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Introduction

Dans le contexte des commémorations entourant le 150e anniversaire des événements liés à la Guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865), certains noms continuent de forcer l’admiration du public et des historiens. Parmi ces figures désormais légendaires se trouve celle du général Robert Edward Lee (1807-1870), dont la carrière militaire et le destin se confondent avec une page d’histoire des États-Unis qui, nous le pensons, divise encore aujourd’hui la nation américaine.

Robert E. Lee naquit en Virginie et gradua à la célèbre académie militaire de West Point, où il se classa au second rang de la promotion de 1829. Avant que ne débute la Guerre civile, on peut dire que sa carrière militaire fut marquée par trois principaux mandats. Il servit d’abord à la frontière du Texas, puis comme superintendant à West Point et, enfin, comme officier d’active lors de la Guerre américano-mexicaine. Comme officier d’état-major du général Winfield Scott durant la campagne mexicaine, Lee (alors capitaine d’une troupe d’ingénieurs) sut se distinguer et se faire remarquer pour ses capacités à commander et analyser rapidement des situations au combat.

1861: choisir son camp

Au moment où sa Virginie natale fit sécession du reste de l’Union en avril 1861, Lee avait déjà atteint les plus hauts échelons de la hiérarchie militaire. Qui plus est, il refusa même le poste de commandant en chef des forces fédérales (Nord), démissionna et prit la décision d’accepter à la place le poste de commandant des forces sécessionnistes de Virginie. Ce faisant, Lee allait, non sans surprise, accéder aux plus hautes fonctions de la hiérarchie militaire des États confédérés et ainsi avoir une forte influence sur la prise des décisions stratégiques (ce qui lui était quasiment acquis dès l’automne de 1861).

En juillet de la même année, le président confédéré Jefferson Davis lui confia un difficile mandant, soit celui de ramener l’ordre au sein du corps des officiers confédérés de la Virginie-Occidentale miné par les rivalités, la partisanerie politique et les querelles quant à la stratégie à adopter affectèrent leurs qualités opérationnelles. En fait, Lee ne savait trop comment exécuter cette mission, étant incertain quant à la nature de sa propre autorité et assisté par des officiers qui eux-mêmes étaient des novices souvent incompétents. Par ailleurs, Lee savait fort bien que le sentiment de la population de la Virginie-Occidentale penchait plutôt du côté de l’Union, si bien qu’au final, la mission fut un échec.

Toujours en 1861, en novembre, le président Davis dépêcha Lee afin de diriger ce qu’on appela alors le Département de la Caroline du Sud, de la Géorgie et de la Floride, poste qu’il occupa jusqu’en mars 1862. Là, et avec un peu plus de succès, Lee fut chargé d’améliorer les défenses côtières. Compte tenu du peu de ressources à sa disposition, Lee sut malgré tout doter la région de défenses en apparence crédibles, ce qui de toute évidence sut attirer à nouveau l’attention de Davis qui le transféra cette fois à Richmond (Virginie) au printemps. Sans doute que cette nouvelle affectation le séduisit davantage, puisqu’il allait prendre le commandement des forces militaires de cet important État confédéré, en plus de combattre sur sa terre natale. Mais Lee n’allait pas avoir l’entière liberté d’action, dans la mesure où ses gestes seraient scrutés de près par les hommes du président Davis.

La naissance d’un tacticien

Comme dans toute campagne militaire, l’évolution rapide des événements et le hasard donnèrent à nouveau à Lee une opportunité de se faire valoir. Le 31 mai 1862, lors de la bataille de Seven Pines, le commandant de l’armée confédérée chargée de protéger Richmond, le général Joseph E. Johnston, fut grièvement blessé. Le président Davis se tourna vers Lee pour le remplacer, le temps que Johnston achève sa convalescence. Cette porte qui s’entrouvrit à Lee lui fournit l’occasion de remanier la structure de commandement et la stratégie d’ensemble sur le théâtre d’opérations virginien.

D’abord, Lee prit conscience de l’importance d’accoler à ses hommes une identité, une « marque de commerce », pour employer une expression moderne. Il rebaptisa et regroupa ses forces sous le nom d’Armée de la Virginie du Nord (Army of Northern Virginia) et il entreprit aussitôt une campagne d’une année, où il livra des batailles d’un caractère exceptionnel qui forcèrent l’admiration. Vers la fin de juin 1862, Lee entama une campagne connue sous le nom de Seven Days’ Battles. Bien qu’il ne put anéantir les imposantes forces de son adversaire nordiste, le général George B. McClellan, Lee put néanmoins repousser temporairement ce dernier en dehors des environs immédiats de Richmond, malgré que les pertes enregistrées furent importantes.

Lorsque les forces de l’Union sous le commandement de John Pope menacèrent à nouveau Richmond en ce même été, Lee fit équipe avec le célèbre général Stonewall Jackson, où ils infligèrent une humiliante défaite à l’adversaire à la seconde bataille de Mannassas/Bull Run près de Washington, du 28 au 30 août 1862. En fin stratège, Lee vit l’opportunité de poursuivre l’ennemi vaincu et ainsi porter le front de l’autre côté du fleuve Potomac, la barrière naturelle qui sembla protéger la capitale fédérale.

L’idée de porter la guerre au Nord fut audacieuse à ne pas en douter. Le général virginien savait que cette opération ne se ferait pas sans risque. Certes, elle menacerait directement la capitale adverse, mais ses maigres ressources militaires ne lui permettraient pas de protéger sa propre capitale. Par ailleurs, un incident hors de son contrôle faillit entraîner son armée vers un désastre lorsqu’une copie de ses ordres destinés à ses subordonnés tomba entre les mains de McClellan. Ce faisant, McClellan put coincer Lee sur le Potomac, avec le fleuve dans son dos, limitant sérieusement du coup sa marge de manœuvre.

Peinture de Mort Kunstler montrant Lee et les généraux Longstreet et Jackson en train d’analyser la situation le 29 août 1862, lors de la seconde bataille de Manassas. Bien qu’étant le commandant en chef, Robert Lee avait la réputation d’un général à l’écoute des recommendations de ses subordonnés.

C’est là que Lee prit une décision qui nous apparaît juste, bien qu’audacieuse et fort risquée. Ayant des troupes déjà fatiguées par de longues marches issues de précédentes et infructueuses manœuvres vers Washington, Lee choisit de rester sur place, avec le Potomac dans le dos, et de livrer une bataille défensive en attendant que l’ennemi arrive. D’un strict point de vue logistique, ce fut la bonne décision à prendre, car le Potomac représente un obstacle considérable à franchir (ce n’est pas un ruisseau) et Lee ne souhaita pas placer son armée dans une position de vulnérabilité, le dos à l’ennemi. Par conséquent, ses ingénieurs militaires furent affectés à la construction d’ouvrages défensifs plutôt que de pontons. Le résultat d’ensemble fut un match nul (mais pas une défaite), à savoir la bataille d’Antietam/Sharpsburg du 17 septembre 1862, sans doute la journée la plus sanglante jusqu’à présent dans l’histoire militaire des États-Unis.

Naturellement, Lee et son armée auraient pu y rester. D’aucuns seraient tentés de dire qu’il a été chanceux, mais la vérité est que Lee possédait un sens aigu des réalités, notamment en ce qui a trait à sa capacité de juger de la préparation de ses hommes au combat. Antietam fut un massacre, mais l’issue incertaine offrit à l’armée de Lee une porte de sortie vers le sud, dans ce qui apparut comme une retraite en ordre vers la Virginie. Bien que fortement réduite en nombre, cette armée était encore capable de combattre en cette fin de 1862.

En face, le début de la saison hivernale vit le remplacement de McClellan à la tête des forces de l’Union en Virginie par le général Ambrose Burnside. Celui-ci entreprit aussitôt de marcher à nouveau vers Lee, une marche que le Virginien n’eut guère de difficulté à arrêter net compte tenu de l’ineptie de son adversaire. Ce dernier commit la folie de prendre d’assaut la cité de Fredericksburg, où Lee était bien retranché sur les hauteurs, avec de bons ouvrages défensifs, des hommes expérimentés et équipés, ayant à tirer sur des forces ennemies avançant en rangs serrés.

La guerre d’usure

Lee était-il un général invincible? On serait porté à le croire, d’autant qu’au printemps suivant, il continua d’accumuler les succès militaires face à un autre général de l’Union, Joseph Hooker, à Chancellorsville (1er au 4 mai 1863). Là encore, Lee fit preuve d’une maîtrise tactique exemplaire, où son association avec le général Jackson mentionnée précédemment offrit aux États confédérés une autre brillante victoire. Malheureusement pour Lee, il apprit dans les heures qui suivirent la bataille une fort triste nouvelle. Le général Jackson fut victime d’un tir ami durant les affrontements et mourut quelques jours plus tard après avoir été amputé d’un bras.

La perte de ce précieux collaborateur ne ralentit pas Lee, qui marcha à nouveau vers le Nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie. À Gettysburg, Lee fit à nouveau face à ses vieux adversaires du Potomac sous les ordres du très capable George G. Meade. Ce qui alla devenir la plus importante bataille de la Guerre civile américaine en terme d’effectifs engagés vit le général Lee attaquer vigoureusement du 1er au 3 juillet 1863, mais sans pour autant obtenir la victoire cette fois. Au contraire, les forces de Lee furent saignées à blanc sous une grêle de balles et d’obus, mais comme à Antietam l’année précédente, il parvint à retraiter au Sud en un bon ordre relatif, pour revenir dans le théâtre habituel d’opérations en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler montrant le général Lee (à droite) accompagné de son célèbre collaborateur mort de ses blessures à la bataille de Chancellorsville: Stonewall Jackson.

C’est ici qu’il est important, à notre avis, de marquer une pause et rappeler un élément essentiel de la carrière militaire du général virginien. Alors que Gettysburg sembla avoir sonné le glas du destin des États confédérés, la guerre se poursuivit néanmoins pendant encore presque deux ans. Pourquoi? L’une des réponses pouvant expliquer cette « endurance » des États confédérés réside précisément dans la capacité du général Lee à conduire avec succès des opérations avec les moyens du bord. Par « succès », soyons clairs, nous entendons ici tout engagement où Lee parvint à sortir son armée de la bataille avant l’anéantissement et à lui conserver une capacité opérationnelle. Antietam et Gettysburg sont révélateurs à cet égard.

Cependant, il ne faut pas oublier que la période post-Gettysburg (automne 1863 jusqu’à la fin des hostilités en avril 1865) en fut une autre de remarquables réussites pour Lee. Des réussites défensives, certes, mais des succès tout aussi importants pour le destin de la Confédération. Le Virginien allait affronter cette fois un ennemi nettement plus dangereux en la personne du général Ulysses S. Grant, qui venait de prendre le commandement des forces de l’Union au lendemain de Gettysburg. Contrairement à ses prédécesseurs, Grant était parfaitement conscient de la lourdeur de ses propres troupes, de leurs difficultés à manœuvrer avec la même aisance que celles de Lee. Grant fut aux prises avec un « beau problème », dans la mesure où ses effectifs furent nettement supérieurs à ceux de son adversaire, ce qui amena précisément une congestion et d’autres difficultés associées aux déplacements de groupes d’hommes sur le terrain. En ce sens, Lee tenait fermement les rênes de son armée et il put, en quelques occasions et pour un certain temps, choisir le terrain de bataille. La résultante fut un prolongement de la guerre de plus d’une année, en plus d’accroître la protection autour de Richmond.

Fixé par Grant: la fin

Un adversaire de taille pour Lee: le général Ulysses S. Grant.

Lee et Grant s’affrontèrent à plusieurs reprises en mai et en juin de 1864, dans ce qui fut connu sous l’appellation de la Campagne terrestre (Overland Campaign ou Wilderness Campaign). Les pertes de l’Union furent nettement supérieures, mais elle sortit victorieuse. Plus important encore, Grant était parvenu à fixer le gros des forces confédérées à deux endroits en Virginie: Richmond et Petersburg. Tout n’était désormais qu’une question de temps avant que le Sud ne capitule, en principe.

Toujours en appliquant à ses forces délabrées le précepte du maintien d’un minimum de cohésion et de capacités opérationnelles (comme il le faisait depuis 1861), Lee put prolonger la résistance jusqu’au 2 avril 1865. Contraint d’abandonner Richmond ce jour-là, il prit la fuite vers l’ouest, mais Grant le rattrapa rapidement et le força à capituler à Appomattox Court House la semaine suivante.

Conclusion

Comme dans bien des épisodes de l’Histoire militaire, le sort d’une nation ou d’une entité collective est associé de près au destin personnel de ses dirigeants. L’étude de cas du général Lee que nous venons de survoler n’y fait pas exception. Sans aucun doute, le général Lee, qui ne fut pas un militariste, ni un belliciste au sens propre du terme (mais surtout un homme attaché à sa Virginie natale), fut largement reconnu comme ayant été l’un des plus brillants généraux de la Confédération et de l’histoire des États-Unis.

Pourquoi? Parce que Lee fut capable de faire beaucoup avec peu. Tout simplement. Mais plus encore, comme nous l’avons mentionné, il avait ce que nous appelons un « sens aiguisé » de la bataille, à savoir cette faculté à évaluer d’emblée une situation sous tous ses angles (effectifs, équipements, moral, terrain, ennemi en présence, etc.).

Lee a-t-il commis des erreurs? Bien entendu. On pense entre autres à sa décision, à Gettysburg, d’avoir fait attaquer la division du général Pickett (12,500 fantassins) lors d’une charge demeurée célèbre, mais combien désastreuse et controversée. D’ailleurs, Lee s’en excusa auprès de ses hommes, Pickett ne lui pardonna jamais, mais l’épisode a marqué la mémoire collective américaine.

Le général Robert E. Lee (1807-1870) / Mort Kunstler.

Nous concluons sur cette citation qui nous semble le mieux décrire la personne que fut le général Robert Edward Lee. Elle est extraite d’une allocution prononcée par l’historien américain Benjamin Harvey à Atlanta en 1874:

« (General Lee) was a foe without hate; a friend without treachery; a soldier without cruelty; a victor without oppression, and a victim without murmuring. He was a public officer without vices; a private citizen without wrong; a neighbour without reproach; a Christian without hypocrisy, and a man without guile. He was a Caesar, without his ambition; Frederick, without his tyranny; Napoleon, without his selfishness, and Washington, without his reward[1]. »

Voir aussi:

1863: l’année des grands tournants

Des prisonniers de guerre confédérés posent pour la caméra.

La seconde partie de notre article sur la Guerre civile américaine nous retrouve au printemps de 1863, à une époque où Lincoln avait congédié son général McClellan, l’ex-commandant de l’Armée du Potomac. Pour le remplacer, le président nomma le général Joseph Hooker, qui avait donné à la classe politique la garantie qu’il allait réussir là où son prédécesseur avait échoué.

Hooker profita de l’accalmie de l’hiver de 1862-1863 afin de réorganiser son armée, refaire le moral de celle-ci et se préparer pour une nouvelle campagne qui allait commencer au printemps. Dès le mois d’avril 1863, Hooker avait pris soin de fixer (sinon d’emprisonner) le général Lee dans ses lignes derrière Fredericksburg (Virginie), tandis qu’il déploya le gros de son armée dans une large manœuvre pour prendre Lee de flanc en amont de la rivière Rappahannock. Comme s’y attendait Hooker, une fois que son armée avait traversé la rivière, il trouva Lee dans une position inconfortable, avec des troupes fédérales devant lui à Fredericksburg, puis sur ses flancs de côté et en arrière.

Ce faisant, Hooker espérait contraindre Lee à battre en retraite tandis qu’il était temps afin d’éviter un encerclement complet, ce qui permettrait ainsi de dégager non seulement Fredericksburg, mais de refouler la menace confédérée un peu plus loin de la capitale Washington. Du moins, dans la position de Lee, c’est ce que n’importe quel général aurait logiquement fait en ces circonstances. Par contre, Lee n’était pas du genre à se laisser manœuvrer, si bien qu’il voulut imposer son agenda. Ce faisant, le général confédéré divisa son armée en deux parties, dont l’une tenta de prendre de flanc l’armée de Hooker, qui elle-même, rappelons-le, tentait de faire de même contre Lee. Le commandant de la force sudiste de flanquement était le général bien connu Stonewall Jackson, qui dirigea contre le flanc de Hooker une attaque dévastatrice. Malgré tout ce succès, qu’on appellera par la suite la bataille de Chancellorsville (2-3 mai 1863) Jackson fut victime d’un malheureux incident. Dans la nuit du 2 au 3 mai, en pleine noirceur et dans la confusion, Jackson fut abattu par des soldats sudistes qui l’ont confondu avec l’ennemi, l’atteignant au bras, forçant l’amputation de celui-ci et le général décéda de complications quelques jours plus tard.

La victoire confédérée à Chancellorsville donna une fois de plus l’initiative à Lee, qui envisagea à nouveau une invasion du Nord. À nouveau, le haut commandement et la classe politique du Nord étaient placés devant une délicate situation, qui rappelait quelque peu l’année 1862. Là encore, considérant que la victoire n’avait pas été obtenue, Lincoln exigea une reddition de comptes du général Hooker. Les deux hommes se disputèrent et dans ce genre de circonstances, l’expérience démontre que le général « fautif » s’en tire rarement. Par conséquent, Hooker fut à son tour congédié puis remplacé par le général George G. Meade, qui prit alors l’Armée du Potomac et la transféra au nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie pour affronter Lee.

Carte des principales campagnes militaires de la Guerre civile américaine. (Cliquez pour un agrandissement.)

Les coups fatals: Gettysburg et Vicksburg (été 1863)

Les deux armées se rencontrèrent à la bataille de Gettysburg (1er au 3 juillet, 1863), dans laquelle le total des pertes approcha les 50,000 hommes. Au troisième jour de l’affrontement, qui fut le plus important de la guerre en terme d’effectifs engagés de part et d’autre (environ 165,000 hommes), Lee tenta le tout pour le tout en concentrant quelque 12,500 soldats pour charger de plein fouet sur le centre du front ennemi. Cet épisode hautement symbolique et dramatique pour la Confédération est connu sous le nom de la Charge Pickett, en l’honneur du général qui mena l’assaut (même si seulement le tiers de cette force était composée effectivement d’hommes appartenant à Pickett). Cette attaque échoua, ce qui contraint Lee à se replier au sud et renter à nouveau en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler représentant un épisode épique de l'histoire de la Confédération: la charge de la division Pickett, dernière tentative des Confédérés de remporter la bataille de Gettysburg (juillet 1863).

Virtuellement à la même époque, où Lee et Meade s’affrontaient à Gettysburg, les événements se bousculaient également sur le front ouest. Là, le général Grant fit équipe avec le contre-amiral David D. Porter afin de prendre de flanc les défenses confédérées de Vicksburg, dans l’ouest de l’état du Mississippi, sur le fleuve du même nom. Les canonnières de Porter transportèrent l’infanterie de Grant à travers le fleuve au sud de la ville et, suite à un bref, mais vain combat à Champion Hill (16 mai 1863), l’armée confédérée commandée par le général John C. Pemberton se replia derrière des défenses préalablement établies autour de Vicksburg.

Bien que ce repli derrière un bon système défensif apparut comme une sage décision, la réalité fut que les soldats sudistes s’enfermèrent dans leur propre piège, car Grant prit aussitôt la décision de faire le siège de Vicksburg. Celui-ci dura 47 jours jusqu’à ce que finalement, le 4 juillet (le même jour où Lee amorça sa retraite vers la Virginie), Pemberton déposa les armes, abandonnant à Grant son armée de 30,000 hommes et la cité de Vicksburg. Ce double échec (Gettysburg et Vicksburg) atteignit de plein fouet la Confédération, mais il ne mit pas fin aux espoirs de terminer la guerre. En fait, ces épisodes marquèrent le début d’une nouvelle phase du conflit, une phase dans laquelle les forces de l’Union prirent une fois pour toutes l’initiative et imposèrent leur agenda.

Le siège de Vicksburg (été 1863).

Les difficultés du commandement

Du point de vue sudiste, les désappointements occasionnés après la défaite de Gettysburg, et surtout après le désastre de Vicksburg, amenèrent Lee à prendre la décision de diviser une partie de son armée de Virginie dans le but de stabiliser le front ouest. Lee accorda à son général James Longstreet la permission de prendre deux divisions d’infanterie de la Virginie et les déployer sur le théâtre ouest. Ces renforts furent les bienvenus, dans la mesure où les Confédérés purent arrêter la progression de l’ennemi en Géorgie, à la bataille de Chickamauga (19-20 septembre, 1863). Par contre, les Confédérés ne purent retirer des bénéfices stratégiques de leur victoire tactique, car il y avait de sérieuses mésententes au sein du haut commandement confédéré opérant dans ce secteur.

En effet, les généraux Longstreet et Bragg ne s’entendaient pas sur la suite à donner aux opérations et sur l’allocation des ressources militaires face à un ennemi qui semblait être partout. Par exemple, l’armée de Bragg au Tennessee conduisit plus ou moins brillamment un siège des forces de l’Union à Chattanooga, mais Longstreet, avec l’approbation du président Davis, alla pour sa part entreprendre le siège de la cité de Knoxville, à l’autre extrémité de l’état du Tennessee. Considérant alors que les ressources militaires de la Confédération furent limitées, comme nous l’avons mentionné, il aurait été possible d’envisager une concentration des forces en un lieu, en supposant que la bonne entente eut régné entre Bragg et Longstreet.

Un aperçu du champ de bataille de Chickamauga (Géorgie, septembre 1863).

Pendant ce temps, la prise de Vicksburg par le général Grant allait lui conférer de plus grandes responsabilités. Il fut d’abord nommé commandant de l’ensemble des forces de l’Union qui opéraient au Tennessee. Son premier geste fut de dégager Chattanooga, toujours menacée par Bragg. Ainsi, Grant dépêcha son commandant subordonné favori, le général William T. Sherman à la pointe de la ligne confédérée qui se situait à la hauteur de Missionary Ridge et, lorsque les Confédérés furent fixés, Grant envoya le général George Thomas et son Armée du Cumberland avancer vers le centre ennemi afin d’y faire diversion. Par contre, les soldats de Thomas prirent l’initiative non autorisée de charger l’ennemi sur Missionary Ridge le 25 novembre 1863. Par chance pour les nordistes, les confédérés se replièrent et Bragg dut retraiter vers la Géorgie. Pour sa part, et bien qu’il fut probablement en colère face à l’assaut non autorisé de Missionnary Ridge, Grant reçut une importante récompense de Lincoln, qui lui se fiait aux résultats. Grant fut en effet rappelé à Washington pour prendre la direction de toutes les forces armées de l’Union.

L’Union reprend l’initiative (1864)

Deux figures légendaires de la Guerre civile américaine: les généraux Ulysses Grant et Robert Lee.

Le début de l’année 1864 allait bien mal s’amorcer pour la Confédération. Sur le terrain, il n’y avait pour ainsi dire que deux armées en état de combattre. D’une part, l’armée décimée (mais dangereuse) de Virginie sous les ordres de Lee puis, d’autre part, celle du Tennessee désormais sous la direction de Joseph E. Johnston, au lendemain de la disgrâce de Bragg dans le contexte de son échec à Chattanooga. En mai de la même année, Grant joignit l’Armée du Potomac, toujours sous les ordres de Meade en Virginie, et on entreprit la poursuite de Lee, tandis que Sherman, à la tête de trois armées en Géorgie, se concentra sur Johnston.

Les deux campagnes militaires, celle en Virginie puis celle en Géorgie, étaient très différentes à certains égards. Lors des combats en Virginie, qu’on appela la Campagne Terrestre (ou Wilderness Campaign), chaque camp frappa l’autre dans une série de batailles majeures et rangées, que ce soit à Wilderness (4-7 mai), à Spotsylvania (8-20 mai) et à Cold Harbor (3 juin). Au cours de cette période de quarante jours, les forces en présence encaissèrent de terribles pertes: 60,000 pour l’Union et 40,000 pour la Confédération, tués ou blessés.

En Géorgie, la situation fut différente, car les généraux en présence manœuvrèrent avec précaution, tentant à maintes reprises d’éviter la bataille. Une seule fois Sherman se risqua à lancer une offensive à outrance contre Johnston à Kennesaw Mountain (27 juin), avec des résultats si médiocres que le commandant nordiste ne se laissa plus jamais prendre au piège. Pour sa part, Johnston n’avait surtout pas les moyens d’une telle aventure, si bien qu’il resta sur la défensive. Par conséquent, alors que les pertes en Virginie atteignirent des niveaux affolants, celles de Géorgie furent relativement modestes, par rapport aux nouveaux standards en vigueur issus de l’expérience des trois dernières années de guerre.

Peinture de Mort Kunstler montrant au centre le général Grant et à sa droite le général Meade, le commandant de l'Armée du Potomac, lors de la bataille de Wilderness (Virginie, mai 1864).

Malgré ces disparités, le résultat fut sensiblement le même. En effet, Lee fut contraint de se replier derrière ses défenses dans Richmond, tandis que Johnston prit la décision de retraiter dans Atlanta. Pour le président Davis, le repli de Lee sembla justifié, mais pas celui de Johnston. Davis était d’avis que le front de Géorgie aurait dû tenir, si bien que le 17 juillet 1864, il congédia Johnston et le remplaça par le général John B. Hood. Ce dernier sembla déterminé à restaurer cette sorte de mobilité et d’esprit de manœuvre qui avait caractérisé les deux premières années de la guerre pour la Confédération. C’est dans ce contexte que Hood se lança dans une série d’offensives contre les forces supérieures de Sherman à Peachtree Creek (20 juillet) et Atlanta (22 juillet), dans l’espoir d’assainir à Sherman un coup terrible qui le forcerait à retraiter vers le nord.

Les assauts de Hood connurent certains succès tactiques, mais les pertes engendrées diminuèrent de façon dramatique les effectifs de sa propre armée. Pour donner un autre portrait de la situation, mentionnons simplement qu’entre juillet et septembre 1864, les effectifs de l’armée de Hood en Géorgie avaient fondu de moitié. De plus, comme si ce n’était pas assez, les lignes de ravitaillement par chemins de fer autour d’Atlanta furent précipitamment coupées par Sherman, dans un mouvement tactique judicieux qui contraignit Hood à évacuer la capitale géorgienne.

Le général Hood fit face à une situation si désespérée, qu’il se mit à concevoir des plans qui sortirent de la réalité. Par exemple, Hood envisagea d’ignorer carrément la présence de Sherman dans Atlanta, puis de porter ses efforts pour « envahir » à nouveau le Tennessee. Sherman (et à peu près personne) ne comprit où Hood s’en allait avec cette manœuvre, si bien que le général nordiste laissa aller son adversaire, se contentant de se départir d’une petite troupe sous les ordres de George Thomas et John M. Shofield afin de garder un œil sur les Confédérés.

Nullement intimidé par la présence potentielle de l'ennemi sur ses flancs, le général William T. Sherman entreptit à la fin de 1864 une longue marche d'Atlanta à Savannah en Géorgie, avant de monter au nord vers Richmond et faire la jonction avec Grant.

Sherman ne voulut pas se laisser distraire par la manœuvre de Hood, car l’intention du général nordiste était claire: marcher à travers la Géorgie d’Atlanta à Savannah sur la côte. Une autre preuve que Sherman entendait contrôler l’agenda, l’armée de Hood fut brutalement accrochée à la bataille de Franklin (30 novembre). Au lieu d’adopter une posture défensive, compte tenu de ses maigres ressources, Hood ordonna un assaut frontal qui relevait de la pure folie. Non sans surprise, l’assaut fut un échec, voire un massacre qui n’apporta aucun gain, mais davantage de pertes. En conséquence, l’armée de Hood fut mise en déroute et presque complètement anéantie au lendemain de la bataille de Nashville, le 15 décembre. Pendant ce temps, Sherman suivit son plan de marche à travers la Géorgie lors de sa fameuse Marche à la Mer. Ce général agressif ne s’était pas gêné pour faire vivre ses soldats à même le pays. D’une certaine manière, ces pillages de toutes sortes se volaient un message envoyé à la rébellion à l’effet que le gouvernement fédéral disposait de tous les moyens pour asseoir sa domination sur le pays.

Sherman arriva à Savannah la semaine précédant Noël, où il offrit la ville en « cadeau » au président Lincoln. Le général tourna ensuite au nord et marcha à travers la Caroline du Sud en dictant à ses soldats d’adopter le même comportement que lors de leur passage en Géorgie. À Columbia, la capitale de l’état, la majeure partie de la ville brûla, si bien que les historiens ont longuement débattu à savoir si ces incendies étaient délibérés ou accidentels. Pour sa part, Sherman ne s’en formalisa pas, se contentant de dire que toutes ces destructions avaient été engendrées par ceux qui avaient déclenché les hostilités.

1865: la fin

Chose certaine, l’avenir de la Confédération était pour ainsi dire inexistant au tournant de 1864-1865. Un règlement politique du conflit était toujours écarté et ce serait les armes qui parleraient à nouveau, histoire de mater ce que Lincoln considérait être une rébellion depuis 1861. Désespéré, le président confédéré Davis sortit le général Johnston de sa disgrâce et il lui confia un nouveau commandement. Le général engagea ses 21,000 soldats restants contre les 60,000 combattants de Sherman à Bentonville (Caroline du Nord) le 25 mars 1865. Cependant, Johnston dut se rendre à l’évidence que la marche des forces de l’Union était impossible à enrayer.

Photo prise à l'intérieur d'Appomattox Court House. On y voit la table blanche en marbre sur laquelle le général confédéré Robert E. Lee s'est installé pour signer l'acte de capitulation de son armée.

Au niveau stratégique, quiconque observe la situation de près se rend compte que l’étau se resserre autour de Lee qui se trouve dans Richmond. En effet, Grant arriva par le nord, puis Sherman par le sud, à travers la Caroline du Nord. Les retranchements de Lee se trouvant dans Richmond et à Petersburg un peu plus au sud furent durement mis à l’épreuve. Grant lança le 1er avril une offensive à Five Forks, près de Pertersburg, que Lee dut évacuer à la hâte. Le seul espoir de Lee de prolonger quelque peu la lutte aurait été de faire la liaison avec la petite armée de Johnston qui se trouvait en Caroline du Nord dans le but de conduire un assaut final.

Or, Lee fut coupé de Johnston par la présence de l’ennemi dans Appomattox Court House (Virginie), ce qui signifia que tout espoir était vain. De toute façon, Lee avait pris la décision de capituler, ce qui se produisit en effet à Appomattox Court House le 9 avril. Pour sa part, Johnston se rendit à Sherman près de Durham Station (Caroline du Nord) le 26 avril suivant, ce qui marqua virtuellement la fin des hostilités.

Il y eut quelques capitulations plus tardives, comme celle des troupes confédérées du Texas en mai, puis celle du capitaine de vaisseau James I. Waddell. Ce dernier préféra se rendre avec l’équipage de son navire CSS Shenandoah aux Britanniques le 6 novembre de la même année.

Pendant ce temps, à Washington, alors que l’on célébrait la fin de la guerre la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis, et que l’on préparait ce grand mouvement de réconciliation nationale, un individu nommé John Wilkes Booth assassina le président Lincoln au théâtre Ford, le 14 avril 1865. À l’instar de la guerre, l’assassinat de Lincoln aura eu aussi des conséquences incalculables sur l’évolution de l’histoire de cette nation qui demeurait encore divisée sur ses antagonismes de toutes sortes: disparités économiques nord-sud, différentes mentalités, esclavage…

Scène de Mort Kunstler illustrant la capitulation des forces confédérées en avril 1865. Nous retranscrivons ici un extrait de la légende qui figure sur cette oeuvre: "They faced each other in two long straight lines - just as they had so many times before on so many bloody fields of fire. This time was different. (...) At Chamberlain's command, the Northern troops receiving the surrender shifted their weapons to "carry arms" - a soldier's salute, delivered in respect to the defeated Southerners standing before them. Confederate General John B. Gordon, immediately recognized this remarkable, generous gesture offered by fellow Americans - and responded with a like salute. Honor answering honor. Then it was over. And a new day had begun - built on this salute of honor at Appomattox. Former foes both North and South - in mutual respect and mutual toleration - now faced the future together. As Americans all."