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Le service militaire obligatoire : de la résistance à la dérobade

Introduction

Dans le cadre de nos articles de la série Le monde militaire, et pour donner suite aux commentaires et suggestions reçus de nos lecteurs, nous avons décidé de poursuivre la discussion concernant le service militaire obligatoire à travers l’Histoire. Plus précisément, notre premier article sur le sujet intitulé La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire traitait essentiellement du contexte dans lequel évolua le service militaire obligatoire, selon les pays et les circonstances du moment. Par contre, peu avait été dit sur la nature et l’ampleur de la résistance démontrée par tous ces hommes réfractaires à la conscription. En plus de résister et d’afficher leur opposition à cette forme de recrutement, nombreux furent ceux qui se dérobèrent à leurs obligations, si bien que la résistance et la dérobade sont également des éléments importants à prendre en compte dans l’analyse de ce phénomène sociétal.

Retour sur le cas français

La résistance et la dérobade constituent des expressions d’opposition à la guerre et au service militaire obligatoire qui, bien qu’ayant effectivement contribué à réduire les effectifs, ne purent empêcher les nations de lever de nouvelles armées. Durant la Révolution en 1793, les dirigeants de la France en vinrent à la conclusion que les ennemis externes de la nation posèrent un danger critique qui amena l’État à procéder à la levée en masse afin d’armer tout le pays pour la défense. Cette levée en masse demanda que toute la population adulte de la France serve, peu importe l’âge, le sexe, les handicaps, l’entraînement préalable ou le niveau d’éducation des candidats. Ainsi, la levée en masse obligea les jeunes hommes à servir dans l’armée et les autres hommes et les femmes à servir dans l’industrie et l’agriculture.

En dépit des terribles épreuves auxquelles la France d’alors se heurta, il se trouva des Français qui résistèrent ou qui se dérobèrent de plusieurs manières à la levée en masse, au point où certains trucs et astuces furent copiés par les générations suivantes. Premièrement, certains Français choisirent carrément de ne pas se présenter aux bureaux d’enrôlement, comme le firent d’autres générations de soldats potentiels, en refusant de s’enregistrer lorsqu’ils reçurent leurs ordres de mobilisation. En second lieu, certains citoyens français des années 1790, qui furent à nouveau imités par les générations suivantes, offrirent des pots-de-vin aux responsables chargés d’appliquer la conscription, ou ils demandèrent à des parents et amis d’user de leurs relations en hauts lieux afin de les faire exempter. Dans quelques cas extrêmes, certains conscrits firent la grève de la faim, feignirent la maladie ou s’infligèrent des blessures, bien que certains hommes aux prises avec un réel handicap physique purent être affectés à des travaux sur des fermes, dans des usines ou des bureaux gouvernementaux. Cela étant, la dérobade apparut comme la seule solution à des conscrits qui apprirent qu’ils serviraient en dehors du territoire national, pour envahir des pays étrangers.

L’adhésion à la cause

Dans un autre ordre d’idées, notons que la conscription combine une forme évidente de coercition nationale à la volonté d’une majorité de citoyens de servir leur pays en appuyant ses objectifs stratégiques nationaux. Malgré cela, à travers les siècles et dans plusieurs nations, force fut de constater que des gens choisirent de résister à l’enrôlement obligatoire, ou du moins s’y soustraire en invoquant certaines raisons. Parmi celles-ci, on observe que les réfractaires prétextèrent leur appartenance religieuse ou idéologique. En d’autres circonstances, les réfractaires ne sentirent aucune appartenance ou loyauté quelconques à l’État national dans lequel ils vécurent. Cette absence de sentiment d’appartenance se transporta aussi aux niveaux provincial, régional ou communautaire, selon les contextes.

Enfin, les résistants à la conscription purent invoquer leur opposition face à une aventure militaire particulière ou plus simplement face aux dirigeants politiques qui l’entreprirent, que ce soit vis-à-vis un parti ou un chef. C’est à la lumière de ces quelques raisons évoquées que les résistants à la conscription devinrent rapidement impopulaires et controversés parce qu’ils rejetèrent ce qu’une majorité de citoyens de plusieurs nations considérèrent comme l’une des responsabilités premières de quelconque individu responsable : le service militaire.

C’est ainsi que, dans leurs tentatives de réduire la résistance et la dérobade au service militaire obligatoire, les gouvernements eurent recours à certaines stratégies. Parmi elles, cette idée d’accorder des exemptions basées sur l’âge, l’affiliation religieuse ou de croyances (incluant les objecteurs de conscience), les handicaps physiques, l’état civil (hommes mariés, veufs ou ayant des parents à charge), le statut d’étudiant et les qualifications professionnelles jugées essentielles à l’industrie. Par contre, la nature de la résistance et de la dérobade dépend toujours du contexte. À titre d’exemple, si la conscription est imposée lors d’interventions militaires controversées qui impliquent, dans la perspective de l’État, des enjeux majeurs, mais qui n’apparaissent pas constituer de menaces directes à la nation (comme des conflits coloniaux lointains ou des interventions à l’étranger mal comprises), alors la résistance et la dérobade peuvent séduire une plus grande partie de la population, en particulier si la guerre ou l’intervention durent plus d’un an ou deux. Bref, dans la guerre comme dans la paix, toutes les méthodes énumérées afin de résister ou se dérober à la conscription s’inspirent du contexte de la Révolution française, comme nous l’avons mentionné précédemment, ainsi que dans notre premier article sur le sujet cité en introduction.

La relativité du contexte ou la similarité des problèmes : la Guerre civile américaine

Au-delà de la Révolution française, d’autres études de cas s’avèrent intéressantes. C’est notamment le cas avec la Guerre civile américaine (1861-1865), où des enjeux majeurs furent à l’ordre du jour. Le Nord se battit pour restaurer l’Union et mettre un terme à l’esclavage, alors que le Sud fit la guerre pour l’obtention de son indépendance. Cela dit, la Confédération, en 1862, et l’Union, en 1863, adoptèrent la conscription avec certaines clauses d’exemptions, mais chaque camp connut des problèmes similaires liés à la résistance et à la dérobade. Au Sud, certains hommes invoquèrent des exemptions légales, comme celles de servir actuellement dans la milice (armée de réserve), dans les chemins de fer et industries stratégiques ainsi qu’au service de Dieu. Au Nord, ceux ne désirant pas servir purent en toute légalité payer afin que des substituts portent l’uniforme à leur place.

Bien que la conscription fut impopulaire et controversée, peu d’hommes furent effectivement enrôlés de force lors de la Guerre civile américaine. Par exemple, sur le million d’hommes qui servirent dans les rangs sudistes, à peine 10% peuvent être considérés comme des conscrits. Dans le camp de l’Union, et comme nous l’avons mentionné dans notre article La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire, l’imposition de la conscription amena nombre de candidats à devancer l’appel en s’enrôlement volontairement. Malgré cela, les résistances contribuèrent à troubler la paix civile au Nord, comme ce fut le cas lors d’émeutes anti-conscriptionnistes qui durèrent une semaine à New York en 1863. Encore là, et en dépit de tous ces désordres, on estime à seulement 8% le nombre de conscrits, sur un total d’environ 1,5 million de soldats de l’armée de l’Union. Tant au Nord qu’au Sud, les détachements de la prévôté militaire procédèrent néanmoins à l’arrestation de centaines de conscrits à la fin du conflit en 1865.

Estampe représentant les émeutes anti-conscriptionnistes de New York en juillet 1863. Les émeutiers (à gauche) affrontent les forces de l'ordre en pleine rue (à droite).

Résistance et dérobade à l’ère des guerres totales

Au lendemain de la Guerre civile américaine, la plupart des nations occidentales (à l’exception notable de la Grande-Bretagne et des États-Unis) imposèrent la conscription en temps de paix, plus précisément au cours de la période des trente années qui précéda la Première Guerre mondiale. Certaines puissances européennes connurent plus de succès que d’autres dans leur imposition respective du service militaire obligatoire. En Allemagne, une sorte de consensus national permit une implantation habile d’une conscription qui demanda aux hommes de servir pendant vingt ans, soit deux décennies décomposées en une brève période de service actif, et la balance à titre de réservistes. D’autres nations comme la France et la Russie comptèrent également sur la conscription pour lever et entretenir de grandes forces militaires d’active et de réserve.

Lorsque la guerre éclata en 1914, les nations européennes intensifièrent leurs appels aux armes et elles demandèrent également à certaines classes d’hommes et de femmes d’aller travailler dans les industries et dans l’agriculture. Dans ces circonstances, des hommes tentèrent à nouveau de résister ou se dérober à la conscription, en utilisant des méthodes avérées datant de la France révolutionnaire, bien que quelques centaines de candidats voulurent résister en évoquant un argumentaire religieux. En effet, certains groupes bien organisés s’opposèrent au service militaire obligatoire, comme le petit mais bruyant No-Conscription Fellowship en Grande-Bretagne, et ce, même si la conscription votée par le parlement en 1916 fut socialement acceptée. Le modèle britannique de conscription fut obligatoire, certes, mais les hommes sélectionnés allèrent être répartis soit dans l’armée, dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Une affiche du mouvement anti-conscriptionniste britannique "No-Conscription Fellowship".

De l’autre côté de l’océan, les États-Unis imposèrent une conscription à leur entrée en guerre en 1917, à travers des mesures qui enrôlèrent des centaines de milliers d’hommes, incluant des immigrants de première et deuxième générations. Comme dans nombre de pays, l’opposition à la conscription se fit rapidement sentir. On note entre autres celle émanant du parti socialiste américain, qui fut rejoint dans sa lutte par des groupes religieux tels les quakers et les mennonites. En d’autres cas, quelques individus désireux d’échapper au service militaire se joignirent à la Croix-Rouge ou se portèrent volontaires comme conducteurs d’ambulances. Dans les faits, sur les quatre millions d’Américains portant l’uniforme en 1918, environ 70% d’entre eux furent conscrits. Au Canada, des milliers de Canadiens anglais se portèrent volontaires, mais nombre de Canadiens français s’opposèrent à la conscription, notamment parce que ces derniers crurent que la guerre était livrée afin de maintenir l’Empire britannique. En Russie, des centaines d’hommes échappèrent au service militaire obligatoire, mais ils furent quand même douze millions à être conscrits et à avoir combattu les armées des Puissances centrales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les belligérants majeurs dépendirent de la conscription pour lever de gigantesques armées, mais encore là, la résistance et la dérobade furent présentes dans la plupart des États en guerre. Les hommes firent usage de leurs connexions politiques pour obtenir un traitement préférentiel, notamment pour décrocher un emploi civil dans les industries stratégiques ou les bureaux gouvernementaux. Aux États-Unis, on observe qu’environ dix millions sur seize millions d’hommes furent conscrits et seulement quelques milliers furent arrêtés et traduits en justice pour avoir résisté ou s’être dérobés. Au Canada, le gouvernement de l’époque (et à l’instar de ce que voulut faire la France en 1793) utilisa la conscription dans l’unique but de fournir des soldats pour la défense du territoire national, du moins jusqu’à la fin de 1944, tandis que les volontaires servirent outre-mer.

À l’autre bout du monde, l’Union soviétique livra sa fameuse Grande Guerre patriotique en obligeant les hommes et les femmes à servir là où l’on jugerait bon les envoyer. Dans certains cas, ceux ou celles qui résistèrent furent sommairement exécutés ou envoyés dans des camps de travail. Dans la France occupée, les jeunes hommes fuirent dans d’autres parties non occupées du pays (jusqu’en 1942) ou se cachèrent dans des endroits inaccessibles pour éviter d’être enrôlés de force dans les armées de l’Axe. En Asie, le Japon envahit la Chine dans les années 1930, mais le régionalisme chinois, les actions des seigneurs de guerre locaux et la guerre civile empêchèrent la conscription de bien s’appliquer dans cette Chine non unifiée politiquement. Quant au Japon, selon les sources disponibles, il semble que ce pays ait enregistré le plus faible nombre d’opposants au service militaire obligatoire pour la période des années 1930 et 1940.

Guerre froide et luttes anticoloniales

La période de la Guerre froide qui suivit présenta à son tour diverses perspectives et résistances à la conscription. Par exemple, les États-Unis recrutèrent des millions d’hommes pour servir dans leurs avant-postes en Europe et lors de la guerre en Corée (1950-1953), c’est-à-dire des soldats qui eux aussi affrontèrent les conscrits des armées de Corée du Nord et de la Chine. Lors de la Guerre du Vietnam (1965-1975), près de onze millions d’Américains servirent et de ce nombre, environ 2,2 millions furent conscrits. Ce fut davantage au lendemain de l’offensive du Têt de 1968 que la résistance et la dérobade à la conscription aux États-Unis s’accrut. Dans ce dernier cas, en plus de ne pas s’enregistrer ou faire mine de ne pas se rapporter pour le service militaire, les hommes évitèrent de servir dans l’armée de terre en s’enrôlant plutôt dans la Garde Nationale (une force de réserve), en prolongeant leurs études pour obtenir une exemption légale ou en fuyant vers le Canada. Dans ce contexte, le Congrès américain mit un terme à la conscription en 1973.

Signe que la conscription est toujours problématique, un retour sur le cas de la France s’avère de mise. Lors de la Première Guerre mondiale, la France enrôla des hommes de sa colonie d’Indochine et les transporta en territoire métropolitain. Cette conscription ne fit qu’accroître les ressentiments des populations locales envers le colonisateur, sans compter que l’invasion de la colonie par le Japon dans les années 1940 contribua à la montée d’un profond sentiment nationaliste anticolonial. Pendant leurs luttes contre la France et les États-Unis des années 1950 aux années 1970, les communistes vietnamiens employèrent leurs propres versions de la levée en masse, tant au Nord qu’au Sud Vietnam. Leur levée répartit les hommes et les femmes vers des postes militaires et civils et elle traita tous les Vietnamiens réfractaires comme des ennemies de l’État. Bien que fonctionnelle en apparence, la conscription vietnamienne souffrit de l’épreuve du temps. Après des années, voire des décennies de guerres, plusieurs Vietnamiens s’opposèrent aux objectifs des communistes et finirent par se dérober du service militaire, allant même jusqu’à collaborer avec les Français, les Japonais ou les Américains.

Comme bien des empires coloniaux, la France n'hésita pas à enrôler de force les habitants de ses territoires outre-mer qui servirent dans les grands conflits qu'elle livra au XXe siècle. Ici, des tirailleurs annamites.

Conclusion

En guise de conclusion, nous sommes tentés de reprendre les mêmes paramètres que dans notre premier article sur le sujet de la conscription. En clair, comme nous l’avions alors mentionné, la conscription de type universel est de moins en moins appliquée dans le monde, particulièrement parmi les grandes puissances disposant de technologies militaires avancées. Parallèlement, les phénomènes de résistance et de dérobade s’avèrent moins fréquents, étant donné que la majorité de ces grandes puissances entretiennent des armées composées de candidats volontaires, que ce soit au sein de la force d’active ou celle de réserve. Par ailleurs, la sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé. Ce faisant, les risques associés à la résistance et à la dérobade sont d’autant diminués.

Cela dit, la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats. Dans le contexte du XXIe siècle, le cas de la Corée du Nord est révélateur, en ce sens où elle est, à peu de chose près, le seul État qui a recours sur une base permanente à la conscription du type de la levée en masse.

Désastres à la chaîne: l’armée italienne en Abyssinie (1887-1941)

Introduction

Représentation d'un soldat éthiopien lors de la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936.

L’Abyssinie était un terme autrefois employé par les Européens afin d’identifier la partie de la corne africaine constituée aujourd’hui de l’Éthiopie et de l’Érythrée, du moins pour la période étudiée dans cet article. Le territoire et la période furent marqués par une série d’offensives militaires de la part de l’Italie entre 1887 et 1941 afin d’y ériger un empire colonial. D’ailleurs, l’absence d’un tel empire s’était fait sentir dans l’Italie nouvellement unifiée en 1861, si bien que les différents gouvernements qui se sont succédé firent régulièrement du colonialisme une pierre angulaire de leur politique étrangère d’alors.

Le colonialisme était donc perçu comme une manière de rehausser le prestige d’une nation sur la scène internationale, en particulier en Europe, et de se créer une « place au soleil » vers laquelle les Italiens pourraient émigrer. De plus, l’argumentaire soutenu par les partisans italiens de la doctrine coloniale se basait sur des justifications similaires à celles d’autres colonialistes du monde, soit cette idée centrale d’accomplissement d’une « mission civilisatrice ». Par le fait même, cet argumentaire constituait la base d’un discours raciste qui était exalté dans la culture italienne à partir du dernier quart du XIXe siècle. Bien entendu, et au-delà du discours idéologique, les partisans italiens de l’aventure africaine prétextèrent l’importance des enjeux économiques, ce qui incluait le contrôle de ports de mer stratégiques. Dans cette optique, les divers gouvernements italiens subissaient également de fortes pressions de la part des lobbies industriels, en particulier ceux œuvrant dans les domaines de l’acier et de l’armement.

La quête d’un empire colonial était également une conséquence des désirs des nouvelles élites militaires et d’affaires de se faire valoir dans cette Italie née de l’unification. Cet État qui avait aussi conservé sa monarchie, elle-même en quête de gloire outre-mer. Étant donné que le terrain de chasse colonial se faisait de plus en plus restreint à la fin du XIXe siècle, il ne restait presque plus de territoires non loin de l’Italie afin d’édifier ce fameux empire. La destination qui apparaissait évidente était l’Afrique de l’Est, où de petits contingents italiens étaient déjà à l’œuvre sur les côtes érythréennes et abyssiniennes depuis 1885, dans le but de faire la chasse à certains partisans responsables de la mort d’explorateurs compatriotes l’année précédente.

Carte de l'actuelle Éthiopie, dont le territoire composait autrefois une large partie de l'Afrique orientale italienne. Dans le cercle, le secteur où se déroula la bataille d'Adoua du 1er mars 1896.

La campagne de 1887-1896

La première véritable campagne africaine débuta en 1887 et se termina neuf années plus tard. Elle fut caractérisée par une désastreuse série de défaites militaires momentanément interrompues par quelques victoires mineures pour l’armée italienne. Les deux plus importantes défaites de l’Italie furent celles de Dogali (26 janvier 1887) et d’Adoua (1er mars 1896). À Dogali, la colonne de 540 soldats du colonel De Cristoforis, qui était en chemin afin de renforcer une base italienne à Saati, fut attaquée et mise en déroute par les combattants éthiopiens sous le commandement de Ras Alula. Parmi les 430 soldats italiens tués au cours de ce bref engagement, on dénombre De Cristoforis.

En dépit de l’évidence de la défaite, l’épisode de Dogali fut présenté au public italien comme un chapitre glorieux de son histoire. Par exemple, de nombreuses œuvres d’art et littéraires montrèrent régulièrement la même image, soit celle d’un colonel De Cristoforis en train d’agoniser avec ses soldats et entouré de guerriers éthiopiens à moitié nus. D’ailleurs, il se trouve aujourd’hui à Rome un square nommé Piazza del Cinquecento (Place des Cinq Cents) en référence à la bataille de Dogali. Bref, il semble qu’à l’époque, peu de leçons aient été tirées de cette défaite militaire.

Cette peinture de Michele Cammarano réalisée en 1896 évoque la bataille de Dogali (1887) dans laquelle la colonne du colonel De Cristoforis fut massacrée par des guerriers éthiopiens qui la prirent en embuscade.

Il semble également évident que la présence militaire italienne en Abyssinie puisse être perçue comme une sauvage agression, mais il faut y apporter une certaine nuance. Au lendemain de Dogali, en 1894, un contingent italien de 18,000 hommes fut dépêché en renfort dans la région, mais cela se fit à la suite de longues et difficiles négociations avec plusieurs chefs africains locaux. Cette campagne impérialiste et punitive coûta très cher au trésor public italien, d’autant plus que les résultats n’étaient pas au rendez-vous.

Rappelons le désastre sans précédent subit lors de la bataille d’Adoua du 1er mars 1896. Encore une fois, l’armée italienne fut mise en déroute par un ennemi éthiopien largement supérieur en nombre avec environ 70,000 soldats. Ceux-ci étaient bien équipés et dirigés, sans compter que la lutte livrée sur le sol national ne fit qu’accentuer leur motivation à chasser l’envahisseur européen. Par ailleurs, la bataille d’Adoua constitue l’un des rares exemples où une puissance européenne fut chassée d’une colonie potentielle par une armée indigène.

Le désastre de 1896 ne fut pas sans conséquence sur le front intérieur italien. En effet, la nouvelle de l’anéantissement du contingent italien divisa l’opinion publique. Celle-ci était beaucoup plus réfractaire face à de nouvelles aventures coloniales, qu’elle n’a pu l’être au lendemain de Dogali. Il est probable que, dans ce contexte et en sachant que l’opinion publique allait mal réagir, le gouvernement italien de l’époque ait gardé pendant de nombreuses années le secret sur les méthodes brutales de l’armée à l’endroit des populations locales.

La bataille d'Adoua (1896), représentée par un artiste éthiopien inconnu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les forces éthiopiennes étaient toutes équipées d'un fusil et elles livrèrent une bataille féroce contre l'envahisseur italien.

Cependant, bien qu’Adoua mit un frein à l’expansion coloniale pendant plus de dix ans, il apparaît que les Italiens n’ont pas davantage retiré de leçons que lors de la déroute de 1887. En effet, le désastre d’Adoua fut interprété par les intellectuels nationalistes comme un affront pour lequel la vengeance était requise. Le premier ministre Benedetto Crispi fut contraint de démissionner, ce qui mit un terme à sa carrière politique. À cet égard, l’appui inconditionnel qu’il avait donné à l’expédition était inspiré par son désir de détourner l’attention du public des problèmes domestiques. Dans ce même ordre d’idées, l’influence d’un courant nationaliste, inspiré des idées « garibaldiennes », fit probablement en sorte que l’expédition de 1896 fut planifiée à la hâte. Quoi qu’il en soit, ce désastre militaire fut la cause directe de la chute de Crispi, dont le nom fut à jamais associé à Adoua.

À l’heure de gloire du fascisme (1935-1936)

Dès l’avènement du fascisme au début des années 1920, la question de l’Abyssinie revint à l’ordre du jour. Une politique agressive de colonisation et de conquête allait voir le jour, puis s’accompagner d’un idéal nostalgique de rebâtir l’Empire romain, grand et glorieux comme il le fut jadis. Benito Mussolini n’hésitait pas à parler d’une renaissance de l’empire, au plus grand profit de la grandeur de l’Italie de l’époque.

Cela dit, les colonies héritées de l’époque de l’Italie libérale figuraient parmi les plus pauvres du monde, d’où le fait que Mussolini souhaitait étendre l’empire pour accroître la richesse. À la suite d’une vaste campagne de propagande, l’Italie envahit l’Éthiopie à partir de ses bases d’Érythrée le 3 octobre 1935. Une campagne militaire effrénée faisant appel à de larges effectifs vit une série de victoires rapides pour l’armée italienne, sans compter la reprise hautement symbolique d’Adoua et l’occupation de la capitale Addis-Abeba, le 5 mai 1936.

Bien que courte dans le temps, la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936 fut loin d'être une simple promenade pour l'armée italienne. L'Italie jeta le poids de tout son arsenal militaire, tels ses avions, ses canons et ses gaz de combat, contre une armée éthiopienne qui se battit sur son terrain, avec les moyens du bord et l'énergie du désespoir.

L’Italie avait alors mis la main sur un pays beaucoup plus riche en ressources naturelles et d’une superficie d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés avec quelque 13 millions d’habitants. Non sans surprise, la guerre engendra l’indignation des démocraties occidentales, dont plusieurs s’empressèrent de voter à la Société des Nations des résolutions de sanctions économiques contre l’Italie en novembre 1935. Il n’en demeure pas moins que la victoire souleva l’enthousiasme de l’opinion publique italienne, ce qui marqua également l’apogée de la popularité du régime de Mussolini.

Sur le terrain, la campagne de 1935-1936 fut aussi accompagnée d’une intense propagande à connotations racistes. Elle vit aussi l’armée italienne faire preuve d’une brutalité sans précédent, notamment par l’utilisation de gaz de combat contre des Éthiopiens qui n’étaient pas équipés pour y faire face. L’Éthiopie et une partie de l’Érythrée furent alors unifiées à la Somalie afin de créer l’Afrique orientale italienne (AOI).

La fin du rêve colonial (1940-1941)

Après être entrée dans la Seconde Guerre mondiale en juin 1940, l’Italie dut mener une lutte navale acharnée en Méditerranée, ce qui eut pour première conséquence qu’elle ne parvint pas à protéger adéquatement ses lignes de ravitaillement vers ses colonies africaines. Les armes, les chars et autres matériels de guerre devinrent plus rares, si bien que les troupes déployées en Afrique de l’Est furent laissées à leur sort.

Figure légendaire de la résistance éthiopienne face à l'invasion italienne, l'empereur Hailé Sélassié 1er, qui régna de 1930 à 1936, puis de 1941 à 1974.

De plus, une offensive très ambitieuse fut lancée par l’Italie contre l’Égypte le 13 septembre 1940, ce qui fit en sorte d’étirer davantage ses lignes de ravitaillement pour les colonies, dans la mesure où les renforts allaient prioritairement vers le front égyptien. L’adversaire principal dans ce théâtre d’opérations était l’armée britannique, qui lança une contre-offensive le 6 novembre, ce qui força les Italiens à reculer de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest.

En AOI, des villes telles Asmara et Addis-Abeba tombèrent aux mains des Alliés, respectivement les 2 et 6 avril 1941. Ces chutes mirent pratiquement un terme à l’existence de l’empire italien en Afrique. Par contre, on peut penser que ce résultat était prévisible. En effet, d’un point de vue tactique, les troupes britanniques étaient largement plus efficaces que leurs adversaires italiens. La victoire des Britanniques s’explique aussi par l’épuisement physique et surtout par l’effondrement du moral des soldats italiens. Nombreux étaient les combattants désireux de rentrer à la maison, car ils étaient fatigués, sinon écœurés de servir comme forces d’occupation dans un théâtre colonial qui leur a toujours été hostile.

C’est pour cela que des centaines de milliers de combattants italiens furent faits prisonniers sur l’ensemble du continent africain au cours de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, l’empereur éthiopien Hailé Sélassié 1er, qui avait naturellement été expulsé par les Italiens, put revenir prendre sa place sur le trône.

La bataille d'Adoua de 1896 fut un véritable désastre pour l'armée italienne. Plus important encore peut-être, cet affrontement occupe aujourd'hui une place prépondérante dans la mémoire collective des Éthiopiens.

La Guerre d’Indochine (1946-1954)

Dans la période suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France était placée devant le défi de recouvrer ses colonies perdues non seulement aux mains de son ancien ennemi qu’était le Japon, mais également des mouvements de résistance indigènes qui s’étaient développés en Asie, de 1941 à 1945. En Indochine française, la résistance de la guérilla du Vietminh contre l’occupant japonais s’organisait. Les différents groupes s’unifiaient sous la direction de Ho Chi Minh et, forcément, ils devaient être dissouts advenant la restauration de l’autorité française.

À cette époque, plus de 80% du territoire de l’Indochine était classé comme forestier, à savoir une forêt généralement dense sous la forme d’une jungle humide. Les problèmes pour n’importe quelle force qui entreprend une campagne militaire sur un tel terrain apparaissent évidents. Dans le cas de la région qui est aujourd’hui le Vietnam, les difficultés étaient accrues en raison des conditions climatiques particulières. La mousson dans le sud-ouest du pays, à titre d’exemple, limitait le temps pendant lequel il était possible de faire campagne. Pendant la moitié d’une année, il était à peu près impossible et imprudent de déplacer des troupes parce que le moindre problème logistique prenait une ampleur exponentielle en raison des pluies torrentielles qui balayaient le pays.

Le contexte politique qui amena la guerre en Indochine est aussi important afin de comprendre le type de combats qui s’y sont livrés et l’issue finale. Sous la direction militaire du général Vo Nguyen Giap, le Vietminh amorça la campagne en 1946 avec des ressources inférieures, mais il parvint, à partir de 1949, à obtenir l’appui de la Chine communiste. En effet, la défaite des nationalistes chinois fut un élément crucial aux succès des insurgés vietnamiens dans les années qui ont suivi.

Le général Jean de Lattre de Tassigny, l'un des commandants des forces françaises en Indochine.

Par contraste, le gouvernement français ne reçut qu’un mince appui des États-Unis. Ceux-ci étaient divisés entre leur traditionnel anticolonialisme et leur appréciation plus récente de la menace communiste. De plus, le gouvernement français était entré dans la campagne d’Indochine à reculons, affaibli militairement au sortir de la guerre en 1945 et divisé politiquement. La plupart des généraux français qui furent dépêchés dans la région reçurent des ressources limitées, sans compter que l’opinion publique en France désapprouvait largement l’opération.

La campagne française d’Indochine débuta par une série d’escarmouches avec le Vietminh et une certaine controverse perdure à savoir lequel des camps tira le premier coup de feu. Les Français souhaitaient briser la fragile position sur laquelle les Vietnamiens s’étaient établis dans l’appareil de l’État au lendemain de la capitulation du Japon. Ces derniers bénéficiaient d’une sympathie dans la population, mais leurs forces militaires étaient faibles. Par conséquent, les Français parvinrent à les repousser vers le Vietbac (au nord de Hanoi) dès 1946. Cette région du nord du Vietnam parsemée de vallées creuses et de caves était à peu près impénétrable, d’autant plus que la frontière chinoise non loin permettait d’y trouver refuge.

Carte du théâtre des opérations en Indochine (1946-1954).

En 1947, le commandant français, le général Jean Valluy, prit le temps d’amasser suffisamment de ressources et se lança à l’assaut du Vietbac. L’opération au nom de code LÉA connut un succès initial, mais le plan, inspiré des tactiques de la Seconde Guerre mondiale, s’enlisa comme le reste des troupes françaises sur le terrain difficile. Les unités françaises se retrouvèrent isolées et le style de commandement du Vietminh semblait avoir moins de difficultés à s’adapter à une situation qui évoluait rapidement. À la fin de cette première opération, les Français parvinrent à s’extirper de la dangereuse région dans laquelle ils se trouvaient, alors que les forces du Vietminh demeuraient intactes et que leur moral fut rehaussé.

Une patrouille française dans un delta (1952).

Les deux prochaines années de la campagne française furent marquées par des batailles à petite échelle et par l’indécision quant aux actions à entreprendre. À preuve, le général Valluy fut remplacé par le général Roger Blaizot en 1948, qui lui-même fut relevé par le général Marcel Charpentier un an plus tard. Charpentier venait à peine de prendre le commandement sur le terrain que Giap lança sa première offensive majeure en 1950. Les forces du Vietminh entrèrent dans Dong Khe et Cao Bang à la fin de l’année (voir la carte). Le général Charpentier tenta une contre-attaque en envoyant deux colonnes de troupes qui furent prises en embuscade et anéanties par un ennemi qui possédait une connaissance intime du terrain.

L'homme qui dirigea les offensives contre les Français, le général Vo Nguyen Giap, qui fêta en août 2010 son 100e anniversaire.

À son tour, Charpentier fut relevé par le général Jean de Lattre de Tassigny qui connut un peu plus de succès que son prédécesseur face à la seconde offensive de Giap en 1951. Par exemple, les Français avaient arrêté le Vietminh à Vinh Yen, Mao Khe et lors de la bataille du Day (mai-juin 1951). Le général de Lattre entreprit de lever une Armée nationale vietnamienne dans le but évident d’appuyer les forces françaises, puis d’utiliser ces nouvelles troupes afin de défendre une série de forts et de bases nommée la Ligne de Lattre. Cela libéra des troupes françaises pour une offensive à Hoa Binh en novembre 1951, mais le Vietminh contre-attaqua, forçant les Français à reculer de cette position trois mois plus tard.

La maladie força de Lattre à rentrer en France à la fin de 1951 et son remplaçant, le général Raoul Salan, mit au point un plan d’offensives et de contre-offensives limitées, remportant notamment une victoire à la bataille de Na San en novembre 1952. Pour sa part, Giap connut quelques succès lors de la campagne de la Rivière Noire en 1952, de même que pendant sa campagne laotienne l’année suivante. Ces succès étaient largement attribuables à la rapidité de mouvements des forces de Giap, à tel point que la logistique du Vietminh ne parvenait pas à suivre.

Le succès de la campagne laotienne marquait en quelque sorte le début de la fin pour la France en Indochine. Le général Henri Navarre devint le dernier commandant français et il préparait une offensive majeure non pour gagner la guerre, mais pour assurer à la France une position de force dans l’éventualité de négociations de paix. Lorsque cette bataille planifiée de toutes pièces débuta, Giap prit aussitôt l’initiative. Le plan de Navarre reposait sur le principe qu’il pouvait tenir une tête de pont à Diên Biên Phu, où se trouvait un d’importantes pistes d’aviation près de la frontière laotienne. Cependant, lorsque la bataille commença autour de Diên Biên Phu le 12 mars 1954, les Français étaient inférieurs en nombre, en équipements et ils étaient par surcroît coincés dans une vallée surplombée de montagnes où se terrait l’artillerie du Vietminh qui les pilonnait.

La garnison tint son front pendant deux mois, mais la situation était sans issue au moment où l’artillerie française fut réduite au silence et que les forces ennemies s’approchaient des « bases » aériennes (souvent de simples pistes). Le 7 mai, les derniers défenseurs se rendirent et la délégation française envoyée à Genève pour négocier la paix ne put imposer ses conditions.

La plupart des combats de la guerre d’Indochine se sont déroulés dans la partie nord de l’actuel Vietnam. Sous la pression des États-Unis, un état non communiste du Sud Vietnam fut créé. Ho Chi Minh et Giap n’allaient pas en rester là. Cela leur prit un autre vingt ans avant de consolider leur conquête de l’ensemble du Vietnam, chose qui avait déjà été faite aux dépens des Japonais en 1945. Cette fois, l’ennemi était la France.

Des parachutistes français à Diên Biên Phu (1953).