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Introduction

Guerre de 1812: des soldats américains. (Oeuvre de Henry Alexander Ogden)

Ce qu’on appelle la Guerre de 1812 se caractérise par une série de conflits qui, au final, fixèrent de manière presque définitive les frontières actuelles des États-Unis, notamment pour la période allant du début de la Guerre d’Indépendance en 1775 jusqu’à la Guerre américano-mexicaine de 1848. Précisément, la guerre déclenchée en 1812 dura jusqu’en 1815. Ses causes se trouvent, d’une part, dans une série de plaintes formulées par les États-Unis envers la Grande-Bretagne relativement à l’obstruction quasi systématique de celle-ci du libre commerce américain en haute mer puis, d’autre part, de l’appui de Londres aux guerriers amérindiens qui s’opposaient à l’expansionnisme américain vers l’Ouest.

Par contre, une autre façon d’envisager la problématique serait à l’effet que nombreux étaient les Américains de l’époque désireux d’annexer tout le territoire de l’actuel Canada, ou du moins une partie de celui-ci. Puisqu’il est question de réajustement de frontières, une autre cause du conflit résiderait dans cette volonté des Britanniques de stopper net l’expansionnisme américain à l’Ouest par la création d’un État tampon (et marionnette) amérindien.

Pour emprunter la voie expéditive, disons simplement que la Guerre de 1812 trouve ses origines dans toutes ces causes, mais une chose demeure: de véritables combats eurent lieu. La plupart de ces derniers se déroulèrent entre les lacs Michigan et Champlain, et bien que le gouvernement et le public canadiens nous semblent, non sans surprise, mettre l’accent sur des batailles comme Queenstown Heights (1812) et Châteauguay (1813), les épisodes de loin les plus marquants furent les batailles de la Nouvelle-Orléans, de la Louisiane et du raid britannique à Chesapeake, qui résulta en la composition de l’actuel hymne national américain (The Star-Spangled Banner). Or, ce qui nous apparaît étonnant et ironique, c’est de constater que la zone géographique qui connut la plus importante modification de frontière, soit la Floride-Occidentale espagnole, fut celle où les combats furent pratiquement inexistants.

La préparation militaire des belligérants

Cela dit, rarement une nation si encline à entrer en guerre le fit avec un niveau de préparation militaire aussi rudimentaire. Tel fut le cas des États-Unis, dont le gouvernement déclara la guerre à l’Angleterre, sans avoir au préalable vérifié si l’armée était prête. En effet, l’armée américaine du début du XIXe siècle était minée par toute une série de problèmes, notamment la paresse (disons les choses franchement) de ses chefs et administrateurs, le tout combiné à ce sentiment fortement ancré voulant que la Milice américaine (au sens absolu du terme) puisse affronter tous les dangers. Ici, le mythe tire sa source de ces révolutionnaires qui prirent les armes quelques décennies plus tôt contre l’autorité de Londres, mythe par la suite récupéré par les générations subséquentes d’officiers qui envisagèrent la lutte armée moderne avec les mêmes paramètres que leurs ancêtres.

Pourtant, en 1812, la réputation de l’armée britannique n’était plus à faire. Composée d’une armée de terre professionnelle et d’une redoutable marine de guerre, l’Angleterre avait vaincu plus d’un ennemi et elle avait fait chèrement payer aux Américains le prix de leur nouvelle indépendance. Bref, l’« armée régulière » des États-Unis forme en 1812 une structure obsolète, mal préparée et mal dirigée pour affronter à nouveau une puissance comme l’Angleterre.

Quant aux paramètres stratégiques du conflit qui allait débuter, plusieurs conseillers suggérèrent au président James Madison que l’objectif prioritaire de l’armée des États-Unis devrait être la capture de Montréal au Bas-Canada. Cependant, Madison préféra opter pour une stratégie qui peut apparaître moins agressive dans un premier temps, à savoir la défense de la frontière dans les environs de Détroit et du bassin du Lac Ontario.

Ici, le problème des Américains ne fut pas tant celui de la pertinence de la stratégie adoptée (celle de Madison), mais bien une méconnaissance de l’adversaire britannique. En 1812, les Américains ont à faire au très agressif général britannique Isaac Brock. Accompagné de ses alliés amérindiens, celui-ci captura assez tôt les forts Mackinac (17 juillet) et de Détroit (16 août), en plus de défaire une force américaine à Queenstown Heights le 13 octobre, après que cette dernière eut traversé la rivière Niagara vers le Haut-Canada.

Bien que Brock trouva la mort au cours de ce dernier engagement, la stratégie britannique d’ensemble avait sérieusement compromis l’effort de guerre américain en cette phase initiale du conflit. Seuls quelques forts tinrent le coup un peu plus à l’ouest, comme les forts Harrison, Wayne et Madison, pour ne nommer que ceux-ci. Vers la fin de 1812, la guerre terrestre alla de plus en plus mal pour les États-Unis, qui allèrent passer la majeure partie de 1813 à pallier leurs pertes.

Carte du théâtre d’opérations de la Guerre de 1812. (Cliquez pour agrandir.)

Une guerre plus longue que prévu

Entre temps, le Gouverneur Général canadien Sir George Prevost concentra logiquement ses ressources à la défense du fleuve Saint-Laurent et du bassin du Lac Ontario. Il confia ainsi la défense des lacs plus à l’ouest à un bataillon de réguliers britanniques sous les ordres du général Henry Proctor, qui succéda en fait à Brock. Proctor voulut maintenir la pression autour de Détroit, notamment en étant assisté de quelques unités navales dirigées par des marins britanniques et canadiens, voire des commerçants britanniques et leurs alliés amérindiens.

Par contre, les Américains furent loin d’être battus, surtout en mer. La manœuvre de Proctor n’alla pas suffire à empêcher la montée en puissance de la marine américaine dans la région d’Erie en Pennsylvanie (sous les ordres d’Oliver Perry), ni contrecarrer le déploiement de réguliers et de miliciens américains dans le théâtre du nord-ouest de l’Ohio (William Harrison). D’ailleurs, en mer, Perry vainquit une escadre britannique à la bataille du Lac Érié (10 septembre 1813), en plus de forcer l’ennemi à évacuer Détroit (29 septembre) et permettre aux forces de William Harrison d’avancer jusqu’à la vallée de la Thames River au Canada, où il défit une troupe anglo-amérindienne le 5 octobre. Mentionnons également que les Britanniques défendirent avec succès le Fort Mackinac en 1814 et parvinrent à garder le contrôle d’une partie de la péninsule du Michigan et de l’actuel Wisconsin, mais ils abandonnèrent leurs alliés amérindiens et les commerçants de fourrures lors des négociations de paix. En clair, cette région fut retournée aux États-Unis à la fin des hostilités.

Bien que les Britanniques semblent avoir débuté la guerre sous de favorables auspices, il semble évident que, d’un strict point de vue stratégique, l’année 1813 fut néanmoins difficile. Il est vrai que la dispersion des forces américaines rendit plus aisée la défense d’un secteur important comme le Lac Ontario, mais d’autres problèmes affectèrent la gestion des opérations. Le premier élément qui nous vient à l’esprit est celui de la qualité du haut commandement. George Prevost avait comme officiers subordonnés les généraux Sir Roger Hale Sheaffe, le baron Francis de Rottenburg et le commodore Sir James Lucas Yeo. D’emblée, ces commandants n’étaient pas du calibre de ceux qui luttèrent en Europe à la même époque, comme le duc de Wellington et Lord Nelson, mais heureusement pour eux, l’armée américaine était commandée par des généraux encore plus incompétents.

D’ailleurs, les forces navales américaines sur le Lac Ontario commandées par Isaac Chauncey ne parvinrent pas à obtenir une quelconque supériorité dans ce secteur vital du théâtre de guerre. Les Américains réalisèrent alors l’importance d’une efficace coopération entre l’armée et la marine, coopération qui fut démontrée avec un relatif succès au cours de l’attaque contre York (Toronto) le 27 avril 1813 et contre le Fort George à l’embouchure de la rivière Niagara le mois suivant.

Pendant ce temps, les Britanniques jouèrent également la carte de la coopération marine-armée. Celle-ci fut démontrée par Prevost et Yeo contre Sacketts Harbor (New York), le seul port américain en eau profonde du côté américain du Lac Ontario. Cet assaut britannique des 28 et 29 mai 1813 fut un échec, mais il amena le commodore américain Chauncey à renforcer ce secteur, le tout au détriment d’allocation de ressources aux opérations combinées, qui pourtant s’étaient montrées prometteuses autour de York le mois précédent.

Représentation de la bataille de Châteauguay d’octobre 1813, où des miliciens canadiens-français et leurs alliés mohawks parvinrent à enrayer la progression des forces américaines en direction de Montréal.

Cependant, l’échec pour les Britanniques de la prise de Sacketts Harbor mina les relations entre Prevost et Yeo, au point où subséquemment, leurs opérations combinées en furent également affectées. Il y eut certes un épisode en août 1813 où les belligérants auraient pu remporter une brillante victoire en mer, mais une prudence exagérée de part et d’autre ne put mettre fin à la guerre à court terme. Il empêche que sur le plus long terme, l’impasse des opérations dans les Grands Lacs allât favoriser les Britanniques, qui au fond n’avaient besoin que de gagner du temps afin de préserver leurs provinces canadiennes et contraindre les Américains à négocier.

C’est probablement dans cet esprit, à savoir que le temps jouait contre eux, que les Américains y allèrent d’une dernière offensive contre l’actuel Canada en 1813. Deux colonnes d’infanterie américaine firent mouvement vers le fleuve Saint-Laurent en direction de Montréal, colonnes commandées par les généraux Wade Hampton et James Wilkinson. Comme c’est le cas dans bien des chapitres de l’Histoire militaire, ces généraux se détestèrent au point qu’ils ne purent coordonner efficacement leurs opérations. Sans surprise, ils furent vaincus par une force anglo-canadienne inférieure en nombre. Hampton fut battu à Châteauguay (au sud de Montréal) le 26 octobre, tandis que Wilkinson subit le même sort à Crysler’s Farm au Haut-Canada le 11 novembre. Loin de s’améliorer pour les Américains, la situation empira le 18 décembre, lorsque les Britanniques lancèrent une contre-attaque contre le Fort Niagara, du côté américain de la rivière, établissant ainsi un contrôle effectif de cette artère vitale. De cet instant et jusqu’à la fin des hostilités, les Américains allèrent se trouver sur la défensive, du moins en ce qui a trait aux opérations terrestres.

Combats classiques et pirateries: la guerre en haute mer

En mer, la situation fut différente. La marine de guerre des États-Unis fut relativement performante et elle constitua un adversaire de taille pour la Royal Navy. En 1812, au commencement des hostilités donc, la Royal Navy disposait de plus de navires que les États-Unis ne possédaient de canons dans tout leur arsenal. Cependant, la longueur des côtes américaines, la nécessité de maintenir des effectifs contre la marine française (dans le conflit l’opposant à la France napoléonienne), la qualité assez bonne des navires américains (sans compter la compétence confirmée de nombre d’officiers et de marins américains), tous ces facteurs ont eu comme conséquence de nombreuses défaites pour les Britanniques.

À titre d’exemple de la force de la marine des États-Unis de l’époque, notons qu’elle avait en ses rangs de puissants vaisseaux tels le United States, President et Constitution, chacun équipé de 44 canons et voguant aisément en haute mer. Toujours en 1812, le capitaine américain Isaac Hull et son Constitution coulèrent le Guerrière le 19 août et un autre puissant navire de 38 canons, le Java, le 29 décembre (cette fois sous les ordres de William Bainbridge). De son côté, le United States de Stephen Decatur coula le 25 octobre le Macedonian, autre navire de 38 canons. Dans un même ordre d’idées, d’autres épisodes impliquant de plus petites embarcations firent mal paraître la Royal Navy. Le Essex (32 canons) coula le Alert (14 canons) le 13 août, comme le Wasp (18 canons) vint à bout du Frolic (18 canons) le 17 octobre.

La Royal Navy sut tout de même encaisser les coups et en porter à l’adversaire. Notons que certains de ses navires durent de regrouper afin de couler le navire américain Nautilus (12 canons) le 17 juillet, ainsi que le Vixen (14 canons) le 22 novembre, toujours en 1812. Non sans surprise, les Britanniques durent renforcer leur présence maritime en Amérique du Nord. On ajouta une dizaine de bâtiments de ligne, une trentaine de frégates et une cinquantaine de sloops (navires un peu plus petits que les frégates). À terme, ces renforts permirent à la Royal Navy d’isoler la marine des États-Unis dans le courant de 1813 et de 1814.

C’est en ce sens que les Américains tentèrent par tous les moyens de casser ce blocus naval et de porter ainsi la guerre en haute mer, ailleurs dans le monde, dans une sorte de gigantesque jeu de chat et de souris. Par exemple, le capitaine David Porter parvint à mener le Essex précédemment mentionné jusque dans le Pacifique, où il fit la vie dure aux navires marchands britanniques, et ce, jusqu’au moment où le célèbre navire de 32 canons fut emprisonné à Valparaiso au Chili (28 février 1814). Avec le U.S.S. Hornet (18 canons), James Lawrence coula le Peacock au large de la Guyane britannique le 24 février 1813. Une fois encore, les Britanniques purent mieux respirer lorsqu’arriva à Londres la nouvelle à l’effet que le capitaine américain Lawrence avait été neutralisé, cette fois bord du Chesapeake, coulé par le Shannon (38 canons) du capitaine Philip Broke le 1er juin 1813.

La Guerre de 1812 ne fut pas seulement une campagne terrestre. Elle comprit également un important volet maritime, voire un chapitre regroupant de nombreux épisodes d’opérations « combinées », où l’infanterie et la marine travaillèrent de concert afin de capturer des objectifs primordiaux. Face à la puissante Royal Navy britannique, la marine militaire des États-Unis sut se montrer capable de porter la guerre en haute mer et gagner des engagements.

Ceci ne constitue que quelques épisodes du volet naval de la Guerre de 1812. Il y en eut d’autres, mais notons simplement que, certes, les Britanniques eurent bien des maux de tête en luttant contre les navires américains ci-dessus mentionnés, mais cela ne fut rien, pour ainsi dire, en comparaison du danger que représenta pour leur commerce la piraterie américaine en haute mer. Vers novembre 1812, les pirates opérant pour le compte du gouvernement américain avaient capturé par moins de 150 navires marchands britanniques uniquement dans les eaux du Golfe du Saint-Laurent au Canada. Pendant toute la guerre, ce furent environ 500 navires-pirates américains qui saisirent quelque 1,300 navires marchands britanniques. Le blocus établi le long des côtés américains n’empêcha nullement les pirates de voguer en haute mer jusqu’en Europe. Cela eut d’ailleurs comme conséquence de faire tripler les frais d’assurance des transports intercontinentaux dans le contexte plus large des guerres napoléoniennes, sans compter que l’opinion publique britannique commença à s’énerver du fait que la Royal Navy, en apparence la plus puissante du monde, ne parvint pas à enrayer la menace de ces petites embarcations pirates américaines.

La modification des buts de guerre

La poursuite des hostilités et la difficulté à obtenir une décision militaire contraignirent l’Angleterre à repenser sa stratégie, notamment en ce qui a trait à ses buts de guerre. L’Angleterre avait certes obtenu du succès dans sa lutte contre la France napoléonienne en Europe, mais les États-Unis continuèrent à la défier. En clair, il appert que les Britanniques connurent des difficultés à faire une évaluation adéquate de la situation politico-militaire de l’ennemi américain.

Autrement dit, et contrairement à ce qui était véhiculé à Londres, les Américains, dans l’ensemble, ne semblèrent pas totalement insatisfaits de la gestion de la guerre de leur président Madison. De plus, il semble évident, après coup, que Londres sous-estima les forces militaires américaines en plus de surévaluer la qualité des siennes. Par conséquent, l’Angleterre modifia ses buts de guerre afin de les adapter à la situation du moment. De la stricte défense de l’actuel Canada, l’Angleterre mesura désormais ses gestes afin de les aligner vers un réajustement de la future frontière avec les États-Unis.

Concrètement, cela signifia que l’Angleterre chercherait à étendre le territoire de l’actuel Nouveau-Brunswick et du Haut-Canada dans le but d’inclure une plus large portion du Maine et de la vallée du Lac Champlain en poussant une pointe à Plattsburgh (État de New York). Londres tenterait aussi d’assoir son contrôle naval sur les Grands Lacs, en plus d’ajouter les actuels territoires du Michigan et du Wisconsin au Haut-Canada, tout en voyant à ce que la Louisiane soit retournée à l’Espagne.

Pour réaliser ces objectifs assurément ambitieux, Londres chercha d’abord à sécuriser les Grands Lacs avec des renforts terrestres et navals venus d’Europe. Ensuite, lancer une expédition au Maine, mener des raids sur la côte atlantique (en mettant l’emphase sur la Baie de Chesapeake) puis, enfin, capturer les villes de Mobile et de la Nouvelle-Orléans. Ajoutons à cela qu’un peu plus tard, lors des négociations de paix à Gand en Belgique, l’équipe de négociateurs britanniques reçut également comme instructions d’exiger que les territoires militairement occupés demeurent la possession de Londres.

L’autre problème majeur, nous semble-t-il, que les Britanniques ne surent pas voir dans l’immédiat, fut que l’armée américaine de 1812 et celle de 1815 n’était plus du tout la même. Il ne s’agissait plus de cette force mal dirigée, mal entraînée et mal équipée. Par exemple, des batailles livrées dans la péninsule du Niagara en 1814, dont Chippawa (5 juillet) et Lundy’s Lane (25 juillet), montrèrent la ténacité et l’endurance de l’armée du major-général américain Jacob Brown face à une force de réguliers britanniques. De plus, l’échec des Britanniques à mener à terme le siège du Fort Érié (août-septembre) confirma l’incapacité des Britanniques à sécuriser cette région stratégique en 1814. Il est vrai que les Britanniques défendirent avec succès l’important Fort Mackinac, en plus de garder le contrôle des Lacs Michigan et Supérieur. Ainsi, le théâtre des Grands Lacs demeura dans une impasse au courant de 1814.

Cette même année, le Gouverneur Général Prevost reçut des instructions d’avancer ses forces vers Plattsburgh. Pour ce faire, Londres lui fournirait quelque 10,000 soldats aguerris. L’année 1814 en fut également une de « course à l’armement», dans la mesure où les belligérants se lancèrent dans la construction effrénée de navires de guerre. Bref, Prevost avança vers Plattsburgh, mais il refusa d’attaquer la garnison américaine composée de quelques réguliers et surtout de miliciens sous les ordres du brigadier-général Alexander Macomb, du moins jusqu’à ce que l’escadron naval du capitaine George Downie vienne à bout de la flotte ennemie à Plattsburgh Bay. Downie échoua, en plus de perdre à l’ennemi d’importants navires de guerre (11 septembre). Constatant la défaite en mer, Prevost se résigna à abandonner le projet de prendre Plattsburgh et ordonna la retraite vers le Canada.

La guerre d’usure

Croquis représentant des soldats britanniques marchant devant un édifice en flammes lors de l’occupation de Washington (D.C.) en 1814.

L’Angleterre allait-elle abandonner la lutte? Sûrement pas, du moins si l’on se fit à l’arrivée en théâtre d’opérations du très agressif vice-amiral Sir Alexander Cochrane, le nouveau commandant du secteur de l’Atlantique Nord. Cochrane effectua divers raids le long de la côté américaine, de Chesapeake Bay jusqu’à la Nouvelle-Angleterre, allant même jusqu’à proposer d’étendre la manœuvre plus au sud vers la Caroline du Sud et la Géorgie, dans le but ici d’appuyer les Creeks et les esclaves noirs. Cette stratégie d’ensemble, en apparence désintéressée de la part des Britanniques, avait comme objectif, ambitieux certes, de mettre en colère l’opinion publique américaine contre son gouvernement. C’est en ce sens que le lieutenant-général Sir John Sherbrooke, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, dirigea une opération combinée avec la Royal Navy afin de sécuriser une tête-de-pont sur la rivière Penobscot (Maine actuel, alors au Massachusetts). Cette avancée avait un objectif politique très clair, soit de contraindre les États-Unis à modifier la frontière Maine-Nouveau-Brunswick afin d’y aménager une route terrestre plus directe vers la vallée du Saint-Laurent.

Plus importante par contre, à notre avis, fut cette autre manœuvre britannique visant cette fois à l’exécution de raids directement contre la capitale Washington et Baltimore. En août 1814, Londres dépêcha le major-général Robert Ross et le contre-amiral George Cockburn dans la baie de Chesapeake. L’imposante force britannique vainquit l’armée américaine à la bataille de Bladenburg au Maryland, le 24 août. Les Britanniques eurent alors la voie libre et marchèrent sur Washington, dont ils brûlèrent plusieurs édifices publics et propriétés privées. Par contre, les Américains parvinrent à défendre Baltimore (12-14 septembre), ce qui inspira l’écriture de l’hymne national américain, tel que mentionné en introduction. La principale conséquence des opérations dans la baie de Chesapeake fut la diversion de fantassins et de marins américains des Grands Lacs, relâchant du coup la pression sur les Haut et Bas Canada.

Le même mois, les Britanniques encaissèrent successivement trois défaites importantes, soit à Fort Érié, Plattsburgh et Baltimore, ce qui obligea Londres à chercher une issue politique au conflit, tout en adoucissant ses termes à la table des négociations. La paix fut conclue à Gand (Belgique) le 24 décembre 1814, dans une optique de statu quo ante bellum.

Conclusion

Cette paix signée en Belgique nous donne l’impression, dans une optique nord-américaine, voire canado-centriste, que la Guerre de 1812 se limita au théâtre d’opérations du nord-est, soit autour des Grands Lacs et de la vallée du Saint-Laurent. Or, nous l’avons déjà brièvement évoqué, les États-Unis voulurent profiter des hostilités contre l’Angleterre pour saisir l’important et riche territoire qu’était la Floride espagnole, qui était aussi reconnue comme une source d’appuis aux Amérindiens et un refuge pour les esclaves noirs en fuite. Les Américains capturèrent Mobile en avril 1813. De plus, lorsque les Creek massacrèrent la garnison du Fort Mims (Alabama, août), les États limitrophes du Tennessee, de la Géorgie et de l’actuelle Louisiane dépêchèrent des troupes pour leur faire face. En dépit d’une bravoure et d’une ténacité exemplaires, les Creeks furent vaincus par la milice du Tennessee sous les ordres du major-général Andrew Jackson à la bataille de Horseshoe Bend, le 27 mars 1814. Cet épisode fit probablement réaliser aux Britanniques qu’ils auraient dû intervenir plus tôt dans le théâtre sud, celui du Golfe du Mexique, ne serait-ce que pour aider les Amérindiens à mieux diriger leurs coups et nuire à l’effort de guerre américain.

À l’évidence, le temps jouait en faveur des Américains, ce que l’épisode de la bataille de Baltimore avait confirmé, puisque leur armée avait fait la démonstration qu’elle était capable de, non seulement, porter de rudes coups, en plus de contraindre l’adversaire à engager davantage de ressources. Les Britanniques étaient-ils prêts à prendre ce risque, en 1814? On peut en douter, et ce, même si Cochrane poursuivait ses raids à l’utilité douteuse (ex: la défaite britannique à Fort Boyer, baie de Mobile, le 15 septembre). D’ailleurs, mentionnons qu’en ce début d’année de 1814, les Britanniques avaient subi une désastreuse défaite dans la région de la Nouvelle-Orléans, les privant déjà du point d’appui nécessaire pour mener une campagne à partir du sud.

En somme, et comme mentionné, la Guerre de 1812 trouva sa conclusion au Traité de Gand du 24 décembre 1814. Les belligérants acceptèrent de revenir au statut géopolitique d’avant les hostilités. Faisant quelques milliers de morts de part et d’autre, cette guerre laissa un goût amer dans chaque camp, si bien que l’on peut légitimement se demander à quoi elle servit.

Pour les Britanniques, à très peu de choses. Quant aux Américains, ceux-ci y vengèrent probablement un certain « honneur national », tandis que les Canadiens, eux, y gagnèrent un certain sentiment d’unité bien relatif.

Introduction

Dans le contexte des commémorations entourant le 150e anniversaire des événements liés à la Guerre de Sécession aux États-Unis (1861-1865), certains noms continuent de forcer l’admiration du public et des historiens. Parmi ces figures désormais légendaires se trouve celle du général Robert Edward Lee (1807-1870), dont la carrière militaire et le destin se confondent avec une page d’histoire des États-Unis qui, nous le pensons, divise encore aujourd’hui la nation américaine.

Robert E. Lee naquit en Virginie et gradua à la célèbre académie militaire de West Point, où il se classa au second rang de la promotion de 1829. Avant que ne débute la Guerre civile, on peut dire que sa carrière militaire fut marquée par trois principaux mandats. Il servit d’abord à la frontière du Texas, puis comme superintendant à West Point et, enfin, comme officier d’active lors de la Guerre américano-mexicaine. Comme officier d’état-major du général Winfield Scott durant la campagne mexicaine, Lee (alors capitaine d’une troupe d’ingénieurs) sut se distinguer et se faire remarquer pour ses capacités à commander et analyser rapidement des situations au combat.

1861: choisir son camp

Au moment où sa Virginie natale fit sécession du reste de l’Union en avril 1861, Lee avait déjà atteint les plus hauts échelons de la hiérarchie militaire. Qui plus est, il refusa même le poste de commandant en chef des forces fédérales (Nord), démissionna et prit la décision d’accepter à la place le poste de commandant des forces sécessionnistes de Virginie. Ce faisant, Lee allait, non sans surprise, accéder aux plus hautes fonctions de la hiérarchie militaire des États confédérés et ainsi avoir une forte influence sur la prise des décisions stratégiques (ce qui lui était quasiment acquis dès l’automne de 1861).

En juillet de la même année, le président confédéré Jefferson Davis lui confia un difficile mandant, soit celui de ramener l’ordre au sein du corps des officiers confédérés de la Virginie-Occidentale miné par les rivalités, la partisanerie politique et les querelles quant à la stratégie à adopter affectèrent leurs qualités opérationnelles. En fait, Lee ne savait trop comment exécuter cette mission, étant incertain quant à la nature de sa propre autorité et assisté par des officiers qui eux-mêmes étaient des novices souvent incompétents. Par ailleurs, Lee savait fort bien que le sentiment de la population de la Virginie-Occidentale penchait plutôt du côté de l’Union, si bien qu’au final, la mission fut un échec.

Toujours en 1861, en novembre, le président Davis dépêcha Lee afin de diriger ce qu’on appela alors le Département de la Caroline du Sud, de la Géorgie et de la Floride, poste qu’il occupa jusqu’en mars 1862. Là, et avec un peu plus de succès, Lee fut chargé d’améliorer les défenses côtières. Compte tenu du peu de ressources à sa disposition, Lee sut malgré tout doter la région de défenses en apparence crédibles, ce qui de toute évidence sut attirer à nouveau l’attention de Davis qui le transféra cette fois à Richmond (Virginie) au printemps. Sans doute que cette nouvelle affectation le séduisit davantage, puisqu’il allait prendre le commandement des forces militaires de cet important État confédéré, en plus de combattre sur sa terre natale. Mais Lee n’allait pas avoir l’entière liberté d’action, dans la mesure où ses gestes seraient scrutés de près par les hommes du président Davis.

La naissance d’un tacticien

Comme dans toute campagne militaire, l’évolution rapide des événements et le hasard donnèrent à nouveau à Lee une opportunité de se faire valoir. Le 31 mai 1862, lors de la bataille de Seven Pines, le commandant de l’armée confédérée chargée de protéger Richmond, le général Joseph E. Johnston, fut grièvement blessé. Le président Davis se tourna vers Lee pour le remplacer, le temps que Johnston achève sa convalescence. Cette porte qui s’entrouvrit à Lee lui fournit l’occasion de remanier la structure de commandement et la stratégie d’ensemble sur le théâtre d’opérations virginien.

D’abord, Lee prit conscience de l’importance d’accoler à ses hommes une identité, une « marque de commerce », pour employer une expression moderne. Il rebaptisa et regroupa ses forces sous le nom d’Armée de la Virginie du Nord (Army of Northern Virginia) et il entreprit aussitôt une campagne d’une année, où il livra des batailles d’un caractère exceptionnel qui forcèrent l’admiration. Vers la fin de juin 1862, Lee entama une campagne connue sous le nom de Seven Days’ Battles. Bien qu’il ne put anéantir les imposantes forces de son adversaire nordiste, le général George B. McClellan, Lee put néanmoins repousser temporairement ce dernier en dehors des environs immédiats de Richmond, malgré que les pertes enregistrées furent importantes.

Lorsque les forces de l’Union sous le commandement de John Pope menacèrent à nouveau Richmond en ce même été, Lee fit équipe avec le célèbre général Stonewall Jackson, où ils infligèrent une humiliante défaite à l’adversaire à la seconde bataille de Mannassas/Bull Run près de Washington, du 28 au 30 août 1862. En fin stratège, Lee vit l’opportunité de poursuivre l’ennemi vaincu et ainsi porter le front de l’autre côté du fleuve Potomac, la barrière naturelle qui sembla protéger la capitale fédérale.

L’idée de porter la guerre au Nord fut audacieuse à ne pas en douter. Le général virginien savait que cette opération ne se ferait pas sans risque. Certes, elle menacerait directement la capitale adverse, mais ses maigres ressources militaires ne lui permettraient pas de protéger sa propre capitale. Par ailleurs, un incident hors de son contrôle faillit entraîner son armée vers un désastre lorsqu’une copie de ses ordres destinés à ses subordonnés tomba entre les mains de McClellan. Ce faisant, McClellan put coincer Lee sur le Potomac, avec le fleuve dans son dos, limitant sérieusement du coup sa marge de manœuvre.

Peinture de Mort Kunstler montrant Lee et les généraux Longstreet et Jackson en train d’analyser la situation le 29 août 1862, lors de la seconde bataille de Manassas. Bien qu’étant le commandant en chef, Robert Lee avait la réputation d’un général à l’écoute des recommendations de ses subordonnés.

C’est là que Lee prit une décision qui nous apparaît juste, bien qu’audacieuse et fort risquée. Ayant des troupes déjà fatiguées par de longues marches issues de précédentes et infructueuses manœuvres vers Washington, Lee choisit de rester sur place, avec le Potomac dans le dos, et de livrer une bataille défensive en attendant que l’ennemi arrive. D’un strict point de vue logistique, ce fut la bonne décision à prendre, car le Potomac représente un obstacle considérable à franchir (ce n’est pas un ruisseau) et Lee ne souhaita pas placer son armée dans une position de vulnérabilité, le dos à l’ennemi. Par conséquent, ses ingénieurs militaires furent affectés à la construction d’ouvrages défensifs plutôt que de pontons. Le résultat d’ensemble fut un match nul (mais pas une défaite), à savoir la bataille d’Antietam/Sharpsburg du 17 septembre 1862, sans doute la journée la plus sanglante jusqu’à présent dans l’histoire militaire des États-Unis.

Naturellement, Lee et son armée auraient pu y rester. D’aucuns seraient tentés de dire qu’il a été chanceux, mais la vérité est que Lee possédait un sens aigu des réalités, notamment en ce qui a trait à sa capacité de juger de la préparation de ses hommes au combat. Antietam fut un massacre, mais l’issue incertaine offrit à l’armée de Lee une porte de sortie vers le sud, dans ce qui apparut comme une retraite en ordre vers la Virginie. Bien que fortement réduite en nombre, cette armée était encore capable de combattre en cette fin de 1862.

En face, le début de la saison hivernale vit le remplacement de McClellan à la tête des forces de l’Union en Virginie par le général Ambrose Burnside. Celui-ci entreprit aussitôt de marcher à nouveau vers Lee, une marche que le Virginien n’eut guère de difficulté à arrêter net compte tenu de l’ineptie de son adversaire. Ce dernier commit la folie de prendre d’assaut la cité de Fredericksburg, où Lee était bien retranché sur les hauteurs, avec de bons ouvrages défensifs, des hommes expérimentés et équipés, ayant à tirer sur des forces ennemies avançant en rangs serrés.

La guerre d’usure

Lee était-il un général invincible? On serait porté à le croire, d’autant qu’au printemps suivant, il continua d’accumuler les succès militaires face à un autre général de l’Union, Joseph Hooker, à Chancellorsville (1er au 4 mai 1863). Là encore, Lee fit preuve d’une maîtrise tactique exemplaire, où son association avec le général Jackson mentionnée précédemment offrit aux États confédérés une autre brillante victoire. Malheureusement pour Lee, il apprit dans les heures qui suivirent la bataille une fort triste nouvelle. Le général Jackson fut victime d’un tir ami durant les affrontements et mourut quelques jours plus tard après avoir été amputé d’un bras.

La perte de ce précieux collaborateur ne ralentit pas Lee, qui marcha à nouveau vers le Nord, à travers le Maryland jusqu’en Pennsylvanie. À Gettysburg, Lee fit à nouveau face à ses vieux adversaires du Potomac sous les ordres du très capable George G. Meade. Ce qui alla devenir la plus importante bataille de la Guerre civile américaine en terme d’effectifs engagés vit le général Lee attaquer vigoureusement du 1er au 3 juillet 1863, mais sans pour autant obtenir la victoire cette fois. Au contraire, les forces de Lee furent saignées à blanc sous une grêle de balles et d’obus, mais comme à Antietam l’année précédente, il parvint à retraiter au Sud en un bon ordre relatif, pour revenir dans le théâtre habituel d’opérations en Virginie.

Peinture de Mort Kunstler montrant le général Lee (à droite) accompagné de son célèbre collaborateur mort de ses blessures à la bataille de Chancellorsville: Stonewall Jackson.

C’est ici qu’il est important, à notre avis, de marquer une pause et rappeler un élément essentiel de la carrière militaire du général virginien. Alors que Gettysburg sembla avoir sonné le glas du destin des États confédérés, la guerre se poursuivit néanmoins pendant encore presque deux ans. Pourquoi? L’une des réponses pouvant expliquer cette « endurance » des États confédérés réside précisément dans la capacité du général Lee à conduire avec succès des opérations avec les moyens du bord. Par « succès », soyons clairs, nous entendons ici tout engagement où Lee parvint à sortir son armée de la bataille avant l’anéantissement et à lui conserver une capacité opérationnelle. Antietam et Gettysburg sont révélateurs à cet égard.

Cependant, il ne faut pas oublier que la période post-Gettysburg (automne 1863 jusqu’à la fin des hostilités en avril 1865) en fut une autre de remarquables réussites pour Lee. Des réussites défensives, certes, mais des succès tout aussi importants pour le destin de la Confédération. Le Virginien allait affronter cette fois un ennemi nettement plus dangereux en la personne du général Ulysses S. Grant, qui venait de prendre le commandement des forces de l’Union au lendemain de Gettysburg. Contrairement à ses prédécesseurs, Grant était parfaitement conscient de la lourdeur de ses propres troupes, de leurs difficultés à manœuvrer avec la même aisance que celles de Lee. Grant fut aux prises avec un « beau problème », dans la mesure où ses effectifs furent nettement supérieurs à ceux de son adversaire, ce qui amena précisément une congestion et d’autres difficultés associées aux déplacements de groupes d’hommes sur le terrain. En ce sens, Lee tenait fermement les rênes de son armée et il put, en quelques occasions et pour un certain temps, choisir le terrain de bataille. La résultante fut un prolongement de la guerre de plus d’une année, en plus d’accroître la protection autour de Richmond.

Fixé par Grant: la fin

Un adversaire de taille pour Lee: le général Ulysses S. Grant.

Lee et Grant s’affrontèrent à plusieurs reprises en mai et en juin de 1864, dans ce qui fut connu sous l’appellation de la Campagne terrestre (Overland Campaign ou Wilderness Campaign). Les pertes de l’Union furent nettement supérieures, mais elle sortit victorieuse. Plus important encore, Grant était parvenu à fixer le gros des forces confédérées à deux endroits en Virginie: Richmond et Petersburg. Tout n’était désormais qu’une question de temps avant que le Sud ne capitule, en principe.

Toujours en appliquant à ses forces délabrées le précepte du maintien d’un minimum de cohésion et de capacités opérationnelles (comme il le faisait depuis 1861), Lee put prolonger la résistance jusqu’au 2 avril 1865. Contraint d’abandonner Richmond ce jour-là, il prit la fuite vers l’ouest, mais Grant le rattrapa rapidement et le força à capituler à Appomattox Court House la semaine suivante.

Conclusion

Comme dans bien des épisodes de l’Histoire militaire, le sort d’une nation ou d’une entité collective est associé de près au destin personnel de ses dirigeants. L’étude de cas du général Lee que nous venons de survoler n’y fait pas exception. Sans aucun doute, le général Lee, qui ne fut pas un militariste, ni un belliciste au sens propre du terme (mais surtout un homme attaché à sa Virginie natale), fut largement reconnu comme ayant été l’un des plus brillants généraux de la Confédération et de l’histoire des États-Unis.

Pourquoi? Parce que Lee fut capable de faire beaucoup avec peu. Tout simplement. Mais plus encore, comme nous l’avons mentionné, il avait ce que nous appelons un « sens aiguisé » de la bataille, à savoir cette faculté à évaluer d’emblée une situation sous tous ses angles (effectifs, équipements, moral, terrain, ennemi en présence, etc.).

Lee a-t-il commis des erreurs? Bien entendu. On pense entre autres à sa décision, à Gettysburg, d’avoir fait attaquer la division du général Pickett (12,500 fantassins) lors d’une charge demeurée célèbre, mais combien désastreuse et controversée. D’ailleurs, Lee s’en excusa auprès de ses hommes, Pickett ne lui pardonna jamais, mais l’épisode a marqué la mémoire collective américaine.

Le général Robert E. Lee (1807-1870) / Mort Kunstler.

Nous concluons sur cette citation qui nous semble le mieux décrire la personne que fut le général Robert Edward Lee. Elle est extraite d’une allocution prononcée par l’historien américain Benjamin Harvey à Atlanta en 1874:

« (General Lee) was a foe without hate; a friend without treachery; a soldier without cruelty; a victor without oppression, and a victim without murmuring. He was a public officer without vices; a private citizen without wrong; a neighbour without reproach; a Christian without hypocrisy, and a man without guile. He was a Caesar, without his ambition; Frederick, without his tyranny; Napoleon, without his selfishness, and Washington, without his reward[1]. »

Voir aussi:

Bonjour à tous,

Je vous présente cette semaine une excellente entrevue faisant partie d’une série intitulée Conversations with History et réalisée par M. Harry Kreisler de l’Université de Berkeley. Celui-ci s’entretient avec M. James M. McPherson, professeur émérite d’histoire de l’Université de Princeton et spécialiste de la Guerre civile américaine.

La discussion porte sur l’un des ouvrages de M. McPherson ayant pour titre Trial by War, une fort pertinente monographie de la présidence d’Abraham Lincoln. L’entrevue aborde une série de sujets, notamment les qualités qui ont défini la présidence et le leadership de Lincoln, comment en est-il venu à concevoir, sinon inventer, un rôle de Commandant en Chef des armées des États-Unis, de même que l’évolution de sa politique nationale relativement à l’épineuse question de l’esclavage.

Par ailleurs, une portion importante de l’entretien se concentre sur l’objectif général qu’avait Lincoln de préserver l’Union et comment il orienta sa stratégie militaire pour y parvenir. La discussion soulève également la complexité des relations qu’entretint le Président avec ses généraux, en plus de la réflexion et des circonstances qui l’amenèrent à suspendre pour un temps l’habeas corpus et la création de tribunaux militaires pour juger des civils.

Le professeur McPherson dresse un bilan des leçons que l’on puisse tirer de la gestion de la guerre par Lincoln, Commandant en Chef des armées, tout en établissant des parallèles avec la conduite de la guerre à une époque contemporaine.

Bon visionnement!

Bonjour chers lecteurs,

J’inaugure une nouvelle catégorie pour ce blogue que j’intitule simplement Entretiens & biographies.

Le but étant de présenter périodiquement de courtes biographies de grands personnages de l’histoire militaire ainsi que des entretiens avec des spécialistes réputés.

Je débute avec un entretien réalisé avec un historien militaire et universitaire de réputation internationale, le Dr. Victor Hanson.

D’emblée, le Dr. Hanson y va d’une affirmation voulant que la pratique de la guerre se révèle indissociable de la condition humaine. Par la suite, Hanson développe un argumentaire sur les particularités d’une soi-disant « approche américaine » de la guerre.

Bon visionnement!

Introduction

La Première Guerre du Golfe, mieux connue dans la culture populaire sous l’appellation d’Opération Desert Storm, fut une campagne militaire multinationale conduite du 17 janvier au 3 mars 1991 dans le but de libérer l’Émirat du Koweït de son occupation par les forces irakiennes. En effet, la cause immédiate du déclenchement des hostilités réside dans l’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990. Cette agression par l’armée de Saddam Hussein, qui comprit alors plus de 1,5 million de soldats et environ 6,000 chars d’assaut, constitua une menace directe au Royaume d’Arabie Saoudite ainsi qu’à toute la zone productrice de pétrole se trouvant à l’ouest du Golfe Persique. Les forces koweïtiennes tentèrent tant bien que mal de résister, mais elles furent rapidement écrasées par un ennemi largement supérieur en nombre. Trois jours après le début de l’invasion, le Koweït fut rayé de la carte.

Été 1990: la donne stratégique

Hormis l’invasion d’août 1990, les causes ayant amené le déclenchement de cette guerre dans le Golfe Persique sont plus complexes qu’elles n’en paraissent. Saddam Hussein avait déclaré à maintes reprises que le Koweït appartenait historiquement à l’Irak. Cependant, l’agression de Hussein fut aussi justifiée par d’autres intentions. La prise du Koweït signifierait pour l’Irak un élargissement notable de son accès à la mer. Qui plus est, le Koweït était le principal créancier de l’Irak puisqu’il avait prêté à son dictateur d’énormes sommes dans le but de financer sa guerre contre l’Iran entre 1980 et 1988. Bien qu’elle émergea du conflit en prétendant l’avoir remporté, l’Irak se trouva dans l’impossibilité de rembourser son créancier en lui devant environ 17 G$ américains, sans compter un autre 25 G$ emprunté à l’Arabie Saoudite et à d’autres États du Golfe.

Autrement dit, l’annexion du Koweït annulerait cette dette, tout en envoyant aux autres États du Golfe un message clair à l’effet de ne pas se montrer trop pressés, ni exigeants, dans le remboursement. Enfin, le contrôle du Koweït ferait de l’Irak une puissance majeure sur la scène internationale avec la possession du cinquième de la production pétrolière mondiale (soit plus d’un milliard de barils par an), tout en plaçant les forces militaires irakiennes en position de frapper éventuellement l’Arabie Saoudite et ses champs pétrolifères, qui eux fournissaient le quart du pétrole mondial.

Saddam Hussein crut que les Nations-Unies (ONU) seraient impuissantes à répliquer face à ses actions, outre des protestations d’usage. En fait, sa seule crainte fut face à la réaction des États-Unis, mais selon l’analyse qu’il fit de l’expérience américaine au Vietnam, il sentit que les Américains n’oseraient pas le confronter militairement, surtout s’il fallut que le sang américain soit versé. Dans les deux cas, Saddam se trompa lourdement.

Le calcul politique fait par Saddam Hussein lors de l'invasion du Koweit par son armée en août 1990 reposait sur la soi-disant inaction militaire des États-Unis. Il eut tort sur ce point, mais il sous-estima également les capacités de la communauté internationale de l'époque à se mobiliser pour mettre un terme à l'agression.

De Desert Shield à Desert Storm: « vendre » la cause de l’intervention

La réponse militaire américaine survint dès le premier jour de l’invasion du Koweït à l’été de 1990. Sous la direction d’ensemble du président de l’époque Georges H. W. Bush, le général Norman H. Schwarzkopf, le commandant du U. S. Central Command (CENTCOM), ordonna aux forces déployées au Moyen-Orient d’empêcher d’éventuels mouvements de l’armée irakienne vers l’Arabie Saoudite et vers d’autres États du Golfe. Ainsi, plusieurs porte-avions de la marine américaine furent envoyés dans la région, tandis que des éléments des forces spéciales de l’aviation, de la 82e Division aéroportée et d’une brigade de Marines furent dépêchés d’urgence en Arabie Saoudite. Cette grande opération défensive de dissuasion de l’été de 1990 reçut le nom de code Desert Shield.

Alors que les forces américaines continuèrent de s’organiser, le Conseil de Sécurité de l’ONU condamna l’invasion du Koweït et imposa des sanctions économiques contre l’Irak le 6 août. Ce geste fut le premier d’une série de treize résolutions du Conseil de Sécurité, la plupart ayant été votées à l’unanimité et sans aucun vote de dissension. Les résolutions déclarèrent illégales les actions irakiennes au Koweït, tout en imposant un blocus économique et demandant aux États membres de l’ONU leur assistance afin de mettre en application ces résolutions.

Cette étonnante unanimité affichée au Conseil de Sécurité se traduisit également au sein de l’Assemblée Générale. Il est probable que dans ce dernier cas, une partie de la réponse réside dans le fait que même si les États du Tiers Monde (comme on les appelait à l’époque) affichèrent fréquemment un certain niveau d’hostilité envers les États-Unis, ils considérèrent que le respect des frontières interétatiques revêtait une dimension sacro-sainte à ne violer en aucun moment. De plus, les États arabes interprétèrent l’agression de Saddam Hussein comme une violation flagrante de la solidarité arabe.

Le 29 novembre, à la suite d’efforts diplomatiques du président Bush, du président égyptien Hosni Moubarak et du roi Fahd d’Arabie Saoudite, le Conseil de Sécurité de l’ONU envoya à l’Irak un ultimatum lui demandant d’avoir retiré ses troupes du Koweït au plus tard le 15 janvier 1991. Ce faisant, cette nouvelle résolution permit d’utiliser tous les moyens nécessaires, par une coalition de nations qui prit rapidement de l’expansion, advenant que l’Irak refuse de se plier à l’ultimatum. Toutefois, à mesure qu’approcha la date butoir, l’Administration Bush (qui se rappela très bien à quel point l’absence de consensus national avait créé de sérieux problèmes sur le front intérieur lors de la Guerre du Vietnam) prit la peine de forger l’opinion publique américaine pour qu’elle appuie d’éventuelles opérations militaires visant à libérer le Koweït.

C’est ainsi que le secrétaire d’État James A. Baker, le secrétaire à la Défense Richard Cheney et le chef d’état-major des armées, le général Colin Powell, travaillèrent avec diligence dans leur plaidoyer en faveur d’une intervention militaire des États-Unis. Non sans surprise, ces efforts officiels et officieux suscitèrent de nombreux et virulents débats. L’argumentaire de Baker, Cheney et Powell reposa sur cette idée que le support quasi unanime de la communauté internationale constitua en soi un facteur pouvant conditionner l’appui domestique à l’intervention. En janvier 1991, après des mois de virulents débats, le Congrès des États-Unis passa une résolution conjointe qui accorda au président l’autorisation du recours à la force militaire contre l’Irak. Qui plus est, nombreux furent les sénateurs et les représentants ayant voté contre la résolution à déclarer publiquement qu’ils appuyèrent moralement les troupes, ce qui constitua pour ainsi dire un renforcement du front intérieur, ce dont avait exactement besoin l’Administration Bush.

Les cerveaux derrière l'intervention américaine dans le Golfe, de gauche à droite: Richard Cheney (secrétaire à la Défense), James Baker (secrétaire d'État), le président George H. W. Bush, Brent Scowcroft (conseiller du président à la Sécurité nationale) et le général Colin Powell (chef d'état major des armées).

Simultanément, le président Bush et son administration travaillèrent à forger un consensus international en faveur de l’intervention. Il s’impliqua personnellement dans l’affaire avec son secrétaire Baker et le résultat fut qu’ils purent former une coalition d’États qui iraient combattre les Irakiens. Les États-Unis n’allèrent donc pas partir seuls à la guerre. Ultimement, trente-cinq nations contribuèrent militairement à la coalition, avec les États-Unis, l’Arabie Saoudite, l’Égypte, la Grande-Bretagne, la France et la Syrie parmi les plus importants fournisseurs de troupes pour la campagne. Pour commander toutes ces forces, le général Schwarzkopf établit un quartier-général intégré avec le lieutenant-général saoudien Khalid ben Sultan, qui assuma le commandement de la force combinée interarmes arabo-islamique de la coalition. Schwarzkopf et Sultan dirigeraient conjointement la campagne terrestre, aérienne et maritime contre les forces irakiennes, dans ce qui devint le théâtre koweïtien des opérations. Au moment où l’ultimatum onusien expira, la coalition alliée contre Saddam Hussein atteignit une force de 700,000 soldats, dont 540,000 furent fournis par les États-Unis.

Desert Storm: l’assaut aérien

À mesure que les forces alliées débarquèrent en théâtre d’opérations, la planification de l’offensive alla bon train. Cette dernière se divisa en quatre phases. Les trois premières furent entièrement orientées vers une vaste offensive strictement aérienne afin d’affaiblir les appareils politiques, économiques et militaires de l’Irak. Quant à la quatrième phase, elle consisterait en une offensive terrestre visant à encercler et détruire les forces ennemies déployées au Koweït et dans la partie sud de l’Irak.

L’offensive aérienne débuta vers 2 heures, le matin du 17 janvier 1991, avec une escadre combinée comprenant des avions de la force aérienne et des hélicoptères de la 101e Division aéroportée américaine. Cette escadre fut chargée de conduire un raid en profondeur derrière les lignes ennemies afin de détruire deux centres de commandement irakien de batteries antiaériennes. Dans cette attaque, qui ne dura officiellement que quatre minutes, les Américains ouvrirent une brèche de 10 kilomètres dans le dispositif « parapluie » antiaérien de l’ennemi. Dans ce périmètre dépourvu de défenses s’engouffrèrent des centaines d’appareils et de missiles de croisière qui purent frapper au cœur du système de commandement militaire irakien dans et autour de Bagdad.

Pendant les semaines qui suivirent, la cadence et l’intensité du bombardement aérien allié furent infernales. Le bombardement finit par anéantir le dispositif irakien de défense antiaérienne, ce qui permit ensuite de concentrer les frappes sur les réseaux de communications, les édifices gouvernementaux, les usines d’armement, les raffineries, les ponts et les routes stratégiques. À la mi-février, les Alliés changèrent la direction de l’attaque aérienne afin de la concentrer cette fois contre les forces terrestres ennemies au Koweït et dans le sud de l’Irak, détruisant par le fait une série de fortifications et de chars d’assaut, des éléments cruciaux du système défensif ennemi au sol. Cette offensive aérienne d’envergure, qui totalisa pas moins de 2,000 sorties quotidiennes et qui balança environ 80,000 tonnes de munitions sur l’ennemi, se poursuivit sans relâche pendant 38 jours, ouvrant ainsi la voie pour une autre offensive aérienne et terrestre visant à expulser les forces irakiennes du Koweït.

Précédant l'assaut terrestre, les Alliés débutèrent leur offensive dans le Golfe Persique en janvier 1991 par une série de raids aériens visant à détruire systématiquement les défenses antiaériennes, les systèmes de communication, de commandement, de même que les infrastructures politiques, économiques et militaires irakiennes.

La campagne terrestre

Dans cet ordre d’idées, les évaluations faites par les Alliés du dispositif irakien dans et autour du Koweït firent état de la présence d’éléments appartenant à 43 divisions différentes totalisant 500,000 hommes, ce qui inclut un contingent substantiel de la sinistre Garde Républicaine, la force personnelle de sécurité de Saddam Hussein. Pour affronter cette armée, le général Schwarzkopf ordonna à la 3e Armée américaine de déployer ses deux corps, préalablement mobilisés depuis une période de six mois (à partir de bases aux États-Unis et en Europe), quelque peu à l’ouest de la frontière irako-koweïtienne.

Le plan de la coalition impliqua un vaste encerclement partant de la partie sud du front initial (Koweït), tout en faisant un grand mouvement en faux vers la gauche (ouest), dans le but de frapper les forces irakiennes sur leur flanc gauche et ultimement couper leur voie de retraite vers l’Irak. Ensuite, le 7e Corps américain, qui constitua une lourde force comprenant plusieurs divisions blindées et mécanisées (incluant la 1ère Division blindée britannique), devait percer les défenses irakiennes et faire mouvement au nord sur un large front à l’ouest de la frontière irako-koweïtienne.

Plus à l’ouest encore, le 18e Corps aéroporté (qui comprit deux divisions aéroportées américaines et la 6e Brigade Légère blindée française pour protéger l’extrémité du flanc gauche exposé) devait à son tour effectuer une grande manœuvre de flanquement et attaquer profondément les arrières de l’ennemi afin d’empêcher ses réserves de rejoindre le front. Simultanément, deux divisions du Corps des Marines (renforcées par une brigade de chars de l’Armée de terre) et les forces alliées arabes attaqueraient les défenses irakiennes le long de la frontière Koweït-Arabie Saoudite afin de libérer la capitale de Koweït City.

Comme le montre cette carte, le plan du général Schwarzkopf consista à faire croire à l'ennemi à un assaut direct vers le Koweit par le déploiement de ses forces vis-à-vis celles des Irakiens. À la dernière minute, les Alliés entreprirent un vaste mouvement en pince vers la gauche (ouest) et, combiné avec un appui aérien de tous les instants, ils prirent à revers l'ensemble des forces de Saddam Hussein.

En conséquence, l’offensive terrestre débuta au matin du 24 février 1991. Les Alliés percèrent rapidement les défenses irakiennes et avancèrent à un rythme accéléré et soutenu. Les Irakiens tentèrent de donner la réplique par des tirs d’artillerie, mais leurs canons furent rapidement détruits par des tirs de contre-batterie et un appui aérien tactique efficaces. À peine entamée, l’offensive alliée causa une onde de choc dans les rangs irakiens dont les soldats capitulèrent en masse.

En trois jours, les Alliés reprirent Koweït City et la vaste manœuvre de flanquement par la gauche fut couronnée de succès, si bien que leurs forces avancèrent de 200 kilomètres en Irak, attaquant ainsi les réserves irakiennes à l’arrière du front. Au 27 février, les Alliés avaient détruit la presque totalité des unités de la Garde Républicaine, la force d’élite irakienne, une fois que celle-ci tenta en vain d’offrir une résistance au sud de Basra, au sud-est de l’Irak. Par le temps que le président Bush annonça officiellement un cessez-le-feu à 8 heures, le matin du 28 février, toute résistance irakienne dans le théâtre d’opérations irako-koweïtien s’était effondrée. La guerre terrestre avait duré pas plus d’une centaine d’heures.

Au moment de l’annonce du cessez-le-feu, on rapporta que 42 des 43 divisions irakiennes engagées furent anéanties ou sérieusement atteintes. Environ 25,000 soldats irakiens furent tués (quoiqu’ici les sources varient entre 8,000 et 100,000 décès liés au combat), 85,000 furent prisonniers, tandis qu’au moins 100,000 hommes désertèrent. Quant à la coalition, ses pertes furent relativement légères. Environ 250 de ses soldats furent tués au combat depuis le début de la campagne aérienne, dont 148 Américains.

Rapidement éliminée du ciel, l'aviation irakienne ne put porter assistance aux forces terrestres qui furent harcelées sans relâche par l'aviation alliée. En plein désert, les chars et véhicules blindés irakiens furent livrés en pâture.

Conclusion

Bien que quelques combats sporadiques se poursuivirent entre les forces alliées et les forces irakiennes qui essayèrent de s’échapper, les pourparlers pour un cessez-le-feu définitif, tenus le 3 mars à Safwan (sud-est irakien), mirent un terme à la phase de combat de l’opération Desert Storm. Dans ce contexte, rappelons que la décision de mettre fin à la guerre fut dictée par un ensemble de facteurs. Il y eut d’abord une montée des inquiétudes dans la communauté internationale concernant les maux et privations de toutes sortes infligés à la société irakienne. Ensuite, à mesure que les forces de la coalition resserrèrent l’étau autour de l’armée irakienne, les craintes d’être victimes de « tirs amis » s’accrurent, ce qui en soi fut une source d’inquiétude, dans la mesure où il fut estimé qu’environ le quart des pertes américaines furent attribuables à ce genre d’incidents.

Un autre incitatif résida dans la nature des contraintes politiques avec lesquelles la guerre fut menée. L’ONU avait autorisé le recours à la force pour expulser les Irakiens du Koweït et, à la fin de la journée du 27 février, cette mission avait été accomplie. Aller au-delà, dans une tentative de renverser Saddam Hussein, aurait créé des difficultés et des tensions au sein de l’organisation onusienne, de même que parmi les partenaires arabes de la coalition.

Au lendemain du cessez-le-feu définitif du 3 mars 1991, les forces de l’ONU firent mouvement au Koweït afin de protéger le petit État d’une autre agression irakienne. Bien que la guerre fut une victoire militaire incontestée pour la coalition, Saddam Hussein resta au pouvoir, dans un État policier toujours aussi solide, malgré les désastres encaissés par son armée. En fait, le dictateur irakien put librement tourner son attention afin de réprimer brutalement les révoltes internes chiites et kurdes, et ce, sans que la communauté internationale ait pu effectivement intervenir.

Enfin, les termes de la paix dictée par la coalition internationale spécifièrent notamment que l’Irak devrait ouvrir ses frontières afin que ses installations et programmes nucléaires, chimiques et biologiques puissent être inspectés régulièrement. Par contre, les années suivantes virent Saddam Hussein mettre des bâtons dans les roues des inspecteurs internationaux. Cela amena ultimement la communauté internationale à voter maintes sanctions contre son régime, tout en mettant sur la table, d’une certaine manière, les conditions du déclenchement d’une Seconde Guerre du Golfe en 2003.

Introduction

NAM constitue le fragment d’un nom propre, voire une expression devenue emblématique d’une guerre qui déchira pendant une vingtaine d’années l’Asie du Sud-est. Officiellement, la Guerre du Vietnam fut une continuation de la Guerre d’Indochine de 1945 à 1955. En effet, la Conférence de Genève de 1954 mit un terme à ce dernier conflit, en accordant la pleine indépendance au Laos et au Cambodge, tout en faisant du Vietnam un État temporairement séparé par une zone démilitarisée à la hauteur du 17e parallèle. Dans la partie nord du pays, la République démocratique du Vietnam (RDV) fut établie sous la ferme direction d’un communiste habitué aux longues luttes, Ho Chi Minh. Au sud, l’État du Vietnam de l’ancien empereur Bao Dai constitua la principale autorité.

Dans ce contexte, les accords de Genève spécifièrent que des élections libres seraient tenues en 1956 dans le but de réunifier le pays, mais la réalité fut tout autre. Deux ans après la signature des accords, le 17e parallèle devint de facto la frontière politique et territoriale explicitement interdite dans l’esprit de Genève. Bao Dai nomma alors Ngo Dinh Diem comme premier ministre au sud, notamment parce que Bao crut que le catholique Diem, qui avait été en exil pendant presque toute la Guerre d’Indochine, bénéficierait de l’appui du gouvernement américain.

Dès lors, les armes parleraient à nouveau au Vietnam.

Les conséquences immédiates de la poudrière indochinoise (1955-1961)

Ngo Dinh Diem, premier président de la République du Vietnam (sud), de 1955 jusqu'à son assassinat en 1963.

Dans cette lutte pour l’affirmation de l’autorité au Sud Vietnam, les États-Unis donnèrent leur appui à Diem, dans un premier temps de façon prudente, puis sans réserve par la suite. Bien que les catholiques ne représentèrent que 15% de la population d’alors, la base électorale de Diem se renforça suite à l’exil du nord de quelque 800,000 catholiques au lendemain des accords de Genève. Par ailleurs, Diem fut un brillant tacticien politique qui imposa rapidement son autorité sur les puissantes sectes religieuses et sur le non moins puissant gang criminel de Binh Xuyen. À la suite d’une dure lutte interne avec l’empereur Bao Dai, Diem mit en scène un plébiscite qu’il gagna naturellement.

Ainsi, le 26 octobre 1955, Diem proclama la naissance de la République du Vietnam (sud) avec lui-même comme premier président. Il finalisa l’évacuation des dernières forces françaises et il permit aux États-Unis d’y envoyer des « conseillers militaires » dans le but de parfaire l’entraînement de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN). Dans les faits, l’ARVN serait calquée sur celle des États-Unis. Qui plus est, Washington fournit une importante assistance économique au gouvernement de Diem, la plus grande partie de cette aide allant aux dépenses militaires. Cette assistance permit donc à Diem de se libérer de certaines contraintes financières, mais elle eut l’effet pervers de ne pas l’inciter à apporter les réformes nécessaires à la modernisation de la société.

Bien que le Sud Vietnam émit des réserves, et comme nous l’avons indiqué, les États-Unis insistèrent afin que l’ARVN soit une copie conforme de leur propre institution militaire. En face, les communistes n’eurent nullement l’intention d’engager l’ARVN selon ses propres règles, préférant plutôt livrer une guerre de type insurrectionnel. Comme si ce n’était pas assez, et lorsqu’arriva la date butoir de 1956, Diem refusa de tenir les élections libres prévues par Genève. Il prit cette position, fort de l’appui indéfectible de l’Administration Eisenhower. Cette tournure des événements secoua fortement les dirigeants communistes au nord, à commencer par Ho Chi Minh. Ces derniers furent furieux de l’annulation de ces élections d’autant qu’ils furent convaincus de leurs chances de l’emporter, car il y avait davantage de personnes qui habitèrent le Nord Vietnam.

Ho Chi Minh, président et fondateur de la République démocratique du Vietnam (nord), de 1945 à sa mort en 1969.

Non sans surprise, les combats reprirent et la Guerre du Vietnam (ou la Guerre américaine, comme l’appellent les Vietnamiens) débuta à la fin des années 1950 lorsque Diem s’en prit, dans un premier temps, aux cadres politiques du Vietminh, dont l’existence au Sud Vietnam fut autorisée, conformément aux accords de Genève afin de contribuer à la préparation des élections prévues (et avortées) en 1956. Ces individus, forts de 6,000 à 7,000 personnes, prirent l’initiative d’entamer l’insurrection. Ils furent surnommés le Viêt-Cong par le gouvernement de Saigon, un terme péjoratif signifiant tout simplement « communiste vietnamien ».

Après quelques débats, la République démocratique du Vietnam (RDV) décida d’appuyer l’insurrection du sud. En mai 1959, le ministre de la Défense de la RDV, Vo Nguyen Giap, ordonna la création du 559e Groupe de Transport (Groupe 559) chargé du transport d’hommes et de matériels au Sud Vietnam, la plupart à travers le Laos neutre, le long d’une voie connue sous le nom de Piste de Ho Chi Minh. En conséquence, la première vague d’infiltrés venant du nord consista en des gens nés au sud, dont plusieurs cadres du Vietminh qui s’installèrent au nord en 1954. Dans les mois qui suivirent le début de l’insurrection, précisément en décembre 1960, un Front national pour la libération du Sud Vietnam (FNL) vit le jour. Étant en principe une organisation indépendante, le FNL fut, dans les faits, entièrement sous les ordres de Hanoi. Le programme politique du FNL demanda le renversement du gouvernement de Saigon, son remplacement par une large coalition « démocratique » et, au final, la réunification du Vietnam.

D’autre part, l’influence du Viêt-Cong prit de l’ampleur, en prenant soin de s’assurer des appuis d’une localité à l’autre. Cet étalement d’influence fut possible en raison de la faiblesse du gouvernement de Diem constitué d’un cabinet miné par la corruption et l’absence quasi totale de leadership. Par surcroît, les insurgées n’hésitèrent pas à employer la terreur pour arriver à leurs fins, profitant ainsi de l’incapacité et de l’ignorance flagrantes du gouvernement de Diem à soupeser la nature de la menace. Enhardis par leurs premières victoires, les communistes redoublèrent d’effort en 1960, en assassinant de nombreux membres locaux du gouvernement de Diem et en attaquant des unités régulières de l’ARVN. Les insurgés tendirent des embuscades contre les convois des unités de l’ARVN qu’ils battirent. Cette situation dégénérative inquiéta grandement les conseillers militaires américains, d’autant que Diem ne sembla pas s’alarmer outre mesure.

Alternant de la guérilla à une forme de guerre plus conventionnelle, les soldats du Viêt-Cong livrèrent sans relâche de furieux combats contre les forces américaines, sud-vietnamiennes et leurs alliés tout au long de la Guerre du Vietnam.

Contrer l’effet domino: les tergiversations des Administrations américaines (1961-1964)

En 1961, John F. Kennedy devint président des États-Unis. L’arrivée d’une Administration démocrate à Washington changea la dynamique. En effet, pendant la majorité de sa brève présidence, la question vietnamienne fut d’importance secondaire, malgré que le président Kennedy poursuivit la politique de son prédécesseur Eisenhower. En mai, Kennedy dépêcha son vice-président Lyndon Johnson à Saigon. Johnson appuya publiquement Diem, mais en privé, le vice-président dit à Kennedy que Diem était coupé de son peuple (et de la réalité) et entouré de collaborateurs qui furent loin d’être des saints.

À l'instar de son prédécesseur Eisenhower, le président Kennedy eut recours à diverses stratégies indirectes afin d'endiguer la montée du communisme au Vietnam, sans toutefois impliquer directement son pays. En bout de ligne, les circonstances obligeront Kennedy et ses successeurs à gérer une crise qui se transformera en une véritable guerre impliquant des centaines de milliers de soldats américains.

Toujours dans son rapport de la situation, Johnson en conclut que les États-Unis devraient prendre des actions énergiques afin de sauver le Vietnam du communisme. Kennedy réagit en dépêchant deux missions distinctes chargées d’établir un état plus complet de la situation. La première de ces missions suggéra au président d’intensifier les efforts de réformes socioéconomiques et de concentrer les actions des conseillers militaires dans le but de renforcer les milices locales pro-gouvernementales. La seconde mission perçut essentiellement la situation en termes militaires, ce qui signifia que les États-Unis devraient intensifier leur présence active dans le pays. À cet égard, il ne faudrait envoyer que des spécialistes, comme des pilotes d’hélicoptères et des conseillers, bien que le général Maxwell Taylor souhaita le déploiement de plus amples forces terrestres pour endiguer le flot communiste. Étonnement, Diem refusa la proposition américaine, croyant qu’un accroissement de l’aide occidentale ne ferait qu’alimenter la propagande communiste. Sur ce point, le dirigeant sud-vietnamien n’eut peut-être pas tout à fait tort.

Quoi qu’il en soit, de son côté, Kennedy accepta néanmoins les recommandations des missions évoquées, ce qui eut pour premier impact qu’il fut davantage sensibilisé au dossier vietnamien vers la fin de 1961. En fait, Washington fut depuis longtemps engagé dans le combat de résistance à l’expansion communiste de par le monde et les craintes de perdre toute l’Asie du Sud-est si le Vietnam venait à tomber furent bien réelles. Autrement dit, Washington chercha à contrer la vicieuse théorie de l’effet domino. Après tout, c’est le prestige international des États-Unis qui fut en jeu et le Vietnam fut perçu comme un banc d’essai. Par ailleurs, des considérations domestiques jouèrent leur part. En effet, à peine arrivé à la présidence que Kennedy souffrit d’une série de revers importants en politique étrangère (ex: la Baie des Cochons à Cuba) et il lui fallut faire preuve d’une plus grande détermination à l’avenir. Ce qui demeure moins certain, dans une certaine mesure, c’est l’évaluation faite quant à la possibilité d’escalade du conflit, surtout du côté communiste.

Nous sommes donc au milieu de l’année 1961 et le gouvernement de Saigon avait déjà perdu le contrôle de larges territoires dans la partie rurale du Sud Vietnam. Pendant ce temps, Diem sembla toujours incapable de faire une juste évaluation du danger insurrectionnel, probablement aveuglé par la répression continuelle que son gouvernement exerça. Son évaluation fut simpliste, dans la mesure où il crut que l’insurrection n’était que la conséquence d’une petite subversion communiste qui pourrait être matée par une répression implacable, voire ce que nous appelons une répression de routine.

Cette attitude le renforça dans son idée que les réformes sociales et politiques désirées par une large frange de la population devraient attendre, le temps que les questions liées à la sécurité soient réglées. En clair, Diem ne comprit pas que cette insurrection devenue une véritable guerre était à la base un problème d’ordre politique. Après une tentative ratée de coup d’État contre son régime en novembre 1960, Diem exigea de ses subordonnés une loyauté sans faille, tout en déléguant davantage de pouvoir à son ambitieux frère Ngo Dinh Nhu, qui dirigea alors la police secrète. Cette tendance à la répression ne fit que s’accroître après que le palais présidentiel fut la cible d’une attaque aérienne en février 1962.

Quant aux Américains, à la fin de 1961, leur présence militaire au Sud Vietnam se limita à un effectif d’un peu plus de 3,000 hommes, en plus du déploiement de quelques unités d’hélicoptères et d’une aide financière accrue destinée à l’ARVN. En février de l’année suivante, le Groupe américain d’assistance militaire et de consultation (U.S. Military Assistance and Advisory Group, MAAG) à Saigon céda la place à un nouveau commandement, le Commandement pour l’assistance militaire au Vietnam (Military Assistance Command, Viet Nam, MACV) dirigé par le général Paul D. Harkins. Autre signe d’un renforcement de la présence américaine, des équipages d’hélicoptères prirent de plus en plus d’initiatives à partir d’octobre 1962, comme celle de tirer à vue sur n’importe quel groupe de présumés insurgés communistes et, moins d’un an plus tard, certaines missions conduisirent des raids délibérés.

Des milliers de "conseillers militaires" américains furent dépêchés au Vietnam, avec pour mandats de brosser un portrait de la situation sur le terrain et de voir à la formation de l'Armée de la République du Vietnam (sud). Sur cette photo, des soldats sud-vietnamiens s'exerçant avec des armes américaines datant de la Seconde Guerre mondiale.

Or, durant le cours de l’année 1962, le Viêt-Cong développa ses propres techniques afin de contrer les hélicoptères tout en amassant de l’équipement pour poursuivre ses opérations insurrectionnelles. Encore une fois, le vent se mit à tourner au Vietnam, cette fois à la faveur des communistes, malgré que l’infusion grandissante de troupes américaines priva le Viêt-Cong d’une victoire militaire convaincante en 1962. Là encore, la source des déboires au Sud Vietnam réside en la personne de Diem, qui pratiqua une politique visant à diviser pour régner, ce qui eut pour conséquence de fragiliser son autorité, sous prétexte de sécuriser des assises politico-militaires de portée immédiate. Diem avait l’habitude de congédier ses commandants militaires les plus prudents, puis récompenser ceux étant plus agressifs (mais qui subirent de lourdes pertes au combat). Pendant ce temps, l’opposition bouddhiste prit de l’ampleur en dépit de la répression de la police de Nhu. Cette fois, contrairement à ce que Johnson avait dit lors de son passage à Saigon précédemment mentionné, Kennedy déclara publiquement qu’il avait coupé les vivres à la police secrète de Nhu, comme il déclara, toujours publiquement, qu’un vent de réformes était nécessaire au Sud Vietnam.

Le 1er novembre 1963, après avoir obtenu l’appui des États-Unis, des généraux sud-vietnamiens entrèrent en rébellion ouverte contre le gouvernement de Diem. Ce dernier et son frère Nhu furent assassinés et une junte militaire dirigée par le général Duong Van Minh prit les rênes du gouvernement. Quelques jours plus tard, le président Kennedy connut le même sort et il fut remplacé par son vice-président, Lyndon Johnson. Par conséquent, la fin de 1963 fut un tournant majeur dans l’escalade du conflit au Vietnam. C’est ainsi que l’année 1964 fut marquée par une série de crises, d’agitations et de contrecoups qui affaiblirent davantage un gouvernement sud-vietnamien ayant déjà un genou à terre. En dehors de l’agitation en milieu rural et des tensions à Saigon, d’autres villes commencèrent à montrer d’inquiétants signes de rébellion, sans oublier la turbulence bouddhiste et la précarité de l’économie. Finalement, en 1967, le général Nguyen Van Thieu devint président à la suite d’élections nationales. Entêté et méfiant envers les Américains, il put néanmoins s’accrocher au pouvoir jusqu’à la chute du Sud Vietnam en 1975.

En 1964, l’ARVN monta en puissance et développa ses habiletés, mais elle n’atteignit jamais le niveau de combativité équivalent à celui des troupes du Viêt-Cong d’alors. Le 2 août, peu de temps après le remplacement du général Harkins par le général William Westmoreland à la tête du MACV (prononcé Macvee), des navires lance-torpilles nord-vietnamiens attaquèrent le contre-torpilleur américain Maddox dans le Golfe du Tonkin. Cette action nord-vietnamienne contre un navire chargé de récolter des renseignements fut une réponse militaire à une série de raids de commandos sud-vietnamiens dirigés par le MACV. En conséquence, le président Johnson ordonna à l’aviation américaine de bombarder des bases navales et des dépôts d’essence au Nord Vietnam.

Le Secrétaire à la Défense Robert McNamara expliquant à la presse l'incident impliquant le contre-torpilleur américain "Maddox" dans le Golfe du Tonkin en août 1964. Cet incident s'inscrivit parmi d'autres dans la montée des tensions qui firent en sorte de voir les États-Unis devenir des belligérants à part entière au Vietnam.

La fin des tergiversations américaines et la nouvelle dynamique de la guerre (1964-1965)

Scandalisé par toute cette affaire, le Sénat américain vota presque à l’unanimité la Résolution du Golfe du Tonkin autorisant le président à utiliser toute la force jugée nécessaire afin de protéger les intérêts américains en Asie du Sud-est. En clair, cette résolution donna à Johnson un chèque en blanc dans la conduite de la guerre au Vietnam. En face, Hanoi sentit également la tension montée et l’impossibilité d’enrayer cette escalade. À la fin de 1964, les dirigeants communistes prirent trois décisions majeures. D’abord, ils décidèrent d’améliorer les équipements militaires des troupes du Viêt-Cong, notamment pour standardiser leur matériel avec celui utilisé alors dans la majorité des puissances communistes de l’époque. Cette décision mit pendant un certain temps de la pression sur les capacités industrielles et logistiques du Nord Vietnam, mais à terme, elle s’avéra payante, surtout si l’on considère que les forces de l’ARVN furent équipées d’armes américaines de modèles dépassés. La seconde décision consista à déployer des militaires nord-vietnamiens au sud, dans le but d’appuyer les infiltrés déjà en place (ceux nés au sud). Enfin, Hanoi décida d’autoriser ses officiers communistes sur le terrain à attaquer directement les forces américaines.

Ce faisant, Hanoi déplaça la logique de combat d’une guerre de libération nationale vers une lutte interétatique. Toujours selon cette logique, Ho Chi Minh et ses généraux espérèrent l’emporter d’ici la fin de 1965. En d’autres termes, Ho partit du principe voulant que les Américains n’aillent pas jusqu’à engager leurs forces terrestres dans une bataille rangée en Asie. Après tout, lors d’une déclaration datée d’août 1964, le président Johnson affirma qu’il n’irait pas jusqu’à bombarder le Nord Vietnam, ni commettre des troupes en vue d’une guerre terrestre en Asie.

Carte des principales opérations de la Guerre du Vietnam.

Cependant, la réalité finit par rattraper les Américains. Ces derniers furent victimes d’assauts menés par le Viêt-Cong contre leurs bases de Pleiku (7 février 1965) et de Qui Nhon (10 février), tuant huit Américains. Ces incidents forcèrent la main à Johnson, qui ordonna le bombardement de cibles situées au Nord Vietnam. Le 8 mars 1965, deux bataillons de Marines arrivèrent à Da Nang dans le but d’assurer la défense de la base américaine s’y trouvant. Plus tard, les Marines reçurent l’autorisation de conduire des opérations dites de « balayage ». Toujours en mars, la campagne aérienne surnommée Rolling Thunder débuta et elle fut menée selon des niveaux variables d’intensité pendant environ trois ans et demi. D’ailleurs, certains raids aériens avaient déjà commencé l’année précédente au Laos. Cette dernière campagne au nom de code Dubbed Barrel Roll avait pour objectif de détruire la Piste Ho Chi Minh, ce qui fit du Laos l’un des pays les plus bombardés de l’histoire de la guerre aérienne.

À cette époque, l’arme aérienne sembla être une option séduisante. Dans l’esprit de Johnson, elle apparut comme un recours à peu de frais pour les États-Unis dans le but de forcer la main du gouvernement de Hanoi. L’arme aérienne empêcherait le ravitaillement des forces communistes au sud et les contraindrait à signer une paix négociée. Dans les faits, l’aviation américaine ne put remplir aucun de ces objectifs. Dans cette guerre aérienne voulue par Johnson au Vietnam, et cela s’appliquera ultérieurement au niveau des opérations terrestres et navales, la politique du président consista à fournir une « réponse graduelle » à la menace. Johnson espéra recourir à une force suffisante, mais raisonnable, afin de gagner la guerre et garantir l’appui du Congrès, compte tenu de l’opposition républicaine devant son ambitieux programme de réformes sociales en politique domestique.

Une artère vitale pour le ravitaillement des forces communistes combattant au Sud Vietnam, la Piste Ho Chi Minh. Cette voie fut scrutée à la loupe et fut constamment soumise au feu de l'aviation américaine tout au long de la guerre.

Nous sommes dès lors en mai-juin 1965 et les communistes semblent à nouveau sur le bord de la victoire au Sud Vietnam. Les forces de l’Armée populaire vietnamienne (APV) détruisirent progressivement celles de l’Armée de la République du Vietnam (ARVN) au rythme effarant d’un bataillon par semaine. Faisant le même constat, le général Westmoreland demanda à Washington des renforts d’urgence qui lui furent accordés. Le problème est que cette réalité en traduit une autre dans l’optique américaine, à savoir que tout au long de cette guerre, Washington sous-estima à son tour la détermination de Hanoi à obtenir la victoire coûte que coûte, comme les Américains ne surent évaluer correctement les habiletés et la débrouillardise des Nord Vietnamiens à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement là où ils furent nécessaires. Vers la fin de septembre 1965, il devint évident que les forces communistes seraient prêtes à lancer une offensive générale au Sud Vietnam, bien avant que l’armée américaine ne soit organisée sur le terrain.

Malgré tout, Westmoreland décida de frapper le premier avec une attaque plus ou moins bien orchestrée. Son intention fut de contrer la montée en puissance des forces communistes installées dans les Montagnes Centrales (centre de l’actuel Vietnam) à l’aide d’une nouvelle formation militaire nommée la 1st Cavalry Division (Airmobile), une unité levée principalement en vue d’exécuter des opérations héliportées. Disposant de 450 hélicoptères, cette division put entièrement se déplacer grâce à ce moyen de transport. De plus, cette division sembla être la force idéale pour frapper en tous lieux les troupes de l’APV dans ce terrain difficile que constituent les Montagnes Centrales.

Du 23 octobre au 26 novembre 1965, la 1st Cavalry livra une série de batailles sanglantes connues sous le nom de la bataille de la vallée du Ia Drang. Cette division sortit vainqueur en infligeant de lourdes pertes à l’APV, dans un rapport de 1:10, notamment grâce à la précieuse contribution de la force aérienne (les bombardiers B-52 ayant pour la première fois fourni un appui aérien direct à des forces terrestres) et de l’artillerie. Les espoirs de Hanoi d’obtenir la victoire décisive avant le déploiement en force de l’armée américaine au Sud Vietnam furent pour ainsi dire déçus. Par contre, l’APV tira bien des leçons de ses récents affrontements et chercha à modifier ses tactiques pour combattre les Américains dans un avenir rapproché.

Des éléments de la 1st Cavalry Division débarqués par hélicoptère dans la vallée de Ia Drang à l'automne de 1965 sont immédiatement soumis au feu ennemi. Cette bataille fut l'une des premières à voir l'emploi par les forces américaines du nouveau fusil d'assaut M-16.

De l’impasse à l’offensive du Têt (1966-1968)

L’année 1966 au Vietnam se résuma en une impasse militaire doublée d’une escalade incontrôlable de la violence. Hanté par la menace de l’intervention militaire passée de la Chine en Corée, Johnson interdit une campagne terrestre contre le Nord Vietnam qui, dans cette perspective, devint un sanctuaire libre de la menace d’invasion. Qui plus est, la campagne aérienne américaine se limita à des objectifs militaires précis. En clair, les États-Unis menèrent une guerre défensive sous forme de lutte d’usure. Vers la fin de 1966, environ 400,000 soldats américains se trouvèrent au Vietnam, et ce nombre atteignit le demi-million deux ans plus tard, ce qui constitua l’apogée de la puissance américaine dans ce théâtre d’opérations. Par ailleurs, environ 60,000 soldats des forces alliées aux États-Unis et au Sud Vietnam participèrent à la guerre. La Corée y dépêcha deux divisions d’infanterie, bien que dans les faits, elles furent carrément achetées en échange d’un accroissement de l’aide économique américaine à Séoul. L’Australie, la Thaïlande, et les Philippines fournirent également des contingents. En tout, 44 nations participèrent directement ou indirectement aux opérations au Vietnam du côté américain.

Cela dit, l’escalade du conflit démontra également une mésentente entre le président Johnson et le général Westmoreland quant à la stratégie à adopter. Ce dernier n’était pas intéressé à livrer une guerre indirecte par l’entremise des forces sud-vietnamiennes, où le rôle des États-Unis se limiterait tactiquement à fournir un appui aérien et logistique. Au contraire, Westmoreland voulut livrer une bataille rangée classique du style de celles de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, bien que l’Histoire dira par la suite que sa stratégie de chercher et détruire à tout prix l’ennemi s’avéra un échec. Sa stratégie ne put réussir, car les forces communistes furent généralement capables d’éviter les batailles rangées perdues d’avance. Ceux-ci préférèrent livrer bataille à leurs conditions, sachant pertinemment que les Américains ne disposèrent jamais d’effectifs suffisants pour tenir tous les objectifs simultanément, une fois ces derniers capturés.

Discutant dans une relative bonne humeur devant l'avion présidentiel Air Force One, le général Westmoreland et le président Johnson ne s'entendaient pas quant à la stratégie à adopter au Vietnam au milieu des années 1960. Westmoreland s'avéra être un partisan d'une approche beaucoup plus directe et agressive.

Sur ce dernier point, Westmoreland savait aussi qu’il ne possédait pas les effectifs nécessaires pour contrôler l’ensemble du pays. Cela ne l’inquiéta pas outre mesure, car son but, conformément à sa stratégie d’usure, fut d’infliger le plus de pertes possible à l’ennemi au Sud Vietnam, ce qui amènerait Hanoi à cesser d’appuyer l’insurrection. De cette intention sortit de la bouche de Westmoreland l’une des expressions les plus controversées et les plus macabres de la guerre, soit celle de body count (le décompte des corps). En clair, cela se traduisit par l’établissement d’un système compétitif informel où chaque perte subie par l’ennemi serait comptabilisée. Ce vicieux système compétitif entre les unités américaines mena à des abus. Le plus notoire d’entre eux fut le massacre de My Lai du 16 mars 1968, dans lequel des soldats américains assassinèrent entre 175 et 400 civils sans défense.

Bref, cette escalade de la violence se refléta par des chiffres tangibles au moment du changement de cap imposé par Westmoreland lors de cette année charnière de 1966. Cette année-là, le MACV organisa 18 opérations majeures, chacune comptabilisant au moins 500 soldats communistes abattus, ce qui fit dire à Westmoreland que ses forces avaient éliminé environ 50,000 communistes en 1966. Qu’importent les chiffres, la République démocratique du Vietnam continua d’envoyer des hommes au sud. Au début de 1967, l’ARVN aligna 625,000 hommes et les Américains 400,000, face aux 300,000 combattants présumés du Viêt-Cong et de l’APV. Nous étions alors bien loin du ratio de 1:10 fixé comme une condition essentielle afin de remporter la lutte contre la guérilla.

Dans un autre ordre d’idées, notons que le bombardement du Nord Vietnam, une opération distincte de la guerre au sud, se poursuivit. Cette guerre aérienne fut dirigée de Washington, qui décida des cibles à frapper. Le bombardement eut comme conséquence l’amélioration du morale des forces alliées au Sud Vietnam et les communistes eurent davantage de difficultés à acheminer leurs renforts et leur ravitaillement sur la ligne de front. Par contre, cette même campagne de bombardement eut pour effet d’intensifier la résistance nord-vietnamienne et il devint l’une des principales sources de débat et de dissidence aux États-Unis. Notons à cet égard que lors de la Guerre du Vietnam, les États-Unis lâchèrent plus de bombes que pendant toute la Seconde Guerre mondiale.

L'armement des bombardiers américains B-52 Stratofortress avait de quoi impressionner. Cependant, comme c'est souvent le cas en ce qui a trait aux bombardements stratégiques, la puissance aérienne permet une destruction relative de l'effort de guerre ennemi, tout en contraignant l'adversaire à retourner à la table des négociations. Cela, le président Nixon l'avait compris lors de sa brève reprise de la campagne aérienne au Nord Vietnam en décembre 1972. Enfin, une telle stratégie a souvent pour prix un accroissement de la résolution de la population civile bombardée à poursuivre la lutte.

Ce ne fut finalement qu’au début de 1968 que l’intensité du bombardement diminua, pour cesser à la fin de l’année dans le contexte d’une nouvelle campagne présidentielle américaine. Pour les États-Unis, il est convenu de nos jours que la guerre au Vietnam fut parmi les plus mal gérées. A contrario de certains conflits passés, le président Johnson refusa de mobiliser toutes les ressources militaires du pays pour livrer une guerre de type total. Par exemple, Johnson ne fit pas appel à la Garde Nationale, ni ne déclara d’état d’urgence, si bien que le séjour d’une année en théâtre d’opérations demeura la norme pour les volontaires américains.

Par ailleurs, la Seconde Guerre mondiale vit des soldats américains recevoir leur instruction militaire ensemble, combattre ensemble et être démobilisés ensemble. Au Vietnam, les soldats furent certes des camarades, mais on sentit néanmoins une certaine forme d’individualisme poindre. En d’autres circonstances, l’appareil militaire américain fut affecté par des problèmes où les soldats eurent une certaine part de responsabilité. À titre d’exemple, les énergies dépensées pour l’amélioration du confort du soldat diminuèrent sa robustesse et sa combativité, tout en enlevant du personnel de la ligne de front afin d’administrer les installations logistiques conséquentes. Un autre problème de taille fut celui de la durée de service au front des officiers qui ne fut que de six mois. Non sans surprise, cette situation affecta la qualité de l’encadrement de la troupe, sans oublier qu’elle mina le moral des soldats.

L’offensive du Têt: le coup de dé communiste (1968)

Située dans le secteur de la zone démilitarisée sur le 17e parallèle, la base américaine de Khe Sanh fit les frais, pendant 77 jours, de l'ouverture de l'offensive du Têt au début de 1968. Sur cette photo, des Marines à l'abri d'un tir de l'artillerie ennemie.

Pendant ce temps, du côté de Hanoi, il fallut prendre d’autres décisions. Considérant le bilan catastrophique des pertes enregistrées depuis quelques années, certains dirigeants reconsidérèrent la possibilité de s’en tenir uniquement à une guerre de guérilla, mais Hanoi décida de maintenir le cap et d’y aller avec une nouvelle offensive à outrance. Ainsi, le général Giap prépara des plans d’offensive consistant en une série d’attaques périphériques visant à attirer puis fixer les forces américaines, dont une partie de ce plan reposa sur la montée en puissance des forces communistes autour de la base de Khe Sanh en 1967, près de la zone démilitarisée.

La bataille de Khe Sanh débuta le 21 janvier 1968 et elle fit rage pendant 77 jours, ne laissant à peu près aucun répit aux 6,000 Marines chargés de défendre la place. Ultimement, les forces américaines parvinrent à lever le siège, mais elles durent abandonner la base peu de temps après. D’ailleurs, la bataille de Khe Sanh suscite certains débats au sein de la communauté historienne, dans la mesure où l’initiative de Giap demeure somme toute incomprise, lui qui chercha d’ordinaire à éviter de longues batailles rangées selon le principe connu de l’économie des forces.

Par contre, avec le recul, on se rend compte que le dossier de Khe Sanh occupa grandement l’attention des Américains au début de 1968, ce qui permit à Giap de dégager une marge de manœuvre lui permettant de livrer d’autres opérations au Vietnam, à ses conditions. Giap et Hanoi crurent que le maintien de la pression au Sud Vietnam amènerait le peuple à se soulever à son tour et renverser le gouvernement de Saigon, ce qui engendrait le retrait des forces américaines. La nouvelle stratégie fut donc d’attaquer les villes, tandis que les États-Unis avaient leur attention fixée sur le 17e parallèle.

Cette stratégie fut connue par la suite comme l’Offensive du Têt, étant donné qu’elle fut déclenchée à la fin de janvier 1968 durant le Têt, qui correspond généralement à la même date que le début du Nouvel An chinois, selon le calendrier de type luni-solaire. Encore une fois, le MACV sous-estima l’ampleur et l’heure de l’offensive. Les dirigeants du MACV et de la République du Vietnam (sud) furent persuadés que les communistes n’oseraient jamais attaquer lors de cette importante fête populaire, de peur justement de se mettre à dos l’opinion publique au sud.

Concrètement, et en tout respect pour les coutumes vietnamiennes, le général Westmoreland ne put rester les bras croisés à ne rien faire, surtout lorsque des rapports émanant de diverses sources attestèrent d’une offensive majeure et imminente. Dans une prise de décision critique, Westmoreland consentit à ce que l’on transfère quinze bataillons d’infanterie de la frontière du Cambodge vers Saigon, une manœuvre qui permit probablement de sauver la capitale. Heureusement pour les Américains, dans les circonstances, les mauvaises communications et une planification sommaire affectèrent la coordination de l’offensive communiste.

En effet, si toutes les batailles avaient débuté la première nuit, comme prévu, l’issue aurait pu être différente, mais l’un des assauts commença une journée avant la date prévue, ce qui alerta aussi les Alliés. Le général Giap sous-estima la force combattive de ses propres troupes, qui livrèrent des assauts des plus agressifs, comme il ne put évaluer justement le sentiment du peuple au Sud Vietnam, qui fut loin de se bousculer pour appuyer le Viêt-Cong, contrairement à ce qu’avaient anticipé les communistes. La plus grande des batailles du Têt eut lieu pour le contrôle de l’ancienne capitale impériale de Hue (qui fut à moitié détruite), bien que les combats ultérieurs dans le district chinois de Saigon furent des plus violents, sans compter les déchaînements de violence contre la population civile qui fit des milliers de morts sommairement exécutés.

Des soldats américains pris sous le feu ennemi lors de l'offensive du Têt au début de 1968. Debout, un soldat exécute un tir de supression avec sa mitrailleuse lourde M-60, tandis qu'au téléphone, un officier discute probablement de la situation immédiate avec ses supérieurs.

D’un strict point de vue militaire, la stratégie de Hanoi échoua. Les Alliés furent en effet capables de déplacer leurs réserves là où les demandes se firent pressantes. Ces forces purent tenir tête aux 85,000 combattants du Viêt-Cong et de l’APV qui prirent part à l’Offensive du Têt, dont plus de la moitié de ces derniers furent tués ou capturés. Autrement dit, le Têt fut l’offensive la plus désastreuse de toute la guerre livrée par le camp communiste. Paradoxalement, le Têt fut aussi la plus éclatante victoire, une victoire héritée d’un étrange concours de circonstances.

Quelques mois auparavant, à la fin de 1967, le général Westmoreland retourna à Washington et dit au président et à la nation que la guerre au Vietnam était sur le point d’être remportée. Désillusionnés, plusieurs Américains prirent ouvertement position contre la guerre. Soumis à d’intenses pressions politiques, le président Johnson commença un processus de « dé-escalade » de la guerre. Comme mentionné plus tôt, il ordonna un ralentissement des bombardements au Nord Vietnam et il prit la décision de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles.

La dislocation progressive du front intérieur américain put apparaître comme un baume pour Hanoi, car, tout compte fait, le Viêt-Cong avait été anéanti, laissant l’APV porter sur ses propres épaules le poids de la lutte. Toujours déterminé, Hanoi maintint la pression. Dans les six premiers mois de 1968, les communistes souffrirent de la perte de 100,000 soldats tués, contre 20,000 soldats alliés tués pour la même période. Nous sommes ici dans un ratio de 1:5 favorable aux Alliés, loin du ratio 1:10 escompté par Westmoreland. Néanmoins, à la fin de l’année, chaque champ se donna rendez-vous à Paris pour entamer des négociations.

L’éventuel retrait américain et la « vietnamisation » du conflit (1969-1972)

Ce désillusionnement face à la guerre permit probablement à Richard Nixon de devenir le nouveau président des États-Unis en janvier 1969. N’ayant pas de plan précis pour mettre un terme aux hostilités, Nixon poursuivit la politique de « vietnamisation » de son prédécesseur. En clair, cela signifia que les Américains laisseraient une plus grande part de la direction de la guerre à leur allié sud-vietnamien. Ironiquement, et dans le but d’assurer une certaine cote de popularité, Nixon ordonna le rapatriement d’une partie du contingent américain, balançant ainsi par-dessus bord ses chances d’imposer sa volonté lors des négociations à Paris.

Le contingent américain au Vietnam atteignit 550,000 hommes au début de 1969. Ce nombre chuta à 475,000 à la fin de la même année, à 335,000 à la fin de 1970 et à un peu moins de 160,000 à la fin de 1971. Dans son repli ordonné, l’armée américaine céda à l’ARVN une large partie de ses équipements, incluant un million de fusils d’assaut M-16 et un nombre suffisant d’avions pour faire de l’armée de l’air sud-vietnamienne la quatrième plus puissante du monde à l’époque. De plus, les conseillers militaires restèrent sur le terrain pour la poursuite de l’entraînement des soldats sud-vietnamiens, malgré que les vieux problèmes de corruption et d’absence de leadership continuèrent d’affecter la combativité de l’ARVN.

Comparativement à 1968, avec l’Offensive du Têt, l’année 1969 apparut plus calme, car les forces communistes décidèrent de rester dans leurs sanctuaires, soit au Nord Vietnam, au Laos et au Cambodge. Considérant que le haut commandement américain souhaita attaquer ces sanctuaires, Nixon autorisa l’opération Menu en mars 1969, soit le bombardement secret par des B-52 de ces zones de refuge. Un an plus tard, le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, un partisan de la neutralité (bien qu’il accepta tacitement la présence des forces communistes dans les provinces à l’est de son pays), fut expulsé du trône lors d’un coup d’État dirigé par le ministre de la Défense, le pro-américain Lon Nol. Cet incident donna à Nixon une marge de manœuvre pour commencer en avril des opérations terrestres contre les sanctuaires cambodgiens. Ces opérations transfrontalières conjointement dirigées par les forces américaines et sud-vietnamiennes furent connues sous le nom d’Incursion cambodgienne. Le résultat de ces opérations résida en la destruction d’imposantes quantités d’armes appartenant aux communistes, avec comme fâcheuse conséquence que l’extension du front ne fit qu’accentuer l’opposition à la guerre aux États-Unis. Non sans surprise, l’invasion du Cambodge renforça l’appui à l’insurrection communiste locale, les Khmers rouges.

Le président Nixon explique à la presse au début des années 1970 sa stratégie d'"Incursion cambodgienne" qui s'inscrit dans un plan global visant à prendre d'assaut les fameux "sanctuaires" du Viêt-Cong et de l'armée nord-vietnamienne.

Le reste de l’année 1970 fut beaucoup plus tranquille, même si certaines opérations se poursuivirent pour apporter des correctifs à la ligne de front. Nixon maintint la politique de « vietnamisation » du conflit, mais il ne put atteindre son objectif de poursuite soutenue des négociations de paix. Pendant ce temps, l’APV profita de l’année 1970 pour refaire ses forces, ses caches d’armes et structurer son organisation au Laos.

Le début de l’année 1971 fut marqué par l’autorisation donnée par Nixon d’exécuter l’opération Lam Son 719, une incursion des troupes de l’ARVN au sud du Laos, malgré que l’interdiction de séjour des « conseillers militaires » américains au Laos ait nui à la qualité de l’appui aérien fourni, puisque les objectifs furent difficilement identifiables. Néanmoins, chaque camp clama la victoire, mais l’ARVN subit de lourdes pertes et dut se replier finalement. Le seul effet bénéfique de Lam Son 719 fut d’avoir retardé une invasion communiste du Vietnam pour 1971, bien que ce délai fût lourdement payé.

En 1972, Hanoi y alla d’une offensive conventionnelle à trois volets du Sud Vietnam, incluant une frappe directe contre la zone démilitarisée. Giap visa encore une fois une victoire militaire complète. Cette fois, il réalisa qu’une victoire de moindre ampleur entraînant des défaites locales de l’ARVN et jetant du discrédit sur la politique américaine de vietnamisation serait tout aussi acceptable. Sur le front, Giap disposa de douze divisions d’infanterie bien entraînées en prévision de cet assaut. Étant donné que les États-Unis n’envahiraient pas le Nord Vietnam et que le Sud Vietnam ne le pouvait pas, Giap se paya le luxe de ne laisser qu’une seule division au nord et deux au Laos, ce qui lui permettrait de protéger les flancs de ce vaste front. En plus, le général communiste put compter sur l’appui des Soviétiques et des Chinois qui consentirent à lui fournir l’artillerie lourde et les chars nécessaires à son offensive.

Né en 1911 et toujours vivant au moment de rédiger ces lignes, le général Vo Nguyen Giap dirigea les forces nord-vietnamiennes, qu'il conduisit à la victoire en dépit de lourdes pertes. En 1995, l'ancien Secrétaire McNamara lui demanda ce qu'il se passa réellement en cette journée d'août 1964 dans le Golfe du Tonkin lors de l'incident du Maddox (qui accéléra l'engagement américain au Vietnam). Giap répondit: "Absolument rien."

La nouvelle invasion débuta à Pâques, le 29 mars 1972, et elle fut d’une ampleur encore une fois insoupçonnée. Au départ, l’APV prit le dessus en capturant certaines localités importantes comme Quang Tri City le 1er mai. De fortes précipitations réduisirent l’efficacité du soutien aérien américain, mais le président Nixon autorisa des frappes au Nord Vietnam, incluant des raids à Haiphong et ses installations minières et portuaires. Cette nouvelle campagne aérienne en réponse à l’offensive de Giap fut un succès, dans la mesure où cette opération surnommée Linebacker rompit les lignes de communication et de ravitaillement nécessaires à l’APV dans la poursuite d’opérations conventionnelles demandant de grandes quantités de munitions et de carburant.

Début mai, l’offensive nord-vietnamienne commença à s’essouffler, si bien que l’ARVN reprit l’initiative et elle contre-attaqua en juin et juillet. Comme toujours, les pertes dans les rangs communistes furent effarantes. Environ 100,000 soldats furent tués contre 25,000 pour l’ARVN. Cela dit, Hanoi dut se résoudre à retourner à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens le firent sous la pression des Soviétiques et des Chinois qui cherchèrent à améliorer leurs relations avec les États-Unis, dans le but de sécuriser des ententes leur permettant d’avoir accès à certaines technologies. De son côté, Nixon insista d’abord pour le règlement politique de la situation au Vietnam.

Conclusion: de la négociation à la chute de Saigon (1972-1975)

Les négociations se poursuivirent jusqu’en décembre 1972, moment où un arrangement sembla avoir été finalement conclu. À ce moment, le président de la République du Vietnam Nguyen Van Thieu fit un pas en arrière et refusa d’apposer sa signature sur le document, prétextant que l’accord maintenait sur place des forces communistes au Sud Vietnam. Nixon insista alors pour que Hanoi retourne à la table des négociations. Les Nord-Vietnamiens refusèrent et ils rendirent public les détails des négociations. Furieux, le président américain ordonna un renouvellement de la campagne aérienne au nom de code Linebacker II. En opération pendant la période de Noel, les bombardiers B-52 lâchèrent leurs cargaisons mortelles sur le Nord Vietnam, incluant Hanoi. Quinze appareils furent abattus, mais avec sa défense antiaérienne détruite, Hanoi consentit à quelques changements d’ordre cosmétique à l’accord, si bien que Nixon ordonna un arrête des bombardements onze jours après leur déclenchement. De par une mise à jour de l’accord entériné le 23 janvier 1973, les États-Unis consentirent à évacuer le Vietnam et, en retour, Hanoi relâcherait les prisonniers de guerre américains qu’il détenait, incluant les pilotes.

Les négociations de paix de Paris en 1972-1973 ne mirent pas immédiatement un terme à la guerre au Vietnam, pas plus qu'elles ne refroidirent les ardeurs d'une certaine jeunesse américaine désireuse de voir son pays se désengager d'un conflit qui n'a que depuis trop longtemps duré.

Dans les faits, ce qu’on appela les Accords de Paris ne constitua qu’une trêve. Les combats reprirent peu de temps après, dans ce qui est souvent identifié comme étant une Troisième Guerre du Vietnam. En janvier 1975, l’APV attaqua puis s’empara de Phuoc Long, une province frontalière cambodgienne située non loin de Saigon. Les Américains ne réagirent pas, dans la mesure où Washington avait déjà décidé de couper son assistance à la République du Vietnam. Le nouveau président Gerald Ford demanda au Congrès que des mesures d’assistance soient votées, mais ce dernier s’y opposa. C’en était fait du Sud Vietnam. La région centrale stratégique de Ban Me Thuot tomba au début de mars 1975, ce qui ne fit qu’accélérer la déconfiture de la République du Vietnam.

À la mi-mars, Thieu prit une décision précipitée, celle d’abandonner la partie nord de son pays. Ce repli se transforma rapidement en déroute du côté de l’ARVN. Six semaines plus tard, les forces communistes contrôlèrent la presque totalité du Sud Vietnam. Thieu fut contraint de démissionner et un nouveau gouvernement tenta de négocier avec Hanoi, mais les communistes demandèrent une capitulation complète et sans condition. La capitale Saigon tomba le 30 avril et les communistes contrôlèrent tout le Vietnam, de même que le Laos et le Cambodge. La Guerre du Vietnam se termina donc officiellement en 1975, après trente années presque ininterrompues d’affrontements depuis le départ de l’occupant japonais.

Les estimations des pertes subies de part et d’autre pendant la Guerre du Vietnam varient selon les sources. Jusqu’à la fin de son existence en 1975, l’Armée de la République du Vietnam (sud) perdit au moins 110,000 soldats tués au combat et près de 500,000 autres blessés. Du côté des pertes civiles, le bilan est plus difficile à établir, variant d’un plancher de 415,000 personnes jusqu’à un plafond avoisinant les 2,000,000 d’individus. Du côté communiste, les pertes semblèrent une fois de plus difficiles à établir. Or, en 1995, Hanoi annonça qu’entre 1954 et 1975, 1,100,000 soldats communistes étaient morts au combat, en plus de 600,000 autres blessés. Ces chiffres incluraient les militaires du Viêt-Cong et ceux de l’Armée populaire du Vietnam (nord).

Finalement, les États-Unis se retirèrent du Vietnam avec un bilan de plus de 47,000 soldats tués au combat, près de 11,000 autres décédés dans d’autres circonstances, 153,000 blessés et 10,000 soldats faits prisonniers ou portés disparus. Notons que parmi les pays qui combattirent aux côtés des États-Unis au Sud Vietnam, la Corée eut près de 4,500 soldats tués, l’Australie 423 tués et près de 2,400 blessés, la Thaïlande 351 tués et la Nouvelle-Zélande 83 soldats morts en action.

Franklin et la route vers une guerre généralisée (1778-1779)

Peinture de Rob Chapman montrant un soldat britannique blessé à la bataille de Guildford Courthouse (1781).

Contrairement à la prise de Philadelphie, la défaite des Britanniques lors de la campagne de Saratoga transforma radicalement la guerre. Réalisant que cette défaite anéantit les espoirs de victoire des Britanniques, le premier ministre Lord North dépêcha en Amérique, en février 1778, une nouvelle commission de paix afin de négocier avec le Congrès. Par contre, la Commission Carlisle ne disposa pas du pouvoir de reconnaître l’indépendance américaine, ce qui fit qu’elle fut largement ignorée par le Congrès.

Entre temps, un autre Américain du nom de Benjamin Franklin, qui vivait à Paris depuis 1776, utilisa la victoire de Saratoga et la possibilité d’un rapprochement anglo-américain dans le but de persuader la France de signer des traités avec les États-Unis. Ce faisant, l’Amérique allait recevoir des fournitures militaires en plus de voir la France s’engager à envoyer des troupes de l’autre côté de l’océan. En 1779, l’Espagne entra également dans le conflit aux côtés de la France et lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la Hollande (pour avoir entretenu des relations commerciales avec les États-Unis et la France), la révolution américaine se transforma en un conflit généralisé.

Les premiers mois de 1778, qui virent d’intenses négociations entre les États-Unis et la France sous l’égide de Franklin, correspondent aussi avec une réorientation de la stratégie britannique, à la lumière de l’expansion mondiale du conflit. Le besoin d’écraser la rébellion devint subordonné à une stratégie visant la protection des possessions britanniques aux Indes et en Méditerranée. Par ailleurs, l’échec du général Howe à vaincre l’armée affaiblie de Washington localisée à Valley Forge (Pennsylvanie) entraîna son rappel puis son remplacement par Sir Henry Clinton. Ce dernier reçut l’ordre d’évacuer Philadelphie et de regrouper ses forces à New York et à Newport (Rhode Island).

Ayant ainsi débuté l’évacuation de Philadelphie en juin 1778, l’armée de Clinton fut prise d’assaut par Washington, dont les troupes beaucoup mieux entraînées et disciplinées émergèrent de Valley Forge pour livrer bataille à Monmouth (28 juin). Celles-ci furent entraînées par un habile général attiré par la cause américaine, le Prussien Friedrich, baron von Steuben. Ce dernier transforma l’Armée Continentale et en fit un instrument de guerre capable d’affronter les réguliers britanniques. Ce furent donc deux armées relativement égales qui s’affrontèrent à Monmouth, malgré que cette bataille ne fut pas concluante, sauf que ce fut au final la cause américaine qui en sortit à nouveau vainqueur. Par exemple, l’échec d’une force franco-américaine visant à prendre Newport en août, une campagne dans laquelle un nouveau régiment d’Afro-Américains du Rhode Island sous les ordres du colonel Christopher Green se distingua, puis un autre revers subi par un contingent franco-américain devant Savannah (Georgie) en octobre, démontra que cette alliance constitua malgré tout un obstacle de taille à la victoire britannique.

Représentation de George Washington à la bataille de Monmouth (28 juin 1778).

La campagne de Pennsylvanie entre Washington et Clinton vit le front se stabiliser, si bien que la guerre prit une nouvelle expansion dans d’autres théâtres, comme à l’ouest des États-Unis, de même que dans les Antilles. À cet égard, les Américains effectuèrent un raid sur Nassau dans les Bahamas britanniques au début de 1778, ce qui donna une dimension navale au conflit. Par exemple, le capitaine américain John Paul Jones partit d’un port français à bord du Ranger et il attaqua le port anglais de Whitehaven, puis il captura plus tard le navire H.M.S. Drake au printemps de la même année. Avec l’entrée en guerre de la France, les Indes devinrent à leur tour un important théâtre de la guerre navale. Aux Antilles, les Français capturèrent la Dominique (8 septembre 1778), perdirent Sainte-Lucie (13 novembre), mais purent prendre Saint-Vincent (16 juin 1779) et la Grenade (4 juillet). Pour sa part, lorsqu’elle déclara la guerre à l’Angleterre, l’Espagne entreprit un long siège de Gibraltar (21 juin 1779 – 6 février 1783), puis menaça avec la flotte française le passage dans la Manche au cours de l’été de 1779, ce qui fit craindre à l’Angleterre une invasion de son territoire.

À l’Ouest, le long de cette vaste frontière occupée par de nombreux avant-postes britanniques, les colons américains étaient sujets à de fréquentes attaques de la part des loyalistes et de leurs alliés autochtones. En 1776, les Cherokees avaient attaqué la frontière de la Caroline et l’année suivante, Lord George Germain voulut exploiter les autochtones afin qu’ils poursuivent des raids de terreur contre les colons. Croyant de son côté que la seule manière de faire cesser ces raids meurtriers consista à l’étouffement de l’influence britannique dans la région, George Rogers Clark lança avec ses troupes une spectaculaire campagne militaire qui débuta dans l’actuel territoire de l’Illinois. À la tête de rudes combattants, donc des colons du Kentucky, Clark captura Kaskaskia (Haute-Louisiane) et Vincennes en 1778 et 1779.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

D’autres raids eurent également lieu aux frontières des États de New York et de la Pennsylvanie, sans oublier les massacres de colons américains au Wyoming et dans Cherry Valley (New York), respectivement les 3 et 11 novembre 1778. En conséquence, Washington dut consacrer des ressources à éradiquer cette menace, notamment en y envoyant le général John Sullivan et quatre brigades d’infanterie pour éliminer ce qui restait de la présence britannique à l’Ouest, de même que la puissance militaire des Six Nations. Au cours d’une courte, mais vicieuse campagne, Sullivan remporta la victoire à Chemung et Newtown (août 1779), en plus d’entreprendre la destruction systématique du territoire iroquois. La résistance autochtone alla se poursuivre bien des années après la fin des hostilités, notamment dans le contexte de l’expansion de la colonisation à l’ouest des Appalaches.

La guerre d'indépendance des États-Unis divisa profondément la société américaine, à commencer par ceux qui avaient choisi de rester fidèles à la Couronne: les loyalistes. On estime à 19,000 le nombre d'individus qui ont combattu dans des unités "loyalistes" de 1775 à 1783.

Ces affrontements en d’autres théâtres d’opérations sont à remettre dans le contexte d’une pause relative de la campagne sur le principal théâtre du nord-est des États-Unis, du moins si l’on se fie au fait que Washington et Clinton demeurèrent inactifs pour la période allant de juin 1778 à juillet 1779. Ayant pris position à White Plains, juste au nord de la ville de New York, Washington fit bivouaquer son armée sous forme d’un arc géant autour de l’Hudson, ne serait-ce que pour protéger ses flancs. Les Britanniques firent mouvement vers King’s Ferry et s’emparèrent et fortifièrent la localité de Stony Point. Washington dépêcha alors son général Wayne pour attaquer cette dernière position. Au cours d’une brève, mais sanglante bataille, le 19 juin 1779, Wayne prit le fort et peu après, le major Henry « Light-Horse Harry » Lee captura la garnison britannique à Paulus Hook le 19 août.

Même si ces deux dernières missions constituèrent des engagements mineurs, il faut retenir que ces succès américains illustrèrent la montée du professionnalisme militaire des réguliers de l’Armée Continentale. Malgré tout, les Britanniques n’étaient pas prêts à abandonner la partie. Lorsque Clinton ordonna le repli de sa garnison basée à Newport, combiné aux renforts arrivés d’Angleterre sous les ordres de Lord Cornwallis, il apparut évident que Londres prépara une autre campagne majeure sur terre dans l’espoir de briser l’impasse.

La campagne du Sud (1780-1781)

Les premières années de la guerre d’indépendance des États-Unis virent des affrontements se dérouler essentiellement dans les États du nord-est, comme dans New York, en Pennsylvanie et au Massachusetts. Par contre, il faut noter également que lors des dernières années de ce long conflit, le pôle des opérations s’est déplacé plus au sud. Ayant en effet capturé Savannah (Géorgie) en décembre 1778, puis sécurisé l’est de la Floride, les Britanniques consacrèrent d’importantes ressources afin de garder le contrôle du sud des États-Unis. Comme mentionnée, cette zone n’avait pas été le théâtre d’affrontements majeurs depuis 1776, bien que le développement des opérations à partir de l’Ouest (et même dans les Indes) avait transformé le sud des États-Unis en une région stratégique. Cette zone s’avéra cruciale pour la sécurité des Caraïbes, si bien que le commandement britannique espéra que la présence de ses troupes alla réveiller le sentiment loyaliste endormi.

Concrètement, et au-delà des sentiments patriotiques, les Britanniques souhaitèrent porter le conflit dans cette région afin qu’elle serve de base pour de futures opérations tous azimuts. Encore une fois, la stratégie britannique comporta des failles qui leur seraient ultérieurement fatales. Premièrement, la vigueur du sentiment loyaliste dans le sud des États-Unis apparut beaucoup moins forte qu’escomptée et, deuxièmement, le dur comportement des troupes britanniques et celui de leurs alliés loyalistes aliénèrent les citoyens, dont plusieurs joignirent la cause patriote.

Le siège de Charleston (Caroline du Sud) par l'armée britannique au début de 1780.

Cela dit, la stratégie consista donc à concentrer les efforts au sud, tout en laissant au nord le général Wilhelm van Knyphausen dans la ville de New York avec à sa disposition un contingent de force égal à celui de Washington lui faisant face, tandis que Henry Clinton, avec Lord Cornwallis comme commandant en second, prit la mer avec 8,000 soldats pour débarquer à Charleston, le 26 décembre 1779. Retardés par de violentes bourrasques, les Britanniques purent finalement débarquer à John Island au sud de Charleston, le 11 février 1780 puis lors d’une des plus brillantes manœuvres britanniques de la guerre, coincer le général américain Benjamin Lincoln et son armée de 6,000 hommes dans la péninsule de Charleston.

Au cours de la pire défaite américaine de la guerre, Lincoln fut contraint de capituler avec son armée entière, le 12 mai. Ce faisant, les Britanniques purent sécuriser la voie maritime allant de la ville de New York jusqu’aux Caraïbes. Confiant alors que Cornwallis irait sécuriser toute la Caroline du Sud pour la Couronne, Clinton retourna à New York. Cornwallis fit donc mouvement vers le nord à partir de Charleston. Devant cette autre menace, le Congrès, et ce, contre l’avis de Washington, nomma le général Horatio Gates pour commander une nouvelle armée en formation au sud. Surprise puis battue à Camden (Caroline du Sud), l’armée de Gates fut mise en déroute complète jusqu’à ce que ses soldats puissent se regrouper beaucoup plus au nord, dans la région de Hillsborough en Caroline du Nord. Non sans surprise, cette défaite mit un terme à la carrière du général Gates.

Peinture de Pamela Patrick White représentant la bataille de Camden d'août 1780 (Caroline du Sud), l'une des pires défaites des forces américaines de la guerre d'indépendance.

Comme ce fut son intention dès le départ, et ayant pris soin de laisser quelques garnisons pour couvrir ses arrières, Cornwallis marcha en Caroline du Nord. Les affrontements dans les deux Carolines prirent la tournure d’une guérilla vicieuse, d’où l’hypothèse que le Congrès voulut remplacer Gates par un général aux nerfs plus solides et faisant preuve d’un plus grand esprit d’initiative en la personne de Nathanael Greene. Ainsi, la cause patriote fut renforcée lorsque des forces loyalistes sous les ordres du major Patrick Ferguson furent vaincues à King’s Mountain (frontière des Carolines) le 7 octobre 1780, par des troupes miliciennes commandées par les colonels John Sevier et Isaac Shelby.

Cette bataille de King’s Mountain constitua un tournant de la campagne du Sud, dans la mesure où nombreux furent les fermiers locaux à se joindre à la guérilla du coin commandée par Francis Marion et Thomas Sumter. La première conséquence fut que les lignes de communication de Cornwallis furent soumises à des attaques constantes. Cornwallis avait pu maintenir son avance au nord et capturer Charlotte (Caroline du Nord), mais il dut se départir de certaines de ses forces en décembre 1780 afin d’arrêter la guérilla. À cet effet, le lieutenant-colonel britannique Banastre Tarleton et ses troupes d’élite entreprirent une lutte sauvage à la guérilla locale tout le long des routes reliant les Carolines. Son principal adversaire à cette époque fut le général américain Daniel Morgan, qui avait reçu des renforts appréciables d’unités de milice. Morgan accepta alors la bataille rangée, qui fut livrée à Cowpens, dans la partie nord de la Caroline du Sud, le 17 janvier 1781. Bien que cette bataille fut très dure pour tous, Tarleton fut mis en déroute et Morgan le poursuivit vers le nord, tout en établissant la liaison avec les forces de Greene.

Reconstitution de la bataille de Cowpens de janvier 1781 (Caroline du Sud). Cette victoire majeure des troupes américaines confirma qu'en dépit de la prise de Charleston quelques mois plus tôt par les Britanniques, ceux-ci ne contrôlaient nullement le stratégique théâtre d'opération dans les Carolines.

La défaite britannique à Cowpens enragea Cornwallis qui décida de maintenir sa marche au nord, malgré que ses communications au sud furent loin d’être sécurisées. Cornwallis voulait trouver et anéantir l’armée de Greene. Pour ce dernier, l’idée consista à épuiser progressivement l’ennemi au cours de manœuvres qui amenèrent Cornwallis plus au nord avec ses troupes épuisées qui s’installèrent près de la rivière Dan. Ce faisant, Greene se rapprocha de Washington, qui lui envoya des renforts. Green décida alors d’offrir à Cornwallis la bataille qu’il attendait, cette fois à Guilford Courthouse (près de Greensboro, Caroline du Nord). Les Britanniques y remportèrent une victoire à la Pyrrhus le 15 mars 1781. Ce succès faillit démolir l’armée de Cornwallis, qui dut malgré tout se replier vers sa base de Wilmington afin de se reconstituer.

De son côté, Green prit la décision de rompre le contact avec l’ennemi et marcher au sud, dans le but de joindre les milices locales de Marion et Sumter et d’éliminer les garnisons britanniques isolées. En clair, les Britanniques étaient en train de perdre le contrôle du sud des États-Unis, ce qui ne fut pas sans enrager le haut commandement. De plus, et de sa propre initiative, Cornwallis décida d’envahir la Virginie en mai 1781, le tout au grand déplaisir du général Clinton.

La bataille de Guildford Courthouse du 15 mars 1781 en Caroline du Sud fut une victoire britannique, qui se battit à 1 contre 2 face aux Américains. Cependant, les pertes subies par chaque camp s'équivalèrent, si bien qu'à terme, les chances de l'Angleterre de remporter la guerre s'amenuisèrent.

En Virginie, les troupes britanniques du général Benedict Arnold (qui entre temps avait changé de camp) semaient la terreur dans les campagnes, tout en s’engageant dans une étrange guerre de manœuvre contre les forces régulières françaises nouvellement arrivées et commandées par le marquis de Lafayette. Les opérations se déplacèrent donc en Virginie, où Arnold et Cornwallis purent établir une liaison à Petersburg, puis marcher vers l’est. Leur objectif fut de se maintenir dans Yorktown afin de créer une base fortifiée, dans l’attente de renforts et d’autres ordres pour la suite des opérations. Sans trop le savoir, les Britanniques qui s’enterraient dans Yorktown étaient en train de creuser leurs propres tombes.

En effet, Cornwallis avait probablement sous-estimé la capacité des Américains et des Français à rassembler leurs forces pour les faire travailler ensemble de manière efficace. Or, en 1781, ce fut une réalité près de Yorktown: les Américains et les Français étaient présents sur le champ de bataille, prêts à attaquer. Dans ce contexte, rappelons que Washington reçut une excellente nouvelle. Il apprit que l’amiral français François Joseph, comte de Grasse, était en route vers la baie de Chesapeake avec une importante flotte et 3,000 soldats.

Cela étant, Washington put convaincre le général Jean Baptiste, comte de Rochambeau, qui commandait alors les forces françaises au Rhode Island, de faire la liaison avec le comte de Grasse et marcher plein sud vers la Virginie. Les Français du Rhode Island marchèrent au pas cadencé en couvrant une distance de 320 kilomètres en quinze jours et elles purent effectivement établir la liaison à la mi-septembre 1781. Les Britanniques tentèrent d’empêcher la liaison, mais le comte de Grasse put les repousser en mer, où il vainquit l’amiral Thomas Graves à la bataille de Virginia Capes (5 – 9 septembre 1781). Ainsi, la marine britannique défaite ne put porter secours à Cornwallis enfermé dans Yorktown. Celui-ci capitula le 19 octobre avec plus de 7,000 soldats.

Les soldats britanniques de Lord Cornwallis déposent leurs armes et capitulent à la suite du siège de Yorktown (Virginie) qui se termina le 19 octobre 1781. Cet épisode ne marqua pas la fin immédiate des hostilités, mais il constitua une importante étape vers les négociations de paix.

Conclusion: au lendemain de Yorktown

La chute de Yorktown ne mit pas immédiatement un terme à la guerre. Il y avait encore 22,000 soldats britanniques qui occupaient les villes de New York, de Savannah et d’autres postes. Par contre, la défaite de Yorktown avait sérieusement érodé la volonté de Londres de poursuivre les hostilités. Considérant que l’appui parlementaire pour la guerre s’effondra lorsque la nouvelle de la chute de Yorktown parvint à Londres en février 1782, le premier ministre Lord North démissionna le 20 mars et il fut remplacé par une coalition « antiguerre » dirigée par le marquis de Rockingham et Lord Shelburne.

Au moment où les négociations débutèrent à Paris, l’Angleterre ne sembla pas intéressée à accorder l’indépendance aux États-Unis, du moins dans un premier temps. Rappelons qu’au printemps de 1782, l’amiral britannique George Rodney remporta une victoire convaincante contre la flotte du comte de Grasse à la bataille des Saintes (Antilles) le 12 avril. Par ailleurs, Lord Howe parvint à rompre le long siège enduré par la garnison britannique dans Gibraltar en octobre. Ces deux victoires renforcèrent donc la position de négociation des Britanniques à Paris.

Célèbre peinture du peintre Benjamin West montrant les membres de la délégation américaine lors de la négociation du traité de paix à Paris en septembre 1783. Pour leur part, les Britanniques refusèrent de poser pour West, ce qui explique apparemment pourquoi le tableau ne fut jamais achevé.

Cependant, les Britanniques avaient commencé à se désengager du théâtre d’opérations de l’Amérique du Nord, notamment lorsqu’ils évacuèrent Savannah en juillet 1782, tout en consentant à conclure un traité de paix préliminaire avec les États-Unis en novembre. Par la suite, l’Angleterre conclut un armistice avec la France et l’Espagne au début de 1783 et la paix finale fut entérinée avec le Traité de Paris le 3 septembre. Ainsi, l’Angleterre reconnut la création des États-Unis d’Amérique indépendants, avec une frontière délimitée à l’est par l’océan Atlantique, puis à l’ouest par le fleuve Mississippi, bien que les frontières au nord et au sud demeurèrent ambigües.

Finalement, notons que la création des États-Unis sous un régime républicain fut un événement révolutionnaire de l’histoire moderne. Le républicanisme américain stimula le radicalisme politique en Angleterre, qui amena à son tour des réformes politiques graduelles au XIXe siècle. Les succès de la guerre d’indépendance américaine eurent également des impacts sur les activités révolutionnaires menées en Irlande, dans les Pays-Bas sous contrôle autrichien, puis de manière encore plus spectaculaire, en France à partir de 1789. L’exemple de la révolution américaine inspira aussi des révoltes coloniales en Amérique latine au début du XIXe siècle, ce qui amena la fin progressive de l’Empire espagnol sur ce continent.

La victoire américaine marqua le début d’une ère nouvelle pour les habitants des États-Unis. La première république des temps modernes était née, mais elle serait seulement la première étape dans la quête d’une plus grande stabilité politique pour les générations qui allaient suivre.