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De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général

Introduction

L’état-major général constitue en quelque sorte le « cerveau » d’une armée sur les champs de bataille. Ayant pris des formes plus ou moins improvisées depuis l’Antiquité, à une époque où les sources nous révèlent les premières grandes manifestations collectives de la pratique de la guerre, l’état-major général fut érigé en un véritable système à l’ère des guerres napoléoniennes. Dès lors, l’état-major général évolua rapidement, mais disons que de tout temps, il consista en un corps de spécialistes qui se consacrèrent à la planification et à l’exécution d’opérations à différents échelons de l’appareil militaire.

Les plus anciennes traces de la pratique de la guerre démontrent ce besoin quasi inné des hommes, et en particulier des « chefs », de se consulter avant, pendant et même après avoir affronté un groupe ennemi, dans la victoire comme dans la défaite. Les grands commandants de l’époque antique jusqu’à la Renaissance disposèrent de ce que l’on appelle de nos jours un « état-major général ». Par contre, ces militaires qui assistèrent leurs chefs furent la plupart du temps des spécialistes du ravitaillement, des ingénieurs, des messagers et des clercs, bref, des soldats qui furent essentiellement des exécutants et non pas des théoriciens de l’art de la guerre. Souvent, il ne s’agissait même pas de militaires, mais de civils se trouvant temporairement au service des armées du monarque.

Le contexte napoléonien: contrôler les armées

Ce type d’organisation de l’état-major général survécut sans trop de modifications importantes jusqu’au XIXe siècle. Cependant, les conséquences politiques et militaires de l’époque des Lumières et de la Révolution à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle engendrèrent une complexification accrue de l’art de la guerre, ce qui mit conséquemment davantage de pression sur les généraux et les manières avec lesquelles ils exercèrent leur leadership en pleine bataille. Dans les faits, aucun général de l’époque, même parmi les plus grands comme Napoléon Bonaparte, n’échappa à cette règle voulant que pour réussir sur les champs de bataille, il fallût étudier, étudier et encore étudier.

Avec l’introduction de la conscription nationale, dans le cadre d’une levée en masse (la nation en armes), la taille des armées de campagne augmenta dramatiquement. Sans trop exagérer, de l’époque antique jusqu’à celle des Lumières en Occident, il était rare que les forces rassemblées par une nation ou un royaume pour une campagne particulière dépassent les 40,000 ou 50,000 combattants. Or, il s’avéra que Napoléon prit en 1812 la direction d’une armée d’environ 600,000 hommes pour sa campagne en Russie. L’un des points à retenir de cet épisode est le suivant: Napoléon perdit le contrôle de sa gigantesque armée.

Auparavant, une armée de campagne aux effectifs « raisonnables » signifiait que toutes ses unités se trouvaient dans le champ de vision de son commandant, si bien que sa direction et la gestion de ses communications pouvaient se faire de vive voix, au son du clairon, avec des bannières ou par l’entremise d’estafettes. Par contre, pour des raisons logistiques évidentes, les grandes armées de l’époque napoléonienne durent marcher en corps séparés, d’une distance maximale d’un jour de marche (20-30 kilomètres) afin de maintenir une liaison minimale. Ces corps avancèrent sur différents réseaux routiers afin de minimiser les effets du trafic et de trouver davantage de sources de ravitaillement. Lorsque le commandant jugea venu le moment de livrer bataille, il dut s’assurer que toutes ses unités soient fraîches et disposes, qu’elles soient déployées dans la bonne séquence et au bon endroit, tout en prenant soin de communiquer efficacement à tous les commandants subordonnés les informations pertinentes sur le dispositif ennemi.

Malade et fatigué le jour de la bataille de Borodino (1812), Napoléon put néanmoins compter sur une équipe d’officiers de son état-major qui l’assistèrent dans l’analyse de la bataille en cours et des décisions à prendre. L’administration de grandes armées soulève toujours des contraintes récurrentes, comme le déplacement d’unités, la gestion des communications, le ravitaillement, etc. La bataille met aussi à rude épreuve les nerfs des officiers d’état-major, ne serait-ce que pour garder son calme sous le feu ennemi tout en analysant la situation.

Par ailleurs, plusieurs organisations militaires à travers l’Histoire, que ce soit de l’époque d’Alexandre le Grand jusqu’à celle de Napoléon, durent affronter un problème qui vexa et déconcentra l’attention du plus brillant des généraux, à savoir la dualité politico-militaire de leurs fonctions, qu’il soit sur le champ de bataille ou non. Des chefs d’État en campagne durent effectivement gérer les affaires domestiques, tout en demeurant attentifs aux opérations en cours, d’où l’importance d’avoir une équipe de gens compétents pour les seconder dans le difficile exercice du commandement.

De l’administration des batailles: l’école prussienne

La majorité des puissances européennes maintinrent de larges armées au lendemain des guerres napoléoniennes. Le potentiel en bassin d’hommes offert par l’augmentation de leur population respective signifia que les futures confrontations de grande ampleur verraient la marche de millions d’individus sous les drapeaux. Comme on peut l’imaginer désormais, la conscription, l’entraînement, l’équipement et l’enrégimentement de telles quantités d’hommes, combinés aux dispositions relatives à leur transport et à leur ravitaillement, représentèrent un défi de taille pour l’état-major général de chaque armée.

Dans cette optique, le fait que la Prusse fut le premier État à avoir résolu de tels problèmes s’explique en grande partie par ses contraintes géostratégiques. Face à des ennemis représentant au moins deux fois sa puissance et localisés sur trois fronts distincts, la Prusse fut « habituée » à affronter de tels dilemmes stratégiques. En imposant un service militaire obligatoire sur une plus courte durée, elle put entretenir une plus large (et moins coûteuse) armée de réserve qui put atténuer le déséquilibre de puissance évoqué.

Cela dit, les progrès techniques en matière de transports et de communications, nés de l’avènement du chemin de fer et du télégraphe, rendirent théoriquement possible le rappel massif des réservistes de leurs dépôts à travers le pays, pour ensuite transporter leurs régiments vers des zones de rassemblement aux frontières, former des corps d’armée, et maintenir leur ravitaillement pour les opérations à entamer. Tout cela, il fallut le faire en l’espace de quelques jours. C’est ainsi que l’étude scientifique des horaires des chemins de fer, par des officiers formés dans l’art de la mobilisation et du rassemblement des troupes en prévision de campagnes, devint une branche spécialisée de l’état-major général.

Une fois mise en mouvement, l’armée de campagne avait toujours besoin de moyens de commandement et de contrôle, si elle voulait être en mesure de manœuvrer et de combattre avec cohésion sur le champ de bataille. Les carences en entraînement observées à la mobilisation parmi les hommes du rang et les officiers des unités de réserve, qui souvent quittèrent du jour au lendemain la vie civile pour vêtir à nouveau l’uniforme, firent en sorte qu’il fallut établir une doctrine standard et des règles uniformes à toute l’armée. Ainsi, les idiosyncrasies se limiteraient au style de leadership des commandants de hauts rangs, mais les missions et les mouvements de chaque unité devraient en tout temps se conformer aux plans préétablis par l’état-major général. L’émission effective, la coordination et l’interprétation des ordres jouèrent toutes en faveur de l’accroissement du nombre d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major. L’idée n’étant pas de tuer l’esprit d’initiative des officiers les plus industrieux (nécessité faisant loi parfois), mais bien d’éviter de faire cavalier seul.

Dans ce contexte, le cas prussien demeure une fois de plus précurseur. Les officiers de l’armée qui apparurent les plus talentueux se firent temporairement retirer leurs commandements auprès de leurs troupes afin de suivre des cours intensifs d’état-major général à la Kriegsakademie. En clair, les jeunes officiers qui sortiraient de l’académie de guerre deviendraient, pour nombre d’entre eux, les futurs généraux de l’armée prussienne (allemande). Revenus dans leurs unités, tout en alternant l’exercice du commandement avec d’autres séjours à l’académie, ces officiers mettraient à jour leurs connaissances, que ce soit en matière de tactiques ou du maintien des connaissances générales nécessaires pour le travail au sein d’états-majors. En cas de mobilisation et de déclaration de guerre, plusieurs officiers de l’état-major général seraient affectés à des fonctions importantes, comme celles de chefs d’état-major, ou officiers chargés des opérations au sein de grandes unités de l’armée prussienne (et plus tard de l’armée allemande).

Par conséquent, chaque commandant sur le terrain avait à sa disposition une équipe d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major, des officiers capables de lire, de discuter, d’expliquer et de transmettre les ordres les plus détaillés et complexes, laissant ainsi le commandant libre d’exercer son leadership et ses habiletés de commandement tactique. Au plus haut échelon de l’organisation militaire, le chef d’état-major général accompagnait le monarque, le commandant en chef titulaire, en lui servant de principal conseiller. Le rôle du chef d’état-major général était de voir à ce que les ordres soient cohérents, conformes avec la doctrine militaire du moment et allant de pair avec les compétences des officiers à les rendre intelligibles.

L’état-major général allemand au tournant du XXe siècle. Titulaire du poste de commandant suprême de par son titre royal, l’empereur Guillaume II se fia davantage aux compétences et à l’expérience de ses généraux dans l’administration et le commandement de ses armées lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale en 1914.

Contrairement à ce qui est véhiculé parfois dans une certaine littérature, l’organisation de l’état-major général n’était pas si rigide, au point d’élaborer des plans militaires ne faisant aucune place à l’imprévu. Les futurs officiers d’état-major qui fréquentèrent les académies de guerre apprirent également certaines notions relatives à la chance, à l’imprévu et à l’importance de se donner une marge de manœuvre en cas de pépins dans la conduite des campagnes. Tout cela s’inspirait directement des enseignements de Carl von Clausewitz.

Par contre, il était évident que les officiers affectés à l’état-major général devaient faire preuve de discipline et de méthodologie dans leur travail consistant à administrer une grande armée en campagne. D’une autre manière, leurs expertises et façons de faire constituèrent une sorte de « révolution administrative » dans l’organisation du travail, révolution qui s’inscrivit dans l’ère industrielle du XIXe siècle. Ayant ainsi été en campagne avec un tel état-major général professionnel, l’armée prussienne livra une série de guerres aux conclusions victorieuses de 1864 à 1871, mettant ainsi à genou trois pays voisins et permettant la naissance d’un nouvel empire allemand. Lors de chaque conflit, l’habileté des Prussiens à mobiliser et déplacer une armée en campagne plus rapidement que leurs adversaires leur conféra un avantage énorme. De plus, toujours sur le terrain, la plus forte cohésion obtenue par la transmission rapide et l’interprétation adéquate des ordres permit aux manœuvres opérationnelles de se dérouler avec moins de difficultés pour les commandants prussiens (malgré certaines erreurs difficilement évitables).

Et il faut dire que l’habileté déconcertante avec laquelle l’armée prussienne performa lors des guerres d’unification de l’Allemagne illustra la nécessité pour l’ensemble des armées du monde de l’époque de procéder à une réforme urgente de leurs états-majors généraux respectifs, même au sein des plus petites armées éloignées de la poudrière européenne comme celle des États-Unis. D’ailleurs, le haut degré d’efficacité de l’état-major général allemand fut remarqué à maintes reprises par les Alliés lors de la Première Guerre mondiale, si bien que ces derniers, vainqueurs, allèrent même jusqu’à interdire son existence dans le traité ayant mis fin aux hostilités.

Dans les faits, et plus sérieusement, toutes les armées adoptèrent le principe, sinon la copie conforme, du modèle d’état-major général allemand. Le lecteur aura également compris que notre analyse fit essentiellement allusion à la branche terrestre des armées. Curieusement, il n’y a pas eu d’équivalents réels de développements d’un état-major général pour les marines de guerre, et ce, même si celles-ci disposèrent de réserves mobilisables avant la guerre de 1914-1918, qu’elles pratiquèrent des manœuvres et qu’elles envoyèrent leurs officiers dans des académies militaires.

Conclusion

Ce fut surtout à partir de la Seconde Guerre mondiale que les armées des grandes puissances envisagèrent la fusion des différents états-majors généraux en un seul, que ce soit en combinant des services pour des raisons d’économies ou dans l’optique de développer l’approche interarmes. Dans ce contexte particulier, la formation d’une coalition multinationale chez les Alliés leur donna un avantage supplémentaire, dans la mesure où il leur fut plus commode d’élaborer une direction stratégique d’ensemble, ce que les puissances de l’Axe ne purent accomplir avec succès.

De nos jours, dans une époque qui nous semble bien lointaine de celles des guerres totales et des luttes à finir entre civilisations, les états-majors généraux, ceux qui étaient sur les champs de bataille, dans le bruit, la poussière et la fureur, et bien ces mêmes corps évoluèrent à leur tour. Les armées professionnelles modernes ont moins d’effectifs en temps de paix, mais les avancées technologiques maintiennent ce besoin d’avoir des officiers formés pour l’accomplissement de tâches d’état-major. Certes, les armées se sont « bureaucratisées », mais il ne faut pas y voir une tare. Après tout, chaque militaire, peu importe sa fonction, est un combattant à la base.

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Les campagnes napoléoniennes (1803-1815)

Les guerres révolutionnaires: la paix hypothétique

Les guerres ou campagnes napoléoniennes furent une série de conflits, impliquant toutes la France, qui dominèrent l’histoire européenne au début du XIXe siècle, et qui perdurèrent longtemps après leur conclusion, au moins jusqu’à la fin de ce même siècle. Leurs origines remontent au moins aux guerres de la Révolution et dans la réorganisation des rapports de force en Europe.

En effet, le Traité de Lunéville (1801) et la Paix d’Amiens (1802) tentèrent de conserver la fragilité de la balance des rapports de force au lendemain des guerres révolutionnaires de la France. Bien que ces traités n’apportèrent pas entièrement satisfaction aux différentes parties, ils pouvaient faire l’affaire dans l’immédiat. Par exemple, l’Angleterre était lasse de la guerre et elle avait envoyé à la France des signes comme quoi elle était ouverte à la négociation. De son côté, l’Autriche était désireuse de retrouver son influence en Italie et en Allemagne, bien que son épuisement la contraignit à la négociation en échange de la paix avec la sécurité. Pour sa part, la Russie, qui jouissait d’une ferme influence à l’est de l’Europe, se portait garante du Traité de Lunéville, ce qui lui assurait une certaine influence à l’ouest. Enfin, la France sortait des guerres révolutionnaires agrandie et plus forte que jamais. Elle avait restauré son prestige international.

Il est plus que possible que les traités mentionnés aient pu forger la base d’une paix durable en Europe, ne serait-ce que si les puissances avaient désiré de les honorer dans la lettre comme dans l’esprit. Cependant, des tensions initiales entre la Russie et l’Angleterre eurent des ramifications inéluctables sur l’ensemble des relations internationales de l’époque. Il n’en fallut pas plus pour que de leur côté, la France et l’Angleterre se trouvent à nouveau confrontées. C’est effectivement ce qui arriva lorsque l’Angleterre déclare à nouveau la guerre à la France en mai 1803.

Les méthodes de Napoléon

Comme Premier Consul de France, Napoléon tenta de profiter au maximum de la très brève Paix d’Amiens conclue avec l’Angleterre afin de refaire des forces à la France. Dans le but de revitaliser son pays et consolider sa propre position, Napoléon entama d’importantes réformes des appareils économiques, administratifs et militaires. En plus d’accroître la robustesse et la prospérité de la France, les réformes devaient permettre à l’État de mobiliser ses ressources avec une efficacité sans précédent. À titre d’exemple, la puissance militaire était largement dépendante du bassin d’hommes et d’argent disponibles. Donc, pour mobiliser de puissantes et nombreuses forces, Napoléon avait besoin de systèmes efficaces de taxation et de conscription. Ces systèmes devaient naturellement être administrés par une bureaucratie compétente.

L’objectif ultime de Napoléon consistait à professionnaliser les appareils bureaucratique et militaire. Par conséquent, Napoléon misait grandement sur une méritocratie qui donnait la chance aux personnes les plus talentueuses et intelligentes d’être admises dans un système éducationnel rodé pour servir le régime. Bien que le favoritisme ne disparut jamais complètement, Napoléon tenta de l’endiguer pour faire des appareils bureaucratique et militaire des institutions beaucoup plus solides que celles de ses homologues (ou adversaires) européens.

En effet, dans nombre d’engagements livrés contre Napoléon, les puissances européennes apprirent à la dure qu’elles allaient devoir à leur tour imiter au moins quelques-unes de ses méthodes, si elles désiraient avoir une chance de remporter la lutte. En d’autres termes, cela suggérait le besoin de réformes qui iraient au-delà de la modification des appareils militaires. Des changements à cet égard signifieraient des transformations profondes dans les sociétés, dont justement les forces armées tentaient de protéger des maléfices de la Révolution. Cela constituait un paradoxe alarmant pour les adversaires de la France. Malgré tout, ils étaient confrontés au dilemme d’adopter certaines méthodes de Napoléon ou périr.

La réorganisation de tout l'appareil militaire français fut un élément central des campagnes napoléoniennes.

Quelques-unes de ces méthodes concernent la taille et l’organisation des armées. Au début des campagnes napoléoniennes, les armées européennes étaient des blocs unitaires assemblées sur une base ad hoc comprenant des bataillons d’infanterie, des canons et des escadrons de cavalerie, le tout sans trop d’agencements organisationnels précis. De son côté, Napoléon avait dès 1800 mis en place une structure organisationnelle permanente pour l’armée française. Cette structure était le « corps d’armée » subdivisé en divisions et brigades.

La division était la plus petite unité qui comprenait toutes les armes, de l’infanterie à la cavalerie en passant par l’artillerie et les services du génie. Cette notion d’une unité de combat semi-autonome interarmes n’était pas inédite en soi. Napoléon tentait plutôt de raffiner les théories des grands penseurs militaires de son époque, tout en les combinant avec son expérience pratique, si bien qu’on lui attribua les premiers usages efficaces de la division. Au niveau tactique, Napoléon avait habilement coordonné le travail des éclaireurs, de l’infanterie lourde, de la cavalerie et de l’artillerie. Ces deux derniers éléments étant employés d’une manière concentrée afin d’obtenir un maximum de puissance de ces armes complémentaires.

L’établissement de la division eut comme conséquence une plus grande flexibilité au plan tactique, ce qui permit aussi d’obtenir des bénéfices au niveau stratégique. Chaque corps formait une petite armée en soi. Habilitées à exécuter des manœuvres tactiques et stratégiques indépendantes selon divers axes, et censées être en mesure de vivre sur le terrain, les forces napoléoniennes bouleversèrent la pratique de la guerre au tournant du XIXe siècle. Bien que nombreuses, ces armées pouvaient néanmoins manœuvrer rapidement sur des superficies restreintes, choisissant le terrain où elles voulaient combattre et forçant ainsi l’ennemi à livrer bataille. En effet, et à l’inverse d’une majorité de commandants militaires du XVIIIe siècle, Napoléon avait un objectif stratégique bien précis, soit celui d’anéantir les moyens militaires de l’ennemi, et non pas uniquement le vaincre par une stratégie d’usure.

Napoléon exploita cette forme primitive de « guerre éclair » aussi loin que ses immenses capacités intellectuelles et les avancées technologiques le lui permirent. Par contre, si l’on considère que la portée maximale des plus gros canons de l’époque était de 1,000 mètres, les armées devaient être en contacts rapprochés si l’on souhaitait voir une bataille s’engager. Cela dit, Napoléon était néanmoins un expert dans la manœuvre et ce type de contraintes n’était pas pour l’effrayer.

L’importance qu’accordait Napoléon à la manœuvre se refléta dans les mouvements qu’effectuèrent ses armées sur les vastes théâtres d’opérations de l’Europe. Régulièrement, sinon constamment, ses armées devaient effectuer de longues marches forcées, le tout ponctué de batailles sporadiques. Les campagnes napoléoniennes exigeaient donc la mobilisation d’armées aux dimensions sans précédent. Cela se refléta entre autres dans les pertes que subissaient ses troupes. Pour chaque soldat tué au combat, plusieurs autres étaient blessés ou rendus invalides par la maladie, la malnutrition ou l’épuisement. De plus, des milliers de chevaux périrent au cours de ces campagnes. C’est dans ce contexte que l’on peut prétendre, non sans trop exagérer, que les adversaires de Napoléon, à l’instar de ce qu’il faisait, mobilisèrent de plus en plus leurs ressources afin de l’affronter sur des bases égales, si bien que la guerre sembla être devenue « totale » par moment.

La situation géostratégique

Pour commencer, la situation géostratégique imposa des limites considérables quant à l’étendue et l’aspect de ces campagnes. Ayant déclaré la guerre à la France, l’Angleterre était à peu près incapable de lui asséner immédiatement un coup fatal. D’un autre côté, de par sa position insulaire, il était à peu près impossible pour la France d’envahir l’Angleterre en retour, ce qui limitait du coup l’influence de Londres sur les affaires continentales.

Carte de l'Europe sous Napoléon en 1810.

Bien que la Royal Navy parvint à enfermer rapidement la marine française dans ses ports et qu’elle harcela son commerce, il y avait une crainte persistante voulant qu’une armada hostile puisse menacer les Îles Britanniques et ses comptoirs commerciaux. La stratégique britannique du blocus naval était certes pertinente, mais elle étira les ressources maritimes à leurs limites.

L’Angleterre était donc l’ennemi numéro un de la France, même si la menace n’apparaissait pas comme immédiate. L’armée britannique fut assignée dans un premier temps à la défense insulaire, celle de ses colonies, de même qu’à la protection des bases stratégiques comme en Méditerranée, ce qui lui laissait peu de soldats pour une éventuelle expédition continentale. Plus encore, dans le but de pouvoir déplacer des forces outre-mer, l’Angleterre avait besoin de navires. Or, la seule défense des eaux territoriales et la protection de la marine marchande, de laquelle dépendaient le commerce et la prospérité britanniques (et sa capacité de payer ses dépenses militaires), imposèrent à la Royal Navy des demandes pour lesquelles il lui était difficile de répondre.

Même le triomphe naval à Trafalgar en 1805 avait soulevé ceci: l’Angleterre disposait de la suprématie navale et cela était une condition pour défaire la France. Par contre, cela n’était pas l’unique condition. En effet, bien que l’Angleterre, qui comptait sur la flexibilité de sa puissance navale, allait commettre une série de raids sur le littoral du continent européen (tout en entretenant une force non négligeable dans la péninsule ibérique après 1807), il était évident qu’elle ne pouvait fournir une puissance militaire terrestre capable de battre la France. Seules les grandes puissances du centre et de l’est de l’Europe pouvaient y parvenir.

Celles-ci, pour leur part, manquaient des ressources nécessaires pour vaincre la France, du moins dans la phase initiale des campagnes. Les puissances continentales du centre et de l’est de l’Europe se querellaient régulièrement, mais elles semblaient désireuses de contenir l’expansionnisme français. Ces puissances ne disposaient pas des fonds nécessaires, ni de la motivation pour se commettre à nouveau. Cependant, à la fin de 1804, la Russie et l’Autriche accumulaient des rancunes face aux actions françaises en Italie et en Allemagne pour ainsi former une coalition avec l’Angleterre. D’ailleurs, l’Angleterre était un pays industrialisé et au titre de puissance la plus prospère, elle était en mesure de fournir à ses alliés des fonds et des équipements militaires nécessaires. C’est ce qu’elle fit de façon généreuse, à défaut de pouvoir fournir suffisamment de troupes.

Des débuts incertains et la marche vers Austerlitz (1804-1805)

Donc, une Troisième Coalition pour faire la guerre à la France était née. Napoléon, qui fut proclamé empereur en décembre 1804, assembla une armée le long de la Manche en préparation à une invasion de l’Angleterre. Pour ce faire, l’empereur espérait gagner une suprématie navale locale, du moins pour la durée de la traversée. Par contre, il apparut clair que la Royal Navy allait entraver la manœuvre amphibie française. Averti du fait que la Russie et l’Autriche se préparaient pour la guerre, Napoléon abandonna l’idée d’invasion de l’Angleterre. L’empereur croyait que si les Britanniques perdaient leurs alliés continentaux, alors cela réduirait grandement la puissance de la « Perfide Albion ».

La bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805).

Par conséquent, dans le plus grand secret, Napoléon ordonna à sa Grande Armée de faire mouvement vers le Rhin. Se déplaçant à très grande vitesse, les soldats français étaient présents dans la zone des opérations avant même que leur plus redoutable adversaire terrestre, la Russie, n’en fasse de même. Les Français avaient encerclé une armée autrichienne non méfiante à Ulm, qui dut capituler avant la marche de Napoléon sur Vienne. Les restants de l’armée autrichienne avaient tenté de se regrouper sur Austerlitz à la fin de 1805, sachant que les forces d’avant-garde russes étaient en approche.

C’est donc une armée combinée austro-russe d’un effectif considérable pour l’époque de 90,000 hommes qui fit face à Napoléon. Après huit semaines d’opérations incessantes qui les avaient transportés à 1,000 kilomètres de leur patrie, les forces françaises largement inférieures en nombre, fatiguées et apparemment démoralisées, semblaient être au bout du rouleau. Cependant, lorsque les Alliés tombèrent sur Napoléon le 2 décembre 1805, celui-ci lança une brillante riposte qui força ses adversaires à reculer avec des pertes considérables.

Bien que la victoire de l’amiral Nelson à Trafalgar quelques semaines auparavant avait mis fin à la menace navale française contre l’Angleterre, la victoire de Napoléon à Austerlitz avait anéanti la Troisième Coalition, si bien que les Autrichiens demandèrent la paix. Dès lors, Napoléon entreprit de redessiner la carte de l’Allemagne. L’empereur accorda à divers princes des titres et des terres pour les récompenser de l’avoir appuyé contre l’Autriche. De plus, il abolit le Saint-Empire romain germanique et il le remplaça par une Confédération du Rhin à l’été de 1806. Celle-ci variera de taille au cours des années à venir alors que de nouveaux territoires étaient annexés ou transférés. Cependant, en substituant trente nouveaux états de plus grande traille aux centaines de plus petits états qui avaient autrefois constitué le Saint-Empire, Napoléon transforma la carte géopolitique de la région, établissant ainsi les fondations de l’Allemagne moderne.

Cette situation alarma la Prusse, la rivale traditionnelle de l’Autriche dans la région. Incertaine quant à la façon de réagir face à la présence française, la Prusse opta pour la neutralité lors de la guerre de la Troisième Coalition. La Prusse faillit envoyer à Napoléon un ultimatum lorsque, contre toute attente, ce dernier l’emporta à Austerlitz. Face à cela, l’émissaire prussien tenta de manœuvrer Napoléon, mais celui-ci ne se laissa pas impressionner par les machinations de Berlin. Napoléon exigea de la Prusse qu’elle le joigne dans une alliance dirigée contre l’Angleterre et que Berlin abandonne ses possessions au sud et à l’ouest de l’Allemagne au profit de l’alliée de la France, la Bavière. En retour, la Prusse recevrait le Hanovre.

Aucun répit: Jena-Auerstadt, Eylau et Friedland (1806-1807)

L’Autriche vaincue, les armées russes eurent vite fait de se replier à l’est. Pour sa part, l’Angleterre ne pouvait rien faire et la Prusse se trouvait maintenant isolée et exposée à la puissance de l’Empire français. Après quelques manœuvres diplomatiques visant à gagner du temps pour mobiliser suffisamment de forces face à Napoléon, les Prussiens lui envoyèrent effectivement un ultimatum en octobre 1806. Napoléon avait cru que la guerre contre la Prusse et l’Europe aurait pu être évitée cette fois. D’ailleurs, un émissaire russe avait accepté l’ébauche d’un traité de paix, l’Angleterre semblait plus conciliante et Napoléon doutait que la Prusse soit si téméraire et imprudente pour défier seule la France. Choqué par les demandes prussiennes, Napoléon lâcha sa Grande Armée contre elle.

Napoléon observe la situation lors des batailles "jumelles" de Jena/Auerstadt le 14 octobre 1806.

La campagne militaire qui s’ensuit fut un désastre pour la Prusse. Son armée, réputée pour être l’une des meilleures en Europe, ne s’était pas renouvelée aux niveaux tactique et doctrinal, si bien qu’elle ne fut pas de taille à affronter l’armée française sur le champ de bataille. Le handicap de l’armée prussienne était à mettre dans le contexte des habiletés stratégiques de Napoléon, qui manœuvrait ses forces de manière brusque et imprévisible. L’empereur français imposa son agenda aux Prussiens qui furent contraints de livrer bataille lors de deux affrontements simultanés à Jena et Auerstadt le 14 octobre 1806. Vainqueurs, les forces napoléoniennes entreprirent ce qui allait devenir l’une des poursuites les plus agressives et rapides des annales militaires. Prises de court, les troupes prussiennes vaincues ne purent se replier efficacement, ni se réorganiser, si bien qu’elles furent contraintes à la capitulation alors que Napoléon s’approchait de Berlin.

La démoralisation dans les rangs de l’armée prussienne était si grande, que nombre de places fortes capitulèrent sans offrir de résistance. Alors que, pour sa part, l’empire des Habsbourg était parvenu à survivre malgré des années de guerre et de défaites accumulées face à la France, la Prusse, quant à elle, avait subi un anéantissement militaire et politique, et ce, à peine quatre semaines après le début de la campagne napoléonienne contre elle.

Alors que le roi Frédéric-Guillaume III trouva refuge dans la place forte de Königsberg, les quelques unités survivantes de son armée établirent une liaison avec les Russes en Pologne et tentèrent une contre-offensive. Le 8 février 1807, Napoléon les confronta à Eylau, mais les Français ne purent arracher la victoire, d’autant que la bataille fut livrée dans des conditions climatiques atroces. Se remettant de ses blessures, la Grande Armée parvint néanmoins à enlever Dantzig tout en attendant le prochain mouvement de ses adversaires. En juin de la même année, les Alliés reprirent en effet l’offensive, mais ils furent rapidement défaits par une habile contre-offensive de Napoléon dans ce qu’on appela ultérieurement la bataille de Friedland. Lors de cette seule bataille, la moitié des soldats russes furent tués ou blessés.

La bataille d'Eylau du 8 février 1807. Les difficiles conditions climatiques lors de cet affrontement n'ont en rien enlevé à la brutalité des combats. Au moins 30,000 hommes de part et d'autre tombèrent en cette journée qui s'avéra une partie nulle malgré le repli tactique des forces russes.

Choisir son camp: la guerre économique et la question de la neutralité

Le désastre de Friedland contraignit le tsar Alexandre 1er à faire la paix, sans égard aux conséquences que cela aurait pour son allié prussien. En effet, Frédéric-Guillaume dut se contenter d’observer de loin le démembrement de la Prusse. Les négociations entre Napoléon et Alexandre furent conclues à la signature du Traité de Tilsit qui changea dramatiquement la carte de l’Europe. Occupée et affaiblie par les réparations exigées, la Prusse cessa d’être une grande puissance. Ses provinces polonaises furent reconverties par Napoléon sous le Grand Duché de Varsovie et tous ses territoires à l’ouest de l’Elbe furent transférés pour former le nouveau royaume de Westphalie. La chute de la Quatrième Coalition ne put être plus évidente lorsque la Russie devint l’alliée de la France, se joignant entre autres au Blocus continental de Napoléon visant à empêcher l’Angleterre de commercer avec l’Europe.

La Grande Armée de Napoléon était en effet incapable de faire plier l’Angleterre, si bien que l’empereur dut se résoudre à tenter une strangulation économique de son puissant adversaire par ce blocus maritime continental. À la fin de 1806, Napoléon avait signé le Décret de Berlin qui fermait tous les ports et les côtes européennes sous contrôle français au commerce britannique. D’autres décrets du même genre viendront renforcer son Blocus continental qui sera étendu à d’autres régions à mesure que s’ajouteront de nouveaux territoires conquis.

Cependant, il apparaissait évident que le Blocus continental ne serait pas une réussite tant et aussi longtemps que, d’une part, tout le continent européen n’y serait pas engagé et, d’autre part, la stratégie ne verrait une application à long terme. De leur côté, les Britanniques réagirent avec des ordres en conseil qui allaient régulariser le commerce effectué par les États neutres avec l’Empire français et ses vassaux. Cela plaça, par exemple, les États-Unis et les pays non alignés de l’Europe dans une position inconfortable. Ils étaient contraints de choisir entre devenir des alliés ou des ennemis de la France ou de l’Angleterre. De plus, d’un strict point de vue économique, la neutralité ne leur apporterait rien. C’est dans ce contexte qu’en 1807, l’Angleterre attaqua le Danemark, détruisit sa flotte et bombarda Copenhague. De son côté, Napoléon jeta son dévolu sur le Portugal.

La brutalié de la campagne dans la péninsule ibérique, en particulier lors de l'occupation française en 1808, fut illustrée par cette célèbre toile de Francisco de Goya intitulée "Tres de Mayo" ("Trois Mai"). On y voit l'exécution de combattants espagnols par des soldats français.

Décidé à forcer le Portugal à joindre le Blocus continental, Napoléon conclut le traité secret de Fontainebleau avec l’Espagne. Ce traité envisageait la partition du Portugal. Cependant, Napoléon avait bien mal évalué le sentiment populaire en Espagne. Jouant à la fois de l’intrigue et de la force brute, Napoléon souhaitait expulser les Bourbons du trône et les remplacer par l’un de ses frères. Il n’en fallut pas plus pour qu’une insurrection s’enclenche, dans laquelle les troupes espagnoles, portugaises et britanniques livrèrent une lutte sauvage aux forces françaises jusqu’à l’expulsion de celles-ci de la péninsule ibérique à la fin de 1813.

Cet « ulcère espagnol », comme Napoléon qualifiait sa campagne ibérique, lui coûta cher, non seulement au plan militaire, mais aussi au niveau stratégique. Croyant que l’empereur français était totalement empêtré en Espagne, l’Autriche se joignit à une nouvelle coalition (la 5e) et se lança soudainement à l’offensive dans le sud de l’Allemagne en avril 1809. Ayant appris de ses défaites précédentes et ayant pris le temps de réformer son armée, l’Autriche s’avéra être un adversaire beaucoup plus redoutable que par le passé. Napoléon parvint à sauver la situation à l’aide de son habileté légendaire, mais il encaissa son premier revers sérieux à la bataille d’Aspern-Essling et, bien qu’ayant été vainqueur à Wagram (la plus grande bataille livrée à l’heure de la poudre à canon), il ne put soumettre l’Autriche avant octobre 1809. Dans l’intérim, une tentative ratée de débarquement des forces britanniques à Walcheren (Pays-Bas) mit en lumière la vulnérabilité du littoral sous contrôle français face à un assaut amphibie, de même que les limites logistiques de l’armée britannique. D’ailleurs, en 1812, la volonté de l’Angleterre de contrôler le commerce neutre avec son ennemi français l’emmena dans une guerre de distraction avec les États-Unis dont elle aurait pu se passer.

Vers la fin (1812-1815)

En dépit de la paix de Tilsit, il était dans l’air que la France et la Russie allaient à nouveau en découdre sur les champs de bataille, en particulier au sujet du Blocus continental et d’autres problèmes qui divisaient les deux puissances. Napoléon fit marcher sa Grande Armée en Russie en 1812. Il était à la tête d’une force militaire colossale qui parvint à encercler et annihiler les forces russes en trois semaines. Malgré tout, le succès serait de courte durée. Obligé de s’aventurer encore plus profondément à l’est, sur un territoire littéralement ravagé par les Russes, Napoléon ne put obtenir une victoire décisive, par exemple à Borodino en septembre. Ce dernier affrontement fut une victoire française chèrement payée, mais qui permit à Napoléon de prendre Moscou et de l’occuper brièvement avant d’y mettre le feu.

Le prince Bagration mène l'assaut d'une unité d'infanterie russe à la bataille de Borodino (7 septembre 1812).

La retraite qui s’ensuit fut un cauchemar pour la Grande Armée, si bien que la Prusse et l’Autriche en profitèrent pour reprendre les armes contre la France. Napoléon dut puiser dans les dernières réserves en hommes valides de la France, de même que dans le fond du trésor public, pour tenter de sauver son empire. À cet égard, la campagne livrée en Allemagne en 1813 fut marquée par de grandes victoires sans lendemain pour Napoléon. Sa Grande Armée fut coincée et défaite à Leipzig et ses alliés l’abandonnèrent tour à tour au moment où les forces triomphantes de la Sixième Coalition marchaient vers la France. Malgré tous ses talents, Napoléon ne pourrait contenir des forces ennemies aussi nombreuses pour une longue période. La capitale Paris finit par tomber, ses maréchaux se mutinèrent virtuellement et l’empereur fut contraint d’abdiquer à la faveur de son très jeune fils, le 6 avril 1814. Son fils n’aura aucune chance de régner.

La France avait été en état de guerre de manière presque incessante depuis plus de vingt ans. Elle avait perdu des millions d’hommes et nombre de ses colonies. Son commerce outre-mer était asphyxié et son trésor public faisait banqueroute. Bien qu’elle fut traitée de façon beaucoup plus indulgente par les Alliés qu’elle n’aurait pu s’attendre, les successeurs Bourbons de la France pouvaient à peine résoudre les problèmes dont ils avaient hérité. Le mécontentement populaire se fit bientôt sentir.

C’est alors que Napoléon saisit sa chance au vol, s’échappa de son exil et revint sur le continent afin d’expulser la monarchie dans un premier temps. Son pari téméraire ne dura que pour ce qu’on appela plus tard les Cent-Jours, avec comme point culminant sa défaite à Waterloo et sa seconde abdication. Leur pays défait et occupé, les Français semblaient également avoir perdu tout espoir de réconciliation, ce qui aura des impacts considérables sur les divisions politiques subséquentes au XIXe siècle.

Napoléon tenta un bref retour de "Cent-Jours" sur la scène européenne après son exil à l'île d'Elbe. L'empereur et ses ennemis réglèrent leurs comptes une dernière fois à la bataille de Waterloo le 18 juin 1815.

Conclusion

Les campagnes napoléoniennes s’étaient officiellement achevées le 18 juin 1815 avec la défaite française à Waterloo. En fait, elles avaient été livrées sur la majeure partie du continent européen, fait des millions de victimes, mobilisé la presque totalité des ressources des États impliqués et vu les plus grandes batailles que le monde ait vécues jusqu’au déclenchement de la guerre de 1914-1918.

Un bon nombre de ses conséquences politiques, socioéconomiques et culturelles continuèrent de se faire sentir sur plusieurs décennies, tout comme ces campagnes influencèrent la pensée et la doctrine militaires. Il suffit de penser à la structure organisationnelle pyramidale (corps, divisions, brigades…) en vogue dans les armées d’aujourd’hui pour se rendre compte qu’elle fut adoptée lors de ces campagnes qui s’apparentent à la première guerre « totale » de l’Histoire.

L’histoire de l’armée allemande: un aperçu

La naissance d’un état… et d’une armée

Une armée dite « allemande » vit le jour en 1871, dans le contexte de l’unification des états allemands sous l’égide de la Prusse au lendemain de la guerre franco-prussienne. Par contre, des traditions militaires propres à cette armée remontent au moins jusqu’au XVIIe siècle, en particulier dans le cas de la Prusse.

En effet, l’armée fut instrumentale dans la montée en puissance de la Prusse. En 1653, Frédéric-Guillaume 1er de Brandebourg mit sur pied une armée permanente. Fin stratège et tacticien, Frédéric-Guillaume avait servi avec les Hollandais lors de la Guerre de Trente Ans. Il combina son expérience avec les tactiques récentes développées en France afin de créer une armée efficace. C’est à l’aide de cet outil militaire que Frédéric-Guillaume tenta avec un succès relatif d’unifier ses possessions territoriales dispersées.

Aux XVII et XVIIIe siècles, l’armée prussienne était en compétition contre celles d’autres états allemands. Inquiète des ambitions de la Prusse qui devint un royaume en 1701, la Saxe maintint une armée permanente de 20,000 hommes. Toujours aux XVII et XVIIIe siècles, l’Allemagne devint également une source intéressante d’emplois pour les mercenaires qui étaient embauchés soit par un état allemand ou un autre, ou par une puissance extérieure. Par exemple, les Britanniques avaient embauché quelque 30,000 mercenaires hessois à l’époque de la guerre d’indépendance américaine.

Frédéric II, l'âme de l'armée prussienne du XVIIIe siècle.

Comme dans bien des pays, l’armée et l’État partagent un destin commun. L’État en Prusse avait notamment été créé dans le but de répondre aux besoins logistiques de l’armée royale. En 1740, Frédéric II de Prusse dit Le Grand hérita d’une armée permanente de 80,000 hommes dotée d’un appareil bureaucratique efficace. À la rigueur de l’entraînement, l’armée prussienne eut maintes opportunités d’être testée sur les champs de bataille. Les leçons tirées de ces engagements allaient à leur tour se refléter dans l’entraînement et la modernisation des équipements.

Frédéric II fut l’un des plus brillants soldats de l’Histoire. Il utilisa son armée afin de transformer la Prusse en une grande puissance et, simultanément, cette dernière constituait une menace directe à l’hégémonie des Habsbourg sur les territoires allemands. De 1756 à 1763, Frédéric avait combattu une puissante coalition de nations ennemies qui incluaient la France, l’Autriche et la Russie. Son génie militaire ne reposait pas uniquement sur ses victoires tactiques, mais aussi sur ses capacités à tenir aussi longtemps face à des forces ennemies largement supérieures en nombres.

Le style de commandement de Frédéric était clairement marqué par son esprit offensif, son goût du risque et le recours à des innovations tactiques telles le déploiement de l’infanterie en ligne oblique. À cet égard, son plus grand fait d’armes fut probablement la bataille de Leuthen (1757) où il écrasa une armée autrichienne près de deux fois supérieure en nombre.

L'armée prussienne à la bataille de Leuthen (1757).

Le défi des guerres napoléoniennes

L’armée prussienne qui, quelques décennies plus tard, fit face aux forces de Napoléon à Jena/Auerstadt, le 14 octobre 1806, était l’héritière attitrée des traditions forgées sous Frédéric II. Confiants, les soldats prussiens n’avaient pas de raison de douter de leurs capacités à affronter la redoutable armée française. Or, la réalité était tout autre. Derrière la façade d’une soi-disant supériorité militaire, l’armée prussienne fut anéantie au cours de cette terrible journée. Les réformes de Frédéric n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps. L’un des principaux problèmes observé à Jena/Auerstadt résidait dans la faible cohésion des troupes. À titre d’exemple, l’armée prussienne héritée de Frédéric comprenait certes des Prussiens, mais aussi de larges contingents de Saxons, de déserteurs étrangers et des mercenaires. Face à un adversaire comme Napoléon, un génie militaire, cela ne tenait pas la route.

Bien que la résistance se poursuivit après la défaite, la Prusse fut envahie par Napoléon. Elle fut contrainte d’accepter des termes de capitulation pour le moins humiliants. L’un d’eux obligeait la Prusse à plafonner les effectifs de son armée professionnelle à 42,000 hommes, sans compter l’interdiction de lever et d’entraîner une force de réserve. Le désastre de Jena/Auerstadt servit évidemment de prétexte pour enclencher un programme radical de réformes qui, sur le court terme, allaient permettre de reconstruire l’armée prussienne et, à long terme, jeter les fondations de la future grandeur militaire de l’Allemagne.

Les cavalerie française et prussienne s'entrechoquent à Jena (octobre 1806).

Ce fut le général Gerhard von Scharnhorst qui reçut le mandat de réformer en profondeur l’armée prussienne. Il entreprit de travailler avec d’autres officiers sur un scénario qui devait engendrer un nouveau système militaire. Celui-ci devait être une réponse au nouveau type de guerre « absolue » (totale) nées des guerres de la Révolution en France quelques années auparavant. Sous le système dit de Krumper, les soldats réguliers pouvaient être envoyés temporairement en congé à tour de rôle afin d’être remplacés par des recrues réservistes. Cela fit en sorte de doter la Prusse d’une force réserviste officieuse composée d’hommes ayant reçu un entraînement de base. En clair, cela permettrait à la Prusse d’augmenter substantiellement les effectifs de son armée en cas de besoin. C’est ainsi que vers le printemps de 1812, la Prusse disposait d’une réserve entraînée de 24,000 hommes qui pouvaient être mobilisés en tout temps.

Les réformateurs militaires avaient également entrepris de revoir l’organigramme de l’armée. On y introduisit un système de brigades permanentes, revit la sélection des officiers, de même qu’on apporta d’importantes mesures correctives à la logistique et à l’entraînement tactique. C’est ainsi que Scharnhorst devint à la fin de 1808 le ministre de la Guerre de Prusse. Plus important encore pour l’avenir, on fonda en mai 1810 l’École Générale de Guerre (Allgemeine Kriegsschule), une institution qui concentra son enseignement à la formation d’officiers spécialisés dans des fonctions d’état-major.

Gerhard von Scharnhorst, l'un des grands réformateurs de l'armée prussienne du début du XIXe siècle.

Alors que l’armée prussienne subissait l’humiliation tout en étant en cure de réformation, les armées d’autres états allemands partageaient des destins différents au temps des guerres napoléoniennes. Elles partageaient essentiellement les victoires et les défaites de leurs alliés français ou britanniques. Par exemple, la petite armée en exil du Duc de Brunswick servit sous les ordres de Wellington dans la guerre de la péninsule ibérique. Envahi par Napoléon, Hanovre fournit également des troupes à Wellington qui figuraient parmi les meilleures de son armée.

Au cours de la campagne de Russie de 1812, trois corps de la Grande Armée de Napoléon consistait en des contingents venus d’états satellites allemands. Conformément au Traité de Tilsitt, la Prusse fut contrainte de fournir à Napoléon un contingent qui se chiffra à 21,000 hommes sous les ordres du général Ludwig Yorck von Wartenburg. Cependant, ce même Yorck signa en décembre 1812 la Convention de Tauroggen qui marqua le début du retournement d’alliance de la Prusse contre Napoléon. Après quelques hésitations, le gouvernement prussien appuya l’initiative de Yorck et entra à son tour en guerre contre la France.

Conformément aux réformes, des réservistes furent mobilisés afin d’appuyer l’armée régulière. Ceux-ci pouvaient être répartis dans des unités de corps-francs (Freikorps) ou des compagnies d’infanterie légère (Freiwilligen Jäger). La conscription fut également introduite et des unités de milice (Landwehr) furent levées. Tous ces efforts avait produit une armée forte de 128,000 soldats. Cette sorte de soulèvement populaire ne doit sans doute pas être exagéré, mais les événements de 1812-1813 avaient renforci le nationalisme allemand, un nationalisme qui tirait immédiatement ses racines des défaites de 1806-1807.

D’ailleurs, la Prusse joua un rôle militaire important dans les campagnes de 1813 et de 1814. À l’été de 1814, la Prusse avait sur le terrain quatre corps d’armée pour un total de 280,000 hommes. L’Armée de Silésie était commandée par Gebhard von Blücher, l’un des rares officiers supérieurs dont la réputation survécut à la bataille de Jena/Auerstadt. Suite au retour d’exil de Napoléon, Blücher lui livra une rude bataille à Ligny le 16 juin 1815 et il joua deux jours plus tard un rôle majeur à Waterloo. Cette dernière bataille fut parfois présentée comme étant une victoire allemande. En effet, mis à part l’armée prussienne dument constituée, le Duc de Wellington, comme nous l’avons dit, comptait dans les rangs de l’armée britannique un contingent significatif de troupes allemandes provenant des états de Hanovre, du Nassau et du Brunswick, sans oublier la King’s German Legion composée de militaires britanniques et irlandais d’origine hanovrienne.

La bonne performance des troupes allemandes à la bataille de Waterloo était largement imputable aux réformes amorcées quelques années plus tôt sous Scharnhorst. D’ailleurs, l’un de ses adjoints, le général Hermann von Boyen, réorganisation le système de conscription en 1814. Une série de lois qu’il fit passer préconisèrent que les hommes âgés dans la vingtaine fassent un service militaire de trois ans dans l’armée régulière avant de passer à la réserve. Cette dernière force était subdivisée en différentes catégories d’unités de milice selon l’âge du réserviste.

L'armée prussienne à la bataille de Waterloo (juin 1815).

La formation d’un empire (1830-1914)

En 1830, l’armée régulière prussienne comptait un effectif de 130,000 soldats, un total qui pouvait être doublé par la mobilisation des réservistes. Néanmoins, tout n’était pas parfait. La révolution de 1848 et la mobilisation partielle de 1859 (dans le contexte de tensions avec l’Autriche) avaient illustré d’autres problèmes, si bien qu’il fallut entreprendre de nouvelles réformes militaires à partir des années 1860, sous la direction du ministre de la Guerre Albrecht von Roon. Les principaux objectifs des réformes opérées sous le ministre Roon consistaient à revoir l’organigramme et accroître les effectifs de l’armée. L’un des points forts de la réforme, le service militaire universel et obligatoire de trois ans, rencontra une vive opposition et cela provoqua une crise constitutionnelle. Heureusement pour Roon, le nouveau chancelier Otto von Bismarck et son nouveau chef d’état-major Helmuth von Moltke l’appuyèrent dans cette direction.

Sous la direction de Bismarck, Roon et Moltke, la Prusse livra trois petites guerres, la première contre le Danemark (1864), la seconde contre l’Autriche (1866) et enfin contre la France (1870-1871). À la tête de l’armée, on nomma Helmuth von Moltke chef d’état-major en 1857. Il réorganisa l’état-major général, qui fut finalement divisé en trois branches vers 1870, soit la section des mouvements, celle des chemins de fer et de l’approvisionnement puis une autre du renseignement. Cette réorganisation administrative et institutionnelle donna à l’armée prussienne un net avantage sur ses ennemis.

Le triumvirat des réformateurs de l'armée prussienne au milieu du XIXe siècle: von Bismarck, von Roon et von Moltke.

Bien que petit en termes d’effectifs (170 officiers vers 1885 et 625 en 1914) l’état-major général comptait dans ses rangs des membres qui étaient conscients qu’ils formaient une élite, un groupe à part. L’existence de cette organisation était le maillon le plus important dans la chaîne de la réforme permanente de l’armée. Dans les années 1870 et 1880, l’état-major général était aux prises avec les dimensions militaire et politique du problème. Par exemple, il y eut de fréquentes tractations avec le parlement impérial (le Reichstag) au sujet du budget de l’armée. Cette problématique fut en partie solutionnée en 1883, au moment où l’état-major général acquit son indépendance du ministère de la Guerre et qu’il eut un accès direct à l’empereur.

Le contrôle serré qu’exerçait le Reichstag sur l’état-major général disparut. Ce dernier s’isola donc de plus en plus du contrôle politique, si bien que cela eut pour conséquence la difficulté d’inclure dans le calcul des réformes militaires des considérations de politique étrangère. Malgré cela, l’armée avait un impact considérable sur la politique étrangère. La force de l’armée allemande faisait la fierté et l’orgueil de l’empereur Guillaume II qui accéda au trône en 1888. Ce dernier avait eu tôt fait de limoger le chancelier Bismarck et il s’embarqua dans une politique étrangère belliqueuse où il finit par s’aliéner la France, la Russie et la Grande-Bretagne, ce qui conduisit directement au déclenchement d’une guerre générale en 1914.

L’un des importants architectes de la réorganisation de l’armée allemande avant la Première Guerre mondiale fut le général Helmuth von Moltke. Il prouva d’abord ses grandes qualités de commandant en France en 1870 et l’armée qu’il dirigeait s’avéra être un excellent outil politique utilisé par Bismarck afin d’unifier les états allemands (sauf l’Autriche) sous la direction de la Prusse. Dans le cas de l’Autriche, lors de la guerre contre la Prusse en 1866, les états allemands du nord avaient été annexés ou inclus dans une large Confédération de l’Allemagne du Nord. Ce simple ajout de quelques états donnait automatiquement à la Prusse trois corps d’armée supplémentaires. En 1870, juste avant la guerre contre la France, l’ensemble des forces allemandes totalisait près d’un million de soldats. L’addition de contingents provenant des états allemands du sud, c’est-à-dire de Bavière, de Bade et du Wurtemberg, faisait monter ce chiffre à 1,8 million.

En 1870, les Allemands vainquirent rapidement les Français lors d’engagements importants comme à Rezonville/Gravelotte et Sedan, tout en faisant prisonnier l’empereur Napoléon III. Contrairement à ce qui se passa en 1866, qui fut somme toute un bref conflit où les Autrichiens avaient accepté le verdict d’une bataille majeure livrée à Königgrätz, la guerre de 1870 en France vit le peuple envahi mener après coup une insurrection qui donna du fil à retorde à l’armée allemande. Celle-ci devint de plus en plus frustrée devant son incapacité à conclure cette guerre. Elle entreprit par conséquent une campagne sans merci contre les francs-tireurs (les partisans). Cette politique nommée Schrecklichkeit (terreur) allait devenir caractéristique de la manière allemande de mener des opérations de contre-insurrection jusqu’en 1945.

En 1871, le Roi de Prusse Guillaume 1er fut proclamé empereur du nouvel empire allemand. La nouvelle armée impériale du temps de paix comprendrait un effectif de 500,000 hommes divisés en treize corps prussiens, deux corps bavarois, un corps saxe et un corps wurtembergeois. À cela, les lois militaires prévoyaient la constitution d’une force de réserve de 370,000 hommes organisés en dix-huit divisions. Dans cette organisation, le royaume de Bavière pouvait maintenir sa propre structure militaire.

L'armée prussienne à la bataille de Königgrätz (juillet 1866).

La nouvelle armée impériale ne vit pas grande action entre la fin de la guerre franco-prussienne et le début de la Première Guerre mondiale. Il y eut certes quelques aventures militaires. L’Allemagne envoya un petit contingent qui massacra le peuple africain héréros lors d’une brutale campagne dans la colonie d’Afrique du Sud-Ouest (actuelle Namibie) de 1904 à 1907. Berlin envoya également un autre contingent, cette fois en Chine afin de joindre une force internationale qui avait comme objectif de réprimer la rébellion des Boxers.

Au plan intérieur, on assiste dans les décennies ayant précédé la guerre de 1914-1918 à une militarisation accrue de la société allemande. L’armée gagna énormément de respect et de prestige. Pour un individu de classe moyenne ou inférieure, le fait d’accéder à un rang d’officier (même dans la réserve) était en soi un accomplissement. Pour sa part, le très conservateur (voire réactionnaire) corps des officiers de l’armée régulière craignait la montée en puissance de la classe ouvrière qui était bien représentée au Reichstag par les sociaux-démocrates. D’ailleurs, cette crainte plus ou moins justifiée eut un impact direct sur le recrutement, car les officiers préféraient aller chercher de nouveaux candidats parmi la classe rurale jugée plus conservatrice.

La Première Guerre mondiale

Lorsque la guerre éclate en août 1914, l’Allemagne est en mesure de mobiliser immédiatement huit armées pour un total de deux millions d’hommes sans compter les réservistes (dix autres armées s’ajouteront jusqu’à la fin des hostilités). Les Allemands avaient mis au point le Plan Schlieffen, nommée d’après le chef d’état-major général qui en avait tracé les lignes en 1905 dans un mémorandum qui fut régulièrement mis à jour.

Des soldats allemands attendent un assaut de l'armée française. Bataille de la Marne (septembre 1914).

Le haut commandement avait pris la décision de placer une armée à l’est face aux Russes, tandis que les sept autres seraient lancées dans un gigantesque mouvement en faux à travers la Belgique et le nord de la France dans le but d’éliminer rapidement cette dernière. Par la suite, les armées allemandes seraient déployées à l’est grâce à leurs chemins de fer pour affronter les Russes qu’ont croyaient plus lents à se mobiliser. Au final, le Plan Schlieffen échoua de peu et la marche des Allemands sur la Belgique fournit au gouvernement britannique un prétexte d’intervention aux côtés de la France.

À la fin de 1914, la courte guerre prévue par l’Allemagne ne se concrétisa pas, si bien que les fronts se trouvaient dans une impasse. À l’Est, les Allemands avaient arrêté les Russes et, avec leurs alliés austro-hongrois, ils avaient néanmoins progressé en territoire ennemi. À l’Ouest, les Allemands adoptèrent essentiellement une attitude défensive en 1915, alors qu’ils chassaient simultanément les Russes de Pologne. Les Allemands avaient tout de même lancé un assaut à l’Ouest à Ypres (Belgique) en avril, utilisant pour la premières fois des gaz toxiques.

En 1916, l’armée allemande était parvenu à résister à une série d’assauts franco-britanniques visant à rompre l’impasse de la guerre des tranchées. En février, les Allemands avaient tenté une offensive d’envergure dans la région de Verdun. L’objectif principal du chef d’état-major de l’époque, le général Erich von Falkenhayn, était d’user l’armée française en l’amenant à commettre ses ressources dans ce secteur. L’année de 1917 vit les Allemands sur le front Ouest rester sur la défensive. À l’Est, la situation était plus prometteuse. Avec leurs alliés, les Allemands avaient fini par vaincre la Serbie à la fin de 1915, la Roumanie au court d’une brève campagne de quatre mois en 1916 et, enfin, la Russie à la fin de 1917.

Le général Falkenhayn avait fini par être remplacé en août 1916 par le duo des généraux Hindenburg et Ludendorff, qui s’étaient taillés sur mesure une bonne réputation grâce à leurs victoires à l’Est. En fait, leur nomination signifiait qu’ils prenaient aussi le contrôle de l’effort de guerre national, soit une mobilisation totale de l’économie et de la société allemande aux fins militaires. À l’instar de ce qui s’était produit sous les monarques prussiens au XVIIIe siècle, l’État existait dans le seul but de satisfaire aux besoins de l’armée, plutôt que le contraire.

Au niveau tactique, la nature des combats de la guerre de 1914-1918 avait amené une série d’innovations. Par exemple, les Allemands avaient subi de lourdes pertes sous le tir incessant de l’artillerie britannique sur la Somme, si bien que la politique d’usage voulant que l’on se fasse tuer sur place devenait insensée. Autrement dit, l’armée manquait de ressources et d’imagination dans ses manières de contre-attaquer. Sur la Somme, il est rapporté que les Allemands lancèrent pas moins de 330 contre-attaques qui s’avérèrent aussi coûteuses que les pertes subies par l’ennemi lors de l’assaut initial.

Il était évident, dans ce contexte, qu’il fallait repenser la manière de faire la guerre dans les tranchées. Suite à la bataille de la Somme, une série de consultations avec les soldats au front furent entreprises afin de déterminer une nouvelle doctrine du combat. Le premier résultat fut de changer la défense linéaire en une défense plus élastique et étirée en profondeur, en s’appuyant sur des positions fortifiées et des unités spécialisées en contre-attaques. C’est d’ailleurs sur ces principes que fut construite à l’hiver de 1916-1917 la Ligne Siegfried (Ligne Hindenburg). D’ailleurs, pour s’établir sur ces nouvelles positions fortifiées, les Allemands avaient volontairement reculer leur front de 24 à 32 kilomètres, abandonnant ainsi, entre autres, le champ de bataille de la Somme. Ce repli leur permit de se rapprocher des bases de ravitaillement, de libérer des divisions qui seraient maintenues en réserve et d’occuper les hauteurs.

Des soldats allemands se défendent dans une tranchée (guerre de 1914-1918).

D’un point de vue offensif, les Allemands mirent sur pied des unités spéciales d’assaut, et ce, dès le début de 1915. Lourdement armées et utilisant des tactiques d’infiltration, de telles unités constituaient la base du renouvellement de la doctrine offensive. De plus, l’artillerie dut également contribuer à ces innovations, notamment sous la direction du directeur de l’artillerie, le colonel Georg Bruchmuller.

Le véritable banc d’essai de ces innovations tactiques fut lors de l’offensive au nom de code Michael du 21 mars 1918, la première d’une série d’assauts majeurs avant que les forces américaines ne fassent sentir le présence sur le front occidental. Prometteuses au départ, les offensives allemands tournèrent court, si bien qu’on ordonna leur arrêt en juillet. En fait, les innovations tactiques n’avaient pas mis les Allemands à l’abri d’importantes erreurs commises sur les champs de bataille.

Un soldat allemand faisant partie des troupes d'assaut spéciales (Stosstruppen) vers 1918.

Contrairement aux Alliés, les Allemands n’étaient pas parvenus à développer les chars d’assaut, ni les intégrer en nombre suffisant pour faire une différence. De plus, la presque totalité de leur cavalerie se trouvait sur le front oriental, ce qui amenuisait les chances d’exploitation de percées des lignes ennemies. Pire encore, les divisions d’infanterie d’assaut avancèrent à une si grande vitesse que malgré la percée effectuée, elles se trouvèrent épuisées et loin de leurs lignes de communications et de ravitaillements. Ces divisions étaient par conséquent vulnérables aux contre-attaques ennemies. La contre-offensive générale des Alliés lancée sur la Marne en juillet et devant Amiens le mois suivant marqua la début de la fin pour l’armée allemande. Celle-ci dut se contenter d’adopter une posture défensive jusqu’à la signature de l’armistice le 11 novembre 1918.

Face aux pressions constantes des forces alliées, qui elles aussi apprenaient de leurs erreurs tactiques, les Allemands reculaient, quoique de façon méthodique. La Ligne Hindenburg était tombée à la fin de septembre 1918. Avec la révolution qui grondait en Allemagne et le moral chancelant dans plusieurs unités, le général Ludendorff avait remis sa démission à la fin octobre pour être remplacé par le général Wilhelm Groener. La réalité de la défaite semblait difficile à accepter. D’ailleurs, nombre d’officiers allemands avait contribué, au lendemain de la guerre, à éviter que le blâme de la défaite ne tombe sur l’armée.

C’était davantage la classe politique et le front intérieur dans son ensemble qu’il fallait blâmer, selon eux. Le mythe du « poignard dans le dos » tire en partie son origine de cette accumulation de tensions. La réalité était que l’armée allemande avait subi une véritable défaite face à des forces qui lui étaient supérieures en tous points. Battue, cette armée laissait sur les nombreux champs de bataille où elle combattit quelque deux millions de soldats tués de 1914 à 1918.

Au service d’une idéologie

Le gros de l’armée allemande rentrait au pays en décembre 1918, dans un bon ordre relatif. L’Allemagne était au bord de la guerre civile alors que des unités de Freikorps composées de vétérans luttaient activement contre les communistes ou autres groupes socialistes révolutionnaires. Pendant ce temps, à Weimar, l’Assemblée Nationale passa une loi provisoire sur les forces armées. L’objectif était de créer une nouvelle armée à partir des groupes Freikorps dont on espérait réduire l’influence par le fait même. Par contre, le Traité de Versailles de 1919 imposa de sérieuses restrictions à la nouvelle armée. La Reichswehr, l’armée nationale professionnelle des années 1920 et 1930, devait plafonner ses effectifs à 100,000 hommes et se voyait interdire l’acquisition d’armements modernes.

Des combattants d'une unité des Freikorps lors de la révolution en Allemagne vers 1919-1920.

À l’instar du système Krumper du temps des guerres napoléoniennes, la Reichswehr allait former la base d’expansion d’une nouvelle armée allemande sous le régime hitlérien, et ce, en violation directe du Traité de Versailles. La Reichswehr fut dissoute officiellement en 1935 lorsque Hitler annonça la réintroduction du service militaire obligatoire universel et qu’il fit l’annonce de la création de la Luftwaffe, une autre violation directe du traité. La Reichswehr devint la Wehrmacht, qui constituerait un élément parmi d’autre des forces terrestres, en plus des forces aériennes et navales.

L’armée allemande sous Hitler prit une expansion rapide entre 1935 et 1939, prenant du coup la tête dans le domaine du développement des tactiques des blindés. Cependant, cette nouvelle armée était essentiellement formée de divisions d’infanterie à pied qui allaient marcher derrière un ensemble de divisions motorisées et blindées. Cette armée gagna une impressionnante (quoique peu surprenante) victoire contre les Polonais en 1939 et parvint à envahir l’année suivante la France, la Belgique et les Pays-Bas. Cette dernière campagne relevait encore plus de l’exploit, car elle avait été remportée devant l’armée française, un adversaire beaucoup plus redoutable.

Une parade de soldats de la Reichswehr vers 1930.

Sans prendre de repos, l’armée allemande démarra en juin 1941 l’opération Barbarossa, soit l’invasion du territoire soviétique. Cette campagne fut longue, amère et destructive en tous points. Les batailles de Stalingrad (1942) et Koursk (1943) avaient fini par anéantir l’armée allemande. Malgré tout, celle-ci livra par la suite, dans bien des cas avec l’énergie du désespoir, des combats d’arrière-garde jusqu’à la chute de Berlin et l’occupation de la capitale par les Soviétiques.

De 1939 à 1945, l’armée allemande livra des luttes acharnées, presque toujours contre des adversaires qui disposaient de plus vastes ressources. Elle avait envahi la majeure partie de l’Europe, de la Scandinavie à l’Afrique, puis de l’Italie à la Grèce en passant par les Balkans. Malgré toute l’excellence dont elle put faire preuve au plan tactique, l’armée allemande dut répondre à des mandats stratégiques qui allaient au-delà de ses capacités opérationnelles. À la fin des hostilités, elle enregistrait des pertes de plus de 5 millions d’hommes, dont plus de 2 millions de soldats tués.

Contrairement à la guerre de 1914-1918, l’armée allemande de la période de 1939-1945 était beaucoup plus politisée. Ses soldats ne se battaient pas seulement pour leur pays, mais également pour Hitler, leur Führer qui était leur commandant suprême. À cela, il faut quand même préciser que des motifs d’ordre plus traditionnels ont pu motiver les soldats, dont la loyauté, le bon commandement et la camaraderie.

Des soldats allemands se déplacent dans Stalingrad (1942).

Nouveaux visages de l’armée allemande

L’armée allemande de la période d’après-guerre naquit en 1955. À cette époque, l’Allemagne de l’Ouest se trouve carrément sur la ligne de front du Rideau de Fer. Les États-Unis et nombre de leurs partenaires à l’OTAN souhaitaient voir l’Allemagne de l’Ouest, cet ancien ennemi défait qui deviendrait un allié potentiel, contribuer à la défense de l’Europe. Après plusieurs débats dans les cercles politiques allemands et au sein de l’OTAN, la Bundeswehr (« Force de défense fédérale ») fut mise sur pied.

Les craintes de la part des partenaires de l’OTAN, qui avaient été victimes autrefois de l’occupation allemande, furent largement atténuées lorsqu’il fut convenu de placer la Bundeswehr sous les ordres directs de l’Alliance atlantique. Au niveau de l’éthique, il était impératif que cette nouvelle armée allemande, qui comprenait également la marine et l’aviation, soit en tous points différentes de celles du passé. L’armée comprendrait toujours des conscrits, mais ils seraient vus comme des « civils en uniformes » opérant dans un cadre démocratique. De plus, cette force serait soumise au contrôle du parlement. Il n’en fallu pas long avant que la Bundeswehr ne devienne le pivot central du dispositif de défense de l’OTAN sur le continent européen. Vers le milieu des années 1980, elle fournissait l’équivalent de douze divisions d’infanterie.

Le chancelier allemand Konrad Adenauer inspecte des troupes de la Bundeswehr (janvier 1956).

Pour sa part, l’Allemagne de l’Est leva en 1956 la National Volksarmee (« L’Armée populaire nationale »). Ayant largement fait les frais de l’agression allemande de 1941 à 1945, l’Union soviétique voulut naturellement tenir les reines de cette armée « communiste ». La National Volksarmee pouvait concrètement fournir quatre divisions motorisées et deux divisions blindées qui furent intégrées à l’organigramme des forces du Pacte de Varsovie. Tout en étant de tradition marxiste-léniniste, la National Volksarmee était en plus un instrument idéologique entre les mains du gouvernement. Paradoxalement, ses traditions consistaient en un curieux mélange de marxisme et d’idéologie militaire à la prussienne. On pouvait y louanger autant Engels que Clausewitz.

Une parade de soldats de la National Volksarmee.

Au lendemain de la réunification de 1990, lorsque la National Volksarmee fut intégrée à la Bundeswehr, les officiers qui firent une première tournée d’inspection en Allemagne de l’Est furent stupéfaits de constater que ces divisions étaient sur un pied de guerre. Néanmoins, la réalité de la réunification imposait que l’on procède rapidement à une réorganisation administrative. À cet égard, les officiers de la National Volksarmee d’un grade égale ou supérieur à celui de major furent invités à prendre leur retraite. Quant aux autres officiers de l’armée de l’Est transférés dans la Bundeswehr, une majorité dut recommencer l’entraînement.

Le processus de réunification de l’armée allemande, comme celui du pays, ne fut pas chose aisée, mais il fut un succès. De nos jours, l’armée allemande est déployée un peu partout dans le monde et participe à diverses missions, de concert avec ses partenaires internationaux.

Brève histoire de l’armée française (1ère partie)

Armée et État: un destin partagé

Des arquebusieurs français au début du XVIe siècle.

Le développement de l’armée française s’est effectué parallèlement à celui de l’État qu’elle sert. Dès le XVe siècle, les rois français avaient le contrôle sur des « bandes » de soldats d’infanterie recrutés sur leur territoire, de même qu’ils se payaient les services de compagnies d’ordonnance de cavalerie lourde ainsi que des mercenaires. En 1483, les bandes de Picardie étaient postées en garnison dans le nord de la France et elles allaient former en 1558 le Régiment de Picardie, le plus ancien des régiments d’infanterie de ligne français, et probablement le plus ancien régiment constitué dans la Chrétienté.

Au cours du XVIe siècle, une structure plus formelle de grades fut instaurée et un plus grand nombre de régiments furent levés. Des unités de mercenaires suisses, allemands, irlandais, écossais et italiens garnissaient largement les rangs de l’armée royale, et ce, tant dans l’infanterie qu’au sein de la cavalerie. De plus, dans les années 1630, la France se dota de régiments d’infanterie de marine.

Cette armée française qui se constituait progressivement depuis un siècle avait été mise à l’épreuve lors de la bataille de Rocroi en 1643 contre les Espagnols. La victoire décisive qu’obtint la France au cours de cet engagement était hautement symbolique, dans la mesure où la bataille marqua la fin de la suprématie militaire espagnole, puis l’entrée de l’armée française dans une ère nouvelle.

L’armée sous l’Ancien Régime

Le marquis de Louvois, un important réformateur militaire et ministre de la Guerre sous Louis XIV.

Vers la fin du XVIIe siècle, l’armée française se développa sous la direction du marquis de Louvois, l’administrateur militaire du roi, afin d’appuyer la politique étrangère en pleine expansion de Louis XIV. L’armée grossit rapidement, surtout en temps de guerre, où ses effectifs pouvaient atteindre un peu plus d’un demi-million d’hommes. Le recrutement était souvent laissé aux capitaines qui avaient tendance à diriger leurs compagnies de soldats comme s’il s’agissait de comptoirs commerciaux. Ils allaient chercher les recrues un peu partout dans la société civile. Ils acceptaient certainement les volontaires, mais ils allaient également chercher les démunis, les dépossédés et tous les hommes contraints par quelconque autorités à s’enrôler.

Non sans surprise, le problème de la désertion parmi les rangs était endémique. Par exemple, au cours d’une inspection qu’il fit des unités d’infanterie lors d’une expédition en Sicile en 1677, le maréchal de Vivonne constata que sur une force de près de 7,000 hommes, il en manquait plus de 4,000. Il fallait revoir en profondeur les conditions de service dans l’armée, en particulier au niveau du recrutement. Par exemple, des bataillons provinciaux de milice furent levés à partir de 1688 pour la défense nationale. Ceux-ci étaient recrutés par un tirage au sort et cette méthode fut fréquemment utilisée pour garnir les rangs de l’armée régulière.

Bien que les campagnes menées par Louis XIV à la fin du XVIIe siècle firent la fortune des fournisseurs militaires, il y avait néanmoins des inquiétudes quant aux coûts monétaires de la conduite de la guerre et du comportement des soldats (toujours la sempiternelle problématique de la désertion). La pénurie de recrues força l’État à maintenir le recours au service des mercenaires. Au XVIIIe siècle, on évalue à environ 12 % les effectifs de l’armée du temps de paix composés de ce type de soldats, et la proportion a pu monter à 20% en temps de guerre.

L’armée française était minée par une série de problèmes qui faisaient en sorte qu’elle avait des difficultés à stabiliser ses effectifs, en particulier en temps de paix. Il y avait des plaintes à l’effet que nombre de recrues n’étaient pas fiables. Pour sa part, le corps des officiers avait un moral chancelant, notamment en raison de la faible solde et du peu de possibilités d’avancements. De plus, certaines défaites, comme celles de 1757, où les forces françaises étaient simultanément battues en Allemagne et en Amérique du Nord, ne firent rien pour améliorer la situation.

La vie en garnison était également difficile. Les casernes étaient perçues comme des prisons haut de gamme où les soldats s’entassaient avec un régime alimentaire peu varié et où la maladie était omniprésente. D’ailleurs, en 1722, une épidémie dans les casernements du Régiment de la Motte avait carrément tué la moitié de l’effectif. Une fois leur contrat terminé, les soldats démobilisés prirent souvent le chemin du banditisme. Le phénomène s’était observé avec une plus grande ampleur en 1718 lorsqu’un ancien soldat régulier forma une compagnie qui effectua des raids sur la route reliant Paris à Caen. Ironiquement, au moment de son arrestation, une trentaine de gardiens qui le surveillaient préfèrent déserter, craignant que le prévenu les implique.

Des soldats français au milieu du XVIIIe siècle. À gauche, un fantassin du Régiment de Guyenne. À droite, un fantassin du Régiment de Béarn.

Malgré tout, la mauvaise réputation de l’armée et la qualité douteuse de nombre de ses soldats n’ont pas empêché que certains finirent par se distinguer. Des chefs et des soldats d’une efficacité redoutable purent entreprendre des réformes d’importance sur le long terme. Les tactiques et l’organisation de l’armée pouvaient être débattue de façon intelligente et posée. Par exemple, il y avait un débat entre les tenants d’une formation d’infanterie déployée sur une mince ligne afin d’accroître l’étendue du tir, puis ceux d’une formation plus profonde, sur plus d’un rang, dans le but de créer un choc lorsque l’ennemi est chargé, ou recevoir le choc dans le cas contraire. Pour sa part, le comte Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert, un général et auteur militaire prolifique du XVIIIe siècle, défendit la thèse des deux camps, y voyant des bénéfices de part et d’autre selon les situations.

Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, le grand maître à penser de l'artillerie française au XVIIIe siècle.

Toujours dans l’optique des réformes militaires à la même époque, l’inspecteur-général Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval effectua des changements en profondeur dans l’artillerie royale française. Il développa une standardisation et une rationalisation du système de canons alors utilisés. Du côté des fortifications, le marquis de Vauban domina son époque et dota la France d’un système efficace de défenses. Cette professionnalisation de l’armée française au XVIIIe siècle s’accompagne de réformes dans le monde des ingénieurs militaires. À cet effet, une école à leur intention fut ouverte à Mézières dans le but de former non seulement des ingénieurs militaires, mais aussi des ingénieurs qui pourraient servir dans le secteur civil, et ce, au plus grand bénéfice de l’État.

En dépit des réformes, les problèmes du recrutement et de la désertion ramenaient toujours à l’ordre du jour la question du type d’hommes que désir avoir l’armée dans ses rangs. Certains auteur auront pu louanger le caractère du paysan soldat-citoyen, un homme supposément plus sobre, plus fort et habitué au travail, un homme attaché à la mère-patrie parce qu’il travaille la terre. Même si ce type de candidat plaisait, il n’était pas adéquatement représenté dans l’armée. Une majorité de recrues provenait des villes et ces citadins représentaient environ 60% des effectifs au milieu du XVIIIe siècle.

Plusieurs percevaient la profession des armes comme une carrière au même titre que les autres et cela les irritait de voir que leurs compatriotes voyaient d’un mauvais œil le métier qu’ils avaient embrassé. Il n’était pas rare de voir dans des lieux publics des affiches indiquant que les soldats n’avaient pas le droit d’entrer dans un lieu particulier comme des parcs. Encore une fois, il était impératif de voir à l’amélioration de la discipline.

L’armée française tenta à cet égard d’adopter le modèle de l’armée prussienne à partir des années 1780. En effet, le ministre de la Guerre de Louis XV, le comte de Saint-Germain, voulut instituer une série de réformes qui s’en prendraient directement aux maux qui affectèrent l’armée en ces dernières décennies d’Ancien Régime. En fait, le comte de Saint-Germain souhaitait introduire la discipline militaire à la prussienne dans l’armée française. Cependant, de vives oppositions l’empêchèrent d’aller de l’avant.

Le recrutement d’officiers posait un autre épineux problème. On avait fondé en 1751 l’École Militaire Royale pour la formation des officiers. En 1776, cette école fut remplacée par douze écoles militaires en province, pour être ressuscitée l’année suivante. Le corps des officiers comprenait à la fois des hommes de la petite noblesse, dont François de Chevert qui s’enrôla comme soldat pour atteindre le grade de général. Ces hommes souhaitaient obtenir de l’ascension sociale par leurs compétences militaires, mais ils devaient composer avec la présence d’officiers issus d’un plus haut rang et qui n’avaient pas de réels intérêts pour le métier des armes.

À mesure que la haute aristocratie renforçait son contrôle sur les nominations aux rangs supérieurs, notamment depuis l’Édit de Ségur de 1781 qui fermait l’accès à des postes de commandements aux roturiers, la conséquence inévitable fut que l’armée comprit dans ses rangs une quantité de plus en plus importance d’officiers déchus et de sous-officiers qui ne pouvaient plus accéder au corps des officiers. Concrètement, de 1781 à 1789, seulement 41 officiers issus du rang reçurent une commission.

L’armée au temps de la Révolution et du Premier Empire

À la veille de la Révolution de 1789, l’armée régulière, qui incluait essentiellement des Français et des Suisses, comprenait un effectif de 113,000 fantassins, 32,000 cavaliers et 10,000 artilleurs. Cette force était appuyée par une milice d’environ 75,000 hommes. Confrontés au soulèvement populaire dans Paris, les régiments de l’armée se montrèrent peu fiables. Le 14 juillet, jour de la chute de la Bastille, cinq des six bataillons de la garde française dans la capitale joignirent les rangs des insurgés. Dans d’autres régions du pays, des régiments refusèrent d’obéir aux ordres de dispersion des foules. Non sans surprise, le taux de désertion grimpa en flèche et nombre de déserteurs décidèrent de joindre les rangs de la nouvelle Garde Nationale. Cependant, certains régiments demeurèrent fidèles à la couronne, notamment ceux de langue allemande en garnison dans l’est de la France.

La Révolution affecta donc directement les rangs de l’armée française, et ce, à tous les niveaux. En 1790-1791, l’armée était déchirée par un conflit qui illustrait la polarisation idéologique entre ses régiments et elle était infiltrée par des activistes locaux. Par ailleurs, bon nombre d’officiers (environ 6,000 à la fin de 1791) quittèrent la France et les soldats continuaient de déserter en masse, notamment au profit de bataillons de volontaires nationaux levés en 1791 où les opportunités de promotions étaient meilleures.

Tout cela doit être mis en parallèle au débat politique tenu à l’époque sur le rôle et la composition de l’armée. Celle-ci était confrontée au soulèvement populaire depuis 1789, puis devait mener une guerre contre des puissances étrangères envahisseurs à partir d’avril 1793. Certains pensaient que l’armée devrait simplement être réformée, dans le but de demeurer une petite force professionnelle. D’autres souhaitaient la voir se transformer en une grande armée de citoyens qui pourraient du jour au lendemain laisser tomber la fourche au profit du mousquet.

L’Assemblée Constituante revit les règlements, réforma la justice militaire et ouvrit les commissions d’officiers aux membres du rang de même qu’aux étrangers (en n’oubliant pas qu’il y avait énormément de postes d’officiers à combler). En 1792, l’émigration et la désertion signifiaient que la plupart des soldats actuellement dans l’armée l’avaient jointe depuis la Révolution et qu’à peine 4% de ses effectifs provenaient de l’extérieur. Une autre réforme obligea les régiments à abandonner leurs anciennes appellations pour les remplacer par des nombres. Malgré tout, l’esprit de la vieille armée demeurait. Par exemple, lorsque le 50e Régiment d’Infanterie attaqua Jemappes en 1792, ses hommes, qui connaissaient cette unité sous le nom de Régiment de Navarre, entamèrent leur vieux cri de guerre En avant, Navarre sans peur.

Deux soldats de la Garde Nationale vers 1793.

En août 1793, la Convention décida qu’au lieu d’appeler sous les drapeaux des volontaires afin de répondre à des menaces spécifiques, il vaudrait mieux procéder à une levée en masse de tous les hommes jugés aptes et âgés de 18 à 25 ans. Cet afflux de soldats-citoyens, dont plusieurs étaient déjà dans les rangs des sans-culottes, radicalisa l’idéologie dans l’armée, si bien que bon nombre d’officiers qui ne partageaient pas les idéaux de la Révolution furent expulsés ou guillotinés. Une fois le ménage dans ses rangs effectué, l’armée devait être prête à défendre la France contre ses nombreux ennemis extérieurs.

Les réformes allaient donc se poursuivre. En 1793, une première phase d’amalgamation vit le remplacement des régiments par des demi-brigades. En clair, il s’agissait de mixer les militaires en uniformes blancs de l’ancienne armée royale avec ceux en uniformes bleus des nouveaux bataillons de volontaires. C’est peut-être de là que vient l’expression le bleu pour identifier une recrue. De plus, on améliora la récente structure divisionnaire qui avait été introduite. La division comprendrait deux brigades d’infanterie, un régiment de cavalerie et un détachement d’artillerie. Malgré tout, ces changements, aussi importants fussent-ils, ne réglèrent pas tous les problèmes de l’armée française au temps de la Révolution.

Les généraux devaient composer avec l’inexpérience des nouveaux soldats, l’insécurité constante, les pressions politiques (souvent évidentes par la présence de « représentants » dans les unités) et la qualité très variable des recrues. Les tactiques ont fini par se développer et s’améliorer. Aux tactiques douteuses et peu professionnelles des sans-culottes on finit par introduire un entraînement beaucoup plus rude inspiré de l’armée royale. Par exemple, on parvint à manœuvrer l’infanterie pour qu’elle se déploie simultanément en colonnes et en ligne, avec des tirailleurs pour aller en reconnaissance, harceler l’ennemi et maintenir le contact.

Cela préparait bien les principales vagues d’assaut à la véritable bataille, celle où le choc se délivre et s’encaisse en respectant des principes élémentaires. De son côté, et heureusement pour les Français, l’artillerie avait moins souffert que les autres branches du phénomène de l’émigration massive de ses cadres. À Valmy en 1792, après avoir encaissé une solide canonnade, le Duc de Brunswick préféra ne pas attaquer les positions françaises, une décision qui fut déterminante et qui sauva probablement la Révolution.

Un épisode emblématique de la Révolution française: la bataille de Valmy (20 septembre 1792). D'après une peinture de Jean-Baptiste Mauzaisse (1835).

La levée en masse avait produit une armée doté d’un effectif sur papier de 1,200,000 hommes, bien que sa force réelle se situa autour de 800,000 soldats. Une seconde amalgamation survenue en 1795 restructura une fois de plus l’infanterie. En 1798, le terme réquisition (l’enrôlement forcé de citoyens) fut remplacé par celui de conscription. Concrètement, la nouvelle « conscription » signifiait l’enrôlement des hommes pour une période de quatre ans en temps de paix, puis pour une période indéfinie en temps de guerre. Bien que la proportion des anciens soldats de l’armée royale tomba à 3%, l’armée de 1798 était en général bien entraînée, beaucoup plus disciplinée qu’au début de la Révolution, sans compter que le jeune Bonaparte avait mené deux ans plus tôt une brillante campagne en Italie qui avait démontré ce que lui et son armée pouvaient accomplir.

L’armée de Napoléon avait été construite sur ces fondations. Il maintint ces principes de base à travers un système de conscription qui commença à peser lourd sur la société, surtout après 1812. En tout, quelque 2 millions d’hommes furent conscrits entre 1800 et 1814. Ce chiffre impressionnant cache l’omniprésent problème de la désertion et du refus de se présenter sous les drapeaux. Il y eut plus de 50,000 conscrits réfractaires et déserteurs, sans compter que plus de la moitié des conscrits provenant de certains départements du sud de la France refusèrent l’enregistrement.

Des grenardiers de la Garde impériale de Napoléon.

Paradoxalement, on remarque un retour en force des étrangers, qui formaient environ le tiers des effectifs de l’armée française à partir de 1809. Napoléon réintroduisit le terme de régiment en 1803 et il prit soin d’entretenir l’esprit martial dans son armée en créant la Légion d’Honneur, en préparant d’impressionnantes cérémonies militaires et ainsi de suite. La féroce énergie que dégageait l’empereur lui permettait souvent de régler lui-même des problèmes administratifs au sein de son armée, si bien qu’il en restait peu pour ses ministres de la Guerre.

L'empereur Napoléon 1er.

À l’apogée de sa force, l’armée impériale avait peu de rivaux pour lui faire face. D’ailleurs, la campagne d’Austerlitz de 1805 et celle de Jena/Auerstadt l’année suivante combinaient la ferveur patriotique, une solide expérience et une direction inspirée. Le temps et les pertes finirent naturellement par user l’armée impériale. La campagne d’Espagne avait été éprouvante à cet égard, de même que celle de Russie. Cette armée dépendait largement du génie militaire de l’empereur, si bien qu’en son absence, peu de ses maréchaux possédaient le talent nécessaire pour exercer un commandement indépendant. Bien que le retour d’exil de Napoléon lui permit de livrer une dernière campagne en 1815, celle des Cent-Jours, sa puissance militaire connut une fin abrupte à Waterloo. En fait, la France était lasse de la guerre qui durait depuis vingt-cinq ans. Une pause était nécessaire.

Sous la Restauration

La restauration du pouvoir des Bourbons ramena certains traits de l’Ancien Régime dans l’armée française. D’abord, l’effectif fut ramener à environ 100,000 hommes et bon nombre d’officiers ayant servi sous Napoléon furent placés en demi-solde, leurs postes ayant en partie été comblés par les émigrés d’avant la Révolution. Les régiments d’infanterie, qui avaient temporairement été remplacés par des « légions départementales », continuaient néanmoins de recourir à la conscription pour leur recrutement.

Lors de la révolution de 1830, l’armée offrit peu de soutien à la restauration de la monarchie et l’accession de Louis-Philippe au trône signifia de nouveaux problèmes dans l’attribution des postes de commandements. Par exemple, la Loi Soult de 1832 décréta qu’au moins la moitié des sous-lieutenants de l’armée devraient recevoir leurs commissions du rang. L’autre moitié proviendrait des académies militaires telles Saint-Cyr pour l’infanterie et la cavalerie, puis de l’École Polytechnique pour les artilleurs et les sapeurs. Dans la pratique, ce ratio ne fut pas respecté. La réalité était qu’un officier promu à partir du rang dépassait rarement le grade de capitaine, sauf dans quelques cas comme celui du futur maréchal Bazaine.

La même Loi Soult de 1832 statua également sur le système de recrutement. Le contingent recruté annuellement allait diviser les conscrits en deux catégories. La première choisirait les recrues par tirage et celles-ci devaient servir sous les drapeaux pour une période de sept ans, tandis que la seconde catégorie consisterait en une force de réservistes non entraînés. La loi de 1855 apporta de très légères modifications et il fallut attendre la Loi Niel de 1868, qui avait été passée après la victoire prussienne contre l’Autriche en 1866, avant de voir une tentative de conscription universelle.

L’armée française issue de la Loi Soult avait plusieurs qualités. Elle était agressive et bien entraînée. Cela se vit dans les fréquents engagements qu’elle livra en Algérie, en Italie, en Crimée et au Mexique. Cette armée répondit aux attentes stratégiques de la France à une époque où les guerres pour la survie nationale étaient choses du passé et que des forteresses s’érigeaient aux frontières afin de gagner du temps et permettre la levée de troupes supplémentaires. Cette armée avait également accompli sa mission politique au temps de Napoléon III, soit appuyer le régime, surtout que nombre de ses officiers supérieurs étaient personnellement liés à l’empereur. Cette armée comprenait en ses rangs des soldats servant sur une longue période, des hommes imbus de l’esprit militaire et désireux de défendre le régime contre ses ennemis externes.

L'armée française en Crimée (1854-1855).