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De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général

Introduction

L’état-major général constitue en quelque sorte le « cerveau » d’une armée sur les champs de bataille. Ayant pris des formes plus ou moins improvisées depuis l’Antiquité, à une époque où les sources nous révèlent les premières grandes manifestations collectives de la pratique de la guerre, l’état-major général fut érigé en un véritable système à l’ère des guerres napoléoniennes. Dès lors, l’état-major général évolua rapidement, mais disons que de tout temps, il consista en un corps de spécialistes qui se consacrèrent à la planification et à l’exécution d’opérations à différents échelons de l’appareil militaire.

Les plus anciennes traces de la pratique de la guerre démontrent ce besoin quasi inné des hommes, et en particulier des « chefs », de se consulter avant, pendant et même après avoir affronté un groupe ennemi, dans la victoire comme dans la défaite. Les grands commandants de l’époque antique jusqu’à la Renaissance disposèrent de ce que l’on appelle de nos jours un « état-major général ». Par contre, ces militaires qui assistèrent leurs chefs furent la plupart du temps des spécialistes du ravitaillement, des ingénieurs, des messagers et des clercs, bref, des soldats qui furent essentiellement des exécutants et non pas des théoriciens de l’art de la guerre. Souvent, il ne s’agissait même pas de militaires, mais de civils se trouvant temporairement au service des armées du monarque.

Le contexte napoléonien: contrôler les armées

Ce type d’organisation de l’état-major général survécut sans trop de modifications importantes jusqu’au XIXe siècle. Cependant, les conséquences politiques et militaires de l’époque des Lumières et de la Révolution à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle engendrèrent une complexification accrue de l’art de la guerre, ce qui mit conséquemment davantage de pression sur les généraux et les manières avec lesquelles ils exercèrent leur leadership en pleine bataille. Dans les faits, aucun général de l’époque, même parmi les plus grands comme Napoléon Bonaparte, n’échappa à cette règle voulant que pour réussir sur les champs de bataille, il fallût étudier, étudier et encore étudier.

Avec l’introduction de la conscription nationale, dans le cadre d’une levée en masse (la nation en armes), la taille des armées de campagne augmenta dramatiquement. Sans trop exagérer, de l’époque antique jusqu’à celle des Lumières en Occident, il était rare que les forces rassemblées par une nation ou un royaume pour une campagne particulière dépassent les 40,000 ou 50,000 combattants. Or, il s’avéra que Napoléon prit en 1812 la direction d’une armée d’environ 600,000 hommes pour sa campagne en Russie. L’un des points à retenir de cet épisode est le suivant: Napoléon perdit le contrôle de sa gigantesque armée.

Auparavant, une armée de campagne aux effectifs « raisonnables » signifiait que toutes ses unités se trouvaient dans le champ de vision de son commandant, si bien que sa direction et la gestion de ses communications pouvaient se faire de vive voix, au son du clairon, avec des bannières ou par l’entremise d’estafettes. Par contre, pour des raisons logistiques évidentes, les grandes armées de l’époque napoléonienne durent marcher en corps séparés, d’une distance maximale d’un jour de marche (20-30 kilomètres) afin de maintenir une liaison minimale. Ces corps avancèrent sur différents réseaux routiers afin de minimiser les effets du trafic et de trouver davantage de sources de ravitaillement. Lorsque le commandant jugea venu le moment de livrer bataille, il dut s’assurer que toutes ses unités soient fraîches et disposes, qu’elles soient déployées dans la bonne séquence et au bon endroit, tout en prenant soin de communiquer efficacement à tous les commandants subordonnés les informations pertinentes sur le dispositif ennemi.

Malade et fatigué le jour de la bataille de Borodino (1812), Napoléon put néanmoins compter sur une équipe d’officiers de son état-major qui l’assistèrent dans l’analyse de la bataille en cours et des décisions à prendre. L’administration de grandes armées soulève toujours des contraintes récurrentes, comme le déplacement d’unités, la gestion des communications, le ravitaillement, etc. La bataille met aussi à rude épreuve les nerfs des officiers d’état-major, ne serait-ce que pour garder son calme sous le feu ennemi tout en analysant la situation.

Par ailleurs, plusieurs organisations militaires à travers l’Histoire, que ce soit de l’époque d’Alexandre le Grand jusqu’à celle de Napoléon, durent affronter un problème qui vexa et déconcentra l’attention du plus brillant des généraux, à savoir la dualité politico-militaire de leurs fonctions, qu’il soit sur le champ de bataille ou non. Des chefs d’État en campagne durent effectivement gérer les affaires domestiques, tout en demeurant attentifs aux opérations en cours, d’où l’importance d’avoir une équipe de gens compétents pour les seconder dans le difficile exercice du commandement.

De l’administration des batailles: l’école prussienne

La majorité des puissances européennes maintinrent de larges armées au lendemain des guerres napoléoniennes. Le potentiel en bassin d’hommes offert par l’augmentation de leur population respective signifia que les futures confrontations de grande ampleur verraient la marche de millions d’individus sous les drapeaux. Comme on peut l’imaginer désormais, la conscription, l’entraînement, l’équipement et l’enrégimentement de telles quantités d’hommes, combinés aux dispositions relatives à leur transport et à leur ravitaillement, représentèrent un défi de taille pour l’état-major général de chaque armée.

Dans cette optique, le fait que la Prusse fut le premier État à avoir résolu de tels problèmes s’explique en grande partie par ses contraintes géostratégiques. Face à des ennemis représentant au moins deux fois sa puissance et localisés sur trois fronts distincts, la Prusse fut « habituée » à affronter de tels dilemmes stratégiques. En imposant un service militaire obligatoire sur une plus courte durée, elle put entretenir une plus large (et moins coûteuse) armée de réserve qui put atténuer le déséquilibre de puissance évoqué.

Cela dit, les progrès techniques en matière de transports et de communications, nés de l’avènement du chemin de fer et du télégraphe, rendirent théoriquement possible le rappel massif des réservistes de leurs dépôts à travers le pays, pour ensuite transporter leurs régiments vers des zones de rassemblement aux frontières, former des corps d’armée, et maintenir leur ravitaillement pour les opérations à entamer. Tout cela, il fallut le faire en l’espace de quelques jours. C’est ainsi que l’étude scientifique des horaires des chemins de fer, par des officiers formés dans l’art de la mobilisation et du rassemblement des troupes en prévision de campagnes, devint une branche spécialisée de l’état-major général.

Une fois mise en mouvement, l’armée de campagne avait toujours besoin de moyens de commandement et de contrôle, si elle voulait être en mesure de manœuvrer et de combattre avec cohésion sur le champ de bataille. Les carences en entraînement observées à la mobilisation parmi les hommes du rang et les officiers des unités de réserve, qui souvent quittèrent du jour au lendemain la vie civile pour vêtir à nouveau l’uniforme, firent en sorte qu’il fallut établir une doctrine standard et des règles uniformes à toute l’armée. Ainsi, les idiosyncrasies se limiteraient au style de leadership des commandants de hauts rangs, mais les missions et les mouvements de chaque unité devraient en tout temps se conformer aux plans préétablis par l’état-major général. L’émission effective, la coordination et l’interprétation des ordres jouèrent toutes en faveur de l’accroissement du nombre d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major. L’idée n’étant pas de tuer l’esprit d’initiative des officiers les plus industrieux (nécessité faisant loi parfois), mais bien d’éviter de faire cavalier seul.

Dans ce contexte, le cas prussien demeure une fois de plus précurseur. Les officiers de l’armée qui apparurent les plus talentueux se firent temporairement retirer leurs commandements auprès de leurs troupes afin de suivre des cours intensifs d’état-major général à la Kriegsakademie. En clair, les jeunes officiers qui sortiraient de l’académie de guerre deviendraient, pour nombre d’entre eux, les futurs généraux de l’armée prussienne (allemande). Revenus dans leurs unités, tout en alternant l’exercice du commandement avec d’autres séjours à l’académie, ces officiers mettraient à jour leurs connaissances, que ce soit en matière de tactiques ou du maintien des connaissances générales nécessaires pour le travail au sein d’états-majors. En cas de mobilisation et de déclaration de guerre, plusieurs officiers de l’état-major général seraient affectés à des fonctions importantes, comme celles de chefs d’état-major, ou officiers chargés des opérations au sein de grandes unités de l’armée prussienne (et plus tard de l’armée allemande).

Par conséquent, chaque commandant sur le terrain avait à sa disposition une équipe d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major, des officiers capables de lire, de discuter, d’expliquer et de transmettre les ordres les plus détaillés et complexes, laissant ainsi le commandant libre d’exercer son leadership et ses habiletés de commandement tactique. Au plus haut échelon de l’organisation militaire, le chef d’état-major général accompagnait le monarque, le commandant en chef titulaire, en lui servant de principal conseiller. Le rôle du chef d’état-major général était de voir à ce que les ordres soient cohérents, conformes avec la doctrine militaire du moment et allant de pair avec les compétences des officiers à les rendre intelligibles.

L’état-major général allemand au tournant du XXe siècle. Titulaire du poste de commandant suprême de par son titre royal, l’empereur Guillaume II se fia davantage aux compétences et à l’expérience de ses généraux dans l’administration et le commandement de ses armées lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale en 1914.

Contrairement à ce qui est véhiculé parfois dans une certaine littérature, l’organisation de l’état-major général n’était pas si rigide, au point d’élaborer des plans militaires ne faisant aucune place à l’imprévu. Les futurs officiers d’état-major qui fréquentèrent les académies de guerre apprirent également certaines notions relatives à la chance, à l’imprévu et à l’importance de se donner une marge de manœuvre en cas de pépins dans la conduite des campagnes. Tout cela s’inspirait directement des enseignements de Carl von Clausewitz.

Par contre, il était évident que les officiers affectés à l’état-major général devaient faire preuve de discipline et de méthodologie dans leur travail consistant à administrer une grande armée en campagne. D’une autre manière, leurs expertises et façons de faire constituèrent une sorte de « révolution administrative » dans l’organisation du travail, révolution qui s’inscrivit dans l’ère industrielle du XIXe siècle. Ayant ainsi été en campagne avec un tel état-major général professionnel, l’armée prussienne livra une série de guerres aux conclusions victorieuses de 1864 à 1871, mettant ainsi à genou trois pays voisins et permettant la naissance d’un nouvel empire allemand. Lors de chaque conflit, l’habileté des Prussiens à mobiliser et déplacer une armée en campagne plus rapidement que leurs adversaires leur conféra un avantage énorme. De plus, toujours sur le terrain, la plus forte cohésion obtenue par la transmission rapide et l’interprétation adéquate des ordres permit aux manœuvres opérationnelles de se dérouler avec moins de difficultés pour les commandants prussiens (malgré certaines erreurs difficilement évitables).

Et il faut dire que l’habileté déconcertante avec laquelle l’armée prussienne performa lors des guerres d’unification de l’Allemagne illustra la nécessité pour l’ensemble des armées du monde de l’époque de procéder à une réforme urgente de leurs états-majors généraux respectifs, même au sein des plus petites armées éloignées de la poudrière européenne comme celle des États-Unis. D’ailleurs, le haut degré d’efficacité de l’état-major général allemand fut remarqué à maintes reprises par les Alliés lors de la Première Guerre mondiale, si bien que ces derniers, vainqueurs, allèrent même jusqu’à interdire son existence dans le traité ayant mis fin aux hostilités.

Dans les faits, et plus sérieusement, toutes les armées adoptèrent le principe, sinon la copie conforme, du modèle d’état-major général allemand. Le lecteur aura également compris que notre analyse fit essentiellement allusion à la branche terrestre des armées. Curieusement, il n’y a pas eu d’équivalents réels de développements d’un état-major général pour les marines de guerre, et ce, même si celles-ci disposèrent de réserves mobilisables avant la guerre de 1914-1918, qu’elles pratiquèrent des manœuvres et qu’elles envoyèrent leurs officiers dans des académies militaires.

Conclusion

Ce fut surtout à partir de la Seconde Guerre mondiale que les armées des grandes puissances envisagèrent la fusion des différents états-majors généraux en un seul, que ce soit en combinant des services pour des raisons d’économies ou dans l’optique de développer l’approche interarmes. Dans ce contexte particulier, la formation d’une coalition multinationale chez les Alliés leur donna un avantage supplémentaire, dans la mesure où il leur fut plus commode d’élaborer une direction stratégique d’ensemble, ce que les puissances de l’Axe ne purent accomplir avec succès.

De nos jours, dans une époque qui nous semble bien lointaine de celles des guerres totales et des luttes à finir entre civilisations, les états-majors généraux, ceux qui étaient sur les champs de bataille, dans le bruit, la poussière et la fureur, et bien ces mêmes corps évoluèrent à leur tour. Les armées professionnelles modernes ont moins d’effectifs en temps de paix, mais les avancées technologiques maintiennent ce besoin d’avoir des officiers formés pour l’accomplissement de tâches d’état-major. Certes, les armées se sont « bureaucratisées », mais il ne faut pas y voir une tare. Après tout, chaque militaire, peu importe sa fonction, est un combattant à la base.

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La Guerre austro-prussienne (1866)

Introduction : la montée en puissance d’une crise

Celui que l'on surnomma le "Chancelier de Fer", Otto von Bismarck.

La Guerre austro-prussienne de 1866, qui est aussi identifiée dans la littérature sous diverses appellations comme la Guerre de Sept semaines, la Guerre fratricide allemande ou la Guerre d’Unification, pour ne nommer que quelques étiquettes, fut une étape majeure dans l’édification de l’Allemagne moderne.

On peut retracer les origines du conflit dans l’attitude du ministre-président prussien Otto von Bismarck qui, dans les années 1860, se plaignit du manque d’ouverture de l’Autriche au sujet de certaines prétentions territoriales prussiennes. En fait, le véritable problème résida dans la structure de la Confédération allemande. Celle-ci forma un ensemble politique plus ou moins solide et cohérent comprenant trente-neuf États germanophones indépendants. Cette Confédération fut mise en place par les puissances alliées au Congrès de Vienne de 1815, dans le contexte de la fin des guerres napoléoniennes, notamment pour étouffer certaines ambitions nationalistes allemandes.

D’un point de vue autrichien, et particulièrement dans l’opinion de l’empereur François-Joseph 1er, l’important fut que, justement, la Confédération demeure un ensemble étatique élastique. Le monarque autrichien ne fut pas sans savoir qu’il dirigeait un empire multinational polyglotte défendu par une armée qui incorporait dans ses rangs des soldats s’exprimant dans plus d’une douzaine de langues, sous la direction ferme d’un corps d’officiers et de fonctionnaires germanophones. Ainsi, François-Joseph avait tout à perdre de la montée en puissance d’États allemands politiquement unifiés, car l’influence d’une éventuelle Allemagne pourrait faire en sorte de détacher les germanophones d’Autriche de l’empire des Habsbourg. Par conséquent, l’empereur contra par tous les moyens politiques les efforts de refonte de la constitution de la Confédération allemande.

Bien que n’étant pas moins conservateur que François-Joseph, Bismarck se positionna politiquement, et de manière astucieuse, entre les Autrichiens et les Allemands « libéraux », qui tous deux étaient attirés par la possibilité de création d’un État-nation allemand. Au printemps de 1866, Bismarck sembla leur offrir cette perspective sur un plateau d’argent. Sachant que l’Autriche déclarerait à coup sûr la guerre sur cet enjeu, Bismarck proposa la création d’un parlement allemand élu démocratiquement et dont la tâche serait d’étudier la question de la future constitution d’une Allemagne unifiée.

Cette idée fut en fait l’aboutissement du rejet de la proposition autrichienne de 1864 à l’effet de céder le plein contrôle du Schleswig-Holstein à la Confédération allemande (le territoire fut pris au Danemark en 1864 et conjointement administré par l’Autriche et la Prusse, malgré que Bismarck le voulut pour la Prusse seule). Qui plus est, Bismarck prit soin de nouer une alliance militaire anti-autrichienne avec le nouveau royaume d’Italie en mars 1866. Cette dernière constatation finit par convaincre François-Joseph de la nécessité et de l’inévitabilité de la guerre.

Carte de l'empire autrichien montrant les enjeux stratégiques et les principaux engagements lors de la guerre austro-prussienne, puis celle impliquant l'Italie en 1866. (Cliquez pour agrandir).

La guerre de 1866 : la donne stratégique

Non sans surprise, l’Italie perçut la montée en puissance de la crise austro-prussienne comme une opportunité de réclamer pour elle-même la province de la Vénétie, sous l’administration des Habsbourg depuis 1815. Par contre, une éventuelle prise de la Vénétie par une armée italienne bien équipée et entraînée serait loin d’être une partie de plaisir, car le territoire était alors défendu par un réseau de quatre puissantes forteresses. Le roi italien Victor-Emmanuel II signa donc un traité avec la Prusse et ordonna la mobilisation de l’armée afin d’honorer son engagement. Lorsque l’Autriche mobilisa à son tour dans le but de contrer la menace italienne, Bismarck incita le roi de Prusse Guillaume 1er à ordonner au général Helmuth von Moltke, le chef d’état-major général, de commencer la mobilisation de l’armée.

Le cerveau derrière la nouvelle armée prussienne de 1866, Helmuth von Moltke.

Pour leur part, les Autrichiens eurent tôt fait de protester contre la situation, parce qu’ils jugèrent que leurs mesures de mobilisation étaient destinées uniquement pour se protéger de l’Italie. De plus, les informateurs sur le terrain avaient averti Vienne de la rapidité et de l’efficacité de la mobilisation des unités de l’armée prussienne. En effet, et cela n’est guère surprenant avec le recul, la nomination en 1857 de Moltke au poste de chef d’état-major général avait permis de réorganiser de fond en comble l’armée prussienne. Le but premier fut d’accélérer le processus de mobilisation (qui peut être long et confus au plan administratif) et faciliter le déplacement des troupes. Ensuite, Moltke réduisit les effectifs de la grossière et lente Landwehr (une sorte de garde nationale de réserve) pour accroître proportionnellement le nombre de soldats de l’armée régulière composée d’hommes plus jeunes et agiles.

Quant aux déploiements de cette nouvelle armée, ceux-ci seraient effectués par chemins de fer (et non par marches forcées) et coordonnés à l’aide du télégraphe. Plus encore, toute l’armée prussienne disposa en 1866 d’un fusil à rechargement par la culasse, le Dreyse zündnadelgewehr (« fusil à aiguille ») qui a une cadence de tir cinq fois plus rapide que celle des fusils autrichiens à rechargement par la bouche. Une autre preuve de l’efficacité logistique de l’armée prussienne réside dans le fait qu’à peine quelques jours après la déclaration de guerre par l’Autriche en juin, les forces de Moltke occupèrent déjà toute la Saxe (une alliée de l’Autriche) et elles firent mouvement vers la frontière autrichienne. Une fois rendues, les troupes prussiennes se préparèrent pour une grande bataille d’encerclement sur l’Elbe, d’après l’expression allemande du Kesselschlacht.

Le dispositif mécanique du fusil Dreyse mis en service dans l'infanterie prussienne en 1841. Le Dreyse était un fusil qui tirait une cartouche grâce à une amorce qui était placée à la base de la balle. L'allumage avait lieu par la suppression de l'amorce par une aiguille qui était poussée au creux de la charge de poudre noire tout entière pendant le chargement de l'arme. Le Dreyse fut le premier fusil militaire utilisé à grande échelle avec un mécanisme de chargement par la culasse.

C’est ainsi que Moltke divisa ses forces en trois armées distinctes. Il créa l’Armée de l’Elbe (46,000 hommes) qui prit position en Saxe, la 1ère Armée (93,000 hommes) positionnée en Lusace (aux confins de la Silésie et de la Bohême) et, enfin, la 2e Armée (115,000 hommes) stationnée en Silésie. La forte concentration de combattants dans la 2e Armée refléta la volonté de Moltke de traverser le territoire habsbourgeois de la Bohême sur un large front afin de prendre de flanc et encercler les 245,000 soldats de l’Armée du Nord du général autrichien Ludwig von Benedek. Pour sa part, ce même général Benedek aurait dû profiter de l’immense avantage que lui conféra la qualité de ses lignes intérieures afin de parer les manœuvres adverses. Par exemple, Benedek et son imposante armée étaient localisés dans et autour de la ville fortifiée d’Olmütz en Moravie, plus précisément dans le quadrilatère des forteresses bohémiennes de Josephstadt, Theresienstadt, Königgrätz et Pardubitz. Ainsi, le général autrichien aurait pu adroitement manœuvrer sur les flancs des Prussiens, ou encore frapper simultanément leurs trois armées divisées.

Le général Ludwig von Benedek. En dépit de ses longs états de service et malgré les ressources qu'on lui octroya, il semble que Benedek ne fut pas à la hauteur de la situation en 1866.

Étrangement, Benedek ne fit rien. Son tempérament pessimiste et mélancolique n’arrangea certainement pas les choses. Benedek resta dans Olmütz pendant des semaines, regrettant de ne pas avoir été dépêché sur le front italien, où il estima être plus familier avec ce théâtre. Inquiet de l’inaction de Benedek, l’empereur François-Joseph insista pour qu’il accepte la présence à ses côtés du général Gideon Krismanic comme « chef des opérations ». Cette nomination avait pour but non seulement de revigorer Benedek, mais aussi son chef d’état-major, le général Alfred Henikstein. Descendant d’une famille de riches banquiers viennois, Henikstein n’avait que peu d’expérience militaire et il avait été accepté par Benedek en raison de ses « prouesses financières ». En effet, pendant des années, cet ami proche de Benedek avait épongé ses lourdes dettes de jeu. Henikstein et Benedek virent d’un très mauvais œil l’arrivée de Krismanic. Toutes ces circonstances firent en sorte qu’ils prirent beaucoup de retard dans leur étude conjointe de la situation. La tâche la plus urgente à réaliser consista à transférer l’essentiel des effectifs autrichiens au nord-ouest afin de contrer la principale menace prussienne qui débouchait vers Königgrätz (et non pas vers Olmütz).

Les opérations

Bien informé, Moltke n’en crut pas ses yeux, car il s’agissait d’une opportunité inespérée qui se présentait à lui. La lente vitesse avec laquelle se déplaça la manœuvre de flanc autrichienne vers Königgrätz donna à Moltke tout le temps nécessaire pour déplacer sa 2e Armée à travers les montagnes non défendues des Sudètes en Bohême. Ayant débouché à Nachod et Vysokov, le 27 juin 1866, les Prussiens furent surpris de constater qu’ils n’avaient en face d’eux que le 6e Corps du général autrichien Wilhelm von Ramming, qui recula rapidement. Réalisant que les Prussiens menacèrent de déborder l’un de ses flancs, Benedek ordonna au 8e Corps de l’archiduc Léopold de se ruer vers Skalice (un village près de Vysokov) afin de renforcer Ramming. Cette manœuvre n’apporta aucun baume, puisque Moltke put percer ce même front le lendemain, au cours d’un bref, mais violent assaut qui entraîna des pertes s’élevant à 6,000 hommes pour les Autrichiens contre seulement 1,300 pour les Prussiens.

Plus à l’ouest, les restes de la 2e Armée prussienne débouchèrent des montagnes à Trautenau, où le 10e Corps du général Ludwig Gablenz put tenir son front pendant presque toute la journée, quoiqu’il dut à son tour reculer sous une pluie de balles des fusils à aiguille prussiens. Ce dernier engagement occasionna un ratio de pertes de 5:1, ratio qui allait devenir typique de la Guerre austro-prussienne. Cette fois, les Autrichiens du 10e Corps perdirent 5,000 soldats tués ou blessés contre 1,300 pour les Prussiens.

Les deux autres armées sous les ordres de Moltke frappèrent à leur tour en Bohême, à Podol le 26 juin, puis à Jicin le 29, en infligeant plus de 5,000 pertes au 1er Corps autrichien et à deux divisions saxonnes alliées. Cette nouvelle manœuvre de Moltke en Bohême confirma, en quelque sorte, qu’il avait éliminé l’avantage initial dont disposait Benedek quant à l’utilisation des lignes intérieures. Les trois armées prussiennes s’étaient donc rapprochées et elles pouvaient s’appuyer mutuellement au besoin. Encore là, Benedek ne pouvait plus aspirer à les battre isolément.

Un front à ne pas ignorer, les affrontements en Italie. Ici une représentation de la bataille de Custoza du 24 juin 1866, qui se solda par une victoire décisive de l'armée autrichienne.

Tandis que Benedek regroupa ses troupes épuisées et démoralisées, quelque part entre Sadowa et Königgrätz, il fut étonné d’apprendre que l’archiduc autrichien Albrecht, le commandant de l’Armée du Sud, avait vaincu une force italienne de 200,000 hommes avec ses 70,000 soldats. Cette victoire décisive des Autrichiens à Custoza, le 24 juin 1866, fut largement attribuable à la maladresse de l’armée italienne qu’à une ruée véritable des troupes habsbourgeoises. L’armée italienne fut divisée en deux parties commandées par des généraux qui se détestèrent. Le général Enrico Cialdini, qui commanda cinq divisions totalisant 80,000 hommes sur le Pô, refusa effectivement de traverser la rivière et de faire mouvement afin d’appuyer les onze divisions (120,000 hommes) du général Alfonso La Marmora en position près de la rivière Mincio.

Ce faisant, Albrecht put rassembler sa petite armée de 70,000 hommes contre la moitié des forces de l’armée de La Marmora (65,000 hommes), qui avait franchi la rivière Mincio le 24 juin et marché au son du canon vers Villafranca. Ce fut une bataille comportant de nombreuses erreurs tactiques de la part des Autrichiens (sans compter leurs piètres communications), mais ils l’emportèrent au courant de l’après-midi lorsqu’ils attaquèrent les hauteurs de Custoza, forçant ainsi La Marmora à retraverser la rivière Mincio.

Carte de la disposition des forces en présence à la bataille de Königgrätz du 3 juillet 1866 (actuelle République tchèque). On remarque la délicate position dans laquelle se trouve l'armée autrichienne, coincée entre trois armées prussiennes et l'Elbe.

Malheureusement pour les Autrichiens, la victoire de l’archiduc Albrecht n’enleva aucune pression sur Benedek au nord et elle n’eut aucun impact direct et immédiat sur le plan de bataille de Moltke. Benedek regarda avec son habituelle passivité les mouvements des forces prussiennes qui encerclèrent progressivement son armée autrichienne en Bohême, dans les premiers jours de juillet 1866. Sa manœuvre de flanc à l’ouest précédemment évoquée ayant échoué, Benedek ordonna le repli général dans un coin de la Bohême. Ce mouvement facilita davantage la tâche d’encerclement de Moltke. Bivouaquant près de l’Elbe, avec cette rivière dans son dos, entre Sadowa et Königgrätz, l’armée de Benedek se trouva dans une position tactique précaire. Voulant profiter de la vulnérabilité de son adversaire, Moltke lança la bataille de Königgrätz une journée plus tôt qu’il ne l’aurait souhaité, le 3 juillet.

Le commandant prussien ordonna à la 1ère Armée et celle de l’Elbe de pousser vers le cœur des positions autrichiennes. Installé sur la colline de Chlum, Benedek disposa donc d’un certain avantage pour une bonne partie de la journée. À ce stade, son armée compta dans ses rangs 240,000 soldats face à seulement 135,000 Prussiens. Le gros de la force prussienne, soit les 110,000 hommes de la 2e Armée, fut positionné autour de Josephstadt et il n’arriva pas à Königgrätz avant le début de l’après-midi. Malgré cela, Benedek vacilla toujours, notamment lorsqu’il ordonna au général Anton Mollinary d’arrêter la marche de ses hommes, qui étaient en train de réaliser un encerclement prometteur de la plus petite des trois armées prussiennes. L’inaction quasi légendaire de Benedek le laissa à nouveau au dépourvu lorsque la 2e Armée du Prince de la Couronne Friedrich Wilhelm put finalement attaquer à 15h. Frappé simultanément sur son centre et ses flancs par trois armées prussiennes, Benedek perdit 45,000 soldats tués, blessés ou disparus, ce qui correspond au ratio de pertes déjà mentionné de 5 pour 1. La panique se propagea rapidement dans les rangs autrichiens en pleine déroute.

Oeuvre de Carl Rochling représentant la bataille de Königgrätz du 3 juillet 1866. Bien armée, entraînée et commandée, l'armée prussienne parvint à exécuter les mouvements et les batailles que l'on attendit d'elle.

Conclusion : le règlement politique

Cette éclatante victoire prussienne à Königgrätz eut une conséquence politique immédiate. Réalisant qu’une autre défaite menaça carrément les assises de son empire, François-Joseph accepta de conclure un armistice à Nikolsburg, le 26 juillet 1866. Cette trêve, qui prit la forme d’une paix officielle au Traité de Prague en octobre suivant, vit la cession définitive du Schleswig-Holstein à la Prusse, de même que l’expulsion de l’Autriche de la Confédération allemande qui fut, au fond, dissoute. Bismarck la remplaça rapidement par une nouvelle Confédération de l’Allemagne du Nord comprenant les États situés au nord de la rivière Mainz, sous la direction de Berlin. Quant aux combats en Italie, ceux-ci se terminèrent avec l’armistice de Cormons le 10 août, dans lequel la Vénétie fut cédée à l’Italie et, plus important peut-être, l’Autriche dut reconnaître le Royaume d’Italie, ce qu’elle avait refusé de faire depuis la fondation de celui-ci en 1861.

Un vétéran prussien de la campagne de 1866.

L’histoire de l’armée allemande: un aperçu

La naissance d’un état… et d’une armée

Une armée dite « allemande » vit le jour en 1871, dans le contexte de l’unification des états allemands sous l’égide de la Prusse au lendemain de la guerre franco-prussienne. Par contre, des traditions militaires propres à cette armée remontent au moins jusqu’au XVIIe siècle, en particulier dans le cas de la Prusse.

En effet, l’armée fut instrumentale dans la montée en puissance de la Prusse. En 1653, Frédéric-Guillaume 1er de Brandebourg mit sur pied une armée permanente. Fin stratège et tacticien, Frédéric-Guillaume avait servi avec les Hollandais lors de la Guerre de Trente Ans. Il combina son expérience avec les tactiques récentes développées en France afin de créer une armée efficace. C’est à l’aide de cet outil militaire que Frédéric-Guillaume tenta avec un succès relatif d’unifier ses possessions territoriales dispersées.

Aux XVII et XVIIIe siècles, l’armée prussienne était en compétition contre celles d’autres états allemands. Inquiète des ambitions de la Prusse qui devint un royaume en 1701, la Saxe maintint une armée permanente de 20,000 hommes. Toujours aux XVII et XVIIIe siècles, l’Allemagne devint également une source intéressante d’emplois pour les mercenaires qui étaient embauchés soit par un état allemand ou un autre, ou par une puissance extérieure. Par exemple, les Britanniques avaient embauché quelque 30,000 mercenaires hessois à l’époque de la guerre d’indépendance américaine.

Frédéric II, l'âme de l'armée prussienne du XVIIIe siècle.

Comme dans bien des pays, l’armée et l’État partagent un destin commun. L’État en Prusse avait notamment été créé dans le but de répondre aux besoins logistiques de l’armée royale. En 1740, Frédéric II de Prusse dit Le Grand hérita d’une armée permanente de 80,000 hommes dotée d’un appareil bureaucratique efficace. À la rigueur de l’entraînement, l’armée prussienne eut maintes opportunités d’être testée sur les champs de bataille. Les leçons tirées de ces engagements allaient à leur tour se refléter dans l’entraînement et la modernisation des équipements.

Frédéric II fut l’un des plus brillants soldats de l’Histoire. Il utilisa son armée afin de transformer la Prusse en une grande puissance et, simultanément, cette dernière constituait une menace directe à l’hégémonie des Habsbourg sur les territoires allemands. De 1756 à 1763, Frédéric avait combattu une puissante coalition de nations ennemies qui incluaient la France, l’Autriche et la Russie. Son génie militaire ne reposait pas uniquement sur ses victoires tactiques, mais aussi sur ses capacités à tenir aussi longtemps face à des forces ennemies largement supérieures en nombres.

Le style de commandement de Frédéric était clairement marqué par son esprit offensif, son goût du risque et le recours à des innovations tactiques telles le déploiement de l’infanterie en ligne oblique. À cet égard, son plus grand fait d’armes fut probablement la bataille de Leuthen (1757) où il écrasa une armée autrichienne près de deux fois supérieure en nombre.

L'armée prussienne à la bataille de Leuthen (1757).

Le défi des guerres napoléoniennes

L’armée prussienne qui, quelques décennies plus tard, fit face aux forces de Napoléon à Jena/Auerstadt, le 14 octobre 1806, était l’héritière attitrée des traditions forgées sous Frédéric II. Confiants, les soldats prussiens n’avaient pas de raison de douter de leurs capacités à affronter la redoutable armée française. Or, la réalité était tout autre. Derrière la façade d’une soi-disant supériorité militaire, l’armée prussienne fut anéantie au cours de cette terrible journée. Les réformes de Frédéric n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps. L’un des principaux problèmes observé à Jena/Auerstadt résidait dans la faible cohésion des troupes. À titre d’exemple, l’armée prussienne héritée de Frédéric comprenait certes des Prussiens, mais aussi de larges contingents de Saxons, de déserteurs étrangers et des mercenaires. Face à un adversaire comme Napoléon, un génie militaire, cela ne tenait pas la route.

Bien que la résistance se poursuivit après la défaite, la Prusse fut envahie par Napoléon. Elle fut contrainte d’accepter des termes de capitulation pour le moins humiliants. L’un d’eux obligeait la Prusse à plafonner les effectifs de son armée professionnelle à 42,000 hommes, sans compter l’interdiction de lever et d’entraîner une force de réserve. Le désastre de Jena/Auerstadt servit évidemment de prétexte pour enclencher un programme radical de réformes qui, sur le court terme, allaient permettre de reconstruire l’armée prussienne et, à long terme, jeter les fondations de la future grandeur militaire de l’Allemagne.

Les cavalerie française et prussienne s'entrechoquent à Jena (octobre 1806).

Ce fut le général Gerhard von Scharnhorst qui reçut le mandat de réformer en profondeur l’armée prussienne. Il entreprit de travailler avec d’autres officiers sur un scénario qui devait engendrer un nouveau système militaire. Celui-ci devait être une réponse au nouveau type de guerre « absolue » (totale) nées des guerres de la Révolution en France quelques années auparavant. Sous le système dit de Krumper, les soldats réguliers pouvaient être envoyés temporairement en congé à tour de rôle afin d’être remplacés par des recrues réservistes. Cela fit en sorte de doter la Prusse d’une force réserviste officieuse composée d’hommes ayant reçu un entraînement de base. En clair, cela permettrait à la Prusse d’augmenter substantiellement les effectifs de son armée en cas de besoin. C’est ainsi que vers le printemps de 1812, la Prusse disposait d’une réserve entraînée de 24,000 hommes qui pouvaient être mobilisés en tout temps.

Les réformateurs militaires avaient également entrepris de revoir l’organigramme de l’armée. On y introduisit un système de brigades permanentes, revit la sélection des officiers, de même qu’on apporta d’importantes mesures correctives à la logistique et à l’entraînement tactique. C’est ainsi que Scharnhorst devint à la fin de 1808 le ministre de la Guerre de Prusse. Plus important encore pour l’avenir, on fonda en mai 1810 l’École Générale de Guerre (Allgemeine Kriegsschule), une institution qui concentra son enseignement à la formation d’officiers spécialisés dans des fonctions d’état-major.

Gerhard von Scharnhorst, l'un des grands réformateurs de l'armée prussienne du début du XIXe siècle.

Alors que l’armée prussienne subissait l’humiliation tout en étant en cure de réformation, les armées d’autres états allemands partageaient des destins différents au temps des guerres napoléoniennes. Elles partageaient essentiellement les victoires et les défaites de leurs alliés français ou britanniques. Par exemple, la petite armée en exil du Duc de Brunswick servit sous les ordres de Wellington dans la guerre de la péninsule ibérique. Envahi par Napoléon, Hanovre fournit également des troupes à Wellington qui figuraient parmi les meilleures de son armée.

Au cours de la campagne de Russie de 1812, trois corps de la Grande Armée de Napoléon consistait en des contingents venus d’états satellites allemands. Conformément au Traité de Tilsitt, la Prusse fut contrainte de fournir à Napoléon un contingent qui se chiffra à 21,000 hommes sous les ordres du général Ludwig Yorck von Wartenburg. Cependant, ce même Yorck signa en décembre 1812 la Convention de Tauroggen qui marqua le début du retournement d’alliance de la Prusse contre Napoléon. Après quelques hésitations, le gouvernement prussien appuya l’initiative de Yorck et entra à son tour en guerre contre la France.

Conformément aux réformes, des réservistes furent mobilisés afin d’appuyer l’armée régulière. Ceux-ci pouvaient être répartis dans des unités de corps-francs (Freikorps) ou des compagnies d’infanterie légère (Freiwilligen Jäger). La conscription fut également introduite et des unités de milice (Landwehr) furent levées. Tous ces efforts avait produit une armée forte de 128,000 soldats. Cette sorte de soulèvement populaire ne doit sans doute pas être exagéré, mais les événements de 1812-1813 avaient renforci le nationalisme allemand, un nationalisme qui tirait immédiatement ses racines des défaites de 1806-1807.

D’ailleurs, la Prusse joua un rôle militaire important dans les campagnes de 1813 et de 1814. À l’été de 1814, la Prusse avait sur le terrain quatre corps d’armée pour un total de 280,000 hommes. L’Armée de Silésie était commandée par Gebhard von Blücher, l’un des rares officiers supérieurs dont la réputation survécut à la bataille de Jena/Auerstadt. Suite au retour d’exil de Napoléon, Blücher lui livra une rude bataille à Ligny le 16 juin 1815 et il joua deux jours plus tard un rôle majeur à Waterloo. Cette dernière bataille fut parfois présentée comme étant une victoire allemande. En effet, mis à part l’armée prussienne dument constituée, le Duc de Wellington, comme nous l’avons dit, comptait dans les rangs de l’armée britannique un contingent significatif de troupes allemandes provenant des états de Hanovre, du Nassau et du Brunswick, sans oublier la King’s German Legion composée de militaires britanniques et irlandais d’origine hanovrienne.

La bonne performance des troupes allemandes à la bataille de Waterloo était largement imputable aux réformes amorcées quelques années plus tôt sous Scharnhorst. D’ailleurs, l’un de ses adjoints, le général Hermann von Boyen, réorganisation le système de conscription en 1814. Une série de lois qu’il fit passer préconisèrent que les hommes âgés dans la vingtaine fassent un service militaire de trois ans dans l’armée régulière avant de passer à la réserve. Cette dernière force était subdivisée en différentes catégories d’unités de milice selon l’âge du réserviste.

L'armée prussienne à la bataille de Waterloo (juin 1815).

La formation d’un empire (1830-1914)

En 1830, l’armée régulière prussienne comptait un effectif de 130,000 soldats, un total qui pouvait être doublé par la mobilisation des réservistes. Néanmoins, tout n’était pas parfait. La révolution de 1848 et la mobilisation partielle de 1859 (dans le contexte de tensions avec l’Autriche) avaient illustré d’autres problèmes, si bien qu’il fallut entreprendre de nouvelles réformes militaires à partir des années 1860, sous la direction du ministre de la Guerre Albrecht von Roon. Les principaux objectifs des réformes opérées sous le ministre Roon consistaient à revoir l’organigramme et accroître les effectifs de l’armée. L’un des points forts de la réforme, le service militaire universel et obligatoire de trois ans, rencontra une vive opposition et cela provoqua une crise constitutionnelle. Heureusement pour Roon, le nouveau chancelier Otto von Bismarck et son nouveau chef d’état-major Helmuth von Moltke l’appuyèrent dans cette direction.

Sous la direction de Bismarck, Roon et Moltke, la Prusse livra trois petites guerres, la première contre le Danemark (1864), la seconde contre l’Autriche (1866) et enfin contre la France (1870-1871). À la tête de l’armée, on nomma Helmuth von Moltke chef d’état-major en 1857. Il réorganisa l’état-major général, qui fut finalement divisé en trois branches vers 1870, soit la section des mouvements, celle des chemins de fer et de l’approvisionnement puis une autre du renseignement. Cette réorganisation administrative et institutionnelle donna à l’armée prussienne un net avantage sur ses ennemis.

Le triumvirat des réformateurs de l'armée prussienne au milieu du XIXe siècle: von Bismarck, von Roon et von Moltke.

Bien que petit en termes d’effectifs (170 officiers vers 1885 et 625 en 1914) l’état-major général comptait dans ses rangs des membres qui étaient conscients qu’ils formaient une élite, un groupe à part. L’existence de cette organisation était le maillon le plus important dans la chaîne de la réforme permanente de l’armée. Dans les années 1870 et 1880, l’état-major général était aux prises avec les dimensions militaire et politique du problème. Par exemple, il y eut de fréquentes tractations avec le parlement impérial (le Reichstag) au sujet du budget de l’armée. Cette problématique fut en partie solutionnée en 1883, au moment où l’état-major général acquit son indépendance du ministère de la Guerre et qu’il eut un accès direct à l’empereur.

Le contrôle serré qu’exerçait le Reichstag sur l’état-major général disparut. Ce dernier s’isola donc de plus en plus du contrôle politique, si bien que cela eut pour conséquence la difficulté d’inclure dans le calcul des réformes militaires des considérations de politique étrangère. Malgré cela, l’armée avait un impact considérable sur la politique étrangère. La force de l’armée allemande faisait la fierté et l’orgueil de l’empereur Guillaume II qui accéda au trône en 1888. Ce dernier avait eu tôt fait de limoger le chancelier Bismarck et il s’embarqua dans une politique étrangère belliqueuse où il finit par s’aliéner la France, la Russie et la Grande-Bretagne, ce qui conduisit directement au déclenchement d’une guerre générale en 1914.

L’un des importants architectes de la réorganisation de l’armée allemande avant la Première Guerre mondiale fut le général Helmuth von Moltke. Il prouva d’abord ses grandes qualités de commandant en France en 1870 et l’armée qu’il dirigeait s’avéra être un excellent outil politique utilisé par Bismarck afin d’unifier les états allemands (sauf l’Autriche) sous la direction de la Prusse. Dans le cas de l’Autriche, lors de la guerre contre la Prusse en 1866, les états allemands du nord avaient été annexés ou inclus dans une large Confédération de l’Allemagne du Nord. Ce simple ajout de quelques états donnait automatiquement à la Prusse trois corps d’armée supplémentaires. En 1870, juste avant la guerre contre la France, l’ensemble des forces allemandes totalisait près d’un million de soldats. L’addition de contingents provenant des états allemands du sud, c’est-à-dire de Bavière, de Bade et du Wurtemberg, faisait monter ce chiffre à 1,8 million.

En 1870, les Allemands vainquirent rapidement les Français lors d’engagements importants comme à Rezonville/Gravelotte et Sedan, tout en faisant prisonnier l’empereur Napoléon III. Contrairement à ce qui se passa en 1866, qui fut somme toute un bref conflit où les Autrichiens avaient accepté le verdict d’une bataille majeure livrée à Königgrätz, la guerre de 1870 en France vit le peuple envahi mener après coup une insurrection qui donna du fil à retorde à l’armée allemande. Celle-ci devint de plus en plus frustrée devant son incapacité à conclure cette guerre. Elle entreprit par conséquent une campagne sans merci contre les francs-tireurs (les partisans). Cette politique nommée Schrecklichkeit (terreur) allait devenir caractéristique de la manière allemande de mener des opérations de contre-insurrection jusqu’en 1945.

En 1871, le Roi de Prusse Guillaume 1er fut proclamé empereur du nouvel empire allemand. La nouvelle armée impériale du temps de paix comprendrait un effectif de 500,000 hommes divisés en treize corps prussiens, deux corps bavarois, un corps saxe et un corps wurtembergeois. À cela, les lois militaires prévoyaient la constitution d’une force de réserve de 370,000 hommes organisés en dix-huit divisions. Dans cette organisation, le royaume de Bavière pouvait maintenir sa propre structure militaire.

L'armée prussienne à la bataille de Königgrätz (juillet 1866).

La nouvelle armée impériale ne vit pas grande action entre la fin de la guerre franco-prussienne et le début de la Première Guerre mondiale. Il y eut certes quelques aventures militaires. L’Allemagne envoya un petit contingent qui massacra le peuple africain héréros lors d’une brutale campagne dans la colonie d’Afrique du Sud-Ouest (actuelle Namibie) de 1904 à 1907. Berlin envoya également un autre contingent, cette fois en Chine afin de joindre une force internationale qui avait comme objectif de réprimer la rébellion des Boxers.

Au plan intérieur, on assiste dans les décennies ayant précédé la guerre de 1914-1918 à une militarisation accrue de la société allemande. L’armée gagna énormément de respect et de prestige. Pour un individu de classe moyenne ou inférieure, le fait d’accéder à un rang d’officier (même dans la réserve) était en soi un accomplissement. Pour sa part, le très conservateur (voire réactionnaire) corps des officiers de l’armée régulière craignait la montée en puissance de la classe ouvrière qui était bien représentée au Reichstag par les sociaux-démocrates. D’ailleurs, cette crainte plus ou moins justifiée eut un impact direct sur le recrutement, car les officiers préféraient aller chercher de nouveaux candidats parmi la classe rurale jugée plus conservatrice.

La Première Guerre mondiale

Lorsque la guerre éclate en août 1914, l’Allemagne est en mesure de mobiliser immédiatement huit armées pour un total de deux millions d’hommes sans compter les réservistes (dix autres armées s’ajouteront jusqu’à la fin des hostilités). Les Allemands avaient mis au point le Plan Schlieffen, nommée d’après le chef d’état-major général qui en avait tracé les lignes en 1905 dans un mémorandum qui fut régulièrement mis à jour.

Des soldats allemands attendent un assaut de l'armée française. Bataille de la Marne (septembre 1914).

Le haut commandement avait pris la décision de placer une armée à l’est face aux Russes, tandis que les sept autres seraient lancées dans un gigantesque mouvement en faux à travers la Belgique et le nord de la France dans le but d’éliminer rapidement cette dernière. Par la suite, les armées allemandes seraient déployées à l’est grâce à leurs chemins de fer pour affronter les Russes qu’ont croyaient plus lents à se mobiliser. Au final, le Plan Schlieffen échoua de peu et la marche des Allemands sur la Belgique fournit au gouvernement britannique un prétexte d’intervention aux côtés de la France.

À la fin de 1914, la courte guerre prévue par l’Allemagne ne se concrétisa pas, si bien que les fronts se trouvaient dans une impasse. À l’Est, les Allemands avaient arrêté les Russes et, avec leurs alliés austro-hongrois, ils avaient néanmoins progressé en territoire ennemi. À l’Ouest, les Allemands adoptèrent essentiellement une attitude défensive en 1915, alors qu’ils chassaient simultanément les Russes de Pologne. Les Allemands avaient tout de même lancé un assaut à l’Ouest à Ypres (Belgique) en avril, utilisant pour la premières fois des gaz toxiques.

En 1916, l’armée allemande était parvenu à résister à une série d’assauts franco-britanniques visant à rompre l’impasse de la guerre des tranchées. En février, les Allemands avaient tenté une offensive d’envergure dans la région de Verdun. L’objectif principal du chef d’état-major de l’époque, le général Erich von Falkenhayn, était d’user l’armée française en l’amenant à commettre ses ressources dans ce secteur. L’année de 1917 vit les Allemands sur le front Ouest rester sur la défensive. À l’Est, la situation était plus prometteuse. Avec leurs alliés, les Allemands avaient fini par vaincre la Serbie à la fin de 1915, la Roumanie au court d’une brève campagne de quatre mois en 1916 et, enfin, la Russie à la fin de 1917.

Le général Falkenhayn avait fini par être remplacé en août 1916 par le duo des généraux Hindenburg et Ludendorff, qui s’étaient taillés sur mesure une bonne réputation grâce à leurs victoires à l’Est. En fait, leur nomination signifiait qu’ils prenaient aussi le contrôle de l’effort de guerre national, soit une mobilisation totale de l’économie et de la société allemande aux fins militaires. À l’instar de ce qui s’était produit sous les monarques prussiens au XVIIIe siècle, l’État existait dans le seul but de satisfaire aux besoins de l’armée, plutôt que le contraire.

Au niveau tactique, la nature des combats de la guerre de 1914-1918 avait amené une série d’innovations. Par exemple, les Allemands avaient subi de lourdes pertes sous le tir incessant de l’artillerie britannique sur la Somme, si bien que la politique d’usage voulant que l’on se fasse tuer sur place devenait insensée. Autrement dit, l’armée manquait de ressources et d’imagination dans ses manières de contre-attaquer. Sur la Somme, il est rapporté que les Allemands lancèrent pas moins de 330 contre-attaques qui s’avérèrent aussi coûteuses que les pertes subies par l’ennemi lors de l’assaut initial.

Il était évident, dans ce contexte, qu’il fallait repenser la manière de faire la guerre dans les tranchées. Suite à la bataille de la Somme, une série de consultations avec les soldats au front furent entreprises afin de déterminer une nouvelle doctrine du combat. Le premier résultat fut de changer la défense linéaire en une défense plus élastique et étirée en profondeur, en s’appuyant sur des positions fortifiées et des unités spécialisées en contre-attaques. C’est d’ailleurs sur ces principes que fut construite à l’hiver de 1916-1917 la Ligne Siegfried (Ligne Hindenburg). D’ailleurs, pour s’établir sur ces nouvelles positions fortifiées, les Allemands avaient volontairement reculer leur front de 24 à 32 kilomètres, abandonnant ainsi, entre autres, le champ de bataille de la Somme. Ce repli leur permit de se rapprocher des bases de ravitaillement, de libérer des divisions qui seraient maintenues en réserve et d’occuper les hauteurs.

Des soldats allemands se défendent dans une tranchée (guerre de 1914-1918).

D’un point de vue offensif, les Allemands mirent sur pied des unités spéciales d’assaut, et ce, dès le début de 1915. Lourdement armées et utilisant des tactiques d’infiltration, de telles unités constituaient la base du renouvellement de la doctrine offensive. De plus, l’artillerie dut également contribuer à ces innovations, notamment sous la direction du directeur de l’artillerie, le colonel Georg Bruchmuller.

Le véritable banc d’essai de ces innovations tactiques fut lors de l’offensive au nom de code Michael du 21 mars 1918, la première d’une série d’assauts majeurs avant que les forces américaines ne fassent sentir le présence sur le front occidental. Prometteuses au départ, les offensives allemands tournèrent court, si bien qu’on ordonna leur arrêt en juillet. En fait, les innovations tactiques n’avaient pas mis les Allemands à l’abri d’importantes erreurs commises sur les champs de bataille.

Un soldat allemand faisant partie des troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) vers 1918.

Contrairement aux Alliés, les Allemands n’étaient pas parvenus à développer les chars d’assaut, ni les intégrer en nombre suffisant pour faire une différence. De plus, la presque totalité de leur cavalerie se trouvait sur le front oriental, ce qui amenuisait les chances d’exploitation de percées des lignes ennemies. Pire encore, les divisions d’infanterie d’assaut avancèrent à une si grande vitesse que malgré la percée effectuée, elles se trouvèrent épuisées et loin de leurs lignes de communications et de ravitaillements. Ces divisions étaient par conséquent vulnérables aux contre-attaques ennemies. La contre-offensive générale des Alliés lancée sur la Marne en juillet et devant Amiens le mois suivant marqua la début de la fin pour l’armée allemande. Celle-ci dut se contenter d’adopter une posture défensive jusqu’à la signature de l’armistice le 11 novembre 1918.

Face aux pressions constantes des forces alliées, qui elles aussi apprenaient de leurs erreurs tactiques, les Allemands reculaient, quoique de façon méthodique. La Ligne Hindenburg était tombée à la fin de septembre 1918. Avec la révolution qui grondait en Allemagne et le moral chancelant dans plusieurs unités, le général Ludendorff avait remis sa démission à la fin octobre pour être remplacé par le général Wilhelm Groener. La réalité de la défaite semblait difficile à accepter. D’ailleurs, nombre d’officiers allemands avait contribué, au lendemain de la guerre, à éviter que le blâme de la défaite ne tombe sur l’armée.

C’était davantage la classe politique et le front intérieur dans son ensemble qu’il fallait blâmer, selon eux. Le mythe du « poignard dans le dos » tire en partie son origine de cette accumulation de tensions. La réalité était que l’armée allemande avait subi une véritable défaite face à des forces qui lui étaient supérieures en tous points. Battue, cette armée laissait sur les nombreux champs de bataille où elle combattit quelque deux millions de soldats tués de 1914 à 1918.

Au service d’une idéologie

Le gros de l’armée allemande rentrait au pays en décembre 1918, dans un bon ordre relatif. L’Allemagne était au bord de la guerre civile alors que des unités de Freikorps composées de vétérans luttaient activement contre les communistes ou autres groupes socialistes révolutionnaires. Pendant ce temps, à Weimar, l’Assemblée Nationale passa une loi provisoire sur les forces armées. L’objectif était de créer une nouvelle armée à partir des groupes Freikorps dont on espérait réduire l’influence par le fait même. Par contre, le Traité de Versailles de 1919 imposa de sérieuses restrictions à la nouvelle armée. La Reichswehr, l’armée nationale professionnelle des années 1920 et 1930, devait plafonner ses effectifs à 100,000 hommes et se voyait interdire l’acquisition d’armements modernes.

Des combattants d'une unité des Freikorps lors de la révolution en Allemagne vers 1919-1920.

À l’instar du système Krumper du temps des guerres napoléoniennes, la Reichswehr allait former la base d’expansion d’une nouvelle armée allemande sous le régime hitlérien, et ce, en violation directe du Traité de Versailles. La Reichswehr fut dissoute officiellement en 1935 lorsque Hitler annonça la réintroduction du service militaire obligatoire universel et qu’il fit l’annonce de la création de la Luftwaffe, une autre violation directe du traité. La Reichswehr devint la Wehrmacht, qui constituerait un élément parmi d’autre des forces terrestres, en plus des forces aériennes et navales.

L’armée allemande sous Hitler prit une expansion rapide entre 1935 et 1939, prenant du coup la tête dans le domaine du développement des tactiques des blindés. Cependant, cette nouvelle armée était essentiellement formée de divisions d’infanterie à pied qui allaient marcher derrière un ensemble de divisions motorisées et blindées. Cette armée gagna une impressionnante (quoique peu surprenante) victoire contre les Polonais en 1939 et parvint à envahir l’année suivante la France, la Belgique et les Pays-Bas. Cette dernière campagne relevait encore plus de l’exploit, car elle avait été remportée devant l’armée française, un adversaire beaucoup plus redoutable.

Une parade de soldats de la Reichswehr vers 1930.

Sans prendre de repos, l’armée allemande démarra en juin 1941 l’opération Barbarossa, soit l’invasion du territoire soviétique. Cette campagne fut longue, amère et destructive en tous points. Les batailles de Stalingrad (1942) et Koursk (1943) avaient fini par anéantir l’armée allemande. Malgré tout, celle-ci livra par la suite, dans bien des cas avec l’énergie du désespoir, des combats d’arrière-garde jusqu’à la chute de Berlin et l’occupation de la capitale par les Soviétiques.

De 1939 à 1945, l’armée allemande livra des luttes acharnées, presque toujours contre des adversaires qui disposaient de plus vastes ressources. Elle avait envahi la majeure partie de l’Europe, de la Scandinavie à l’Afrique, puis de l’Italie à la Grèce en passant par les Balkans. Malgré toute l’excellence dont elle put faire preuve au plan tactique, l’armée allemande dut répondre à des mandats stratégiques qui allaient au-delà de ses capacités opérationnelles. À la fin des hostilités, elle enregistrait des pertes de plus de 5 millions d’hommes, dont plus de 2 millions de soldats tués.

Contrairement à la guerre de 1914-1918, l’armée allemande de la période de 1939-1945 était beaucoup plus politisée. Ses soldats ne se battaient pas seulement pour leur pays, mais également pour Hitler, leur Führer qui était leur commandant suprême. À cela, il faut quand même préciser que des motifs d’ordre plus traditionnels ont pu motiver les soldats, dont la loyauté, le bon commandement et la camaraderie.

Des soldats allemands se déplacent dans Stalingrad (1942).

Nouveaux visages de l’armée allemande

L’armée allemande de la période d’après-guerre naquit en 1955. À cette époque, l’Allemagne de l’Ouest se trouve carrément sur la ligne de front du Rideau de Fer. Les États-Unis et nombre de leurs partenaires à l’OTAN souhaitaient voir l’Allemagne de l’Ouest, cet ancien ennemi défait qui deviendrait un allié potentiel, contribuer à la défense de l’Europe. Après plusieurs débats dans les cercles politiques allemands et au sein de l’OTAN, la Bundeswehr (« Force de défense fédérale ») fut mise sur pied.

Les craintes de la part des partenaires de l’OTAN, qui avaient été victimes autrefois de l’occupation allemande, furent largement atténuées lorsqu’il fut convenu de placer la Bundeswehr sous les ordres directs de l’Alliance atlantique. Au niveau de l’éthique, il était impératif que cette nouvelle armée allemande, qui comprenait également la marine et l’aviation, soit en tous points différentes de celles du passé. L’armée comprendrait toujours des conscrits, mais ils seraient vus comme des « civils en uniformes » opérant dans un cadre démocratique. De plus, cette force serait soumise au contrôle du parlement. Il n’en fallu pas long avant que la Bundeswehr ne devienne le pivot central du dispositif de défense de l’OTAN sur le continent européen. Vers le milieu des années 1980, elle fournissait l’équivalent de douze divisions d’infanterie.

Le chancelier allemand Konrad Adenauer inspecte des troupes de la Bundeswehr (janvier 1956).

Pour sa part, l’Allemagne de l’Est leva en 1956 la National Volksarmee (« L’Armée populaire nationale »). Ayant largement fait les frais de l’agression allemande de 1941 à 1945, l’Union soviétique voulut naturellement tenir les reines de cette armée « communiste ». La National Volksarmee pouvait concrètement fournir quatre divisions motorisées et deux divisions blindées qui furent intégrées à l’organigramme des forces du Pacte de Varsovie. Tout en étant de tradition marxiste-léniniste, la National Volksarmee était en plus un instrument idéologique entre les mains du gouvernement. Paradoxalement, ses traditions consistaient en un curieux mélange de marxisme et d’idéologie militaire à la prussienne. On pouvait y louanger autant Engels que Clausewitz.

Une parade de soldats de la National Volksarmee.

Au lendemain de la réunification de 1990, lorsque la National Volksarmee fut intégrée à la Bundeswehr, les officiers qui firent une première tournée d’inspection en Allemagne de l’Est furent stupéfaits de constater que ces divisions étaient sur un pied de guerre. Néanmoins, la réalité de la réunification imposait que l’on procède rapidement à une réorganisation administrative. À cet égard, les officiers de la National Volksarmee d’un grade égale ou supérieur à celui de major furent invités à prendre leur retraite. Quant aux autres officiers de l’armée de l’Est transférés dans la Bundeswehr, une majorité dut recommencer l’entraînement.

Le processus de réunification de l’armée allemande, comme celui du pays, ne fut pas chose aisée, mais il fut un succès. De nos jours, l’armée allemande est déployée un peu partout dans le monde et participe à diverses missions, de concert avec ses partenaires internationaux.

La guerre franco-prussienne (1870-1871)

La situation avant la guerre

Officier et soldats de l'armée française (1870).

En 1870-1871, la Prusse et ses alliés allemands ont défait la France dans une guerre qui transforma l’Allemagne, en plus de changer la balance de la puissance en Europe pour les décennies à venir, jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Pour les contemporains, la victoire allemande fut une surprise, surtout si l’on considère la puissance du Second Empire français de Napoléon III. L’armée française avait en effet une réputation impressionnante. Elle avait combattu en Crimée, en Italie, au Mexique et dans le nord de l’Afrique et rien ne laissait entrevoir a priori la possibilité qu’elle subisse une défaite face à l’armée prussienne.

Cependant, les succès militaires récents de l’armée française reposaient sur des bases fragiles. Par exemple, le recrutement dans cette armée reposait sur le principe d’une conscription sélective à long terme. En gros, ce système avait l’avantage de produire une armée capable de mener de courtes expéditions outre-mer, mais il était incapable de générer des effectifs et d’inspirer une fibre patriotique nationale afin qu’une grande armée puisse mener une guerre majeure.

Toujours sur la question du recrutement, à titre de comparaison, la victoire prussienne lors de la Guerre austro-prussienne de 1866 avait montré la supériorité d’un système de recrutement basé sur un service militaire universel à court terme. Malgré les pressions que subissait le gouvernement de Napoléon III, celui-ci était trop faible et n’avait pas l’énergie pour entreprendre une réforme en profondeur du recrutement militaire.

Il y a eu bien entendu la Loi Niel de 1868, qui fut une tentative ratée d’instaurer un service militaire universel dans le but de créer une armée de seconde ligne, la Garde nationale. De plus, les officiers supérieurs de l’armée française ne manquaient ni de courage, ni d’expérience pour implanter des réformes, mais ils attendaient de l’Empereur qu’il inspire une forte direction pour aller de l’avant. La question était essentiellement politique et, sur ce point, Napoléon ne put livrer la marchandise. Au point de vue des équipements, l’armée française disposait d’un bon fusil à chargement par la culasse, le Chassepot, de quelques mitrailleuses de conception primitive, mais son artillerie à chargement par la bouche n’était pas de calibre face à celle des Prussiens à chargement par la culasse.

Napoléon III, empereur des Français (1852-1870).

Pour leur part, les forces de la Confédération de l’Allemagne du Nord ont été à la bataille en 1870 à la suite des premières réformes d’envergure instaurées dans l’armée prussienne. Bien que les armées des états allemands du sud avaient leurs caractéristiques, ce fut la Prusse qui mena le jeu desdites réformes. Cela était particulièrement vrai au sein de l’état-major prussien qui se développait sous la direction de Helmut von Moltke. Par ailleurs, la guerre de 1866 contre l’Autriche avait fait prendre conscience à l’état-major allemand de l’importance du chemin de fer pour le déploiement rapide des troupes. Moltke et ses officiers consacreront beaucoup d’énergies à cette question logistique dans la préparation de la guerre contre la France.

Le début de la guerre: la question de la préparation

Justement, la France avait le problème majeur et classique d’être une puissance en déclin. Le chancelier de Prusse Otto von Bismarck le savait, et il croyait qu’une victoire militaire sur la France aiderait à compléter l’unification de l’Allemagne sous la direction de la Prusse. La guerre a par conséquent éclaté en juillet 1870 à la suite d’une tentative de la France de persuader le roi Guillaume de Prusse de garantir qu’il retire son appui à la candidature d’un prince allemand sur le trône d’Espagne et qu’aucune autre tentative de placer un membre de la famille des Hohenzollern dans ce pays ne soit reconduite. De son côté, Bismarck fit de son mieux, par un jeu diplomatique en coulisse, pour forcer la France à déclarer en premier la guerre à la Prusse, ce que Napoléon fit le 15 juillet, sans avoir l’appui d’aucun allié potentiel, ni même celui de l’Autriche.

Carte des principaux mouvements des armées lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871).

Les deux semaines qui suivirent la déclaration de guerre française virent la mobilisation des armées et leur déploiement à la frontière. En Allemagne, les réservistes se sont présentés aux casernes et joignirent par train l’armée professionnelle à la frontière. Le général Moltke déploya trois armées sur le Rhin, comme on le voit sur la carte. La 1ère Armée était sous le commandement du général Karl Friedrich von Steinmetz sur la Moselle; la 2e, un peu plus puissante, sous les ordres du prince Friedrich-Karl de Prusse sur la Saar; la 3e, qui incluait des contingents du sud de l’Allemagne, sous le commandement du prince héritier Friedrich Wilhelm de Prusse au sud du front vers la frontière suisse.

La mobilisation des forces allemandes s’était opérée en bon ordre et selon des horaires préétablis. Les forces étaient mobilisées puis déployées dans des zones de concentration. Du côté français, on commit l’erreur, sous prétexte de sauver du temps, de combiner la mobilisation et la concentration des forces. Cela engendra une situation chaotique où des réservistes se baladaient carrément d’un régiment à l’autre en cherchant leur unité. Avant même que la bataille ne commence, l’armée française semblait offrir le paysage d’une force en déroute.

Le commandant en chef des armées allemandes, Helmut von Moltke.

La confusion dans la mobilisation et la concentration permit néanmoins à l’armée française d’aligner six corps d’armée à la frontière. Cette armée du Rhin était concentrée en divers points, du sud au nord: 7e Corps à Belfort (Douay); 1er Corps à Strasbourg (Mac-Mahon); 5e Corps entre Sarreguemines et Bitche (Failly). Dans et autour du point stratégique de Metz se trouvaient le 2e Corps (Frossard), le 3e Corps (Bazaine) et le 4e Corps Ladmirault). La Garde impériale, qui était un peu plus petite qu’un corps d’armée, était sous le commandement du général Bourbaki qui arriva bientôt en ligne alors que le 6e Corps de Canrobert se concentrait autour de Châlons.

Les plans initiaux de concentration des forces françaises à Strasbourg, Metz et Châlons ont dû être modifiés afin de permettre à Napoléon, qui était arrivé à Metz le 28 juillet, d’assumer personnellement le commandement d’un quart de million d’hommes dans le but de lancer une offensive générale, une fois la concentration complétée. En face, les Allemands avaient aligné 300,000 hommes qui étaient déjà prêts à la bataille.

La bataille à la frontière (été-automne 1870)

Les premières opérations de la guerre franco-prussienne débutèrent avec deux assauts mineurs de l’armée française. Le 2 août 1870, les Français avaient pris les hauteurs surplombant Saarbrücken et, deux jours plus tard, il y eut un accrochage beaucoup plus sérieux contre les forces de Mac-Mahon à Wissembourg. Deux autres affrontements d’une plus grande ampleur encore eurent lieu le 6 août. Moltke avait anticipé la manœuvre et comptait utiliser sa 2e Armée pour recevoir l’assaut, tandis que ses 1ère et 3e Armées contre-attaqueraient sur les flancs des Français. Cependant, Moltke avait de la difficulté à contrôler le tempérament de l’agressif général Steinmetz de la 1ère Armée qui s’était empêtrée à Spicheren contre les forces de Frossard (2e Corps). Heureusement pour Steinmetz et l’ensemble du front allemand, Frossard fut laissé à lui-même et attaqué sur ses flancs par l’artillerie prussienne, ce qui permit à Moltke de poursuivre sa contre-offensive.

Scène de bataille. L'infanterie française tentant de repousser une charge de la cavalerie prussienne.

Du côté de l’Alsace, là où les troupes du prince héritier de Prusse rencontrèrent celles de Mac-Mahon à Worth, le même scénario se répéta. Les fusils Chassepot de l’infanterie française étaient largement supérieurs aux Dreyse allemands, mais là aussi, l’artillerie de ces derniers tira sur les flancs des Français qui durent reculer. La cavalerie française tenta tant bien que mal de contenir l’avance allemande, mais ses charges sabre au clair n’apportèrent rien au plan tactique. À la tombée de la nuit du 6 août, l’aile sud du front de l’armée française reculait vers Châlons. L’aile nord dut reculer aussi, sous des conditions météorologiques déplorables, dans le but de se regrouper autour de Metz.

Le fusil d'infanterie Chassepot et sa baionnette en dotation dans l'armée française depuis 1866.

Les premières journées d’affrontements de la guerre franco-prussienne avaient en quelque sorte bouleversé, sinon sérieusement remis en question certaines doctrines militaires de part et d’autre. Par exemple, les Allemands avaient vite réalisé que le fusil d’infanterie Dreyse était de loin inférieur au Chassepot français. Par contre, l’artillerie dont il disposait compensait ce premier désavantage et permit d’éviter des désastres. Enfin, le perfectionnement technologique avait accru la puissance de feu des armements et la cavalerie française l’apprit à ses dépens.

Ces premières journées avaient aussi forcé les Français à modifier leur chaîne de commandement. Le 12 août, Bazaine se fit confier la direction des forces rassemblées autour de Metz, bien qu’on peut questionner sa réelle autorité lorsque l’on sait que l’empereur était là aussi au même moment. Metz était un endroit stratégique et les forces françaises dans ce secteur avaient un sérieux problème d’espace qui empêcha l’exécution de manœuvres offensives efficaces. Les troupes étaient à l’étroit et même si l’état-major français avait été d’une efficacité optimale, il aurait été difficile malgré tout de bouger à une vitesse rapide pour corriger la ligne de front.

Bazaine s’en était aperçu et son armée marchait plus lentement que lui et ses adversaires l’avaient envisagé. Le 16 août, le gros des forces françaises se trouvait entre Gravelotte et Mars-la-Tour, à l’ouest de la Moselle. Les Français auraient pu en profiter pour consolider leurs positions derrière la rivière, mais rapidement, un corps de la 2e Armée allemande franchit la Moselle au sud de Metz et prit de flanc l’armée française, ce qui provoqua une bataille majeure. Cette bataille fut livrée à Rezonville et elle aurait pu être une victoire française, si Bazaine avait fait preuve de la même détermination que ses adversaires, mais il préféra plutôt se retirer et s’enfermer dans Metz.

Alors que Bazaine tentait de replier ses forces dans Metz et sur les hauteurs surplombant la Moselle, Moltke s’empressa de garder le contact en ordonna à ses 1ère et 2e Armées de suivre les Français. Ce « contact », il fut brutal, car le 18 août débuta la bataille de Gravelotte / Saint-Privat. L’assaut allemand était agressif et l’infanterie française mena une défense énergique qui parvint à arrêter l’ennemi. Si Bazaine avait contre-attaqué, il aurait pu remporter une victoire considérable, mais en début de soirée, le Corps saxon le débordait par le nord en prenant Saint-Privat, le forçant une fois de plus à se replier dans Metz.

Peinture d'Alphonse Neuville représentant une section d'infanterie française défendant un coin de cimetière lors de la bataille de Gravelotte / Saint-Privait le 18 août 1870.

C’est alors que Moltke prit la décision d’encercler Metz et de faire le siège de la ville, avec des éléments des 1ère et 2e Armées qui seraient commandées par le prince Friedrich-Karl. Le siège de Metz avait aussi permis une réorganisation administrative des forces allemandes en pleine bataille. Moltke confia au prince de Saxe le commandement d’une nouvelle « 4e Armée », l’Armée de la Meuse, afin de continuer la poussée vers l’ouest. Le 23 août, l’avance allemande reprit vers Châlons où se trouvaient les troupes de Mac-Mahon qui comprenaient un total d’environ 100,000 hommes pour la plupart épuisés et démoralisés.

La bataille de Sedan et a chute de l’Empire

Mac-Mahon était lui aussi dans une position difficile. Pour ses ordres d’opérations, il dépendait d’instructions contradictoires qui venaient de Paris, ce qui n’aida en rien à faire la lumière sur le portrait exact de la situation sur le terrain. De plus, l’empereur, qui avait quitté Metz juste avant le blocus allemand, était dans son entourage, sans oublier que la logistique française était largement dépendante du chemin de fer, ce qui laissait peu de place à des alternatives pour assurer le ravitaillement. Ayant finalement reçu l’ordre de venir en aide à Bazaine dans Metz, Mac-Mahon fit mouvement vers le nord-est et, le 1er septembre, fut écrasé par la 3e Armée et l’Armée de la Meuse à Sedan.

Le général Louis Trochu qui prit la tête du Gouvernement de la défense nationale en septembre 1870.

Sedan fut un désastre en tout point. Napoléon fut capturé par les Prussiens et la nouvelle de la défaite française entraîna la chute du gouvernement. À sa place, un Gouvernement de la défense nationale vit le jour, essentiellement composé de politiciens de la gauche modérée. Ce fut le général Louis Trochu, qui avait depuis longtemps prédit la défaite, qui fut président du Conseil et ministre de la Guerre, tandis que Jules Favre prenait les Affaires étrangères et Léon Gambetta l’Intérieur.

C’est Jules Favre qui dut aller à la rencontre de Bismarck dans la localité de Ferrière le 18 septembre 1870, mais les conditions d’armistice imposées par son vis-à-vis allemand étaient très dures. Favre rejeta l’armistice proposé et le nouveau gouvernement en appela la nation aux armes, un peu comme à l’époque des guerres révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle. Cela ne serait pas une mince tâche, d’autant plus que la majorité des membres du nouveau gouvernement n’avaient que peu d’expérience politique et les vieilles divisions réapparurent, sans oublier une certaine apathie dans les régions de France qui n’étaient pas directement menacées par l’invasion ou l’occupation.

Alors que les Allemands s’approchaient de Paris, une délégation française s’établit à Tours pour tenter d’exercer le pouvoir. Dans un épisode demeuré célèbre, Gambetta quitta Paris assiégé en ballon le 7 octobre pour prendre en charge la délégation et donner un autre souffle à ce gouvernement hésitant. Avec l’aide de Charles de Freycinet, un ingénieur qui se transforma subitement en administrateur militaire, Gambetta créa une nouvelle armée du Gouvernement de la défense nationale. Des spécialistes civils de l’administration furent enrôlés, des contrats militaires furent conclus avec les industries françaises et étrangères et la production industrielle augmentée.

Le fait de reconstruire un gouvernement et une armée en si peu de temps et dans des circonstances tragiques était une entreprise titanesque. La nouvelle armée française souffrait de carences de toutes sortes. Il n’y avait pas suffisamment d’officiers et de sous-officiers pour entraîner les hommes, le travail administratif d’état-major était lamentable et la standardisation de l’armement impossible. De plus, pour chaque citoyen français enrôlé, un nombre équivalent resta à la maison et n’a pu venir grossir les effectifs de la nouvelle armée.

Il restait bien quelques forces régulières de l’armée française en ce mois de septembre 1870. Quelques garnisons, unités et individus étaient parvenus à s’échapper à la destruction que subit l’ensemble des armées impériales et une partie de l’Armée du Rhin se trouvait toujours à Metz. En fait, les Français étaient pris dans cette souricière et Bazaine ne parvenait pas à se dégager, quoiqu’il aurait fallu faire preuve d’habiletés militaires et politiques extraordinaires pour briser l’encerclement. Plusieurs tentatives françaises pour sortir de Metz échouèrent et l’armée de Bazaine dut capituler le 29 octobre. Ce point stratégique, de même que celui de Strasbourg, était entre les mains des Allemands à l’automne de 1870.

Une nouvelle phase de la guerre: la résistance intérieure

Le restant de la guerre franco-prussienne offrit un portrait différent du type d’opérations militaires qui y furent menées. Une partie importante des opérations concernaient le siège de Paris et des tentatives françaises par certaines forces en province d’apporter un secours à la capitale ou à tout le moins limiter la pénétration allemande. La proximité de la ville de Paris avait accru l’importance des opérations menées par la nouvelle Armée de la Loire. Cette armée avait été constituée à partir d’éléments récupérés ici et là, dans le contexte de la chute d’Orléans en octobre, par le général Aurelle de Paladines. Le 9 novembre, ce général était parvenu à battre les Bavarois à Coulmiers et à reprendre Orléans.

La fin de l’année 1870 vit une série d’affrontements dans diverses régions de la France, notamment autour de la Loire. De violents combats se déroulèrent à la fin novembre et au début décembre, notamment à Beaune-la-Rolande, Artenay et Loigny, donnant du coup un mince espoir au gouvernement de Gambetta de sauver la situation. Cependant, le portrait d’ensemble pour les forces françaises au tournant de 1870-1871 était sombre. Les armées étaient dispersées, lorsqu’elles n’étaient pas carrément anéanties, et les efforts de certains généraux comme Chanzy et Bourbaki de ramener un peu d’ordre dans ce fouillis s’avérèrent vains.

En clair, chacun semblait mener sa propre bataille, sans qu’une direction d’ensemble puisse coordonner les actions militaires du Gouvernement de la défense nationale. Par exemple, le général Bourbaki s’était replié sur Bourges au début de 1871. De son côté, Gambetta envisageait une série d’opérations dans la vallée de la Saône afin de menacer les communications de l’ennemi. Des groupes isolés offraient quant à eux une résistance à Dijon, mais sans renforts, leurs actions étaient sans lendemain.

Charles de Freycinet, avait proposé de transférer une partie des forces de Bourbaki vers la Saône par trains, puis d’apporter des renforts de Lyon, dans le but de reprendre Dijon et faire ensuite mouvement vers le nord pour couper les communications de l’ennemi. Ce plan avait dû être abandonné en ce début de 1871 face aux conditions météorologiques exécrables, aux problèmes logistiques et à l’absence de commandement unifié. Le 9 janvier, Bourbaki avait battu les troupes du général Werder à Villersexel, mais un autre assaut d’une durée de trois jours contre des positions ennemies bien aménagées à Lisaine avait échoué. Comme ce fut souvent le cas, l’arrivée de renforts allemands, ceux du général Manteuffel, avait scellé le sort des troupes de Bourbaki. Forte de quelque 80,000 survivants, l’armée de Bourbaki fit marche vers la Suisse où les soldats furent désarmés et internés par les autorités du pays.

Quelques mois auparavant, Bourbaki avait réussi à lever l’Armée du Nord, qui avait livré une bataille d’envergure à Villers-Bretonneux, près d’Amiens, le 24 novembre 1870. Le successeur de Bourbaki en Picardie avait été le général Faidherbe, un officier d’expérience qui était conscient de la fragilité de son armée. Le 9 décembre, Faidherbe lance un assaut-surprise sur la forteresse de Ham et deux semaines plus tard, le 23, il était parvenu à tenir son front devant un assaut ennemi vers Amiens. Au début janvier, Faidherbe avait livré une difficile bataille à Bapaume, toujours dans la Somme, avec des moyens très réduits. L’action que livrait Faidherbe dans le nord de la France visait à soulager la pression sur Paris, malgré qu’il ne put empêcher l’inévitable.

Reconstitution d'une unité de fantassins prussiens. Les soldats prussiens de la guerre de 1870-1871 devaient à la fois affronter des forces régulières et irrégulières en France, notamment les fameux franc-tireurs.

La situation à Paris

Paris devenait par conséquent le nouveau pivot de la défense française. Par contre, la position se trouvait fragilisée, dans la mesure où les communications étaient rompues par l’encerclement de la capitale dès le 20 septembre 1870. Pour la défense, la garnison dans Paris comprenait un effectif approximatif de 400,000 hommes de qualité variable qui pouvaient être encadrés par ce qui restait de forces régulières.

Les Allemands hésitaient à donner un assaut direct dans Paris, si bien que ce fut le général Trochu qui dut prendre l’initiative de les repousser. Le 30 septembre, il avait tenté de briser le siège par un assaut limité qui avait été reconduit deux semaines plus tard. Le succès relatif de cette dernière tentative avait amené le fameux « Plan Trochu », soit un assaut à grande échelle du coté ouest de Paris. Un assaut préliminaire le 21 octobre dans cette direction avait apporté quelques gains, et la nouvelle de la victoire du général de Paladines à Coulmiers avait persuadé le gouvernement français de modifier la direction de l’assaut pour tenter d’obtenir un minimum de coordination.

Dirigé de façon énergique par le général Auguste-Alexandre Ducrot, l’assaut à partir de Paris fut reconduit cette fois à l’est, en direction de Champigny et Brie le 30 novembre. Bien que cette sortie fut agressive et qu’elle inquiéta le commandement allemand, aucune percée permettant la rupture du siège ne fut réalisée. Le 21 décembre, c’est le général Trochu qui mena une autre sortie vers Le Bourget qui se transforma en désastre. Le commandement français dans Paris n’avait plus beaucoup d’options pour dégager la capitale qui était littéralement asphyxiée.

Une position de l'artillerie française lors du siège de Paris à l'hiver 1870-1871.

La situation dans Paris était également épineuse pour le commandement allemand à la fin de l’année 1870. À Versailles, où s’était installé le grand quartier général allemand, des frictions évidentes existaient entre le chancelier Bismarck et son général Moltke. Le premier souhaitait que l’on bombarde la capitale et que l’on donne l’assaut. Ce ne fut pas avant le 5 janvier que la Ville Lumière subit des bombardements de l’artillerie allemande, des bombardements qui se concentraient essentiellement sur des cibles militaires comme les forts érigés dans les banlieues, avec un effet certain sur le moral de la population. Celle-ci critiquait ouvertement le gouvernement pour sa soi-disant inaction. En réponse, le général Trochu lança un assaut avec 90,000 hommes contre Buzenval à l’ouest de Paris. Déjà mauvais, les pronostics ont confirmé les appréhensions et la bataille tourna aussi au désastre pour l’armée française. Cela avait convaincu Jules Favre de solliciter un armistice.

Conclusion

Le chancelier allemand Otto von Bismarck.

Les négociations débutèrent le 23 janvier 1871 et l’armistice fut conclu cinq jours plus tard. Ce cessez-le-feu allait donner le temps de préparer de véritables négociations de paix le mois suivant. En gros, la France devait céder à l’Allemagne ses provinces d’Alsace et de Lorraine, bien qu’elle puisse garder Belfort dont la défense réussie de la place forte était hautement symbolique pour les Français. À la perte de territoire, la France devait aussi payer une indemnité de guerre de 5 milliards de francs.

Le Traité de Francfort de 1871 ne garantissait en rien une paix durable. La France ne pourrait jamais oublier la perte de deux provinces et la proclamation de l’Empire allemand à Versailles allait bouleverser la carte géopolitique en Europe. La guerre franco-prussienne qui s’achevait amorçait en retour une dangereuse dynamique dans laquelle les puissances en Europe allaient revoir en profondeur non seulement leurs façons de faire la guerre, mais également les manières de s’y préparer. Plusieurs États adopteront des systèmes de conscription universelle, investiront dans l’amélioration des technologies ainsi que dans la formation et l’entraînement (notamment au niveau des états-majors).

Paradoxalement, la fin de la guerre franco-prussienne avait engendré une longue période de paix relative sur le continent européen. Cette « paix armée » durerait quatre décennies, jusqu’au moment où elle fut brutalement interrompue par le début d’une autre guerre, d’une ampleur encore plus grande, en 1914.