en Malaisie, dans les Indes néerlandaises, en Thaïlande et en Indochine. Ce fut l’amiral britannique Lord Louis Mountbatten qui hérita du poste de commandant en chef de ce nouveau théâtre d’opérations. L’une des missions de Mountbatten apparut très claire : utiliser les forces à sa disposition afin de dégager le nord de la Birmanie et rétablir la communication terrestre avec la Chine. Moutbatten devait également trouver une manière de faire avancer les forces britanniques vers Arakan à partir d’Imphal à travers le Chindwin, en même temps que le général américain Stillwell attaquerait au sud le long de la Route Ledo.

D’emblée, cette offensive serait beaucoup mieux coordonnée. Pour assister l’avance de Stillwell, on forma le 5307th Composite Unit (Provisional), une sorte de grand commando sous la direction du brigadier-général américain Frank Merrill. À cela, les Chinois participeraient à l’offensive en attaquant à partir du Yunnan vers la Birmanie, tandis que les avions de Wingate harcèleraient les communications ennemies dans le secteur d’Indaw.

Des commandos américains du 5307th Composite Unit (Provisional) dans la jungle birmane. De concert avec leurs alliés birmans et chinois, ces combattants exécutèrent nombre d'opérations de type guérilla contre les positions japonaises.

Les Alliés reprennent l’initiative (1943-1945)

L’offensive de Stillwell débuta en octobre 1943 et elle eut pour objectif de capturer les aérodromes de Myitkyina situés à la fin de la voie ferrée reliant Rangoon et Mandalay. Encore une fois, les débuts furent prometteurs, mais l’offensive américaine s’enlisa pendant un mois (23 novembre – 23 décembre), de même que l’assaut britannique commencé en novembre fut arrêté en février 1944. Les Japonais lancèrent en mars une contre-offensive avec la 15e Armée dirigée par le général Renya Mutaguchi. L’offensive d’Imphal avait pour objectif de déboucher en Inde, espérant ainsi relâcher la pression sur les forces nipponnes à l’est de la Birmanie. Là aussi, l’offensive fut arrêtée en juillet et on revint à une situation d’impasse.

L’échec des offensives alliées de l’automne de 1943 et du printemps de 1944 ne fut pas une bonne nouvelle, mais un élément positif en ressortit : l’armée japonaise était usée. Les Alliés comprirent donc que l’usure finirait par vaincre l’ennemi et c’est dans cette optique qu’il fallut renouveler l’assaut. Appuyé par le commando de Merrill et la force aérienne de Wingate (qui tous deux avaient reçu l’aide du U.S. 1st Air Commando Group), le général Slim s’empara cette fois des aérodromes de Myitkyina (17-18 mai), puis il fit le siège de la ville entre le 18 mai et le 3 août 1944.

Dans ce scénario, une fois encore, l’usure eut raison des forces japonaises. D’ailleurs, en juillet, l’escalade des problèmes liés au mauvais ravitaillement des troupes, combinée aux pertes militaires, força les Japonais à commencer le repli du nord de la Birmanie. Celui-ci fut accentué par la pression des troupes chinoises qui commencèrent une attaque le long de la Route de Birmanie en août, bien qu’elles fussent arrêtées près de la frontière dans les environs de Lungling et de Tengchung. Vers la fin de 1944, les pressions alliées contraignirent les Japonais à se retirer en direction sud, vers l’ouest et le centre de la Birmanie, malgré qu’ils occupèrent toujours d’importants secteurs, notamment la Route de Birmanie entre Lashio jusqu’aux abords de la frontière chinoise.

Le début de l’année 1945 vit les Alliés prêts à renouveler l’offensive. Cette fois, contrairement aux années précédentes, les Alliés disposèrent d’importantes bases logistiques dans la province indienne de l’Assam et le retour en poste du général américain Stillwell en octobre 1944 permit à Mountbatten de créer un état-major anglo-américain intégré. Selon les plans soumis par le général britannique Oliver Leese, le commandant des forces terrestres alliées de l’Asie du Sud-Est, l’année 1945 verrait les Chinois attaquer afin de rouvrir la Route de Birmanie, tandis que la 14e Armée du général Slim avancerait vers Mandalay et, si possible, jusqu’à Rangoon.

D'une mousson à l'autre, en pleine jungle et face à un ennemi aguérri, le front de Birmanie fut un théâtre d'opérations important de la Seconde Guerre mondiale.

Quant à la portion britannique de l’offensive, leur 15e Corps avancerait au sud le long de la côte ouest de la Birmanie, tout en s’emparant des aérodromes dans le but de disposer davantage de bases de ravitaillement. Dans ce contexte, il est probable que les Alliés auraient à affronter ce qui restait des forces japonaises en Birmanie. Sachant cela, Slim espéra livrer bataille sur un terrain plat et ouvert, en particulier dans le secteur au nord de Mandalay. Cependant, en face, le lieutenant-général Hyotaro Kimura, le nouveau commandant japonais, préféra se replier sur une ligne défensive établie le long des localités d’Akyab-Mandalay-Lashio. Ce faisant, Kimura escompta préserver une partie de ses forces afin de concentrer ses efforts contre la portion britannique du front allié qui lui sembla plus faible, surtout au moment où les troupes britanniques s’apprêtèrent à travers l’Irrawaddy. Enfin, toujours selon le calcul de Kimura, les Japonais se retourneraient contre les Chinois, et ce, avant que les Britanniques n’aient eu le temps de se réorganiser.

Séduisant en théorie, le plan de Kimura ne put réellement s’appliquer dans la pratique. Son armée en Birmanie était minée par des problèmes majeurs de ravitaillement, sans oublier qu’elle subissait les attaques aériennes continuelles de l’aviation alliée. Bien équipées et ravitaillées, les troupes chinoises s’emparèrent de Lashio le 7 mars, ce qui permit de rouvrir un accès direct vers la frontière de leur pays. Du côté américain, leurs troupes attaquèrent les lignes de ravitaillement ennemies au sud de Mandalay, ce qui força Kimura à abandonner cette dernière localité le 20 mars.

Conclusion

Le renouvellement des offensives alliées au printemps de 1945 signifia une seule chose dans la perspective japonaise : l’incapacité de maintenir cette fameuse ligne défensive d’Akyab-Mandalay-Lashio mentionnée précédemment. Sous les pressions combinées des forces anglo-américaines, la capitale Rangoon finit par tomber à la suite d’un assaut amphibie précédemment préparé par des largages parachutistes le 2 mai. De ce moment et jusqu’à la capitulation japonaise le 15 août, le reste de la campagne militaire de Birmanie se solda par des actions éparses afin d’éliminer des poches isolées de résistance ennemie.

Cela étant, la campagne de Birmanie peut nous apparaître obscurcie par d’autres phases militaires de plus grande ampleur de la Seconde Guerre mondiale. Il n’en demeure pas moins qu’elle fut l’une des plus meurtrières pour un théâtre d’opérations d’importance « secondaire ». À cet égard, il n’existe pas de données fiables établissant les pertes enregistrées par les forces chinoises. Par contre, on estime à plus de 71,000 le nombre de soldats du Commonwealth britannique tombés, à près de 9,000 pour les Américains, contre 106,000 hommes perdus par l’armée japonaise.

La campagne du Pacifique (1941-1945)

Introduction: une accumulation de frustrations

Peinture réalisée à partir d'une célèbre photographie de la prise de l'île d'Iwo Jima par les forces américaines en mars 1945.

La campagne du Pacifique de 1941 à 1945 tire ses origines dans la réticence du Japon à accepter un statu quo géopolitique dicté par les États-Unis et la Grande-Bretagne depuis le début du XXe siècle. À la suite de ce qui était perçu comme une victoire écrasante des Japonais face aux Russes lors de la guerre de 1904-1905, le Japon se sentit trahi au lendemain du traité de paix négocié par le président américain de l’époque, Theodore Roosevelt. Le Japon n’était pas plus satisfait de la part du gâteau qu’il avait reçu des anciennes colonies allemandes en Asie au lendemain de la Première Guerre mondiale, étant donné qu’il avait été dans le camp des Alliés lors de ce conflit.

D’ailleurs, les récriminations japonaises n’allaient pas s’arrêter là. La conférence de Washington de 1921-1922 sur la limitation des armements navals, qui visait ni plus ni moins à limiter la puissance maritime du Japon face à celle des États-Unis, était une fois de plus perçue comme une insulte par Tokyo. Le sentiment anti-occidental des Japonais n’allait que s’accroître avec le krach économique de 1929 qui fut aussitôt exploité par les éléments chauvinistes du pays, surtout parmi ceux au sein de l’armée, qui étaient hostiles à l’Ouest et anxieux d’établir un empire économique autarcique. Par conséquent, la politique japonaise devint ouvertement agressive et expansionniste. Le temps venu, cela mena à une alliance avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste (pour former l’Axe), deux régimes également insatisfaits du nouvel ordre mondial né des ruines de la guerre de 1914-1918.

Illustration d'une carte postale japonaise représentant la bataille de Mukden de 1904 lors de la guerre contre la Russie, au cours de la première phase de l'expansion japonaise au début du XXe siècle.

L’expansion de l’empire japonais (1931-1941)

Les Japonais ne tardèrent pas à mettre en œuvre leur politique expansionniste. En 1931, l’armée japonaise présente en Mandchourie s’empara de l’ensemble de la province. À cela, ajoutons de nombreux incidents frontaliers avec la Chine qui finirent par engendrer une guerre générale avec celle-ci en 1937, ce qui amena le Japon à conquérir la majeure partie du nord de la Chine en 1941. La défaite militaire de la France en 1940 avait également permis au Japon de déployer ses forces en Indochine française, et ce, sans tirer un coup de feu.

Pour leur part, bien qu’ils aient eu depuis longtemps des intérêts avoués en Chine, les États-Unis furent lents à réagir à l’expansion japonaise, alors que les puissances coloniales européennes ne firent à peu près rien pour la contrer, de peur de provoquer une guerre généralisée dans le Pacifique, un conflit qu’elles ne pouvaient pas se permettre. Cependant, à mesure que s’achevait l’année 1940, le président américain Franklin Roosevelt se sentit suffisamment confiant pour porter des gestes qui iraient au-delà d’une simple aide économique et militaire semi-officielle à la Chine. Roosevelt entreprit une campagne économique de plus en plus agressive face au Japon. En juillet de la même année, les exportations de pétrole et de ressources métallurgiques furent restreintes et, suivant l’occupation de l’Indochine par le Japon, un embargo encore plus serré sur le pétrole fut imposé.

La conquête japonaise de la province chinoise de la Mandchourie était une réalité à partir de 1932, malgré que ce ne fut qu'en 1937 que le Japon et la Chine ne se retrouvent officiellement en état de guerre.

L’enjeu stratégique que représentait le pétrole contraignit les dirigeants militaires du Japon à agir promptement. Ils durent planifier un déploiement de forces vers le sud afin de s’emparer des ressources pétrolifères des Indes orientales néerlandaises et de la Malaisie britannique. Pour ainsi dire, ils croyaient que la guerre avec les États-Unis serait inévitable, mais leurs calculs reposaient sur le principe que la conquête des ressources pétrolifères permettrait à la marine japonaise de tenir un périmètre dans le sud du Pacifique afin de protéger leur nouvel empire. Ce périmètre, croyaient-ils, les Américains n’oseraient pas s’y aventurer, par manque de volonté ou par leurs incapacités logistiques.

Suite à l’échec des négociations diplomatiques avec les États-Unis à l’automne de 1941, l’empereur japonais approuva finalement, le 1er décembre, le plan de conquête du Pacifique Sud tel que mentionné précédemment. Cela ne signifia pas que la tâche serait facile pour autant. En effet, le commandant en chef de la flotte combinée japonaise, l’amiral Isoroku Yamamoto, était bien au fait de la puissance économique des États-Unis et il n’était pas chaud à l’idée d’une aventure militaire dans le Pacifique Sud. Malgré tout, Yamamoto prépara un plan d’offensive dans lequel l’aviation navale transportée par des porte-avions aurait un rôle crucial à jouer. Elle devait neutraliser la flotte américaine du Pacifique, tandis que les forces au sol compléteraient la conquête des objectifs mentionnés.

Carte du théâtre des opérations dans le Pacifique de 1941 à 1945, de l'arrête de l'expansion japonaise à Midway (juin 1942) jusqu'à bataille d'Iwo Jima (février - mars 1945).

De Pearl Harbor à Midway (1941 – 1943)

Comme l’avait prédit Yamamoto, l’armée japonaise mena de brutales offensives lors des six premiers mois de la campagne. Un peu par chance, les porte-avions américains dans la région sud ne subirent pas le même sort que les cuirassiers à Pearl Harbor le 7 décembre (où la moitié de la flotte américaine du Pacifique fut détruite), bien que l’avance japonaise dans le Pacifique Sud s’avéra impossible à enrayer compte tenu de la piètre qualité du dispositif défensif. Dans ce contexte, Hong Kong tomba le 25 décembre et la conquête de la Malaisie fut complétée avec la chute de Singapour le 15 février 1942.

De leur côté, les forces américaines aux Philippines furent rapidement prises dans un étau et elles durent capituler le 6 mai, tandis que les Indes orientales néerlandaises, les îles Salomon et une large partie de la Nouvelle-Guinée tombèrent également aux mains des Japonais au cours des six premiers mois de 1942. De plus, les forces navales et aériennes britanniques, néerlandaises et américaines dans ce théâtre furent également détruites, malgré qu’une petite force aéronavale américaine soit parvenue à infliger un premier revers aux Japonais lors de la bataille de la Mer de Corail du 5 au 7 mai 1942. Cette défaite malencontreuse, combinée à un raid aérien symbolique mené par des bombardiers américains au lendemain de Pearl Harbor, conforta les dirigeants militaires japonais qu’il fallait étendre puis sécuriser le périmètre océanique. En clair, l’amiral Yamamoto reçut l’ordre et les ressources nécessaires pour annihiler la flotte américaine dans le Pacifique.

La capture de Singapoure (photo) et de l'ensemble des archipels du Pacifique Sud par le Japon au cours de l'année 1942 ne fit que confirmer les prétentions expansionnistes qu'entretenait l'empire du Soleil Levant depuis bien des décennies.

Les Alliés avaient donc convenu de confier la direction des opérations dans le Pacifique aux États-Unis, surtout que les forces du Commonwealth britannique peinaient à contenir l’avancée japonaise à travers la Birmanie vers l’Inde. Bien que le président Roosevelt souhaitait donner la priorité au théâtre européen à la suite de la déclaration de guerre de l’Allemagne à son pays le 11 décembre 1941, il appert que son commandant en chef de la marine, l’amiral Ernest King, de même que l’opinion publique dans sa majorité, préféra que l’emphase soit mise sur le Pacifique. Sans tarder, des troupes furent déployées pour tenir ce qui restait des possessions alliées dans le Pacifique et pour la défense de l’Australie, mais la quantité de matériel disponible et d’hommes entraînés obligèrent les Alliés à rester sur la défensive pour un certain temps, du moins jusqu’à ce que la production américaine atteigne son niveau de croisière en 1943.

Le point tournant de cette première phase de la campagne du Pacifique fut l’échec du plan naval ambitieux mis au point par les Japonais dans le but d’obtenir la domination stratégique du centre du Pacifique à Midway entre le 4 et le 6 juin 1942 (voir la carte). C’est en effet à Midway, non loin des îles hawaiiennes, qu’une force aéronavale américaine sous les ordres de l’amiral Raymond Spruance coula quatre porte-avions et détruisit la fine fleure des pilotes de l’aviation japonaise. N’étant pas désireux d’afficher l’esprit kamikaze caractéristique de la fin des hostilités (qui au final ne servit à rien), l’amiral Yamamoto ordonna à sa gigantesque flotte de se replier et rentrer dans ses bases.

Cette décision de battre en retraite fut par la suite critiquée. En effet, étant donné que Yamamoto était sur le bord de remporter une victoire avant que les États-Unis n’aient pu étaler toute leur puissance industrielle, pourquoi n’a-t-il pas mis toute la pression nécessaire? Une éventuelle victoire japonaise à Midway aurait pu avoir un effet décisif sur la tournure des événements dans le Pacifique, car sur le long terme, il était de plus en plus difficile pour le Japon de rivaliser économiquement et militairement avec les États-Unis.

Une guerre d'un genre nouveau impliquant la combinaison de forces aéronavales fut livrée dans le ciel et sur la mer de Midway, près des îles hawaiiennes, à l'été de 1942. Cette bataille fut un point tournant de la guerre du Pacifique et elle marqua l'arrête de l'expansion japonaise.

La reconquête du Pacifique: la première phase (janvier – septembre 1944)

Alors que l’Amérique déploya le gros de son armée de terre vers le théâtre européen, il était évident que le Pacifique était la zone privilégiée des forces aéronavales, de même que pour le corps des Marines. Il n’empêche que le général Douglas MacArthur, qui deviendra le commandant en chef du théâtre d’opérations, s’assura de faire un lobbying efficace afin que le front du Pacifique dispose de suffisamment de troupes terrestres. La stratégie de MacArthur consistait effectivement à attaquer ou contourner les îles fortement défendues par l’ennemi, tandis que serait lancée une guerre sous-marine à outrance dans le but d’éliminer le ravitaillement et le commerce japonais.

L'un des artisans de la victoire des Alliés dans le Pacifique et une figure emblématique de la Seconde Guerre mondiale, le général amércain Douglas MacArthur.

Non sans surprise, les Japonais durent adopter une posture défensive et se battre pour la préservation de leurs conquêtes, tout en conservant suffisamment de forces aéronavales pour ralentir la progression américaine. Comme nous l’avons dit, la lutte pour la supériorité matérielle était perdue d’avance pour les Japonais. Par exemple, sur une période d’une année, celle de 1943-1944, les chantiers navals japonais produisirent 7 porte-avions, alors que la production américaine atteignit 90 pour la même période. De plus, les avions japonais étaient techniquement inférieurs à ceux de leurs adversaires.

Au début de 1944, on estime à 4,000 le nombre d’appareils de toutes sortes dans l’aviation japonaise, face aux 11,400 appareils américains. De manière encore plus significative, ce qui fit réellement mal aux Japonais fut les énormes pertes de pilotes entraînés qu’ils subirent. En 1944, la moitié des pilotes qui partaient en mission ne revenaient pas à leurs bases. Pendant ce temps, les sous-marins américains réduisirent la flotte marchande japonaise de 5 millions de tonnes en 1942 à 670,000 en 1945, sans compter le tonnage de navires de guerre coulés qui s’élevait à 2 millions de tonnes.

L’année 1944 dans le Pacifique fut marquée par des gains importants des Américains d’archipels stratégiques, par exemple la Nouvelle-Guinée, les îles Salomon vers le nord, puis également vers l’ouest aux îles Marshall et Gilbert & Ellice. La conquête de ces archipels fut accélérée afin de sécuriser des bases à partir desquelles les bombardiers américains à long rayon d’action pourraient effectuer leurs missions, notamment pour les B-29 Superfortress qui pouvaient atteindre le Japon.

En juin, la marine américaine était en position d’attaquer puis de s’emparer des îles Mariannes pour y installer également des bases aériennes. Cette fois, les dirigeants japonais étaient déterminés à conserver ces positions, car ils croyaient que les îles Mariannes étaient le point crucial de leur front du Pacifique. Par conséquent, l’amiral Jisaburo Ozawa concentra une force composée de 9 porte-avions et 450 appareils, mais cette force demeurait largement inférieure en nombre face aux 15 porte-avions et 900 appareils américains. Le résultat de la bataille des îles Mariannes fut un désastre pour l’armée japonaise. Tous ses porte-avions furent détruits et à peine 35 avions sur les 450 engagés purent s’échapper.

La capitulation ne fait pas partie du code du guerrier japonais. Cela se traduisit sur le terrain par de sauvages mais combien suicidaires assauts de l'infanterie nipponne. Le temps de rapidement recharger leurs armes, les soldats américains attendent le prochain assaut ennemi lors de la bataille de Saipan (îles Mariannes) en juin et juillet 1944.

Par la suite, les forces américaines furent engagées dans la bataille de la Mer des Philippines où elles remportèrent une autre éclatante victoire qui pava le chemin pour l’occupation de l’île stratégique de Saipan le 10 juillet, de même que Guam le 8 août 1944. Ce que l’on remarque au cours de ces batailles c’est que sur chacune de ces îles, les soldats japonais refusaient de capituler, ce qui rendit la conquête des archipels plus longue et coûteuse que ce que peut suggérer la balance des forces matérielles. Par exemple, sur la seule île de Saipan (archipel des Mariannes), il est estimé qu’environ 27,000 soldats japonais furent tués.

La reconquête du Pacifique: la seconde phase ( octobre 1944 – 1945)

La prochaine étape dans la reconquête du Pacifique allait être l’assaut contre l’île de Leyte en octobre 1944, où les Américains assemblaient le plus grand détachement spécial vu jusqu’à présent. La marine japonaise avait calculé qu’une contre-attaque faisant usage des divers canaux entre les îles, de même que le recours à ce qui restait de l’aviation nipponne, pourrait faire échec à cette force américaine qui aurait assurément des problèmes à manœuvrer. La bataille du Golfe de Leyte fut probablement le plus important engagement naval de l’Histoire. La coopération entre les flottes de surface et sous-marines américaines parvint à contrer la résistance navale japonaise. En effet, le Japon perdit 28 navires de guerre contre 6 pour les États-Unis.

Dans la jungle de l'île de Leyte (Philippines), octobre 1944. La chaleur, les éléments hostiles de la nature et la détermination de l'ennemi à ne pas capituler auront été autant d'éléments qui caractérisèrent la sauvagerie des affrontements dans le Pacifique.

Dans un autre ordre d’idées, la précédente conquête des îles Mariannes permit aux bombardiers américains de se déployer pour un assaut concentré contre l’économie de guerre japonaise. Le 21e Groupe de Bombardiers, qui se trouvait auparavant en Chine, fut transféré à Saipan où il put entreprendre ses opérations à partir de novembre. Leur cible, l’économie nipponne, était déjà lourdement affectée par le manque de matières premières en raison de l’efficacité de la campagne sous-marine américaine.

Par ailleurs, l’armée de l’air américaine dirigea ses efforts afin d’éliminer du ciel la menace ennemie tout en s’en prenant, à l’instar des sous-marins, aux navires marchands chargés de ravitailler les archipels. Enfin, comme c’était le cas en Europe, les États-Unis entreprirent une campagne de bombardements aériens des villes japonaises sur une base régulière, une campagne qui fut possible grâce aux conquêtes terrestres qui permirent d’établir des bases rapprochées du Japon.

En dépit du fait que les Américains s’approchaient du Japon, des préparations étaient en cours pour un assaut amphibie d’envergure vers Tokyo ayant pour nom de code OLYMPIC. À cette fin, la marine américaine avait prévu 90 porte-avions et 14,000 avions, ce qui représentait une plus grande force aérienne que ce qui avait été déployé pour la campagne de Normandie. Pour leur part, les dirigeants japonais se préparaient à l’ultime défense de la mère patrie, notamment par la construction de milliers de petits sous-marins primitifs destinés à des missions suicide, tout comme en reconvertissant ce qui restait de l’aviation afin d’adapter les appareils pour des missions dites de kamikazes.

Non sans surprise, la crainte de subir de lourdes pertes advenant une invasion des îles nippones força les Américains à revoir leurs plans. D’un autre côté, Washington souhaitait une capitulation sans condition des Japonais. Cette situation amena le gouvernement américain à recourir à la bombe atomique à deux reprises contre les villes de Hiroshima et de Nagasaki en août 1945. À cette date, le Japon était déjà en ruines et le conflit de nature politique entre les militaristes de la « ligne dure » et les dirigeants civils désireux de capituler fut résolu par l’empereur en personne. Au cours d’une allocution à la radio le 15 août, l’empereur Hiro-Hito annonça à son peuple, d’une manière quelque peu surréaliste, que la guerre livrée par la nation n’avait pas nécessairement tournée selon le scénario prévu. Au moment de cette allocution, les dernières armées japonaises opérationnelles venaient d’être anéanties en Birmanie et en Mandchourie. Même avant cela, les Japonais auraient probablement capitulé si on leur avait donné la garantie qu’ils pourraient conserver leur empereur, ce qui au final leur fut accordé.

Les ruines de Hiroshima au lendemain du largage de la bombe atomique, le 6 août 1945. La décision du Président Truman de recourir à la bombe atomique alimente toujours le débat de nos jours. Les estimations de l'époque prévoyèrent qu'une campagne livrée en sol japonais engendrait au minimum des pertes de 100,000 hommes parmi les forces américaines. De plus, Washington voulait une capitulation sans condition du Japon. La solution? La bombe.

Conclusion: la nature et les conséquences de la guerre du Pacifique

La guerre dans le Pacifique fut livrée avec une férocité, voire avec une barbarie qui n’avait d’égal que la nature des combats sur le front russe à la même époque. En plus d’être une série d’affrontements entre deux puissances militaires, c’était également une lutte entre deux cultures qui se détestaient, si bien que l’on assista à une véritable orgie de violence mêlée à d’extraordinaires gestes de bravoure de part et d’autre.

Un élément central de la guerre du Pacifique qui affecta la nature des combats fut que les soldats japonais ne se rendaient pas. La capitulation était un geste contraire au code du guerrier japonais, ce qui signifia à maintes reprises que des garnisons nipponnes complètement isolées et largement dépassées en nombres luttèrent jusqu’à la fin. Non sans surprise, les prisonniers de guerre alliés capturés par les Japonais furent traités de manière barbare, et ce, dans l’irrespect total des conventions internationales de l’époque. Même après la fin de la guerre, l’aviation alliée dut lâcher sur les dernières positions japonaises encore actives des tracts afin de leur expliquer ce que la capitulation signifiait dans la culture occidentale. L’idée était de les amener à se rendre, car la paix était déjà signée. D’ailleurs, ce ne fut que vingt-cinq ans après la fin de la guerre que le dernier soldat japonais se rendit.

D'une fidélité sans borne à leur empereur et faisant preuve d'une obéissance absolue face à leurs officiers, les soldats de l'armée impériale japonaise constituaient une machine de guerre redoutable. Les mots "honneur" et "sacrifice", qui sont au coeur du code du guerrier, ne firent qu'accroître les disparités culturelles face à l'ennemi occidental. Dans ce contexte particulier, la sauvagerie des combats fut conséquente.

Dans un autre ordre d’idées, et bien que les États-Unis s’assurèrent l’hégémonie dans le Pacifique, la guerre avait aussi anéanti la « force morale » des empires coloniaux européens dans la région, en particulier celle de la France, des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. À cet égard, chaque ex-puissance coloniale tenta à sa façon de gérer la problématique au lendemain de 1945. La France s’embarqua dans une désastreuse campagne militaire pour reconquérir et garder l’Indochine. De son côté, la Grande-Bretagne y alla de manière plus « posée », en consentant malgré tout à se retirer au lendemain de ses campagnes malaisiennes et indonésiennes où elle parvint à vaincre les insurrections locales.

Il est important également de prendre en considération la montée en puissance de l’Union soviétique qui devint un nouvel acteur dans la région. Après quarante ans de mise en échec par le Japon, l’URSS put revenir à l’avant-scène, d’autant qu’en Chine, le régime nationaliste de Chian Kai-Shek, qui fut largement affaibli par l’occupation japonaise, fut vaincu par les communistes de Mao Zedong en 1949. Ces changements menèrent à la guerre de Corée et, ultimement, à celle du Vietnam. Ironiquement, les vainqueurs occidentaux de la Seconde Guerre mondiale se retrouvèrent plus tard vaincus lors des conflits subséquents, des guerres nées de la fin de l’hégémonie japonaise dans le Pacifique.

Inspiré d'une célèbre photographie, ce mémorial de la bataille de Leyte (Philippines) présente le général MacArthur et son état-major foulant le sol philippin, lors de ce retour symbolique suite à la capitulation de mai 1942.