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Virginien d’abord: portrait de la carrière militaire du général Robert E. Lee

Introduction

Dans le contexte des commémorations entourant le 150e anniversaire des événements liés à la Guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865), certains noms continuent de forcer l’admiration du public et des historiens. Parmi ces figures désormais légendaires se trouve celle du général Robert Edward Lee (1807-1870), dont la carrière militaire et le destin se confondent avec une page d’histoire des États-Unis qui, nous le pensons, divise encore aujourd’hui la nation américaine.

Robert E. Lee naquit en Virginie et gradua à la célèbre académie militaire de West Point, où il se classa au second rang de la promotion de 1829. Avant que ne débute la Guerre civile, on peut dire que sa carrière militaire fut marquée par trois principaux mandats. Il servit d’abord à la frontière du Texas, puis comme superintendant à West Point et, enfin, comme officier d’active lors de la Guerre américano-mexicaine. Comme officier d’état-major du général Winfield Scott durant la campagne mexicaine, Lee (alors capitaine d’une troupe d’ingénieurs) sut se distinguer et se faire remarquer pour ses capacités à commander et analyser rapidement des situations au combat.

1861: choisir son camp

Au moment où sa Virginie natale fit sécession du reste de l’Union en avril 1861, Lee avait déjà atteint les plus hauts échelons de la hiérarchie militaire. Qui plus est, il refusa même le poste de commandant en chef des forces fédérales (Nord), démissionna et prit la décision d’accepter à la place le poste de commandant des forces sécessionnistes de Virginie. Ce faisant, Lee allait, non sans surprise, accéder aux plus hautes fonctions de la hiérarchie militaire des États confédérés et ainsi avoir une forte influence sur la prise des décisions stratégiques (ce qui lui était quasiment acquis dès l’automne de 1861).

En juillet de la même année, le président confédéré Jefferson Davis lui confia un difficile mandant, soit celui de ramener l’ordre au sein du corps des officiers confédérés de la Virginie-Occidentale miné par les rivalités, la partisanerie politique et les querelles quant à la stratégie à adopter affectèrent leurs qualités opérationnelles. En fait, Lee ne savait trop comment exécuter cette mission, étant incertain quant à la nature de sa propre autorité et assisté par des officiers qui eux-mêmes étaient des novices souvent incompétents. Par ailleurs, Lee savait fort bien que le sentiment de la population de la Virginie-Occidentale penchait plutôt du côté de l’Union, si bien qu’au final, la mission fut un échec.

Toujours en 1861, en novembre, le président Davis dépêcha Lee afin de diriger ce qu’on appela alors le Département de la Caroline du Sud, de la Géorgie et de la Floride, poste qu’il occupa jusqu’en mars 1862. Là, et avec un peu plus de succès, Lee fut chargé d’améliorer les défenses côtières. Compte tenu du peu de ressources à sa disposition, Lee sut malgré tout doter la région de défenses en apparence crédibles, ce qui de toute évidence sut attirer à nouveau l’attention de Davis qui le transféra cette fois à Richmond (Virginie) au printemps. Sans doute que cette nouvelle affectation le séduisit davantage, puisqu’il allait prendre le commandement des forces militaires de cet important État confédéré, en plus de combattre sur sa terre natale. Mais Lee n’allait pas avoir l’entière liberté d’action, dans la mesure où ses gestes seraient scrutés de près par les hommes du président Davis.

La naissance d’un tacticien

Comme dans toute campagne militaire, l’évolution rapide des événements et le hasard donnèrent à nouveau à Lee une opportunité de se faire valoir. Le 31 mai 1862, lors de la bataille de Seven Pines, le commandant de l’armée confédérée chargée de protéger Richmond, le général Joseph E. Johnston, fut grièvement blessé. Le président Davis se tourna vers Lee pour le remplacer, le temps que Johnston achève sa convalescence. Cette porte qui s’entrouvrit à Lee lui fournit l’occasion de remanier la structure de commandement et la stratégie d’ensemble sur le théâtre d’opérations virginien.

D’abord, Lee prit conscience de l’importance d’accoler à ses hommes une identité, une « marque de commerce », pour employer une expression moderne. Il rebaptisa et regroupa ses forces sous le nom d’Armée de la Virginie du Nord (Army of Northern Virginia) et il entreprit aussitôt une campagne d’une année, où il livra des batailles d’un caractère exceptionnel qui forcèrent l’admiration. Vers la fin de juin 1862, Lee entama une campagne connue sous le nom de Seven Days’ Battles. Bien qu’il ne put anéantir les imposantes forces de son adversaire nordiste, le général George B. McClellan, Lee put néanmoins repousser temporairement ce dernier en dehors des environs immédiats de Richmond, malgré que les pertes enregistrées furent importantes.

Lorsque les forces de l’Union sous le commandement de John Pope menacèrent à nouveau Richmond en ce même été, Lee fit équipe avec le célèbre général Stonewall Jackson, où ils infligèrent une humiliante défaite à l’adversaire à la seconde bataille de Mannassas/Bull Run près de Washington, du 28 au 30 août 1862. En fin stratège, Lee vit l’opportunité de poursuivre l’ennemi vaincu et ainsi porter le front de l’autre côté du fleuve Potomac, la barrière naturelle qui sembla protéger la capitale fédérale.

L’idée de porter la guerre au Nord fut audacieuse à ne pas en douter. Le général virginien savait que cette opération ne se ferait pas sans risque. Certes, elle menacerait directement la capitale adverse, mais ses maigres ressources militaires ne lui permettraient pas de protéger sa propre capitale. Par ailleurs, un incident hors de son contrôle faillit entraîner son armée vers un désastre lorsqu’une copie de ses ordres destinés à ses subordonnés tomba entre les mains de McClellan. Ce faisant, McClellan put coincer Lee sur le Potomac, avec le fleuve dans son dos, limitant sérieusement du coup sa marge de manœuvre.

Peinture de Mort Kunstler montrant Lee et les généraux Longstreet et Jackson en train d’analyser la situation le 29 août 1862, lors de la seconde bataille de Manassas. Bien qu’étant le commandant en chef, Robert Lee avait la réputation d’un général à l’écoute des recommendations de ses subordonnés.

C’est là que Lee prit une décision qui nous apparaît juste, bien qu’audacieuse et fort risquée. Ayant des troupes déjà fatiguées par de longues marches issues de précédentes et infructueuses manœuvres vers Washington, Lee choisit de rester sur place, avec le Potomac dans le dos, et de livrer une bataille défensive en attendant que l’ennemi arrive. D’un strict point de vue logistique, ce fut la bonne décision à prendre, car le Potomac représente un obstacle considérable à franchir (ce n’est pas un ruisseau) et Lee ne souhaita pas placer son armée dans une position de vulnérabilité, le dos à l’ennemi. Par conséquent, ses ingénieurs militaires furent affectés à la construction d’ouvrages défensifs plutôt que de pontons. Le résultat d’ensemble fut un match nul (mais pas une défaite), à savoir la bataille d’Antietam/Sharpsburg du 17 septembre 1862, sans doute la journée la plus sanglante jusqu’à présent dans l’histoire militaire des États-Unis.

Naturellement, Lee et son armée auraient pu y rester. D’aucuns seraient tentés de dire qu’il a été chanceux, mais la vérité est que Lee possédait un sens aigu des réalités, notamment en ce qui a trait à sa capacité de juger de la préparation de ses hommes au combat. Antietam fut un massacre, mais l’issue incertaine offrit à l’armée de Lee une porte de sortie vers le sud, dans ce qui apparut comme une retraite en ordre vers la Virginie. Bien que fortement réduite en nombre, cette armée était encore capable de combattre en cette fin de 1862.

En face, le début de la saison hivernale vit le remplacement de McClellan à la tête des forces de l’Union en Virginie par le général Ambrose Burnside. Celui-ci entreprit aussitôt de marcher à nouveau vers Lee, une marche que le Virginien n’eut guère de difficulté à arrêter net compte tenu de l’ineptie de son adversaire. Ce dernier commit la folie de prendre d’assaut la cité de Fredericksburg, où Lee était bien retranché sur les hauteurs, avec de bons ouvrages défensifs, des hommes expérimentés et équipés, ayant à tirer sur des forces ennemies avançant en rangs serrés.

La guerre d’usure

Lee était-il un général invincible? On serait porté à le croire, d’autant qu’au printemps suivant, il continua d’accumuler les succès militaires face à un autre général de l’Union, Joseph Hooker, à Chancellorsville (1er au 4 mai 1863). Là encore, Lee fit preuve d’une maîtrise tactique exemplaire, où son association avec le général Jackson mentionnée précédemment offrit aux États confédérés une autre brillante victoire. Malheureusement pour Lee, il apprit dans les heures qui suivirent la bataille une fort triste nouvelle. Le général Jackson fut victime d’un tir ami durant les affrontements et mourut quelques jours plus tard après avoir été amputé d’un bras.

La perte de ce précieux collaborateur ne ralentit pas Lee, qui marcha à nouveau vers le Nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie. À Gettysburg, Lee fit à nouveau face à ses vieux adversaires du Potomac sous les ordres du très capable George G. Meade. Ce qui alla devenir la plus importante bataille de la Guerre civile américaine en terme d’effectifs engagés vit le général Lee attaquer vigoureusement du 1er au 3 juillet 1863, mais sans pour autant obtenir la victoire cette fois. Au contraire, les forces de Lee furent saignées à blanc sous une grêle de balles et d’obus, mais comme à Antietam l’année précédente, il parvint à retraiter au Sud en un bon ordre relatif, pour revenir dans le théâtre habituel d’opérations en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler montrant le général Lee (à droite) accompagné de son célèbre collaborateur mort de ses blessures à la bataille de Chancellorsville: Stonewall Jackson.

C’est ici qu’il est important, à notre avis, de marquer une pause et rappeler un élément essentiel de la carrière militaire du général virginien. Alors que Gettysburg sembla avoir sonné le glas du destin des États confédérés, la guerre se poursuivit néanmoins pendant encore presque deux ans. Pourquoi? L’une des réponses pouvant expliquer cette « endurance » des États confédérés réside précisément dans la capacité du général Lee à conduire avec succès des opérations avec les moyens du bord. Par « succès », soyons clairs, nous entendons ici tout engagement où Lee parvint à sortir son armée de la bataille avant l’anéantissement et à lui conserver une capacité opérationnelle. Antietam et Gettysburg sont révélateurs à cet égard.

Cependant, il ne faut pas oublier que la période post-Gettysburg (automne 1863 jusqu’à la fin des hostilités en avril 1865) en fut une autre de remarquables réussites pour Lee. Des réussites défensives, certes, mais des succès tout aussi importants pour le destin de la Confédération. Le Virginien allait affronter cette fois un ennemi nettement plus dangereux en la personne du général Ulysses S. Grant, qui venait de prendre le commandement des forces de l’Union au lendemain de Gettysburg. Contrairement à ses prédécesseurs, Grant était parfaitement conscient de la lourdeur de ses propres troupes, de leurs difficultés à manœuvrer avec la même aisance que celles de Lee. Grant fut aux prises avec un « beau problème », dans la mesure où ses effectifs furent nettement supérieurs à ceux de son adversaire, ce qui amena précisément une congestion et d’autres difficultés associées aux déplacements de groupes d’hommes sur le terrain. En ce sens, Lee tenait fermement les rênes de son armée et il put, en quelques occasions et pour un certain temps, choisir le terrain de bataille. La résultante fut un prolongement de la guerre de plus d’une année, en plus d’accroître la protection autour de Richmond.

Fixé par Grant: la fin

Un adversaire de taille pour Lee: le général Ulysses S. Grant.

Lee et Grant s’affrontèrent à plusieurs reprises en mai et en juin de 1864, dans ce qui fut connu sous l’appellation de la Campagne terrestre (Overland Campaign ou Wilderness Campaign). Les pertes de l’Union furent nettement supérieures, mais elle sortit victorieuse. Plus important encore, Grant était parvenu à fixer le gros des forces confédérées à deux endroits en Virginie: Richmond et Petersburg. Tout n’était désormais qu’une question de temps avant que le Sud ne capitule, en principe.

Toujours en appliquant à ses forces délabrées le précepte du maintien d’un minimum de cohésion et de capacités opérationnelles (comme il le faisait depuis 1861), Lee put prolonger la résistance jusqu’au 2 avril 1865. Contraint d’abandonner Richmond ce jour-là, il prit la fuite vers l’ouest, mais Grant le rattrapa rapidement et le força à capituler à Appomattox Court House la semaine suivante.

Conclusion

Comme dans bien des épisodes de l’Histoire militaire, le sort d’une nation ou d’une entité collective est associé de près au destin personnel de ses dirigeants. L’étude de cas du général Lee que nous venons de survoler n’y fait pas exception. Sans aucun doute, le général Lee, qui ne fut pas un militariste, ni un belliciste au sens propre du terme (mais surtout un homme attaché à sa Virginie natale), fut largement reconnu comme ayant été l’un des plus brillants généraux de la Confédération et de l’histoire des États-Unis.

Pourquoi? Parce que Lee fut capable de faire beaucoup avec peu. Tout simplement. Mais plus encore, comme nous l’avons mentionné, il avait ce que nous appelons un « sens aiguisé » de la bataille, à savoir cette faculté à évaluer d’emblée une situation sous tous ses angles (effectifs, équipements, moral, terrain, ennemi en présence, etc.).

Lee a-t-il commis des erreurs? Bien entendu. On pense entre autres à sa décision, à Gettysburg, d’avoir fait attaquer la division du général Pickett (12,500 fantassins) lors d’une charge demeurée célèbre, mais combien désastreuse et controversée. D’ailleurs, Lee s’en excusa auprès de ses hommes, Pickett ne lui pardonna jamais, mais l’épisode a marqué la mémoire collective américaine.

Le général Robert E. Lee (1807-1870) / Mort Kunstler.

Nous concluons sur cette citation qui nous semble le mieux décrire la personne que fut le général Robert Edward Lee. Elle est extraite d’une allocution prononcée par l’historien américain Benjamin Harvey à Atlanta en 1874:

« (General Lee) was a foe without hate; a friend without treachery; a soldier without cruelty; a victor without oppression, and a victim without murmuring. He was a public officer without vices; a private citizen without wrong; a neighbour without reproach; a Christian without hypocrisy, and a man without guile. He was a Caesar, without his ambition; Frederick, without his tyranny; Napoleon, without his selfishness, and Washington, without his reward[1]. »

Voir aussi:
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Lincoln, Commandant en Chef des armées, ou l’exercice de la Présidence en temps de guerre

Bonjour à tous,

Je vous présente cette semaine une excellente entrevue faisant partie d’une série intitulée Conversations with History et réalisée par M. Harry Kreisler de l’Université de Berkeley. Celui-ci s’entretient avec M. James M. McPherson, professeur émérite d’histoire de l’Université de Princeton et spécialiste de la Guerre civile américaine.

La discussion porte sur l’un des ouvrages de M. McPherson ayant pour titre Trial by War, une fort pertinente monographie de la présidence d’Abraham Lincoln. L’entrevue aborde une série de sujets, notamment les qualités qui ont défini la présidence et le leadership de Lincoln, comment en est-il venu à concevoir, sinon inventer, un rôle de Commandant en Chef des armées des États-Unis, de même que l’évolution de sa politique nationale relativement à l’épineuse question de l’esclavage.

Par ailleurs, une portion importante de l’entretien se concentre sur l’objectif général qu’avait Lincoln de préserver l’Union et comment il orienta sa stratégie militaire pour y parvenir. La discussion soulève également la complexité des relations qu’entretint le Président avec ses généraux, en plus de la réflexion et des circonstances qui l’amenèrent à suspendre pour un temps l’habeas corpus et la création de tribunaux militaires pour juger des civils.

Le professeur McPherson dresse un bilan des leçons que l’on puisse tirer de la gestion de la guerre par Lincoln, Commandant en Chef des armées, tout en établissant des parallèles avec la conduite de la guerre à une époque contemporaine.

Bon visionnement!

La Guerre civile américaine (1861-1865, 2e partie)

1863: l’année des grands tournants

Des prisonniers de guerre confédérés posent pour la caméra.

La seconde partie de notre article sur la Guerre civile américaine nous retrouve au printemps de 1863, à une époque où Lincoln avait congédié son général McClellan, l’ex-commandant de l’Armée du Potomac. Pour le remplacer, le président nomma le général Joseph Hooker, qui avait donné à la classe politique la garantie qu’il allait réussir là où son prédécesseur avait échoué.

Hooker profita de l’accalmie de l’hiver de 1862-1863 afin de réorganiser son armée, refaire le moral de celle-ci et se préparer pour une nouvelle campagne qui allait commencer au printemps. Dès le mois d’avril 1863, Hooker avait pris soin de fixer (sinon d’emprisonner) le général Lee dans ses lignes derrière Fredericksburg (Virginie), tandis qu’il déploya le gros de son armée dans une large manœuvre pour prendre Lee de flanc en amont de la rivière Rappahannock. Comme s’y attendait Hooker, une fois que son armée avait traversé la rivière, il trouva Lee dans une position inconfortable, avec des troupes fédérales devant lui à Fredericksburg, puis sur ses flancs de côté et en arrière.

Ce faisant, Hooker espérait contraindre Lee à battre en retraite tandis qu’il était temps afin d’éviter un encerclement complet, ce qui permettrait ainsi de dégager non seulement Fredericksburg, mais de refouler la menace confédérée un peu plus loin de la capitale Washington. Du moins, dans la position de Lee, c’est ce que n’importe quel général aurait logiquement fait en ces circonstances. Par contre, Lee n’était pas du genre à se laisser manœuvrer, si bien qu’il voulut imposer son agenda. Ce faisant, le général confédéré divisa son armée en deux parties, dont l’une tenta de prendre de flanc l’armée de Hooker, qui elle-même, rappelons-le, tentait de faire de même contre Lee. Le commandant de la force sudiste de flanquement était le général bien connu Stonewall Jackson, qui dirigea contre le flanc de Hooker une attaque dévastatrice. Malgré tout ce succès, qu’on appellera par la suite la bataille de Chancellorsville (2-3 mai 1863) Jackson fut victime d’un malheureux incident. Dans la nuit du 2 au 3 mai, en pleine noirceur et dans la confusion, Jackson fut abattu par des soldats sudistes qui l’ont confondu avec l’ennemi, l’atteignant au bras, forçant l’amputation de celui-ci et le général décéda de complications quelques jours plus tard.

La victoire confédérée à Chancellorsville donna une fois de plus l’initiative à Lee, qui envisagea à nouveau une invasion du Nord. À nouveau, le haut commandement et la classe politique du Nord étaient placés devant une délicate situation, qui rappelait quelque peu l’année 1862. Là encore, considérant que la victoire n’avait pas été obtenue, Lincoln exigea une reddition de comptes du général Hooker. Les deux hommes se disputèrent et dans ce genre de circonstances, l’expérience démontre que le général « fautif » s’en tire rarement. Par conséquent, Hooker fut à son tour congédié puis remplacé par le général George G. Meade, qui prit alors l’Armée du Potomac et la transféra au nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie pour affronter Lee.

Carte des principales campagnes militaires de la Guerre civile américaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les coups fatals: Gettysburg et Vicksburg (été 1863)

Les deux armées se rencontrèrent à la bataille de Gettysburg (1er au 3 juillet, 1863), dans laquelle le total des pertes approcha les 50,000 hommes. Au troisième jour de l’affrontement, qui fut le plus important de la guerre en terme d’effectifs engagés de part et d’autre (environ 165,000 hommes), Lee tenta le tout pour le tout en concentrant quelque 12,500 soldats pour charger de plein fouet sur le centre du front ennemi. Cet épisode hautement symbolique et dramatique pour la Confédération est connu sous le nom de la Charge Pickett, en l’honneur du général qui mena l’assaut (même si seulement le tiers de cette force était composée effectivement d’hommes appartenant à Pickett). Cette attaque échoua, ce qui contraint Lee à se replier au sud et renter à nouveau en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler représentant un épisode épique de l'histoire de la Confédération: la charge de la division Pickett, dernière tentative des Confédérés de remporter la bataille de Gettysburg (juillet 1863).

Virtuellement à la même époque, où Lee et Meade s’affrontaient à Gettysburg, les événements se bousculaient également sur le front ouest. Là, le général Grant fit équipe avec le contre-amiral David D. Porter afin de prendre de flanc les défenses confédérées de Vicksburg, dans l’ouest de l’état du Mississippi, sur le fleuve du même nom. Les canonnières de Porter transportèrent l’infanterie de Grant à travers le fleuve au sud de la ville et, suite à un bref, mais vain combat à Champion Hill (16 mai 1863), l’armée confédérée commandée par le général John C. Pemberton se replia derrière des défenses préalablement établies autour de Vicksburg.

Bien que ce repli derrière un bon système défensif apparut comme une sage décision, la réalité fut que les soldats sudistes s’enfermèrent dans leur propre piège, car Grant prit aussitôt la décision de faire le siège de Vicksburg. Celui-ci dura 47 jours jusqu’à ce que finalement, le 4 juillet (le même jour où Lee amorça sa retraite vers la Virginie), Pemberton déposa les armes, abandonnant à Grant son armée de 30,000 hommes et la cité de Vicksburg. Ce double échec (Gettysburg et Vicksburg) atteignit de plein fouet la Confédération, mais il ne mit pas fin aux espoirs de terminer la guerre. En fait, ces épisodes marquèrent le début d’une nouvelle phase du conflit, une phase dans laquelle les forces de l’Union prirent une fois pour toutes l’initiative et imposèrent leur agenda.

Le siège de Vicksburg (été 1863).

Les difficultés du commandement

Du point de vue sudiste, les désappointements occasionnés après la défaite de Gettysburg, et surtout après le désastre de Vicksburg, amenèrent Lee à prendre la décision de diviser une partie de son armée de Virginie dans le but de stabiliser le front ouest. Lee accorda à son général James Longstreet la permission de prendre deux divisions d’infanterie de la Virginie et les déployer sur le théâtre ouest. Ces renforts furent les bienvenus, dans la mesure où les Confédérés purent arrêter la progression de l’ennemi en Géorgie, à la bataille de Chickamauga (19-20 septembre, 1863). Par contre, les Confédérés ne purent retirer des bénéfices stratégiques de leur victoire tactique, car il y avait de sérieuses mésententes au sein du haut commandement confédéré opérant dans ce secteur.

En effet, les généraux Longstreet et Bragg ne s’entendaient pas sur la suite à donner aux opérations et sur l’allocation des ressources militaires face à un ennemi qui semblait être partout. Par exemple, l’armée de Bragg au Tennessee conduisit plus ou moins brillamment un siège des forces de l’Union à Chattanooga, mais Longstreet, avec l’approbation du président Davis, alla pour sa part entreprendre le siège de la cité de Knoxville, à l’autre extrémité de l’état du Tennessee. Considérant alors que les ressources militaires de la Confédération furent limitées, comme nous l’avons mentionné, il aurait été possible d’envisager une concentration des forces en un lieu, en supposant que la bonne entente eut régné entre Bragg et Longstreet.

Un aperçu du champ de bataille de Chickamauga (Géorgie, septembre 1863).

Pendant ce temps, la prise de Vicksburg par le général Grant allait lui conférer de plus grandes responsabilités. Il fut d’abord nommé commandant de l’ensemble des forces de l’Union qui opéraient au Tennessee. Son premier geste fut de dégager Chattanooga, toujours menacée par Bragg. Ainsi, Grant dépêcha son commandant subordonné favori, le général William T. Sherman à la pointe de la ligne confédérée qui se situait à la hauteur de Missionary Ridge et, lorsque les Confédérés furent fixés, Grant envoya le général George Thomas et son Armée du Cumberland avancer vers le centre ennemi afin d’y faire diversion. Par contre, les soldats de Thomas prirent l’initiative non autorisée de charger l’ennemi sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863. Par chance pour les nordistes, les confédérés se replièrent et Bragg dut retraiter vers la Géorgie. Pour sa part, et bien qu’il fut probablement en colère face à l’assaut non autorisé de Missionnary Ridge, Grant reçut une importante récompense de Lincoln, qui lui se fiait aux résultats. Grant fut en effet rappelé à Washington pour prendre la direction de toutes les forces armées de l’Union.

L’Union reprend l’initiative (1864)

Deux figures légendaires de la Guerre civile américaine: les généraux Ulysses Grant et Robert Lee.

Le début de l’année 1864 allait bien mal s’amorcer pour la Confédération. Sur le terrain, il n’y avait pour ainsi dire que deux armées en état de combattre. D’une part, l’armée décimée (mais dangereuse) de Virginie sous les ordres de Lee puis, d’autre part, celle du Tennessee désormais sous la direction de Joseph E. Johnston, au lendemain de la disgrâce de Bragg dans le contexte de son échec à Chattanooga. En mai de la même année, Grant joignit l’Armée du Potomac, toujours sous les ordres de Meade en Virginie, et on entreprit la poursuite de Lee, tandis que Sherman, à la tête de trois armées en Géorgie, se concentra sur Johnston.

Les deux campagnes militaires, celle en Virginie puis celle en Géorgie, étaient très différentes à certains égards. Lors des combats en Virginie, qu’on appela la Campagne Terrestre (ou Wilderness Campaign), chaque camp frappa l’autre dans une série de batailles majeures et rangées, que ce soit à Wilderness (4-7 mai), à Spotsylvania (8-20 mai) et à Cold Harbor (3 juin). Au cours de cette période de quarante jours, les forces en présence encaissèrent de terribles pertes: 60,000 pour l’Union et 40,000 pour la Confédération, tués ou blessés.

En Géorgie, la situation fut différente, car les généraux en présence manœuvrèrent avec précaution, tentant à maintes reprises d’éviter la bataille. Une seule fois Sherman se risqua à lancer une offensive à outrance contre Johnston à Kennesaw Mountain (27 juin), avec des résultats si médiocres que le commandant nordiste ne se laissa plus jamais prendre au piège. Pour sa part, Johnston n’avait surtout pas les moyens d’une telle aventure, si bien qu’il resta sur la défensive. Par conséquent, alors que les pertes en Virginie atteignirent des niveaux affolants, celles de Géorgie furent relativement modestes, par rapport aux nouveaux standards en vigueur issus de l’expérience des trois dernières années de guerre.

Peinture de Mort Kunstler montrant au centre le général Grant et à sa droite le général Meade, le commandant de l'Armée du Potomac, lors de la bataille de Wilderness (Virginie, mai 1864).

Malgré ces disparités, le résultat fut sensiblement le même. En effet, Lee fut contraint de se replier derrière ses défenses dans Richmond, tandis que Johnston prit la décision de retraiter dans Atlanta. Pour le président Davis, le repli de Lee sembla justifié, mais pas celui de Johnston. Davis était d’avis que le front de Géorgie aurait dû tenir, si bien que le 17 juillet 1864, il congédia Johnston et le remplaça par le général John B. Hood. Ce dernier sembla déterminé à restaurer cette sorte de mobilité et d’esprit de manœuvre qui avait caractérisé les deux premières années de la guerre pour la Confédération. C’est dans ce contexte que Hood se lança dans une série d’offensives contre les forces supérieures de Sherman à Peachtree Creek (20 juillet) et Atlanta (22 juillet), dans l’espoir d’assainir à Sherman un coup terrible qui le forcerait à retraiter vers le nord.

Les assauts de Hood connurent certains succès tactiques, mais les pertes engendrées diminuèrent de façon dramatique les effectifs de sa propre armée. Pour donner un autre portrait de la situation, mentionnons simplement qu’entre juillet et septembre 1864, les effectifs de l’armée de Hood en Géorgie avaient fondu de moitié. De plus, comme si ce n’était pas assez, les lignes de ravitaillement par chemins de fer autour d’Atlanta furent précipitamment coupées par Sherman, dans un mouvement tactique judicieux qui contraignit Hood à évacuer la capitale géorgienne.

Le général Hood fit face à une situation si désespérée, qu’il se mit à concevoir des plans qui sortirent de la réalité. Par exemple, Hood envisagea d’ignorer carrément la présence de Sherman dans Atlanta, puis de porter ses efforts pour « envahir » à nouveau le Tennessee. Sherman (et à peu près personne) ne comprit où Hood s’en allait avec cette manœuvre, si bien que le général nordiste laissa aller son adversaire, se contentant de se départir d’une petite troupe sous les ordres de George Thomas et John M. Shofield afin de garder un œil sur les Confédérés.

Nullement intimidé par la présence potentielle de l'ennemi sur ses flancs, le général William T. Sherman entreptit à la fin de 1864 une longue marche d'Atlanta à Savannah en Géorgie, avant de monter au nord vers Richmond et faire la jonction avec Grant.

Sherman ne voulut pas se laisser distraire par la manœuvre de Hood, car l’intention du général nordiste était claire: marcher à travers la Géorgie d’Atlanta à Savannah sur la côte. Une autre preuve que Sherman entendait contrôler l’agenda, l’armée de Hood fut brutalement accrochée à la bataille de Franklin (30 novembre). Au lieu d’adopter une posture défensive, compte tenu de ses maigres ressources, Hood ordonna un assaut frontal qui relevait de la pure folie. Non sans surprise, l’assaut fut un échec, voire un massacre qui n’apporta aucun gain, mais davantage de pertes. En conséquence, l’armée de Hood fut mise en déroute et presque complètement anéantie au lendemain de la bataille de Nashville, le 15 décembre. Pendant ce temps, Sherman suivit son plan de marche à travers la Géorgie lors de sa fameuse Marche à la Mer. Ce général agressif ne s’était pas gêné pour faire vivre ses soldats à même le pays. D’une certaine manière, ces pillages de toutes sortes se volaient un message envoyé à la rébellion à l’effet que le gouvernement fédéral disposait de tous les moyens pour asseoir sa domination sur le pays.

Sherman arriva à Savannah la semaine précédant Noël, où il offrit la ville en « cadeau » au président Lincoln. Le général tourna ensuite au nord et marcha à travers la Caroline du Sud en dictant à ses soldats d’adopter le même comportement que lors de leur passage en Géorgie. À Columbia, la capitale de l’état, la majeure partie de la ville brûla, si bien que les historiens ont longuement débattu à savoir si ces incendies étaient délibérés ou accidentels. Pour sa part, Sherman ne s’en formalisa pas, se contentant de dire que toutes ces destructions avaient été engendrées par ceux qui avaient déclenché les hostilités.

1865: la fin

Chose certaine, l’avenir de la Confédération était pour ainsi dire inexistant au tournant de 1864-1865. Un règlement politique du conflit était toujours écarté et ce serait les armes qui parleraient à nouveau, histoire de mater ce que Lincoln considérait être une rébellion depuis 1861. Désespéré, le président confédéré Davis sortit le général Johnston de sa disgrâce et il lui confia un nouveau commandement. Le général engagea ses 21,000 soldats restants contre les 60,000 combattants de Sherman à Bentonville (Caroline du Nord) le 25 mars 1865. Cependant, Johnston dut se rendre à l’évidence que la marche des forces de l’Union était impossible à enrayer.

Photo prise à l'intérieur d'Appomattox Court House. On y voit la table blanche en marbre sur laquelle le général confédéré Robert E. Lee s'est installé pour signer l'acte de capitulation de son armée.

Au niveau stratégique, quiconque observe la situation de près se rend compte que l’étau se resserre autour de Lee qui se trouve dans Richmond. En effet, Grant arriva par le nord, puis Sherman par le sud, à travers la Caroline du Nord. Les retranchements de Lee se trouvant dans Richmond et à Petersburg un peu plus au sud furent durement mis à l’épreuve. Grant lança le 1er avril une offensive à Five Forks, près de Pertersburg, que Lee dut évacuer à la hâte. Le seul espoir de Lee de prolonger quelque peu la lutte aurait été de faire la liaison avec la petite armée de Johnston qui se trouvait en Caroline du Nord dans le but de conduire un assaut final.

Or, Lee fut coupé de Johnston par la présence de l’ennemi dans Appomattox Court House (Virginie), ce qui signifia que tout espoir était vain. De toute façon, Lee avait pris la décision de capituler, ce qui se produisit en effet à Appomattox Court House le 9 avril. Pour sa part, Johnston se rendit à Sherman près de Durham Station (Caroline du Nord) le 26 avril suivant, ce qui marqua virtuellement la fin des hostilités.

Il y eut quelques capitulations plus tardives, comme celle des troupes confédérées du Texas en mai, puis celle du capitaine de vaisseau James I. Waddell. Ce dernier préféra se rendre avec l’équipage de son navire CSS Shenandoah aux Britanniques le 6 novembre de la même année.

Pendant ce temps, à Washington, alors que l’on célébrait la fin de la guerre la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis, et que l’on préparait ce grand mouvement de réconciliation nationale, un individu nommé John Wilkes Booth assassina le président Lincoln au théâtre Ford, le 14 avril 1865. À l’instar de la guerre, l’assassinat de Lincoln aura eu aussi des conséquences incalculables sur l’évolution de l’histoire de cette nation qui demeurait encore divisée sur ses antagonismes de toutes sortes: disparités économiques nord-sud, différentes mentalités, esclavage…

Scène de Mort Kunstler illustrant la capitulation des forces confédérées en avril 1865. Nous retranscrivons ici un extrait de la légende qui figure sur cette oeuvre: "They faced each other in two long straight lines - just as they had so many times before on so many bloody fields of fire. This time was different. (...) At Chamberlain's command, the Northern troops receiving the surrender shifted their weapons to "carry arms" - a soldier's salute, delivered in respect to the defeated Southerners standing before them. Confederate General John B. Gordon, immediately recognized this remarkable, generous gesture offered by fellow Americans - and responded with a like salute. Honor answering honor. Then it was over. And a new day had begun - built on this salute of honor at Appomattox. Former foes both North and South - in mutual respect and mutual toleration - now faced the future together. As Americans all."

La Guerre civile américaine (1861-1865, 1ère partie)

Introduction

La Guerre civile américaine de 1861 à 1865, qui fut de loin le conflit le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis, constitua aux plans politique, social et culturel un tournant majeur qui vit une refonte complète des bases sur lesquelles s’était édifiée la nation américaine. La guerre transforma à jamais le pays en renforçant les pouvoirs du gouvernement central au détriment de celui des états, comme elle vit une modification en profondeur du système économique et celui des infrastructures de transport. En dépit des pertes en vies humaines (qui sont estimées à 620,000, soit plus que toutes les autres guerres américaines réunies) et de la destruction massive (surtout dans les états du Sud), la Guerre civile américaine ne mit pas seulement fin à l’esclavage, mais elle finit par mettre en place les conditions qui allaient faire des États-Unis une future puissance mondiale.

La Guerre civile américaine fut aussi le premier conflit de type « moderne » dans lequel la nation expérimenta à grands frais l’émergence d’un large éventail de nouvelles technologies militaires. À notre avis, la plus remarquable (et meurtrière) de ces technologies fut l’introduction à grande échelle du mousquet à canon rayé qui tirait la très dangereuse cartouche Minié, soit le Springfield 1861, ce qui permit aux fantassins d’étendre de 80 à 800 mètres la portée du tir.

Cette technologie rendit les assauts frontaux des plus dangereux et elle contribua en conséquence au taux élevé de pertes enregistrées au cours de ce conflit. De plus, la Guerre civile américaine vit l’emploi massif de nouveaux moyens de communication tels le télégraphe et les chemins de fer, en plus du recours aux premiers navires de guerre cuirassés, des sous-marins et des ballons à air chaud pour l’observation. Notons également que les armées prirent soin à s’enterrer dans des systèmes de tranchées relativement sophistiquées. Cela fut particulièrement le cas au cours de la dernière année de la guerre, ce qui laissa présager la nature des combats du XXe siècle, comme lors de la Première Guerre mondiale.

Carte des États-Unis à l'époque de la Guerre civile. Les états colorés en gris représentent ceux où l'on pratiquait l'esclavage.

La sécession: la joute politique et l’incident de Fort Sumter (1860-1861)

Abraham Lincoln, le Président des États-Unis d'Amérique de 1860 à 1865.

Bien que les différends qui affectaient les relations entre les états du Nord et ceux du Sud des États-Unis avant la guerre furent nombreux, le problème qui en apparence semblait insolvable, et qui symbolisait par-dessus tout la division, était celui de l’esclavage. Plus précisément, il s’agissait de la question de l’expansion de l’esclavage dans les territoires de l’Ouest américain, qui un jour deviendraient à leur tour des états. En 1860, Abraham Lincoln fut élu chef du nouveau Parti Républicain et il devint par conséquent le candidat de cette formation pour les prochaines élections présidentielles à Washington. Lincoln fit campagne en 1860 sur une plate-forme électorale qui reposait sur la promesse qu’il n’allait pas interférer, ni empêcher le développement de l’esclavage dans les états où il existait déjà. Lincoln promit également qu’il ferait tout en son pouvoir afin d’empêcher que l’esclavage ne s’étende vers l’Ouest.

De leur côté, les Sudistes étaient convaincus que sans une expansion, l’esclavage serait appelé à s’éteindre. À la surprise générale, lorsque Lincoln fut élu Président des États-Unis en 1860 (bien qu’étant le moins populaire et le moins connu parmi les quatre candidats qui s’étaient présentés), l’état de la Caroline du Sud réagit durement en faisant sécession du reste de l’Union, le 20 décembre de la même année. Six autres états empruntèrent à leur tour la voie sécessionniste et, lorsque Lincoln prêta serment comme président le 4 mars 1861, ces sept états (Caroline du Sud, Mississippi, Floride, Alabama, Géorgie, Louisiane et Texas) formèrent les États confédérés d’Amérique (Confederate States of America) et ils nommèrent Jefferson Davis au titre de Président.

Jefferson Davis, le Président des États confédérés d'Amérique de 1861 à 1865.

À partir du moment où il s’installa à Washington, le président Lincoln fut confronté à une situation pour le moins inaltérable. Il ne crut pas que la sécession des états confédérés fut légitime d’un point de vue constitutionnel. Son idée était que dans une démocratie, la minorité avait une obligation d’accepter la décision de la majorité, sinon les élections ne signifieraient rien finalement. Par conséquent, Lincoln insista afin que l’Union ne soit pas fragmentée.

Dans le but de concrétiser sa parole en geste, Lincoln dépêcha une expédition militaire à Fort Sumter en Caroline du Sud. L’objectif principal de cette expédition était de prêter assistance au major Robert Anderson qui commandait une petite garnison de troupes fédérales sur cette île. Situé au milieu de l’estuaire portuaire de Charleston, le Fort Sumter fut rapidement encerclé par des forces confédérées, ce qui n’améliora en rien une situation déjà tendue.

Avant que le tout ne dégénère, Lincoln avait clairement averti le gouverneur de la Caroline du Sud Francis Pickens de ses intentions. Pickens relaya alors l’information au Président Davis. Déterminé à ce que le Sud entame son destin politique par un énoncé public fort, Davis ordonna au brigadier-général Pierre Beauregard d’exiger la capitulation du major Anderson dans Fort Sumter. Si ce dernier venait à refuser, Beauregard avait alors carte blanche pour disposer de Fort Sumter par la force si nécessaire. Quelques minutes après la fin de l’ultimatum, l’artillerie confédérée ouvrit le feu sur Fort Sumter, un peu après 4h, le 12 avril 1861.

La Guerre civile américaine avait commencé.

Représentation du pilonnage de Fort Sumter par l'artillerie confédérée en avril 1861.

La donne stratégique initiale

Le jour suivant la capitulation de Fort Sumter, le 14 avril, Lincoln lança un appel public afin de recruter des volontaires qui iraient « supprimer » ce que l’on considérait être une insurrection localisée. Pour sa part, la Confédération interpréta ce mot d’ordre de Lincoln comme une déclaration de guerre, si bien que quatre autres états limitrophes du Nord (Caroline du Nord, Tennessee, Arkansas et Virginie), qui attendaient de voir quelle direction allait prendre la crise, décidèrent finalement de joindre la Confédération. Reconnaissant alors l’importance de la riche Virginie pour son succès futur, le gouvernement confédéré déménagea sa capitale de Montgomery (Alabama) vers Richmond.

Dès le début du conflit, l’attention du public se concentra sur les campagnes militaires qui allaient démarrer dans le nord de la Virginie. Il faut noter que les deux capitales, Richmond et Washington, ne sont séparées que par 160 kilomètres, si bien que plusieurs des grandes batailles de la Guerre civile américaine entre l’Armée de l’Union du Potomac et l’Armée confédérée de Virginie du Nord se sont livrées à l’intérieur de ce corridor. Par contre, il ne faut pas oublier qu’en plus du théâtre virginien des opérations, d’autres campagnes allaient être conduites plus à l’ouest, dans une zone globalement définie entre les montagnes appalachiennes et le fleuve Mississippi. Ces campagnes furent aussi importantes, sinon décisives par moment sur l’issue de la guerre.

Carte illustrant les principales campagnes militaires de la Guerre civile, de 1861 à 1865. (Cliquez pour un agrandissement.)

Dans cet ordre d’idées, Lincoln fut dorénavant un président qui exerça son mandat en temps de guerre, soit un homme d’État qui s’empressa de se tourner vers le général de l’armée qui eut alors le plus d’ancienneté pour y recevoir des conseils. Ce général était Winfield Scott, d’origine virginienne, et qui était en fait un général nommé à ce grade en 1814. Sa loyauté à l’Union ne faisait ainsi aucun doute. Ce que Scott proposa à Lincoln fut un plan de campagne divisé en trois parties, qui fut subséquemment (et péjorativement) nommé le Plan Anaconda en référence à ces variétés de serpents aquatiques.

Ce plan reposait sur une prémisse somme toute assez simple. L’idée fut de faire réaliser au Sud à quel point l’économie de ses états était dépendante de celle du Nord pour leur survie. Pour ce faire, Scott suggéra que le Nord maintienne, dans un premier temps, une imposante armée de terre positionnée dans le corridor Washington-Richmond précédemment évoqué afin de fixer les forces ennemies. Deuxièmement, que l’on procède au blocus naval de la côte et des principaux ports sudistes avec la U.S. Navy et, enfin, envoyer sur une base régulière des expéditions du nord au sud de l’axe fluvial du Mississippi dans le but de couper en deux la Confédération par l’isolement du Texas, de la Louisiane et de l’Arkansas. Bien que les espoirs de Scott d’une guerre courte et peu sanglante n’aient nullement survécu au test de la réalité, son grand plan stratégique servit néanmoins de principale assise à partir de laquelle le Nord conduisit les hostilités.

Carte caricaturale illustrant, non sans ironie, les doutes quant à la validité du Plan Anaconda conçu par le général Winfield Scott en 1861.

La mobilisation et les premiers affrontements

De son côté, l’opinion publique dans le Nord ne voulut pas attendre que le Sud ne réalise son « erreur » d’être entrée en guerre afin de se mobiliser et marcher sur Richmond. Dans ce contexte, l’appel aux volontaires de Lincoln se basait sur la loi de la milice de 1792 (1792 Militia Act) qui autorisait le président à demander aux milices de chaque état de se mobiliser pour une période de 90 jours, mais le problème était que dès le mois de juillet 1861 (la guerre débute en avril), le délai serait expiré. Par conséquent, Lincoln pressa ses commandants militaires, qui s’étaient rassemblés à Washington avec leurs troupes, de lancer une offensive, même si ces soldats étaient inexpérimentés, selon l’avis du général en chef Irvin McDowell, qui avait pris soin d’en informer le président. Lincoln lui rétorqua qu’il était vrai que ces soldats étaient inexpérimentés, mais la situation était similaire dans le camp ennemi. Contraint d’agir, McDowell fit marcher ses hommes vers le sud, dans le but de se positionner à la jonction ferroviaire située à Manassas (Virginie).

Cette première bataille de Bull Run ou de Manassas (les Confédérés nommant généralement leurs engagements selon la localité la plus proche, alors que les partisans de l’Union le font à partir du nom du cours d’eau avoisinant) prit place le 21 juillet 1861. D’emblée, la première conclusion qui vient à l’esprit est à l’effet que la guerre n’allait pas se gagner en un seul engagement. McDowell exécuta une manœuvre dans le but de contourner le flanc des forces confédérées le long du ruisseau Bull Run. Les Sudistes étaient alors commandées par Pierre Beauregard, qui était considéré comme le « héros » de Fort Sumter. Cette attaque de flanc des Nordistes se buta sur la colline Henry House, où le colonel Thomas Jackson tint son front comme un mur, d’où son surnom de Stonewall Jackson qui lui fut accolé par la suite. À la fin de la journée, des renforts confédérés arrivés entre autres par chemins de fer contraignirent les soldats de l’Union à reculer dans une retraite désorganisée qui frôla la déroute. Le Sud put ainsi réclamer ses premiers lauriers.

Peinture du célèbre artiste Mort Kunstler illustrant le colonel Stonewall Jackson à la première bataille de Manassas (21 juillet 1861). À noter que Jackson porte un uniforme bleu, de l'époque où il était officier et professeur à l'Institut militaire de Virginie avant la guerre.

La suite d’Anaconda: guerre navale et économique

Pendant ce temps, considérant que la guerre sera plus longue que prévu suite à la défaite de Bull Run, la marine de l’Union s’affaira à construire ses forces afin de mettre à exécution le plan du blocus naval des états du Sud, conformément à une déclaration publique qu’avait faite Lincoln en ce sens. La marine connut une fulgurante expansion de 90 à 600 navires de guerre et le blocus, qui fut relativement inefficace au départ, se resserra de plus en plus.

Étrangement, environ 75% des embarcations rapides qui tentèrent de percer le blocus y parvinrent, mais la seule présence de cet étau convainquit nombre de marines marchandes du monde à ne plus s’essayer à le traverser. La conséquence fut que la quantité totale des échanges commerciaux sous forme d’importations et d’exportations déclina dangereusement pour n’atteindre que 15% du volume d’avant-guerre dans certains états. Précisons cependant que ce blocus naval n’eut que peu d’impacts sur les batailles terrestres, mais il eut assurément un effet néfaste à long terme sur l’économie de la Confédération, avec comme conséquences visibles des carences en ravitaillement et une inflation incontrôlée.

Pour entretenir ce blocus, la marine du Nord dépendait du charbon et de bases de proximité le long de la côte atlantique sud. C’est en ce sens qu’en novembre 1861, la flotte à vapeur de Samuel F. Du Pont, un officier supérieur de la marine nordiste, parvint à capturer Port Royal (Caroline du Sud), démontrant ainsi à quel point les défenses côtières sudistes étaient faibles. En conséquence, la Confédération prit la décision d’abandonner tout effort sérieux de défense des côtes maritimes, sauf pour une demi-douzaine de ports stratégiques tels Galveston (Texas), la Nouvelle-Orléans, Mobile (Alabama), Savannah (Géorgie), Charleston (Caroline du Sud) et Wilmington (Caroline du Nord).

La marine de l’Union joua aussi un rôle prépondérant dans le théâtre ouest des opérations sur les rivières Tennessee, Cumberland et le fleuve Mississippi. À titre d’exemple, le 6 février 1862, un escadron composé de quatre canonnières cuirassées sous les ordres d’Andrew H. Foote attaqua puis s’empara de Fort Henry sur la rivière Tennessee. Dix jours plus tard, le brigadier-général Ulysses S. Grant prit Fort Donelson sur la rivière Cumberland. Il est à noter que ces engagements à petite échelle eurent malgré tout des impacts stratégiques considérables, en ce sens où ils accordèrent à l’Union le contrôle simultané des rivières Tennessee et Cumberland, en plus de couper les communications ferroviaires confédérées d’est en ouest. Ce faisant, les forces confédérées déployées dans l’état du Tennessee durent se replier plus au sud, dans le nord du Mississippi.

Vue de la rivière Cumberland à partir du Fort Donelson.

C’est alors qu’en avril suivant, une force combinée navale et terrestre de l’Union parvint à sécuriser ce qui était considéré comme le bastion confédéré sur la rivière Mississippi, à savoir l’Île no. 10. Le même mois, le commandant naval nordiste David G. Farragut put avancer sa flotte à travers les forts qui gardèrent la Nouvelle-Orléans et prendre la ville, la plus importante de la Confédération en terme de population.

L’une des raisons qui expliquent pourquoi Farragut rencontra une faible opposition réside dans le fait que la Confédération en était alors à consolider ses forces pour une contre-offensive contre Grant, un peu plus au nord-ouest vers Fort Donelson. En effet, une fois le fort prit, Grant avança au sud sur la rivière Tennessee jusqu’à Pittsburgh Landing, près d’une petite église de campagne nommée Shiloh. Là, le 6 avril 1862, les forces confédérées sous le commandement du général Albert S. Johnston prirent Grant par surprise au cours d’un violent assaut qui força les soldats de l’Union à se replier vers la rivière Tennessee. Par contre, Grant ordonna une contre-attaque pour le lendemain et il parvint à reprendre le terrain perdu la veille.

Plus encore qu’à Manassas l’année précédente, on peut penser que Shiloh fut la première bataille qui démontra hors de tout doute à quel point la Guerre civile américaine serait sanglante. Près de 24,000 hommes furent tués, blessés ou capturés en seulement deux journées d’affrontements, ce qui constitua un taux de pertes sept fois plus élevé qu’à Manassas.

Illustration de la bataille de Shiloh (Tennessee) d'avril 1862.

Une occasion manquée: la Campagne Péninsulaire (printemps 1862)

Au lendemain du choc et du désappointement occasionnés par la défaite à Bull Run, les forces de l’Union entreprirent de se réorganiser. McDowell fut remplacé par un général plus jeune (et apparemment confiant) nommé George B. McClellan. Après avoir passé l’hiver 1861-1862 à entraîner et faire manœuvrer ses troupes, McClellan envisagea la capture de la capitale confédérée Richmond pour le printemps de 1862. Le plan de McClellan consistait en un mouvement amphibie d’envergure contre Fort Monroe, qui se trouvait à la pointe de la péninsule formée par les rivières York et James. C’est pour cette raison que la campagne que McClellan allait entreprendre allait se nommer la Campagne Péninsulaire.

Cependant, il en fallut de peu pour que le plan de McClellan ne vît jamais le jour. En effet, le navire de guerre confédéré CSS Virginia, qui avait été construit à partir de l’épave du navire nordiste USS Merrimack, un bâtiment abandonné par les Nordistes lorsqu’ils évacuèrent précédemment Norfolk, fut le premier et plus célèbre navire de guerre cuirassé propulsé par la vapeur. Le CSS Virginia fit une sortie en mer à la hauteur de Hampton Roads, près du Fort Monroe, le 9 mars 1862. Il parvint à couler deux navires de guerre ennemis, avant d’être lui-même entraîné dans un violent affrontement le jour suivant avec le navire blindé à vapeur USS Monitor. Le résultat de l’engagement se conclut par une partie nulle, mais le CSS Virginia dut se replier et la voie terrestre vers Fort Monroe fut dégagée, ce qui permit le débarquement de l’armée de McClellan.

Le CSS Virginia à l'assaut des navires de guerre (en bois) fédéraux, avant l'arrivée de son rival le USS Monitor, dans la rade de Hampton Roads (mars 1862).

Par contre, McClellan s’avéra être un commandant prudent (peut-être trop selon ses critiques). Il était en effet hésitant à pousser ses forces vers l’avant, et ce, tant et aussi longtemps qu’il considérait que tous les éléments de sa vaste armée n’étaient pas en position. Cela étant, bien que les forces confédérées lui faisant face semblaient faibles selon ce qu’indiquaient les reconnaissances, le délai que s’imposa McClellan donna la chance à l’ennemi d’envoyer des renforts. Donc, vers la fin de mai 1862, l’armée confédérée aux alentours de Richmond, sous le commandement de Joseph E. Johnston, fut presque aussi puissante que celle de McClellan. Johnston attaqua son adversaire à la bataille de Seven Pines le 31 mai.

En dépit du fait que les Confédérés parvinrent à repousser les forces fédérales d’un kilomètre et demi vers la mer, l’assaut ne peut être perçu comme un succès qui aurait permis au Sud de renverser le tempo. Seule « bonne nouvelle » pour le Nord, dans ces circonstances: le très capable général Johnston fut grièvement blessé. Le président Davis nomma alors le général Robert E. Lee à la tête de l’Armée de Virginie.

Le premier geste posé par Lee fut d’en appeler à Stonewall Jackson afin d’obtenir des renforts de la vallée de la Shenandoah, où Jackson donnait du fil à retorde aux forces de l’Union dans se secteur à l’ouest de la Virginie. Ce surcroît de troupes sudistes permit à Lee d’engager une véritable lutte d’usure contre McClellan, dans ce qu’on appela ultérieurement les batailles des Sept Jours (Seven Days’ Battles), du 25 juin au 1er juillet 1862. Aucun des assauts de Lee ne permit un gain quelconque d’ordre stratégique, ni même une percée tactique, mais ces assauts soutenus affectèrent l’état d’esprit et le comportement de McClellan.

Les généraux qui s'affrontèrent à la bataille des Sept Jours (été 1862). À gauche, George McClellan. À droite, Robert Lee.

Prétextant qu’il était largement inférieur en nombre (ce qui était faux), McClellan ordonna le repli de son armée vers les rives de la rivière James afin d’être sous le couvert des canons de la marine près de la côte. Les batailles des Sept Jours furent, elles aussi, coûteuses en vies humaines. L’armée de Lee perdit plus de 20,000 hommes et celle de McClellan environ 15,000. Comme nous l’avons mentionné, ces affrontements avaient affecté l’état d’esprit du commandant nordiste. Cela se vit par les appels nombreux et incessants de McClellan à Lincoln afin que ce dernier lui envoie des renforts, jusqu’au moment où Lincoln se fatigua et ordonna à McClellan et à son armée de rentrer à Washington.

De Bull Run à Fredericksburg (août – décembre 1862)

Pendant ce temps, en plus de son Armée du Potomac, l’Union mobilisait une autre armée, celle de Virginie sous les ordres du major-général John Pope, à qui on avait donné le crédit de la victoire à l’Île no. 10 au moins d’avril précédent. De son côté, lorsqu’il devint évident que les forces de l’Union étaient en train de se retirer de la péninsule, Lee décida de faire mouvement vers le nord pour affronter Pope et sa nouvelle armée.

La bataille eut lieu le 30 août 1862, encore une fois à Bull Run. Cette seconde bataille en ce lieu se solda par une victoire convaincante des Confédérés. Pope en sortit discrédité, car non seulement il fut défait, mais Lee put prendre cette fois l’initiative pour porter le prochain coup à sa guise. Dans le but de maintenir cette cadence opérationnelle, Lee décida de faire traverser le Potomac à son armée et la déployer au Maryland, où il espérait enrôler de nouvelles recrues et porter la guerre en dehors de sa bien-aimée Virginie natale, qui avait largement fait les frais de la guerre jusqu’à présent.

Des Afro-Américains fuient la zone des combats dans le contexte de la seconde bataille de Manassas d'août 1862.

Est-ce que cette manœuvre stratégique de Lee aurait pu réussir? Rien n’est impossible dans ce cas, mais il arrive parfois dans l’Histoire où certains incidents dictent la tournure finale des événements. Ce fut le cas pour Lee, dans la mesure où un soldat de l’Union mit la main sur une copie de ses ordres (qu’on appela l’Ordre no. 191) dans un champ près de Frederick (Maryland). En lisant le document, le général McClellan apprit non seulement où se trouvait son adversaire, mais aussi où il comptait se diriger.

Empreint d’une promptitude qui ne lui semblait plus caractéristique, McClellan partit à la poursuite de Lee, tentant de faire son chemin à travers certains engagements mineurs visant à le retarder, jusqu’à ce qu’il arrive sur les rives du ruisseau Antietam. Cette position surplombait quelque peu l’armée de Lee, qui se trouvait non loin, dans une petite ville nommée Sharpsburg. Évidemment, même s’il aurait préféré se battre ailleurs, le général confédéré savait que son rival s’approchait. Il prit alors la décision de ne pas bouger, préférant ainsi rassembler ses forces dispersées et sécuriser la localité de Harper’s Ferry, où se trouvait un important arsenal fédéral. Lorsqu’on l’informa que cet objectif était sécurisé et que son armée serait bientôt réunifiée, Lee décida de rester dans Sharpsburg, consolider son front, puis attendre l’assaut de McClellan. Ce fut une décision audacieuse, mais risquée, quoique Lee fut confiant en la force combattive de ses soldats.

Le jour de la bataille d’Antietam (Sharpsburg), le 17 septembre 1862, fut le plus meurtrier de la Guerre civile américaine, de même que de toute l’histoire militaire des États-Unis, avec plus de 22,000 hommes qui tombèrent, dont quelque 3,600 tués. Le général McClellan disposait d’une large supériorité numérique, mais il sacrifia cet avantage en envoyant ses divisions d’infanterie à tour de rôle, en formation dite d’« échelon » et, plus tard dans la journée, il retint la division du général Fitzjohn Porter en réserve en cas de désastre.

Comme on peut le penser, si McClellan avait autorisé le déploiement du corps de Porter, le Nord aurait peut-être pu remporter une victoire décisive, un succès qui aurait assurément eu un impact considérable sur l’issu de la guerre. À la place, Lee fut en mesure de tenir le coup jusqu’à la tombée du jour puis, après une journée étrangement calme le lendemain, il s’échappa avec ce qui restait de son armée. Il repassa le Potomac pour revenir en Virginie.

Le champ de bataille d'Antietam vu à partir des positions confédérées. Au moment d'écrire ces lignes, le 17 septembre 1862 demeure la journée la plus meurtrière de l'histoire militaire des États-Unis.

Une conséquence importante de cette bataille sans lendemain fut qu’elle fournit à Lincoln la victoire (relative) qu’il avait besoin afin d’émettre la Proclamation d’émancipation. La qualifiant de « mesure de guerre », Lincoln déclara que dans toutes les zones qui seraient encore sous le contrôle de la rébellion au 1er janvier 1863, le droit de posséder des esclaves serait aboli, ce qui signifie que ceux-ci deviendraient libres. Lincoln se doutait qu’il ne pourrait pas mettre sa déclaration à exécution, tant et aussi longtemps que l’Union n’aurait pas remporté la guerre. Par contre, si la victoire était acquise, il deviendrait à peu près sûr que l’esclavage disparaîtrait.

Entre temps, sur le terrain, le président américain commença à perdre patience face à son général McClellan, que l’on surnommait plus ou moins péjorativement le « Petit Napoléon ». Au lendemain d’Antietam, celui-ci revint à son habitude prudente, préférant se déplacer lentement et appelant sans cesse des renforts. N’ayant pu apporter la victoire, ni répondre aux espoirs du peuple et de la classe politique de l’Union, McClellan fut congédié par Lincoln qui le remplaça par un général que l’on disait être plus agressif: Ambrose Burnside.

Le président Lincoln discutant avec son jeune général McClellan en octobre 1862, dans les semaines qui suivirent la sanglante bataille d'Antietam. N'ayant pu fournir à la classe politique la victoire définitive qu'elle réclamait, les jours de McClellan à la tête de l'Armée du Potomac étaient comptés.

Sachant très bien que sa nomination était attribuable à la piètre reddition de comptes de son prédécesseur, Burnisde porta son armée dans le nord de la Virginie, à la hauteur de la rivière Rappahannock près de Fredericksburg, dans l’espoir de tourner le flanc droit de Lee. Très large, la rivière Rappahannock constituait un obstacle naturel considérable et Burnside s’en rendit rapidement compte. Il avait alors demandé d’urgence à Washington qu’on lui fournisse une aide logistique sous forme de larges pontons.

Le problème fut que ces pontons n’arrivèrent pas à temps, ou du moins pas assez rapidement au goût de Burnside. Non sans surprise, cela fournit à Lee tout le temps nécessaire pour constituer son dispositif défensif, anéantissant du coup tout effet de surprise. La bataille de Fredericksburg qui s’ensuit (13 décembre 1862) fut un massacre pour les forces de l’Union. En plein hiver, Burnside envoya ses vagues d’assaut les unes après les autres, directement contre les hauteurs nommées Maryes’s Heights où s’étaient retranchées les troupes confédérées derrière un solide mur de pierres. À la fin de la journée, quelque 12,000 soldats de l’Union reposaient morts ou blessés sur la pente de la colline, tandis que les pertes confédérées s’élevèrent à 5,000 combattants.

Peinture de Mort Kunstler illustrant l'assaut de Maryes's Heights par le 20e Régiment d'Infanterie du Maine. Comme d'autres unités, ce régiment fut décimé sous le feu d'un ennemi bien entranché sur les hauteurs, derrière un mur de pierres.

Conclusion: la fin de l’année 1862

L’année 1862 se termina sur une note sanglante et particulièrement décourageante pour le Nord, qui n’avait pu conclure la victoire rapide tant espérée. Par contre, les succès de la Confédération demeurèrent relatifs, dans la mesure où quiconque à l’époque observant le potentiel militaro-industriel des deux camps put se rendre compte qu’à terme, le Sud ne disposa pas des ressources suffisantes pour remporter la lutte.

Après l’hécatombe de Fredericksburg sur le front virginien, on examina la situation sur les autres théâtres d’opérations. À l’automne, le général confédéré Braxton Bragg (qui avait succédé à Beauregard) fit usage du système ferroviaire du Sud afin de transférer son armée du Mississippi vers le Tennessee, puis de là, il fit marcher ses hommes encore plus au nord vers le Kentucky. Bragg se fit accrocher puis battre à la bataille de Perryville (8 octobre 1862), ce qui le contraint à se replier à nouveau au Tennessee. Là, il fut à nouveau attaqué par un nouveau commandant nordiste, le général William S. Rosecrans, à la bataille de Stones River (Murfreesboro), le dernier jour de l’année 1862. À sa décharge, Bragg avait anticipé le geste de Rosecrans en tentant de le prendre de court par un bref assaut qui faillit réussir. Par contre, le front nordiste tint le coup et, après une autre tentative ratée le 2 janvier 1863, Bragg se décida enfin à retraiter, abandonnant tout espoir de menacer le front nordiste à la hauteur du Kentucky.

(La suite dans le prochain article…)

La bataille de Bull Run (21 juillet 1861)

Introduction

La bataille de Bull Run est le premier engagement majeur livré sur terre au cours de la Guerre civile américaine (1861-1865). Elle se déroula le 21 juillet 1861, près de la localité de Manassas (Virginie) et de la rivière Bull Run. Elle survint quelques mois après le déclenchement des hostilités. La guerre avait en effet débuté en avril par le bombardement du Fort Sumter (Caroline du Sud) par les forces confédérées sécessionnistes.

L’attaque contre le Fort Sumter avait provoqué une vive réaction dans l’opinion publique du Nord. Le Président Abraham Lincoln subissait de fortes pressions pour faire marcher ses armées au sud, directement contre la capitale confédérée de Richmond en Virginie. L’idée était de porter un coup puissant contre cette ville d’importance située non loin de Washington. Il fallait rapidement mettre un terme à la guerre, ou plutôt à cette « rébellion ».

Répondant donc aux pressions de l’opinion publique, ordre fut donné aux forces inexpérimentées de l’Union du brigadier-général Irwin McDowell de faire marche vers Richmond en traversant la rivière Bull Run (voir la carte). En face, des forces confédérées tout aussi inexpérimentées sous les ordres du brigadier-général Pierre Beauregard marchaient vers le nord à la hauteur de la jonction ferroviaire de Manassas. La situation initiale était ambigüe, notamment parce qu’on demandait aux troupes d’exécuter des manœuvres compliquées que seules des forces régulières pouvaient normalement accomplir.

Le Président des États-Unis Abraham Lincoln (1860-1865).

Le brigadier-général McDowell avait été nommé par Lincoln pour prendre le commandement de l’Armée de Virginie. Dès son arrivée en poste, McDowell, un officier de carrière, subissait les pressions des politiciens et du public de Washington qui souhaitaient voir une victoire rapide et décisive contre ce qu’ils considéraient être une simple rébellion.

Le contexte initial

Avec ses soldats volontaires et inexpérimentés à peine enrôlés, McDowell quitta Washington le 16 juillet 1861. Il commandait alors la plus large force militaire jusqu’ici assemblée sur le continent nord-américain. Il disposait en effet d’un contingent d’environ 35,000 hommes, dont 28,000 combattants.

Le brigadier-général Irwin McDowell, le commandant des forces de l'Union à la Première bataille de Bull Run (21 juillet 1861).

Le plan de McDowell consistait à faire marcher ses hommes à l’ouest de Washington en trois colonnes distinctes dans le but de déborder le flanc gauche de l’armée confédérée. Il voulait créer une diversion contre le front sudiste sur la rivière Bull Run avec deux colonnes, tandis que la troisième tournerait la droite confédérée puis ferait mouvement vers le sud pour couper la ligne de chemin de fer entre l’armée confédérée et Richmond, complétant ainsi l’ambitieuse manœuvre d’encerclement. McDowell partait du principe que les Confédérés allaient paniquer et abandonner la jonction ferroviaire de Manassas, puis se replier sur la rivière Rappahannock. Cette position plus au sud constituerait une ligne naturelle de défense pour ceux-ci, tout en les éloignant de Washington, toujours selon McDowell.

L’armée confédérée aux abords du Potomac disposait d’un effectif d’environ 23,000 hommes sous les ordres du brigadier-général Pierre Beauregard. Ce dernier s’était installé à la jonction ferroviaire de Manassas située à peine à 40 kilomètres au sud-ouest de Washington. Le général McDowell avait prévu attaquer les forces de Beauregard numériquement inférieures. Simultanément, les forces de l’Union à l’ouest sous les ordres du major-général Robert Patterson s’occuperaient d’engager les Confédérés sous les ordres du brigadier-général Joseph Johnston qui arrivait de la vallée de la Shenandoah. Le but pour les forces de l’Union était d’empêcher Johnston de prêter main-forte à Beauregard à l’est.

Donc, les hommes de McDowell quittent Washington le 16 juillet et marchent pendant deux jours sous une température humide et suffocante. Ordre est donné de faire une brève halte à Centerville, histoire de se reposer quelque peu et de laisser à McDowell le temps de réfléchir à ce qu’il allait faire. Craignant pour ses arrières, il détacha une force de 5,000 hommes pour protéger ses communications, ce qui ramena ses effectifs combattants à quelque 23,000 hommes, le même nombre que Beauregard.

Pendant ce temps, McDowell cherchait toujours une manière de contourner la gauche des Confédérés, une manœuvre nettement plus compliquée à réaliser que ce qu’il avait anticipé. Le 18 juillet, McDowell détacha une division sous les ordres du brigadier-général Daniel Tyler dans le but de lui faire traverser la rivière Bull Run sur la droite confédérée à Blackburn’s Ford. Les forces de l’Union furent promptement accueillies par des tirs de l’infanterie confédérée de l’autre côté de la rive et reculèrent en désordre, n’ayant pu avancer plus loin au sud pour l’établissement d’une tête de pont.

Le théâtre des opérations en Virginie au début de la Guerre civile américaine (1861).

Ce repli hâtif et désordonné rendit McDowell nerveux. Il tenta plutôt une manœuvre sur la gauche ennemie. Encore une fois, il utiliserait la division de Tyler en la portant sur la gauche confédérée, à l’autre bout du front sur le pont Stone qui enjambait la rivière Bull Run sur la route Warrenton. Simultanément, toujours dans l’optique de déborder la gauche ennemie, il enverrait les divisions des brigadiers-généraux David Hunter et Samuel Heintzelman au nord-ouest sur Sudley Springs Ford. De là, ces deux divisions pourraient prendre les arrières de l’ennemi.

Toujours effectuée par des forces sans expérience, cette nouvelle manœuvre de débordement serait accompagnée de diversions effectuées sur la droite ennemie à Blackburn’s Ford, puis à l’autre bout dans la vallée de la Shenandoah par les forces de Patterson. Bien que le plan de McDowell apparaisse intéressant, voire crédible à première vue, il soulevait certains questionnements à notre avis.

La situation au matin du 21 juillet 1861. On remarque la délicate position des forces confédérées sur Henry House Hill.

Le plan commandait l’exécution simultanée d’attaques et de manœuvres, des attributs qui, comme nous l’avons mentionné, ne constituaient pas un réflexe naturel pour une armée sans expérience. De plus, le succès de la manœuvre le long de la rivière Bull Run dépendait de l’action du général Patterson dans la vallée de la Shenandoah. Or, il s’avéra que Patterson hésita à engager ses forces contre Johnston.

La conséquence fut terrible pour les forces de l’Union. Devant l’hésitation de Patterson, Johnston fit rapidement monter ses hommes à bord de trains à la station de Piedmont et le convoi fut poussé à pleine cadence vers l’est pour rejoindre Beauregard. Les journées des 19 et 20 juillet 1861 virent débarquer l’armée de Johnston derrière la rivière Bull Run. La plupart des forces de Johnston vinrent renforcer la droite confédérée à la hauteur de Blackburn’s Ford. Ce serait le point de départ de l’assaut que projeta Beauregard au nord sur Centerville. Étonnement, si les belligérants de part et d’autre étaient parvenus à exécuter leurs manœuvres de contournement au même moment, cela aurait provoqué une étrange situation où les fronts auraient été inversés. Les forces du nord se seraient ramassées au sud et celles du sud au nord, dans un immense jeu de chat et de souris.

La bataille

Au matin du 21 juillet 1861, McDowell ordonna aux divisions de Hunter et Heintzelman de déplacer leurs 12,000 hommes de Centerville à 2h30, en pleine nuit. Ils devaient marcher en direction du sud-ouest sur la route de Warrenton puis tourner au nord-ouest vers Sudley Springs Ford. Les 8,000 hommes de Tyler allaient quant à eux marcher directement sur le pont Stone.

Ces unités inexpérimentées connurent immédiatement d’importants problèmes logistiques. La division de Tyler était carrément dans le chemin de Hunter et de Heintzelman qui, rappelons-le, avaient pour mission de faire une grande manœuvre de débordement de la gauche confédérée sur l’autre rive de la rivière Bull Run. Qui plus est, les généraux Hunter et Heintzelman s’aperçurent que les voies routières menant à Sudley Springs Ford n’étaient pas adaptées pour le passage de milliers de soldats. Ces voies étaient en fait de simples sentiers créés par la coupe d’arbres. La traversée de Bull Run s’effectua seulement à partir de 9h30, une heure bien tardive à une époque où il était de mise de livrer un assaut en même temps que la levée du soleil.

Pierre Beauregard, l'un des commandants des forces confédérées à Manassas.

À l’autre bout du front, sur la droite confédérée à la hauteur de Blackburn’s Ford, la canonnade avait commencé dès 5h15. L’artillerie fédérale avait en effet tiré quelques coups sur la droite sudiste, touchant même directement le quartier-général de Beauregard alors qu’il prenait son petit déjeuner. Le général sudiste avait compris que, probablement, l’ennemi en face avait anticipé ses plans. Néanmoins, Beauregard maintint son plan initial de faire porter ses forces sur sa droite au nord vers Centerville, dans le but de harceler l’ennemi. Par contre, les mauvaises communications avaient empêché l’exécution de cette dernière manœuvre.

Cette confusion dans la tentative de transmission effective d’ordres clairs avait créé une autre situation où quelques forces sudistes se trouvaient sur la rive nord de la rivière Bull Run, menaçant indirectement le flanc gauche des troupes fédérales qui avançaient vers l’ouest le long de la route Warrenton. Sur cette route, comme prévu malgré les problèmes logistiques, près de 20,000 soldats de l’Union marchaient plein ouest pour prendre à revers la gauche confédérée. Il n’y avait que 1,000 soldats sudistes sous les ordres du colonel Nathan Evans pour leur barrer le chemin. Evans avait envoyé quelques reconnaissances sur le pont Stone, mais les manœuvres désordonnées des troupes de l’Union l’amenèrent à penser que ce n’était qu’au fond une diversion.

Evans  fut finalement informé par l’état-major de Beauregard que le mouvement des forces fédérales sur le pont Stone n’avait rien d’une diversion et que le gros de la force ennemie avait bel et bien l’intention de s’établir à Sudley Springs Ford, menaçant directement toute la gauche de l’armée sudiste.

De leur position à la droite du front sur Signal Hill, l’état-major de Beauregard avait effectivement remarqué les colonnes fédérales sur la route Warrenton qui marchaient vers l’ouest. Beauregard avait immédiatement dépêché un officier pour avertir le colonel Evans à l’aide de drapeaux signalétiques sémaphoriques. Le colonel Evans prit alors 900 de ses hommes situés tout près du pont Stone et les fit se replier au nord-ouest sur Matthews Hill, toujours dans le chemin des colonnes fédérales qui se dirigeaient sur Sudley Springs Ford. La petite force sudiste était sur une position surélevée qui permettait une meilleure observation.

Le colonel Evans ne fut pas laissé à lui-même. Il reçut des renforts de deux brigades d’infanterie, ce qui porta à 3,000 la force initialement composée de 1,000 hommes sur le flanc gauche. Cela était suffisant pour ralentir la première colonne fédérale qui tenta de traverser Bull Run à la hauteur de Henry House Hill, mais insuffisant pour stopper un autre contingent ennemi débouchant du nord à partir de Sudley Springs Ford et menaçant de prendre Evans à revers.

Les Confédérés tentèrent eux de se regrouper sur Henry House Hill pour livrer bataille. Ils souhaitaient à la fois profiter de cette position un peu plus élevée que Matthews Hill et bénéficier d’un soutien d’artillerie dans ce secteur. Le premier accrochage sérieux se déroula donc sur Henry House Hill et tourna à l’avantage des forces de l’Union.

Le général Joseph Johnston qui fit déplacer ses troupes par trains de la vallée de la Shenandoah, à temps pour le début de la bataille de Manassas.

Coincées entre Matthews et Henry House Hill, les forces confédérées décidèrent de s’accrocher sur cette dernière position, sachant que leur artillerie pourrait temporairement gêner l’avance fédérale de chaque côté. Les généraux Beauregard et Johnston arrivèrent alors sur les lieux pour reprendre le contrôle de la situation. Heureusement pour les Confédérés, le général McDowell se montra hésitant et n’osa pas exploiter son avantage, préférant bombarder la colline et manœuvrer.

Sur l’heure du midi, le 21 juillet 1861, des renforts d’infanterie confédérée dirigés notamment par le colonel Thomas « Stonewall » Jackson arrivèrent dans le secteur de Henry House Hill, renforçant davantage le flanc gauche de l’armée qui montrait d’inquiétants signes de faiblesse. Habile commandant (il était soldat et professeur de stratégie et d’histoire militaire avant la guerre), Jackson positionna ses régiments derrière Henry House Hill en contre-flanc, les protégeant ainsi du bombardement ennemi tout en les dissimulant.

La situation sur Henry House Hill semblait désespérée pour les forces confédérées. Le colonel Stonewall Jackson conseilla aux officiers sur le terrain de faire le maximum pour rallier leurs troupes démoralisées. En clair, ce serait l’heure de la contre-attaque en dépit des mauvais pronostiques. La première attaque des sudistes fut entre autres menée par le 33e Régiment de Virginie, à la plus grande confusion de leurs ennemis, car eux aussi portaient des uniformes bleus, n’ayant pu revêtir l’uniforme gris classique en ce début de conflit. La conséquence première fut que les artilleurs de l’Union n’ouvrirent pas le feu, croyant qu’il s’agissait d’un de leurs régiments.

Voulant tirer profit de ce succès initial, le colonel Jackson ordonna à deux autres régiments de suivre le 33e Virginien, si bien que la position sur Henry House Hill changea plusieurs fois de main au cours de l’après-midi. Les Confédérés étaient finalement parvenus à capturer l’artillerie ennemie à l’ouest de Henry House Hill, ce qui fut un point tournant dans la bataille.

Bien que McDowell ait engagé 15 régiments sur Henry House Hill, deux fois plus que les Confédérés, il ne parvint jamais à les faire combattre simultanément, ayant tout au plus deux ou trois régiments sur la ligne au même moment. Pendant ce temps, Jackson et ses quelques régiments démolis continuaient de pousser vers l’ouest et le nord-ouest. Se promenant à cheval au travers de rangs de chacune de ses unités, le colonel Jackson avait crié aux hommes du 4e Régiment virginien pour leur redonner du courage tout en leur communiquant un enseignement tactique: « Reserve your fire until they come within 50 yards! Then fire and give them the bayonet! And when you charge, yell like furies! »

Les combats sur Henry House Hill cessèrent vers 16h avec les forces confédérées en possession du terrain. C’est à ce moment que McDowell commença à décrocher en un bon ordre relatif vers le nord et le nord-est vers Bull Run. Cependant, l’inexpérience des officiers entraînait une fois de plus de sérieux problèmes au niveau logistique. Un simple incident, la destruction d’un chariot par l’artillerie confédérée, avait créé la panique parmi les forces de McDowell déjà épuisées et démoralisées.

S’ensuit alors une déroute en règle. Les soldats de l’Union prirent leurs jambes à leur coup dans la direction de Centerville, se débarrassant de leurs armes et équipements pour alléger leur course. McDowell ordonna à l’une de ses divisions d’agir comme force d’arrière-garde pour couvrir le repli (ou la déroute) du reste de l’armée, retarder la poursuite ennemie et donner du temps pour rallier les forces en déroute.

Soldat de carrière et professeur à l'Institut militaire de Virginie avant la guerre, la contribution tactique du colonel "Stonewall" Jackson fut décisive à Manassas.

Dans la confusion, des centaines de soldats de l’Union furent capturés. Pour rajouter au côté déjà surréaliste de la scène, des gens de l’élite de Washington (politiciens, gens d’affaires et leurs familles), qui croyaient assurément en une victoire facile des forces gouvernementales contre cette petite rébellion, étaient venus endimanchés pour pique-niquer tout en regardant la bataille. La panique gagna à son tour cette masse de civils qui reflua en même temps que les soldats vers Washington, ajoutant davantage à la confusion et aux problèmes logistiques du moment.

De leur côté, après examen de la situation, les généraux Beauregard et Johnston hésitaient à poursuivre l’ennemi en déroute, et ce, en dépit des pressions exercées par le Président confédéré Jefferson Davis, qui arriva sur le champ de bataille en fin de journée. Les pertes étaient élevées et les troupes épuisées, lui dit-on. Malgré les circonstances désastreuses, quelques unités de l’Union étaient parvenues à effectuer un certain combat d’arrière-garde. Cela sembla suffire à décourager toute tentative de poursuite à mesure que s’achevait la journée.

Les lendemains de Bull Run

La journée du 21 juillet 1861 constituait le premier épisode d’une guerre terrible qui allait diviser les États-Unis pour les quatre prochaines années. Près de 3,000 soldats de l’Union étaient tombés ou portés disparus, alors que les forces sudistes déploraient la perte de près de 2,000 hommes.

Du côté de l’Union, la première question que l’on se posait dans l’immédiat était de savoir si les troupes confédérées allaient avancer vers Washington. La capitale des États-Unis était pour ainsi dire sans défense, une ville ouverte, tant le résultat de cette première défaite avait dépassé toute prévision. Chaque camp finit par réaliser que la guerre serait beaucoup plus longue, brutale et coûteuse que prévu. Le lendemain, 22 juillet, le Président Lincoln avait signé une loi autorisant l’enrôlement pour trois ans de service de 500,000 volontaires.

Reconstitution de la bataille de Bull Run / Manassas. La charge d'un régiment confédéré.

La guerre civile ne faisait que commencer, mais Bull Run était déjà un point tournant. La bataille avait eu l’onde d’un choc dans l’opinion publique du nord, du sud et même à l’étranger. Il fallait vite tirer les leçons de cet engagement. Par ailleurs, le choc de la bataille avait soulevé de nouvelles vagues de patriotisme de part et d’autre de la frontière. À titre d’exemple, les hommes du nord qui s’étaient initialement enrôlés pour une période de 90 jours renouvelèrent leur contrat et des campagnes de recrutement battirent leur plein.

Au sud, la victoire de Manassas était certes une bonne nouvelle, mais on savait que d’autres batailles suivraient, avec encore plus d’hommes qui y trouveraient la mort. De plus, le temps jouait contre les États confédérés, dans la mesure où ceux-ci ne disposaient pas du même potentiel financier et industriel que le Nord pour mener une guerre sur le long terme.

Le général confédéré Pierre Beauregard fut traité comme un véritable héros, malgré que sur un plan purement tactique, le colonel Stonewall Jackson ait fait plus que sa part pour redresser une situation qui semblait désespérée. Au nord, à titre de commandant en chef, McDowell reçut naturellement le premier blâme de la défaite. Il fut remplacé par le major-général George McClellan, qui fut promu commandant en chef de toutes les armées de l’Union. Patterson avait aussi été relevé de son commandement.

Dans la littérature, la bataille porte les appellations de Première bataille de Bull Run ou Première bataille de Manassas. La différence résulte d’une controverse datant de 1861. Les forces de l’Union prirent l’habitude d’identifier les batailles par le nom des cours d’eau et de crêtes qui avaient été des lieux significatifs de leurs engagements. Pour leur part, les Confédérés donnèrent plutôt le nom des localités et des fermes avoisinantes.

Encore de nos jours, les Américains sont libres d’identifier cette bataille comme ils le veulent, signe que l’impact de Bull Run/Manassas dans l’imaginaire collectif de la nation américaine perdure.

Le champ de bataille de Manassas aujourd'hui.

Les Canadiens français et la Guerre de Sécession

L’état de nos connaissances du passé militaire des Canadiens français bénéficie depuis quelques années de l’apport d’un nombre croissant d’études qui permettent de combler diverses lacunes quant à la nature de notre participation aux grands conflits de l’Histoire. Parmi ces recherches, il s’avère impératif de souligner celle du professeur Jean Lamarre, du Collère Royal Militaire de Kingston, qui nous propose un chapitre relativement méconnu et sous-estimé de ce passé, à savoir la participation des Canadiens français à la Guerre de Sécession américaine (1861-1865).

Les Canadiens français et la Guerre de Sécession retrace en effet l’aventure de ces milliers de Canadiens français qui s’enrôlèrent, pour la plupart, dans les armées nordistes lors d’un conflit qui fut, avec son demi-million de victimes militaires, le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis jusqu’à ce jour. Le questionnement à la base du travail de M. Lamarre engendre une analyse en profondeur des motivations qui amenèrent les francophones du Canada et des États-Unis à s’enrôler, mais également de brosser le portrait sociologique des ces militaires, dont 1 sur 7 ne revint pas des champs de bataille.

L’argument central de l’auteur est que la Guerre de Sécession s’inscrivait comme une étape parmi d’autres du processus migratoire des Canadiens français vers les États-Unis entre 1840 et 1930. En effet, M. Lamarre écrit que l’aventure guerrière représenta pour les Canadiens français une séduisante, mais ô combien dangereuse, occasion afin de regarnir les portes-feuilles. Cet ouvrage est une étude socio-militaire qui retrace les principales phases de la guerre civile américaine vécue à travers la perspective qu’en ont eue les Canadiens français. L’auteur consacre un premier chapitre au traitement de l’évaluation de la participation canadienne-française à la lumière de l’état général et actuel de la recherche sur le conflit. Un second chapitre fait la synthèse entre, d’une part, le contexte social et politico-militaire de l’époque (les causes du conflit) et, d’autre part, des impacts sur le Canada et les mouvements migratoires transfrontaliers. C’est à la suite de ces explications que M. Lamarre analyse les divers incidents qui marquèrent cet engagement canadien-français (motivations, combats, désertions, etc.).

Par conséquent, le livre de M. Lamarre est la résultante d’un long dépouillement des archives militaires américaines qui permirent à l’auteur de construire un échantillon d’environ 1,300 soldats canadiens-français. Ceux-ci représentaient adéquatement, selon lui, la diversité des expériences combattantes canadiennes-françaises entre 1861 et 1865. L’auteur intègre aux chapitres 3 et 4 les résultats de ses recherches à un récit chronologique des phases majeures de la guerre (batailles de Bull Run, Antietam, Gettysburg, etc.).

Le dur contexte socio-économique du milieu du XIXe siècle met donc en relief les espoirs, mais surtout les désillusions des Canadiens français, dont beaucoup comptaient sur l’aventure guerrière afin d’améliorer leur situation. Aussi juste et convaincante que soit la démonstration de M. Lamarre, il peut s’avérer difficile pour le lecteur néophyte de fixer certaines phases du conflit dans la dimension espace-temps. En effet, il aurait été utile d’y intégrer une chronologie et une carte des opérations afin que le lecteur puisse se retrouver à l’intérieur d’une histoire dont de larges pans restent à explorer. Sur ce point, les amateurs de généalogie trouveront en fin d’ouvrage un guide utile consistant en la liste des militaires canadiens-français recensés par M. Lamarre, ce qui pourrait motiver les lecteurs à mener des recherches sur leurs ancêtres ayant participé à cette guerre. L’ouvrage compte également une solide bibliographie des sources primaires et secondaires consultées, de même que les monographies les plus pertinentes traitant des différents aspects de la guerre civile américaine.

L’ouvrage de M. Lamarre contribue à son tour au renouvellement de l’écriture de l’histoire militaire des Canadiens français entrepris depuis une quinzaine d’années, et ce, à travers les deux dimensions essentielles que sont : 1— l’importance de l’aspect socio-culturel de cette participation active; 2— l’exploration de l’idée du consentement des populations aux guerres comme postulat obligatoire d’une réinterprétation de notre histoire militaire. De Fort Sumter à Appomatox, le livre de M. Lammare est une invitation à entreprendre de futures recherches sur notre passé militaire à cette époque.

LAMARRE, Jean. Les Canadiens français et la Guerre de Sécession. 1861-1865. Une autre dimension de leur migration aux Etats-Unis, Montréal, VLB Éditeurs, 2006. 186 p.