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Histoire de l’infanterie

La guerre à pied

À une certaine époque de l'humanité, la pratique de la chasse et celle de la guerre demandait des habiletés similaires.

Dans l’histoire de l’humanité, le soldat à pied est aussi vieux que l’Homme. L’habileté de celui-ci à fabriquer des armes et à s’en servir avait un but initial bien précis. L’Homme cherchait à livrer à l’animal une lutte à armes égales, dans la mesure où il ne possédait pas, tout simplement, des dents et des griffes.

Les armes que l’Homme fabrique se divisent en deux catégories qui s’appliquent toujours et qui définissent le soldat d’infanterie. Il y a d’abord des armes de jet, qui étaient initialement, à titre d’exemple, le bâton, la pierre, la flèche et la lance de jet. Ces armes permettaient au soldat de frapper à distance, alors que d’autres armes lui servaient pour le combat rapproché. Parmi ces dernières, notons la masse, la lance de frappe et l’épée.

Par ailleurs, la fragilité du corps humain, qui est spécialement exposé lors d’un combat rapproché d’infanterie, amena le soldat à se protéger avec des boucliers, des casques et des armures. La relation entre le poids des armes et des équipements et la mobilité générée par la force musculaire fut une préoccupation constante chez le fantassin. De plus, à une époque plus ancienne, la guerre et la chasse pouvaient se confondre, en particulier au plan tactique. En effet, les tactiques de l’Homme à la guerre étaient une extension de ce qu’il pratiquait au quotidien à la chasse.

L’Homme embusquait, il effectuait des raids et il pouvait balayer ses ennemis en comptant sur la coopération de ses semblables et en utilisant son environnement immédiat à des fins tactiques. L’Homme était essentiellement un guerrier dont les habiletés tactiques se constataient au niveau individuel. Il n’était pas un soldat au sens premier du terme, dans la mesure où il lui est demandé d’exécuter ces mêmes habiletés tactiques en collectivité, avec ses semblables.

L’infanterie à l’ère antique

L'organisation de l'infanterie et des moyens de pratiquer la guerre sont aussi anciens que les premières cités-états.

Cette transition consistant à faire la guerre seul vers la pratique de la guerre en collectivité ne se fit pas du jour au lendemain. On peut penser que vers 2,500 avant J.-C., la pratique organisée de la guerre se vit une première fois à travers l’infanterie des cités-états de Mésopotamie. Ces soldats disposaient d’un armement similaire, avec des épées et des boucliers, et ils partaient à la bataille en masse plus ou moins compacte de phalanges qui demandaient un entraînement peu complexe.

Bien que le statut de cette première infanterie ait été éclipsé par celui des chariots et des cavaliers, les soldats à pied jouèrent un rôle primordial dans plusieurs des grandes armées de l’Antiquité. Les cités-états de la Grèce antique mirent sur pied les hoplites, dont l’appellation dérivait de l’hoplon, le bouclier de bronze utilisé par ces soldats. Les armées hoplites livrèrent des batailles dont la durée était généralement limitée en raison des difficultés physiques à transporter les lourds boucliers et les longues lances de l’époque.

Comme infanterie lourde et bien équipée, les hoplites grecs ne craignaient pas une charge directe de la cavalerie ennemie. Par contre, ils étaient vulnérables face à des assauts sur les flancs. Pour leur part, on note que les Spartiates démontraient un impressionnant niveau d’organisation dans leur infanterie. Selon certains chroniqueurs de l’époque, notamment Plutarque, l’infanterie spartiate manœuvrait avec une cohésion qui semblait parfaite, ne laissant aucun vide dans les rangs.

Sous le règne Alexandre le Grand, les fantassins formaient le cœur de son armée. Ils étaient plus légèrement équipés que leurs prédécesseurs, bien qu’ils emportaient la sarisse, une longue lance qui faisait au moins 4,5 mètres. Au niveau tactique, l’unité de base de l’infanterie d’Alexandre était le syntagme, une formation de 256 hommes répartis sur 16 rangs. Le syntagme pouvait être combiné à d’autres unités pour former une phalange spéciale, suffisamment flexible afin de pouvoir ouvrir les rangs à tout moment et ainsi laisser passer les chariots perses ou les éléphants indiens de l’époque.

Une unité de phalange grecque nommée "le syntagme" consistant en une formation de 256 hommes répartis sur 16 rangées.

Plus tard, les légions romaines, qui se sont développées à la suite de deux guerres majeures contre Carthage au IIIe siècle avant notre ère, faisaient preuve d’une flexibilité encore plus grande. L’organisation de l’infanterie romaine reposait sur des sous-groupes précis. La plus petite unité, le contubernium, était composée de 8 soldats, suivie de la centurie de 80 hommes, de la cohorte formée de 6 centuries et, enfin, de la légion comprenant 10 cohortes. Cette organisation connut des variantes sous la République et l’Empire, mais sa survie au cours des siècles reflète au final la force de l’institution militaire romaine.

Le légionnaire romain emportait une lance de jet, le pilum, qu’il utilisait dans le but de désorganiser les rangs ennemis avant qu’il charge, armé de son épée et de son bouclier. De plus, la discipline de fer, l’entraînement très dur et les procédures opérationnelles standardisées ont tous été des facteurs qui, combinés, ont contribué aux succès des légions romaines. Les Romains étaient néanmoins conscients que malgré la qualité de leur infanterie, il fallait qu’elle soit appuyée par des unités auxiliaires. Celles-ci comprenaient de la cavalerie et des troupes plus légères armées de missiles (lances, flèches, pierres…) que fournissaient généralement les alliés de Rome.

Les légions romaines constituèrent probablement les troupes d'infanterie les plus redoutables de leur époque.

Face à l’armée romaine, il y avait toujours de dangereux ennemis. Le fait de les sous-estimer et de livrer bataille sur des terrains difficiles pouvait former une combinaison pouvant s’avérer fatale aux légions romaines. En 53 avant J.-C., les archers montés parthes vainquirent Crassus à Carrhes, de même que des légions romaines furent anéanties en 9 dans la dense forêt de Teutberg.

Le déclin de la base de recrutement des légions romaines (qui étaient de moins en moins « romaines ») et la rigidité de leur doctrine tactique à la fin de l’Empire causèrent l’affaiblissement global de l’infanterie romaine. L’empereur Valens fut défait et tué en 378 à la bataille d’Andrinople par la cavalerie gothique qui se rua sur son infanterie fatiguée et démoralisée. Pour au moins les mille prochaines années, la cavalerie semblait dominer les champs de bataille, du moins en Occident.

La « période noire » médiévale

De l’Est venaient des vagues de cavaliers légers manœuvrant dans les steppes, alors qu’à l’Ouest des chevaliers aux armures lourdes émergeaient comme instrument militaire dominant. Le lien entre le statut social et l’efficacité militaire, qui favorisait le soldat à pied à l’époque des hoplites et des légionnaires, avait évolué au début de la période médiévale. En clair, les fantassins ne jouissaient plus du même prestige que les soldats montés, même qu’un accroissement éventuel de l’efficacité de l’infanterie pouvait poser une menace au statut du chevalier. Les armées du Moyen Âge n’étaient en effet qu’un ensemble restreint de soldats montés issus de la noblesse, avec des soldats à pied qui avaient une faible valeur, et ce, tant au niveau social qu’au plan de l’efficacité militaire.

Un exemple d'une formation de piquiers suisses. Les soldats de la première rangée pointent leur pique de manière à arrêter la vague ennemie. La seconde rangée pointe la pique à la hauteur des épaules de sorte à protéger les soldats de la première rangée.

La menace majeure qui se posait aux chevaliers de l’ère médiévale vint des soldats formés en Suisse. Ces fantassins étaient entraînés rigoureusement de manière à utiliser la pique. Il s’agissait d’une longue lance faisant au moins 5,4 mètres qui était pointée défensivement à la hauteur des épaules, tandis que d’autres soldats postés tout juste devant la pointe des piques pouvaient se ruer sur l’ennemi avec leurs épées ou leurs haches. Dans ce contexte, les Suisses s’organisaient généralement pour livrer bataille sur un sol qui ne permettait pas à la cavalerie ennemie de manœuvrer adéquatement. Ce sont d’ailleurs ces tactiques efficaces qui permirent aux Suisses de remporter d’importantes victoires aux XIV et XVe siècles face à divers envahisseurs. Les formations de piquiers furent éventuellement surpassées à partir du XVIe siècle, notamment par les lansquenets allemands qui combinaient de judicieuses utilisations de piques (hallebardes) et d’arquebuses.

Si la pique était une arme de choc reconnue, la seconde menace qui se présenta aux chevaliers était exactement l’opposé. Dès le XIIIe siècle, l’arc long était devenu l’arme principale de l’infanterie anglaise et galloise. Les archers ont combattu avec des chevaliers et des lanciers en tant que membres d’une sorte de force combinée et leurs effets contre une force de cavalerie en armure lourde ou contre une infanterie ennemie laissée à elle-même pouvaient être dévastateurs. À la bataille de Falkirk en 1298, les archers anglais taillèrent en pièces les lanciers écossais sous un tir répété de flèches. À Crécy, en 1346, ces mêmes archers anglais ont démoli la cavalerie française. Les Français en avaient déduit que leur échec était attribuable à la vulnérabilité de leurs soldats montés face aux flèches. Cependant, la bataille d’Azincourt de 1415 montra la fausseté de cette analyse, puisque l’infanterie française subit le même sort.

Des pressions d’ordre militaires et sociales ont amené le déclin progressif de l’arc long sur le champ de bataille. Ce ne fut pas avant le début du XIXe siècle que les armes à feu pouvaient rivaliser avec les arcs longs, tant au niveau de la distance et de la cadence du tir que de la précision. À cet égard, il faut considérer que les archers étaient les produits de plusieurs siècles d’entraînement, et de transmission de savoirs et d’habiletés qu’il était difficile à reproduire selon les pertes qu’ils subissaient. Par contre, les monarques des XVe et XVIe siècles investissaient de plus en plus dans des armements plus modernes, si bien que les armes à feu étaient sur le point de redéfinir, comme la chevalerie à une autre époque, le nouveau statut social des soldats.

La « renaissance » de l’infanterie (XVIe – XVIIIe siècles)

Les XVIe et XVIIe siècles ont démontré les différentes configurations de l’infanterie, dont les styles et les organisations variaient, que ce soit chez les Anglais ou chez les Suisses. L’infanterie du début de l’Europe moderne combinait le feu de la poudre à canon (d’abord avec l’arquebuse et ensuite le mousquet) avec celui de l’arme blanche pour délivrer le choc. Ce fut l’armée espagnole qui montra en ce sens l’exemple des nouvelles évolutions tactiques avec les tercios (qui signifie dans un contexte militaire le « tiers d’une armée »), l’unité administrative et militaire de l’infanterie espagnole à cette époque. Les tercios s’organisaient normalement en plaçant des piquiers au centre d’un front d’infanterie et des unités armées de mousquets sur les flancs.

Une unité espagnole de "tercio".

D’autres tacticiens tels Maurice de Nassau et Gustave Adolphe améliorèrent l’efficacité de l’infanterie en mettant d’abord au point des unités plus petites et flexibles, tout en augmentant la proportion de mousquetaires par rapport aux piquiers. Cette transformation progressive s’accéléra au cours de la Guerre de Trente Ans et lors des guerres civiles en Angleterre au XVIIe siècle. D’ailleurs, en 1691, lorsque des régiments anglais quittèrent pour aller combattre en Flandre, les piquiers formèrent un peu moins du quart des effectifs.

Vers la fin du XVIIe siècle, le fusil à mèche fut remplacé par le fusil à silex, une arme plus facile d’utilisation, mais qui était plus coûteuse à fabriquer. Aussi, l’invention de la baïonnette à la même époque sonna le glas de la pique, bien que pendant plusieurs décennies subséquentes les officiers et les sergents pouvaient emporter des piques comme symbole d’autorité. Les premières baïonnettes de type « bouchon » étaient insérées dans le canon du mousquet, faisant en sorte qu’évidemment, l’arme ne pouvait pas tirer. Les armées européennes se rendirent rapidement compte des difficultés à combattre avec ce système, puisqu’elles ne pouvaient pas, par exemple, tirer puis charger à la baïonnette. Plus tard, au début du XVIIIe siècle, on inventa une baïonnette à « tenon » qui se fixait autour du canon afin que l’arme puisse tirer.

Une unité d'infanterie prussienne vers le milieu du XVIIIe siècle. On remarque un officier (ou sergent) armé d'une pique. La pique était à la fois une arme et un symbole d'autorité à cette époque. Les soldats sont quant à eux armés d'un fusil à silex et d'une baïonnette à tenon.

À l’âge de l’industrialisation (XIXe siècle)

La généralisation des armes à feu amena le développement d’une infanterie de ligne. Celle-ci formait dorénavant le noyau des armées et elles influençaient la décision sur les champs de bataille par la régularité de son tir et la cohésion dans ses rangs. Cependant, il faut préciser qu’à lui seul, le mousquet était une arme relativement imprécise, même entre les mains d’un bon tireur. Pour donner une idée, un bataillon d’infanterie prussien de la fin du XVIIIe siècle qui tirait sur une cible de deux mètres de hauteur et 30 mètres de largeur, ce bataillon touchait l’objectif 25% du temps à une distance de 200 mètres, 40% à 135 mètres et 60% à 70 mètres.

Sous le stress des conditions d’un champ de bataille, la proportion diminuait dramatiquement. Bon nombre des grands commandants de l’époque, comme Napoléon, Frédéric II de Prusse et le Duc de Wellington, étaient des hommes qui accordèrent un soin particulier à l’entraînement de l’infanterie et ils l’utilisèrent à bon escient. Il y avait également des débats quant à l’efficacité de la formation en colonne ou en ligne pour l’infanterie.

Waterloo, 1815. La vue d'un régiment d'infanterie qui avance baïonnettes aux canons créer un impact psychologique qui peut entraîner la panique et la fuite des soldats ennemis.

La colonne semblait mieux adaptée pour la manœuvre, alors que la ligne était recommandée pour la concentration du tir. Bien qu’il y avait certaines préférences nationales, on note par exemple que les armées françaises sous la Révolution utilisaient souvent la colonne, avec des tirailleurs déployés au-devant pour prendre contact avec l’ennemi, puis des bataillons déployés pour le tir et d’autres, en colonne, prêt à renforcer ces derniers ou à charger à la baïonnette. Cette approche tactique des armées révolutionnaires connut généralement du succès au tournant du XVIIIe siècle.

Contrairement à une certaine croyance populaire, les affrontements à la baïonnette étaient plutôt rares, pour la simple raison que dans une majorité de batailles, l’un des belligérants fuyait avant que ne se produise le choc. La baïonnette avait sans doute un impact d’ordre psychologique, mais la détermination d’une armée à engendrer le choc avec l’ennemi résulte davantage de la discipline, de la ferveur patriotique (le cas échéant) et des habiletés tactiques des soldats.

Toujours à la même époque, une unité d’infanterie qui fait preuve de cohésion sur le champ de bataille pouvait généralement faire obstacle à un assaut de cavalerie en formant le carré. Face à cette situation, le commandant de l’armée ennemie qui se trouve en face pouvait utiliser diverses tactiques pour battre l’infanterie adverse. Il pouvait utiliser son artillerie pour briser ce carré, puis faire donner à nouveau sa cavalerie pour déstabiliser davantage la formation ennemie.

Un exemple classique d'une formation d'infanterie en carré. Le but premier de cette formation est de contrer un assaut de la cavalerie ennemie ou de quelconque force mobile.

Ces tactiques avaient leurs limites. Une infanterie sur la défensive et armée d’un équipement adéquat pouvait causer de lourdes pertes, même si elle faisait face à un adversaire résolu à marcher à travers son feu. À cette infanterie lourde devait s’adjoindre une force à pied plus légère. À la fin du XVIIIe siècle, des compagnies légères étaient fréquemment combinées à des unités de grenadiers dont les soldats emportaient des grenades à main et qui étaient censés constituer les compagnies de flanc d’un bataillon.

Les changements technologiques se sont accélérés au XIXe siècle. Par exemple, le fusil à silex fut progressivement remplacé dans les années 1830 par le fusil à percussion, plus simple d’utilisation. De plus, les fusils commençaient à être manufacturés à grande échelle dans les années 1850. Vingt ans plus tard, lors de la guerre franco-prussienne, on assista au premier conflit d’envergure dans lequel les infanteries de part et d’autre utilisèrent des fusils à armement par la culasse.

Les lourdes pertes enregistrées en 1870-1871 par les infanteries belligérantes ne sont pas tant attribuables au fusil à culasse, mais surtout parce qu’on manœuvrait les forces en masses compactes face à une puissance de feu beaucoup plus forte. Par exemple, à la bataille de Saint-Privat, la Garde prussienne perdit plus de 8,000 fantassins en une journée. Par ailleurs, les premières mitrailleuses d’un modèle primitif firent leur apparition. Autrement dit, plus la technologie s’améliorait et plus les pertes de l’infanterie allaient être lourdes si des améliorations tactiques n’étaient pas apportées.

Il était évident en 1871 que l’infanterie pouvait atteindre de meilleurs résultats par une juste combinaison du feu et de la manœuvre. Cela signifiait, par exemple, qu’une compagnie ouvrait le feu afin de couvrir le mouvement d’une autre compagnie. Aussi, la guerre franco-prussienne avait clairement démontré que, lorsque bien utilisée, l’artillerie pouvait carrément arrêter l’infanterie et briser sa cohésion.

Guerres mondiales et conflits contemporains

Ces leçons avaient été plus ou moins bien assimilées, si l’on se fit aux conflits subséquents. À titre d’exemple, lors de la Seconde Guerre des Boers (1899-1902), l’infanterie britannique subit des pertes considérables en effectuant des assauts frontaux contre des positions bien tenues par des combattants qui utilisaient des armes à poudre sans fumée.

Dans les années précédant la Première Guerre mondiale, il y eut un regain de « popularité » face à une doctrine tactique offensive prônant que l’infanterie avance en rangs serrés vers l’ennemi. L’un des arguments avancés pour justifier la doctrine était que les armées européennes, pour la plupart composées de soldats conscrits, perdraient de leur cohésion et de leur discipline si on leur permettait de s’étirer devant le feu concentré de l’ennemi.

L'infanterie britannique. Guerre de 1914-1918.

La Première Guerre mondiale apporta davantage de souffrances à l’infanterie et elle força une révision en profondeur de ses tactiques. Les fantassins composaient la majorité des combattants de ce conflit. Ils étaient les souffre-douleurs, avançant péniblement dans les tranchées sous le poids de leurs équipements, souffrant des privations de toutes sortes et expérimentant tous les dangers de la guerre des tranchées, dont le feu de l’artillerie ennemie. L’infanterie utilisa une variété d’armements. En plus des fusils, les fantassins avaient des grenades à main, des mortiers, des fusils-mitrailleurs. Oublié depuis le Moyen Âge, le casque fit également sa réapparition.

Bien que le champ de bataille fut dominé par l’artillerie, l’infanterie put trouver sa juste place. Pour l’assaut, il était impératif de disperser les formations et assurer une coordination entre les mouvements de l’infanterie et le feu de l’artillerie et des mortiers qui les appuient. On peut dire que ce furent les unités spéciales d’assaut de l’armée allemande de 1918 qui illustrèrent de la manière la plus éclatante l’importance du feu et du mouvement, et celle de la coordination interarmes.

La guerre de 1914-1918 avait bouleversé les tactiques de l’infanterie et il est à se demander dans quelle mesure les leçons avaient été assimilées. L’infanterie de la Seconde Guerre mondiale avait retenu des tactiques du précédent conflit, tout en tentant de les adapter dans un contexte de mécanisation rapide des forces. La mécanisation avait commencé pendant la période de l’entre-deux-guerres, mais les fantassins mobiles constituaient une minorité. Certains éléments, par exemple les panzergrenadiers et les fusiliers motorisés soviétiques, étaient de véritables unités d’infanterie mobiles.

La prolifération des armes se poursuivit, notamment avec l’entrée en service de canons antichars portatifs comme le Panzerfaust ou le bazooka, de même qu’avec l’augmentation notable des armes automatiques. Cette diversification accrue de l’armement facilita l’innovation tactique, dans la mesure où les rôles de chaque fantassin étaient mieux associés aux types d’armes à leur disposition.

Les unités allemandes de panzergrenadiers alliaient la mobilité et la puissance de feu. Guerre de 1939-1945.

Malgré tout, les fantassins de la guerre de 1939-1945 marchaient sur de longues distances. De plus, la nature du terrain et les conditions climatiques, de la jungle de Birmanie aux montagnes d’Italie en passant par les steppes russes, étaient toujours des donnes invariables. Parfois, la nature du terrain résultait du travail de l’homme, surtout lorsque l’infanterie avait à combattre dans des ruines comme à Stalingrad en 1942-1943. Cela démontrait la valeur de l’infanterie dans un environnement urbain.

De nos jours, l’introduction généralisée de véhicules pour l’infanterie amène la question à savoir si le rôle traditionnel de celle-ci, soit éliminer l’adversaire et occuper le terrain, n’est pas remis en question. Dans les années 1990, à une époque où l’infanterie était censée subir moins de pertes sous ses casques et ses gilets pare-balles, les véhicules s’avérèrent utiles, notamment lors des opérations de maintien de la paix. De plus, une plus grande disponibilité de véhicules permet aux soldats d’y laisser une partie de leurs équipements et d’effectuer des patrouilles à pied en étant moins chargés.

Par le fait même, cette situation amena une demande accrue pour des forces d’infanterie plus légères et faciles à déployer. De plus, selon les difficultés du terrain, l’infanterie conserve son utilité comme principale force de frappe et ses armements plus légers peuvent constituer des outils plus convenables, dans la mesure où l’utilisation d’armes plus lourdes cause des dommages collatéraux qui sont toujours inacceptables, en particulier d’un point de vue politique.

À mesure que les armées des nations occidentales mesurent les risques liés à la pratique d’une guerre asymétrique contre un ennemi qui décide de ne pas offrir des cibles idéales pour les armes technologiques, on peut en conclure que l’infanterie aura toujours sa place sur les champs de bataille. Pour qu’une guerre soit victorieuse, il faudra toujours des soldats sur le terrain qui pensent.

Brève histoire de l’armée française (1ère partie)

Armée et État: un destin partagé

Des arquebusieurs français au début du XVIe siècle.

Le développement de l’armée française s’est effectué parallèlement à celui de l’État qu’elle sert. Dès le XVe siècle, les rois français avaient le contrôle sur des « bandes » de soldats d’infanterie recrutés sur leur territoire, de même qu’ils se payaient les services de compagnies d’ordonnance de cavalerie lourde ainsi que des mercenaires. En 1483, les bandes de Picardie étaient postées en garnison dans le nord de la France et elles allaient former en 1558 le Régiment de Picardie, le plus ancien des régiments d’infanterie de ligne français, et probablement le plus ancien régiment constitué dans la Chrétienté.

Au cours du XVIe siècle, une structure plus formelle de grades fut instaurée et un plus grand nombre de régiments furent levés. Des unités de mercenaires suisses, allemands, irlandais, écossais et italiens garnissaient largement les rangs de l’armée royale, et ce, tant dans l’infanterie qu’au sein de la cavalerie. De plus, dans les années 1630, la France se dota de régiments d’infanterie de marine.

Cette armée française qui se constituait progressivement depuis un siècle avait été mise à l’épreuve lors de la bataille de Rocroi en 1643 contre les Espagnols. La victoire décisive qu’obtint la France au cours de cet engagement était hautement symbolique, dans la mesure où la bataille marqua la fin de la suprématie militaire espagnole, puis l’entrée de l’armée française dans une ère nouvelle.

L’armée sous l’Ancien Régime

Le marquis de Louvois, un important réformateur militaire et ministre de la Guerre sous Louis XIV.

Vers la fin du XVIIe siècle, l’armée française se développa sous la direction du marquis de Louvois, l’administrateur militaire du roi, afin d’appuyer la politique étrangère en pleine expansion de Louis XIV. L’armée grossit rapidement, surtout en temps de guerre, où ses effectifs pouvaient atteindre un peu plus d’un demi-million d’hommes. Le recrutement était souvent laissé aux capitaines qui avaient tendance à diriger leurs compagnies de soldats comme s’il s’agissait de comptoirs commerciaux. Ils allaient chercher les recrues un peu partout dans la société civile. Ils acceptaient certainement les volontaires, mais ils allaient également chercher les démunis, les dépossédés et tous les hommes contraints par quelconque autorités à s’enrôler.

Non sans surprise, le problème de la désertion parmi les rangs était endémique. Par exemple, au cours d’une inspection qu’il fit des unités d’infanterie lors d’une expédition en Sicile en 1677, le maréchal de Vivonne constata que sur une force de près de 7,000 hommes, il en manquait plus de 4,000. Il fallait revoir en profondeur les conditions de service dans l’armée, en particulier au niveau du recrutement. Par exemple, des bataillons provinciaux de milice furent levés à partir de 1688 pour la défense nationale. Ceux-ci étaient recrutés par un tirage au sort et cette méthode fut fréquemment utilisée pour garnir les rangs de l’armée régulière.

Bien que les campagnes menées par Louis XIV à la fin du XVIIe siècle firent la fortune des fournisseurs militaires, il y avait néanmoins des inquiétudes quant aux coûts monétaires de la conduite de la guerre et du comportement des soldats (toujours la sempiternelle problématique de la désertion). La pénurie de recrues força l’État à maintenir le recours au service des mercenaires. Au XVIIIe siècle, on évalue à environ 12 % les effectifs de l’armée du temps de paix composés de ce type de soldats, et la proportion a pu monter à 20% en temps de guerre.

L’armée française était minée par une série de problèmes qui faisaient en sorte qu’elle avait des difficultés à stabiliser ses effectifs, en particulier en temps de paix. Il y avait des plaintes à l’effet que nombre de recrues n’étaient pas fiables. Pour sa part, le corps des officiers avait un moral chancelant, notamment en raison de la faible solde et du peu de possibilités d’avancements. De plus, certaines défaites, comme celles de 1757, où les forces françaises étaient simultanément battues en Allemagne et en Amérique du Nord, ne firent rien pour améliorer la situation.

La vie en garnison était également difficile. Les casernes étaient perçues comme des prisons haut de gamme où les soldats s’entassaient avec un régime alimentaire peu varié et où la maladie était omniprésente. D’ailleurs, en 1722, une épidémie dans les casernements du Régiment de la Motte avait carrément tué la moitié de l’effectif. Une fois leur contrat terminé, les soldats démobilisés prirent souvent le chemin du banditisme. Le phénomène s’était observé avec une plus grande ampleur en 1718 lorsqu’un ancien soldat régulier forma une compagnie qui effectua des raids sur la route reliant Paris à Caen. Ironiquement, au moment de son arrestation, une trentaine de gardiens qui le surveillaient préfèrent déserter, craignant que le prévenu les implique.

Des soldats français au milieu du XVIIIe siècle. À gauche, un fantassin du Régiment de Guyenne. À droite, un fantassin du Régiment de Béarn.

Malgré tout, la mauvaise réputation de l’armée et la qualité douteuse de nombre de ses soldats n’ont pas empêché que certains finirent par se distinguer. Des chefs et des soldats d’une efficacité redoutable purent entreprendre des réformes d’importance sur le long terme. Les tactiques et l’organisation de l’armée pouvaient être débattue de façon intelligente et posée. Par exemple, il y avait un débat entre les tenants d’une formation d’infanterie déployée sur une mince ligne afin d’accroître l’étendue du tir, puis ceux d’une formation plus profonde, sur plus d’un rang, dans le but de créer un choc lorsque l’ennemi est chargé, ou recevoir le choc dans le cas contraire. Pour sa part, le comte Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert, un général et auteur militaire prolifique du XVIIIe siècle, défendit la thèse des deux camps, y voyant des bénéfices de part et d’autre selon les situations.

Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, le grand maître à penser de l'artillerie française au XVIIIe siècle.

Toujours dans l’optique des réformes militaires à la même époque, l’inspecteur-général Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval effectua des changements en profondeur dans l’artillerie royale française. Il développa une standardisation et une rationalisation du système de canons alors utilisés. Du côté des fortifications, le marquis de Vauban domina son époque et dota la France d’un système efficace de défenses. Cette professionnalisation de l’armée française au XVIIIe siècle s’accompagne de réformes dans le monde des ingénieurs militaires. À cet effet, une école à leur intention fut ouverte à Mézières dans le but de former non seulement des ingénieurs militaires, mais aussi des ingénieurs qui pourraient servir dans le secteur civil, et ce, au plus grand bénéfice de l’État.

En dépit des réformes, les problèmes du recrutement et de la désertion ramenaient toujours à l’ordre du jour la question du type d’hommes que désir avoir l’armée dans ses rangs. Certains auteur auront pu louanger le caractère du paysan soldat-citoyen, un homme supposément plus sobre, plus fort et habitué au travail, un homme attaché à la mère-patrie parce qu’il travaille la terre. Même si ce type de candidat plaisait, il n’était pas adéquatement représenté dans l’armée. Une majorité de recrues provenait des villes et ces citadins représentaient environ 60% des effectifs au milieu du XVIIIe siècle.

Plusieurs percevaient la profession des armes comme une carrière au même titre que les autres et cela les irritait de voir que leurs compatriotes voyaient d’un mauvais œil le métier qu’ils avaient embrassé. Il n’était pas rare de voir dans des lieux publics des affiches indiquant que les soldats n’avaient pas le droit d’entrer dans un lieu particulier comme des parcs. Encore une fois, il était impératif de voir à l’amélioration de la discipline.

L’armée française tenta à cet égard d’adopter le modèle de l’armée prussienne à partir des années 1780. En effet, le ministre de la Guerre de Louis XV, le comte de Saint-Germain, voulut instituer une série de réformes qui s’en prendraient directement aux maux qui affectèrent l’armée en ces dernières décennies d’Ancien Régime. En fait, le comte de Saint-Germain souhaitait introduire la discipline militaire à la prussienne dans l’armée française. Cependant, de vives oppositions l’empêchèrent d’aller de l’avant.

Le recrutement d’officiers posait un autre épineux problème. On avait fondé en 1751 l’École Militaire Royale pour la formation des officiers. En 1776, cette école fut remplacée par douze écoles militaires en province, pour être ressuscitée l’année suivante. Le corps des officiers comprenait à la fois des hommes de la petite noblesse, dont François de Chevert qui s’enrôla comme soldat pour atteindre le grade de général. Ces hommes souhaitaient obtenir de l’ascension sociale par leurs compétences militaires, mais ils devaient composer avec la présence d’officiers issus d’un plus haut rang et qui n’avaient pas de réels intérêts pour le métier des armes.

À mesure que la haute aristocratie renforçait son contrôle sur les nominations aux rangs supérieurs, notamment depuis l’Édit de Ségur de 1781 qui fermait l’accès à des postes de commandements aux roturiers, la conséquence inévitable fut que l’armée comprit dans ses rangs une quantité de plus en plus importance d’officiers déchus et de sous-officiers qui ne pouvaient plus accéder au corps des officiers. Concrètement, de 1781 à 1789, seulement 41 officiers issus du rang reçurent une commission.

L’armée au temps de la Révolution et du Premier Empire

À la veille de la Révolution de 1789, l’armée régulière, qui incluait essentiellement des Français et des Suisses, comprenait un effectif de 113,000 fantassins, 32,000 cavaliers et 10,000 artilleurs. Cette force était appuyée par une milice d’environ 75,000 hommes. Confrontés au soulèvement populaire dans Paris, les régiments de l’armée se montrèrent peu fiables. Le 14 juillet, jour de la chute de la Bastille, cinq des six bataillons de la garde française dans la capitale joignirent les rangs des insurgés. Dans d’autres régions du pays, des régiments refusèrent d’obéir aux ordres de dispersion des foules. Non sans surprise, le taux de désertion grimpa en flèche et nombre de déserteurs décidèrent de joindre les rangs de la nouvelle Garde Nationale. Cependant, certains régiments demeurèrent fidèles à la couronne, notamment ceux de langue allemande en garnison dans l’est de la France.

La Révolution affecta donc directement les rangs de l’armée française, et ce, à tous les niveaux. En 1790-1791, l’armée était déchirée par un conflit qui illustrait la polarisation idéologique entre ses régiments et elle était infiltrée par des activistes locaux. Par ailleurs, bon nombre d’officiers (environ 6,000 à la fin de 1791) quittèrent la France et les soldats continuaient de déserter en masse, notamment au profit de bataillons de volontaires nationaux levés en 1791 où les opportunités de promotions étaient meilleures.

Tout cela doit être mis en parallèle au débat politique tenu à l’époque sur le rôle et la composition de l’armée. Celle-ci était confrontée au soulèvement populaire depuis 1789, puis devait mener une guerre contre des puissances étrangères envahisseurs à partir d’avril 1793. Certains pensaient que l’armée devrait simplement être réformée, dans le but de demeurer une petite force professionnelle. D’autres souhaitaient la voir se transformer en une grande armée de citoyens qui pourraient du jour au lendemain laisser tomber la fourche au profit du mousquet.

L’Assemblée Constituante revit les règlements, réforma la justice militaire et ouvrit les commissions d’officiers aux membres du rang de même qu’aux étrangers (en n’oubliant pas qu’il y avait énormément de postes d’officiers à combler). En 1792, l’émigration et la désertion signifiaient que la plupart des soldats actuellement dans l’armée l’avaient jointe depuis la Révolution et qu’à peine 4% de ses effectifs provenaient de l’extérieur. Une autre réforme obligea les régiments à abandonner leurs anciennes appellations pour les remplacer par des nombres. Malgré tout, l’esprit de la vieille armée demeurait. Par exemple, lorsque le 50e Régiment d’Infanterie attaqua Jemappes en 1792, ses hommes, qui connaissaient cette unité sous le nom de Régiment de Navarre, entamèrent leur vieux cri de guerre En avant, Navarre sans peur.

Deux soldats de la Garde Nationale vers 1793.

En août 1793, la Convention décida qu’au lieu d’appeler sous les drapeaux des volontaires afin de répondre à des menaces spécifiques, il vaudrait mieux procéder à une levée en masse de tous les hommes jugés aptes et âgés de 18 à 25 ans. Cet afflux de soldats-citoyens, dont plusieurs étaient déjà dans les rangs des sans-culottes, radicalisa l’idéologie dans l’armée, si bien que bon nombre d’officiers qui ne partageaient pas les idéaux de la Révolution furent expulsés ou guillotinés. Une fois le ménage dans ses rangs effectué, l’armée devait être prête à défendre la France contre ses nombreux ennemis extérieurs.

Les réformes allaient donc se poursuivre. En 1793, une première phase d’amalgamation vit le remplacement des régiments par des demi-brigades. En clair, il s’agissait de mixer les militaires en uniformes blancs de l’ancienne armée royale avec ceux en uniformes bleus des nouveaux bataillons de volontaires. C’est peut-être de là que vient l’expression le bleu pour identifier une recrue. De plus, on améliora la récente structure divisionnaire qui avait été introduite. La division comprendrait deux brigades d’infanterie, un régiment de cavalerie et un détachement d’artillerie. Malgré tout, ces changements, aussi importants fussent-ils, ne réglèrent pas tous les problèmes de l’armée française au temps de la Révolution.

Les généraux devaient composer avec l’inexpérience des nouveaux soldats, l’insécurité constante, les pressions politiques (souvent évidentes par la présence de « représentants » dans les unités) et la qualité très variable des recrues. Les tactiques ont fini par se développer et s’améliorer. Aux tactiques douteuses et peu professionnelles des sans-culottes on finit par introduire un entraînement beaucoup plus rude inspiré de l’armée royale. Par exemple, on parvint à manœuvrer l’infanterie pour qu’elle se déploie simultanément en colonnes et en ligne, avec des tirailleurs pour aller en reconnaissance, harceler l’ennemi et maintenir le contact.

Cela préparait bien les principales vagues d’assaut à la véritable bataille, celle où le choc se délivre et s’encaisse en respectant des principes élémentaires. De son côté, et heureusement pour les Français, l’artillerie avait moins souffert que les autres branches du phénomène de l’émigration massive de ses cadres. À Valmy en 1792, après avoir encaissé une solide canonnade, le Duc de Brunswick préféra ne pas attaquer les positions françaises, une décision qui fut déterminante et qui sauva probablement la Révolution.

Un épisode emblématique de la Révolution française: la bataille de Valmy (20 septembre 1792). D'après une peinture de Jean-Baptiste Mauzaisse (1835).

La levée en masse avait produit une armée doté d’un effectif sur papier de 1,200,000 hommes, bien que sa force réelle se situa autour de 800,000 soldats. Une seconde amalgamation survenue en 1795 restructura une fois de plus l’infanterie. En 1798, le terme réquisition (l’enrôlement forcé de citoyens) fut remplacé par celui de conscription. Concrètement, la nouvelle « conscription » signifiait l’enrôlement des hommes pour une période de quatre ans en temps de paix, puis pour une période indéfinie en temps de guerre. Bien que la proportion des anciens soldats de l’armée royale tomba à 3%, l’armée de 1798 était en général bien entraînée, beaucoup plus disciplinée qu’au début de la Révolution, sans compter que le jeune Bonaparte avait mené deux ans plus tôt une brillante campagne en Italie qui avait démontré ce que lui et son armée pouvaient accomplir.

L’armée de Napoléon avait été construite sur ces fondations. Il maintint ces principes de base à travers un système de conscription qui commença à peser lourd sur la société, surtout après 1812. En tout, quelque 2 millions d’hommes furent conscrits entre 1800 et 1814. Ce chiffre impressionnant cache l’omniprésent problème de la désertion et du refus de se présenter sous les drapeaux. Il y eut plus de 50,000 conscrits réfractaires et déserteurs, sans compter que plus de la moitié des conscrits provenant de certains départements du sud de la France refusèrent l’enregistrement.

Des grenardiers de la Garde impériale de Napoléon.

Paradoxalement, on remarque un retour en force des étrangers, qui formaient environ le tiers des effectifs de l’armée française à partir de 1809. Napoléon réintroduisit le terme de régiment en 1803 et il prit soin d’entretenir l’esprit martial dans son armée en créant la Légion d’Honneur, en préparant d’impressionnantes cérémonies militaires et ainsi de suite. La féroce énergie que dégageait l’empereur lui permettait souvent de régler lui-même des problèmes administratifs au sein de son armée, si bien qu’il en restait peu pour ses ministres de la Guerre.

L'empereur Napoléon 1er.

À l’apogée de sa force, l’armée impériale avait peu de rivaux pour lui faire face. D’ailleurs, la campagne d’Austerlitz de 1805 et celle de Jena/Auerstadt l’année suivante combinaient la ferveur patriotique, une solide expérience et une direction inspirée. Le temps et les pertes finirent naturellement par user l’armée impériale. La campagne d’Espagne avait été éprouvante à cet égard, de même que celle de Russie. Cette armée dépendait largement du génie militaire de l’empereur, si bien qu’en son absence, peu de ses maréchaux possédaient le talent nécessaire pour exercer un commandement indépendant. Bien que le retour d’exil de Napoléon lui permit de livrer une dernière campagne en 1815, celle des Cent-Jours, sa puissance militaire connut une fin abrupte à Waterloo. En fait, la France était lasse de la guerre qui durait depuis vingt-cinq ans. Une pause était nécessaire.

Sous la Restauration

La restauration du pouvoir des Bourbons ramena certains traits de l’Ancien Régime dans l’armée française. D’abord, l’effectif fut ramener à environ 100,000 hommes et bon nombre d’officiers ayant servi sous Napoléon furent placés en demi-solde, leurs postes ayant en partie été comblés par les émigrés d’avant la Révolution. Les régiments d’infanterie, qui avaient temporairement été remplacés par des « légions départementales », continuaient néanmoins de recourir à la conscription pour leur recrutement.

Lors de la révolution de 1830, l’armée offrit peu de soutien à la restauration de la monarchie et l’accession de Louis-Philippe au trône signifia de nouveaux problèmes dans l’attribution des postes de commandements. Par exemple, la Loi Soult de 1832 décréta qu’au moins la moitié des sous-lieutenants de l’armée devraient recevoir leurs commissions du rang. L’autre moitié proviendrait des académies militaires telles Saint-Cyr pour l’infanterie et la cavalerie, puis de l’École Polytechnique pour les artilleurs et les sapeurs. Dans la pratique, ce ratio ne fut pas respecté. La réalité était qu’un officier promu à partir du rang dépassait rarement le grade de capitaine, sauf dans quelques cas comme celui du futur maréchal Bazaine.

La même Loi Soult de 1832 statua également sur le système de recrutement. Le contingent recruté annuellement allait diviser les conscrits en deux catégories. La première choisirait les recrues par tirage et celles-ci devaient servir sous les drapeaux pour une période de sept ans, tandis que la seconde catégorie consisterait en une force de réservistes non entraînés. La loi de 1855 apporta de très légères modifications et il fallut attendre la Loi Niel de 1868, qui avait été passée après la victoire prussienne contre l’Autriche en 1866, avant de voir une tentative de conscription universelle.

L’armée française issue de la Loi Soult avait plusieurs qualités. Elle était agressive et bien entraînée. Cela se vit dans les fréquents engagements qu’elle livra en Algérie, en Italie, en Crimée et au Mexique. Cette armée répondit aux attentes stratégiques de la France à une époque où les guerres pour la survie nationale étaient choses du passé et que des forteresses s’érigeaient aux frontières afin de gagner du temps et permettre la levée de troupes supplémentaires. Cette armée avait également accompli sa mission politique au temps de Napoléon III, soit appuyer le régime, surtout que nombre de ses officiers supérieurs étaient personnellement liés à l’empereur. Cette armée comprenait en ses rangs des soldats servant sur une longue période, des hommes imbus de l’esprit militaire et désireux de défendre le régime contre ses ennemis externes.

L'armée française en Crimée (1854-1855).