Catégorie : Le monde militaire

La guerre amphibie

Introduction

Soldats canadiens du Royal 22e Régiment sur le point de débarquer sur une plage dans la région de Reggio (Italie, septembre 1943).

Par définition, la guerre amphibie consiste en la projection sur terre d’une puissance militaire quelconque venant de la mer. Le concept remonte à aussi loin que l’Antiquité, où le premier cas recensé avec certitude d’une invasion à partir de la mer fut celui de la bataille de Marathon au Ve siècle avant notre ère, puis la guerre amphibie fut aussi employée lors des phases initiales de la Première Guerre punique (261-241 av. J.-C.). D’autres contextes, comme ceux de l’invasion normande de l’Angleterre (1066) ou les tentatives mongoles d’envahir le Japon au XIIIe siècle, démontrèrent tout le potentiel et l’utilité de la guerre amphibie comme auxiliaire à la guerre navale dans son ensemble, et ce, même à des époques pré-modernes.

Ce fut quelques siècles plus tard après la période antique, donc vers l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), que les forces navales des puissances du monde commencèrent à s’organiser pour effectuer des opérations amphibies spécifiques. Cet état de fait coïncide avec la compétition qui régna alors entre les puissances européennes maritimes afin d’acquérir puis développer leurs empires coloniaux. À titre d’exemple, les Français levèrent leurs premières forces amphibies qu’étaient le Régiment de La Marine et le Royal-Vaisseaux au XVIIe siècle. Pour leur part, les Britanniques créèrent les Royal Marines en 1664, comme la Hollande eut son Korps Mariners l’année suivante. Bref, cette époque en fut une de levées et d’organisations d’unités amphibies associées à ce qu’il est convenu d’appeler de l’infanterie de marine. Leurs structures varièrent d’un pays à l’autre à travers l’Europe, mais l’idée centrale demeure, soit la disposition d’unités militaires capables de projeter leur puissance à partir de la mer.

Certains extraits de la tapisserie de Bayeux constituent une source documentaire exceptionnelle illustrant l'un des épisodes les plus connus des opérations amphibies de l'Histoire, à savoir l'invasion normande de l'Angleterre en 1066.

L’organisation de la stratégie amphibie (XVIIIe siècle)

L’attention consacrée aux opérations amphibies au XVIIIe siècle s’observa essentiellement parmi les nations européennes de l’hémisphère Ouest qui luttèrent entre elles lors d’affrontements quasi permanents entrecoupés de périodes de paix brèves et relatives. En 1740, l’Angleterre recruta et entraîna un régiment composé de colons d’Amérique du Nord afin qu’ils joignent une force totalisant 8,000 soldats professionnels pour s’emparer de la forteresse espagnole de Carthagène (Colombie). Ce contingent britannique parvint à sécuriser une tête de pont, le 9 mars 1741, mais il échoua au final, car cet assaut se transforma en une désastreuse campagne d’usure où les troupes britanniques furent coincées sur la plage. Au cours de l’été de 1742, l’offensive britannique contre les colonies espagnoles des Caraïbes n’alla pas plus loin, ce qui souleva des doutes, dans les esprits des analystes militaires de l’époque, sur l’efficacité des assauts amphibies tels qu’on les conçut alors.

Représentation du débarquement d'un contingent britannique en prévision de la bataille de Carthagène (Colombie, mars 1741).

Lorsque la Guerre de Succession d’Autriche s’étendit dans les colonies en 1744, l’Angleterre organisa une autre force d’infanterie coloniale afin de capturer la forteresse française de Louisbourg récemment construite, qui gardait alors l’embouchure du fleuve Saint-Laurent au Canada. Avec l’appui de la Royal Navy, une force d’assaut amphibie parvint à prendre pour un temps la forteresse le 17 juin 1745. Ce succès encouragea les partisans des expéditions amphibies, dont le plus notable fut probablement William Pitt, qui autorisa plusieurs expéditions amphibies au cours de la Guerre de Sept Ans (1756-1763) qui suivit.

Cela nous amène à dire qu’au cours de la période caractérisée par la prédominance du bateau comme principal moyen de transport interurbain, du XVe au XIXe siècle, l’assaut amphibie demeura une méthode de guerre rudimentaire en comparaison à la sophistication de l’armement naval classique de l’époque. Souvent, les capitaines qui commandaient les grands bâtiments de guerre devaient faire face à des situations où il fallait intervenir rapidement sur terre. Mal entraînés pour ce type d’opérations amphibies, ces derniers devaient régulièrement improviser et constituer des groupes de combat pour atteindre leurs objectifs. Par exemple, un capitaine pouvait rapidement mettre sur pied une force composée d’une partie des marins de son bâtiment, armées de mousquets et de baïonnettes, de mêmes que d’épées ou de coutelas. Si ce petit groupe ne parvenait pas à calmer le jeu, alors d’autres déploiements amphibies pouvaient être exécutés, selon ce que dictaient les circonstances du moment. Encore là, nous demeurons dans le domaine de l’improvisation. Notons que, lors de la Guerre d’indépendance des États-Unis, une force d’assaut amphibie américaine improvisée put s’emparer de Fort Nassau aux Bahamas en 1776, mais une seconde tentative de projection de la puissance navale sur terre échoua misérablement dans le Maine en 1779.

Représentation du débarquement d'un contingent américain aux Bahamas en prévision de l'assaut contre Fort Nassau au printemps de 1776, dans le contexte du début de la Guerre d'indépendance des États-Unis.

Le concept au XIXe siècle

Le début du XIXe siècle fut caractérisé par les guerres napoléoniennes qui, par moment, prirent une tournure qui ne se limita pas uniquement aux champs de bataille européens. Cela fournit de nombreuses occasions aux généraux de l’époque de faire valoir la guerre amphibie, que ce soit les débarquements opérés par l’armée britannique en Espagne et aux Pays-Bas ou encore l’expédition de Napoléon en Égypte. Quelques décennies plus tard, dans le contexte de la guerre américano-mexicaine, les Américains débarquèrent avec succès des troupes à Vera Cruz en 1847 afin de les faire marcher jusque vers la capitale Mexico City.

En d’autres termes, la guerre amphibie fit toujours partie des plans stratégiques des généraux. On remarque que lors des deux conflits majeurs suivant les guerres napoléoniennes, elle fut employée à divers degrés. En effet, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856), les forces françaises et britanniques alliées purent débarquer sans aucune opposition sur une plage à cinquante kilomètres au nord de Sébastopol puis, du 13 au 18 septembre 1854 uniquement, plus de 51,000 soldats franco-britanniques se trouvèrent sur le sol russe. Quelques années plus tard, lors de la Guerre civile américaine (1861-1865), les opérations amphibies ne reçurent pas l’attention qu’elles auraient méritée de la part des généraux de chaque camp, bien que des attaques d’envergure furent lancées de la mer, notamment contre Fort Fisher en Caroline du Nord (1864-1865). Dans ce dernier cas, les difficultés à prendre Fort Fisher résultèrent davantage de l’inertie du commandement que d’un manque d’expertise en guerre amphibie, car les délais excessifs et les pertes subies par les forces d’assaut firent mal paraître les généraux.

Représentation du débarquement des forces françaises dans la région de Sébastopol lors de la Guerre de Crimée en 1854. Ce déploiement par la mer de plus de 50,000 soldats franco-britanniques en l'espace de quelques jours constituait l'une des plus importantes opérations amphibies entreprises jusque-là.

Bref, à mesure qu’avançait le XIXe siècle, les dirigeants militaires ne pouvaient plus écarter l’importance de la guerre amphibie. Celle-ci connut une importance renouvelée dans le contexte de la montée en puissance de l’impérialisme en Europe, en particulier dans le dernier quart du siècle. Comme nous l’avons mentionné, les commandants des flottes navales durent à maintes reprises déployer sur terre des forces d’infanterie dans le but de mater des rébellions locales ou protéger la vie et la propriété des Européens blancs dans les colonies. Par moments, le nombre limité de troupes de marine se trouvant sur un bâtiment contraignit les amiraux à constituer des groupes de combat improvisés à partir d’éléments de plusieurs navires, pour ainsi former des bataillons, des régiments, voire des brigades. À la fin du XIXe siècle, certains penseurs militaires un peu plus visionnaires réalisèrent que l’improvisation n’avait plus sa place et qu’il fallait, par conséquent, étudier la faisabilité d’établir des unités d’infanterie entièrement dédiées aux opérations amphibies.

De Gallipoli à la Normandie (1914-1945)

L’éclatement de la Première Guerre mondiale offrit de nombreuses opportunités pour l’emploi de forces amphibies. Cependant, le désastre de la campagne de Gallipoli en 1915, dans lequel les forces alliées subirent des pertes avoisinant le quart de million de soldats, mit brutalement un frein à l’enthousiasme relatif aux opérations amphibies. Le premier constat qui fut alors dressé fut à l’effet que face à une défense côtière bien structurée, une force d’assaut venant de la mer ne pouvait l’emporter.

L’échec de la campagne de Gallipoli continua à hanter les esprits des stratèges navals de la période de l’entre-deux-guerres. Nombreux furent les officiers qui étudièrent cette campagne afin de comprendre pourquoi elle avait échoué. Ce fut notamment le cas au sein du Corps des Marines des États-Unis, qui conclut que chaque obstacle tendu par l’ennemi turc de l’époque aurait pu être contourné ou éliminé. Face à ces constats, les dirigeants des Marines effectuèrent également un important « lobbying » auprès de l’administration de l’armée et du corps politique afin de promouvoir l’importance de la guerre amphibie et de se voir accorder les ressources conséquentes. En fait, ils avaient un argument de taille à l’époque, soit celui voulant que l’armée américaine doive disposer de forces amphibies pour une éventuelle guerre contre le Japon, qui avait déjà démontré le potentiel de la manœuvre amphibie moderne lors de l’invasion de la Chine dans les années 1930.

Censé porter un coup fatal à la Turquie, le débarquement de Gallipoli au printemps de 1915 se transforma rapidement en une brutale guerre d'usure où le terrain, la maladie, les carences en ravitaillement et la résistance ennemie obligèrent les Alliés à évacuer ces plages qu'ils avaient occupé pendant près d'un an. Ce désastre, qui remit en question la pertinence même de la guerre amphibie, fit l'objet d'études de la part des stratèges militaires de la période de l'entre-deux-guerres.

La Seconde Guerre mondiale qui éclata par la suite est généralement considérée comme une sorte d’« Âge d’Or » de la guerre amphibie. Dès le début des affrontements dans le Pacifique, à titre d’exemple, les forces navales et terrestres japonaises s’emparèrent des îles composant les Indes néerlandaises (Indonésie) et des Philippines. Par ailleurs, les forces nippones contraignirent les Britanniques en Malaisie et à Singapour à capituler, ce qui démontra la redoutable efficacité de l’habile coopération des forces navales et terrestres à des fins d’opérations amphibies. Jusqu’en 1942 du moins, les forces japonaises opérèrent en toute impunité dans le Pacifique, jusqu’au moment où les États-Unis débutèrent à leur tour des opérations amphibies de reconquêtes des îles perdues dans le sud de l’océan. Ces assauts permirent aux forces américaines d’établir des bases avancées avant d’entreprendre la reconquête d’autres îles plus au nord, pour ainsi s’approcher du Japon. De 1943 à 1945, on assista à de violents combats entre les forces japonaises et américaines, où chaque bastion nippon localisé sur chaque île devait être pris d’assaut un par un, par une force arrivant massivement de la mer.

Cependant, la plus grande opération amphibie de la guerre eut lieu sur le littoral européen. Notons auparavant qu’en 1942, une première tentative de raid contre la ville de Dieppe sur la Manche tourna au désastre avec plus de 3,350 soldats anglo-canadiens tombés sur les 5,000 engagés le 19 août. À l’automne, les forces navales américano-britanniques débarquèrent plus de 100,000 soldats sur les côtes afin d’asséner un coup aux forces allemandes et italiennes opérant en Afrique du Nord. Toujours en Méditerranée, l’année 1943 vit le débarquement de forces amphibies alliées en Sicile, comme les Américains tentèrent un assaut amphibie plus ou moins réussi à Anzio (Italie) au début de 1944.

Événement incontournable de l'Histoire, le débarquement de Normandie du 6 juin 1944 vit l'apogée de la guerre amphibie. Bien qu'environ 175,000 soldats furent débarqués en quelques heures sous le feu ennemi, il est important de retenir que cette opération demeure en soi un exploit logistique ayant peu d'équivalents.

Par contre, la plus importante opération amphibie de l’Histoire fut lancée le 6 juin 1944 sur les côtes de la Normandie. Cette fois, les Alliés avaient fait précéder l’assaut par un largage de trois divisions aéroportées suivies de la principale invasion consistant en 4,000 navires transportant environ 175,000 soldats. Plus de 600 destroyers, croiseurs et cuirassés appuyèrent également cet assaut. Deux mois plus tard, les côtes françaises subirent une autre invasion, cette fois au sud du pays, où l’équivalent de deux corps d’armée prit d’assaut les plages sans rencontrer de résistance sérieuse. Ultimement, ces forces d’invasions arrivées par la mer parvinrent à repousser l’armée allemande de la France, de la Belgique et des Pays-Bas, jusqu’au moment de la capitulation du IIIe Reich en mai 1945.

À l’âge atomique

Les opérations amphibies de la Seconde Guerre mondiale avaient démontré que les militaires de l’époque disposaient de la technologie et des tactiques requises afin de prendre d’assaut un territoire occupé par l’ennemi, et ce, à partir de l’environnement souvent incertain qu’est la mer. Malgré tout, la fin brutale des hostilités par l’éclatement de deux bombes atomiques suscita de profondes remises en question sur la pertinence d’entretenir de larges forces armées, ce qui signifia du coup la pertinence de maintenir des forces spécialisées dans les opérations amphibies. Est-ce que ce type d’assaut relèverait désormais de l’anachronisme? C’était du moins l’opinion des partisans de l’offensive aérienne, dont nombreux sont ceux qui, à notre avis, croient toujours que seule l’aviation remporte les batailles de l’ère moderne.

Opération risquée et audacieuse, le débarquement des troupes américaines à Inchon en 1950 constitua un événement important de la Guerre de Corée, en forçant ultimement le repli de l'armée nord-coréenne au-dela du 38e parallèle.

Le débat reste ouvert, mais notons qu’au cours des premiers mois de la Guerre de Corée, alors que les forces sud-coréennes et celles des Nations-Unies se repliaient pour n’occuper qu’une petite poche défensive dans le sud de la péninsule, le général Douglas MacArthur avait envisagé une opération amphibie afin de briser l’élan offensif des communistes. Le 15 septembre 1950, les États-Unis débarquèrent une division de Marines à Inchon, le port de mer situé non loin à l’ouest de Séoul. De concert avec leurs alliés sud-coréens, les Américains purent reprendre Séoul et repousser les agresseurs au nord, au-delà du 38e parallèle.

Dans les années 1960 et 1970, alors que la Guerre froide vit de nombreuses tensions entre les blocs idéologiques, les gouvernements de chaque camp envisagèrent le recours aux forces amphibies pour une variété de scénarios. Par exemple, la Chine crut bon de former des troupes amphibies, dans l’espoir de reprendre l’île de Taiwan, même si cette invasion ne se matérialisa jamais. Pour leur part, les forces amphibies américaines se déployèrent pour répondre à une variété de situations de menaces aux intérêts des États-Unis ou pour le maintien de la paix. La plus significative de ces missions se transforma en une amère campagne lors de la guerre du Vietnam, où des forces spéciales s’illustrèrent en plusieurs lieux afin d’appuyer d’autres forces américaines ou celles de la République du Vietnam (Sud). Du côté de l’URSS, le haut commandement soviétique décida d’abolir en 1959 la branche de la marine spécialisée dans les opérations amphibies, mais il revint sur sa décision en réactivant un corps d’infanterie navale en 1963.

Dans un environnement où nombreux sont les fleuves, les rivières, les canaux et autres deltas, les embarcations navales furent parties intégrantes des opérations amphibies menées quotidiennement lors de la Guerre du Vietnam.

La guerre amphibie: un avenir incertain?

L’intérêt pour le recours aux opérations amphibies fut renouvelé (ou redécouvert) lorsque la Grande-Bretagne voulut reprendre les îles Falkland perdues à la suite de l’invasion par les forces argentines en 1982. Bien qu’ayant été un succès, surtout face à un adversaire qui n’était pas reconnu pour être une puissance militaire majeure, l’opération démontra que, sans un appui aérien suffisant et sans navires spécialement conçus pour ce type d’opérations, l’idée même d’un assaut amphibie demeurait dépendante des ressources lui étant consacrées.

Lors de la décennie suivante, la montée inexorable des tensions au Moyen-Orient, notamment dans la région autour du Golfe Persique, devint de plus en plus préoccupante pour les gouvernements occidentaux, si bien que les Américains eurent recours à certaines reprises à des opérations amphibies pour influencer le cours des événements. Pendant la Première Guerre du Golfe (1990-1991), des forces amphibies américaines présentes dans les eaux non loin des côtes koweïtiennes avaient fini par persuader le haut commandement irakien qu’une invasion du Koweït occupé était fort probable. Ainsi, les Irakiens déployèrent l’essentiel de leurs forces blindées en prévision de cet assaut qui ne se matérialisa jamais, tandis que les Alliés contournèrent le Koweït par l’ouest pour envahir l’Irak et ainsi prendre l’ennemi à revers. Enfin, notons que lors de la seconde guerre contre l’Irak en 2003, un corps expéditionnaire de Marines fut déployé sur le flanc droit du front d’invasion américain et ces forces amphibies contribuèrent à la capture de la capitale irakienne de Bagdad.

En conclusion, mentionnons que depuis 1945, les avancées technologiques dans la marine, en particulier cette capacité à déployer rapidement des troupes au sol, le tout combiné à l’amélioration des tactiques de l’infanterie, ont fait en sorte que l’utilité de l’arme amphibie ne semble plus remise en question dans les esprits des commandants militaires du XXIe siècle. Bien entendu, seules les grandes puissances militaires peuvent entretenir, voire se payer le luxe de maintenir de telles forces spécialisées, mais le fait demeure qu’elles sont désormais parties intégrantes de l’ordre de bataille de ces puissances pour les guerres à venir.

À l'instar d'autres branches de l'armée, les coûts d'entretien d'unités amphibies spécialisées est élevé, mais certaines puissances plaident pour leur maintien par le fait que les guerres du XXIe siècle justifieront à nouveau leur utilisation, selon le type d'opérations à exécuter.

Par le ciel: la guerre aéroportée

Introduction: penser le concept

Représentation d'un officier (capitaine) de la 101e Division aéroportée américaine (1944-1945).

L’idée de transporter des soldats par la voie des airs d’un point terrestre à un autre, et celle de les parachuter, commença à se développer sous forme de concepts opérationnels presque en même temps que l’utilisation faite de l’aviation à des fins militaires. En 1918, les pionniers de l’air américains William Mitchell et Lewis H. Brereton allèrent même jusqu’à proposer qu’un assaut aéroporté soit tenté contre la ville de Metz tenue par les Allemands, dans le but de casser l’impasse militaire sur le front de l’Ouest. Cependant, le manque de moyens combiné aux faibles chances de succès força le commandant du Corps expéditionnaire américain, le général John Pershing, à revenir à une approche plus « traditionnelle » afin de percer les lignes ennemies.

Ce fut davantage au lendemain de la Première Guerre mondiale que les armées du monde procédèrent à de premiers essais aéroportés. Par exemple, en 1922, des troupes soviétiques exécutèrent le premier saut parachutiste de groupe et au cours des cinquante années qui suivirent, plusieurs nations mirent sur pied des unités spécialement entraînées à sauter en parachute, à se poser en planeurs ou être héliportées. S’inspirant probablement des essais réalisés en Union soviétique, l’Italie forma une véritable compagnie permanente de soldats aéroportés en 1928. L’année suivante, l’Union soviétique organisa un bataillon entier de parachutistes, si bien qu’en 1935 elle put faire la démonstration à Kiev, devant un groupe fort impressionné d’attachés militaires étrangers, d’un régiment composé de 1,500 parachutistes.

Représentation de parachutistes soviétiques dans le cadre de l'exercice hautement médiatisé réalisé dans la région de Kiev en 1935.

Au cours des années 1930, les Français organisèrent à leur tour l’équivalent de deux compagnies d’Infanterie de l’Air, tout comme le firent les Polonais. Pour leur part, autant étaient-ils innovateurs en ce qui a trait au développement de l’arme blindée, autant les Allemands poussèrent la formation d’unités parachutistes à la même époque. Contrairement aux unités aéroportées des autres armées, les Fallschirmjäger allemands n’étaient pas sous le commandement opérationnel de l’armée, mais plutôt sous celui de l’aviation.

À cette fin, la Luftwaffe élabora des équipements spécialisés pour faciliter les opérations de ses parachutistes. On inventa, par exemple, le planeur DFS230 qui pouvait être accroché par câble à l’avion de transport JU-52. L’avantage observé par l’utilisation d’un planeur était que son grand habitacle permettait de transporter davantage de troupes qui pouvaient être silencieusement larguées sur des sites stratégiques en zones ennemies, établissant ainsi des têtes de pont en des endroits « chauds » de la ligne de front. En fait, lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne disposait d’une division complète de troupes parachutistes (la 7e Flieger Division) commandée par le major-général Kurt Student, en plus d’une autre division, la 22e, qui disposait de planeurs pour se poser.

Ce fut à bord de planeurs semblables à ce modèle qu'un commando de parachutistes allemands se posa sur les infrastructures de la forteresse belge d'Ében-Émael en mai 1940.

La Seconde Guerre mondiale: grandeurs et misères des « paras »

À l’évidence, les stratèges militaires de l’époque avaient envisagé le recours à des troupes aéroportées pour les campagnes à venir. Les Allemands y avaient songé lors de leurs campagnes en Tchécoslovaquie (1937), en Autriche (1938) et en Pologne (1939), mais le rythme des opérations alla beaucoup trop rapidement pour qu’on ait eu le temps de faire une utilisation efficace des Fallschirmjäger. Dans les faits, ce n’était que partie remise et les parachutistes allemands auront l’occasion de se faire valoir.

L’occasion arriva enfin lors de la campagne de Scandinavie qui consista en un double assaut des forces allemandes contre le Danemark et la Norvège, le 9 avril 1940. Les parachutistes s’avérèrent particulièrement efficaces en Norvège, où ils purent rapidement s’emparer d’aérodromes stratégiques qui purent ensuite être utiles au transport par avion de troupes d’infanteries conventionnelles.

Visiblement contents de leurs actions, des parachutistes allemands prennent une "pause cigarette" après la prise de la forteresse belge d'Ében-Émael en mai 1940.

Le mois suivant, au cours de la campagne de France qui débuta le 10 mai, des ingénieurs parachutistes du détachement d’assaut spécial Koch utilisèrent des planeurs et ils parvinrent à se poser sur les infrastructures de l’immense forteresse belge d’Ében-Émael jugée imprenable. Simultanément, d’autres troupes aéroportées capturèrent d’importants ponts traversant la Meuse, ce qui ouvrit le chemin d’Ében-Émael à la 223e Division d’Infanterie qui put ainsi prendre d’assaut le complexe fortifié et faire la jonction avec les parachutistes sur les toits, forçant dut coup la garnison belge à capituler.

Malgré tout, le spectaculaire épisode de l’assaut d’Ében-Émael coïncida en même temps avec la fin de cet « Âge d’or » de l’arme parachutiste allemande. En effet, les parachutistes allemands coururent à la catastrophe l’année suivante lors de l’invasion de la Crête. Ces derniers purent effectivement capturer l’île grecque, mais leurs pertes furent si élevées que Hitler prit la décision de limiter l’utilisation future des parachutistes pour ce type de missions.

Légèrement équipés et accueillis au sol par l'infanterie britannique et les partisans locaux, les parachutistes allemands qui furent largués sur l'île de Crête en 1941 subirent un taux catastrophique de pertes. N'eut été du support de l'infanterie allemande débarquée par la mer et de l'aviation, les forces parachutistes n'auraient probablement pas remporté la victoire.

D’autre part, le développement de la guerre sur le front de l’Est eut aussi un impact sur l’avenir des parachutistes allemands. Considérant les pertes grandissantes de l’infanterie régulière, Hitler octroya plus d’effectifs aux Fallschirmjäger, mais il n’était plus question de les employer au cours d’opérations aéroportées d’envergure, comme en France ou en Crête. De son côté, l’Italie eut bien sa division parachutiste Folgore, mais celle-ci ne fut pas utilisée lors d’opérations aéroportées, si bien que ses parachutistes combattirent au sol, jusqu’au moment où la division fut anéantie en Égypte lors de la bataille d’El-Alamein en 1942.

Les hauts et les bas des forces aéroportées de l’Axe impressionnèrent quand même les Alliés, en particulier les Américains, qui avaient observé les opérations effectuées au Danemark et en Norvège. Dans ce contexte, le Département américain de la Guerre avait approuvé des essais de largages de troupes à l’échelle du peloton en 1940. L’année suivante, l’armée américaine établit une école de parachutistes à Fort Benning (Georgie). En Angleterre, Winston Churchill publia le 6 juin 1940 un ordre à l’effet de lever un contingent de 5,000 parachutistes, ce qui amena la fondation de la Central Landing Establishment and School pour l’entraînement, près de Manchester.

Dans cette optique, au début de 1942, l’armée américaine dépêcha en Angleterre le lieutenant-colonel William C. Lee afin d’étudier le modèle organisationnel aéroporté britannique. Lee recommanda à ses supérieurs d’adopter le modèle organisationnel de la 1ère Division aéroportée britannique, qui consistait en un régiment de planeurs et deux régiments de parachutistes avec leurs unités de support. Par conséquent, en août de la même année, l’armée américaine leva les 82e et 101e Divisions aéroportées sur le modèle britannique. Vers la fin de la guerre, le modèle organisationnel des cinq divisions aéroportées américaines (11e, 13e, 17e, 82e et 101e) avait évolué pour inclure trois régiments de parachutistes et un régiment de planeurs dans chaque division. À la même époque, les Britanniques avaient ajouté de leur côté la 6e Division aéroportée (qui comprenait un bataillon de parachutistes canadiens) et la 50e Brigade parachutiste indienne à leur armée.

Une photographie bien connue de la Seconde Guerre mondiale montrant le général Dwight Eisenhower qui s'adresse aux parachutistes américains de la 101e Division. Cette unité sera larguée dans la nuit du 5 au 6 juin 1944 sur la Normandie.

La première opération aéroportée d’envergure effectuée par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale eut lieu lorsqu’une force combinée américano-britannique fut larguée sur la Sicile au moment de l’invasion de l’île en juillet 1943. Ces troupes ne combattirent pas comme une division unifiée, mais davantage comme des unités de taille régimentaire. L’année suivante, lors du débarquement en Normandie le 6 juin, les offensives terrestres sur la plage furent précédées par les largages des 82e et 101e Divisions aéroportées américaines, puis de la 6e Division aéroportée britannique afin de sécuriser les flancs du front d’assaut amphibie. En prévision de l’assaut venant du ciel, les Allemands avaient tant bien que mal établi des systèmes défensifs afin d’interdire, ou à tout le moins sérieusement entraver, les manœuvres aéroportées. De hauts piquets et des chevaux de frise étaient censés, par exemple, faire capoter les planeurs à leur atterrissage, mais cela s’avéra somme toute inefficace.

En dépit de lourdes pertes, surtout du côté américain, les parachutistes alliés parvinrent à prendre et tenir les objectifs qu’on leur avait assignés en ce Jour J. On ne peut en dire autant lors de l’opération Market Garden qui se déroula dans la région d’Arnhem (Pays-Bas) à l’automne de 1944. La 1ère Division aéroportée britannique avait atterri près d’éléments appartenant à deux divisions de Panzers allemands et elle fut taillée en pièces, avant que des troupes blindées amies puissent arriver en renfort et ainsi établir la jonction.

Un pont trop loin? Dans son désir de terminer la guerre pour 1944, le maréchal britannique Bernard Montgomery ordonna l'exécution de l'opération Market Garden en septembre 1944. Malgré des largages s'étant relativement bien déroulés, les parachutistes alliés furent rapidement encerclés par les forces allemandes au sol. Faute d'équipements lourds pour les repousser, les Alliés ne purent maintenir les têtes de pont de l'autre côté du Rhin, ce qui retarda de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois la fin des opérations militaires en Europe de l'Ouest.

Dans un autre cas, la 101e Division aéroportée américaine fut encerclée et prise au piège dans Bastogne (Belgique) en décembre 1944 par des forces allemandes supérieures en nombre. Par contre, la 101e parvint de peine et de misère à tenir son front jusqu’à ce que l’intervention de l’aviation et des troupes au sol alliées permit de briser cet encerclement. Au printemps suivant, en mars 1945, des parachutistes américains et britanniques furent à nouveau largués, cette fois à l’est du Rhin, dans ce qui apparaît être la dernière utilisation faite de troupes aéroportées au cours de la guerre.

Pendant ce temps, les Soviétiques conduisirent quelques opérations aéroportées du niveau de la brigade en 1942 et 1943, de même que les Japonais et les Alliés combattant dans le Pacifique effectuèrent des opérations sur une plus petite échelle au cours de la même période. À la suite de quelques attaques aéroportées réussies sur Mindanao (Philippines) et Palembang (Indonésie), les Japonais n’employèrent plus leurs parachutistes avant 1944, où deux régiments aéroportés attaquèrent alors des aérodromes américains aux Philippines, avec des succès limités.

Des parachutistes de l'armée impériale japonaise (années 1940).

Les Américains dans le Pacifique jouèrent aussi à ce jeu. Des éléments du 503e Régiment de Parachutistes sautèrent sur la Nouvelle-Guinée en juillet 1943. De plus, des régiments de la 11e Division aéroportée exécutèrent quatre atterrissages sur Luzon et Corregidor aux Philippines au début de 1945. Notons enfin qu’un bataillon spécial de troupes de la 44e Division aéroportée indienne fut largué sur Elephant Point (Birmanie) en mai de la même année.

Par avion ou hélicoptère? Le débat (1950-1970)

Dans le contexte qui suivit la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des unités aéroportées de par le monde avaient été dissoutes. Les États-Unis n’avaient conservé que la 82e Division, mais ils l’avaient convertie en une unité d’infanterie régulière. Cependant, la 101e Division fut réactivée lorsque débuta la guerre de Corée et l’un de ses régiments, le 187e, prit part aux combats en octobre 1950 et mars 1951.

En pleine guerre d'Indochine, la France n'hésita pas à employer ses parachutistes lors de batailles cruciales, notamment à Diên Biên Phu au printemps de 1954.

Face à cette tendance consistant à réactiver d’anciennes unités parachutistes, la France leva les 10e et la 25e Divisions aéroportées et les déploya en Indochine où elles combattirent à Diên Biên Phu (1954). Toujours au milieu des années 1950, notons que deux régiments français et un bataillon britannique de parachutistes furent largués sur le canal de Suez lors de la crise de 1956. L’année suivante, l’Union soviétique annonça à son tour qu’elle avait mis sur pied six nouvelles divisions aéroportées.

À partir des années 1960, les nombreux développements dans les systèmes défensifs antiaériens remirent sérieusement en question la pertinence d’employer des parachutistes et des troupes en planeurs profondément à l’intérieur du territoire ennemi. Par contre, les développements concurrentiels en matière de transport héliporté redonnèrent vie à ces unités, qui agissaient désormais comme une nouvelle « cavalerie du ciel ». En clair, le concept visant à amener la bataille sur le sol de l’ennemi à partir des airs n’était pas mort.

Le Corps des Marines américains fait figure de pionnier dans l’emploi à grande échelle d’hélicoptères pour le transport de troupes à des fins offensives. Cela impliqua un important changement de philosophie à l’intérieur du Corps des Marines, pour la simple raison qu’il fallait désormais non pas raisonner dans une optique d’assaut à l’horizontale effectué à partir de la mer, mais d’une attaque sur l’axe vertical qui pouvait être lancé contre l’ennemi à partir de n’importe quel endroit. Cependant, n’oublions pas que dans ce domaine, la France avait aussi été à l’avant-garde lorsqu’elle utilisa des hélicoptères dans le but de positionner ses soldats sur les champs de bataille lors de Guerre d’Algérie (1954-1962).

Sans totalement délaisser le parachute, la guerre du Vietnam est caractéristique d'une époque d'intenses réflexions quant à l'utilisation de l'infanterie aéroportée. Le développement de l'hélicoptère révolutionna la donne tactique sur le terrain et s'inscrit dans le racalibrage de la pensée stratégique de l'époque.

L’utilisation de plus en plus importante que l’on fera de l’hélicoptère doit aussi être mise dans le contexte d’une réalité toute logistique qui sera caractéristique des guerres qui ont suivi celle de la Corée. Cette réalité est celle voulant que la nature du terrain de la majorité des futurs théâtres de guerre (surtout dans la jungle asiatique) ne permît plus le largage à grande échelle de troupes parachutistes conventionnelles.

Cela fut particulièrement vrai lors de la guerre du Vietnam, où ni les rizières du delta du Mékong, ni les rares plaines vers le nord du pays ne permettaient quelconque largages traditionnels à grand déploiement. Cependant, des améliorations dans les capacités de transport des hélicoptères, entreprises depuis la guerre de Corée, firent en sorte qu’il était désormais possible de déployer de forts contingents de soldats et de matériels dans un pays où les routes étaient rares et souvent interdites d’accès par les guérillas du Viet Cong ou les détachements de l’armée régulière nord-vietnamienne.

C’est alors que l’armée américaine leva la 11e Division d’Assaut de l’Air (héliportée) au début des années 1960, une unité qui fut rebaptisée en juillet 1965 sous le nom de la 1ère Division (aérienne mobile) de Cavalerie. Pour appuyer cette infanterie aéroportée, des hélicoptères équipés de canons et de mitrailleuses lourdes leur furent affectés, comme s’il s’agissait d’une guerre conventionnelle livrée au sol, où l’artillerie supporterait l’infanterie. À cet égard, la guerre du Vietnam impliqua davantage d’opérations aéroportées que tout autre conflit au cours de l’Histoire.

Les parachutistes: là pour rester

Au cours du quart de siècle qui suivit la fin de la guerre du Vietnam, seule l’Union soviétique entretint un nombre considérable d’unités aéroportées. Lors de l’invasion puis de la guerre en Afghanistan entre 1979 et 1989, les Soviétiques firent grand usage de parachutistes et de troupes héliportées. À la même époque, en 1978, la France et la Belgique dépêchèrent chacune un régiment de parachutistes à Kolwezi, afin de secourir leurs ressortissants lors de la crise au Zaïre.

La volonté affichée par certaines armées du monde de maintenir et créer des unités aéroportées demeure présente au XXIe siècle. En 2000, les Britanniques fusionnèrent certaines de leurs unités afin d’établir la 16e Brigade d’assaut aérienne. En 2005, on observe que le Corps des Marines américains avait conservé ses capacités aéroportées, mais l’armée américaine, dans son ensemble, avait dissout son unité de cavalerie aérienne (Air Cavalry) et elle fit le choix de seulement maintenir les 82e et 101e Divisions aéroportées au moment de rédiger ces lignes.

Dans les guerres du XXIe siècle, les unités dites de "parachutistes" forment un noyau dur de troupes d'élite appelées à exécuter toutes sortes d'opérations. Cela inclut le rôle initialement attribué qui consistait à être parachuté sur des objectifs militaires derrière les lignes ennemies.

Bien que plusieurs nations continuent d’entretenir officiellement des formations aéroportées, celles-ci servent la plupart du temps de centres de « recrutement » et d’entraînement pour des soldats qui aspirent à devenir des combattants d’élite. Il s’agira de troupes qu’on utilisera au cours d’opérations spéciales ou de guerres non conventionnelles. De petits groupes de parachutistes hautement entraînés peuvent être transportés à bord d’hélicoptères ou encore largués selon la forme traditionnelle, exécuter leur mission, puis être extraits rapidement de la zone des opérations avant que l’ennemi n’ait eu le temps de réagir.

Cette manière de procéder fut démontrée lors de la Première guerre du Golfe (1990-1991) et aussi pendant la guerre d’Afghanistan qui débuta en 2001. Dans les deux conflits, de petits groupes de parachutistes ou de troupes aéroportées s’infiltrèrent derrière les lignes de l’ennemi, le détruisirent sur son propre terrain, puis retournèrent à leurs bases opérationnelles.

Cela signifie qu’au final, les nations n’hésiteront jamais à recourir à ce type de soldats d’élite pour mener des opérations jugées nécessaires, que ce soit dans la poursuite d’objectifs militaires, nationaux ou les deux.

Guerre et agriculture: une relation d’interdépendance

La guerre pour se nourrir

Affiche de propagande du ministère britannique de l'Agriculture datant de 1939. L'économie de guerre passe par une bonne gestion du potentiel agricole.

Il peut sembler saugrenue, à première vue, de croire que des activités en apparence si opposées comme l’agriculture et la guerre puissent avoir une quelconque relation d’interdépendance. Au contraire, il s’agit là de deux phénomènes intimement liés en pratique, si ce n’est pas dans l’imagination populaire.

Les peuples de l’époque de l’Âge de pierre, en particulier les nomades qui ne pratiquaient pas l’agriculture, faisaient la guerre parce que leur besoin de se nourrir les contraignait à effectuer des raids sporadiques contre les villages fermiers. De plus, les tribus nomades d’éleveurs d’animaux guerroyaient entre elles pour la possession des territoires de pâturage, des esclaves et le prestige.

Plus tard, avec le développement de l’agriculture et l’élevage des animaux aux fins laitières, par des fermiers vivant de manière sédentarisée, un nouvel élément s’ajouta à cette relation entre la guerre et l’agriculture. En effet, les fermiers sédentaires se mirent à produire et entreposer des stocks saisonniers de grains de céréales et de maïs. Par conséquent, les peuples qui conservaient le mode de vie nomade, comme ce fut le cas de certaines tribus mongoles aux VIe et VIIe siècles de notre ère, pour ne citer que cet exemple, attaquaient et s’emparaient de ces stocks de nourriture qui appartenaient à leurs voisins sédentaires.

Le problème des surplus agricoles

Pour leur part, les villages fermiers avaient besoin de conserver un certain capital (sous forme de nourriture) afin de pouvoir payer, dans bien des cas en nature, les frais pour leur protection. Ces sociétés agraires primitives vivaient néanmoins sur la corde raide en permanence, car elles avaient régulièrement des difficultés à accumuler des surplus de subsistances, d’où l’explicite relation entre la guerre, la sécurité puis l’agriculture. Bref, le fait d’avoir des provisions substantielles était un élément essentiel à la survie à long terme, comme la quantité de ces surplus influait sur la taille et la puissance des classes guerrières dirigeantes.

Cela signifiait que l’amélioration de la production au-delà du niveau de subsistance devait régulièrement passer par l’expropriation, voire le pillage par un évident recours à la force. Avec le temps, cela signifia, par exemple dans l’Égypte ancienne et la Mésopotamie, que l’incapacité des fermiers à accroître la productivité et les capacités d’entreposage força les classes dirigeantes grandissantes à exproprier, soit par une hausse de taxes ou le vol, les réserves alimentaires nécessaires pour leur maintien au pouvoir.

Une scène agricole dans l'Égypte antique.

En Chine, à l’époque des dynasties Shui et Tang (589-907), la plus grande partie du territoire avait été défrichée et irriguée, ce qui accrut les rendements. L’irrigation était tributaire d’un ingénieux système de canaux, d’écluses et de barrages. Ce système était entretenu par une classe de techniciens, elle-même supportée par une autorité centrale qui collectait les surplus des fermiers sous forme de taxes. Dans d’autres régions, comme en Macédoine ou en Toscane à la même époque, les rendements agricoles étaient stagnants, ce qui témoignait de la difficulté à accumuler des surplus. La création d’un surplus par la force, par l’imposition de taxes excessives, engendrait souvent la résistance et la rébellion. En d’autres cas, cela amena l’accumulation de surplus, ce qui s’avérait une cible tentante pour des attaques ennemies. Ce fut notamment le cas lorsque des tribus barbares effectuaient périodiquement des raids à la fin de l’Empire romain.

À l’époque carolingienne, où régna particulièrement un désordre attribuable aux nombreuses invasions barbares aux IXe et Xe siècles, les fermiers échangeaient leur fidélité et leur nourriture avec des guerriers en échange de la sécurité. Cela amenait l’établissement d’un autre système, celui de la vassalité et de la société seigneuriale en Europe, quoiqu’on assista à des arrangements similaires à l’époque du shogunat des Ashikaga au Japon, quelque part entre 1300 et 1470.

La relation entre l'agriculture et la guerre prit une connotation particulière à certaines époques, comme ce fut le cas au Moyen Âge. On pouvait faire la guerre pour se nourrir et piller les richesses, mais en même temps, les surplus de nourriture pouvaient se monnayer en échange d'une protection accrue.

La transformation des économies

La tradition et la contrainte culturelles en vigueur dans des sociétés de subsistance comme celles de l’Europe et du Japon limitèrent la volonté de ses membres à prendre des risques afin d’essayer de nouvelles méthodes, des technologies et autres procédés d’investigation visant à accroître les rendements agricoles. Malgré tout, l’agriculture stagnante entraîna des carences qui firent en sorte qu’il fallait se servir chez les voisins, ne serait-ce que pour nourrir non seulement les classes dirigeantes, mais aussi celles qui ne travaillaient pas la terre. Après tout, leurs activités professionnelles, comme celles reliées au commerce, étaient essentielles au bon fonctionnement de l’ensemble de la société.

Suivant la période de la Peste Noire dans l’Europe médiévale du XIVe siècle, la quantité de nourriture per capita et les surplus augmentèrent à nouveau, si bien que classes non-paysannes purent à leur tour s’accroître. Les nombreux changements dans le secteur agricole créèrent un excédent de travailleurs fermiers, ce qui eut comme conséquence première de hausser le chômage. À cela, il faut ajouter que dans certains pays, comme en Angleterre, le développement de nouvelles économies reliées à l’industrie textile amena nombre de paysans « traditionnels » à se reconvertir dans le domaine de l’élevage de la laine. Comme indiqué, cet excédent de travailleurs put en partie être absorbé par la diversification du secteur agricole, mais le reste dut trouver du travail ailleurs. Les métiers de mercenaires et de marins apparaissaient comme des débouchés potentiels.

Alors que l’État-nation commença à se développer dans l’Europe du XVe siècle (ce qui renforça le pouvoir interne), le surplus de travailleurs issus autrefois du monde agricole fut employé à accroître les effectifs militaires. Ces derniers étaient nécessaires afin de projeter la puissance de l’État à l’étranger et pour se maintenir au pouvoir. C’est dans ce contexte que des états connurent une forte montée en puissance, comme l’Espagne du XVIe siècle. Pour l’Espagne, la guerre fut un recours fréquemment utilisé loin du territoire national afin d’étendre la puissance et l’influence impériales, tout en faisant l’acquisition de nouveaux comptoirs commerciaux outre-mer.

L'exploration du nouveau monde à partir de la fin du XVe siècle ouvrit aux puissances européennes l'accès à de nouveaux marchés, en particulier pour les ressources agricoles qu'elles pouvaient importer en métropole.

Certaines sociétés comme l’Espagne, la France, les Pays-Bas et l’Angleterre parvinrent à étendre leurs réseaux de comptoirs commerciaux par la conquête et la colonisation des Amériques, de l’Asie et de l’Océanie. S’appuyant sur l’agriculture et les ressources ainsi acquises, ces puissances impériales établirent leur domination sur de vastes régions du globe et se firent la guerre entre elles sur une base quasi permanente. Conséquemment, de nouvelles puissances émergèrent et se mirent à contester l’hégémonie européenne, comme la Russie, le Japon et les États-Unis.

La relation à l’ère industrielle

Dans le cas des États-Unis, l’augmentation substantielle de la production agricole et maraîchère permit de soutenir l’urbanisation rapide de la société américaine et nourrir la classe ouvrière industrielle, malgré l’intermède de la Guerre civile (1861-1865) qui affecta la production, en particulier dans les états confédérés. Ce conflit illustra à nouveau la relation implicite, sinon intime, entre la qualité des rendements agricoles et celle des armées sur les champs de bataille, dont les combattants ont naturellement besoin de se nourrir. Cela sous-tend donc le fragile équilibre du partage des ressources alimentaires entre les capacités de production vis-à-vis des besoins des armées et des populations civiles.

Dans une Amérique agricole ravagée par la guerre civile (1861-1865), la question de l'interdépendance entre l'agriculture et la guerre prit une tournure particulière. Premièrement, l'agriculture nourrissait les armées. Ensuite, les batailles se livraient sur ses champs. Enfin, l'agriculture revêtait une dimension politique, dans la mesure où l'une des causes du conflit concernait le sort de ces esclaves noirs qui fournissaient une large partie de la main-d'oeuvre nécessaire aux récoltes.

Par contraste, le Japon choisit de préserver son mode d’agriculture traditionnel, ce qui eut pour conséquence d’entraver sérieusement l’ensemble de son développement économique. Les limites engendrées par les carences de la production agricole se firent durement sentir sur le front intérieur japonais, ce qui peut en partie expliquer les ambitions expansionnistes du régime impérial dans les années 1930 et 1940.

Photo de Simon Fridland idéalisant une femme soviétique conduisant un tracteur en 1932, dans le contexte de la collectivisation des terres agricoles dans l'URSS de Staline.

Dans un autre contexte, celui de la Russie tsariste, les serfs gagnèrent leur liberté au milieu du XIXe siècle, mais cela ne changea en rien au fait qu’ils demeuraient exploités par la classe dirigeante. En fait, tant les ministres tsaristes que les commissaires soviétiques après 1917 tentèrent d’exploiter et exproprier tout surplus agricole afin de financer l’industrialisation effrénée que connut la Russie.

Pour sa part, l’agriculture soviétique s’avéra terriblement inefficace, mais elle fournit la base pour la modernisation du pays et celle d’états satellites comme l’Ukraine et la Biélorussie. D’autres états purent également atteindre certains standards apparents de modernité, notamment avec l’apparition des ordinateurs, des téléphones satellites et du moteur à combustion, mais leur base agricole, de laquelle dépendaient le futur économique et la capacité de se maintenir au pouvoir en temps de guerre, demeura énormément limitée.

Dans plusieurs états modernes, l’agriculture ne constitue plus un secteur névralgique de l’activité économique, car les traités commerciaux et les capacités d’importations firent en sorte de réduire la dépendance de nombre d’états face à la nourriture. Par conséquent, dans ces sociétés, l’agriculture entretient une relation limitée avec la capacité à faire la guerre.

Dans un autre cas extrême, et pour conclure, des sociétés comme celle de la Corée du Nord, où Kim Jong-Il (le dictateur communiste aux traits staliniens) affame délibérément son peuple afin de supporter la machine militaire de la nation, ne font que rappeler la nature de la relation d’interdépendance entre les capacités agricoles et celles à faire la guerre.

La hausse notable du prix des denrées alimentaires importées, les inondations et les mauvaises politiques économiques mises en place par le régime firent en sorte d'accentuer les difficultés qu'avait la population nord-coréenne à se nourrir. En revanche, le régime de Kim Jong-Il consacre l'essentiel de ses ressources au maintien de larges forces armées, le tout au détriment de sa propre population.

La ségrégation et la gloire: les soldats afro-américains

Affiche de propagande datant de la guerre de 1914-1918 et montrant des combattants noirs du 369e Régiment d'Infanterie, avec le père de l'émancipation noire, l'ancien Président Abraham Lincoln.

Les soldats de race noire de l’armée américaine ont combattu dans à peu près toutes les guerres livrées par les États-Unis, des affrontements de la Révolution jusqu’aux plus récentes campagnes d’Irak et d’Afghanistan.

Lors de la Révolution américaine, on remarque la présence d’un soldat noir nommé Salem Poor qui a combattu à Bunker Hill (1775), la première bataille majeure du conflit. Par contre, d’autres combattants noirs s’ajoutèrent. Qu’ils soient des hommes libres ou des esclaves (à qui on avait promis la liberté à la fin du conflit), ceux-ci furent représentés dans les rangs de l’Armée continentale. On recense environ 5,000 soldats noirs qui servirent jusqu’à la fin des hostilités, ce qui représente environ 2% des effectifs de cette armée.

En 1778, alors que les enrôlements blancs diminuèrent, les gouvernements des états encouragèrent le recrutement de volontaires noirs. Par exemple, les Noirs servirent sur les vaisseaux de la marine continentale puis américaine, et la U.S. Navy poursuivit le recrutement de marins noirs pendant le siècle suivant. Cependant, et en particulier pour l’armée de terre après 1783, la politique généralement en vigueur consista à exclure les Noirs des effectifs réguliers du temps de paix.

En 1812, dans le contexte d’une nouvelle guerre contre l’Angleterre, les faibles effectifs de l’armée régulière américaine amenèrent le gouvernement à recruter à nouveau des volontaires noirs. Ceux-ci servirent lors des batailles sur le Lac Érié jusqu’à celle de la Nouvelle-Orléans. Quelques décennies plus tard, pendant la guerre américano-mexicaine (1846-1848), des esclaves et hommes libres noirs servirent comme auxiliaires logistiques aux unités blanches combattantes levées par les états, qui en passant avaient interdit aux Noirs d’évoluer dans leurs rangs. Dans ce contexte, le stéréotype véhiculé était à l’effet que les Noirs ne constituaient pas d’aussi bons soldats que les Blancs.

De 1861 à 1862, en pleine Guerre civile américaine, la plupart des nordistes et des sudistes s’opposaient au service militaire des Noirs dans leurs armées respectives, bien qu’à l’instar de la guerre révolutionnaire, la marine nordiste accepta des milliers de Noirs lors de sa phase d’expansion. En 1863, le Président Abraham Lincoln autorisa la levée d’unités noires nommées U.S. Colored Troops. Sans surprise, celles-ci allaient combler le besoin du gouvernement fédéral d’augmenter les effectifs de l’armée, car les enrôlements volontaires blancs diminuèrent à cette époque. De plus, à mesure que progressait le conflit, la question de l’esclavage et de son abolition constituait une valable source de motivation à l’enrôlement noir, d’autant que la cause sudiste perdait de son prestige dans la phase finale des hostilités.

Illustration représentant des soldats du 54e Régiment de Volontaires du Massachusetts à l'assaut de Fort Wagner (Caroline du Sud) le 18 juillet 1863.

La plupart des 200,000 soldats noirs de la Guerre civile américaine (qui représentaient 10% des effectifs de l’armée et 25% de ceux de la marine de l’Union) servirent généralement en appui aux unités blanches combattantes. Les Noirs aménageaient des dispositifs défensifs, servaient de forces de garnison et protégeaient les lignes de communications et de ravitaillements. Par contre, certaines unités d’infanterie combattirent en première ligne, comme ce fut le cas lors des batailles de Port Hudson (Louisiane), de Fort Wagner (Caroline du Sud), de même qu’à Petersburg et Appomattox (Virginie).

En 1866, le Congrès américain autorisa les Noirs à s’enrôler dans l’armée du temps de paix, si bien que l’on put entretenir quatre régiments distincts noirs commandés par des officiers blancs, comme au temps de la Guerre civile. Ces troupes, respectueusement surnommées les Buffalo Soldiers par les Indiens, servirent dans les états de l’ancienne Confédération aux fins de la reconstruction, mais elles furent aussi déployées contre les tribus indiennes lors de la conquête de l’Ouest. Notons également qu’ils étaient rares les cadets noirs admis à l’école des officiers de West Point à la même époque.

Pendant la guerre hispano-américaine de 1898, des cavaliers noirs prirent d’assaut les hauteurs de San Juan à Cuba et d’autres fantassins noirs combattirent également lors de la guerre contre les Philippines. Malgré tout, la situation était loin d’être rose pour les soldats afro-américains, selon les époques. À titre d’exemple, les antagonismes ségrégationnistes se manifestèrent lors d’émeutes au Texas, des incidents dans lesquels des soldats noirs furent impliqués, comme à Brownsville en 1906 et à Houston en 1917.

Illustration de soldats démontés du 9e Régiment de Cavalerie prenant part à l'assaut des hauteurs de San Juan (Cuba) lors de la guerre hispano-américaine de 1898.

Pendant la Première Guerre mondiale, les partisans de la cause noire firent pression auprès du Président Woodrow Wilson afin que soient levées d’autres unités noires distinctes en plus des quatre régiments précédemment mentionnés. La plupart des 380,000 Afro-américains en uniforme furent cependant éloignés de la zone des combats en France. Une fois de plus, ils servirent comme unités de support logistique ou dans la marine, en particulier dans les salles des machines ou comme stewards dans les salles à manger. Il faut néanmoins préciser que des soldats noirs participèrent aux combats. Il s’agit ici de ceux qui faisaient partie de la 93e Division d’infanterie qui combattit dans un secteur français sur le front de l’Ouest et qui se distingua sur les champs de bataille. Les régiments de cette division relevaient du commandement français et ils combattirent avec des équipements fournis par la France.

Des combattants du 369e Régiment d'Infanterie portant fièrement leurs décorations françaises. Ceux-ci furent surnommés les "Harlem Hell Fighters" et ils combattirent lors de la guerre de 1914-1918 sous le commandement français.

Le problème de la ségrégation se poursuivit lors de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les Japonais attaquèrent la base navale de Pearl Harbor en décembre 1941, des soldats noirs furent cités à l’ordre de l’armée pour leur bravoure, mais les perceptions négatives face à leurs capacités combattantes persistèrent. Les élites noires et leurs partisans, dont Eleanor Roosevelt, firent à nouveau des pressions afin que les volontaires noirs puissent servir dans des unités combattantes. À cet effet, les Noirs furent autorisés à s’enrôler, par exemple, dans le Corps des Marines le 1er juin 1942. Sous la supervision d’officiers blancs, des Noirs purent aussi servir dans la marine de combat. Considérant l’aspect technique du métier de marin, le but était de vérifier leurs compétences dans l’exécution de certaines tâches, comme si, non sans arrière-pensée, les Noirs ne pouvaient pas fournir un travail de qualité égale à celui des Blancs.

Sur les 16 millions d’Américains ayant porté l’uniforme au cours de la Seconde Guerre mondiale, environ 900,000 étaient de race noire. En 1945, la marine avait accordé des commissions d’officiers à des Noirs, de même que l’aviation avait admis dans ses rangs des officiers noirs qui s’entraînaient pour devenir pilotes à l’Institut Tuskegee situé en Alabama. Pour la première fois, des Noirs allaient voler dans des escadrons de combat en Europe, même que l’un d’eux, Benjamin O. Davis Sr., allait être promu au rang de brigadier-général d’aviation. D’autres Noirs, ceux-ci des fantassins, allaient également combattre au front, ce qui fut particulièrement le cas lors de la bataille des Ardennes (1944-1945).

Des artilleurs sur la ligne de front pendant la Seconde Guerre mondiale.

Au lendemain de la guerre, le Président Harry Truman émit un décret en 1948 qui autorisa les Noirs à occuper davantage de postes de commandement au sein de l’armée. D’abord, le décret autorisa le recrutement d’un plus grand nombre d’Afro-américains, tout en éliminant l’entraînement ségrégationniste. Concrètement, cela signifia que les réformateurs entreprirent de « dé-ségrégationner » les installations militaires et autres facilités, tout en accélérant le mixage des ethnies dans les unités d’infanterie. Cela était en fait une réalité lorsque les forces américaines furent déployées pendant la guerre en Corée de 1950 à 1953.

Dans la jungle du Vietnam.

Au cours des années 1960 et 1970, de plus en plus d’Afro-Américains obtinrent des commissions d’officiers et ils bénéficièrent d’un traitement plus équitable quant aux possibilités de promotion. Lors de la guerre du Vietnam, alors que les Noirs représentaient environ 12% de la population américaine, ceux-ci constituaient 12% des effectifs engagés et ils représentèrent en fin de compte 12% des pertes au combat.

La période marqua donc une intégration accélérée des Noirs dans les principales branches des forces armées, sur terre, sur mer et dans les airs. D’ailleurs, lorsqu’éclate la guerre du Golfe en 1990, l’armée figure parmi les offices gouvernementaux les plus représentatifs de la composition ethnique de la société américaine. En 2000, les Afro-américains constituaient toujours environ 12% de la population totale, mais leur représentation dans l’armée connut un bond phénoménal. En effet, les Noirs (hommes et femmes) formaient 28% des effectifs de l’armée de terre, 19% du Corps des Marines, 15% de l’aviation et 15% de la marine.

Enfin, mentionnons que plusieurs Afro-américains parvinrent à accrocher les étoiles du grade de général sur leurs épaules. Le plus connu d’entre eux fut probablement le général Colin Powell, qui devint le premier Afro-américain à présider le prestigieux Comité des chefs d’État-major interarmées (Joint Chiefs of Staff) de 1989 à 1993.

Les armes à feu portatives

Introduction: l’ambigüité étymologique

Représentation d'un cavalier européen à l'époque de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Les armes à feu portatives sont parties intégrantes de l'équipement du cavalier.

Au sens d’« arme à feu d’épaule », le terme « arme portative » dérive de l’anglais small arms. Il semble avoir été employé une première fois dans la littérature militaire anglaise au début du XVIIIe siècle. Ce terme définissait simplement des armes à feu capables d’être transportées avec les mains. L’utilisation adéquate du terme se complexifia avec le temps, en particulier face au développement de nouvelles armes à feu telles les mitrailleuses, dont le contexte étymologique suggère, à tort ou à raison, qu’on les rattache à ce terme.

En d’autres mots, les mitrailleuses d’infanterie sont considérées comme des armes à feu portatives, tandis que celles montées sur des avions sont exclues de la catégorie. À l’inverse, d’autres armes utilisées par l’infanterie, comme des petits canons antichars et des mortiers portatifs, sont considérées comme des armes portatives. Essentiellement un concept militaire, le développement des armes à feu portatives fut généralement stimulé par les guerres, qui autorisèrent des avancées technologiques accélérées. Par conséquent, ces innovations eurent des impacts significatifs sur les tactiques employées sur les champs de bataille.

Bien que le terme semble avoir été une première fois employé au début du XVIIIe siècle, une enquête plus poussée sur l’histoire du développement de ce type d’armes nous fait remonter à beaucoup plus loin dans le temps, soit au début du XIVe siècle. C’est en effet au cours de cette période que nous observons l’introduction de la poudre noire comme matériau combustible de propulsion employé avec une arme à feu dite « portative ». Toujours à cette époque, la terminologie ne semblait pas précise, si bien que l’on confondait par moment l’identification de certaines armes à feu, à savoir si elles étaient des armes portatives ou des canons.

Le XIVe siècle ou l’époque du « canon à mains »

Croquis d'un soldat armé d'un canon à mains comme on en aurait vu à Crécy en 1346. Avec sa main droite, le tireur doit allumer la charge à l'aide d'un petit bâton, ce qui peut lui occasionner des brûlures, sans compter qu'une erreur du dosage de la poudre ou une fausse manoeuvre peut carrément provoquer l'explosion de l'engin.

Aux fins de cette étude, le terme « canon » semble le plus adéquat lorsqu’il s’agit de brosser le portrait des premiers balbutiements des armes à feu portatives. Plus précisément, ce qu’on appela les « canons à mains » semble avoir été référencé pour une première fois dans un document produit à Florence, puis un autre rédigé sous forme de traité dans la littérature anglaise, tous deux à la fin des années 1320. À partir des années 1340, les sources écrites faisant référence aux armes à feu portatives, aux canons et aux autres armes d’un type similaire se multiplièrent. Nombre de ces écrits suggèrent que les rédacteurs de l’époque semblent posséder des connaissances relativement avancées du principe et de l’utilisation de ces armes à feu portatives employant la poudre noire.

À partir du milieu du XIVe siècle, les documents relatifs aux armes à feu portatives comprenaient aussi des références à l’utilisation de tous petits canons à mains (que l’on appellera plus tard des armes de poing) avec des chargeurs rudimentaires. Par exemple, il semble qu’une arme de ce type ait été présente sur le champ de bataille lors de la victoire anglaise à Crécy en 1346, dans le contexte de la guerre de Cent Ans, bien que ce fut davantage l’arc long qui domina ce jour-là.

Avant la fin de ce même siècle, des références indiquent également la présence d’armes avec des chambres séparées, ce qui témoigne plus précisément que des expériences semblent avoir été réalisées afin d’introduire un système rudimentaire de culasse pour le rechargement. Certains auront pu y voir la poursuite des recherches afin de développer ce que nous avons appelé précédemment les armes de poing, un terme qui apparaît pour la première fois dans la littérature en 1388. De nos jours, les armes de poing représentent un concept utilisé à toutes les sauces et davantage associé aux pistolets et revolvers.

La plus ancienne de ces armes qui existent se trouve au Musée national de Stockholm et elle date probablement de la première moitié du XIVe siècle. Il s’agit d’une petite arme en forme de bouteille faisant environ 30 cm de longueur, dont le canon est d’un calibre de 1,4 pouce. Il est aussi probable que la partie métallique de l’arme fut enchâssée à l’intérieur d’une lourde armature en bois généralement ronde qui devait servir de crosse. Celle-ci s’était naturellement décomposée au moment des fouilles archéologiques. Les armes à feu portatives développées par la suite étaient équipées d’un canon de forme cylindrique, avec des crosses d’épaule similaires, mais avec un crochet sous le canon qui permettaient, lorsque celui-ci était posé sur un parapet, d’atténuer l’effet de recul inévitable lors de la mise à feu.

Le canon à mains du Musée National historique de Stockholm, daté de la première moitié du XIVe siècle. Il s'agit probablement de l'une des plus anciennes armes à feu recensées à ce jour.

Poudre, allumage et munition: l’apprentissage des concepts de base (XVe siècle)

Ce type d’armes à crochets fut notamment popularisé dans les états allemands sous l’appellation de Hakenbüchse (arquebuse à croc). La mise à feu était effectuée par l’allumage d’une mèche tenue à la main ou d’un fil métallique chauffé vers un trou d’ignition nommé la lumière. Plus tard, d’autres modèles de ces canons à mains avaient un petit réservoir de poudre noire au bout de la lumière que l’on appelait le bassinet. La mise à feu était effectuée par un principe similaire de mèche à combustion lente. Celle-ci était préalablement trempée dans une solution de nitrate de potassium puis séchée. L’idée consistait à allumer la mèche, sans qu’elle brûle, ni qu’elle s’éteigne.

Un exemple d'arquebuse à croc primitive datant du début du XVe siècle. À gauche, sous le canon, le croc pouvait être ancré sur un parapet et ainsi amortir l'effet du recul au moment du tir.

Compte tenu de la qualité toute relative des matériaux utilisés et des méconnaissances initiales quant au dosage de la poudre noire (et sans parler des conditions sur le champ de bataille), l’allumage de ces armes pouvait être une opération qui s’avéra par moment plus risquée pour le tireur que pour l’ennemi en face. Il était souvent nécessaire, par exemple, de rallumer la mèche juste avant le tir pour être certain que la combustion se fasse adéquatement au moment opportun.

Ce ne fut pas avant le début du XVe siècle que l’on vit apparaître les premiers fusils à mèche équipés de détentes. La mise à feu s’effectuait grâce à une longue mèche à combustion lente qui était attachée dans les crocs d’un levier en forme de S nommé le serpentin. La détente se trouvait sous ce serpentin. Lorsqu’on appuyait dessus, la partie supérieure du serpentin, sur lequel se trouvait attachée la mèche allumée, se déplaçait vers le bas dans le bassinet, actionnant ainsi la charge propulsive de poudre noire. Le premier avantage de ce système était qu’il permettait au tireur de ne pas avoir à placer sa main près du bassinet contenant la poudre noire.

L'introduction du fusil à mèche se fit en Europe vers le milieu du XVe siècle.

Toujours vers 1500, on vit l’introduction de crosses d’épaule, à l’opposé des armes à feu du XIVe siècle qui se tenaient généralement sous le bras pour amortir l’effet de recul. Il s’agissait là d’un développement majeur dans l’histoire des armes à feu portatives, puisque le principe de la crosse, qui sert à stabiliser le tir et amortir le recul, deviendra l’élément caractéristique des armes à feu pour les siècles à venir. C’est également vers la même époque que l’on commença à réfléchir à un concept où l’arme, à savoir la poudre et la munition, serait chargée par le canon, et non plus uniquement par un bassinet comme autrefois en ce qui concerne la poudre. De plus, on réfléchit sur le principe d’une arme à feu dont la détente actionnerait une charge préliminaire (ex: une étincelle), qui elle-même déclencherait la charge principale située dans la chambre du canon.

Le XVIe siècle: la demande d’armes à feu

Ces expérimentations connurent des succès mitigés. On fit l’essai d’un chargement de l’arme par une sorte de culasse située près de la chambre (et non par le canon), puis cette autre tentative consistant à doter l’intérieur du canon de rayures pour améliorer l’effet balistique. Le XVIe siècle en fut donc un de grandes expérimentations, surtout à des fins militaires. Divers types de nouvelles carabines virent leur apparition. Il y eut bien entendu l’arquebuse (une carabine lourde), mais également d’autres armes à feu portatives tel le pétrinal (une autre carabine lourde), et ce, jusqu’à l’apparition du mousquet.

Par ailleurs, au cours du XVIe siècle, l’invention du système d’allumage à rouet facilita grandement le développement des premiers pistolets. Toujours relâchée par une détente, l’idée consistait à faire pivoter une petite roue à ressort métallique contre une pierre. Ce contact provoquait une étincelle dans le bassinet chargé de poudre, déchargeant ainsi l’arme. C’est aussi à cette époque que le statut social des armes à feu portatives évolua. Autrefois utilisées par des soldats, ces armes attirèrent également l’attention des officiers de cavalerie, de même que celle des amateurs de chasse. Le XVIe siècle vit également l’apparition d’un métier somme toute nouveau, celui de l’armurier. Celui-ci était à la fois un artisan, un dessinateur, un innovateur, voire un artiste dans un champ d’expertise qui veillait à bien satisfaire une clientèle de plus en plus nombreuse, riche et exigeante.

Un pistolet à rouet fabriqué dans le dernier quart du XVIe siècle. Cette arme, qui s'ajouta à l'attirail du soldat à cheval, conféra à la cavalerie un avantage tactique supplémentaire.

Bien que la sophistication des armes à feu portatives prit du temps avant d’atteindre l’appareil militaire dans son ensemble, les encouragements prodigués par ceux qui détenaient le pouvoir (et qui occupaient souvent de hautes fonctions militaires) firent en sorte qu’inévitablement, ces armes raffinées finirent par être distribuées en grand nombre aux soldats. Auparavant, surtout à l’époque des armes à allumage à rouet (un mécanisme compliqué et qui coûtait cher de fabrication), peu de soldats avaient accès aux armes à feu. Leurs utilisations à des fins militaires furent essentiellement réservées sous forme de pistolets à l’usage des officiers de la cavalerie qui, pour la première fois, pouvaient s’en servir efficacement assis sur leurs chevaux.

Mise à part la nécessité d’entraîner les chevaux, afin qu’ils ne paniquent pas en entendant le bruit des armes à feu tirées près de leurs oreilles, la disponibilité des pistolets pour la cavalerie ne donna pas seulement à ses officiers une arme d’appoint avec l’épée et la lance, mais elle changea son rôle tactique. La grande charge compacte ferait éventuellement place à une manœuvre plus circonspecte nommée la caracole, dans laquelle les rangs de cavaliers avancent, tirent avec leurs pistolets, puis retraitent afin de pouvoir les recharger. Cependant, il s’avéra qu’avec le temps la caracole devint obsolète vers 1700, si bien que l’on préféra réserver la décharge du pistolet lors de la mêlée, au même titre que l’épée, ce qui relégua l’arme à feu à un rôle ni moins, ni plus important que celui de l’arme blanche.

La présence des armes à feu sur les champs de bataille amena la cavalerie à revoir ses tactiques. Ici la caracole, une formation tactique où la première rangée tire sa volée, puis retourne en arrière afin de recharger. La rangée suivante répète le processus et ainsi de suite. Cette formation fut introduite en réponse à la menace que représentait pour la cavalerie l'infanterie composée de piquiers.

La domination du mousquet (XVIIe – XIXe siècles)

Le développement du fusil à silex vers la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle permit de répandre davantage l’utilisation de ce type d’armes au sein des infanteries du monde, si bien que ce système d’amorce perdura à travers le XVIIIe siècle et jusqu’à la fin de la première moitié du siècle suivant. Lorsque la détente était pressée, elle actionnait un marteau à ressort sur lequel était fixée une pierre. Celle-ci frappait une plaque de percussion en acier qui était située au-dessus du bassinet. Le jet d’étincelle provoqué alluma la charge, ce qui fit du fusil à silex le summum du développement de ce type d’armes à feu d’allumage à pierre. L’innovation maîtresse de cette arme était sa plaque de percussion en forme de L. La partie inférieure de cette plaque servait à couvrir le bassinet, ce qui immunisait la poudre contre l’humidité et la moisissure, d’où l’importance d’ouvrir la plaque avant le tir afin de découvrir la poudre.

Comme dans bien des armées du monde de l'époque (XVIIIe siècle), le mousquet (fusil à silex) constitua une arme de premier choix du fantassin en première ligne. Nombre d'armées employèrent le mousquet jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Par conséquent, on assista à une multiplication des armes à feu portatives, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, à une époque où les guerres étaient quasi constantes en Europe, puis dans le reste du monde à mesure que progressait la colonisation. Le mousquet devint l’arme de base du fantassin, puis la carabine (un mousquet de plus petite taille et de calibre) connut une popularité croissante dans la cavalerie. Celle-ci prit un soin continu à réinventer constamment cette carabine, sans compter l’intégration du pistolet en version améliorée et par moment équipé d’une crosse détachable au besoin. De son côté, la marine profita également de l’invention du mousquet qu’elle adapta selon ses besoins particuliers. À titre d’exemple, le mousqueton était une version raccourcie du mousquet. Celle-ci s’avéra utile dans l’espace confiné d’un navire, que ce soit pour décourager l’ennemi d’aborder ou bien pour réprimer une éventuelle mutinerie.

Du silex à la mitrailleuse: un XIXe siècle de transitions

Le XIXe siècle connut également son lot d’innovations au sein des armes à feu portatives. À l’instar du siècle précédent, la guerre stimula une fois de plus le développement de ces armes, quoiqu’il ne faille jamais négliger l’influence du monde du sport (la chasse), une influence qui déteignit sur le monde militaire. C’est en grande partie grâce à la Révolution industrielle tout au long du XIXe siècle que les expérimentations des deux côtés de l’Atlantique allèrent de pair avec la montée constante des tensions politiques dans une Europe de plus en plus nationaliste. D’ailleurs, d’un bout à l’autre de ce siècle, on passa de l’abandon du mousquet à l’introduction du fusil à percussion, puis à l’invention de la mitrailleuse avant même que ne débute le siècle suivant.

L’autre particularité de l’évolution des armes à feu portatives réside dans la standardisation à grande échelle des modèles au cours de cette ère industrielle. Par exemple, l’armée américaine voulut adopter le même fusil pour toute son infanterie dès 1803. Plus tard, en 1841, l’armée prussienne fit du fusil à chargement par la culasse Dreyse son arme d’ordonnance. Le Dreyse était révolutionnaire pour son époque, car sa cartouche en papier contenait à la fois l’étui, le projectile et la poudre nécessaire à la charge. Une fois introduite dans la chambre en ouvrant la culasse, la cartouche était mise à feu à l’aide d’une aiguille actionnée par la détente. Le recours au Dreyse par les Prussiens était presque anachronique, dans la mesure où les soldats des autres armées européennes chargeaient toujours leur mousquet par le canon, avec la balle et la poudre séparées, comme le firent leurs prédécesseurs depuis les trois siècles précédents.

Le dispositif mécanique du fusil Dreyse mis en service dans l'infanterie prussienne en 1841. Le Dreyse était un fusil qui tirait une cartouche grâce à une amorce qui était placée à la base de la balle. L'allumage avait lieu par la suppression de l'amorce par une aiguille qui était poussée au creux de la charge de poudre noire tout entière pendant le chargement de l'arme. Le Dreyse fut le premier fusil militaire utilisé à grande échelle avec un mécanisme de chargement par la culasse.

Pour leur part, les soldats américains furent équipés d’une arme également révolutionnaire pour son époque, soit le revolver Colt qui, comme le terme l’indique, disposait de six chambres pivotantes contenant chacune une cartouche. Cette arme fut employée avec succès lors des affrontements contre les Indiens séminoles en 1838, puis lors de la guerre contre le Mexique en 1847. Le Colt connut une popularité phénoménale, si bien que les officiers britanniques de la Royal Navy adoptèrent une version de marine du Colt en 1851 et ils en firent usage lors de la guerre de Crimée qui débuta en 1854.

Le fusil à percussion Springfield modèle 1861, l'arme principale des infanteries nordiste et sudiste lors de la guerre de Sécession (1861-1865). En bas à droite, la cartouche Minié qui provoquait de terribles blessures, déchirait les muscles et pulvérisait les os à son passage.

Le milieu du XIXe siècle vit aussi, du moins pour un certain temps, la difficile cohabitation sur les champs de bataille entre les anciennes armes à silex et les modèles plus récents d’allumage à percussion. On peut penser aux inconvénients tactiques de telles situations, surtout si l’on sait qu’une partie des combattants ne parvient pas à tirer à la même distance, ni avec la même cadence de feu que l’autre groupe. Cette situation se produisit notamment au début de la Guerre civile aux États-Unis en 1861, jusqu’au moment de la généralisation du fusil modèle Springfield 1861, une arme à percussion qui tirait la dévastatrice cartouche Minié. L’allumage se faisait à l’aide d’un petit « cap » généralement en cuivre qui était placé sur un petit bouton métallique.

Lorsque frappé par le marteau à ressort après avoir appuyé sur la détente, le cap entraînait une décharge primaire qui à son tour produisait une petite substance explosive nommée le fulminate de mercure. Cette substance engendrait une flamme qui traversait le bouton métallique et allumait la charge principale. Un autre paradoxe de la Guerre civile réside dans l’invention de la mitrailleuse à manivelle Gatling (1861). Alors que la majorité des soldats d’infanterie combattaient avec le fusil Springfield, dont un soldat entraîné pouvait tirer trois coups à la minute, la Gatling pouvait arroser de balles un terrain délimité avec une très forte cadence de tir.

L’ère des armes à rechargement par le canon tirait néanmoins à sa fin. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, les soldats de chaque camp disposaient de fusils à rechargement par la culasse qui pouvaient tirer des cartouches complètes (étui, poudre et projectile en une seule pièce). Il n’était donc plus nécessaire de charger l’arme par le canon comme autrefois.

C’est aussi lors du dernier quart du XIXe siècle que la plupart des développements techniques faisant parties intégrantes des armes modernes furent expérimentés. Déjà équipées de culasses à rechargement rapide, les armes pouvaient contenir un plus grand nombre de cartouches. Cela signifiait qu’elles devenaient des armes à répétition. Les calibres furent réduits (ce qui atténua l’effet de recul), la vélocité des projectiles s’améliora, sans oublier l’introduction de la poudre sans fumée qui accrut nettement la visibilité sur les champs de bataille.

Quant aux pistolets et revolvers, ceux-ci virent également leurs calibres réduits pour la même raison que mentionnée précédemment. De plus, ces armes connurent un lot d’améliorations similaires aux fusils en ce qui a trait au rechargement, à la vélocité et au tir semi-automatique. Les mitrailleuses virent une évolution rapide. En un peu plus d’un quart de siècle, ces engins initialement utilisés par l’action d’une manivelle se transformèrent en armes automatiques refroidies par liquide et capables de tirer environ 600 coups à la minute.

Le test de 1914-1918

Les fusils équipés de lances-grenades furent largement utilisés lors de la Première Guerre mondiale. Ici, un soldat serbe tenant un fusil français Lebel. Une cartouche à blanc était généralement nécessaire pour allumer ce type de charge.

Toutes ces innovations eurent des impacts considérables qui forcèrent les belligérants à réviser leurs tactiques sur les champs de bataille. Ces révisions coûtèrent extrêmement cher en vies humaines, notamment lors des affrontements de masses de la Première Guerre mondiale. La puissance terrible du feu amena aussi une réévaluation du rôle du soldat à titre individuel. Chaque combattant était encouragé à se perfectionner dans l’art du tir, d’autant plus qu’il avait entre les mains une arme qui lui permettait d’accomplir cette mission. Chaque cavalier dut délaisser son cheval et devenir un fantassin dans les tranchées, bien que l’introduction du char d’assaut à partir de 1916 lui redonnera certaines lettres de noblesse.

Dans la catégorie des armes à feu portatives, ce fut véritablement la mitrailleuse qui domina les champs de bataille de 1914-1918. Celle-ci fit l’objet de nombreuses études, tant pour en faire un usage optimal que pour minimiser son impact lors d’un assaut. D’ailleurs, les mitrailleuses devinrent plus légères et portatives par un seul homme, si bien que la mitraillette, introduite trop tard dans le conflit pour avoir un réel impact, devint en quelque sorte l’ancêtre de l’armement du soldat contemporain.

Déjà inventé dès le XVIIIe siècle, le lance-grenade fit sa réapparition. Il suffisait d’attacher au bout du fusil la pièce supportant la grenade, puis de propulser le projectile à l’aide d’une cartouche à blanc. Ce type d’arme était idéal pour une guerre de tranchées comme celle vécue de 1914 à 1918. Par ailleurs, l’avènement du char d’assaut força les belligérants à mettre au point des canons antichars, dont certains modèles étaient portatifs. Par exemple, les Allemands mirent au point un fusil antichar de calibre 13 mm inspirée de la carabine Mauser modèle 1898. Enfin, le mortier refit aussi son apparition, sous forme de modèles variables et portatifs. Encore une fois, il s’agissait d’une arme bien adaptée à la guerre des tranchées et qui est toujours en service de nos jours.

Légèreté et versatilité: la réflexion depuis l’entre-deux-guerres

Le développement des armes à feu portatives depuis 1918 s’est particulièrement concentré sur l’amélioration du poids et de la versatilité. Là aussi, les Allemands furent des pionniers en la matière, suivis de près par les Américains avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1944, les Allemands mirent en service le premier fusil d’assaut automatique de l’histoire, le SturmGewehr, une arme considérée comme l’ancêtre du célèbre fusil d’assaut soviétique AK-47 (1947), qui lui-même fut amélioré en 1974.

Le célèbre SturmGewehr 44, une arme considérée comme le premier fusil d'assaut automatique de l'histoire. Ce modèle inspira l'ingénieur soviétique Kalashnikov qui fabriqua l'arme portant son nom trois ans plus tard.

Dans ce contexte, d’autres éléments découlent des principes de base de légèreté et de versatilité. Par exemple, il fallait inventer une arme certes légère, mais aussi capable d’être refroidie à l’air (et non à l’eau ou au gaz) et qui possèderait une grande cadence de tir. Très important également, il importait que l’arme soit en mesure d’être facilement transportée par un fantassin qui puisse suivre le reste de sa formation. C’est ainsi que les Allemands inventèrent deux modèles de mitrailleuses portatives MaschineGewehr en 1934 et en 1942 (MG 34, MG 42), qui peuvent être considérées comme les premières mitrailleuses répondant aux critères fondamentaux de la légèreté et de la versatilité. À cet égard, nombre de mitrailleuses actuellement en service dans certaines armées du monde sont copiées, sinon largement inspirées, de la MG 42.

La réflexion sur le développement mit aussi l’accent sur la capacité de recharger rapidement les armes. La première carabine d’assaut semi-automatique à rechargement rapide fut probablement celle de conception américaine, à savoir le M-1 Garand, une arme abondamment en service lors de la guerre de 1939-1945. Pour leur part, les Allemands conçurent d’autres armes répondant à des principes similaires, notamment les mitraillettes Maschine Pistole 38 et 40 (MP-38, MP-40).

Un autre arme légendaire, le fusil américain M1 Garand en service lors de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée. De la Normandie au Pacifique en passant par l'Afrique et l'Italie, cette arme fut de tous les combats livrés par les soldats américains. Le M1 était un fusil semi-automatique pouvant accueillir 8 cartouches. Seul défaut de l'arme, le fameux son "cling" émis lorsque la dernière cartouche était éjetée.

Conclusion: l’attachement aux principes

Les développements depuis 1945 se sont essentiellement concentrés sur la réduction des calibres, un phénomène déjà entamé depuis le dernier quart du XIXe siècle. Notons aussi cet autre exemple d’innovation, soit que les ingénieurs travaillent sur de nouveaux types de munitions, à savoir des cartouches sans étui. Ce type de munition permettrait entre autres d’éliminer l’éjection traditionnelle de la douille après le tir, qui par moment peut enrayer l’arme, tout en accroissant davantage la légèreté pour le fantassin. De plus, la fabrication des armes à feu portatives à des fins militaires ne fait à peu près plus appel au bois comme matériau de base de support au canon, si bien que des composantes plastiques encore plus légères et résistantes font partie des matériaux d’aujourd’hui.

En dépit des nombreuses erreurs issues de maintes expérimentations, il demeure deux principes constants associés à la fabrication et à l’utilisation d’armes à feu portatives depuis le XIVe siècle. Le premier est celui de l’accroissement de la puissance de feu entre les mains du soldat. Le second, habituer celui-ci à la réalité incontournable que sur le champ de bataille, il doit malgré tout porter son arme et ses munitions.