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Du Cartel au Front populaire : la droite française et la violence à travers son nationalisme (1924-1936)

Introduction

La politique répond à un besoin sensible des hommes, celui de faire valoir leurs idées quand il ne s’agit pas tout simplement de les imposer. Ces deux attitudes tendent parfois à se confondre, ce qui explique en partie pourquoi la violence constitue un élément du jeu politique. Non pas qu’il faille la valoriser ou encore faire son procès, mais la violence caractérise le déroulement des enjeux politiques depuis toujours, notamment au XXe siècle. Un facteur ayant inspiré la violence physique et verbale en politique est le nationalisme. Doctrine prônant les intérêts de la nation devant ceux des individus, le nationalisme oriente, sous une définition un peu simpliste, les idées des acteurs politiques dans un cadre où les paroles dites et les gestes posés se réfèrent à la nation à laquelle ils appartiennent, et ce, dans tous les domaines (institutionnels, économiques, sociaux, culturels, etc.).

En s’inspirant de ce contexte, le présent article se veut une esquisse afin d’identifier les facteurs économiques, culturels, institutionnels et autres qui expliquent que certains nationalismes deviennent violents. Il n’existe pas, à proprement dit, de réponse unique à cette problématique. Cependant, nous avons choisi de traiter du nationalisme français entre 1924 et 1936. Ces deux dates se réfèrent respectivement à l’arrivée au pouvoir de deux coalitions politiques : le Cartel des gauches (avec Édouard Herriot en 1924) et le Front populaire (avec Léon Blum en 1936). De plus, cet article privilégie les diverses variantes du nationalisme pratiqué par la droite française au cours de ces années. Devrions-nous dire « les droites » ou « les nationalismes de droite »? Comme on peut le constater, il peut y avoir des facteurs de divergences influençant les conceptions du nationalisme en France. Dans ce brouhaha d’idées, il demeure une réalité : le nationalisme subit les contrecoups des événements et ses réflexes face à ceux-ci façonnent le visage de la violence verbale et physique pratiquée alors.

C’est en ce sens que nous tenterons d’analyser les objets de violence du nationalisme français, de 1924 à 1936, sous les thèmes suivants : le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre, les ligues politiques et la remise en question de la République, la tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent et, enfin, la crise économique des années 1930.

Le passé et ses influences sur le nationalisme d’après-guerre

En dépit des nombreuses déceptions causées par le gouvernement du Bloc National (droite) au lendemain de la guerre, la victoire du Cartel aux élections de 1924 ne signifiait pas pour autant que le nationalisme d’après-guerre de la droite ait fléchi. Dans une France dévastée moralement et physiquement par la Grande Guerre, le nationalisme (et celui de droite notamment) se remettait en question. Certains prônaient un nationalisme « actuel », qui chercherait à se définir par rapport aux événements du temps présent. Le Traité de Versailles, la crise du franc, les relations avec l’Allemagne et l’agitation des ligues face au pouvoir républicain constituaient l’argumentaire de ce que Charles Maurras avait coutume d’appeler depuis 1905 le nationalisme intégral. D’autres, via le message du défunt Maurice Barrès, cherchaient un nationalisme moins radical et davantage préoccupé par le retour à la terre, le culte des traditions, l’acceptation de la République et la lutte face au désenchantement d’après-guerre. Au centre de ces deux courants se situaient les adeptes d’un nationalisme républicain et civique influencé par la Révolution de 1789.

La victoire de 1918 allait annoncer des lendemains difficiles pour la société française (chômage, inflation, dévaluation de la monnaie, crises politiques, etc.).

Contrairement à l’Allemagne qui adoptait un nationalisme nettement plus violent dans son discours, un nationalisme fondé sur la notion de race, la défaite de 1918 et l’absence d’une tradition démocratique prolongée, la France transmettait à sa génération issue de la guerre les héritages de la Révolution de 1789 ainsi que le travail idéologique accompli par la République et ses instituteurs entre 1880 et 1914. Selon Beatrice Fry Hylson, le nationalisme français au début du XXe siècle suivait quatre voies : le patriotisme, le respect de la démocratie, la foi en l’étatisme et l’adoption d’une conscience nationale. Si l’on applique ces idées combinées avec l’expression de Michel Leymarie suggérant le triomphe de la République en 1918, serait-il juste de croire que l’aspect belliqueux d’un nationalisme agressif et xénophobe (Maurras, Daudet, etc.) d’après-guerre serait atténué dans une France tentée par le pacifisme et obsédée par la question du déclin démographique?

Si l’on compare la France avec l’Italie et l’Allemagne des années 1920, nous pouvons croire que l’absence de traditions démocratiques dans ces deux derniers États mentionnés pèse lourd sur la nature du nationalisme. Nous avons en France une République qui, après 1918, ne fait pas la promotion de la violence. De plus, la République est devenue acceptée au sortir de la guerre, elle est même un « réflexe » pour la majorité des Français. Tel est le paradoxe si l’on juge que Weimar est rejeté par une proportion nettement plus importante d’Allemands ou que l’Italie ne connaît le suffrage universel que depuis 1919. Dans ce contexte, le pacifisme français effectue un travail remarqué de dissolution de la violence, car celui-ci finit par dominer l’opinion étant donné qu’on ne veut plus entendre parler de la guerre, d’agressivité impérialiste ou de conquêtes outre-mer. Le point énoncé auparavant nous amène à tenir compte de l’opinion de l’historien Pierre Birnbaum en ce sens. Il soumet l’hypothèse que, depuis 1880 environ, la grande légitimité de la République limite les conséquences de la mobilisation nationaliste extrémiste (mise à part la parenthèse de l’Affaire Dreyfus).

Toujours est-il que l’idée de continuité entre les valeurs républicaines d’avant-guerre et la réalité politique de la France des années 1920 bute sur les accrocs d’un gouvernement soumis à maintes difficultés (instabilité ministérielle, crise du franc, etc.). La droite devait donc saisir les occasions quand elles se présentaient. Face à l’essoufflement du pays provoqué par la Grande Guerre, une partie de la droite nationaliste chercha une protection dans la défense des clauses du Traité de Versailles. À défaut de faire la guerre outre-Rhin, la montée agressive du nationalisme se traduisait par la dénonciation d’un gouvernement de gauche peinant à appliquer les clauses de Versailles, et ce, pour deux raisons. La première est celle qui liait la France à ses alliés et la seconde est la question des réparations de guerre que l’Allemagne devait payer. Directement, la guerre de 1914-1918 incita les nationalistes à rappeler au Cartel, et même à l’Union Nationale de Poincaré par la suite (1926), que le sang versé dans les tranchées ne devait pas sécher sur un traité inappliqué dans son intégralité.

L’action politique de la droite dans les ligues

En dehors des partis, les nationalistes français militaient, pour bon nombre d’entre eux, dans des ligues politiques de tendances conservatrices et parfois fascisantes. Ces ligues n’étaient pas soumises aux règles parlementaires (ni aux activités électorales) et s’organisaient en regroupements de propagande et d’action. Leur action politique reposait sur la réaction aux déboires de la République d’après-guerre. Bref, il s’agissait de s’en prendre au régime du Cartel des gauches (1924) ou encore au retour de la gauche au pouvoir (1932). Dans leur finalité, les ligues voulaient diminuer les pouvoirs de la République, voire la rejeter tout simplement.

Une des plus violentes ligues fut sans doute l’Action Française dirigée par Charles Maurras. Fondée en 1905, cette ligue ne se disait pas fasciste, mais elle affirmait son extrémisme face aux actions gouvernementales. Par exemple, elle dénonçait activement les institutions libérales et les traditions républicaines, au profit d’un monarchisme renouvelé. Pierre Gaxotte, Léon Daudet, Georges Blond et Robert Brasillach furent des figures dominantes de ce mouvement. Catholique et farouchement antiparlementaire, l’Action Française n’hésita pas à descendre dans la rue alors qu’Herriot, le leader du Cartel, avait fait voter de nouvelles mesures anticléricales, fit évacuer la Ruhr et reconnut le gouvernement de l’U.R.S.S. au milieu des années 1920. Sur le plan de son nationalisme, l’Action française défendait une doctrine « pseudo-nationaliste » (selon l’expression de Stephen Wilson). Le mouvement ne voulait pas défendre la France telle qu’elle était (le « pays légal »), mais une France mythique de sa propre création (le « pays réel »). Dans la conception de la violence de l’Action Française, il ne s’agit pas d’attaquer des ennemis réels de l’État à l’étranger, mais plutôt de se convaincre qu’il faut combattre des ennemis intérieurs et mythiques, tout en tentant de rationaliser sa propre xénophobie. Les étrangers et les communautés « suspectes » germent en France : Juifs, francs-maçons, protestants, etc..

Ce que propose l’Action Française entre 1924 et 1936 est presque clair : renverser la République, « purifier » la France de ses ennemis intérieurs et rétablir la monarchie. Le nationalisme de l’Action Française s’était inspiré de ce que Jacques Bainville (de l’Académie française) avait écrit en 1911 : « Le nationalisme est une attitude de défense, rendue nécessaire par la faiblesse de l’État ». Face à l’Allemagne, à Versailles et au Cartel, l’Action Française avait une attitude intransigeante. Son nationalisme appuyait une politique d’annexion sur le Rhin, soit une partition circonscrite de l’Allemagne. L’Action Française voyait donc en Versailles la consécration de l’unité allemande.

Défilé en 1934 de militants de l'Action Française sunommés les "Camelots du Roi".

De toutes les ligues politiques de France, il est évident que c’est l’Action Française, bien que n’étant pas la plus importante en termes d’effectifs, qui a reçu le plus de publicité étant donné les confrontations régulières entre ses membres (notamment les Camelots du roi) et les forces de l’ordre. Cependant, d’autres ligues remettaient en question la passivité gouvernementale dans les dossiers criants au tournant des années 1920-1930. Sans aller jusqu’à dire qu’elles adhéraient à des solutions de type fascistes ou totalitaires, bon nombre de ces ligues optaient pour un autoritarisme dans la pratique politique au quotidien. Tel fut le cas des Croix-de-feu fondées en 1928 par le colonel de La Rocque.

Soucieux de réunir les anciens combattants autour des souvenirs de la Grande Guerre, le chef des Croix-de-feu privilégiait un État doté d’un exécutif autoritaire réduisant le rôle du Parlement, mais en même temps respectueux de la représentation nationale. Il défendait alors un nationalisme « traditionnel », ce qui, vers 1932, revenait à soutenir l’économie nationale (à une époque où la crise de 1929 frappait la France) contre la concurrence étrangère, tout en protégeant la main-d’œuvre française.

De plus, en collaboration avec les continuateurs de l’Action Française, les Croix-de-feu (fortes de 80,000 membres en 1934) furent impliquées dans des manifestations violentes au mois de février 1934, au cours de l’affaire Stavisky. D’origine ukrainienne, Stavisky fut l’auteur d’une escroquerie envers le Crédit Municipal de Bayonne. Sa mort suspecte et l’implication de certains membres du gouvernement dans le scandale alimentèrent les actions des ligues tout en contribuant à la chute du Ministère Chautemps. Par ailleurs, les Croix-de-feu, via leurs troupes de choc « dispos » (disponibles), organisèrent des manifestations violentes à Paris devant le Palais-Bourbon, où les affrontements entre la police et les membres de la ligue firent 15 morts du côté des Croix-de-Feu et 700 blessés, répartis également entre les deux factions. Les événements du 6 février 1934 étaient, dans l’esprit des ligues, une occasion en or afin d’exploiter une crise institutionnelle qui frappait la République.

Défilé des Croix-de-feu du colonel de La Rocque en 1934.

La tentation fasciste à travers l’idée d’un nationalisme violent

Nous enchaînons sur l’étude du fascisme, ou plutôt de la tentative d’un fascisme en France. Bon nombre d’historiens, tels Pierre Milza et Serge Berstein, ont longtemps averti leurs lecteurs de ne pas comparer à tort la droite et même l’extrême-droite française avec les modèles fascistes en Allemagne et en Italie.

Bien entendu, il existait des partis fascistes en France dans les années couvertes par cet article. Mais ces formations n’entretenaient pas nécessairement de bons rapports avec les ligues ou autres mouvements de droite, d’extrême droite, voire même avec leurs « confrères » germano-italiens. Le fascisme français s’est donc toujours préoccupé de prendre ses distances de ses homologues allemand et italien, ainsi que d’affirmer son caractère distinct. Ces quelques précisions initiales nous aideront à mieux éclairer la violence pratiquée par les mouvements se réclamant du fascisme.

C’est Georges Valois, un ancien combattant, qui en 1925 fonda le Faisceau, premier parti fasciste de France. Crée au-dessus des partis, dans le contexte de la tourmente de 1925 (le Cartel était au pouvoir, la valeur du franc ne cessait de chuter, le traité de Versailles était de moins en moins respecté, etc.), le Faisceau des combattants et des producteurs voulait que la France devienne un État véritablement national. Valois avait mathématisé sa définition du fascisme sous la célèbre formule : nationalisme + socialisme = fascisme. Ouvert à un syndicalisme ouvrier, Valois disait qu’il n’avait rien à voir avec Mussolini, car son fascisme était à gauche, dans la défense des petits et à droite pour son désir de voir à l’installation d’un gouvernement autoritaire. De plus, le type de fascisme que l’on trouvait en France alors n’utilisait pas à leur pleine efficacité les techniques de propagande effrénée, de violence verbale massive à l’égard des adversaires ou de militarisation des adhérents. Bien sûr, le Faisceau et le Francisme (de Marcel Bucard) ont tenté d’embrigader des escouades à l’image des S.A. et des S.S. d’Allemagne, mais sans grands succès. Pour la majorité des Français, la guerre n’était pas une nouvelle expression de vitalité, ni une revanche de la passion sur le rationalisme politique.

Les Francistes de Marcel Bucard défilent à Paris à la fin de 1934.

Inspirateur des autres mouvements fascistes tels Solidarité française, le Francisme ou le Parti populaire français, le Faisceau n’avait pas de prétention à la violence. Ses actions étaient davantage liées à une dénonciation pacifique du gouvernement. Souvent associé au militarisme, le fascisme français soutenu par Valois regrettait que la France, depuis 1918 au moins, ne fût plus en phase de conquête coloniale. La violence n’a jamais été exploitée à fond dans le nationalisme du fascisme français, notamment parce que celui-ci était surtout un « état d’esprit », bien plus qu’une volonté de passer à l’action. C’est un nationalisme qui n’a pas su s’imposer, étant donné que la droite française demeurait forte dans la légalité républicaine. Les organisations fascistes étaient en ce sens vulnérables aux coups portés par les circonstances extérieures (retour de la droite au pouvoir en 1926, rétablissement temporaire du franc, etc.). Par ailleurs, ironie du sort, l’Action Française de Maurras ne se gênait pas pour bousculer le Faisceau pour son manque de convictions dans la défense de ses idées.

À l’instar du fascisme « traditionnel », Valois était un anticapitaliste et réfutait la propriété privée. Autrement dit, il défendait un programme politique de tendance socialisante, mais flou et difficilement crédible à une époque où le « Français moyen » cherchait la stabilité, tant politique qu’économique. Notre analyse nous amène à penser que l’expulsion de Valois de son propre mouvement en 1928 ne marqua pas la fin d’une quête d’identité d’un fascisme français, un fascisme qui voudrait se servir de la violence afin d’exposer de nouvelles thèses sur le nationalisme.

La même année, Henri Halliun, dit « Dorgères » ajouta, sous le concept de dorgérisme, de nouvelles idées au fascisme français. À un corporatisme, devait se mêler un catholicisme social. Sa dénonciation de l’État bureaucratique se combinait cependant à un respect de la représentation nationale proche des idées du colonel de La Rocque et de ses Croix-de-feu. Les divers groupements fascistes de France étaient nationalistes, certes, mais prônaient-ils la violence d’une manière spéculative? Par ceci, nous entendons que la violence de l’extrême-droite servirait surtout comme élément de menace, plutôt que d’outil concret de combat afin de bousculer le régime en place.

La crise économique des années 1930

La violence de la droite nationaliste française trouva de précieux arguments lorsque la crise économique frappa la France de plein fouet. Quand Herriot (gauche) forma son troisième cabinet à l’été de 1932, les maux de la crise se faisaient déjà sentir dans une France jusque-là relativement épargnée par les effets immédiats du krach de 1929. Pour la droite, le premier effet de la crise économique en France fut une nouvelle prolifération des ligues devant la passivité du gouvernement à enrayer le chômage, la crise des exportations, et ainsi de suite. La vigueur du nationalisme des ligues était par ailleurs alimentée par l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, par le coup de force italien en Éthiopie, la remilitarisation de la Rhénanie et le rexisme de Degrelle en Belgique.

Concrètement, la crise économique ne pouvait qu’entretenir les haines nationalistes à l’égard de la République. À la fin de septembre 1931 (sous le deuxième ministère Laval, droite), il y avait déjà une véritable chute des indices de production industrielle en France, suivie par une dévaluation volontaire de la livre sterling. Ce qui nous amène à dire que les problèmes reliés aux produits étrangers importés par la France vinrent porter un rude coup aux produits nationaux. Par exemple, la mise en place de barrières protectionnistes et d’un système de licences et de contingentements ne suffirent pas à assurer la compétitivité des produits français. Ce système n’encadrait que 58 % des importations. En mai 1936, au moment de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire (Blum le socialiste, Thorez le communiste et Salengro le radical), la crise économique atteignait une ampleur sans précédent. Voulant à tout prix bousculer le franc et ramener celui-ci à sa valeur de 1928 (empêchant ainsi les produits français d’être compétitifs à l’étranger), ce nouveau gouvernement n’agissait pas devant l’incapacité des Français à augmenter leur niveau de consommation de produits nationaux, car la crise démographique limitait leur pouvoir d’achat.

La victoire du Front Populaire aux élections du printemps de 1936 causa une onde de choc en France, notamment dans les cercles politiques de l'extrême-droite qui s'empressa de combattre ce mouvement.

Avec la gauche de Blum au pouvoir, la droite n’hésita pas à s’en prendre à la personne même du Président du Conseil et aux agissements de son cabinet. L’occasion lui était donnée de déchaîner un antisémitisme traditionnel dans certains milieux. Sommes-nous alors surpris de constater que, dans une France minée économiquement en cet été de 1936, les Français ne voulaient guère d’un Juif au pouvoir? Persuadés que Blum était une farce, Pierre Gaxotte, Jean Boissel, Charles Maurras et Léon Daudet ont traité respectivement le Président du Conseil de : « femme énervée », de « prostituée en délire », de « chamelle parfumée » et de « gentleyoutre ». La crise fut, dans ce contexte houleux, un élément catalyseur de la violence de la droite nationaliste.

Conclusion

S’il existe une période dite de « l’entre-deux-guerres », il pourrait alors y en avoir une dite de « l’entre-deux gauches ». L’arrivée au pouvoir du Cartel en 1924 puis du Front Populaire en 1936, a permis à la droite française de mener un combat parfois spéculatif, parfois concret contre la dégradation de la société aux plans politiques, économiques, institutionnels, etc. Le nationalisme de ces années fut teinté de violence, sous le découpage et le tri minutieux des souvenirs du passé (Grande Guerre, 1789…), de l’action des ligues, du questionnement entre l’absence ou l’existence d’un fascisme (importé ou typiquement français) et de la crise économique (même si ses effets se firent sentir un peu plus tard en France que dans les autres nations). Tous ces éléments furent autant de prétextes pour nourrir le fascisme.

Nous espérons que ces quelques lignes auront apporté une manière d’approcher les objets de violence du nationalisme français de 1924 à 1936. La France c’est la République, la République c’est la diversité des opinions et des tendances, donc le bassin d’idées nées de ce système politique nous amène à penser la violence en conceptualisation permanente de la « non-violence » et vice versa.

Malgré tout, la IIIe République disparut dans l’indifférence en juillet 1940. Suite à la parenthèse de Vichy, d’autres Républiques ont émergé et ont agi dans un nouveau climat qui rend désormais impossible la résurgence des desseins nationalistes et de la violence qui ont marqué spécifiquement les années 1920 et 1930 (du moins, on peut le souhaiter). Cela invite à réfléchir, par exemple, sur les liens éventuels que l’on pourrait faire entre le niveau de violence pratiqué par un peuple et l’implication active d’une majorité de gens dans la vie politique au quotidien (ligues, partis, etc.), le tout en rapport avec les événements présents.

Bibliographie

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Désastres à la chaîne: l’armée italienne en Abyssinie (1887-1941)

Introduction

Représentation d'un soldat éthiopien lors de la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936.

L’Abyssinie était un terme autrefois employé par les Européens afin d’identifier la partie de la corne africaine constituée aujourd’hui de l’Éthiopie et de l’Érythrée, du moins pour la période étudiée dans cet article. Le territoire et la période furent marqués par une série d’offensives militaires de la part de l’Italie entre 1887 et 1941 afin d’y ériger un empire colonial. D’ailleurs, l’absence d’un tel empire s’était fait sentir dans l’Italie nouvellement unifiée en 1861, si bien que les différents gouvernements qui se sont succédé firent régulièrement du colonialisme une pierre angulaire de leur politique étrangère d’alors.

Le colonialisme était donc perçu comme une manière de rehausser le prestige d’une nation sur la scène internationale, en particulier en Europe, et de se créer une « place au soleil » vers laquelle les Italiens pourraient émigrer. De plus, l’argumentaire soutenu par les partisans italiens de la doctrine coloniale se basait sur des justifications similaires à celles d’autres colonialistes du monde, soit cette idée centrale d’accomplissement d’une « mission civilisatrice ». Par le fait même, cet argumentaire constituait la base d’un discours raciste qui était exalté dans la culture italienne à partir du dernier quart du XIXe siècle. Bien entendu, et au-delà du discours idéologique, les partisans italiens de l’aventure africaine prétextèrent l’importance des enjeux économiques, ce qui incluait le contrôle de ports de mer stratégiques. Dans cette optique, les divers gouvernements italiens subissaient également de fortes pressions de la part des lobbies industriels, en particulier ceux œuvrant dans les domaines de l’acier et de l’armement.

La quête d’un empire colonial était également une conséquence des désirs des nouvelles élites militaires et d’affaires de se faire valoir dans cette Italie née de l’unification. Cet État qui avait aussi conservé sa monarchie, elle-même en quête de gloire outre-mer. Étant donné que le terrain de chasse colonial se faisait de plus en plus restreint à la fin du XIXe siècle, il ne restait presque plus de territoires non loin de l’Italie afin d’édifier ce fameux empire. La destination qui apparaissait évidente était l’Afrique de l’Est, où de petits contingents italiens étaient déjà à l’œuvre sur les côtes érythréennes et abyssiniennes depuis 1885, dans le but de faire la chasse à certains partisans responsables de la mort d’explorateurs compatriotes l’année précédente.

Carte de l'actuelle Éthiopie, dont le territoire composait autrefois une large partie de l'Afrique orientale italienne. Dans le cercle, le secteur où se déroula la bataille d'Adoua du 1er mars 1896.

La campagne de 1887-1896

La première véritable campagne africaine débuta en 1887 et se termina neuf années plus tard. Elle fut caractérisée par une désastreuse série de défaites militaires momentanément interrompues par quelques victoires mineures pour l’armée italienne. Les deux plus importantes défaites de l’Italie furent celles de Dogali (26 janvier 1887) et d’Adoua (1er mars 1896). À Dogali, la colonne de 540 soldats du colonel De Cristoforis, qui était en chemin afin de renforcer une base italienne à Saati, fut attaquée et mise en déroute par les combattants éthiopiens sous le commandement de Ras Alula. Parmi les 430 soldats italiens tués au cours de ce bref engagement, on dénombre De Cristoforis.

En dépit de l’évidence de la défaite, l’épisode de Dogali fut présenté au public italien comme un chapitre glorieux de son histoire. Par exemple, de nombreuses œuvres d’art et littéraires montrèrent régulièrement la même image, soit celle d’un colonel De Cristoforis en train d’agoniser avec ses soldats et entouré de guerriers éthiopiens à moitié nus. D’ailleurs, il se trouve aujourd’hui à Rome un square nommé Piazza del Cinquecento (Place des Cinq Cents) en référence à la bataille de Dogali. Bref, il semble qu’à l’époque, peu de leçons aient été tirées de cette défaite militaire.

Cette peinture de Michele Cammarano réalisée en 1896 évoque la bataille de Dogali (1887) dans laquelle la colonne du colonel De Cristoforis fut massacrée par des guerriers éthiopiens qui la prirent en embuscade.

Il semble également évident que la présence militaire italienne en Abyssinie puisse être perçue comme une sauvage agression, mais il faut y apporter une certaine nuance. Au lendemain de Dogali, en 1894, un contingent italien de 18,000 hommes fut dépêché en renfort dans la région, mais cela se fit à la suite de longues et difficiles négociations avec plusieurs chefs africains locaux. Cette campagne impérialiste et punitive coûta très cher au trésor public italien, d’autant plus que les résultats n’étaient pas au rendez-vous.

Rappelons le désastre sans précédent subit lors de la bataille d’Adoua du 1er mars 1896. Encore une fois, l’armée italienne fut mise en déroute par un ennemi éthiopien largement supérieur en nombre avec environ 70,000 soldats. Ceux-ci étaient bien équipés et dirigés, sans compter que la lutte livrée sur le sol national ne fit qu’accentuer leur motivation à chasser l’envahisseur européen. Par ailleurs, la bataille d’Adoua constitue l’un des rares exemples où une puissance européenne fut chassée d’une colonie potentielle par une armée indigène.

Le désastre de 1896 ne fut pas sans conséquence sur le front intérieur italien. En effet, la nouvelle de l’anéantissement du contingent italien divisa l’opinion publique. Celle-ci était beaucoup plus réfractaire face à de nouvelles aventures coloniales, qu’elle n’a pu l’être au lendemain de Dogali. Il est probable que, dans ce contexte et en sachant que l’opinion publique allait mal réagir, le gouvernement italien de l’époque ait gardé pendant de nombreuses années le secret sur les méthodes brutales de l’armée à l’endroit des populations locales.

La bataille d'Adoua (1896), représentée par un artiste éthiopien inconnu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les forces éthiopiennes étaient toutes équipées d'un fusil et elles livrèrent une bataille féroce contre l'envahisseur italien.

Cependant, bien qu’Adoua mit un frein à l’expansion coloniale pendant plus de dix ans, il apparaît que les Italiens n’ont pas davantage retiré de leçons que lors de la déroute de 1887. En effet, le désastre d’Adoua fut interprété par les intellectuels nationalistes comme un affront pour lequel la vengeance était requise. Le premier ministre Benedetto Crispi fut contraint de démissionner, ce qui mit un terme à sa carrière politique. À cet égard, l’appui inconditionnel qu’il avait donné à l’expédition était inspiré par son désir de détourner l’attention du public des problèmes domestiques. Dans ce même ordre d’idées, l’influence d’un courant nationaliste, inspiré des idées « garibaldiennes », fit probablement en sorte que l’expédition de 1896 fut planifiée à la hâte. Quoi qu’il en soit, ce désastre militaire fut la cause directe de la chute de Crispi, dont le nom fut à jamais associé à Adoua.

À l’heure de gloire du fascisme (1935-1936)

Dès l’avènement du fascisme au début des années 1920, la question de l’Abyssinie revint à l’ordre du jour. Une politique agressive de colonisation et de conquête allait voir le jour, puis s’accompagner d’un idéal nostalgique de rebâtir l’Empire romain, grand et glorieux comme il le fut jadis. Benito Mussolini n’hésitait pas à parler d’une renaissance de l’empire, au plus grand profit de la grandeur de l’Italie de l’époque.

Cela dit, les colonies héritées de l’époque de l’Italie libérale figuraient parmi les plus pauvres du monde, d’où le fait que Mussolini souhaitait étendre l’empire pour accroître la richesse. À la suite d’une vaste campagne de propagande, l’Italie envahit l’Éthiopie à partir de ses bases d’Érythrée le 3 octobre 1935. Une campagne militaire effrénée faisant appel à de larges effectifs vit une série de victoires rapides pour l’armée italienne, sans compter la reprise hautement symbolique d’Adoua et l’occupation de la capitale Addis-Abeba, le 5 mai 1936.

Bien que courte dans le temps, la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936 fut loin d'être une simple promenade pour l'armée italienne. L'Italie jeta le poids de tout son arsenal militaire, tels ses avions, ses canons et ses gaz de combat, contre une armée éthiopienne qui se battit sur son terrain, avec les moyens du bord et l'énergie du désespoir.

L’Italie avait alors mis la main sur un pays beaucoup plus riche en ressources naturelles et d’une superficie d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés avec quelque 13 millions d’habitants. Non sans surprise, la guerre engendra l’indignation des démocraties occidentales, dont plusieurs s’empressèrent de voter à la Société des Nations des résolutions de sanctions économiques contre l’Italie en novembre 1935. Il n’en demeure pas moins que la victoire souleva l’enthousiasme de l’opinion publique italienne, ce qui marqua également l’apogée de la popularité du régime de Mussolini.

Sur le terrain, la campagne de 1935-1936 fut aussi accompagnée d’une intense propagande à connotations racistes. Elle vit aussi l’armée italienne faire preuve d’une brutalité sans précédent, notamment par l’utilisation de gaz de combat contre des Éthiopiens qui n’étaient pas équipés pour y faire face. L’Éthiopie et une partie de l’Érythrée furent alors unifiées à la Somalie afin de créer l’Afrique orientale italienne (AOI).

La fin du rêve colonial (1940-1941)

Après être entrée dans la Seconde Guerre mondiale en juin 1940, l’Italie dut mener une lutte navale acharnée en Méditerranée, ce qui eut pour première conséquence qu’elle ne parvint pas à protéger adéquatement ses lignes de ravitaillement vers ses colonies africaines. Les armes, les chars et autres matériels de guerre devinrent plus rares, si bien que les troupes déployées en Afrique de l’Est furent laissées à leur sort.

Figure légendaire de la résistance éthiopienne face à l'invasion italienne, l'empereur Hailé Sélassié 1er, qui régna de 1930 à 1936, puis de 1941 à 1974.

De plus, une offensive très ambitieuse fut lancée par l’Italie contre l’Égypte le 13 septembre 1940, ce qui fit en sorte d’étirer davantage ses lignes de ravitaillement pour les colonies, dans la mesure où les renforts allaient prioritairement vers le front égyptien. L’adversaire principal dans ce théâtre d’opérations était l’armée britannique, qui lança une contre-offensive le 6 novembre, ce qui força les Italiens à reculer de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest.

En AOI, des villes telles Asmara et Addis-Abeba tombèrent aux mains des Alliés, respectivement les 2 et 6 avril 1941. Ces chutes mirent pratiquement un terme à l’existence de l’empire italien en Afrique. Par contre, on peut penser que ce résultat était prévisible. En effet, d’un point de vue tactique, les troupes britanniques étaient largement plus efficaces que leurs adversaires italiens. La victoire des Britanniques s’explique aussi par l’épuisement physique et surtout par l’effondrement du moral des soldats italiens. Nombreux étaient les combattants désireux de rentrer à la maison, car ils étaient fatigués, sinon écœurés de servir comme forces d’occupation dans un théâtre colonial qui leur a toujours été hostile.

C’est pour cela que des centaines de milliers de combattants italiens furent faits prisonniers sur l’ensemble du continent africain au cours de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, l’empereur éthiopien Hailé Sélassié 1er, qui avait naturellement été expulsé par les Italiens, put revenir prendre sa place sur le trône.

La bataille d'Adoua de 1896 fut un véritable désastre pour l'armée italienne. Plus important encore peut-être, cet affrontement occupe aujourd'hui une place prépondérante dans la mémoire collective des Éthiopiens.

Quelques perspectives quant au militarisme et son évolution

Les soldats qui combattent sont-ils des héros ou de la chair à canon? Cette interrogation n’a en soi rien de nouveau et le débat qu’elle suscite est souvent le même, quoique sa coloration varie selon les contextes et les époques. Certains diront que les militaires sont des hommes et des femmes qui servent sous les drapeaux en défendant des principes et des valeurs que leur société devrait logiquement entériner. Or, dans toute démocratie qui se respecte, il y aura toujours des gens pour contester ces prétentions et affirmer que les soldats ne sont que de la chair à canon au service d’un régime. Certaines sociétés sont assurément plus militaristes que d’autres. Néanmoins, les perceptions quant à ce qu’il est convenu d’appeler le militarisme sont sujettes à une analyse d’ensemble des rapports qu’entretiennent la société civile et la société militaire.

Page-couverture d'un ouvrage à caractère satirique de Lucien Séroux sur l'antimilitarisme.

Définition et premières utilisations du terme

Le militarisme se définit généralement comme la prévalence de « sentiments militaires » au sein d’une société ou sinon une tendance à percevoir l’efficacité militaire comme la primauté de l’action étatique. Défini ainsi, le terme de militarisme n’embrasse pas réellement toute la réalité des sociétés humaines à travers l’Histoire, de l’Antiquité à nos jours.

Pourquoi? Parce que le besoin primaire de se défendre est un préalable pour n’importe quelle société stable, si bien que pour la plupart des sociétés à travers l’Histoire, un certain degré de militarisme relevait de la nécessité et non d’un choix délibéré. Cela pourrait expliquer, en partie, que certaines sociétés ou états n’accordèrent pas le même niveau d’importance ou de crédibilité au militarisme, dans la mesure où les menaces directes à la sécurité collective n’étaient pas du même degré, selon que le danger soit proche ou éloigné.

On peut cependant retracer une première utilisation du concept de militarisme pour soutenir une analyse politique dans les mémoires de Madame la Comtesse Victorine de Chastenay-Lanty, en France. Celle-ci employait ce terme en référence à la glorification du personnage de Napoléon Bonaparte et à l’ensemble des valeurs militaires qui étaient véhiculées à cette époque dans l’armée et la société françaises. Après cela, le mot tomba quelque peu en désuétude jusqu’aux années 1860, moment où il fut ravivé par Pierre-Joseph Proudhon dans sa critique de la mentalité autoritaire voyant la guerre comme le meilleur moyen de mobiliser les énergies de l’Homme.

La comtesse Victorine de Chastenay-Lanty

L’utilisation péjorative que fit Proudhon du terme de militarisme finit par être largement acceptée et le concept devint un néologisme de plus en plus utilisé dans les encyclopédies et divers journaux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Avec les décennies, le terme finit par prendre deux significations. D’une part, on employa le terme de militarisme pour définir (au sens de dénoncer) toute intrusion du militaire et de considérations militaires dans le processus décisionnel relevant du politique. En clair, la politique étrangère d’un état pouvait être perçue comme étant « militariste » si ses postulats de base devenaient soumis à l’influence des militaires.

Pierre-Joseph Proudhon

D’autre part, on remarque l’émergence d’une plus large notion touchant au « militarisme social ». Celui-ci sembla exister dans des pays où les valeurs militaires et les mentalités s’y rattachant étaient parvenues à se fondre dans les valeurs et mentalités de la société civile, pour en arriver à redéfinir la culture politique du pays. Par conséquent, ce fut par ces deux définitions que les analystes employèrent subséquemment le concept de militarisme afin d’étudier certains types de systèmes politiques et différentes sociétés.

Comme nous le verrons, la notion d’une dichotomie divisant deux types hypothétiques de systèmes sociopolitiques, et par conséquent des sociétés entières, n’alimenta pas seulement les discussions académiques sur l’emploi du concept de militarisme, mais elle constitue généralement le cœur du débat qui emprisonna le concept dans un étau péjoratif. C’était du moins la situation à la mort de Proudhon en 1865 et pour les trente années qui ont suivi. Par contre, le militarisme finit par posséder des contours conceptuels un peu plus raffinés seulement à la fin du XIXe siècle, notamment à l’époque où les sociologues et les économistes politiques se joignirent au débat.

La perception de Herbert Spencer

Herbert Spencer

À cet égard, on remarque la contribution du philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer. Dans ses Principles of Sociology, Spencer identifiait un « type militant de société » qu’il définissait comme une société dans laquelle tous les hommes jugés aptes au combat luttaient en quelque sorte contre les « autres sociétés. » Dans l’optique où ces « autres sociétés » ne pratiquaient pas un militantisme militaire, Spencer les décrivait sans trop de nuances comme des « sociétés industrielles » dans lesquelles la défense de l’individualisme de l’Homme devenait un devoir collectif.

Au fond, Spencer disait que les sociétés industrielles étaient tout aussi capables de défendre les mêmes valeurs et intérêts (la vie, la liberté et la propriété privée) que les soi-disant sociétés militantes à caractère militaire. Pour cette même raison, les sociétés de type industriel n’auraient pas besoin d’une agence de contrôle à caractère despotique comme une armée ou un gouvernement autoritaire. Spencer concevait néanmoins que la ligne de démarcation entre ces deux types de sociétés pouvait être mince et floue, ne serait-ce qu’en considérant que, logiquement, des sociétés militaires pouvaient s’engager dans des activités industrielles.

Ultimement, Spencer raffina sa taxonomie pour étayer une vision évolutive de l’Histoire, selon une tendance libérale, dans le but de faire la démonstration qu’au final, la société industrielle finirait par prendre le dessus sur la société militaire, telle qu’il la concevait probablement dans l’Angleterre de son époque. En ce sens, pour lui, l’industrialisation était bien entendu synonyme de capitalisme, qui lui aussi aurait le dessus sur le militarisme, sans pour autant être une panacée.

La poursuite sous Hintze et l’argumentaire marxiste

Otto Hintze

D’autres académiciens tentèrent de raffiner le schéma de Spencer. L’un de ceux qui furent grandement inspirés par les travaux de Spencer fut l’historien constitutionnaliste allemand Otto Hintze. Celui-ci ajouta au schéma de Spencer des dimensions géographiques et temporelles. Son travail sur le militarisme est significatif parce qu’il construisit son argumentaire dans l’unique but de démolir la théorie marxiste sur ce même sujet.

Si le militarisme sous Spencer et Hintze fut une manifestation typique d’une société préindustrielle et précapitaliste, pour les marxistes, toutes les sociétés présocialistes étaient à la base militaristes. En d’autres termes, alors qu’ils essayaient aussi de développer un nouveau modèle prônant un changement d’ampleur du schéma sociétal, les marxistes, contrairement aux libéraux, croyaient que les sociétés capitalistes industrielles étaient plus sujettes à produire du militarisme que celles précapitalistes.

Dans ce contexte, l’argumentaire prit essentiellement deux formes. Certains, comme Rudolf Hilferding et Vladimir Lénine, intégrèrent le concept du militarisme à leur théorie générale de l’impérialisme capitaliste et ils le virent comme une partie intégrante de la violente expansion de l’Europe dans le monde. D’autres, comme Rosa Luxembourg, préférèrent se concentrer sur l’angle domestique de l’utilisation du concept, dans l’optique de la course aux armements, en postulant que le militarisme représentait le moyen d’exploiter économiquement et politiquement le prolétariat.

Rudolf Hilferding

Luxembourg croyait que les armements garantissaient à ceux qui les possédaient le maintien du statu quo d’exploitation des travailleurs, tout en contrant leurs protestations et leurs légitimes demandes pour du changement. De plus, toujours selon Luxembourg, les armements gardaient la population dans un état constant de tension, d’agressivité et de peur face au déclenchement d’une guerre généralisée provenant de l’extérieur dans laquelle la classe ouvrière servirait de chair à canon.

La théorie et la pratique semblant être inséparables dans la doctrine marxiste. Les particularités propres au fonctionnement du régiment capitaliste devaient être utilisées dans le combat visant à le renverser. À cette fin, les mouvements de la classe ouvrière d’Europe n’allaient pas devoir uniquement combattre pour du changement (par la révolution ou des réformes radicales) dans l’actuel ordre socioéconomique, ils devaient aussi lutter contre le militarisme, qu’ils percevaient comme étant le principal virus de la société capitaliste industrielle.

En Allemagne, là où le mouvement de la classe ouvrière semblait être le plus nombreux et le mieux organisé, l’agitation n’était pas seulement menée contre le traitement brutal des recrues militaires et la militarisation de la culture politique, mais aussi contre la course aux armements et la politique étrangère du Kaiser jugée aventureuse. À ce propos, Karl Liebknecht fut probablement l’une des figures emblématiques de la dénonciation du militarisme lors des grands rassemblements sociaux-démocrates dans l’Allemagne de son époque. Le plus ironique dans tout cela, c’est que cet enthousiasme, qui se généralisait en Allemagne devant la thèse antimilitariste, disparut du jour au lendemain lorsque la guerre fut déclarée en 1914. D’ailleurs, toutes pensées d’éventuelles solidarités internationales prolétariennes (ex: la grève générale) disparurent également en coup de vent, si bien que l’Internationale socialiste ne s’en remit jamais.

Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg

Fascisme et nazisme: la nouvelle coloration du débat

Le débat sur le militarisme revit avec l’émergence des mouvements politiques fasciste et nazi, mais le but n’était pas de savoir si ces idéologies étaient militaristes, loin de là. Bien entendu, celles-ci l’étaient, fièrement et ouvertement. Les adversaires marxistes lièrent le phénomène au capitalisme bourgeois et en ce qu’ils croyaient être l’aggravation de la situation politico-économique au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Quelques-uns, il est vrai, virent le fascisme comme une excroissance du vieux fond capitaliste typique de l’époque de l’après-guerre en Italie. Pour sa part, et c’est paradoxal, Hitler percevait les marxistes comme les acolytes d’un système capitaliste d’avant-garde. Une différence similaire d’opinions s’observe aussi en regard du Japon et la prédominance de son militarisme dans les années 1930 et 1940. Ce qu’il importe de retenir dans ce contexte des années 1920 aux années 1940, c’est le point crucial à l’effet qu’en dépit des variations et des contradictions propres aux mouvements fasciste et nazi (et impérialiste au Japon), les marxistes voyaient le militarisme comme étant de plus en plus associé avec le capitalisme qu’avant 1914.

Mussolini et Hitler

Le problème avec le fascisme et le nazisme était que ces idéologies se présentaient comme une « troisième voie ». C’était une voie qui n’était pas simplement anticommuniste, mais qui était aussi anticapitaliste et antilibérale. Ce fut notamment en raison de cette autoprésentation et des politiques répressives qui leur étaient associées, que les intellectuels de tendance libérale (poursuivant sur la lignée de Spencer et Hintze) pouvaient voir que le militarisme était seulement possible au sein des sociétés qui n’étaient pas entièrement industrialisées et qui ne possédaient pas de systèmes parlementaires représentatifs, ni d’une culture civique développée.

La perspective américaine: le « militarisme rouge »

Cette sorte de soi-disant « retard » ou de non-volonté du militarisme à s’imprégner des caractéristiques des sociétés libérales, telles que mentionnées précédemment, aurait été prise en considération après 1945 afin de réorienter la définition du concept. À cet égard, la contribution des sociologues américaines n’est pas à négliger.

S’il y a une généralisation que l’on puisse faire au sujet de l’utilisation du terme de militarisme dans les débats publics et académiques au XXe siècle, c’est que les deux principales écoles de pensée (libérale et marxiste) continuèrent de soutenir leur cause respective, et ce, même au travers de la barrière idéologique qui les sépare. Par exemple, après 1917, les libéraux soulevèrent la question d’un militarisme « rouge », voire d’un « militarisme bolchevique ». Ce faisant, les libéraux lièrent le concept vers une notion élargie de « retard » (à l’instar de la situation observée chez les fascistes et les nazis en 1945), qui affecta non seulement les sociétés préindustrielles et industrielles, mais également les sociétés socialistes.

Cette présomption, qui dit en gros que les marxistes sont militaristes, atteint l’apogée de sa popularité lors de la Guerre froide. Elle devint non seulement une arme de propagande, mais aussi un moyen de compréhension des structures de puissance du système soviétique, toujours selon l’argumentaire libéral.

La prise de Berlin en 1945 ou l'apogée de la gloire de l'Armée rouge.

C’est en quelque sorte dans ce contexte, le tout en lien avec le débat à l’Ouest sur l’émergence du soi-disant complexe américain militaro-industriel, que l’expert de l’Union soviétique Vernon Aspaturian essaya d’identifier un phénomène similaire dans les sociétés communistes. En ce sens, Aspaturian discernait une sorte de polarisation des hommes et des institutions entre, d’un côté, des individus dont les actions étaient dirigées sur les questions de sécurité, d’armements et d’idéologies, puis de l’autre côté, des individus davantage liés à des activités de productions agricoles, civiles et communautaires.

Suivant la chute de l’URSS, qu’Aspaturian avait prédit des décennies auparavant, la question d’un « militarisme rouge » perdit naturellement de son importance comme arme idéologique. La question est désormais abordée comme phénomène historique, en particulier dans l’optique où les chercheurs fouillent dans les archives soviétiques pour tenter de comprendre comment le système a pu tenir aussi longtemps. Les questions auxquelles ils tentèrent de répondre dans les années qui suivirent immédiatement la chute du bloc de l’Est tournaient autour, par exemple, de savoir si les dirigeants soviétiques occupèrent une position suffisamment forte pour défier la primauté du Parti communiste et celle du Kremlin (ce qu’on appelle le « militarisme politique »). Dans un ordre d’idées similaires, est-ce que la militarisation de la société soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale et pendant la Guerre froide correspondait à une sorte de « militarisme social »?

Le débat au lendemain de la Guerre froide

À la lumière de tous les éléments qui ont été abordés, on peut en ajouter un dernier qui sort de la discussion classique sur le militarisme relevant de la dichotomie libérale-marxiste. Cela concerne le militarisme vu dans ce qui était autrefois convenu d’appeler l’espace géopolitique du Tiers-Monde, que l’on convient d’appeler désormais le monde en voie de développement.

Prenons l’exemple des quelques régimes militaires qui apparurent dans les années 1950 et 1960, que ce soit en Afrique ou plus particulièrement en Amérique latine. Dans ce dernier cas, les régimes militaires de la région étaient peu nombreux et on peut se demander comment les officiers professionnels des armées de ces états en vinrent à prendre le pouvoir et à s’y maintenir au-delà de la simple considération coercitive. Plus précisément, de quelle manière ces mêmes officiers, maintenant installés sur le trône, contribuèrent-ils par leur militarisme affiché au développement de leurs sociétés respectives? Ont-ils tous été des dictateurs? Ont-ils tous été des modernisateurs? Les réponses ne sont pas toujours aussi simples.

Conclusion

Comme on l’a vu, le militarisme est un phénomène sociétal beaucoup plus complexe qu’il n’en paraît à première vue. Avec la fin de la Guerre froide, le concept avait perdu une grande part de son élan idéologique, si bien qu’on peut se demander s’il est encore révélateur pour décrire un phénomène sociétal. Ne vaut-il pas mieux le laisser prisonnier de sa connotation péjorative?

Le militarisme est rarement utilisé de nos jours pour décrire des systèmes ou des politiques publiques. Il est plutôt vu comme un phénomène du passé qui doit être examiné avec les outils méthodologiques et conceptuels à la disposition des historiens.