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Du Military Service Act aux émeutes de Québec : l’effort de guerre canadien-français vu de France (1914-1918) (Première partie)

Introduction

L’histoire des relations entre la France et le Québec depuis le XVIIIe siècle est généralement bien circonscrite[i], mais l’important chapitre de la Grande Guerre est jusqu’à présent relativement ignoré[ii]. En effet, malgré que la France, l’«ancienne mère patrie» des Canadiens français traverse entre 1914 et 1918 la pire guerre de son histoire, l’intérêt que certains de ses représentants portent sur le Québec ne s’est jamais totalement effacé. Dans un sens comme dans l’autre, les Français et les Canadiens français ont mutuellement contribué à l’effort de guerre des Alliés, que ce soit par des contributions en or et en biens aux diverses oeuvres philanthropiques ou par une présence active dans les tranchées.

Et les chroniqueurs français apprécient généralement la contribution canadienne-française, du moins officiellement. Malgré tout, certains d’entre eux aimeraient que le Québec fasse davantage pour cette «ancienne mère patrie» envahie qui lutte littéralement pour sa survie. Des bureaux du Haut-commissariat canadien à Londres jusqu’au Grand Quartier Général de l’armée française à Paris, la question de la mobilisation du Québec à la guerre de 1914-1918 soulève régulièrement l’attention. Si les Canadiens français ne veulent pas se battre pour l’Empire britannique, leur patrie «légale» vu que le Canada est un Dominion, peut-on au moins les convaincre de faire quelque chose pour la France?

Pour en arriver à ce constat, il importe de rappeler le contexte international de l’époque. Fort de sa victoire en 1871, le nouvel empire allemand veut sa part de colonies pour alimenter son économie en plein essor. Meurtrie de sa défaite et amputée de deux provinces, la France peut partiellement compenser par l’acquisition de nouvelles colonies et procéder ainsi à l’extension de son empire. De leurs côtés, les Britanniques et les Russes sont soucieux de maintenir leurs possessions dans leurs sphères d’influence respectives. A toutes ces causes l’on peut ajouter les rivalités politiques relevant de la nature des nationalismes parfois exacerbés et des tensions ethniques, en particulier dans les Balkans[iii].

Comme on pouvait s’y attendre, l’« étincelle » qui fait éclater ce baril de poudre survient le 28 juin 1914, à Sarajevo, au moment de l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc Franz Ferdinand, l’héritier du trône d’Autriche-Hongrie. Globalement, cet attentat sert de prétexte (parmi d’autres) à l’Allemagne pour déclarer la guerre à la Russie, le 1er août. En réaction, la France mobilise ses armées le lendemain. Le 3, l’Allemagne déclare la guerre à la France et fait marcher ses troupes sur son territoire en violant la neutralité de la Belgique. Cela pousse, le 4 août, le Royaume-Uni à prendre part au conflit, alléguant intervenir officiellement dans le but de sauver la Belgique violée dans sa neutralité.

En août 1914, l’opinion générale est que cette guerre, annoncée comme « fraîche et joyeuse », va rapidement se conclure. Ce serait les résultats des affrontements entre les armées françaises et allemandes qui décideraient de l’issue finale du conflit. L’état-major allemand souhaite jeter contre la France la presque totalité des forces du Reich, au cours d’une campagne qui durerait au plus six semaines. La France vaincue, il ne resterait qu’à se retourner contre la Russie. Face aux armées françaises, britanniques et belges qui offrent une surprenante résistance, les forces allemandes qui marchent sur Paris sont forcées de marquer une pause, de s’enterrer, laissant en plus des morts sur le terrain la perspective d’une guerre beaucoup plus longue que prévu.

La marche à la guerre: combattre pour la «France»?

Par son statut de Dominion au sein de l’Empire britannique, le Canada se trouve aussi, le 4 août, automatiquement en guerre contre l’Allemagne et ses alliées. Libre cependant de déterminer la nature de la contribution, le gouvernement fédéral procède d’emblée à la levée d’un premier contingent de 30,000 hommes qui s’entraînent initialement à Valcartier, au Québec. Ces premiers efforts sont conjugués avec une opinion publique qui, généralement, accueille avec un relatif enthousiasme cette guerre. Naturellement, les Canadiens d’origine britannique s’enrôlent massivement pour leur patrie d’origine, qu’ils ont quittée, pour bon nombre d’entre eux, il y a une décennie à peine. Il est probable que du côté des Canadiens français, séparés de la France depuis plus de cent cinquante ans, il en faudrait davantage pour les convaincre de s’enrôler dans une pareille mesure. Vont-ils donc le faire pour la France?

La France de 1914-1918 n’est peut-être pas, sur le plan militaire, la puissance qui peut dicter la stratégie des alliés, mais elle représente une force morale, voire celle de la Civilisation contre la Barbarie. Les journaux d’époque parlent alors d’une France à la tête d’une «coalition» pour le Droit, la Liberté et l’Humanité. Ainsi, la France cherche à se rallier les nations, dont la canadienne-française, par le biais de cette stratégie qu’on pourrait qualifier d’«émotive[iv]». Il s’agit de redresser les liens avec l’Amérique[v].

Que pensent les Canadiens français de cette guerre? De l’attitude de la France dans ce conflit? La censure n’empêche pas les Canadiens français d’être au courant, grâce aux télégrammes des agences de presse filtrés par leurs propres journaux, du drame vécu par les populations franco-belges au début de la guerre. Le Québec n’est pas épargné par les vagues d’enthousiasme associées à l’entrée automatique du Canada dans la guerre au sein de l’Empire britannique, et par extension aux côtés de la France. «[…] les foules en délire à Montréal et Québec furent plus nombreuses que celles de la très britannique Toronto[vi]». La presse canadienne décrit l’unité temporaire affichée par Canadiens français et anglais face à l’effort de guerre. Ce n’est que bien des mois plus tard, dans les principaux journaux du Québec à partir de 1917, que des appels patriotiques au nom spécifique des anciennes mères patries (France et Angleterre) seront lancés de manière plus systématique afin de stimuler ce consensus en train de s’effriter.

Henri Bourassa.

Cependant, avant de suivre la France, les Canadiens français pourraient croire que celle-ci paye, en quelque sorte, le juste prix pour ne pas être restée dans le droit chemin de la religion catholique[vii]. Il est doublement tentant de le croire à la lumière des écrits de l’un de leurs plus brillants intellectuels, soit Henri Bourassa. Celui-ci est un catholique ultramontain, voire un réactionnaire qui ne peut concevoir l’idée que l’on aille défendre une France qui a mis les curés à la porte au début du siècle. Sa foi profonde et ultramontaine va guider son attitude et en partie celle de son lectorat envers l’ancienne mère patrie. Pour Bourassa, la fracture de 1760, ce fameux «accident de l’histoire» désiré par Dieu a fait que ce peuple a dû lutter pour sa survie et a donc constitué une nouvelle race n’étant pas constitutionnellement redevable ni à la France ni à l’Angleterre. De plus, la société canadienne-française étant de plus en plus détachée de la société française, rien ne justifie la défense acharnée au profit d’un peuple qui, depuis quelques décennies, est imprégné de valeurs révolutionnaires et républicaines[viii].

C’est pourquoi, selon Susan Mann Trofimenkoff, des membres de l’élite canadienne-française tels Wilfrid Laurier, Henri Bourassa (en 1914), les maires de Montréal et de Québec, Médéric Martin et Olivier-Napoléon Drouin[ix], encouragent plutôt l’aide à la Grande-Bretagne, s’il faut absolument y aller. Ce qui aurait amené la presse locale à emboîter le pas[x]. Les leçons de la guerre du Transvaal ou d’Afrique du Sud (1899-1902), et par extension l’accrochage avec la France à Fachoda (1898) ont montré, selon Bourassa, que l’Angleterre poursuit néanmoins une politique visant simplement à la défense de ses intérêts et que, pour ce faire, tous les moyens sont bons.

Pour lui, l’obligation de servir l’Angleterre ne sauvera pas la civilisation française, comme le laissent entendre plusieurs. Cette façon de voir les choses est un leurre. Bourassa a forgé cette thèse bien avant le début de la guerre et, comme on vient de le voir, au fil des événements. Pour lui, l’impérialisme de Londres est la doctrine officielle de la politique étrangère britannique depuis les années 1890 et elle s’est traduite concrètement au Canada par l’obligation juridique de contribuer aux entreprises guerrières de l’Empire[xi]. Bourassa croit plutôt que le premier devoir des Canadiens français va envers le Canada, malgré qu’ils puissent se sentir comme des citoyens de seconde classe au sein de la Confédération. De plus, il ne prétend pas combattre pour la Civilisation même pour la France et sous le drapeau anglais. Il réfléchit davantage au sort des Canadiens français hors Québec qui subissent le joug des Boches de l’Ontario, plutôt que dans l’optique d’affronter les vrais Prussiens dans les Flandres[xii].

Omer Héroux.

Bien sûr, la France n’a pas cherché la guerre. L’héroïsme de ses soldats et l’impression d’un renouvellement de la foi catholique en 1914 ont pu amener certains intellectuels à l’appuyer, du moins moralement. Pour Omer Héroux, journaliste au Devoir, l’ampleur des sacrifices consentis par la France est incomparable. Son héroïsme est symptomatique de la conservation de ses vertus traditionnelles (chrétiennes). Par conséquent: «Quel souhait former aujourd’hui pour la France si ce n’est qu’elle voit bientôt l’ennemi hors de ses frontières et qu’elle puisse reprendre, dans la fidélité à ses traditions et à ses croyances, le cours de ses glorieuses destinées[xiii].» Bourassa et son équipe s’en remettent aux arguments politiques et constitutionnels afin de justifier leur position face à la France, tout comme ils le font généralement au sujet des droits et devoirs du Canada quant à la participation à la guerre en son propre nom ou celui de l’Empire britannique.

On retrouve toutefois des discours d’appuis à la France et à l’Angleterre, tant au début qu’à mi-parcours du conflit. Selon les contemporains, la nature des rapports entre Canadiens anglais et français reflète tout de même, à plus petite échelle, les rapports entre la France et l’Angleterre. Par exemple, le député Armand Larvergne devant une foule réunie à Québec: «Toutes les divisions cessent en France et en Angleterre. […] Ici, nous voyons le spectacle des citoyens de toutes les origines accueillant avec joie la nouvelle de la déclaration de la guerre contre l’Allemagne. Et je suis sûr que si, demain, nous sommes appelés à aller combattre, tous les Canadiens, à quelque race qu’ils appartiennent, répondront bravement à l’appel[xiv]

Armand Lavergne.

Dans son ensemble, le Québec de 1914 semble désireux de participer à l’effort de guerre, même si la plupart des gens ignorent la réalité des combats. À l’exemple des pays belligérants comme la France et l’Angleterre, une trêve est proclamée au Canada entre les partis politiques fédéraux, le 18 août. Voulant projeter une image d’unité nationale, les membres du parlement espèrent qu’à travers cette trêve les Canadiens puissent se reconnaître en une cause, soit celle de la défense des intérêts canadiens ou plus simplement l’idée de porter secours à une ancienne mère patrie. Comme mentionné précédemment, c’est surtout les Canadiens français qu’il faut convaincre.

En même temps, il ne faut pas être dupe, surtout lorsque l’on songe à l’intérêt, au type de soutien, voire même à la «loyauté» qu’un Canadien français peut manifester à l’égard de la France. Cette dernière est une alliée, mais ce n’est pas au nom officiel de la France qu’on évoque la notion de loyauté. Par exemple, les observateurs français de l’espace politique québécois savent à quel point les Canadiens anglais tiennent à ce que leurs compatriotes francophones, issus d’une «race étrangère» conquise par l’Angleterre, témoignent non pas d’une fidélité aveugle, mais d’une loyauté circonstancielle à l’Empire. On peut parler d’une «loyauté intéressée», mais pas nécessairement d’une «loyauté morale» des Canadiens français à l’Angleterre[xv].

On pourrait expliquer ce manque relatif d’intérêt des Canadiens français par leur faible poids au gouvernement fédéral, les trois ministres francophones du Cabinet Borden détenant des portefeuilles sans importance[xvi]. Bref, personne à Ottawa n’a le pouvoir de promouvoir le fait que l’appui à l’empire est légalement garant des libertés. Mais en fait, rien ne prouve que ces ministres canadiens-français «forts» auraient eu des impacts significatifs sur le support moral ou intéressé à la France, toujours perçue comme corrompue et décadente.

C’est donc davantage l’environnement politique canadien qui empêche les Canadiens français de se prononcer librement sur la nature du consentement qu’ils auraient voulu offrir à l’Empire britannique ou à la France. L’enthousiasme et les espoirs initiaux sont nettement palpables en 1914. Les manifestations urbaines constituent à ce titre de notables exemples. Certains croient que cette guerre (et sa conclusion rapide) permettra de développer les relations entre la France et le Canada[xvii].

Jugements français du recrutement au Québec : la réaction journalistique

Pour leur part, la plupart des chroniqueurs français qui traitent de l’épineuse problématique du recrutement et de la participation générale des Canadiens français à l’effort de guerre sont indulgents. Ils s’efforcent en effet de replacer la question dans son contexte politique, social, économique, tout en faisant les parallèles nécessaires avec la contribution factuelle, ici perçue en chiffres absolus. Ces interprétations masquent-elles une sorte d’hypocrisie ou d’auto-censure? La montée du débat sur la conscription à partir de 1916 autorise-t-elle certains chroniqueurs à dire clairement ce qu’ils pensent de l’attitude du Québec?

Parmi les premiers accrochages sérieux, du moins publics, entre Français et Canadiens français sur le recrutement, on note la réplique du député libéral de Montmagny Armand Lavergne à Henri-Lefebvre d’Hellencourt, un Français d’origine devenu rédacteur en chef du Soleil. Celui-ci accuse Lavergne, au début de 1916, de vouloir être davantage un «Allemand» qu’un «Anglais», et d’empêcher la participation du Canada à la présente guerre. Outré, mais désirant sans doute jouir de son immunité parlementaire, Lavergne lui donne une cinglante réplique dans l’enceinte de l’Assemblée législative le 21 janvier. Pour ce dernier, d’Hellencourt n’a aucune leçon de morale à prodiguer aux Canadiens français. D’après son âge et son ancien rang de capitaine dans l’armée française, il serait tenu d’être mobilisé à l’heure actuelle. «Si le capitaine d’Hellencourt continue à injurier les Canadiens qui jugent à propos de ne pas s’en aller, il pourrait bien avoir la répétition de la seule bataille qu’on lui connaisse, celle de la terrasse de Québec, contre un avocat de la place[xviii]

Le zèle de patriote d’Hellencourt et son ardeur à vouloir embrigader le plus de Canadiens français possible dans la cause française lui auraient fait prononcer des paroles qui dépassent sa pensée. Par contre, en fin observateur de la scène québécoise, d’Hellencourt remarque, comme à peu près tout le monde, que le Québec, et plus généralement le Canada français, n’a pas fourni un nombre proportionnel de recrues en ce début de 1916 par rapport à la partie anglophone du pays.

Le Québec a-t-il dès lors manqué à ce «rendez-vous du patriotisme canadien»? Non, d’après cette expression de l’abbé français Charles Thellier de Poncheville[xix], qui est d’avis que l’opposition d’une de ces provinces canadiennes ne doit pas faire passer sous silence le nombre relativement important de ses concitoyens qui se trouvent sur les champs de bataille à l’été de 1917: «Et pour juger équitablement cette attitude particulière au pays de Québec, il n’en faut pas ignorer les motifs, dans lesquels ni la fidélité à la France ni la loyauté à l’Angleterre ne sont directement en cause[xx].» Poncheville veut ramener le débat dans une orbite plus spirituelle, tout en ajoutant que le devoir des peuples croyant aux principes de la Civilisation «[…] mis en péril par l’iniquité allemande est de se porter à leurs secours[xxi]». Est-il plus important de sauver un lambeau de terre disputé entre deux belligérants ou, mieux encore, les lambeaux de l’Évangile par lesquels s’est forgée la civilisation occidentale chrétienne? Dans un Québec hautement catholique qui s’oppose à la conscription, cet argument est recevable.

L'abbé de Poncheville en compagnie d'officiers de l'hôpital militaire canadien-français de Saint-Cloud (Paris) en mai 1917. Photo: Michel Litalien.

Or, c’est précisément l’opposition d’une de ces provinces canadiennes qui amène le journaliste Philippe Millet[xxii] à rédiger, le 11 août 1917, pour L’Œuvre un article dénigrant presque totalement l’effort de guerre du Québec. Millet écrit: «On doit la vérité à ses amis. Il est difficile de cacher plus longtemps aux Canadiens-français [sic] la profonde déception que cause en France leur attitude à l’égard de la guerre[xxiii].» En plus d’applaudir au caractère désintéressé de l’intervention canadienne depuis 1914, Millet admire la qualité du débat démocratique qui a mené au vote de la loi sur le service militaire obligatoire. Malheureusement, ce geste audacieux, que va entériner le Parlement canadien, est entièrement attribuable au zèle patriotique des Canadiens anglais: «Non seulement les Canadiens-français [sic] y ont fort peu participé, mais ils ont fait, et continue [sic] à faire tout leur possible pour mettre des bâtons dans les roues[xxiv].» Les parlementaires canadiens-français vont donc grandement nuire à l’établissement d’une loi qui sera quand même votée, confirmant ainsi une contribution «dérisoire» qu’il vaut mieux tenir secrète, de peur de faire honte aux Canadiens français.

Millet s’en prend également à Bourassa, à Laurier, à Lavergne et même à l’Église catholique canadienne à qui il reproche sa division interne face à une évidente question d’urgence nationale. Les élites canadiennes-françaises ne font rien pour empêcher une sécession nationale anticipée par Millet, une fois la loi appliquée. Il ajoute: «L’attachement aux vieux souvenirs [ceux de la France de jadis] a été aussi impuissant que le loyalisme à l’égard de l’Angleterre quant [sic] il s’est agi, pour les Canadiens de race française, de vaincre leur égoïsme provincial. Et nous constatons aujourd’hui ce fait paradoxal que le seul point de l’Amérique du Nord où l’on n’épouse pas avec ardeur la cause de la France est celui où l’on parle notre langue[xxv]

La réplique ne tarde pas sous la plume de Joseph Canada, pseudonyme conjoint de Joseph Lavoie et de Moïse Martin, tous deux infirmiers à l’Hôpital Laval de Troyes, un établissement canadien-français au service de la France. La rédaction du journal régional français La Tribune de l’Aube est saisie de l’article de Millet et accorde une pleine page à Lavoie et Martin le 13 août 1917. Les auteurs invitent Millet à étudier davantage l’histoire et la politique canadiennes avant d’oser critiquer la conduite actuelle des Canadiens français face à la conscription. Ils ajoutent: «Vous dites, M. Millet, qu’il n’y a que les Canadiens-Français [sic] qui sont contre la conscription. Demandez donc au gouvernement canadien les centaines de pétitions des ouvriers canadiens-anglais comme canadiens-français demandant le rejet de la conscription ou de soumettre cette question au peuple[xxvi]

Avançant des arguments «à la Bourassa», ils demandent quels sacrifices fait la France pour venir en aide au Canada français, et ce qu’elle serait prête à faire si tant est que le pays soit attaqué par les Américains ou les Japonais: «N’est-ce pas un devoir sacré pour tous les Français de défendre les leurs, […] au lieu de les critiquer et de les injurier sans connaître les raisons qui les font agir. Votre article paraîtra dans tous les journaux canadiens-français. Songez au désappointement et au peu d’encouragement qu’il provoquera. Pensez-vous que les Canadiens-Français [sic] seront bien enthousiastes à venir vous défendre quand vous les jugez si mal[xxvii]

Les auteurs rappellent le sang qui a coulé sur les Plaines d’Abraham en 1759, ou encore leur stupéfaction de voir la France abandonner, de «gaîté de cœur», le Canada quatre années plus tard. La guerre de 1870 et celle de 1914 avaient vu des milliers de Canadiens français combattre pour leur ancienne mère patrie. Qu’a fait la France en retour? Rien, ou très peu. Ce n’est que cent ans après la capitulation de Québec qu’elle a daigné envoyer son navire La Capricieuse mouiller dans le Saint-Laurent, et ce, sans compter qu’elle avait «[…] mis plus d’enthousiasme, d’honneur et de gloire à aider les Américains à conquérir leur indépendance que vous en avez mis en 1759 à conserver le Canada, votre plus belle et plus riche colonie[xxviii]».

Le navire de guerre "La Capricieuse" mouilla dans le port de Québec en 1855. Ce faisant, il marqua officiellement le retour au Québec de la première unité militaire de la France depuis la Conquête de 1759.

Le Comité France-Amérique, une organisation culturelle de promotion des relations franco-canadiennes, intervient à son tour dans le débat. Léopold Leau[xxix] consacre un article aux Canadiens français qui présente une avalanche de chiffres estimant que 20 000 militaires francophones se sont volontairement enrôlés dans le Corps canadien jusqu’en mai 1917. Leau indique que ce chiffre doit être analysé à sa juste valeur, en proposant une réflexion purement hypothétique: combien faudrait-il «[…] lever de volontaires en France afin de secourir les Canadiens français luttant pour leur existence nationale. De 300 000 à 400 000[xxx].» Il croit que cette comparaison donne une idée de la part prise par les Canadiens français dans la guerre, et ce, même s’il ne peut nier que l’effort canadien-anglais soit nettement plus important.

Par contre, il croit que le Canada anglais est justifié de remettre en cause le patriotisme des francophones du pays. Leau s’attaque à la pensée de Bourassa qu’il accuse d’être ni plus ni moins à la tête d’une campagne planifiée de dénigrement au profit de l’Allemagne, même si le directeur du Devoir a prévu, avec justesse depuis 1899, que tôt ou tard les guerres impériales de l’Angleterre finiraient par amener la conscription au Canada et la dislocation à petit feu de l’Empire.

Leau ne le nie pas, mais pourquoi Bourassa revient-il constamment sur cette théorie qui ne fait que servir les intérêts allemands? Les propagandistes allemands ne font-ils pas assez de tort, sans qu’un intellectuel de la trempe du fondateur du Devoir ne s’approprie les arguments allemands en les adaptant «[…] à son propre caractère, à sa situation, à sa politique[xxxi]»? Pour Leau, Bourassa fournit à la propagande du Reich tout l’outillage argumentatif nécessaire pour dénigrer l’engagement du Canada. Deuxièmement, la campagne qu’il orchestre contre cette participation finit par isoler le Québec du reste du pays, ce qui a pour conséquence une faible présence canadienne-française dans les tranchées.

François Veuillot, autre intellectuel français connu au Québec, n’est pas de cet avis. Il refuse que les Canadiens français soient des «tire-au-flanc». Pour lui, des campagnes de presse inopportunes fournissent à certains écrivains canadiens-français des prétextes pour militer en faveur ou en défaveur d’un engagement accru. Or, un prétexte n’est pas une raison. L’infériorité numérique de cette participation canadienne-française a des causes générales (historiques et socio-économiques propres aux Canadiens français) et particulières (mauvaise gestion canadienne de l’effort de guerre), mais n’est nullement attribuable à un fléchissement des sympathies pour la France et les Alliés. «Le problème angoissant de leur participation [celle des Canadiens français] à la guerre est désormais résolu. Quel que soit le jugement que l’on veuille porter sur leur attitude en face de l’enrôlement volontaire, il ne peut y avoir qu’un avis sur leur obéissance loyale et courageuse à la conscription. Donc, encore un coup, ce problème est résolu. Celui qui reste à résoudre, c’est le problème de leur avenir[xxxii]

(La suite dans la seconde partie.)

[i] Pour la période de la guerre de Sept Ans jusqu’à la fin du Premier Empire, notons l’ouvrage de Claude Galarneau, La France devant l’opinion canadienne, (1760-1815), Québec et Paris, Les Presses de l’Université Laval et Librairie A. Colin, coll. «Cahiers de l’Institut d’Histoire, 16», 1970, 401 p. Sur les rapports au XIXe siècle: Claude Galarneau, «Les Canadiens en France (1815-1855)», Les Cahiers des Dix, Québec, no 44 (1989), p. 135-181; Sylvain Simard, Mythe et reflet de la France: l’image du Canada en France, 1850-1914, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, coll. «Cahiers du Centre de recherche en civilisation canadienne-française», 1987, 440 p.; Armand Yon, Le Canada français vu de France (1830-1914), Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. «Vie des Lettres québécoises», 1975, 235 p. Sur les rapports depuis le XIXe siècle: Louise Beaudoin, Les relations France-Québec: deux époques, 1855-1910, 1960-1972, Québec, Université Laval (mémoire de maîtrise, M.A.), 1974, 196 p.; Philippe Prévost, Les relations franco-canadiennes de 1896 à 1911, Paris, Université de Paris–Sorbonne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1984, 201 p., et Philippe Prévost, La France et le Canada. D’une après-guerre à l’autre (1918-1944), Saint-Boniface (Manitoba), Les Éditions du Blé, coll. «Soleil», 1994, 492 p.; Eric Amyot, Le Québec entre Pétain et de Gaulle. Vichy, la France libre et les Canadiens français, 1940-1945, Montréal, Fides, 1999, 365 p.; Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier, Le lobby du Québec à Paris. Les précurseurs du Général de Gaulle, Montréal, Québec-Amérique, 2002, 207 p.; Frédéric Bastien, Relations particulières: la France face au Québec après de Gaulle, Montréal, Boréal, 1999, 423 p.; Gabrielle Mathieu, Les relations franco-québécoises de 1976 à 1985, Québec, Centre québécois de relations internationales, Département de science politique, Université Laval, coll. «Cahiers du CQRI, no 8», 1992, 203 p.

[ii] Pour la période de la guerre de 1914-1918, on note les ouvrages suivants: Sylvie Guillaume, Les Québécois et la vie politique française (1914-1969). Parenté et dissemblances, Bordeaux, Université de Bordeaux-III (Thèse, Ph. D.), Institut d’études politiques, Centre d’études canadiennes, 1975, 292 p. ; Alban Lachiver, Le soutien humanitaire canadien-français à la France durant le premier conflit mondial à travers l’action du Comité France-Amérique de Montréal (1914-1918), Amiens, Université de Picardie-Jules Verne (mémoire de maîtrise, M.A.), 1994, 184 p. ; Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918. Devant l’opinion française», Les Cahiers des Dix, Québec, no 38 (1973), p. 9-32.

[iii] L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie en 1908-1909 et les guerres balkaniques de 1912-1913 avaient amené l’Europe au bord de la guerre générale.

[iv] C’est aussi ce que Robert Young comprend lorsqu’il évoque cette «association naturelle» entre la France et la Civilisation dans son interprétation de la promotion de la culture et des idéaux français par le Quai d’Orsay (à travers sa Maison de la Presse au début de 1916 et son Commissariat à l’Information à la fin de 1917), une fois les États-Unis devenus belligérants. Robert Young, Marketing Marianne: French Propaganda in North America, 1900-1940, New Brunswick, New Jersey et London, Rutgers University Press, 2004, p. 60.

[v] Gabriel Hanotaux, La France vivante en Amérique du Nord, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1913, p. 245. L’auteur ajoute que le resserrement des liens avec l’Amérique fait partie d’une stratégie globale de redressement de la France sur le plan international. L’amélioration des finances, de l’armée, le dégagement de l’isolement diplomatique (alliance franco-russe) et l’expansion coloniale, autant de voies connues et empruntées par Hanotaux dans son raisonnement sur le futur statut international de la France.

[vi] Desmond Morton, «La Guerre d’indépendance du Canada: une perspective anglophone», dans Roch Legault et Jean Lamarre (dir.), La Première Guerre mondiale et le Canada: contributions sociomilitaires québécoises, Montréal, Méridien, 1999, p. 12.

[vii] Rappelons que l’Église et l’État en France sont officiellement séparés depuis 1905. Susan Mann Trofimenkoff, «Quebec and the Great War», dans Interpreting Canada’s Past. Volume Two. Post-Confederation, Don Mills (ON), Oxford University Press, 1993, p. 380.

[viii] Sylvie Lacombe, La rencontre entre deux peuples élus. Comparaison des ambitions nationale et impériale au Canada entre 1896 et 1920, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2002, p. 234.

[ix] Médéric Martin a été maire de Montréal de 1914 à 1924 (réélu en 1916, puis a fait un cours mandat de 1926 à 1928). Olivier-Napoléon Drouin a été maire de Québec de 1910 à 1916, puis Henri-Edgar Lavigueur a pris sa succession jusqu’en 1920.

[x] Susan Mann Trofimenkoff, loc. cit.

[xi] On peut à cet égard rappeler la brochure publiée en décembre 1915 par Bourassa et intitulée Que devons-nous à l’Angleterre? La défense nationale, la révolution impérialiste, le tribut à l’Empire, Montréal, s. é., 1915, 420 p. L’auteur démontre (p. 27-28) l’imposition progressive de la doctrine impérialiste dans les mentalités de la classe politique canadienne et de ses conséquences dans l’enchaînement des événements politico-militaires entre 1890 et 1914, qui se traduit au Canada par un affaiblissement de sa force politique au sein de l’Empire. Voir Robert Rumilly, Henri Bourassa, Stanstead, Éditions du Marais, 2000 (1953, 1re éd.), p. 542 et Robert Lahaise, Une histoire du Québec par sa littérature, 1914-1939, Montréal, Guérin, 1998, p. 39.

[xii] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 92.

[xiii] Le Devoir, 14 juillet 1915. Cité dans Alban Lachiver, « Le soutien humanitaire canadien-français à la France en 1914-1918. », Guerres mondiales et conflits contemporains. Les entrées en guerre en 1914, no. 179 (juillet 1995), p. 163. À noter que les propos de Héroux sont publiés dans le contexte des célébrations du 14 juillet (ch. 5).

[xiv] L’Événement, 5 août 1914, p. 1. Cité dans Réal Bélanger, «Albert Sévigny et la participation des Canadiens français à la Grande Guerre», Revue Internationale d’Histoire Militaire, no 51 (1982), p. 82.

[xv] Sylvie Lacombe, op. cit., p. 248.

[xvi] Sur le faible poids des ministres francophones dans le cabinet Borden, la qualité des relations entretenues entre le Premier ministre et ces derniers, et l’influence du parti conservateur au Québec, voir Robert C. Brown, Robert Laird Borden. A Biography. Volume I : 1854-1914, Toronto, MacMillan of Canada, 1975, p. 250-253.

[xvii] Bibliothèque et Archives Canada (BAC), MG 26 H-1 (a), Borden Papers, vol. 47, p. 21927. Lettre de Philippe Roy (haut-commissaire canadien à Paris) à Borden datée du 14 septembre 1914.

[xviii] Les débats de l’Assemblée législative, 13e législature, 4e session (du 11 janvier 1916 au 16 mars 1916), séance du 21 janvier 1916, disponible à: www.assnat.qc.ca/rd/rd13l4se/index/seance.asp?se=160121. Site consulté le 11 septembre 2006.

[xix] Le chanoine Charles Thellier de Poncheville (1875-1956) était un conférencier de grande réputation. Vétéran de la bataille de Verdun comme brancardier, de février 1916 à janvier 1917, ses exploits comme aumônier militaire auprès des soldats français avaient été salués dans la presse de par le monde, notamment au Québec. Thellier de Poncheville connaissait bien le Canada, qu’il avait visité à quelques reprises, en particulier en 1917 alors qu’il était venu prêcher le carême à Montréal.

[xx] Charles Thellier de Poncheville (abbé), «Le sang de France au Canada. Discours prononcé à la Madeleine de Paris le 2 juillet 1917», Revue canadienne. Nouvelle série, volume XXI (mai 1918), p. 345.

[xxi] Ibid.

[xxii] En plus de sa collaboration à L’Œuvre, le professeur agrégé Philippe Millet a également été chroniqueur au journal parisien Le Temps. Il a aussi été directeur politique de la revue hebdomadaire L’Europe Nouvelle fondée au début de 1918, revue qui se proposait d’analyser objectivement les problèmes politiques en Europe d’après-guerre.

[xxiii] Cité dans Oval, E. I. et E. Rastus (i.e. J. A. Lavoie et M. E. Martin), Une Unité Canadienne. «Coq-à-l’Âne». Sério-Comique, Québec (s. e.), 1920, p. 154. Lavoie et Martin sont tous deux des infirmiers qui servent au sein de l’Hôpital Laval pendant la guerre. Rappelons aussi que l’article de Millet est publié sous le titre Les Canadiens-Français, le 11 août 1917, soit avant les élections canadiennes de décembre et l’application intégrale de la loi.

[xxiv] Ibid., p. 155.

[xxv] Ibid., p. 156.

[xxvi] Ibid., p. 157.

[xxvii] Ibid., p. 158.

[xxviii] Ibid.

[xxix] Léopold Leau (1868-1940) était un mathématicien français de réputation internationale qui s’était aussi fait un nom par ses travaux sur les mécanismes scientifiques associés aux langues parlées. Il s’était par conséquent intéressé à la question de l’adoption d’une «langue auxiliaire internationale».

[xxx] Léopold Leau, «Le Canada et la guerre», France-Amérique. Revue mensuelle du Comité France-Amérique, no 76 (avril 1918), p. 112. Leau sympathise constamment avec les difficultés que vivent les Canadiens français dans leur propre pays, notamment sur leurs problèmes d’intégration dans les forces armées (manque d’unités francophones distinctes) et la question des écoles francophones d’Ontario. Voir Armand Yon, «Les Canadiens français à la Guerre de 1914-1918…», p. 13. Hanotaux plaide aussi dans Le Figaro (2 juillet 1917) sur le manque d’unités distinctes francophones au sein du Corps canadien comme explication aux problèmes de recrutement, ibid., p. 17-18.

[xxxi] Léopold Leau, loc. cit., p. 114.

[xxxii] François Veuillot, «Le voyage de M. François Veuillot au Canada», La Semaine religieuse de Montréal, 36e année, vol. LXXII, no 10 (2 septembre 1918), p. 153.

La Première Guerre mondiale (1914-1918). Seconde partie: le front Est et les théâtres extérieurs

Introduction

Des soldats russes.

Nous reprenons la suite du compte-rendu des principales phases militaires de la Première Guerre mondiale par l’exploration des combats qui se sont déroulés en Europe de l’Est, de même que dans les Balkans, au Moyen-Orient, sans oublier les opérations menées en Afrique et dans le Pacifique.

Sans trop exagérer (et si c’était le cas, nous en ferions amende honorable), il nous semble que les historiographies anglophone et francophone de la guerre de 1914-1918, du moins celles qui nous sont familières, n’aient pas abordé le sujet de la guerre à l’Est avec le même intérêt que celle à l’Ouest. Pourtant, les affrontements s’étant produits dans les théâtres d’opérations autres que celui du front Ouest furent nombreux et tout aussi sanglants, quand il ne s’agissait carrément de massacres de populations, comme ce fut le cas lors du génocide du peuple arménien par le gouvernement turc en 1915-1916.

En dépit de terrifiantes similitudes avec ce qui se passa à l’Ouest, la nature de la guerre à l’Est et dans d’autres théâtres d’opérations présente aussi quelques variantes, que nous tenterons de relever dans cet article.

La campagne à l’Est (1914-1915)

L’immensité du territoire d’Europe de l’Est, et particulièrement celui de la Russie, fait ressortir une première différence avec la situation à l’Ouest. Il s’agit du ratio « soldat-espace » qui était plus faible en Russie, ce qui signifiait que les combattants disposaient d’un plus vaste espace de manœuvre, mais cela avait comme principal désavantage que les lignes de ravitaillement étaient beaucoup plus étirées. Par exemple, lorsqu’une percée du front était achevée, les difficultés inhérentes au redéploiement de l’artillerie signifiaient que l’armée victorieuse pouvait difficilement exploiter ses succès.

Un régiment d'infanterie austro-hongrois sur le front de l'Est.

D’autre part, en plus de la présence des forces allemandes sur le terrain, le front de l’Est impliqua d’autres nations, dont la Russie et les différents peuples composant son empire, de même que ceux de l’un de ses adversaires, l’Autriche-Hongrie. Notons aussi que la Russie et l’Autriche-Hongrie, en particulier, n’étaient pas préparées à subir et gérer les difficultés de toutes sortes associées à la guerre moderne. Dans le cas de l’Autriche-Hongrie, celle-ci eut à livrer une lutte sur trois fronts. D’abord, la guerre débuta en Serbie pour l’empire des Habsbourg, où la résistance serbe préoccupa le haut commandement autrichien. Ensuite, il fallut consacrer d’importantes ressources au front russe, une zone qui préoccupa particulièrement les Allemands, mais nullement les nations slave et ruthène de l’Empire austro-hongrois. Enfin, le front italien, où l’Autriche-Hongrie dut y dépêcher des contingents, malgré que l’Italie eut fait partie de la même alliance qu’elle avant les hostilités.

Pour cette armée austro-hongroise polyglotte, et quelque peu en retard quant à la modernisation de ses équipements et de son administration, cette guerre sur trois fronts serait possible à gérer tant et aussi longtemps qu’elle recevrait l’assistance de l’Allemagne. Fort heureusement pour les Puissances Centrales, la Russie n’était pas dans une meilleure position au début du conflit. Le haut commandement russe plaça ses espoirs dans la soi-disant puissance de la cavalerie pour l’offensive, puis dans la consolidation d’un réseau de fortifications aux fins défensives. Le problème fut que, tant pour la cavalerie que pour la fortification, les événements de 1914 démontrèrent hors de tout doute que face à un armement moderne, le cheval pouvait être stoppé net et le fort être méthodiquement détruit.

Des soldats russes à l'assaut. En arrière-plan, l'ennemi ouvre le feu.

De plus, les généraux russes ne s’entendirent pas du tout, au point où des cliques se constituèrent, quant à la stratégie offensive à adopter. Devait-on porter l’effort au nord, contre l’Allemagne en Prusse orientale, ou au sud vers la Hongrie? En théorie, l’armée russe disposa des ressources suffisantes pour exécuter simultanément les deux offensives, mais dans les faits, son état-major général ne fut pas adapté, ni ne comprit parfaitement les réalités de la guerre moderne. À cela, l’entrée en guerre de l’Empire ottoman à la fin de 1914 ouvrit un autre front pour la Russie, ce qui engendra d’autres divisions au sein du haut commandement. Cette même crise aux plus hauts échelons se transporta sur le terrain. Que ce soit en Russie ou en Autriche-Hongrie, les combats de l’automne de 1914 décimèrent les rangs des officiers et des sous-officiers, si bien que leur remplacement constitua un épineux problème qui perdura jusqu’à la fin.

Carte du front de l'Est au début de 1916. On remarque l'ampleur du territoire conquis par les armées des Puissances Centrales aux dépens de la Russie depuis le début des hostilités. (Cliquez pour agrandir.)

La guerre à l’Est débuta aussi en août 1914, avec quelques avancées initiales de l’armée russe en Prusse orientale et dans la partie est de l’empire austro-hongrois. Ces succès furent brefs, dans la mesure où ils furent arrêtés net par l’éclatante victoire des troupes allemandes lors de la bataille de Tannenberg (nord de Varsovie) à la fin août. Les Russes perdirent alors 125,000 hommes, les stratégiques Lacs Mazures, puis un autre contingent de 125,000 soldats le mois suivant, contre des pertes allemandes variant entre 20,000 et 25,000 hommes pour la même période. Le désastre de Tannenberg n’empêcha pas la Russie d’inscrire une belle victoire contre les Austro-Hongrois dans les montagnes des Carpates à l’automne.

À terme, les évidentes difficultés qu’avait l’armée austro-hongroise à mener efficacement la lutte contre les Russes pouvaient être en partie compensées, comme nous l’avons mentionné, par l’aide fournie par l’allié allemand. Autrement dit, le temps sembla initialement jouer à la faveur des Puissances Centrales à l’Est, même si leurs pertes s’avérèrent plus difficilement remplaçables que celles subies par les forces du Tsar. Par ailleurs, l’armée russe n’avait pu se transformer en ce fameux « rouleau compresseur » qu’auraient souhaité les alliés franco-britanniques, histoire de les soulager de la pression allemande à l’Ouest. Bien au contraire, l’Allemagne put rassembler les effectifs nécessaires afin de lancer une offensive initialement mineure dans le secteur de Gorlice-Tarnow entre le 2 mai et le 27 juin 1915, dans le but de relâcher la pression russe sur l’armée austro-hongroise. Or, contre toute attente, les Russes paniquèrent, reculèrent de plusieurs centaines de kilomètres, sans compter leurs pertes avoisinant les deux millions de soldats, plus leur expulsion de la Pologne en conséquence de la déroute de l’armée. Par l’ampleur des gains accumulés en si peu de temps, la bataille de Gorlice-Tarnow laisse présager, à certains égards, les combats de la prochaine guerre mondiale, mais l’offensive en soi fut peu concluante malgré tout. Encore une fois, chaque victoire des Puissances Centrales à l’Est les éloigne un peu plus de leurs lignes d’approvisionnements.

Une représentation du général Paul von Hindenburg (avec le manteau gris) lors de la bataille de Tannenberg (août 1914).

1916: de la victoire au désastre

À mesure qu’approcha l’année 1916, les dirigeants russes se rendirent compte qu’il fallait redresser la situation, et ce, tant pour le moral de l’armée que pour celui du peuple. En fait, ce fut un général, Alexeï Broussilov, qui apporta à la Russie la victoire si désespérément attendue.

L'architecte derrière l'une des rares victoires militaires russes de la guerre de 1914-1918, le général Alexeï Broussilov.

Dans l’actuelle Ukraine, face à l’armée austro-hongroise en juin 1916, Broussilov aligna une force à peine supérieure en nombre à celle de son adversaire, soit 600,000 hommes contre les 500,000 de l’armée des Habsbourg. Malgré cela, son armée réalisa l’une des victoires les plus spectaculaires de la guerre de 1914-1918. En effet, Broussilov parvint à mettre à exécution trois principes de bases enseignés dans toute école militaire, mais que l’état-major russe sembla ignorer (délibérément ou non): la surprise, la qualité de la préparation du travail à l’état-major et la coordination entre les différents corps de l’armée. Par ailleurs, Broussilov lança l’offensive sur un large front, empêchant du coup l’ennemi de concentrer en un point précis des réserves en cas de percées.

Au cours des 72 premières heures de l’assaut, les Russes avancèrent de 80 kilomètres, firent pas moins de 200,000 prisonniers en plus de prendre 700 canons à l’ennemi. Avant que l’offensive ne perdît de son élan, les Russes enlevèrent un autre 175,000 prisonniers à une armée austro-hongroise démoralisée, qui perdit dans les faits son statut de force armée indépendante.

Comme si cela ne fut pas assez, la victoire de Broussilov finit par convaincre la Roumanie d’entrer en guerre en août 1916 aux côtés des Alliés, ce qui s’avéra au final une décision malheureuse pour cette nation. Au moment où l’armée roumaine termina sa lente mobilisation, l’offensive de Broussilov fut déjà à bout de souffle. Qui plus est, une nouvelle armée levée par les Puissances Centrales et commandée par l’architecte de Verdun, le général Falkenhayn, se mit immédiatement en route vers les Carpates. Composée de divisions rompues à la brutalité de la guerre moderne, l’armée de Falkenhayn ne fit qu’une bouchée des troupes roumaines inexpérimentées. Moins de cinq mois suivant sa déclaration de guerre, la Roumanie avait perdu 400,000 soldats, ce qui avait contraint le pays à signer un humiliant armistice qui donnait aux Allemands le contrôle virtuel de l’économie roumaine, en particulier des riches champs pétrolifères.

Malgré une éclatante victoire à l'été de 1916, l'armée russe souffrait de nombreuses carences. Ses larges effectifs et sa capacité à remplacer ses pertes ne purent, au final, compenser pour d'autres problèmes liés au manque d'équipements, d'entraînement et d'officiers compétents pour diriger cette grande armée.

L’entrée des troupes allemandes dans Bucarest en décembre marqua tout un revirement de situation, où les premiers pronostics semblèrent donner la victoire à la Russie, après deux années de frustrations et de déroutes à la chaîne. Cependant, la chute rapide et brutale de la Roumanie ne constitua que le symptôme d’un malaise encore plus profond pour les Alliés à l’Est. On sentit, en ce début de 1917, que ni les succès de l’offensive Broussilov, ni les réformes apportées dans l’armée russe et encore moins l’élimination virtuelle des troupes austro-hongroises ne purent alléger les maux qui frappèrent la société russe dans son ensemble. Par surcroît, les succès russes de l’année 1916 sont plus que relatifs, dans la mesure où l’on prend en considération le million de soldats perdus par l’armée du Tsar en quelques semaines seulement. Mis ensemble, tous ces éléments contribuèrent à fomenter la révolution en Russie.

Des dignitaires allemands, austro-hongrois et russes se rencontrèrent au printemps de 1918 afin de signer la paix sur le front Est, à Brest-Litovsk. Ce faisant, la fin des combats en Russie permit aux Allemands de libérer environ 1 million de combattants qui furent rapidement transférés à l'Ouest en prévision d'offensives futures.

La prise du pouvoir par les bolcheviques, assistés en ce sens par le désir des Allemands de retourner Lénine dans son pays, en catimini, fournit à chaque camp l’opportunité de remporter et de terminer la guerre, selon l’interprétation que chacun en fit. Par exemple, les bolcheviques consentirent à l’idée de céder une partie du territoire russe en échange de la paix, ce qui leur permettrait de faire la lutte à leurs ennemis internes et consolider leur pouvoir dans le contexte de la révolution. Pour leur part, les Allemands y virent une occasion de concentrer leurs forces à l’Ouest, ce qui leur permettrait de mener la lutte sur un seul front principal pour le printemps de 1918. Malheureusement pour les Russes, dans le contexte de la signature du traité de paix de Brest-Litovsk, la fin de la Première Guerre mondiale à l’Est n’apporta pas la paix véritable, alors que la guerre civile éclata et que le nouveau régime bolchevique se trouva également en conflit avec la Pologne nouvellement indépendante en 1920.

Les combats en Italie: un front secondaire?

Des fantassins austro-hongrois se déploient dans les hautes montagnes sur le front italien. Dans certains secteurs de ce front, la hauteur des montagnes pouvait atteindre jusqu'à 3,000 mètres.

Comme nous l’avons mentionné, l’Autriche-Hongrie entama la guerre dans une position stratégique précaire, ayant à mener la lutte sur trois fronts simultanément à partir de 1915. En effet, lorsque la guerre éclata en 1914, l’empire austro-hongrois n’accorda que peu d’importance et de ressources à la protection de sa frontière commune avec l’Italie qui, rappelons-le, avait d’emblée déclaré sa neutralité.

De leur côté, les Italiens en vinrent à la conclusion que leur adhésion à la Triple-Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie n’entraîna aucune obligation de venir en aide à l’une ou l’autre de ces nations si celles-ci étaient les agresseurs. De manière encore plus significative, les ambitions territoriales italiennes, qui inclurent notamment la ville de Trieste et la côte dalmate, se trouvèrent en 1914-1915 au sein de l’empire des Habsbourg. Devant cette situation, l’Allemagne implora l’Autriche-Hongrie de faire certaines concessions territoriales, ne serait-ce que pour maintenir la neutralité italienne, mais Vienne refusa obstinément. En contrepartie, les Alliés n’avaient rien à perdre en promettant à l’Italie tous les territoires qu’elle réclamait de l’Autriche-Hongrie. En conséquence, l’Italie entra dans la guerre en mai 1915 aux côtés des Alliés.

Cette décision de l’Italie fut lourde de conséquences, non seulement pour la nation, mais aussi pour la donne stratégique d’ensemble sur le continent européen. L’armée italienne de 1915 n’était pas prête à conduire une guerre moderne sur le long terme, ne possédant pour ainsi dire que peu d’armements modernes, ni le système logistique nécessaire. Ajoutons à ces déboires initiaux des tensions politiques internes récurrentes nées de l’unification du pays au XIXe siècle, sans compter que le corps des officiers, essentiellement composé de gens du nord, gérait une armée composée pour beaucoup de citoyens du sud, d’où une accentuation de cette fragilisation politique.

Carte des opérations sur le front italien.

Des problèmes d’ordre stratégique survinrent aussi pour l’Italie. En effet, si Rome souhaitait s’emparer des territoires réclamés, ses armées auraient à traverser les Alpes juliennes. En temps normal, cela constituait une tâche difficile à réaliser pour une armée déjà bien équipée, voire presque impossible pour les Italiens. En plus de l’équipement, l’armée italienne souffrait d’une crise du haut commandement. Malgré la présence de certains officiers supérieurs assurément talentueux et courageux, l’état-major général de l’armée italienne était dirigé par l’incompétent Luigi Cadorna. Ce général n’avait aucune imagination, ni d’esprit d’initiative et, par-dessus tout, n’était pas connecté avec la réalité des conditions sur la ligne de front. Par conséquent, les soldats italiens ne comprenaient pas bien les buts de guerre de leur nation, si bien qu’ils ne purent toujours se battre avec l’ardeur et l’agressivité nécessaires pour gagner des batailles.

En face, les Austro-Hongrois purent ressentir toute l’amertume engendrée par l’idée de s’être fait « poignarder » dans le dos. Cela dit, ils durent se préparer à affronter l’armée italienne. Pour ce faire, l’armée austro-hongroise avait l’avantage de pouvoir s’abriter derrière une excellente barrière naturelle dans les montagnes qui surplombent la vallée de l’Isonzo. D’ailleurs, cette armée était en partie commandée par le très compétent général d’origine croate Svetozar Boroevic, qui parvint à exploiter au maximum les ressources limitées que l’état-major général put mettre à sa disposition. Cela dit, les armées qui se firent face connurent toutes deux le même problème, soit les terribles difficultés à se ravitailler dans ces hautes montagnes, sans oublier le froid conséquent qui décima les rangs des unités sur le front.

Des soldats italiens dans la vallée de l'Isonzo.

L’un des rares endroits où les armées purent le moindrement manœuvrer fut la vallée de l’Isonzo, à l’est de l’Italie, vers l’actuelle frontière avec la Slovénie. Là, pas moins de douze batailles d’envergure, presque tout identiques au niveau de la préparation tactique, furent lancées par l’armée italienne, ce qui témoigne encore plus du manque d’imagination au sein du haut commandement de Cadorna. Le commandant en chef italien répéta à qui voulut l’entendre le même argument à l’effet que l’offensive qui vint d’échouer faillit réussir, si on la compara à la précédente.

L'un des héros de la bataille de Caporetto: Erwin Rommel.

Finalement, en  octobre 1917, les Puissances Centrales prirent l’initiative sur le front italien, avec des renforts allemands et par l’utilisation d’énormes quantités d’obus à gaz. Cette offensive est connue sous le nom de la bataille de Caporetto (qui est en quelque sorte la treizième bataille de l’Isonzo), qui vit le front italien craquer, la déroute des forces de Cadorna, puis une avancée ennemie de plus de vingt kilomètres vers le fleuve du Piave débouchant sur la plaine. Les pertes italiennes totales comprenaient 265,000 prisonniers et, signe que le moral était à terre, quelque 300,000 déserteurs. Virtuellement, l’armée italienne était anéantie et le pays sur le bord de capituler. Seuls le congédiement de Cadorna et l’envoi d’urgence de renforts franco-britanniques totalisant onze divisions organisées par Foch purent sauver l’Italie. Mentionnons à ce sujet qu’il existe un débat parmi les historiens à savoir si les renforts alliés furent utiles, dans la mesure où l’offensive austro-allemande s’essouffla sur le Piave, permettant ainsi aux Italiens de refaire partiellement leurs forces.

Porter la guerre ailleurs: l’option moyen-orientale

Les frustrations sur le front Ouest amenèrent les dirigeants français et britanniques à envisager ce que l’on peut appeler la « solution orientale ». L’argument était que si l’on mettait de la pression sur l’Autriche-Hongrie et la Turquie, cela allégerait le fardeau de la Russie, tout en affaiblissant l’Allemagne par l’élimination de ses alliés. De plus, une réussite éventuelle des opérations en Orient inciterait certaines puissances neutres comme la Grèce et la Roumanie à joindre le camp des Alliés. En principe donc, les « orientalistes » soutenaient que les armées turques et austro-hongroises seraient plus faciles à vaincre que celles des Allemands.

Carte des opérations lors du débarquement des Alliés à Gallipoli (Turquie) au printemps de 1915.

En dépit des discours des partisans orientalistes, le front Oriental fut toujours perçu comme une attraction, à la limite une diversion qui fit en sorte que les armées alliées opérant dans ces secteurs ne reçurent pas les ressources nécessaires. Dans ce contexte, les deux campagnes les plus futiles de la guerre de 1914-1918 eurent lieu dans ces théâtres, plus précisément avec le débarquement allié à Salonique (Grèce), puis celui à Gallipoli (Turquie). Cette dernière opération fut une idée originellement conçue par le jeune ministre de la Marine, Winston Churchill. Celui-ci proposa d’utiliser la Royal Navy afin d’ouvrir de force un passage, c’est-à-dire le détroit des Dardanelles, ce qui permettrait ainsi de rétablir une communication maritime avec la Russie. Churchill envisagea aussi un bombardement naval de Constantinople qui ferait en sorte d’éliminer la Turquie à un coût minimal. Cependant, la Royal Navy eut tôt fait de battre en retraite lorsque ses premiers navires commencèrent à frapper les mines maritimes posées par les Turcs, tout comme l’artillerie côtière put tenir à distance les dragueurs de mines britanniques.

Face à cette situation, les Britanniques décidèrent d’y aller avec la manière forte en faisant débarquer sur la côte un contingent de fantassins afin de faire traire l’artillerie turque. C’est ainsi qu’en avril 1915, une force britannique composée de milliers de soldats australiens et néo-zélandais débarqua à la hauteur de Gallipoli et progressa vers l’intérieur. De leur côté, les défenseurs turcs, malgré qu’ils furent mal équipés, se battirent héroïquement et parvinrent à repousser l’assaut initial, du moins à confiner l’envahisseur sur la plage. Devant cette rebuffade, les Britanniques eurent comme réflexe de s’enterrer, reproduisant non sans ironie la situation de la guerre des tranchées du front Ouest, qu’ils tentèrent d’éviter au début de cette campagne orientale. Gallipoli devint donc un exercice, sinon un symbole de futilité qui eut de graves conséquences politiques en Grande-Bretagne et dans les Dominions visés par cette opération. D’autres tentatives de renforcer le contingent original en août échouèrent. Après des mois de frustrations et des pertes franco-britanniques avoisinant les 265,000 combattants, les Alliés admirent leur défaite et ils évacuèrent Gallipoli en janvier 1916.

Manoeuvre de l'infanterie australienne au cours de la campagne de Gallipoli (1915).

L’autre théâtre d’opérations qui sembla séduire les Alliés était celui des Balkans, où le conflit avait précisément débuté en 1914, dans le contexte de l’attentat de Sarajevo. Cette fois, un an plus tard et en réponse aux pressions exercées par l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Bulgarie contre la Serbie, les Alliés décidèrent d’ouvrir un nouveau front improductif en Grèce près de Salonique. Le but de l’expédition fut de porter assistance à l’armée serbe qui se repliait vers le sud, en Albanie, puis sur l’île grecque de Corfou. Les armées des Puissances Centrales qui poursuivirent les Serbes décidèrent d’arrêter leur marche à Salonique, préférant fixer l’ennemi sur le front grec afin que celui-ci ne soit pas tenté de rapatrier ses troupes en France ou vers les Dardanelles contre la Turquie alliée. En rapport à ce qui se passait ailleurs, le front grec fut relativement « tranquille » et il était clair que l’issue de la guerre n’allait pas se décider en cet endroit.

Les cartes navale et coloniale

Les planificateurs militaires britanniques d’avant-guerre, et dans une moindre mesure ceux en Allemagne, justifièrent les dépenses onéreuses consacrées au développement de la marine comme un moyen de gagner rapidement une guerre par l’entremise de blocus maritimes peu coûteux, plutôt que de voir de larges armées s’affronter sur le continent. Ces rêves devinrent des illusions, car les marines de guerre des puissances européennes consacrèrent une grande part de leurs ressources à la défense des côtes et des lignes de ravitaillement nationales. Comme le démontra la campagne de Gallipoli, la technologie censée dégager la mer des champs de mines demeura primitive, car ces mines géantes gênèrent les mouvements des plus grands bâtiments navals de l’époque.

La seule bataille navale majeure de la Première Guerre mondiale fut livrée en 1916 au Jutland, près des côtes danoises. Bien que les Britanniques eurent encaissé des pertes un peu plus élevées que celles des Allemands, la bataille en elle-même n’eut que peu d’impact sur le cours de la guerre. Le blocus de surface qu’effectua la Royal Navy contre l’Allemagne, et la réponse de celle-ci via la guerre sous-marine à outrance, caractérisa davantage le type d’opérations navales de ce conflit, où ce furent entre autres choses les civils qui firent les frais. Encore une fois, ces opérations n’influencèrent guère la donne stratégique sur le continent, à un détail près. En effet, la guerre sous-marine à outrance déclarée par l’Allemagne au début de 1917, combinée au Télégramme Zimmerman (dans lequel l’Allemagne offrait au Mexique des territoires du sud-ouest américain en échange de son entrée en guerre), provoqua la colère aux États-Unis, dont le Congrès déclara la guerre au Reich en avril, ce qui contribua ultimement à la victoire des Alliés.

La bataille navale du Jutland n'eut guère d'importance, ni de conséquence stratégique majeure. Elle fut davantage le théâtre d'un affrontement attendu de longue date entre deux nations (britannique et allemande) qui se livrèrent une course à l'armement naval depuis plus d'une décennie.

La guerre en mer joua aussi un rôle important pour le maintien en force des empires coloniaux. À cet égard, la marine de guerre impériale allemande ne put jamais rivaliser avec son adversaire britannique, ce qui priva le Reich de précieuses ressources naturelles, faute d’une marine marchande capable de les transporter en toute sécurité et ainsi alimenter l’industrie de guerre. Par ailleurs, au début des hostilités, le Japon s’allia avec la Grande-Bretagne en concluant un accord naval qui n’obligea pas Tokyo à déclarer la guerre, quoiqu’elle le fit néanmoins le 23 août 1914. À la fin de l’année, le Japon s’était emparé de la base allemande de Tsingtao, en Chine, puis de ses possessions insulaires dans le Pacifique, qui incluaient alors les îles Marshall, Mariannes, Palau et les Carolines. De son côté, la Nouvelle-Zélande occupa les Samoa allemandes et l’Australie envoya des troupes prendre le contrôle de la Nouvelle-Guinée allemande (Kaiser-Wilhemsland) et de l’archipel Bismarck.

D’autre part, l’Allemagne n’était pas en mesure de défendre adéquatement ses autres colonies d’Afrique, qui souvent n’étaient autre chose que des avant-postes commerciaux. Une force combinée franco-britannique captura le Togo dès le 26 août 1914, puis le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie) capitula en juillet de l’année suivante, sans oublier qu’une autre force franco-britannique chassa les quelque 8,000 soldats allemands (la plupart des Askaris locaux) du Cameroun en janvier 1916.

Ce que l’Histoire retint des opérations en Afrique fut probablement les opérations conduites en Afrique orientale allemande (parties des actuels Rwanda, Burundi et de la Tanzanie). Dans cette colonie, le général allemand Paul von Lettow-Vorbeck, qui disposa d’une force d’à peine 15,000 hommes, put attirer vers lui une armée de 100,000 soldats alliés menés par les Britanniques, et ce, de 1914 à 1918. En fait, ce général allemand ne se rendit qu’après le 11 novembre 1918, le temps que la nouvelle de l’armistice lui parvienne.

Représentation de soldats allemands en Afrique. Faisant face à des forces alliées largement supérieures en nombre et mieux équipées, le commandement allemand d'Afrique adopta des tactiques se rapprochant de la guérilla.

Cette longue et effrénée poursuite qui dura plus de quatre ans se fit autour d’objectifs communs, soit l’accès aux richesses minières puis au contrôle des stations radios sans fil. Dans les faits, les adversaires jouèrent à un épuisant jeu du chat et de la souris dans la colonie et même au-delà des frontières. Le dur climat, la maladie et les communications primitives de l’Afrique firent en sorte que ces affrontements peu connus furent néanmoins destructeurs. À titre d’exemple, les soldats ne purent utiliser efficacement les animaux tels le cheval et le mulet pour transporter le matériel, car ils étaient systématiquement décimés par la mouche tsétsé. En conséquence, chaque camp dut recourir extensivement à la main-d’œuvre humaine pour accomplir les tâches logistiques.

Ajoutons que la guerre, et tout particulièrement en Afrique orientale, détruisit les économies locales, sans compter qu’elle ne fit qu’accentuer le sentiment de la « supériorité » de la race blanche, qui fut une composante fondamentale de l’impérialisme à l’européenne. Enfin, mentionnons que la guerre en Afrique vit la confrontation de deux styles de combat, celui des Européens et celui des Africains. En plusieurs endroits, la guerre était perçue comme un affrontement récurrent entre diverses tribus africaines, plutôt qu’une guerre généralisée entre l’Allemagne et ses ennemis européens.

Dans le désert: combats et massacres

Dans les mois qui suivirent la défaite des forces britanniques à Gallipoli, la majorité des troupes turques fut transférée à l’est contre la Russie. Là-bas, dans le Caucase, les opérations prirent place dans de hautes montagnes. Un peu comme en Italie, chaque camp connut des difficultés à ravitailler ses troupes, ce qui ralentit à certains égards les opérations sur ce front.

Qui plus est, la victoire des Russes à la bataille de Sarikamish en janvier 1915 amena les Turcs à protester publiquement, alléguant que les populations arméniennes locales étaient venues en aide aux forces tsaristes. Par conséquent, les Turcs déportèrent massivement les Arméniens, ce qui entraîna la mort de centaines de milliers d’entre eux, probablement davantage selon les sources. En 1916, les Russes purent capturer les cités stratégiques d’Erzerum et de Trebizond, respectivement en février et en avril, puis elles purent repousser une contre-offensive turque, avant que les deux armées ne retournent dans leurs quartiers d’hiver au tournant de 1917. Ce fut la révolution russe qui éclata en mars qui mit un terme à la guerre dans le Caucase, du moins jusqu’en février 1918, où face à la chute du pouvoir russe dans la région, les forces turques reprirent la partie est du pays et forcèrent la conclusion d’un armistice officiel avec le régime bolchevique. Cet accord donna à la Turquie le contrôle de l’Arménie et de certaines portions de la Transcaucasie.

Des combattants arméniens de l'armée russe dans le Caucase au tournant de 1914-1915.

Dans un autre ordre d’idées, les Britanniques avaient des craintes somme toute fondées au sujet de la protection des routes maritimes du Golfe Persique et du Canal de Suez, sans compter que le désir des Turcs de défendre leur empire amena la création de deux nouveaux fronts au Moyen-Orient, l’un en Mésopotamie et l’autre en Égypte et en Palestine. Dans ce premier théâtre, les Britanniques occupèrent rapidement la ville de Basra le 23 novembre 1914, mais ils subirent une humiliante défaite lors du siège de Kut (à 160 kilomètres au sud-est de Bagdad) le 29 avril 1916, où une garnison de 8,000 soldats se rendit après d’infructueuses tentatives visant à rompre le siège, des assauts qui ajoutèrent d’autres pertes s’élevant à 21,000 combattants. La victoire de Kut fut la dernière des Turcs, qui avait déjà atteint le maximum de leurs capacités militaires effectives.

Alliés des Britanniques le temps que dura la guerre, les combattants arabes fournirent une contribution sans égal lorsqu'il s'agissait d'infiltrer les positions ennemies ou entraver ses communications par diverses actions de sabotage.

À la même époque, le désir des Britanniques de sécuriser le Canal de Suez les amena à conduire une opération de conquête du Sinaï en 1916. Par la suite, ils furent assistés par des contingents arabes locaux, grâce à l’entremise d’un officier parlant l’arabe, le colonel T. E. Lawrence. Ces troupes conduisirent des opérations de guérilla visant à couper les voies ferroviaires ennemies, ce qui contraignit les Ottomans à abandonner La Mecque et Médine. Toujours avec le support arabe, une colonne britannique sous les ordres du général Edmund Allenby conquit Gaza et Jérusalem en 1917, puis détruisit virtuellement les forces turques à la bataille de Megiddo en Palestine, du 19 au 21 septembre 1918. Toutes ces victoires britanniques eurent des coûts, dont les conséquences sont plus que palpables de nos jours. En effet, dans l’unique but de rayer l’Empire ottoman de la carte, les Britanniques firent des promesses conflictuelles aux Juifs et aux Arabes sur le partage futur de la Palestine. Néanmoins, cette dernière bataille marqua la fin des opérations militaires au Moyen-Orient.

Conclusion

Le caractère en apparence insensé des combats de la Première Guerre mondiale fit de ses généraux des cibles faciles pour la critique a posteriori. Il est vrai que dans nombre de cas (notamment avec Cadorna, Nivelle et certains généraux russes), ces critiques sont fondées. Ainsi, il est plus commode de dire ce que ces généraux n’auraient pas dû faire, plutôt que de suggérer des alternatives raisonnables. De plus, il semblait de coutume de prétendre, après la guerre, que les généraux étaient aveugles et désintéressés face aux nouvelles technologies de l’armement, en particulier en ce qui concerne les développements de l’aviation et de l’arme blindée.

Par contre, précisons qu’aucune de ces technologies n’atteint un niveau d’avancée, voire de maturité qui aurait eu des impacts décisifs sur les champs de bataille de 1914 à 1918. Il y eut en effet certaines démonstrations intéressantes, comme l’emploi massif par les Britanniques de chars d’assaut lors de la bataille de Cambrai (1917), mais cet épisode demeure l’exception qui, à la limite, présagea l’emploi de ces mêmes blindés en 1918, mais davantage ceux du conflit mondial suivant. On peut cependant supposer que si la guerre s’était poursuivie en 1919 et même en 1920, alors les Alliés sur le front Ouest auraient probablement eu certains avantages en terme de puissance de feu avec leurs avions et leurs chars. Malgré cela, comme nous l’avons souligné, il aura fallu attendre près de deux décennies pour voir le plein potentiel de ces technologies.

Enfin, notons que les pertes massives de la Première Guerre mondiale (8 millions de morts au combat, 21 millions de blessés et 6,5 millions de civils tués) nourrirent un important mouvement pacifiste, mouvement qui s’effrita largement suite à la signature du Traité de Versailles. Cet accord qui vit naître une paix toute relative contint dans ses articles l’ensemble des ingrédients requis pour que le monde soit à nouveau plongé dans une guerre planétaire, et ce, à peine vingt ans plus tard.

La technologie versus la tradition: des automobiles défilent devant des Cosaques de l'armée russe.

La bataille de la Somme (1916)

Introduction

Un fusillier-mitrailleur de l'armée britannique (1916).

La bataille de la Somme en France pendant la Première Guerre mondiale était constituée d’une série d’affrontements qui s’étalèrent sur plusieurs mois de l’année 1916 et qui impliquèrent nombre d’unités des armées française, britannique et allemande. À titre d’exemple, des bataillons provenant de tous les régiments de l’armée britannique furent, à un moment ou un autre, déployés dans ce secteur, si bien que la Somme occupe une place importante, voire uniques, dans l’histoire sociale et militaire de la Grande-Bretagne. C’était en effet le premier assaut d’envergure mené par l’armée britannique au cours de la guerre de 1914-1918.

Le choix du terrain n’alla pas de soi au départ. Le commandant en chef de l’armée britannique, le maréchal Douglas Haig, aurait préféré monter un assaut plus au nord de la France, vers la frontière belge dans les Flandres. Néanmoins, Haig se laissa convaincre par les Français que le coup devrait être porté plus au sud, soit dans la vallée de la Somme, où les armées française et britannique faisaient leur jonction.

Cependant, ce furent les Allemands qui assénèrent le premier coup en cette année de 1916 avec leur assaut sur Verdun le 21 février, ce qui força la France à déployer d’importantes ressources dans ce secteur qui se transforma rapidement en une cruelle bataille d’usure. Par conséquent, en plus de voir la participation de la France réduite, l’assaut allemand contre Verdun força les Alliés sur la Somme à lancer plus tôt leur offensive dans le but de soulager la pression sur le front de la Meuse.

La préparation de l’assaut

Le champ de bataille de la Somme s’étend du village de Gommecourt au nord vers celui de Chaulnes au sud, ce qui représente un front d’une largeur approximative de 40 kilomètres. Ce front était initialement divisé en deux secteurs d’assaut découpés par la rivière de la Somme. Les Britanniques étaient censés attaquer au nord de cette rivière et les Français s’étaient vus confier la partie sud du secteur.

Carte du théâtre des opérations sur la Somme en 1916. (Cliquez pour plus de précisions.)

Ce serait donc les troupes britanniques qui auraient à soutenir l’effort principal de l’offensive. Au nord de la Somme, le secteur d’assaut se divisait par la route reliant Albert à Bapaume. Dans cette zone, le champ de bataille ressemblait à une série de petites crêtes au sous-sol crayeux dans lesquelles les Allemands avaient creusé d’importants réseaux de tranchées fortifiées.

Le maréchal Douglas Haig, le commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique en France (1915-1918).

Le plan envisagé par Haig consistait à faire attaquer la 4e Armée du général Henry Rawlinson au centre du front britannique. Plus précisément, l’objectif initial consistait à capturer la crête de Pozières, puis l’Armée de Réserve du général Hubert Gough (renommée plus tard la 5e Armée), qui comprenait le corps de cavalerie, avait reçu pour mission d’exploiter une éventuelle brèche du front ennemi et foncer prendre Bapaume. Au nord, la 3e Armée du général Edmund Allenby avancerait vers Gommecourt afin de faire diversion. L’objectif initial était donc Bapaume, qui devait normalement être pris la première journée de l’offensive.

Des bombardements préliminaires massifs de l’artillerie britannique censés détruire les défenses allemandes avaient débuté à 6h le matin du 24 juin 1916. Pour ce faire, les Britanniques avaient tiré environ 1,7 million d’obus en une semaine, tandis que des compagnies de tunneliers s’affairaient à creuser sous les positions ennemies dans le but de faire exploser certains points fortifiés. Au cours de ces sept journées de bombardements ininterrompus, environ 30% des obus n’ont pas explosé, alors que d’autres ne purent détruire les barbelés ou les abris souterrains ennemis.

Le bombardement avait donc débuté le 24 juin (le Jour-U) et il s’était poursuivi sans relâche les jours suivants. L’assaut de l’infanterie aurait dû commencer le 29 (le Jour-Z). Cependant, de fortes précipitations compliquèrent grandement les préparatifs britanniques. Par exemple, l’accès aux routes et aux tranchées s’avéra des plus difficile, sans compter que le champ de bataille à proprement parlé s’était transformé en un marécage de boue, si bien qu’il était impossible de respecter le calendrier opérationnel initialement prévu. En conséquence, le Jour-Z fut reporté au 1er juillet.

L’assaut

La bataille de la Somme débuta officiellement le 1et juillet 1916 à 7h30. Avant la sortie de l’infanterie des tranchées, on avait fait exploser dix-sept mines géantes préalablement posées sous les positions ennemies, tandis que l’artillerie éleva son tir pour bombarder les voies de communication. En dépit de certains succès locaux, comme la prise temporaire de Thiepval par la 36e Division Ulster et celle du village de Montauban au sud de la ligne, on ne peut affirmer que cette journée du 1er juillet fut un succès. Bien au contraire, la journée du 1er juillet 1916 fut dans l’ensemble un désastre pour l’armée britannique.

Les soldats d'infanterie qui partaient à l'assaut craignaient notamment la présence des fils de fer barbelés, qui gênaient sérieusement la progression. Lorsque ceux-ci n'étaient pas préalablement détruits par le tir de l'artillerie, les soldats devaient les couper à l'aide de lourdes pinces, souvent sous le feu ennemi.

En effet, les Britanniques perdirent environ 57,400 officiers et soldats. De ce nombre, on recense 19,200 tués, plus de 2,000 combattants portés disparus et le reste en blessés. Ce ratio de pertes fut une expérience sans précédent dans l’histoire de l’armée britannique. À titre d’exemple, on dénote également 32 bataillons (d’un effectif théorique de 1,000 hommes chacun) qui perdirent plus de 500 soldats, soit la moitié de leurs effectifs, en cette seule journée du 1er juillet.

Parmi ces bataillons, il y en a vingt qui étaient formés de combattants issus de la « Nouvelle Armée » levée par le ministre Lord Kitchener en 1915. Il s’agissait de soldats recrus, sans expérience militaire préalable, qui s’étaient enrôlés ensemble dans des unités de Pals et de Chums, c’est-à-dire des bataillons qui recrutaient régulièrement sur une base locale, si bien que tout le monde ou presque se connaissait à l’intérieur de ces formations.

Les "Pals". Ici des soldats du 14th Battalion (London Scottish Regiment) montent en ligne sur la Somme (juin 1916). Qu'ils soient ouvriers, étudiants, paysans ou chômeurs avant la guerre, ces soldats de la Nouvelle Armée de Kitchener allaient former le coeur des forces britanniques qui amorcèrent la bataille de la Somme, à 7h30, le 1er juillet 1916.

Réunis, ces bataillons constituaient sept divisions de la Nouvelle Armée qui attaquèrent le 1er juillet, aux côtés de trois divisions territoriales (des soldats réservistes un peu plus âgés) et quatre divisions régulières. Cela amène à penser que l’assaut du 1er juillet se livra somme toute avec des forces britanniques issues de divers milieux socio-professionnels et d’expériences militaires variables.

Pour leur part, les forces françaises qui avancèrent au sud de la Somme en ce 1er juillet, sur la droite des Britanniques et avec moins de ressources consacrées, connurent un certain succès. D’ailleurs, et c’est quelque peu ironique, les canons lourds de l’artillerie française sur la Somme contribuèrent à l’avancée des forces britanniques dans la partie sud de leur propre front, soit dans le secteur à la jonction des armées sur la rivière.

La campagne subséquente

Avec environ 80 livres d'équipements, il était virtuellement impossible pour le soldat de courir sur le champ de bataille lorsqu'il sortait de la tranchée vers la position ennemie. Les soldats ont donc marché à découvert, dans le champ, jusqu'à ce que l'ennemi ouvre le feu. On remarque sur cette photo des pinces fixées sur le canon des fusils afin de couper les fils de fer barbelés.

Pour l’armée britannique, le massacre du 1er juillet tend à obscurcir l’ensemble des opérations subséquentes qui marquèrent a posteriori la campagne de la Somme. Le nombre de combattants perdus par cette armée ce jour-là doit être mis en perspective face aux pertes d’ensemble de ces 142 journées d’opérations, à savoir quelque 415,000 hommes tués, blessés et disparus.

Dans ce contexte, la perception des pertes disproportionnées du 1er juillet demeure encore forte dans l’imaginaire des Britanniques, mais il ne faut pas oublier que de leur côté, les Allemands perdirent environ 650,000 soldats de juillet à novembre 1916, le temps que dura la campagne sur la Somme. Si l’on fait une moyenne des pertes subies par les Britanniques pendant ces 142 journées de bataille, cela donne un nombre approximatif de 3,000 hommes tombés quotidiennement. En clair, la journée du 1er juillet, bien qu’horrifiante, n’est nullement représentative d’une « journée typique » de combat en 1916, et encore moins pour l’ensemble de la guerre.

Par ailleurs, la campagne de la Somme est officiellement constituée de douze batailles séparées, dont la dernière se conclut le 18 novembre 1916 lorsque la 51e Division écossaise prit le village de Beaumont-Hamel (un objectif du 1er juillet). Malgré les premiers revers, la 5e Armée de Gough parvint à prendre Pozières au nord, tandis que la 4e Armée de Rawlinson s’attarda à sécuriser une série de crêtes dans le secteur de Mametz-Montauban au sud. C’est au cours de cette phase que la 38e Division galloise subit de lourdes pertes lors de la capture de Mametz Wood (selon la terminologie britannique) et que la 4e Armée perdit un autre 25,000 hommes entre le 1er et le 13 juillet.

D’autres objectifs importants tels Longueval et Bazentin tombèrent au cours d’un assaut de nuit bien coordonné le 14 juillet, ce qui ouvrit une brèche dans la seconde ligne allemande, malgré que Delville Wood prit plus de temps avant de tomber lors de violents affrontements qui impliquèrent la brigade sud-africaine. Entre temps, les Allemandes envoyèrent des renforts pour stabiliser le front de leur seconde ligne, ce qui permit de tenir des positions importantes entre High Wood et Delville Wood sur la crête de Longueval jusqu’à la fin de l’été. Le 15 septembre, des chars d’assaut furent employés pour la première fois en théâtre de guerre afin de supporter l’assaut mené par les forces canadiennes dans le secteur de Flers-Courcelette. Leur utilisation contribua entre autres à la capture de High Wood et à la percée vers la troisième ligne allemande.

Dans cet ordre d’idées, alors que le 1er juillet n’avait pas apporté la percée tant souhaitée par Haig, la fin de la campagne en novembre sembla avoir donné aux Britanniques la victoire tant attendue, bien que celle-ci fut chèrement payée aux coûts de nombreuses batailles d’usure. Des gains de terrain appréciables étaient enregistrés et les Allemands avaient reculé, tout en subissant d’énormes pertes comme mentionnées. Rappelons encore une fois que la bataille de la Somme vit une implication non négligeable de l’armée française, qui laissa sur le terrain quelque 200,000 de ses soldats entre juillet et novembre.

Malgré qu'ils étaient enterrés dans leurs profonds abris souterrains, les soldats allemands sur la Somme connurent une semaine d'enfer sous l'incessant bombardement de l'artillerie britannique, entre le 24 juin et le 1er juillet 1916.

Conclusion

La bataille de la Somme demeure un épisode controversé dans l’histoire et la société britanniques de nos jours. Les apologistes de la bataille diront que l’armée britannique en est sortie plus expérimentée et aguerrie, ce qui la prépara en quelque sorte pour les prochains affrontements de 1917 et 1918. De plus, notons qu’aux assauts ratés des Britanniques, surtout au début de la campagne, s’ajoutèrent des contre-attaques systématiques et infructueuses qui coûtèrent extrêmement cher aux Allemands.

Cependant, il est impossible d’exonérer des généraux comme Haig et Rawlinson pour leurs performances plus qu’ordinaires à titre de commandant, d’autant que ces hommes avaient des conceptions fondamentalement différentes de la bataille. Rawlinson était un partisan des assauts par « bonds », c’est-à-dire prendre un objectif et s’assurer de le sécuriser avant de s’emparer du suivant. Quant à Haig, celui-ci préférait une bataille d’envergure où il fallait concentrer en un point les ressources nécessaires pour obtenir la fameuse percée du front.

Notons également que le principe de la guerre d’usure peut avoir un effet démoralisant pour des troupes d’assaut. Dans le cas de la 4e Armée britannique, ses soldats durent attaquer à maintes reprises les mêmes objectifs, où la vue des cadavres et des blessés des assauts précédents n’améliora en rien leur moral. Il en va de même pour les Allemands qui appliquèrent le concept de la contre-attaque systématique avec des résultats qui furent loin d’être heureux. Trop souvent, ces assauts répétés étaient improvisés et ils manquaient de préparation, notamment au niveau de l’utilisation de l’artillerie.

Finalement, dans le cadre stratégique de 1916, Haig n’avait d’autres choix que de maintenir ses troupes sur la Somme. En pratique, un constat demeure: la bataille fut mal dirigée.

Peinture montrant des soldats de la 36e Division (Ulster) qui sortent de leur tranchée lors de la bataille de la Somme (1916).

Une institution essentielle et problématique : l’importance de l’American Expeditionary Force dans l’élaboration de la politique étrangère des États-Unis pendant la Grande Guerre (1917-1918)

Introduction

Le Sammy.

Lorsque les États-Unis se déclarent en état de guerre avec le Reich allemand, le 6 avril 1917, leur président, Woodrow Wilson, est loin d’en être à sa première intervention militaire outremer.[i] La façon qu’a celui-ci d’appliquer sa politique étrangère ne se solde pas toujours par de retentissants succès, mais elle est révélatrice de sa volonté de recourir régulièrement à la force pour décider des événements.

Dans cet article, nous allons nous interroger sur le principe de l’engagement militaire comme facteur prépondérant de la politique étrangère américaine en 1917-1918. Plus précisément, nous analyserons le cas de l’envoi par l’Administration Wilson d’un corps d’armée expéditionnaire en Europe afin de réaliser l’objectif premier de cette nouvelle politique européenne : la victoire sur l’Allemagne. Mieux connu sous le nom d’American Expeditionary Force (AEF), ce corps constitue l’instrument par lequel Wilson entend défendre une fois de plus les intérêts de son pays, mais cette fois dans le contexte spécifique de la guerre européenne.

En effet, dans quelle mesure l’AEF, en tant qu’institution essentielle et problématique de soutien d’une politique européenne, comme nous le verrons, coopère et répond aux objectifs de Wilson pendant la période de la belligérance (1917-1918)?  Pour E. Coffman et F.S. Calhoun, les historiens « politico-militaires » ont longuement étudié le volet diplomatique de la politique européenne de Wilson, mais auraient quelque peu négligé les moyens concrets de son application.[ii]

Le Président des États-Unis Thomas Woodrow Wilson. De tous les présidents de l’histoire des États-Unis, Wilson semble détienir le record pour le plus grand nombre d’interventions militaires (7). Sous son Administration, les forces américaines sont intervenues au Mexique (1914 et 1916), à Haiti (1915), en République dominicaine (1916), en Europe (1917) puis en Russie et en Sibérie (1918-1920).

Par ailleurs, en guise d’introduction à ce problème, Coffman souligne le manque de coordination entre les autorités politiques et militaires de l’époque : “The foreign policy makers thus would not take into consideration the military aspects of their problems and actions while the military planners had little or no information, much less guidance, from the diplomats and political leaders in planning for potential conflicts”.[iii]

Sans exagérer l’ampleur réelle du problème, on peut néanmoins partir du postulat que les départements américains, qui ne bénéficient pas en 1917 de la longue expérience de leurs équivalents franco-britanniques, ont de véritables difficultés à coordonner leurs actions. C’est pourquoi on peut concevoir que l’évolution et les résultats de la politique européenne des États-Unis, en 1917-1918, sont les tenants et aboutissants d’une situation d’interdépendance entre, d’une part, les ambitions politiques de l’Administration Wilson, et, d’autre part, l’état général de l’armée au fil du conflit.

Beaucoup d’espoir… sur le papier

En ce printemps de 1917, Wilson est amené à expliquer l’importance qu’il accorde à l’usage de la force dans sa politique européenne. Cette « nouvelle diplomatie » du temps de guerre se caractérise par une volonté de coopérer militairement avec les Alliés, tout en préservant l’indépendance d’action politique des États-Unis. En effet, si le but premier est d’abattre le « militarisme allemand », Wilson donne alors son aval pour une entière collaboration interalliée. Paradoxalement, le président s’assure que son pays est entré en guerre pour ses propres raisons et qu’il y participe en tant qu’associé, et non allié.

Le commandant en chef du Corps expéditionnaire américain en Europe, le général John Pershing.

Concrétisée par la force, Wilson souhaite que sa « nouvelle diplomatie » européenne devienne le fondement par lequel l’Amérique sera à la tête d’une coalition dont la finalité est de réaliser une soi-disant « Société des Nations ». En nommant le général John Pershing comme commandant de l’AEF en Europe, Wilson lui confie aussi une autorité extraordinaire qui dépasse la sphère militaire. Lorsque nécessaire, le président lui accorde la responsabilité d’agir au nom du gouvernement américain dans les dossiers de nature politique. En considérant les distances physiques et l’état des communications à l’époque (par câblogramme), cela signifie que Pershing a presque les mains libres pour mener à bien les opérations de l’AEF et atteindre les objectifs fixés par l’embryonnaire diplomatie européenne du président.

D’un côté comme de l’autre de l’océan, on fonde beaucoup d’espoir et on conçoit de grands projets pour l’AEF. Optimistes et réalistes à la fois, les diplomates américains ne peuvent ignorer qu’il faille justement mettre au point cet outil militaire. Le manque cruel de militaires professionnels dans l’armée n’est que le premier d’une longue série de symptômes. Par ailleurs, les soldats américains n’ont pour ainsi dire aucune expérience de la guerre des tranchées. Il n’empêche néanmoins que l’Amérique témoigne d’un désir sincère de faire sentir à ses partenaires qu’ils sont justifiés dans leur enthousiasme de voir l’arrivée massive des fameux Sammies en Europe. Ce sont donc les promesses militaires qui alimentent pour un certain temps le discours de l’appareil diplomatique américain.[iv]

Les pieds sur terre, le général Pershing doit initialement penser aux problèmes stratégiques. Il sait qu’il doit engager son armée future dans une coalition franco-britannique où les partenaires ne collaborent qu’en surface afin de sauver les apparences devant les Américains. Ensuite, des défaites militaires sur divers fronts ne font qu’accroître l’urgence pour l’aide américaine.[v] Pour ce faire, Pershing propose de monter les effectifs de l’AEF à trois millions d’hommes pour 1919.

Croquis d'un soldat et d'un officier américains (France, 1918).

Le projet est difficilement réalisable, car le tonnage maritime disponible est insuffisant pour le transport des troupes. Néanmoins, sur le plan politique, on veut faire circuler ce projet afin de montrer que l’AEF constitue un bassin illimité d’hommes qui se porteront à la rescousse des Alliés. Dans cette optique, on aimerait à Washington que l’AEF puisse y apporter sa contribution en tant qu’organisation unifiée et indivisible. Il n’en va pas ainsi du côté de Londres et de Paris qui désirent amalgamer des troupes américaines dans leurs armées respectives pour, officiellement, les habituer à la guerre des tranchées.

Pershing et Wilson connaissent parfaitement bien les intentions des Alliés. La fragmentation de l’AEF serait une option à considérer afin de faire taire les critiques franco-britanniques qui se plaignent que l’Amérique tarde à s’impliquer. Cependant, l’idée d’éparpiller l’AEF contredit ce principe de base énuméré dès le début de la belligérance, à savoir que l’armée des États-Unis ira combattre en Europe comme un corps unifié.

Par ailleurs, Pershing dit clairement que, même si l’on morcelait son armée, son pays n’a pas les moyens d’intervenir à la vitesse désirée par les Alliés. L’emploi immédiat au front de troupes américaines pourrait, à court terme, stimuler le moral des Alliés. Par contre, les pertes potentiellement surélevées reliées à l’inexpérience et à l’impréparation provoqueront l’effet contraire dont Wilson entendra assurément parler. Déjà embarrassée par la question de l’impréparation, l’Administration Wilson ne pourra probablement pas supporter politiquement une première défaite militaire.

L’AEF prend forme, l’ennemi va attaquer

La création du Conseil Suprême de Guerre (CSG) le 7 novembre 1917 constitue pour les Alliés une tentative afin de mieux coordonner leurs actions, et d’être en mesure d’encaisser le choc des offensives allemandes prévues pour le printemps 1918. La défection russe peut libérer un million de soldats allemands qui seront aussitôt transférés sur le front franco-belge, affichant pour un temps une évidente supériorité numérique sur les Alliés.

Ce qui fait hésiter les États-Unis à accorder leur pleine participation aux travaux du nouveau conseil interallié c’est l’éternelle question de l’amalgamation de leurs troupes. L’Administration pense tirer des bénéfices de la participation américaine au conseil interallié dans l’optique de considérations purement stratégiques face aux prochaines offensives ennemies. Autrement dit, on suppose qu’une armée américaine autonome va tout bonnement prendre sa place aux côtés des armées alliées, sans qu’il soit question de la fragmenter afin de boucher les trous quand les Allemands attaqueront. L’Administration préfère ainsi s’en tenir aux questions militaires.

L'ambassadeur des États-Unis en France, William G. Sharp.

À la suite d’une autre réunion du conseil interallié tenue à Paris en janvier 1918, l’ambassadeur américain dans la Ville Lumière, William Sharp, câble à Washington que la question de l’amalgamation est un objet fréquent de débat. Il fait pression sur l’Administration pour qu’elle envoie immédiatement au CSG un représentant politique accrédité, ce qui lui est refusé.[vi]

À l’instar de plusieurs généraux alliés, Pershing dénonce l’article nº 4 des statuts du CSG (surnommé entre temps le « Soviet ») qui accorde aux politiciens une sorte de veto lorsque ces derniers sont en désaccord avec les plans d’opérations soumis par les militaires compétents. Dans ce contexte, les chefs militaires ont l’impression d’être de simples « conseillers techniques ».

De plus, cette non-ingérence politique dans les affaires du conseil interallié maintient dans son intégralité l’autorité de Pershing comme représentant officiel de son pays en Europe. Ce non catégorique traduit la position commune de Wilson et de Pershing sur le danger de cette main mise du pouvoir politique dans la sphère militaire. Constatant que l’AEF commence à se constituer en France, les dirigeants militaires franco-britanniques multiplient les suggestions d’amalgamation. L’intransigeance de Pershing, même pour les projets les plus minimes d’intégration de troupes, reflète encore cette réalité politique qui veut que les États-Unis fassent partie d’une association et non d’une alliance.

Toujours est-il que les Britanniques, flairant une paix séparée sur le front russe, formulent un projet concret pour amener le plus rapidement possible les Américains en France.[vii] Le 30 janvier 1918, le général anglais Sir William Robertson suggère à Pershing d’envoyer l’équivalent de 150 bataillons d’infanterie (150,000 hommes) basés sur le modèle organisationnel britannique. Exceptionnellement, ceux-ci seraient composés uniquement de fantassins et de mitrailleurs, et ne seraient pas accompagnés des compléments standards tels des unités d’artillerie, de génie, de transport, etc.

Déjà envoyées outre-mer, ces futures formations incomplètes d’infanterie permettraient à tout le moins d’accélérer leur entraînement et, on s’en doute, de les fondre dans les divisions britanniques. Les Britanniques se chargeraient de fournir le transport, de même que le matériel lourd de combats et autres unités auxiliaires qui font d’une division d’infanterie une formation combattante entièrement autonome. Pershing s’y oppose, mais consent de temps à autre à prêter certaines de ses divisions aux Alliés à des fins spécifiques d’entraînement, en échange desquelles il récupère par la suite ses hommes.[viii]

Croquis de mitrailleurs américains utilisant une mitrailleuse française Hotchkiss (1917-1918).

6,000 canons allemands parlent

Le 21 mars 1918 commence la bataille tant redoutée par les Alliés et les Américains. Appuyées par 6,000 canons, quelque 60 divisions allemandes attaquent sur un front large de 60 km, à la jonction des armées franco-britanniques devant Amiens.  Alors qu’on réalise à Washington qu’une paix de compromis n’est pas possible dans ces conditions, des divisions de l’AEF montent en ligne dans des secteurs « calmes » comme en Lorraine, et ce, dans le but de libérer des divisions françaises qui font aussitôt mouvement vers la Picardie.

Les pressions se font fortes sur Pershing pour qu’il fasse intervenir massivement les Américains dans la bagarre. Le 31 mars, Lloyd George et Clemenceau outrepassent Pershing et câblent à Wilson sur l’urgence d’envoyer des troupes malgré les carences quant au niveau d’entraînement. Les dirigeants franco-britanniques ne comprennent pas que, en dépit de la situation précaire sur le front, l’Administration et Pershing s’entendent toujours pour maintenir le statut d’unité de l’AEF.

Pershing ne partage pas les craintes exprimées par les Alliés. Selon lui, un repli du front, si grave soit-il, ne provoque pas une débâcle, tant et aussi longtemps qu’une cohésion est observée entre les divers groupes d’armées. Cela peut être juste, sauf que les Alliés s’en étaient tenus à ses promesses du 21 mars d’envoyer à brève échéance des troupes de l’AEF là où elles seraient le plus utiles.

L'apprentissage de la guerre des gaz fait aussi partie de la réalité des soldats américains en France (septembre 1918).

Cette armée aurait-elle pu sauver les meubles? Peut-être, en supposant que seul l’apport d’une infanterie américaine inexpérimentée, composée de fantassins et de mitrailleurs, constituerait l’unique possibilité d’arrêter les Allemands. Ce fameux et urgent besoin de fantassins et de mitrailleurs se justifie pour deux raisons : l— les fantassins prenaient à l’époque moins de temps à former et à équiper; 2— on peut aisément fournir aux Américains les mitrailleuses manquantes, celles-ci dégagent une puissance de feu considérable, ce dont on avait réellement besoin. À l’instar de bon nombre de généraux alliés, Lloyd George et Clemenceau tentent de convaincre Wilson, à défaut de Pershing, du bien-fondé de l’amalgamation, dont on se convainc plus que jamais de la nécessité.

Au plus fort de la crise militaire, le général américain consentira à prêter quelques divisions, mais pour un temps limité. Une fois les offensives ennemies contenues, Pershing met à nouveau ses bémols sur l’amalgamation. Sa critique se fonde cette fois-ci sur le fait que le maréchal Foch, récemment chargé de coordonner les armées alliées, tarde à reconnaître la réalité de l’AEF comme corps combattant. En juillet, Pershing obtient la confirmation à l’effet que les Allemands sont arrêtés sur la Marne et passent définitivement en mode défensif.

L’urgence levée, il décide alors de ne plus prêter ses soldats afin de remplir les vides des armées franco-britanniques. De plus, le général américain constate que l’unité de commandement autour du leadership de Foch est fragile. Cela le renforce dans son opinion en faveur d’une armée américaine autonome. Dans les faits, les troupes de l’AEF sont présentes derrière le front. Elles sont réparties plus ou moins également dans les armées franco-britanniques à des fins d’entraînement.

Des fantassins américains dans la forêt de l'Argonne (France, 1918).

Les divers programmes et promesses d’envois de troupes de l’AEF dans les contingents alliés ne se sont pas toujours traduits par des expériences concrètes, mais plutôt aléatoires. L’unité d’action de l’AEF est subordonnée à l’urgence de la situation pour la période de mars à juillet 1918. Pershing envoie néanmoins quelques divisions au feu. Les pertes sont considérables, mais l’expérience gagnée y est précieuse. Dans ces circonstances quotidiennes qui mènent les Alliés et les Américains au bord de la défaite, le président Wilson soutient sans relâche son commandant en chef.

Grandeurs et misères d’une victoire

Le 10 août 1918 est une date importante dans l’histoire de l’AEF en France. À partir d’un certain nombre de divisions déjà en ligne, Pershing crée la First U.S. Army, ce qui officialise l’existence même de l’armée américaine comme organisation combattante, au même titre que les armées françaises et britanniques. Des contingents de plus en plus importants débarquent en France, si bien qu’à ce rythme les effectifs de l’armée américaine seront en janvier de 1919 plus nombreux que les armées françaises et britanniques réunies.

Les Alliés craignent, non sans raison, que l’Amérique ne s’accapare la part du lion lors d’une éventuelle conférence de paix. Les Allemands, qui savent à partir du mois d’août que la victoire militaire n’est plus possible, souhaitent au contraire que les événements aillent dans cette direction. Ils reconnaissent en octobre qu’il va dans leurs intérêts de négocier un armistice sur la base des propositions de paix de Wilson. C’est dans ce contexte que Pershing insiste pour que l’AEF devienne le fer de lance de la contre-offensive générale lancée par Foch depuis le 18 juillet. À l’instar de Wilson, Pershing pense aussi à l’après-guerre.

D’autre part, l’Administration a tout intérêt à maintenir en Europe une armée puissante et autonome pour réaliser l’objectif premier de Wilson qui est de vaincre l’Allemagne. Le problème est que l’AEF livre à l’automne 1918 une série d’offensives qui, bien que victorieuses en apparence, démontrent par le nombre anormalement élevé des pertes un manque évident d’expérience qui persiste.

Célèbre cliché de la guerre de 1914-1918 montrant des soldats américains qui opèrent un canon français de 37mm sous le feu ennemi, possiblement lors de la seconde bataille de la Marne (été 1918).

De plus, les chefs militaires américains se plaignent fréquemment du grand nombre de « visiteurs » qui flânent dans leurs états-majors afin d’y trouver des arguments supplémentaires pour discréditer la participation de l’AEF. L’un de ces visiteurs, Clemenceau, digère mal que les pouvoirs politiques et militaires soient encore concentrés dans les mains d’un seul homme. Tout comme Lloyd George, il fait appel à Wilson à maintes reprises pour dénoncer cette situation. Encore une fois, le silence de l’Administration peut être perçu comme un consentement tacite aux manières de faire du général du Missouri.

Dans un autre ordre d’idées, on peut imaginer l’impression créée chez les Alliés par l’arrivée massive des contingents américains. Or, le problème du transport maritime de ces troupes est un objet constant d’angoisse pour l’Administration. En effet, les Américains sont dépendants des Britanniques pour plus de 50 % du tonnage maritime nécessaire au transport des troupes. En août 1918, une fois l’orage allemand passé, les Britanniques font effectivement connaître aux dirigeants de l’AEF leurs intentions de réduire le tonnage mensuel réservé au transport des troupes. Pershing en appelle à Washington pour que Wilson intervienne personnellement dans l’affaire.

Bien loin de la problématique de l'amalgamation, le Roi d'Angleterre George V décore un soldat américain (équipé d'une carabine britannique!).

En effet, l’Administration peut-elle expliquer que des 307,000 soldats expédiés en France en juillet, les effectifs chutent à 188,000 en octobre?[ix] Peut-on parler ici de chantage de la part des Britanniques? Si on répond par l’affirmative, on pourrait aussi blâmer Wilson dont la politique à l’égard des Anglais manquait nettement de fermeté. Ce qui semble étonnant, et même troublant pour l’AEF, c’est que de juillet à octobre, il s’écoule une période d’au moins trois mois avant que quelqu’un à Washington ne tire la sonnette d’alarme. Fort heureusement pour les Alliés et les Américains, l’Allemagne sollicite auprès de Wilson un armistice en octobre 1918.

C’est à ce moment qu’on peut finalement mesurer le poids de l’AEF à l’étape des négociations d’armistice. Celui-ci a un contenu proprement militaire, mais les conséquences seront politiques. Dans cette optique, Wilson ne tient pas à être relégué au second plan par Pershing. Le président veut empêcher l’Allemagne de reprendre les armes, certes, mais sans l’affaiblir au point de permettre à la caste militaire radicale de ce pays de revenir au pouvoir.

C’est là où se trouve le principal désaccord entre lui et Pershing, car ce dernier veut écraser l’appareil militaire allemand. Par contre, fidèle à son habitude, Wilson préfère s’en tenir aux avis de son général pour diriger conjointement avec les Alliés le processus d’émission des conditions d’armistice à partir d’octobre. Le président désapprouve généralement les conditions qui impliquent une intervention directe d’une AEF plus ou moins rodée. Ce que l’on cherche avant tout, c’est d’éviter que les divergences au sein de l’appareil politico-militaire américain ne soient affichées ouvertement.

Or, c’est ce qui arriva le 29 octobre quand Pershing prétend publiquement rejeter en totalité l’« armistice de compromis » des Alliés, armistice pour lequel il a soumis ses recommandations pour sa rédaction quelques jours auparavant! En rendant public le désaccord entre lui et son président, Pershing désavoue en quelque sorte son gouvernement devant les Alliés et le monde.

Conclusion

Que l’on se positionne du côté des Alliés ou de l’Administration, l’AEF fut régulièrement au cœur des litiges. Rappelons simplement les dossiers de l’amalgamation, de la « coopération » interalliée lors des batailles de 1918, de l’imbroglio du transport maritime et, enfin, de l’AEF comme moyen de pression lors des négociations d’armistice.

Ce que l’on retient d’abord, c’est que les machines politique et militaire américaines étaient insuffisamment huilées pour affronter les paramètres d’une crise devenue mondiale par l’intervention de Washington en 1917. Plus inquiétant, l’Administration et les Alliés ont été carrément chanceux de s’en être tirés face aux Allemands, vu l’entêtement de Pershing qui voulait que ses soldats combattent sous leurs drapeaux.

D’un autre côté, Wilson a fait preuve d’une trop grande largesse d’esprit, ou de naïveté, en accordant carte blanche à son général. L’AEF a néanmoins livré la marchandise par sa contribution essentielle à la victoire finale. Toutefois, son inexpérience fit d’elle une mine d’or d’embarras pour l’Administration.  Si la guerre ne s’était poursuivie en 1919, sans doute que le bilan de son action eut été différent, voire meilleur. Mais, pressés d’en finir avec les querelles européennes, le Congrès américain dit non la ratification du traité de Versailles en 1920, dissout l’AEF la même année et signe une paix séparée avec l’Allemagne en 1921.

Des officiers américains levant leur verre pour la caméra (France, 1918).

Notes

i Mexique (1914 et 1916), Haïti (1915) et République dominicaine (1916).

i i Edward M. Coffman, « The American Military and Strategic Policy in World War I » dans Adrian W. Preston et Barry D. Hunt (dir.), War Aims and Strategic Policy in the Great War, 1914-1918, Totowa (NJ), Rowman and Littlefield, 1977, p. 67-84  et Frederick S. Calhoun, Uses of Force and Wilsonian Foreign Policy, Kent (OH), Kent State University Press, 1993. 172 p.

i i i Edward M. Coffman, Ibid., p. 69. Ce n’est qu’en 1938 qu’est créé un « comité de liaison » entre les Secrétariats d’État, de la Guerre et de la Marine.

iv U.S. Department of State, Papers Relating ttto the Foreign Relations of the United States, 1917. Supplement 2. The World War. Volume 1, Washington (D.C.), Government Printing Office, 1932, p. 76-77.

v 1917 : pertes navales dues à la guerre sous-marine, une partie de l’armée française en mutinerie, échec britannique devant Ypres (juillet-nov.), débâcle italienne devant Caporetto (oct.-nov. ), armistice germano-russe (déc.).

vi Ibid. 1918. Supplement 1. The World War. Volume 1, p. 63.

vii La paix est scellée le 3 mars 1918 par la signature du traité de Brest-Litovsk entre les Allemands et les Bolcheviks.

viii John J. Pershing (général), My Experiences in the World War. Volume 1, New York, Frederick A. Stokes Company, 1931, p. 309.

ix Edward B. Parsons, « Why the British Reduced the Flow of American Troops to Europe in August-October 1918 » dans Canadian Journal of History, no. 12 (décembre 1977), p. 173.

Le Canada pendant la Première Guerre mondiale : l’émergence d’une nation sur la scène internationale

Voici ma publication pour le bénéfice du « Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 » au sujet de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Je tiens à remercier le personnel du CRID pour leur collaboration dans ce dossier.

Vous pouvez lire l’article en cliquant sur le lien ci-dessous.

http://www.crid1418.org/agenda/wp-content/uploads/2010/10/Article-Canada-1914-1918.pdf

Les mutineries

La châtiment ultime pour un acte collectif de désobéissance dans l'armée: le peloton d'exécution. (Scène tirée du film "Les Sentiers de la Gloire" de Stanley Kubrick, 1957.)

Le mécontentement

Les mutineries au sein des armées se produisent lorsque des soldats mécontents se mettent à défier collectivement l’institution disciplinaire en place. Ils le font particulièrement lorsqu’ils sont conscients, ou qu’ils ont l’impression, que cette institution est fragilisée, selon les circonstances du moment. Le simple fait de comprendre pourquoi et comment les mutineries arrivent fut un sujet à changements au fil du temps.

Ce qui est central, sinon au cœur de toute mutinerie, réside dans la nature des rapports entre les gestes collectifs de désobéissance et les structures des autorités politico-militaires en place. Les réclamations des mutins furent souvent spécifiques et elles ressortaient de l’ordre du pratique, bien plus que du niveau idéologique. Par exemple, les mutins peuvent se plaindre de la nourriture, de la solde, des permissions, de leurs officiers ou de toute autre situation qui semble injuste à leurs yeux. Cependant, toute mutinerie implique par définition un défi qui est directement lancé contre l’institution la plus fondamentale de l’État: l’armée.

Cela dit, aucune mutinerie n’est totalement apolitique, surtout si l’on considère le fait que l’armée est tout simplement un instrument du pouvoir politique. Les mutineries pourraient nuire (ou elles nuisent effectivement) au bon fonctionnement de l’État, surtout parmi ceux qui possèdent de petites armées composées essentiellement de mercenaires. Dans ce cas, les mutineries peuvent être plus apolitiques. Par contre, l’introduction de la conscription à grande échelle sur les soldats-citoyens finit par créer une armée qui remplaça les forces mercenaires. Cette levée en masse de citoyens peut entraîner des mutineries à coloration politique.

À l’époque de l’Ancien Régime, il était de notoriété publique que les soldats engagés par les monarchies n’étaient pas fiables et qu’ils pouvaient se mutiner pour un rien. Par définition, les mercenaires servent donc ceux qui les paient. Leurs officiers peuvent tenter d’arrêter les élans des mutins, ou bien ils peuvent tous aussi prendre la direction du mouvement, selon ce que dictent leurs intérêts personnels. De plus, la pratique de la guerre à cette époque, où les armées en campagne vivaient carrément sur le terrain, aux frais de l’habitant, ne favorisait en rien le maintien d’une discipline adéquate. Logiquement, il fallait que l’application de cette même discipline soit rigoureuse, voire brutale. Par la force des choses, cela engendra des armées fort instables qui affectèrent l’efficacité des actions de l’État.

Des mercenaires allemands vers 1540.

Des problèmes administratifs à la base des mutineries

À titre d’exemple, des mutineries parmi les forces espagnoles lors de révoltes aux Pays-Bas entre 1573 et 1576 exposèrent de manière flagrante les faiblesses de l’État espagnol et celles de tout l’édifice impérial espagnol en tant que tel. Les mercenaires engagés par l’Espagne avaient essentiellement une seule demande d’ordre pratique et leurs mutineries peuvent être perçues comme une forme violente de grèves, étant donné que les unités espagnoles recevaient régulièrement leurs soldes avec deux ou trois années de retard. Il est même rapporté, dans ce même contexte, que des unités de cavalerie avaient reçu leurs soldes avec six années de retard.

Ajoutons à cela les coûts très élevés que dut payer la couronne espagnole au cours de cette campagne hollandaise. Les coûts pour le seul maintien des forces espagnoles sur ce théâtre d’opérations étaient estimés à 1,2 million de florins par mois, mais le trésor militaire sur le terrain ne percevait de l’Espagne que le quart de la somme nécessaire. Cela affecta par conséquent le paiement des soldes. L’État espagnol était d’avis que ce déficit soit couvert par des levées de taxes sur les populations locales, par des emprunts (volontaires ou forcés) ou par le pillage.

Au-dessus de tout cela, l’incohérence administrative et la corruption endémique firent qu’il était impossible de déterminer précisément ce qui était dépensé et à quel endroit les sommes avaient été versées. À la même époque, en 1574, une autre mutinerie des forces espagnoles à Anvers fut réglée selon des principes que les spécialistes en négociations pourraient reconnaître de nos jours, à savoir que l’on pourrait régler un problème en exploitant les divisions internes d’une des parties concernées. En clair, la couronne espagnole consentit à payer pour la moitié des demandes des mutins, en échange d’une admission de la part des soldats à l’effet que ceux-ci s’étaient déjà « autopayés » en exploitant les richesses du pays, notamment par le pillage. Cette solution à la crise fut désastreuse pour l’Espagne. Elle vida le trésor, créa de la rancune parmi des troupes déjà indisciplinées, puis l’État espagnol se mit évidemment à dos toute la population des Pays-Bas.

Le danger omniprésent d’une mutinerie dans les armées mercenaires amena les puissances européennes à développer des armées professionnelles dont les rangs seraient garnis de volontaires qui acceptent de servir à long terme. Bien que cela pouvait atténuer les dangers de mutineries, ou du moins de les rendre beaucoup plus gérables, il y avait des craintes voulant que cela amène l’avènement d’une société militaire détachée du corps de la société civile. C’est du moins l’observation qu’en fit Carl von Clausewitz dans le contexte des guerres révolutionnaires en France à la fin du XVIIIe siècle.

On remarque une situation analogue au moment de la révolte des Cipayes en Inde en 1857-1858. Servant comme soldats dans la Compagnie anglaise des Indes orientales (East India Company), une entreprise commerciale empreinte d’une forte sous-culture militaire, les Cipayes étaient en rébellion ouverte contre l’autorité britannique. Les rebelles cipayes défièrent directement la domination impériale britannique. Leurs actions consistaient à transcender les rivalités locales (qu’exploitaient les Britanniques) afin de développer ce qu’on aura pu appeler plus tard une première émergence d’un nationalisme indien. C’est à la suite de l’écrasement par Londres de cette mutinerie-rébellion que l’on finit par créer une véritable Armée indienne administrativement centralisée, au lieu de maintenir une organisation décentralisée en petites compagnies comme ce fut le cas auparavant.

Une scène d'exécution de mutins peinte par le controversé artiste Vassili Verestchagin lors de la révolte de Cipayes en Inde en 1857-1858. Chaque mutin est attaché sur l'embouchure d'un canon qui ouvrira le feu. Mythe ou réalité? Il y a assurément une marge à considérer, d'autant qu'ici, les soldats britanniques portent des uniformes datant des années 1880.

La guerre de 1914-1918: l’ambigüité idéologie et l’impasse militaire

La dimension politique à la base de nombre de mutineries s’observe particulièrement au XXe siècle, surtout pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, la logique implacable de la discipline militaire frappa de plein fouet une autre logique, tout aussi implacable, celle de la guerre des tranchées. Par conséquent, devant l’horreur des combats et les pertes effarantes, tous les belligérants majeurs du continent européen souffrirent de crises militaires attribuables en partie à la chute partielle ou complète du moral dans les armées.

La chute du moral dans les armées consiste en une forme beaucoup plus dissimulée de mutinerie. Cela se produisit dans l’armée italienne après le désastre militaire de Caporetto en novembre 1917, dans l’armée britannique en mars 1918, de même que dans les armées allemande et austro-hongroise à la fin des hostilités. Des mutineries beaucoup plus ouvertes survinrent dans l’armée impériale du tsar de Russie en février 1917, tout comme dans l’armée française en juin de la même année, puis dans la marine allemande à l’automne de 1918. En d’autres termes, les mutineries survenues dans les différentes armées influencèrent directement le cours des événements de la guerre de 1914-1918.

L'armée italienne bat en retraite après le désastre de la bataille de Caporetto (actuelle Slovénie) d'octobre-novembre 1917. Au cours de l'engagement, les forces italiennes perdirent plus de 260,000 soldats faits prisonniers.

Par exemple, en mai et juin 1917, dans le contexte de l’offensive ratée du général Robert Nivelle au Chemin des Dames, des unités éparses réparties dans la moitié des divisions de l’armée française refusèrent à un moment ou un autre, en un lieu donné ou un autre, de monter occuper leurs places dans les tranchées. Cela dit, l’étude de l’historien français Guy Pedroncini fournit l’explication « militaire » classique de ces mutineries en plaçant au cœur de sa thèse le rôle apparemment primordial qu’aurait joué le général Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées françaises.

Toujours selon Pedroncini, Pétain tenta de colmater les brèches d’indiscipline qui affectaient la moitié des unités françaises par une série de mesure tirées du sens commun. Pétain apporta certes d’importantes réformes dans le régime alimentaire, de même que dans le régime des permissions. À cela, Pétain avait promis aux troupes que celles-ci ne seraient pas engagées dans de coûteuses offensives, tant et aussi longtemps qu’un nombre suffisant de chars d’assaut pour les protéger seraient disponibles et que des renforts américains arrivent pour relever ces soldats éprouvés.

Pedroncini précise que les soldats français n’en demandaient pas plus. Cela amena certains historiens par la suite à déduire que les mutineries dans l’armée française relevaient davantage d’une forme de grève, comme si, à l’instar d’ouvriers, les soldats avaient temporairement cessé leurs activités en attendant une amélioration de leurs conditions de « travail ». Selon ce point de vue, les soldats français auraient importé dans l’armée des pratiques courantes de protestations du monde du travail de la société civile. D’autres historiens contestent cette thèse, sur le principe que les soldats ne sont pas (ou ne sont plus) des travailleurs attablés à la production, mais davantage à la destruction.

La plupart des grèves ont déjà leurs scénarios bien rédigés et tout le monde sait qu’éventuellement, les ouvriers retourneront au travail. Cette présomption avait notamment traversé les esprits des dirigeants espagnols lors de la mutinerie d’Anvers de 1574 que nous avons évoquée. Les soldats pouvaient contester leurs faibles soldes, mais de toute façon, ils ne seront pas plus payés maintenant, peut-être seulement dans deux ou trois ans. Alors, mieux vaut retourner au travail.

Célèbre cliché montrant le général Henri-Philippe Pétain discutant avec des soldats à l'époque des mutineries de l'été 1917.

Cependant, cette présomption peut être aisément critiquée lorsque l’on aborde le cas de soldats-citoyens, dont l’engagement moral personnel et la conviction de chacun à la cause constituent des éléments essentiels pour mener à terme une guerre moderne et totale. Qui plus est, lorsque la contestation, dans ce contexte précis, vient de soldats-citoyens qui s’en prennent directement à l’autorité étatique, cela rend d’autant plus caduque la présomption voulant que l’État feigne d’ignorer leurs revendications. La situation dans la France de 1917 était en tous points différente de celle des Pays-Bas de 1574.

Pour poursuivre avec le cas français, une explication alternative pourrait se concentrer sur la dynamique particulière des mutineries, à mettre en lien avec l’identité politique des soldats français qui sont nés et qui ont grandi sous la Troisième République. Le général Pétain et son état-major semblent surtout avoir répondu à une situation politique d’importance dont les racines étaient logiquement ancrées en bas, dans cette population en uniforme. C’est en partie dans ce contexte que les soldats français mutins cherchèrent des forums dont les meneurs pouvaient étaler leurs idées.

Par exemple, les gares de train ou autres lieux de dépôts et d’embarquements servaient de points de ralliement. Par conséquent, des groupes de soldats refusèrent d’obéir à des ordres de dernière minute les enjoignant à remonter en ligne et certains préférèrent manifester bruyamment leur opposition à la guerre. Devant ces faits, Pétain et le haut commandement français choisirent de ne pas affronter directement les mutins. Ce choix sembla judicieux, dans la mesure où le commandement français n’avait tout simplement pas assez de troupes fiables pour réprimer les manifestations par la force, même s’il avait décidé d’aller de l’avant avec cette option. En l’absence de mesures coercitives externes, seules des mesures internes basées non pas sur la négociation, mais sur l’imposition d’expédients censés améliorer immédiatement la situation des soldats feraient l’affaire.

Des mutineries dans un contexte démocratique

Selon ce point de vue, les mutineries dans l’armée française se comprennent mieux dans un contexte où étaient mis face à deux composantes paradoxales de leur identité citoyenne, soit la démocratie directe et celle par voie de représentation. Pour sa part, la démocratie directe autorise une résistance traduite dans une plus large expression politique, comme ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789. Un peu comme les mutins de 1917, ceux de 1789 demandaient des améliorations pragmatiques qui tournaient autour de la qualité du régime alimentaire et des permissions. Ce qui est étonnant dans le contexte de la Révolution, et qui était à la fois contradictoire parmi les demandes des soldats, c’est que l’imposition éventuelle d’une paix immédiate aurait rendu caduque leur demande d’une amélioration du régime des permissions.

Malgré tout, on retient que les demandes des soldats illustrèrent l’importance qu’ils accordaient à la forme représentative de gouvernement. Les soldats demandaient à leurs officiers qu’ils disent à leurs représentants à la Chambre des Députés qu’ils en avaient assez de cette situation. L’importance pour les soldats de faire valoir leur identité citoyenne n’est nullement exagérée dans ce cas-ci. Ce faisant, ils confirmaient la légitimité des institutions républicaines, de même que celle des députés qui les représentaient. Comme démocratie représentative, la Troisième République existait en chacun d’eux et elle traduisait dans leur esprit la manière dont fonctionnait le jeu politique. La République avait fixé les frontières de l’imaginaire politique des mutins. En d’autres termes, l’identité républicaine portait en son sein les moyens de sa propre coercition interne. Elle permettait l’obéissance comme la mutinerie.

La situation dans la Russie impériale

Avec le recul, le contraste des mutineries dans l’armée française de 1917 ne pouvait être plus prononcé que celles observées dans l’armée impériale russe à la même époque. Les soldats du tsar qui partirent à la guerre en août 1914 avaient dans leurs bagages deux anciennes (et conflictuelles) images de l’autorité.

Les soldats russes venaient pour la plupart de la campagne, où ils grandirent dans la relation contraignante entre le paysan et le seigneur (ou le patron propriétaire terrien). En clair, une fois incorporé dans l’armée, l’obéissance à l’officier avait remplacé celle au seigneur. L’autorité de l’officier était incontestable et souvent capricieuse. Le soldat n’avait qu’à s’y soumettre, dans l’espoir que la vie lui serait plus favorable dans un autre monde.

Face à cette image d’autorité se trouvait celle du tsar, cette figure quelque peu mythique, ce « père des peuples de Russie » dont la bonté imaginée était constamment trahie par l’autorité béate de ses officiers subordonnés. La situation du soldat russe en 1914 était la conséquence d’un immobilisme existant depuis plusieurs décennies. Peu de changements étaient survenus à travers les réformes du XIXe siècle, notamment celles visant à donner au soldat un nouveau statut plus « moderne » face à la société civile. En clair, le soldat n’était rien comme individu, ou très peu.

Des soldats russes lors de la Première Guerre mondiale.

D’ailleurs, la situation conflictuelle des deux autorités (celle de l’officier et celle du tsar) s’était observée lors de la révolution de 1905-1906. Les soldats s’étaient mutinés une journée, puis ils avaient ouvert le feu sur la foule le lendemain, selon sur quelle ancienne figure d’autorité ils croyaient la plus puissante. Plus tard, en 1914, les soldats de l’armée impériale entrèrent dans la guerre sans nécessairement être incorporés dans un modèle national de société à la française (du moins dans la compréhension occidentale que nous en faisons). Cela aura de graves conséquences.

À cet égard, la conception impériale de l’identité politique russe s’avéra inadaptée dans un contexte de guerre totale entre États-nations modernes. De plus, le tsar Nicholas II empira les choses lorsqu’il décida de prendre personnellement le commandement de son armée en 1915. Ce faisant, il fixa la bannière de son autocratie sur le mât plus que chancelant des piètres performances de l’armée sur le terrain. Tous virent que le tsar était une personne faillible, car en prenant les rênes de l’armée, le tsar avait en quelque sorte enlevé la barrière qui créait la démarcation mythique si importante à sa légitimité. La conséquence fut une mutinerie qui entraîna la chute du régime impérial. La coercition externe cessa d’exister lorsque le pouvoir s’effondra.

En dépit de la dégradation de la situation militaire, et contrairement à ce qui se passa dans l’armée française, les mutineries dans l’armée russe n’ont rien à voir avec une ou des défaites particulières qu’elle aurait subies. En fait, le premier facteur qui entraîna des mutineries ne concerne pas directement le champ de bataille, mais plutôt le front intérieur, dans la mesure où il y eut une crise majeure du ravitaillement des villes. Dans ces circonstances, Nicholas accéléra la désintégration de son autorité à la fin de février 1917 lorsqu’il ordonna aux garnisons d’ouvrir le feu sur les civils pour mettre un terme aux émeutes.

Nicholas avait probablement pris la pire des décisions en ces circonstances et, par surcroît, il utilisa le pire instrument pour ce faire, à savoir son armée. Les garnisons militaires des villes comprenaient deux types de soldats, qui n’étaient peut-être pas les « meilleurs » pour s’atteler à cette tâche sinistre. D’abord, les garnisons étaient composées de vétérans blessés revenus du front, puis de recrues sans trop d’expérience, ni d’entraînement. Ces deux catégories de soldats étaient plus enclines à sympathiser avec la foule qu’avec les officiers qui leur ordonnaient de tirer. Par conséquent, dans l’ensemble, les garnisons refusèrent d’ouvrir le feu sur la foule, ce qui provoqua une crise qui entraîna quelques jours plus tard la chute du régime tsariste.

La Révolution russe

Avec la fin du pouvoir impérial, et la question systémique de l’autorité dans l’armée post-tsariste, les soldats n’avaient plus réellement de notions sur à qui ou à quoi ils devaient être loyaux. En d’autres termes, quiconque parviendrait à remobiliser les identités civiles et militaires pourrait en quelque sorte prétendre au pouvoir en Russie. On crut, pendant un certain temps, que le nouveau chef du gouvernement provisoire Alexandre Kerensky aurait pu garder la Russie dans la guerre européenne.

Vu ainsi, Kerensky avait à l’esprit le souvenir des armées françaises de l’An II de la Révolution. En effet, en 1793-1794, la Révolution était parvenue à lever et entretenir l’une des plus puissantes machines militaires que le monde ait connues. D’une certaine manière, Kerensky voulut que l’Histoire se répète en transformant le soldat tsariste en un soldat-citoyen, et ce, en l’espace d’à peine quelques mois dans une république russe émergente, mais en pleine débâcle.

Les tentatives de Kerensky échouèrent en partie à cause d’une source alternative d’autorité qui naquit à l’intérieur même de l’armée au moment où s’implantait le gouvernement provisoire. Il s’agissait des conseils de soldats, communément appelés soviets. Ces conseils devaient gérer des dossiers aussi divers que nombreux allant de la distribution de la nourriture à la justice militaire, dans l’optique de poursuivre la guerre contre les Allemands. En ce sens, les soviets constituèrent une mutinerie institutionnalisée.

Dans une tentative maladroite d’affermir son pouvoir, notamment face aux soviets, Kerensky ordonna une nouvelle offensive sur le front en juin 1917, à la même époque où Pétain ramenait l’ordre dans l’armée française. Face à ses nouveaux soldats-citoyens, Kerensky avait de bien plus grandes attentes que ce que pouvait avoir le gouvernement français sur ses propres troupes. Dans le cas russe, la légitimité n’était pas au rendez-vous. À l’automne, le gouvernement provisoire « républicain » était déjà chose du passé.

Seuls les bolcheviques dirigés par Vladimir Lénine, un autre Russe qui avait été éduqué à l’européenne, comprirent toute l’ambivalence des rapports entre l’autorité de basse échelle représentée par les officiers, puis celle de niveau supérieur constituée par l’État. Néanmoins, le défi de ramener l’ordre dans l’armée demeurait constant et problématique. Pour une majorité de soldats russes à l’été et à l’automne de 1917, la loyauté signifiait d’abord la loyauté envers son village ou sa région natale. La possession d’une terre accompagnée de la paix représentait davantage que le fait de savoir si la Russie allait perdre ou non la guerre.

Déjà pourris, les rapports entre les officiers et les soldats russes se dégraderont davantage pendant la Révolution, si bien que les soviets finiront par prendre le contrôle de ce qui restait de l'armée en 1917. Les Soviétiques voudront remodeler cette armée pour la conformer à leurs idéologies.

Il était techniquement impossible de ramener l’ordre et la discipline dans l’armée russe en 1917. En effet, comment faire cesser les mutineries dans un pays qui lui-même est dans le chaos? La Russie tsariste était morte et aucune nouvelle Russie ne parvenait à s’établir et répondre aux doléances des soldats. C’est d’ailleurs ce qu’avaient compris les bolcheviques qui s’empressèrent par tous les moyens de fournir aux citoyens des terres et, par-dessus tout, la paix.

C’était leur façon de consolider leur mainmise du pouvoir et de compter sur l’appui des soldats dans la lutte contre les ennemis de la Révolution en ce début de guerre civile. Une fois la paix revenue au début des années 1920, les bolcheviques purent procéder au modelage d’un nouveau citoyen et d’un nouveau citoyen-soldat selon leur modèle idéologique. Alors que l’Union soviétique prenait forme, les soldats comme les ouvriers devinrent les piliers de la dictature prolétarienne.

Au lendemain de la Grande Guerre

Des mutineries à grande échelle telles qu’on en connut pendant la Première Guerre mondiale appartiennent à cette époque. La guerre de 1939-1945 n’engendra jamais cette combinaison résultant d’une ambigüité idéologique et d’une impasse militaire qui s’avéra si volatile pendant le précédent conflit.

Il y eut par exemple un début de mutinerie qui affecta environ 1,000 soldats britanniques dans le contexte des opérations de l’invasion de l’Italie en 1943. Le litige concernait des soldats blessés en convalescence à qui on avait promis qu’ils retourneraient dans leurs unités d’origine, mais ceux-ci furent transférés dans un tout autre corps. D’ailleurs, sur un plan purement hypothétique, on aurait pu extrapoler à plus grande échelle une situation où, par exemple, des armées alliées d’Europe auraient appris en 1945 qu’elles iraient combattre au Japon ou en Chine. Il est probable qu’une majorité de soldats aurait résisté à l’autorité militaire, dans ce cas sur la base d’un argumentaire essentiellement politique.

Cependant, des exemples plus récents (et réels) de mutineries ont existé. On pense entre autres aux officiers de l’armée française en Algérie qui complotèrent contre les autorités civiles en 1958 et en 1961. Ceux-ci provoquèrent en effet une importance transformation politique qui vit le renversement de la IVe République et la naissance de la Ve. Quelques années plus tard, au Vietnam, la forme la plus violente de protestation de la part des soldats américains vint contre ces officiers ou sous-officiers un peu trop zélés, qui furent victimes d’« accidents » dans l’exercice de leur autorité.

En général, la guerre au XXe siècle, et particulièrement au lendemain de la Guerre froide, devint plus intensive en terme de capital monétaire et moins en terme d’investissement personnel (au sens moral du terme). La haute technologie signifiait une amélioration corollaire du professionnalisme, si bien qu’on aspire à forger un soldat idéal qui ne serait plus soumis aux vices de la mutinerie. Dans ses formes historiques reconnaissables, que ce soit sous les habits de la grève ou comme prélude à la révolution, la mutinerie semble avoir décliné, mais elle constitue un phénomène qui n’est jamais appelé à disparaître.

L’histoire de l’armée allemande: un aperçu

La naissance d’un état… et d’une armée

Une armée dite « allemande » vit le jour en 1871, dans le contexte de l’unification des états allemands sous l’égide de la Prusse au lendemain de la guerre franco-prussienne. Par contre, des traditions militaires propres à cette armée remontent au moins jusqu’au XVIIe siècle, en particulier dans le cas de la Prusse.

En effet, l’armée fut instrumentale dans la montée en puissance de la Prusse. En 1653, Frédéric-Guillaume 1er de Brandebourg mit sur pied une armée permanente. Fin stratège et tacticien, Frédéric-Guillaume avait servi avec les Hollandais lors de la Guerre de Trente Ans. Il combina son expérience avec les tactiques récentes développées en France afin de créer une armée efficace. C’est à l’aide de cet outil militaire que Frédéric-Guillaume tenta avec un succès relatif d’unifier ses possessions territoriales dispersées.

Aux XVII et XVIIIe siècles, l’armée prussienne était en compétition contre celles d’autres états allemands. Inquiète des ambitions de la Prusse qui devint un royaume en 1701, la Saxe maintint une armée permanente de 20,000 hommes. Toujours aux XVII et XVIIIe siècles, l’Allemagne devint également une source intéressante d’emplois pour les mercenaires qui étaient embauchés soit par un état allemand ou un autre, ou par une puissance extérieure. Par exemple, les Britanniques avaient embauché quelque 30,000 mercenaires hessois à l’époque de la guerre d’indépendance américaine.

Frédéric II, l'âme de l'armée prussienne du XVIIIe siècle.

Comme dans bien des pays, l’armée et l’État partagent un destin commun. L’État en Prusse avait notamment été créé dans le but de répondre aux besoins logistiques de l’armée royale. En 1740, Frédéric II de Prusse dit Le Grand hérita d’une armée permanente de 80,000 hommes dotée d’un appareil bureaucratique efficace. À la rigueur de l’entraînement, l’armée prussienne eut maintes opportunités d’être testée sur les champs de bataille. Les leçons tirées de ces engagements allaient à leur tour se refléter dans l’entraînement et la modernisation des équipements.

Frédéric II fut l’un des plus brillants soldats de l’Histoire. Il utilisa son armée afin de transformer la Prusse en une grande puissance et, simultanément, cette dernière constituait une menace directe à l’hégémonie des Habsbourg sur les territoires allemands. De 1756 à 1763, Frédéric avait combattu une puissante coalition de nations ennemies qui incluaient la France, l’Autriche et la Russie. Son génie militaire ne reposait pas uniquement sur ses victoires tactiques, mais aussi sur ses capacités à tenir aussi longtemps face à des forces ennemies largement supérieures en nombres.

Le style de commandement de Frédéric était clairement marqué par son esprit offensif, son goût du risque et le recours à des innovations tactiques telles le déploiement de l’infanterie en ligne oblique. À cet égard, son plus grand fait d’armes fut probablement la bataille de Leuthen (1757) où il écrasa une armée autrichienne près de deux fois supérieure en nombre.

L'armée prussienne à la bataille de Leuthen (1757).

Le défi des guerres napoléoniennes

L’armée prussienne qui, quelques décennies plus tard, fit face aux forces de Napoléon à Jena/Auerstadt, le 14 octobre 1806, était l’héritière attitrée des traditions forgées sous Frédéric II. Confiants, les soldats prussiens n’avaient pas de raison de douter de leurs capacités à affronter la redoutable armée française. Or, la réalité était tout autre. Derrière la façade d’une soi-disant supériorité militaire, l’armée prussienne fut anéantie au cours de cette terrible journée. Les réformes de Frédéric n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps. L’un des principaux problèmes observé à Jena/Auerstadt résidait dans la faible cohésion des troupes. À titre d’exemple, l’armée prussienne héritée de Frédéric comprenait certes des Prussiens, mais aussi de larges contingents de Saxons, de déserteurs étrangers et des mercenaires. Face à un adversaire comme Napoléon, un génie militaire, cela ne tenait pas la route.

Bien que la résistance se poursuivit après la défaite, la Prusse fut envahie par Napoléon. Elle fut contrainte d’accepter des termes de capitulation pour le moins humiliants. L’un d’eux obligeait la Prusse à plafonner les effectifs de son armée professionnelle à 42,000 hommes, sans compter l’interdiction de lever et d’entraîner une force de réserve. Le désastre de Jena/Auerstadt servit évidemment de prétexte pour enclencher un programme radical de réformes qui, sur le court terme, allaient permettre de reconstruire l’armée prussienne et, à long terme, jeter les fondations de la future grandeur militaire de l’Allemagne.

Les cavalerie française et prussienne s'entrechoquent à Jena (octobre 1806).

Ce fut le général Gerhard von Scharnhorst qui reçut le mandat de réformer en profondeur l’armée prussienne. Il entreprit de travailler avec d’autres officiers sur un scénario qui devait engendrer un nouveau système militaire. Celui-ci devait être une réponse au nouveau type de guerre « absolue » (totale) nées des guerres de la Révolution en France quelques années auparavant. Sous le système dit de Krumper, les soldats réguliers pouvaient être envoyés temporairement en congé à tour de rôle afin d’être remplacés par des recrues réservistes. Cela fit en sorte de doter la Prusse d’une force réserviste officieuse composée d’hommes ayant reçu un entraînement de base. En clair, cela permettrait à la Prusse d’augmenter substantiellement les effectifs de son armée en cas de besoin. C’est ainsi que vers le printemps de 1812, la Prusse disposait d’une réserve entraînée de 24,000 hommes qui pouvaient être mobilisés en tout temps.

Les réformateurs militaires avaient également entrepris de revoir l’organigramme de l’armée. On y introduisit un système de brigades permanentes, revit la sélection des officiers, de même qu’on apporta d’importantes mesures correctives à la logistique et à l’entraînement tactique. C’est ainsi que Scharnhorst devint à la fin de 1808 le ministre de la Guerre de Prusse. Plus important encore pour l’avenir, on fonda en mai 1810 l’École Générale de Guerre (Allgemeine Kriegsschule), une institution qui concentra son enseignement à la formation d’officiers spécialisés dans des fonctions d’état-major.

Gerhard von Scharnhorst, l'un des grands réformateurs de l'armée prussienne du début du XIXe siècle.

Alors que l’armée prussienne subissait l’humiliation tout en étant en cure de réformation, les armées d’autres états allemands partageaient des destins différents au temps des guerres napoléoniennes. Elles partageaient essentiellement les victoires et les défaites de leurs alliés français ou britanniques. Par exemple, la petite armée en exil du Duc de Brunswick servit sous les ordres de Wellington dans la guerre de la péninsule ibérique. Envahi par Napoléon, Hanovre fournit également des troupes à Wellington qui figuraient parmi les meilleures de son armée.

Au cours de la campagne de Russie de 1812, trois corps de la Grande Armée de Napoléon consistait en des contingents venus d’états satellites allemands. Conformément au Traité de Tilsitt, la Prusse fut contrainte de fournir à Napoléon un contingent qui se chiffra à 21,000 hommes sous les ordres du général Ludwig Yorck von Wartenburg. Cependant, ce même Yorck signa en décembre 1812 la Convention de Tauroggen qui marqua le début du retournement d’alliance de la Prusse contre Napoléon. Après quelques hésitations, le gouvernement prussien appuya l’initiative de Yorck et entra à son tour en guerre contre la France.

Conformément aux réformes, des réservistes furent mobilisés afin d’appuyer l’armée régulière. Ceux-ci pouvaient être répartis dans des unités de corps-francs (Freikorps) ou des compagnies d’infanterie légère (Freiwilligen Jäger). La conscription fut également introduite et des unités de milice (Landwehr) furent levées. Tous ces efforts avait produit une armée forte de 128,000 soldats. Cette sorte de soulèvement populaire ne doit sans doute pas être exagéré, mais les événements de 1812-1813 avaient renforci le nationalisme allemand, un nationalisme qui tirait immédiatement ses racines des défaites de 1806-1807.

D’ailleurs, la Prusse joua un rôle militaire important dans les campagnes de 1813 et de 1814. À l’été de 1814, la Prusse avait sur le terrain quatre corps d’armée pour un total de 280,000 hommes. L’Armée de Silésie était commandée par Gebhard von Blücher, l’un des rares officiers supérieurs dont la réputation survécut à la bataille de Jena/Auerstadt. Suite au retour d’exil de Napoléon, Blücher lui livra une rude bataille à Ligny le 16 juin 1815 et il joua deux jours plus tard un rôle majeur à Waterloo. Cette dernière bataille fut parfois présentée comme étant une victoire allemande. En effet, mis à part l’armée prussienne dument constituée, le Duc de Wellington, comme nous l’avons dit, comptait dans les rangs de l’armée britannique un contingent significatif de troupes allemandes provenant des états de Hanovre, du Nassau et du Brunswick, sans oublier la King’s German Legion composée de militaires britanniques et irlandais d’origine hanovrienne.

La bonne performance des troupes allemandes à la bataille de Waterloo était largement imputable aux réformes amorcées quelques années plus tôt sous Scharnhorst. D’ailleurs, l’un de ses adjoints, le général Hermann von Boyen, réorganisation le système de conscription en 1814. Une série de lois qu’il fit passer préconisèrent que les hommes âgés dans la vingtaine fassent un service militaire de trois ans dans l’armée régulière avant de passer à la réserve. Cette dernière force était subdivisée en différentes catégories d’unités de milice selon l’âge du réserviste.

L'armée prussienne à la bataille de Waterloo (juin 1815).

La formation d’un empire (1830-1914)

En 1830, l’armée régulière prussienne comptait un effectif de 130,000 soldats, un total qui pouvait être doublé par la mobilisation des réservistes. Néanmoins, tout n’était pas parfait. La révolution de 1848 et la mobilisation partielle de 1859 (dans le contexte de tensions avec l’Autriche) avaient illustré d’autres problèmes, si bien qu’il fallut entreprendre de nouvelles réformes militaires à partir des années 1860, sous la direction du ministre de la Guerre Albrecht von Roon. Les principaux objectifs des réformes opérées sous le ministre Roon consistaient à revoir l’organigramme et accroître les effectifs de l’armée. L’un des points forts de la réforme, le service militaire universel et obligatoire de trois ans, rencontra une vive opposition et cela provoqua une crise constitutionnelle. Heureusement pour Roon, le nouveau chancelier Otto von Bismarck et son nouveau chef d’état-major Helmuth von Moltke l’appuyèrent dans cette direction.

Sous la direction de Bismarck, Roon et Moltke, la Prusse livra trois petites guerres, la première contre le Danemark (1864), la seconde contre l’Autriche (1866) et enfin contre la France (1870-1871). À la tête de l’armée, on nomma Helmuth von Moltke chef d’état-major en 1857. Il réorganisa l’état-major général, qui fut finalement divisé en trois branches vers 1870, soit la section des mouvements, celle des chemins de fer et de l’approvisionnement puis une autre du renseignement. Cette réorganisation administrative et institutionnelle donna à l’armée prussienne un net avantage sur ses ennemis.

Le triumvirat des réformateurs de l'armée prussienne au milieu du XIXe siècle: von Bismarck, von Roon et von Moltke.

Bien que petit en termes d’effectifs (170 officiers vers 1885 et 625 en 1914) l’état-major général comptait dans ses rangs des membres qui étaient conscients qu’ils formaient une élite, un groupe à part. L’existence de cette organisation était le maillon le plus important dans la chaîne de la réforme permanente de l’armée. Dans les années 1870 et 1880, l’état-major général était aux prises avec les dimensions militaire et politique du problème. Par exemple, il y eut de fréquentes tractations avec le parlement impérial (le Reichstag) au sujet du budget de l’armée. Cette problématique fut en partie solutionnée en 1883, au moment où l’état-major général acquit son indépendance du ministère de la Guerre et qu’il eut un accès direct à l’empereur.

Le contrôle serré qu’exerçait le Reichstag sur l’état-major général disparut. Ce dernier s’isola donc de plus en plus du contrôle politique, si bien que cela eut pour conséquence la difficulté d’inclure dans le calcul des réformes militaires des considérations de politique étrangère. Malgré cela, l’armée avait un impact considérable sur la politique étrangère. La force de l’armée allemande faisait la fierté et l’orgueil de l’empereur Guillaume II qui accéda au trône en 1888. Ce dernier avait eu tôt fait de limoger le chancelier Bismarck et il s’embarqua dans une politique étrangère belliqueuse où il finit par s’aliéner la France, la Russie et la Grande-Bretagne, ce qui conduisit directement au déclenchement d’une guerre générale en 1914.

L’un des importants architectes de la réorganisation de l’armée allemande avant la Première Guerre mondiale fut le général Helmuth von Moltke. Il prouva d’abord ses grandes qualités de commandant en France en 1870 et l’armée qu’il dirigeait s’avéra être un excellent outil politique utilisé par Bismarck afin d’unifier les états allemands (sauf l’Autriche) sous la direction de la Prusse. Dans le cas de l’Autriche, lors de la guerre contre la Prusse en 1866, les états allemands du nord avaient été annexés ou inclus dans une large Confédération de l’Allemagne du Nord. Ce simple ajout de quelques états donnait automatiquement à la Prusse trois corps d’armée supplémentaires. En 1870, juste avant la guerre contre la France, l’ensemble des forces allemandes totalisait près d’un million de soldats. L’addition de contingents provenant des états allemands du sud, c’est-à-dire de Bavière, de Bade et du Wurtemberg, faisait monter ce chiffre à 1,8 million.

En 1870, les Allemands vainquirent rapidement les Français lors d’engagements importants comme à Rezonville/Gravelotte et Sedan, tout en faisant prisonnier l’empereur Napoléon III. Contrairement à ce qui se passa en 1866, qui fut somme toute un bref conflit où les Autrichiens avaient accepté le verdict d’une bataille majeure livrée à Königgrätz, la guerre de 1870 en France vit le peuple envahi mener après coup une insurrection qui donna du fil à retorde à l’armée allemande. Celle-ci devint de plus en plus frustrée devant son incapacité à conclure cette guerre. Elle entreprit par conséquent une campagne sans merci contre les francs-tireurs (les partisans). Cette politique nommée Schrecklichkeit (terreur) allait devenir caractéristique de la manière allemande de mener des opérations de contre-insurrection jusqu’en 1945.

En 1871, le Roi de Prusse Guillaume 1er fut proclamé empereur du nouvel empire allemand. La nouvelle armée impériale du temps de paix comprendrait un effectif de 500,000 hommes divisés en treize corps prussiens, deux corps bavarois, un corps saxe et un corps wurtembergeois. À cela, les lois militaires prévoyaient la constitution d’une force de réserve de 370,000 hommes organisés en dix-huit divisions. Dans cette organisation, le royaume de Bavière pouvait maintenir sa propre structure militaire.

L'armée prussienne à la bataille de Königgrätz (juillet 1866).

La nouvelle armée impériale ne vit pas grande action entre la fin de la guerre franco-prussienne et le début de la Première Guerre mondiale. Il y eut certes quelques aventures militaires. L’Allemagne envoya un petit contingent qui massacra le peuple africain héréros lors d’une brutale campagne dans la colonie d’Afrique du Sud-Ouest (actuelle Namibie) de 1904 à 1907. Berlin envoya également un autre contingent, cette fois en Chine afin de joindre une force internationale qui avait comme objectif de réprimer la rébellion des Boxers.

Au plan intérieur, on assiste dans les décennies ayant précédé la guerre de 1914-1918 à une militarisation accrue de la société allemande. L’armée gagna énormément de respect et de prestige. Pour un individu de classe moyenne ou inférieure, le fait d’accéder à un rang d’officier (même dans la réserve) était en soi un accomplissement. Pour sa part, le très conservateur (voire réactionnaire) corps des officiers de l’armée régulière craignait la montée en puissance de la classe ouvrière qui était bien représentée au Reichstag par les sociaux-démocrates. D’ailleurs, cette crainte plus ou moins justifiée eut un impact direct sur le recrutement, car les officiers préféraient aller chercher de nouveaux candidats parmi la classe rurale jugée plus conservatrice.

La Première Guerre mondiale

Lorsque la guerre éclate en août 1914, l’Allemagne est en mesure de mobiliser immédiatement huit armées pour un total de deux millions d’hommes sans compter les réservistes (dix autres armées s’ajouteront jusqu’à la fin des hostilités). Les Allemands avaient mis au point le Plan Schlieffen, nommée d’après le chef d’état-major général qui en avait tracé les lignes en 1905 dans un mémorandum qui fut régulièrement mis à jour.

Des soldats allemands attendent un assaut de l'armée française. Bataille de la Marne (septembre 1914).

Le haut commandement avait pris la décision de placer une armée à l’est face aux Russes, tandis que les sept autres seraient lancées dans un gigantesque mouvement en faux à travers la Belgique et le nord de la France dans le but d’éliminer rapidement cette dernière. Par la suite, les armées allemandes seraient déployées à l’est grâce à leurs chemins de fer pour affronter les Russes qu’ont croyaient plus lents à se mobiliser. Au final, le Plan Schlieffen échoua de peu et la marche des Allemands sur la Belgique fournit au gouvernement britannique un prétexte d’intervention aux côtés de la France.

À la fin de 1914, la courte guerre prévue par l’Allemagne ne se concrétisa pas, si bien que les fronts se trouvaient dans une impasse. À l’Est, les Allemands avaient arrêté les Russes et, avec leurs alliés austro-hongrois, ils avaient néanmoins progressé en territoire ennemi. À l’Ouest, les Allemands adoptèrent essentiellement une attitude défensive en 1915, alors qu’ils chassaient simultanément les Russes de Pologne. Les Allemands avaient tout de même lancé un assaut à l’Ouest à Ypres (Belgique) en avril, utilisant pour la premières fois des gaz toxiques.

En 1916, l’armée allemande était parvenu à résister à une série d’assauts franco-britanniques visant à rompre l’impasse de la guerre des tranchées. En février, les Allemands avaient tenté une offensive d’envergure dans la région de Verdun. L’objectif principal du chef d’état-major de l’époque, le général Erich von Falkenhayn, était d’user l’armée française en l’amenant à commettre ses ressources dans ce secteur. L’année de 1917 vit les Allemands sur le front Ouest rester sur la défensive. À l’Est, la situation était plus prometteuse. Avec leurs alliés, les Allemands avaient fini par vaincre la Serbie à la fin de 1915, la Roumanie au court d’une brève campagne de quatre mois en 1916 et, enfin, la Russie à la fin de 1917.

Le général Falkenhayn avait fini par être remplacé en août 1916 par le duo des généraux Hindenburg et Ludendorff, qui s’étaient taillés sur mesure une bonne réputation grâce à leurs victoires à l’Est. En fait, leur nomination signifiait qu’ils prenaient aussi le contrôle de l’effort de guerre national, soit une mobilisation totale de l’économie et de la société allemande aux fins militaires. À l’instar de ce qui s’était produit sous les monarques prussiens au XVIIIe siècle, l’État existait dans le seul but de satisfaire aux besoins de l’armée, plutôt que le contraire.

Au niveau tactique, la nature des combats de la guerre de 1914-1918 avait amené une série d’innovations. Par exemple, les Allemands avaient subi de lourdes pertes sous le tir incessant de l’artillerie britannique sur la Somme, si bien que la politique d’usage voulant que l’on se fasse tuer sur place devenait insensée. Autrement dit, l’armée manquait de ressources et d’imagination dans ses manières de contre-attaquer. Sur la Somme, il est rapporté que les Allemands lancèrent pas moins de 330 contre-attaques qui s’avérèrent aussi coûteuses que les pertes subies par l’ennemi lors de l’assaut initial.

Il était évident, dans ce contexte, qu’il fallait repenser la manière de faire la guerre dans les tranchées. Suite à la bataille de la Somme, une série de consultations avec les soldats au front furent entreprises afin de déterminer une nouvelle doctrine du combat. Le premier résultat fut de changer la défense linéaire en une défense plus élastique et étirée en profondeur, en s’appuyant sur des positions fortifiées et des unités spécialisées en contre-attaques. C’est d’ailleurs sur ces principes que fut construite à l’hiver de 1916-1917 la Ligne Siegfried (Ligne Hindenburg). D’ailleurs, pour s’établir sur ces nouvelles positions fortifiées, les Allemands avaient volontairement reculer leur front de 24 à 32 kilomètres, abandonnant ainsi, entre autres, le champ de bataille de la Somme. Ce repli leur permit de se rapprocher des bases de ravitaillement, de libérer des divisions qui seraient maintenues en réserve et d’occuper les hauteurs.

Des soldats allemands se défendent dans une tranchée (guerre de 1914-1918).

D’un point de vue offensif, les Allemands mirent sur pied des unités spéciales d’assaut, et ce, dès le début de 1915. Lourdement armées et utilisant des tactiques d’infiltration, de telles unités constituaient la base du renouvellement de la doctrine offensive. De plus, l’artillerie dut également contribuer à ces innovations, notamment sous la direction du directeur de l’artillerie, le colonel Georg Bruchmuller.

Le véritable banc d’essai de ces innovations tactiques fut lors de l’offensive au nom de code Michael du 21 mars 1918, la première d’une série d’assauts majeurs avant que les forces américaines ne fassent sentir le présence sur le front occidental. Prometteuses au départ, les offensives allemands tournèrent court, si bien qu’on ordonna leur arrêt en juillet. En fait, les innovations tactiques n’avaient pas mis les Allemands à l’abri d’importantes erreurs commises sur les champs de bataille.

Un soldat allemand faisant partie des troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) vers 1918.

Contrairement aux Alliés, les Allemands n’étaient pas parvenus à développer les chars d’assaut, ni les intégrer en nombre suffisant pour faire une différence. De plus, la presque totalité de leur cavalerie se trouvait sur le front oriental, ce qui amenuisait les chances d’exploitation de percées des lignes ennemies. Pire encore, les divisions d’infanterie d’assaut avancèrent à une si grande vitesse que malgré la percée effectuée, elles se trouvèrent épuisées et loin de leurs lignes de communications et de ravitaillements. Ces divisions étaient par conséquent vulnérables aux contre-attaques ennemies. La contre-offensive générale des Alliés lancée sur la Marne en juillet et devant Amiens le mois suivant marqua la début de la fin pour l’armée allemande. Celle-ci dut se contenter d’adopter une posture défensive jusqu’à la signature de l’armistice le 11 novembre 1918.

Face aux pressions constantes des forces alliées, qui elles aussi apprenaient de leurs erreurs tactiques, les Allemands reculaient, quoique de façon méthodique. La Ligne Hindenburg était tombée à la fin de septembre 1918. Avec la révolution qui grondait en Allemagne et le moral chancelant dans plusieurs unités, le général Ludendorff avait remis sa démission à la fin octobre pour être remplacé par le général Wilhelm Groener. La réalité de la défaite semblait difficile à accepter. D’ailleurs, nombre d’officiers allemands avait contribué, au lendemain de la guerre, à éviter que le blâme de la défaite ne tombe sur l’armée.

C’était davantage la classe politique et le front intérieur dans son ensemble qu’il fallait blâmer, selon eux. Le mythe du « poignard dans le dos » tire en partie son origine de cette accumulation de tensions. La réalité était que l’armée allemande avait subi une véritable défaite face à des forces qui lui étaient supérieures en tous points. Battue, cette armée laissait sur les nombreux champs de bataille où elle combattit quelque deux millions de soldats tués de 1914 à 1918.

Au service d’une idéologie

Le gros de l’armée allemande rentrait au pays en décembre 1918, dans un bon ordre relatif. L’Allemagne était au bord de la guerre civile alors que des unités de Freikorps composées de vétérans luttaient activement contre les communistes ou autres groupes socialistes révolutionnaires. Pendant ce temps, à Weimar, l’Assemblée Nationale passa une loi provisoire sur les forces armées. L’objectif était de créer une nouvelle armée à partir des groupes Freikorps dont on espérait réduire l’influence par le fait même. Par contre, le Traité de Versailles de 1919 imposa de sérieuses restrictions à la nouvelle armée. La Reichswehr, l’armée nationale professionnelle des années 1920 et 1930, devait plafonner ses effectifs à 100,000 hommes et se voyait interdire l’acquisition d’armements modernes.

Des combattants d'une unité des Freikorps lors de la révolution en Allemagne vers 1919-1920.

À l’instar du système Krumper du temps des guerres napoléoniennes, la Reichswehr allait former la base d’expansion d’une nouvelle armée allemande sous le régime hitlérien, et ce, en violation directe du Traité de Versailles. La Reichswehr fut dissoute officiellement en 1935 lorsque Hitler annonça la réintroduction du service militaire obligatoire universel et qu’il fit l’annonce de la création de la Luftwaffe, une autre violation directe du traité. La Reichswehr devint la Wehrmacht, qui constituerait un élément parmi d’autre des forces terrestres, en plus des forces aériennes et navales.

L’armée allemande sous Hitler prit une expansion rapide entre 1935 et 1939, prenant du coup la tête dans le domaine du développement des tactiques des blindés. Cependant, cette nouvelle armée était essentiellement formée de divisions d’infanterie à pied qui allaient marcher derrière un ensemble de divisions motorisées et blindées. Cette armée gagna une impressionnante (quoique peu surprenante) victoire contre les Polonais en 1939 et parvint à envahir l’année suivante la France, la Belgique et les Pays-Bas. Cette dernière campagne relevait encore plus de l’exploit, car elle avait été remportée devant l’armée française, un adversaire beaucoup plus redoutable.

Une parade de soldats de la Reichswehr vers 1930.

Sans prendre de repos, l’armée allemande démarra en juin 1941 l’opération Barbarossa, soit l’invasion du territoire soviétique. Cette campagne fut longue, amère et destructive en tous points. Les batailles de Stalingrad (1942) et Koursk (1943) avaient fini par anéantir l’armée allemande. Malgré tout, celle-ci livra par la suite, dans bien des cas avec l’énergie du désespoir, des combats d’arrière-garde jusqu’à la chute de Berlin et l’occupation de la capitale par les Soviétiques.

De 1939 à 1945, l’armée allemande livra des luttes acharnées, presque toujours contre des adversaires qui disposaient de plus vastes ressources. Elle avait envahi la majeure partie de l’Europe, de la Scandinavie à l’Afrique, puis de l’Italie à la Grèce en passant par les Balkans. Malgré toute l’excellence dont elle put faire preuve au plan tactique, l’armée allemande dut répondre à des mandats stratégiques qui allaient au-delà de ses capacités opérationnelles. À la fin des hostilités, elle enregistrait des pertes de plus de 5 millions d’hommes, dont plus de 2 millions de soldats tués.

Contrairement à la guerre de 1914-1918, l’armée allemande de la période de 1939-1945 était beaucoup plus politisée. Ses soldats ne se battaient pas seulement pour leur pays, mais également pour Hitler, leur Führer qui était leur commandant suprême. À cela, il faut quand même préciser que des motifs d’ordre plus traditionnels ont pu motiver les soldats, dont la loyauté, le bon commandement et la camaraderie.

Des soldats allemands se déplacent dans Stalingrad (1942).

Nouveaux visages de l’armée allemande

L’armée allemande de la période d’après-guerre naquit en 1955. À cette époque, l’Allemagne de l’Ouest se trouve carrément sur la ligne de front du Rideau de Fer. Les États-Unis et nombre de leurs partenaires à l’OTAN souhaitaient voir l’Allemagne de l’Ouest, cet ancien ennemi défait qui deviendrait un allié potentiel, contribuer à la défense de l’Europe. Après plusieurs débats dans les cercles politiques allemands et au sein de l’OTAN, la Bundeswehr (« Force de défense fédérale ») fut mise sur pied.

Les craintes de la part des partenaires de l’OTAN, qui avaient été victimes autrefois de l’occupation allemande, furent largement atténuées lorsqu’il fut convenu de placer la Bundeswehr sous les ordres directs de l’Alliance atlantique. Au niveau de l’éthique, il était impératif que cette nouvelle armée allemande, qui comprenait également la marine et l’aviation, soit en tous points différentes de celles du passé. L’armée comprendrait toujours des conscrits, mais ils seraient vus comme des « civils en uniformes » opérant dans un cadre démocratique. De plus, cette force serait soumise au contrôle du parlement. Il n’en fallu pas long avant que la Bundeswehr ne devienne le pivot central du dispositif de défense de l’OTAN sur le continent européen. Vers le milieu des années 1980, elle fournissait l’équivalent de douze divisions d’infanterie.

Le chancelier allemand Konrad Adenauer inspecte des troupes de la Bundeswehr (janvier 1956).

Pour sa part, l’Allemagne de l’Est leva en 1956 la National Volksarmee (« L’Armée populaire nationale »). Ayant largement fait les frais de l’agression allemande de 1941 à 1945, l’Union soviétique voulut naturellement tenir les reines de cette armée « communiste ». La National Volksarmee pouvait concrètement fournir quatre divisions motorisées et deux divisions blindées qui furent intégrées à l’organigramme des forces du Pacte de Varsovie. Tout en étant de tradition marxiste-léniniste, la National Volksarmee était en plus un instrument idéologique entre les mains du gouvernement. Paradoxalement, ses traditions consistaient en un curieux mélange de marxisme et d’idéologie militaire à la prussienne. On pouvait y louanger autant Engels que Clausewitz.

Une parade de soldats de la National Volksarmee.

Au lendemain de la réunification de 1990, lorsque la National Volksarmee fut intégrée à la Bundeswehr, les officiers qui firent une première tournée d’inspection en Allemagne de l’Est furent stupéfaits de constater que ces divisions étaient sur un pied de guerre. Néanmoins, la réalité de la réunification imposait que l’on procède rapidement à une réorganisation administrative. À cet égard, les officiers de la National Volksarmee d’un grade égale ou supérieur à celui de major furent invités à prendre leur retraite. Quant aux autres officiers de l’armée de l’Est transférés dans la Bundeswehr, une majorité dut recommencer l’entraînement.

Le processus de réunification de l’armée allemande, comme celui du pays, ne fut pas chose aisée, mais il fut un succès. De nos jours, l’armée allemande est déployée un peu partout dans le monde et participe à diverses missions, de concert avec ses partenaires internationaux.