Étiquette : Guerre du Golfe (1991)

La Première Guerre du Golfe (1991)

Introduction

La Première Guerre du Golfe, mieux connue dans la culture populaire sous l’appellation d’Opération Desert Storm, fut une campagne militaire multinationale conduite du 17 janvier au 3 mars 1991 dans le but de libérer l’Émirat du Koweït de son occupation par les forces irakiennes. En effet, la cause immédiate du déclenchement des hostilités réside dans l’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990. Cette agression par l’armée de Saddam Hussein, qui comprit alors plus de 1,5 million de soldats et environ 6,000 chars d’assaut, constitua une menace directe au Royaume d’Arabie Saoudite ainsi qu’à toute la zone productrice de pétrole se trouvant à l’ouest du Golfe Persique. Les forces koweïtiennes tentèrent tant bien que mal de résister, mais elles furent rapidement écrasées par un ennemi largement supérieur en nombre. Trois jours après le début de l’invasion, le Koweït fut rayé de la carte.

Été 1990: la donne stratégique

Hormis l’invasion d’août 1990, les causes ayant amené le déclenchement de cette guerre dans le Golfe Persique sont plus complexes qu’elles n’en paraissent. Saddam Hussein avait déclaré à maintes reprises que le Koweït appartenait historiquement à l’Irak. Cependant, l’agression de Hussein fut aussi justifiée par d’autres intentions. La prise du Koweït signifierait pour l’Irak un élargissement notable de son accès à la mer. Qui plus est, le Koweït était le principal créancier de l’Irak puisqu’il avait prêté à son dictateur d’énormes sommes dans le but de financer sa guerre contre l’Iran entre 1980 et 1988. Bien qu’elle émergea du conflit en prétendant l’avoir remporté, l’Irak se trouva dans l’impossibilité de rembourser son créancier en lui devant environ 17 G$ américains, sans compter un autre 25 G$ emprunté à l’Arabie Saoudite et à d’autres États du Golfe.

Autrement dit, l’annexion du Koweït annulerait cette dette, tout en envoyant aux autres États du Golfe un message clair à l’effet de ne pas se montrer trop pressés, ni exigeants, dans le remboursement. Enfin, le contrôle du Koweït ferait de l’Irak une puissance majeure sur la scène internationale avec la possession du cinquième de la production pétrolière mondiale (soit plus d’un milliard de barils par an), tout en plaçant les forces militaires irakiennes en position de frapper éventuellement l’Arabie Saoudite et ses champs pétrolifères, qui eux fournissaient le quart du pétrole mondial.

Saddam Hussein crut que les Nations-Unies (ONU) seraient impuissantes à répliquer face à ses actions, outre des protestations d’usage. En fait, sa seule crainte fut face à la réaction des États-Unis, mais selon l’analyse qu’il fit de l’expérience américaine au Vietnam, il sentit que les Américains n’oseraient pas le confronter militairement, surtout s’il fallut que le sang américain soit versé. Dans les deux cas, Saddam se trompa lourdement.

Le calcul politique fait par Saddam Hussein lors de l'invasion du Koweit par son armée en août 1990 reposait sur la soi-disant inaction militaire des États-Unis. Il eut tort sur ce point, mais il sous-estima également les capacités de la communauté internationale de l'époque à se mobiliser pour mettre un terme à l'agression.

De Desert Shield à Desert Storm: « vendre » la cause de l’intervention

La réponse militaire américaine survint dès le premier jour de l’invasion du Koweït à l’été de 1990. Sous la direction d’ensemble du président de l’époque Georges H. W. Bush, le général Norman H. Schwarzkopf, le commandant du U. S. Central Command (CENTCOM), ordonna aux forces déployées au Moyen-Orient d’empêcher d’éventuels mouvements de l’armée irakienne vers l’Arabie Saoudite et vers d’autres États du Golfe. Ainsi, plusieurs porte-avions de la marine américaine furent envoyés dans la région, tandis que des éléments des forces spéciales de l’aviation, de la 82e Division aéroportée et d’une brigade de Marines furent dépêchés d’urgence en Arabie Saoudite. Cette grande opération défensive de dissuasion de l’été de 1990 reçut le nom de code Desert Shield.

Alors que les forces américaines continuèrent de s’organiser, le Conseil de Sécurité de l’ONU condamna l’invasion du Koweït et imposa des sanctions économiques contre l’Irak le 6 août. Ce geste fut le premier d’une série de treize résolutions du Conseil de Sécurité, la plupart ayant été votées à l’unanimité et sans aucun vote de dissension. Les résolutions déclarèrent illégales les actions irakiennes au Koweït, tout en imposant un blocus économique et demandant aux États membres de l’ONU leur assistance afin de mettre en application ces résolutions.

Cette étonnante unanimité affichée au Conseil de Sécurité se traduisit également au sein de l’Assemblée Générale. Il est probable que dans ce dernier cas, une partie de la réponse réside dans le fait que même si les États du Tiers Monde (comme on les appelait à l’époque) affichèrent fréquemment un certain niveau d’hostilité envers les États-Unis, ils considérèrent que le respect des frontières interétatiques revêtait une dimension sacro-sainte à ne violer en aucun moment. De plus, les États arabes interprétèrent l’agression de Saddam Hussein comme une violation flagrante de la solidarité arabe.

Le 29 novembre, à la suite d’efforts diplomatiques du président Bush, du président égyptien Hosni Moubarak et du roi Fahd d’Arabie Saoudite, le Conseil de Sécurité de l’ONU envoya à l’Irak un ultimatum lui demandant d’avoir retiré ses troupes du Koweït au plus tard le 15 janvier 1991. Ce faisant, cette nouvelle résolution permit d’utiliser tous les moyens nécessaires, par une coalition de nations qui prit rapidement de l’expansion, advenant que l’Irak refuse de se plier à l’ultimatum. Toutefois, à mesure qu’approcha la date butoir, l’Administration Bush (qui se rappela très bien à quel point l’absence de consensus national avait créé de sérieux problèmes sur le front intérieur lors de la Guerre du Vietnam) prit la peine de forger l’opinion publique américaine pour qu’elle appuie d’éventuelles opérations militaires visant à libérer le Koweït.

C’est ainsi que le secrétaire d’État James A. Baker, le secrétaire à la Défense Richard Cheney et le chef d’état-major des armées, le général Colin Powell, travaillèrent avec diligence dans leur plaidoyer en faveur d’une intervention militaire des États-Unis. Non sans surprise, ces efforts officiels et officieux suscitèrent de nombreux et virulents débats. L’argumentaire de Baker, Cheney et Powell reposa sur cette idée que le support quasi unanime de la communauté internationale constitua en soi un facteur pouvant conditionner l’appui domestique à l’intervention. En janvier 1991, après des mois de virulents débats, le Congrès des États-Unis passa une résolution conjointe qui accorda au président l’autorisation du recours à la force militaire contre l’Irak. Qui plus est, nombreux furent les sénateurs et les représentants ayant voté contre la résolution à déclarer publiquement qu’ils appuyèrent moralement les troupes, ce qui constitua pour ainsi dire un renforcement du front intérieur, ce dont avait exactement besoin l’Administration Bush.

Les cerveaux derrière l'intervention américaine dans le Golfe, de gauche à droite: Richard Cheney (secrétaire à la Défense), James Baker (secrétaire d'État), le président George H. W. Bush, Brent Scowcroft (conseiller du président à la Sécurité nationale) et le général Colin Powell (chef d'état major des armées).

Simultanément, le président Bush et son administration travaillèrent à forger un consensus international en faveur de l’intervention. Il s’impliqua personnellement dans l’affaire avec son secrétaire Baker et le résultat fut qu’ils purent former une coalition d’États qui iraient combattre les Irakiens. Les États-Unis n’allèrent donc pas partir seuls à la guerre. Ultimement, trente-cinq nations contribuèrent militairement à la coalition, avec les États-Unis, l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Grande-Bretagne, la France et la Syrie parmi les plus importants fournisseurs de troupes pour la campagne. Pour commander toutes ces forces, le général Schwarzkopf établit un quartier-général intégré avec le lieutenant-général saoudien Khalid ben Sultan, qui assuma le commandement de la force combinée interarmes arabo-islamique de la coalition. Schwarzkopf et Sultan dirigeraient conjointement la campagne terrestre, aérienne et maritime contre les forces irakiennes, dans ce qui devint le théâtre koweïtien des opérations. Au moment où l’ultimatum onusien expira, la coalition alliée contre Saddam Hussein atteignit une force de 700,000 soldats, dont 540,000 furent fournis par les États-Unis.

Desert Storm: l’assaut aérien

À mesure que les forces alliées débarquèrent en théâtre d’opérations, la planification de l’offensive alla bon train. Cette dernière se divisa en quatre phases. Les trois premières furent entièrement orientées vers une vaste offensive strictement aérienne afin d’affaiblir les appareils politiques, économiques et militaires de l’Irak. Quant à la quatrième phase, elle consisterait en une offensive terrestre visant à encercler et détruire les forces ennemies déployées au Koweït et dans la partie sud de l’Irak.

L’offensive aérienne débuta vers 2 heures, le matin du 17 janvier 1991, avec une escadre combinée comprenant des avions de la force aérienne et des hélicoptères de la 101e Division aéroportée américaine. Cette escadre fut chargée de conduire un raid en profondeur derrière les lignes ennemies afin de détruire deux centres de commandement irakien de batteries antiaériennes. Dans cette attaque, qui ne dura officiellement que quatre minutes, les Américains ouvrirent une brèche de 10 kilomètres dans le dispositif « parapluie » antiaérien de l’ennemi. Dans ce périmètre dépourvu de défenses s’engouffrèrent des centaines d’appareils et de missiles de croisière qui purent frapper au cœur du système de commandement militaire irakien dans et autour de Bagdad.

Pendant les semaines qui suivirent, la cadence et l’intensité du bombardement aérien allié furent infernales. Le bombardement finit par anéantir le dispositif irakien de défense antiaérienne, ce qui permit ensuite de concentrer les frappes sur les réseaux de communications, les édifices gouvernementaux, les usines d’armement, les raffineries, les ponts et les routes stratégiques. À la mi-février, les Alliés changèrent la direction de l’attaque aérienne afin de la concentrer cette fois contre les forces terrestres ennemies au Koweït et dans le sud de l’Irak, détruisant par le fait une série de fortifications et de chars d’assaut, des éléments cruciaux du système défensif ennemi au sol. Cette offensive aérienne d’envergure, qui totalisa pas moins de 2,000 sorties quotidiennes et qui balança environ 80,000 tonnes de munitions sur l’ennemi, se poursuivit sans relâche pendant 38 jours, ouvrant ainsi la voie pour une autre offensive aérienne et terrestre visant à expulser les forces irakiennes du Koweït.

Précédant l'assaut terrestre, les Alliés débutèrent leur offensive dans le Golfe Persique en janvier 1991 par une série de raids aériens visant à détruire systématiquement les défenses antiaériennes, les systèmes de communication, de commandement, de même que les infrastructures politiques, économiques et militaires irakiennes.

La campagne terrestre

Dans cet ordre d’idées, les évaluations faites par les Alliés du dispositif irakien dans et autour du Koweït firent état de la présence d’éléments appartenant à 43 divisions différentes totalisant 500,000 hommes, ce qui inclut un contingent substantiel de la sinistre Garde Républicaine, la force personnelle de sécurité de Saddam Hussein. Pour affronter cette armée, le général Schwarzkopf ordonna à la 3e Armée américaine de déployer ses deux corps, préalablement mobilisés depuis une période de six mois (à partir de bases aux États-Unis et en Europe), quelque peu à l’ouest de la frontière irako-koweïtienne.

Le plan de la coalition impliqua un vaste encerclement partant de la partie sud du front initial (Koweït), tout en faisant un grand mouvement en faux vers la gauche (ouest), dans le but de frapper les forces irakiennes sur leur flanc gauche et ultimement couper leur voie de retraite vers l’Irak. Ensuite, le 7e Corps américain, qui constitua une lourde force comprenant plusieurs divisions blindées et mécanisées (incluant la 1ère Division blindée britannique), devait percer les défenses irakiennes et faire mouvement au nord sur un large front à l’ouest de la frontière irako-koweïtienne.

Plus à l’ouest encore, le 18e Corps aéroporté (qui comprit deux divisions aéroportées américaines et la 6e Brigade Légère blindée française pour protéger l’extrémité du flanc gauche exposé) devait à son tour effectuer une grande manœuvre de flanquement et attaquer profondément les arrières de l’ennemi afin d’empêcher ses réserves de rejoindre le front. Simultanément, deux divisions du Corps des Marines (renforcées par une brigade de chars de l’Armée de terre) et les forces alliées arabes attaqueraient les défenses irakiennes le long de la frontière Koweït-Arabie Saoudite afin de libérer la capitale de Koweït City.

Comme le montre cette carte, le plan du général Schwarzkopf consista à faire croire à l'ennemi à un assaut direct vers le Koweit par le déploiement de ses forces vis-à-vis celles des Irakiens. À la dernière minute, les Alliés entreprirent un vaste mouvement en pince vers la gauche (ouest) et, combiné avec un appui aérien de tous les instants, ils prirent à revers l'ensemble des forces de Saddam Hussein.

En conséquence, l’offensive terrestre débuta au matin du 24 février 1991. Les Alliés percèrent rapidement les défenses irakiennes et avancèrent à un rythme accéléré et soutenu. Les Irakiens tentèrent de donner la réplique par des tirs d’artillerie, mais leurs canons furent rapidement détruits par des tirs de contre-batterie et un appui aérien tactique efficaces. À peine entamée, l’offensive alliée causa une onde de choc dans les rangs irakiens dont les soldats capitulèrent en masse.

En trois jours, les Alliés reprirent Koweït City et la vaste manœuvre de flanquement par la gauche fut couronnée de succès, si bien que leurs forces avancèrent de 200 kilomètres en Irak, attaquant ainsi les réserves irakiennes à l’arrière du front. Au 27 février, les Alliés avaient détruit la presque totalité des unités de la Garde Républicaine, la force d’élite irakienne, une fois que celle-ci tenta en vain d’offrir une résistance au sud de Basra, au sud-est de l’Irak. Par le temps que le président Bush annonça officiellement un cessez-le-feu à 8 heures, le matin du 28 février, toute résistance irakienne dans le théâtre d’opérations irako-koweïtien s’était effondrée. La guerre terrestre avait duré pas plus d’une centaine d’heures.

Au moment de l’annonce du cessez-le-feu, on rapporta que 42 des 43 divisions irakiennes engagées furent anéanties ou sérieusement atteintes. Environ 25,000 soldats irakiens furent tués (quoiqu’ici les sources varient entre 8,000 et 100,000 décès liés au combat), 85,000 furent prisonniers, tandis qu’au moins 100,000 hommes désertèrent. Quant à la coalition, ses pertes furent relativement légères. Environ 250 de ses soldats furent tués au combat depuis le début de la campagne aérienne, dont 148 Américains.

Rapidement éliminée du ciel, l'aviation irakienne ne put porter assistance aux forces terrestres qui furent harcelées sans relâche par l'aviation alliée. En plein désert, les chars et véhicules blindés irakiens furent livrés en pâture.

Conclusion

Bien que quelques combats sporadiques se poursuivirent entre les forces alliées et les forces irakiennes qui essayèrent de s’échapper, les pourparlers pour un cessez-le-feu définitif, tenus le 3 mars à Safwan (sud-est irakien), mirent un terme à la phase de combat de l’opération Desert Storm. Dans ce contexte, rappelons que la décision de mettre fin à la guerre fut dictée par un ensemble de facteurs. Il y eut d’abord une montée des inquiétudes dans la communauté internationale concernant les maux et privations de toutes sortes infligés à la société irakienne. Ensuite, à mesure que les forces de la coalition resserrèrent l’étau autour de l’armée irakienne, les craintes d’être victimes de « tirs amis » s’accrurent, ce qui en soi fut une source d’inquiétude, dans la mesure où il fut estimé qu’environ le quart des pertes américaines furent attribuables à ce genre d’incidents.

Un autre incitatif résida dans la nature des contraintes politiques avec lesquelles la guerre fut menée. L’ONU avait autorisé le recours à la force pour expulser les Irakiens du Koweït et, à la fin de la journée du 27 février, cette mission avait été accomplie. Aller au-delà, dans une tentative de renverser Saddam Hussein, aurait créé des difficultés et des tensions au sein de l’organisation onusienne, de même que parmi les partenaires arabes de la coalition.

Au lendemain du cessez-le-feu définitif du 3 mars 1991, les forces de l’ONU firent mouvement au Koweït afin de protéger le petit État d’une autre agression irakienne. Bien que la guerre fut une victoire militaire incontestée pour la coalition, Saddam Hussein resta au pouvoir, dans un État policier toujours aussi solide, malgré les désastres encaissés par son armée. En fait, le dictateur irakien put librement tourner son attention afin de réprimer brutalement les révoltes internes chiites et kurdes, et ce, sans que la communauté internationale ait pu effectivement intervenir.

Enfin, les termes de la paix dictée par la coalition internationale spécifièrent notamment que l’Irak devrait ouvrir ses frontières afin que ses installations et programmes nucléaires, chimiques et biologiques puissent être inspectés régulièrement. Par contre, les années suivantes virent Saddam Hussein mettre des bâtons dans les roues des inspecteurs internationaux. Cela amena ultimement la communauté internationale à voter maintes sanctions contre son régime, tout en mettant sur la table, d’une certaine manière, les conditions du déclenchement d’une Seconde Guerre du Golfe en 2003.

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La guerre économique

Introduction

Ce qu’on appelle la guerre économique consiste en l’utilisation de toutes formes de coercitions économiques pour vaincre un ennemi. Selon les circonstances, il peut s’agir d’une stratégie directe ou indirecte, mais qui demeure une composante intégrale dans la conduite des opérations militaires depuis des temps immémoriaux. À une époque plus ancienne, la guerre économique revêtit certaines constituantes tel le contrôle de la chasse, des pâturages et des terres agricoles. La guerre économique put voir également les belligérants tenter de contrôler les sources d’approvisionnement en eau, les ports maritimes, les cols de montagnes, bref, toutes locations vitales à la bonne marche du commerce et qui devinrent à leur tour des moyens et des enjeux de la lutte armée collective. De plus, à mesure que l’Homme maîtrisa certaines ressources comme le bronze, le fer et l’or, celles-ci devinrent également des enjeux et des moyens d’achever les objectifs politico-militaires des premières civilisations. Ces dernières ressources permirent de fabriquer et d’acheter des armes, tout comme une pénurie ou une faible réserve de ces matériaux affectèrent l’effort de guerre.

L’économie: une arme ancienne

Durant l’Antiquité, les Romains et les Carthaginois s’affrontèrent lors de trois guerres majeures dans lesquelles chaque camp chercha la domination économique dans la Méditerranée. Mis à part les batailles rangées, chaque belligérant voulut perturber le commerce de l’autre en s’efforçant de désorganiser son économie. En perdant certains territoires stratégiques aux périphéries de leur empire, les Carthaginois perdirent du coup leur viabilité économique, ce qui les affaiblit grandement dans leur lutte à finir contre Rome. D’un autre côté, en vertu d’une habile combinaison de sa force économique et de sa puissance militaire, Rome put établir sa célèbre Pax Romana qui dura plusieurs siècles. D’une certaine manière, les Romains préférèrent, autant que possible, atteindre leurs objectifs politiques et économiques par la voie diplomatique.

Plus tard, la division de l’Empire romain en deux parties (est et ouest) devint inévitable, étant donné l’immensité du territoire à administrer, ne serait-ce que d’un strict point de vue économique. Cependant, le choix de Constantinople sur le Bosphore, à titre de capitale de la partie orientale, ne fut pas le fruit du hasard. En effet, la ville se situa à cheval sur un point de passage obligé pour le trafic commercial entre les Mers Noire et Méditerranéenne. Pendant environ mille ans, l’Empire byzantin put largement garnir ses coffres publics, justement en imposant des droits de passage aux commerçants qui utilisèrent le détroit stratégique du Bosphore. À l’instar de ce qui se passa dans la partie occidentale du défunt Empire romain, une désintégration lente et progressive affecta l’Empire byzantin, ce qui amena parallèlement un décroissement de sa vitalité économique. Les Turcs conquirent donc Constantinople en 1453 et prirent le contrôle d’importantes routes commerciales où transigèrent quantité d’épices et de soies, et ce, pendant environ cinq cents ans. Inversement, le déclin de la puissance de Rome à l’ouest mena à de nouveaux conflits d’ordre économique, que ce soit pour la possession des pâturages, voire même le contrôle des zones de piraterie.

Le théâtre des opérations à l'époque des guerres puniques entre Rome et Carthage. L'objectif: assurer la domination dans la Méditerranée.

La guerre économique à l’âge des empires

Cependant, à mesure que les États devinrent plus sophistiqués, ainsi en alla-t-il de la nature de la guerre économique. À titre d’exemple, à mesure que les pays de l’Ouest s’industrialisèrent, la demande pour des matières premières alla croissant et elle permit de créer des infrastructures économiques. Plus important, la Révolution industrielle accrut la puissance de certains pays comme l’Angleterre et la France, ce qui eut un impact direct sur leur rivalité économique.

Généralement, l’état de la recherche sur la guerre économique moderne situe le début de celle-ci à l’époque napoléonienne. Lorsqu’elle joignit les rangs de la Coalition contre les forces de Napoléon, l’Angleterre dirigea immédiatement une guerre économique contre la France et ses alliés. L’Angleterre le fit non seulement pour priver ses ennemis des matières premières nécessaires à leur effort de guerre, mais aussi pour anéantir le commerce français et permettre à Londres de monopoliser le commerce mondial par le contrôle des voies maritimes à l’aide de sa flotte. Qui plus est, toujours à l’ère napoléonienne, l’industrie textile de l’Angleterre inonda le continent européen de ses produits fabriqués à un rythme effarant, comme conséquence de cette Révolution industrielle et de ses effets sur l’évolution du capitalisme.

Le Système continental de Napoléon et le blocus naval du continent par l'Angleterre s'inscrivirent au coeur des enjeux de ces longues années de luttes armées qui troublèrent l'Europe au début du XIXe siècle.

Dans le but de contrer le blocus économique imposé à la France, Napoléon Bonaparte émit le Décret de Berlin en 1806, suivi du Décret de Milan l’année suivante, dans lesquels tous les produits britanniques seraient bannis du continent, en plus de prendre des actions contre quelconques tiers partis qui ne respecteraient pas ces avis. Non sans surprise, les décrets de 1806-1807 furent des plus impopulaires dans les nations européennes qui dépendirent du commerce extérieur pour soutenir leurs économies, si bien qu’ils constituèrent un important contentieux entre la France et la Russie. Cette dernière fut envahie en 1812, entre autres parce qu’elle refusa d’adhérer au Système continental imposé par l’empereur français.

Pendant la majorité du XIXe siècle, et suivant la chute de Napoléon, l’Europe et le reste du monde entamèrent une période de relative stabilité, bien que l’on vit poindre de nombreux conflits dans la course folle visant à s’accaparer des colonies et leurs marchés concomitants. À la fin de ce siècle, le déclenchement de la Révolution industrielle en Allemagne créa une intense rivalité entre Berlin et Londres. En effet, l’Allemagne parvint à chasser l’Angleterre de plusieurs marchés lucratifs à travers le monde. Cette rivalité économique et coloniale constitue en elle-même l’une des causes du déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les systèmes d’alliances et les nationalismes exacerbés de l’époque.

En août 1914, les Britanniques n’hésitèrent pas à entamer une guerre économique contre l’Allemagne en lui imposant un blocus naval, tout comme l’Allemagne répondit à cette stratégique en demandant à ses sous-marins d’en faire de même autour des îles Britanniques. D’une certaine façon, cela constitua une approche moderne à la guerre de course (où des navires privés embauchés par l’État faisaient la guerre au commerce ennemi), en faisant la guerre à l’économie de l’adversaire, toujours dans l’espoir d’affaiblir l’effort de guerre des belligérants. Dans ce contexte, et un peu à l’instar de ce que vécut la France de Napoléon, l’Allemagne fut davantage autosuffisante que l’Angleterre, qui dépendit virtuellement de ses importations dans tout ce que consommaient ses citoyens. Malgré cela, après quatre longues années de lutte acharnée, l’Angleterre battit l’Allemagne, mais seulement avec la précieuse assistance des États-Unis, qui entrèrent en guerre en 1917.

L'argent étant le nerf de la guerre, il fallut déstabiliser l'économie et le commerce de l'adversaire. Par conséquent, les deux guerres mondiales virent une utilisation massive de l'arme sous-marine par les belligérants contre les marines marchandes chargées de transporter les ressources nécessaires à l'effort de guerre.

À l’époque des idéologies

Vingt ans plus tard, le monde assista au début de la Seconde Guerre mondiale, qui fut essentiellement une guerre économique conduite par la strangulation navale et la puissance aérienne stratégique. En Asie, les Japonais cherchèrent à étendre leur empire afin d’acquérir des matières premières essentielles à l’industrie, tandis que les Allemands furent également attirés par les richesses de l’Europe de l’Est, notamment le grain et le pétrole. Une fois encore, cette guerre vit les îles Britanniques en état de siège par les sous-marins allemands alors que dans le Pacifique, la force sous-marine américaine harcela en permanence la marine marchande japonaise. À la fin des hostilités, la flotte marchande japonaise fut carrément anéantie, tandis que les infrastructures industrielles de l’Allemagne tombèrent en ruines. N’eut été du Plan Marshall, il est probable que l’Allemagne n’aurait jamais pu rétablir rapidement ses infrastructures industrielles au lendemain du conflit.

Quant à la Guerre froide, qui divisa pendant 45 ans les anciens vainqueurs de l’Allemagne, celle-ci est souvent perçue comme un conflit purement idéologique, mais elle fut également une lutte dans laquelle s’affrontèrent des systèmes économiques radicalement différents et en compétition : le capitalisme et le communisme. Chacun chercha à obtenir le contrôle des ressources planétaires afin de soutenir son économie et ainsi prouver la viabilité, sinon la crédibilité de son système. Éventuellement, l’Histoire démontra que les États-Unis possédèrent une économie supérieure à celle de l’Union soviétique, si bien que cette dernière ne put s’en remettre et l’empire communiste dirigé par Moscou finit par se désintégrer de l’intérieur.

Dans cet ordre d’idée, la démarcation entre la compétition économique, la coercition et la guerre peut être mince, tout comme le niveau avec lequel une nation est affectée par des pressions économiques peut varier grandement. À titre d’exemple, la guerre économique fut inefficace contre le Nord Vietnam, entre autres parce que le peuple accepta le conflit et il parvint à abaisser son niveau de vie, à tel point que cela dépassa les prévisions des stratèges américains. Dans d’autres cas, les États-Unis et certains de leurs partenaires occidentaux eurent recours à des sanctions économiques aux résultats mitigés, notamment lorsqu’il s’agit de mettre de la pression sur le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud, de forcer le départ de Fidel Castro à Cuba, de limiter la prolifération d’armes nucléaires ou pour atteindre d’autres objectifs stratégiques.

Bien qu'étant respectivement assis sur des bombes à retardement, les superpuissances de la Guerre froide s'affrontèrent aussi par l'entremise de l'arme économique, ne serait-ce que pour démontrer lequel des systèmes (capitaliste ou communiste) allait en sortir vainqueur.

Conclusion

En guise de conclusion, nous aimerions apporter une courte réflexion sur un cas de figure relativement récent, celui de l’Irak. D’une part, la Première Guerre du Golfe de 1991 fut livrée en partie pour des raisons économiques, dans la mesure où il fut impensable que l’Irak d’alors contrôle la majorité des champs pétrolifères mondiaux en détenant en « otage » les puissances occidentales. Il est vrai que la guerre fut menée sur un champ de bataille, mais ce conflit en fut un de nature économique, dans lequel les capacités industrielles écrasantes des puissances occidentales, combinées à un objectif stratégique limité (expulser les forces irakiennes du Koweït), permirent de prédire à coup sûr l’issue finale.

D’autre part, avec son objectif beaucoup plus ambitieux de changer le régime politique irakien, la Seconde Guerre du Golfe qui débuta en 2003 obligea les puissances occidentales belligérantes (États-Unis et Angleterre) à s’engager à plus long terme afin de restructurer l’économie du pays. Ici, l’idée consiste à utiliser l’arme économique (la remise sur rails de l’économie irakienne) à des fins défensives, dans l’espoir de contrer la montée du terrorisme et de l’intégrisme religieux. Encore là, rien ne garantit que cette stratégique aura fonctionné à terme. C’est peut-être la seconde génération d’Irakiens qui en percevra davantage les effets.

Ainsi, la guerre économique peut être une arme à double tranchant, mais qui repose sur un élément fondamental de la stratégie militaire : la volonté de chaque camp de poursuivre ou d’arrêter la lutte.