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Le service militaire obligatoire : de la résistance à la dérobade

Introduction

Dans le cadre de nos articles de la série Le monde militaire, et pour donner suite aux commentaires et suggestions reçus de nos lecteurs, nous avons décidé de poursuivre la discussion concernant le service militaire obligatoire à travers l’Histoire. Plus précisément, notre premier article sur le sujet intitulé La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire traitait essentiellement du contexte dans lequel évolua le service militaire obligatoire, selon les pays et les circonstances du moment. Par contre, peu avait été dit sur la nature et l’ampleur de la résistance démontrée par tous ces hommes réfractaires à la conscription. En plus de résister et d’afficher leur opposition à cette forme de recrutement, nombreux furent ceux qui se dérobèrent à leurs obligations, si bien que la résistance et la dérobade sont également des éléments importants à prendre en compte dans l’analyse de ce phénomène sociétal.

Retour sur le cas français

La résistance et la dérobade constituent des expressions d’opposition à la guerre et au service militaire obligatoire qui, bien qu’ayant effectivement contribué à réduire les effectifs, ne purent empêcher les nations de lever de nouvelles armées. Durant la Révolution en 1793, les dirigeants de la France en vinrent à la conclusion que les ennemis externes de la nation posèrent un danger critique qui amena l’État à procéder à la levée en masse afin d’armer tout le pays pour la défense. Cette levée en masse demanda que toute la population adulte de la France serve, peu importe l’âge, le sexe, les handicaps, l’entraînement préalable ou le niveau d’éducation des candidats. Ainsi, la levée en masse obligea les jeunes hommes à servir dans l’armée et les autres hommes et les femmes à servir dans l’industrie et l’agriculture.

En dépit des terribles épreuves auxquelles la France d’alors se heurta, il se trouva des Français qui résistèrent ou qui se dérobèrent de plusieurs manières à la levée en masse, au point où certains trucs et astuces furent copiés par les générations suivantes. Premièrement, certains Français choisirent carrément de ne pas se présenter aux bureaux d’enrôlement, comme le firent d’autres générations de soldats potentiels, en refusant de s’enregistrer lorsqu’ils reçurent leurs ordres de mobilisation. En second lieu, certains citoyens français des années 1790, qui furent à nouveau imités par les générations suivantes, offrirent des pots-de-vin aux responsables chargés d’appliquer la conscription, ou ils demandèrent à des parents et amis d’user de leurs relations en hauts lieux afin de les faire exempter. Dans quelques cas extrêmes, certains conscrits firent la grève de la faim, feignirent la maladie ou s’infligèrent des blessures, bien que certains hommes aux prises avec un réel handicap physique purent être affectés à des travaux sur des fermes, dans des usines ou des bureaux gouvernementaux. Cela étant, la dérobade apparut comme la seule solution à des conscrits qui apprirent qu’ils serviraient en dehors du territoire national, pour envahir des pays étrangers.

L’adhésion à la cause

Dans un autre ordre d’idées, notons que la conscription combine une forme évidente de coercition nationale à la volonté d’une majorité de citoyens de servir leur pays en appuyant ses objectifs stratégiques nationaux. Malgré cela, à travers les siècles et dans plusieurs nations, force fut de constater que des gens choisirent de résister à l’enrôlement obligatoire, ou du moins s’y soustraire en invoquant certaines raisons. Parmi celles-ci, on observe que les réfractaires prétextèrent leur appartenance religieuse ou idéologique. En d’autres circonstances, les réfractaires ne sentirent aucune appartenance ou loyauté quelconques à l’État national dans lequel ils vécurent. Cette absence de sentiment d’appartenance se transporta aussi aux niveaux provincial, régional ou communautaire, selon les contextes.

Enfin, les résistants à la conscription purent invoquer leur opposition face à une aventure militaire particulière ou plus simplement face aux dirigeants politiques qui l’entreprirent, que ce soit vis-à-vis un parti ou un chef. C’est à la lumière de ces quelques raisons évoquées que les résistants à la conscription devinrent rapidement impopulaires et controversés parce qu’ils rejetèrent ce qu’une majorité de citoyens de plusieurs nations considérèrent comme l’une des responsabilités premières de quelconque individu responsable : le service militaire.

C’est ainsi que, dans leurs tentatives de réduire la résistance et la dérobade au service militaire obligatoire, les gouvernements eurent recours à certaines stratégies. Parmi elles, cette idée d’accorder des exemptions basées sur l’âge, l’affiliation religieuse ou de croyances (incluant les objecteurs de conscience), les handicaps physiques, l’état civil (hommes mariés, veufs ou ayant des parents à charge), le statut d’étudiant et les qualifications professionnelles jugées essentielles à l’industrie. Par contre, la nature de la résistance et de la dérobade dépend toujours du contexte. À titre d’exemple, si la conscription est imposée lors d’interventions militaires controversées qui impliquent, dans la perspective de l’État, des enjeux majeurs, mais qui n’apparaissent pas constituer de menaces directes à la nation (comme des conflits coloniaux lointains ou des interventions à l’étranger mal comprises), alors la résistance et la dérobade peuvent séduire une plus grande partie de la population, en particulier si la guerre ou l’intervention durent plus d’un an ou deux. Bref, dans la guerre comme dans la paix, toutes les méthodes énumérées afin de résister ou se dérober à la conscription s’inspirent du contexte de la Révolution française, comme nous l’avons mentionné précédemment, ainsi que dans notre premier article sur le sujet cité en introduction.

La relativité du contexte ou la similarité des problèmes : la Guerre civile américaine

Au-delà de la Révolution française, d’autres études de cas s’avèrent intéressantes. C’est notamment le cas avec la Guerre civile américaine (1861-1865), où des enjeux majeurs furent à l’ordre du jour. Le Nord se battit pour restaurer l’Union et mettre un terme à l’esclavage, alors que le Sud fit la guerre pour l’obtention de son indépendance. Cela dit, la Confédération, en 1862, et l’Union, en 1863, adoptèrent la conscription avec certaines clauses d’exemptions, mais chaque camp connut des problèmes similaires liés à la résistance et à la dérobade. Au Sud, certains hommes invoquèrent des exemptions légales, comme celles de servir actuellement dans la milice (armée de réserve), dans les chemins de fer et industries stratégiques ainsi qu’au service de Dieu. Au Nord, ceux ne désirant pas servir purent en toute légalité payer afin que des substituts portent l’uniforme à leur place.

Bien que la conscription fut impopulaire et controversée, peu d’hommes furent effectivement enrôlés de force lors de la Guerre civile américaine. Par exemple, sur le million d’hommes qui servirent dans les rangs sudistes, à peine 10% peuvent être considérés comme des conscrits. Dans le camp de l’Union, et comme nous l’avons mentionné dans notre article La conscription: petite histoire d’un mal nécessaire, l’imposition de la conscription amena nombre de candidats à devancer l’appel en s’enrôlement volontairement. Malgré cela, les résistances contribuèrent à troubler la paix civile au Nord, comme ce fut le cas lors d’émeutes anti-conscriptionnistes qui durèrent une semaine à New York en 1863. Encore là, et en dépit de tous ces désordres, on estime à seulement 8% le nombre de conscrits, sur un total d’environ 1,5 million de soldats de l’armée de l’Union. Tant au Nord qu’au Sud, les détachements de la prévôté militaire procédèrent néanmoins à l’arrestation de centaines de conscrits à la fin du conflit en 1865.

Estampe représentant les émeutes anti-conscriptionnistes de New York en juillet 1863. Les émeutiers (à gauche) affrontent les forces de l'ordre en pleine rue (à droite).

Résistance et dérobade à l’ère des guerres totales

Au lendemain de la Guerre civile américaine, la plupart des nations occidentales (à l’exception notable de la Grande-Bretagne et des États-Unis) imposèrent la conscription en temps de paix, plus précisément au cours de la période des trente années qui précéda la Première Guerre mondiale. Certaines puissances européennes connurent plus de succès que d’autres dans leur imposition respective du service militaire obligatoire. En Allemagne, une sorte de consensus national permit une implantation habile d’une conscription qui demanda aux hommes de servir pendant vingt ans, soit deux décennies décomposées en une brève période de service actif, et la balance à titre de réservistes. D’autres nations comme la France et la Russie comptèrent également sur la conscription pour lever et entretenir de grandes forces militaires d’active et de réserve.

Lorsque la guerre éclata en 1914, les nations européennes intensifièrent leurs appels aux armes et elles demandèrent également à certaines classes d’hommes et de femmes d’aller travailler dans les industries et dans l’agriculture. Dans ces circonstances, des hommes tentèrent à nouveau de résister ou se dérober à la conscription, en utilisant des méthodes avérées datant de la France révolutionnaire, bien que quelques centaines de candidats voulurent résister en évoquant un argumentaire religieux. En effet, certains groupes bien organisés s’opposèrent au service militaire obligatoire, comme le petit mais bruyant No-Conscription Fellowship en Grande-Bretagne, et ce, même si la conscription votée par le parlement en 1916 fut socialement acceptée. Le modèle britannique de conscription fut obligatoire, certes, mais les hommes sélectionnés allèrent être répartis soit dans l’armée, dans l’industrie ou dans l’agriculture.

Une affiche du mouvement anti-conscriptionniste britannique "No-Conscription Fellowship".

De l’autre côté de l’océan, les États-Unis imposèrent une conscription à leur entrée en guerre en 1917, à travers des mesures qui enrôlèrent des centaines de milliers d’hommes, incluant des immigrants de première et deuxième générations. Comme dans nombre de pays, l’opposition à la conscription se fit rapidement sentir. On note entre autres celle émanant du parti socialiste américain, qui fut rejoint dans sa lutte par des groupes religieux tels les quakers et les mennonites. En d’autres cas, quelques individus désireux d’échapper au service militaire se joignirent à la Croix-Rouge ou se portèrent volontaires comme conducteurs d’ambulances. Dans les faits, sur les quatre millions d’Américains portant l’uniforme en 1918, environ 70% d’entre eux furent conscrits. Au Canada, des milliers de Canadiens anglais se portèrent volontaires, mais nombre de Canadiens français s’opposèrent à la conscription, notamment parce que ces derniers crurent que la guerre était livrée afin de maintenir l’Empire britannique. En Russie, des centaines d’hommes échappèrent au service militaire obligatoire, mais ils furent quand même douze millions à être conscrits et à avoir combattu les armées des Puissances centrales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les belligérants majeurs dépendirent de la conscription pour lever de gigantesques armées, mais encore là, la résistance et la dérobade furent présentes dans la plupart des États en guerre. Les hommes firent usage de leurs connexions politiques pour obtenir un traitement préférentiel, notamment pour décrocher un emploi civil dans les industries stratégiques ou les bureaux gouvernementaux. Aux États-Unis, on observe qu’environ dix millions sur seize millions d’hommes furent conscrits et seulement quelques milliers furent arrêtés et traduits en justice pour avoir résisté ou s’être dérobés. Au Canada, le gouvernement de l’époque (et à l’instar de ce que voulut faire la France en 1793) utilisa la conscription dans l’unique but de fournir des soldats pour la défense du territoire national, du moins jusqu’à la fin de 1944, tandis que les volontaires servirent outre-mer.

À l’autre bout du monde, l’Union soviétique livra sa fameuse Grande Guerre patriotique en obligeant les hommes et les femmes à servir là où l’on jugerait bon les envoyer. Dans certains cas, ceux ou celles qui résistèrent furent sommairement exécutés ou envoyés dans des camps de travail. Dans la France occupée, les jeunes hommes fuirent dans d’autres parties non occupées du pays (jusqu’en 1942) ou se cachèrent dans des endroits inaccessibles pour éviter d’être enrôlés de force dans les armées de l’Axe. En Asie, le Japon envahit la Chine dans les années 1930, mais le régionalisme chinois, les actions des seigneurs de guerre locaux et la guerre civile empêchèrent la conscription de bien s’appliquer dans cette Chine non unifiée politiquement. Quant au Japon, selon les sources disponibles, il semble que ce pays ait enregistré le plus faible nombre d’opposants au service militaire obligatoire pour la période des années 1930 et 1940.

Guerre froide et luttes anticoloniales

La période de la Guerre froide qui suivit présenta à son tour diverses perspectives et résistances à la conscription. Par exemple, les États-Unis recrutèrent des millions d’hommes pour servir dans leurs avant-postes en Europe et lors de la guerre en Corée (1950-1953), c’est-à-dire des soldats qui eux aussi affrontèrent les conscrits des armées de Corée du Nord et de la Chine. Lors de la Guerre du Vietnam (1965-1975), près de onze millions d’Américains servirent et de ce nombre, environ 2,2 millions furent conscrits. Ce fut davantage au lendemain de l’offensive du Têt de 1968 que la résistance et la dérobade à la conscription aux États-Unis s’accrut. Dans ce dernier cas, en plus de ne pas s’enregistrer ou faire mine de ne pas se rapporter pour le service militaire, les hommes évitèrent de servir dans l’armée de terre en s’enrôlant plutôt dans la Garde Nationale (une force de réserve), en prolongeant leurs études pour obtenir une exemption légale ou en fuyant vers le Canada. Dans ce contexte, le Congrès américain mit un terme à la conscription en 1973.

Signe que la conscription est toujours problématique, un retour sur le cas de la France s’avère de mise. Lors de la Première Guerre mondiale, la France enrôla des hommes de sa colonie d’Indochine et les transporta en territoire métropolitain. Cette conscription ne fit qu’accroître les ressentiments des populations locales envers le colonisateur, sans compter que l’invasion de la colonie par le Japon dans les années 1940 contribua à la montée d’un profond sentiment nationaliste anticolonial. Pendant leurs luttes contre la France et les États-Unis des années 1950 aux années 1970, les communistes vietnamiens employèrent leurs propres versions de la levée en masse, tant au Nord qu’au Sud Vietnam. Leur levée répartit les hommes et les femmes vers des postes militaires et civils et elle traita tous les Vietnamiens réfractaires comme des ennemies de l’État. Bien que fonctionnelle en apparence, la conscription vietnamienne souffrit de l’épreuve du temps. Après des années, voire des décennies de guerres, plusieurs Vietnamiens s’opposèrent aux objectifs des communistes et finirent par se dérober du service militaire, allant même jusqu’à collaborer avec les Français, les Japonais ou les Américains.

Comme bien des empires coloniaux, la France n'hésita pas à enrôler de force les habitants de ses territoires outre-mer qui servirent dans les grands conflits qu'elle livra au XXe siècle. Ici, des tirailleurs annamites.

Conclusion

En guise de conclusion, nous sommes tentés de reprendre les mêmes paramètres que dans notre premier article sur le sujet de la conscription. En clair, comme nous l’avions alors mentionné, la conscription de type universel est de moins en moins appliquée dans le monde, particulièrement parmi les grandes puissances disposant de technologies militaires avancées. Parallèlement, les phénomènes de résistance et de dérobade s’avèrent moins fréquents, étant donné que la majorité de ces grandes puissances entretiennent des armées composées de candidats volontaires, que ce soit au sein de la force d’active ou celle de réserve. Par ailleurs, la sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé. Ce faisant, les risques associés à la résistance et à la dérobade sont d’autant diminués.

Cela dit, la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats. Dans le contexte du XXIe siècle, le cas de la Corée du Nord est révélateur, en ce sens où elle est, à peu de chose près, le seul État qui a recours sur une base permanente à la conscription du type de la levée en masse.

La conscription : petite histoire d’un mal nécessaire

Introduction

La conscription est une forme de service militaire dans laquelle l’État requiert qu’un pourcentage d’hommes serve dans l’armée sous peine de conséquences légales. De prime abord, la conscription comprend certains avantages pour les États qui y ont recours. D’abord, étant donné que les hommes sont obligés de servir sous les drapeaux, il n’y a pas de raisons de dépenser sans compter afin d’améliorer leurs conditions. Ainsi, la conscription constitue pour l’État un procédé de recrutement beaucoup plus abordable que l’embauche de mercenaires étrangers ou le recours aux volontaires (ce dernier système obligeant l’État à rendre le service militaire suffisamment attrayant, ce qui le rend plus cher par définition).

Par ailleurs, la conscription permet de lever de grandes armées en un temps relativement court, mais souvent au coût d’un affaiblissement de l’économie civile, puisqu’une quantité non négligeable d’hommes en âge de travailler est retirée des secteurs névralgiques (ex: industries, fermes…). Devant cette contrainte, la conscription est généralement en vigueur dans les États aux prises avec des ennemis potentiels à leurs frontières. Au-delà de la nécessité stratégique, des États aux frontières pacifiques (ou dont la géographie sert d’effet dissuasif) comme l’Angleterre, le Canada et les États-Unis tendent à utiliser la conscription en situation d’urgence uniquement.

Administrer la contrainte

Cela étant, la conscription comprend des désavantages, soit des inconvénients qui semblent plus facilement perceptibles que les avantages précédemment évoqués. Premièrement, puisque les hommes sont contraints de servir, ceux-ci peuvent être imprégnés d’un degré de motivation relativement bas et qui peut avoir pour conséquence un taux de désertion plus élevé que dans les rangs volontaires ou mercenaires. Ce problème est particulièrement sensible lorsque les hommes ne ressentent pas d’attachement patriotique avec l’institution militaire dans laquelle ils servent, comme ce fut le cas dans la Russie tsariste, dans les parties non allemandes de l’Empire austro-hongrois et dans le sud de l’Italie, pour ne citer que ces exemples. Deuxièmement, les armées du temps de paix forgées à travers la conscription ne disposent pas des mêmes habiletés que dans les forces professionnelles. Cela dit, nombreux sont les officiers supérieurs des armées professionnelles qui ne cachent pas leurs doutes quant à l’efficacité des forces conscrites.

Bien entendu, la conscription revêt prioritairement une dimension militaire, mais elle peut aussi avoir des finalités politiques. Par exemple, la conscription fut régulièrement employée dans les États désireux d’utiliser l’armée pour inculquer aux citoyens des valeurs nationalistes. Dans ce contexte, plusieurs États ou empires multiethniques eurent recours à la conscription comme opportunité d’enseigner aux jeunes hommes les vertus de la langue, des traditions et des coutumes nationales. L’objectif premier étant d’infuser du patriotisme (ou du moins une loyauté minimale) à l’intérieur des rangs composés de conscrits issus de minorités ethniques ou religieuses.

L'intégration de conscrits dans une armée polyglotte comme celle du défunt empire austro-hongrois posa de nombreux défis aux militaires professionnels chargés de transformer ces civils en soldats.

Dans plusieurs cas, l’imposition de la conscription se retourna contre ses initiateurs, parce que les jeunes hommes issus des groupes minoritaires pestèrent contre la discipline militaire imposée par les officiers et les sous-officiers issus du groupe ethnique majoritaire. Dans quelques États de l’Europe de l’Est, certains officiers allèrent même jusqu’à embaucher les services de leurs conscrits subordonnés afin d’effectuer à bon marché des travaux agricoles sur leurs domaines. Dans d’autres cas, la hargne des conscrits résulta du fait que l’instruction militaire fut prodiguée dans la langue nationale officielle (qui souvent ne fut pas la leur), bien qu’elle put parfois être traduite dans les dialectes locaux par des sous-officiers polyglottes.

Par conséquent, l’inculcation de sentiments patriotiques par la conscription connut des résultats mitigés dans les meilleurs cas. En d’autres circonstances, le service militaire obligatoire put servir à légitimer ou à politiser l’armée. D’ailleurs, certains socialistes français comme Jean Jaurès argumentèrent à l’effet qu’une armée du temps de paix composée de conscrits serait plus représentative de la société qu’une armée professionnelle et, pour cette raison, elle ne constituerait pas une menace pour le régime républicain. Fait intéressant, en Chine, Mao Zedong y alla d’un argumentaire similaire en affirmant que la conscription en vigueur dans l’Armée populaire de libération représentait carrément le peuple en armes et que cette armée le défendrait jusqu’à la fin.

Le précédent français

Sous le Directoire, Jean-Baptiste, comte Jourdan, fit adopter une loi sur la conscription qui rendit le service militaire obligatoire. Cette loi inspirera nombre d'États européens à prendre la même voie dans les décennies suivantes.

Tel qu’on le connaît de nos jours, le système de conscription apparut dans la France révolutionnaire avec l’adoption de la Loi Jourdan en 1798. En fait, la loi obligea tous les jeunes hommes en état de porter les armes à s’enregistrer auprès de l’administration gouvernementale locale. Ce faisant, le gouvernement fit connaître ses besoins d’effectifs en publiant ses quotas de jeunes hommes à enrôler à partir de listes qui lui furent préalablement soumises. Ce système hérité de la Révolution donna ensuite à Napoléon plus de deux millions d’hommes entre 1798 et 1815.

Le modèle français constitua un précédent, en ce sens où il lia le service militaire au nationalisme grandissant en Europe, à mesure que les tensions continentales prirent de l’ampleur pendant le XIXe siècle. Dans certains États, notamment en Allemagne, des officiers s’opposèrent à la conscription sur la base qu’elle amènerait la création d’une armée si grande que ses soldats devraient être encadrés par des gens non issus de la noblesse afin de combler la demande d’officiers. Dans d’autres pays, comme en France et aux États-Unis, les opposants au service militaire obligatoire prétendirent que celui-ci aurait un effet dévastateur sur le moral des hommes exposés à la dure vie des casernes.

Qu’elle plaise ou non, et en particulier dans le contexte européen au tournant du XXe siècle, la conscription demeura la méthode de recrutement de soldats privilégiée par les États, tant pour les forces de réserve que dans les armées de métier. Pendant la Première Guerre mondiale, la demande croissante d’effectifs militaires mit les belligérants devant la contrainte évoquée en introduction, soit celle de fournir à l’armée les hommes dont elle a besoin en affectant le moins possible la production industrielle. Ainsi, les États découvrirent que certains hommes seraient effectivement plus utiles dans les usines, les fermes et les mines que sur les champs de bataille. En clair, certaines catégories de travailleurs qualifiés pourraient voir leurs effectifs exemptés de la conscription. On pense entre autres aux mineurs, aux cheminots, aux fermiers et ouvriers métallurgistes.

Bien entendu, ce ne furent pas tous les travailleurs évoluant dans ces catégories qui furent exemptés du service militaire obligatoire, mais les belligérants durent rationaliser l’utilisation de leur main-d’œuvre respective, et ce, dès le début des hostilités. Si l’on prend l’exemple de la Grande-Bretagne, cette nation réalisa qu’en l’absence d’un système de gestion plus rationnelle de la main-d’œuvre, une large partie de ses travailleurs qualifiés irait rejoindre les rangs de l’armée. Le problème était d’autant plus épineux dans la Grande-Bretagne, car le pays était l’une des rares puissances à ne pas avoir recouru à la conscription avant la guerre, si bien que le déséquilibre initial de la répartition entre les effectifs militaires et industriels s’en trouva accru.

Contrôler les paramètres de la conscription

Pour leur part, les Américains tirèrent des leçons de l’expérience britannique. Lors de leur entrée en guerre en 1917, ils introduisirent un service sélectif visant à accorder des reports (et non des exemptions) aux hommes dont les compétences professionnelles furent jugées indispensables au bon fonctionnement de l’économie civile. De plus, le service sélectif établit un précédent, à savoir que la conscription à l’américaine ne signifia pas le service universel. Intéressant en apparence, le système de reports engendra maintes tensions dans la société américaine, au-delà de la traditionnelle question des objecteurs de conscience maintes fois étudiée. D’une certaine manière, le système était coercitif, dans la mesure où les travailleurs qualifiés (non conscrits) pourraient perdre certains privilèges, dont le droit de faire la grève. En effet, le gouvernement pouvait les menacer de révoquer le report si une telle situation se produisait. Cela s’observa aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le secteur minier.

Cependant, le cas américain fut loin d’être unique. On observa des situations semblables en France et en Israël, où les systèmes de reports de ces États suscitèrent également des controverses. Un autre exemple intéressant est celui de la société américaine lors de la Guerre du Vietnam. Le gouvernement de l’époque autorisa non pas des reports, mais des exemptions à certaines catégories de citoyens en âge de porter les armes, comme aux étudiants des collèges. Cette dernière mesure provoqua à son tour une controverse dans l’esprit de ceux qui accusèrent l’État de privilégier certaines classes de citoyens et de groupes ethniques au détriment des autres. Certaines tentatives d’instaurer un système de loterie prétendument plus équitable (basé entre autres sur le jour d’anniversaire des candidats) ne purent apaiser les tensions, si bien que les États-Unis abandonnèrent finalement la conscription en 1973.

Dans le cadre de l'imposition de la conscription du type du service sélectif de 1917, des citoyens américains font la queue en réponse à l'appel des autorités militaires à Hawaii.

En dépit de tous ces problèmes, le service militaire obligatoire guida les gouvernements des puissances majeures dans la gestion de leur main-d’œuvre militaire, que ce soit lors des guerres mondiales ou pendant la Guerre froide. Même des États traditionnellement anti-conscriptionnistes comme les États-Unis et la Grande-Bretagne en vinrent à recourir à cette mesure de recrutement. Dans ce contexte, la mise en place de la conscription contraignit certains jeunes hommes à « devancer l’appel », c’est-à-dire à s’enrôler volontairement afin de minimalement contrôler certains paramètres comme le moment de l’enrôlement, la branche dans laquelle ils souhaitèrent servir et, dans quelques cas, le choix des camarades avec lesquels ils partirent à la guerre. Pour ce dernier élément, l’implantation de la conscription en Grande-Bretagne amena la levée des Pal’s Battalions (Bataillons de copains) pendant la Première Guerre mondiale, où les autorités militaires promirent aux enrôlés volontaires une « chance » de servir avec leurs parents et amis pour la durée du conflit.

Une autre manière d’atténuer les effets négatifs de la conscription sur le moral des jeunes hommes consiste, comme nous l’avons évoqué, à choisir la branche dans laquelle le service sera accompli. Paradoxalement, la conscription en vigueur aux États-Unis dans la période allant de 1948 à 1973 stimula les enrôlements dans l’aviation et dans la marine. Ces deux branches ne souhaitaient pas avoir de conscrits dans leurs rangs, mais elles comptaient sur des hommes qui, à la limite, étaient résignés et surtout soucieux de ne pas servir dans l’armée de terre.

La fin du service militaire obligatoire aux États-Unis mit automatiquement un terme à ce pernicieux système de « volontaires-conscrits motivés », que les Américains appelèrent péjorativement les Draft-motivated Volunteers. D’autres nations ne furent pas exemptes de tels systèmes de recrutement pour le moins étrange. Au Canada, on pense notamment à l’adoption en 1940 de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN) qui autorisa le gouvernement à enrôler de force de jeunes hommes, sous condition qu’ils ne serviraient pas outre-mer. Ces enrôlés furent surnommés les Zombies, ce qui n’aida en rien à la réputation de ces hommes, du système et, pire encore, cela amena une situation des plus étranges. À la fin de la guerre de 1939-1945, le Canada compta théoriquement trois catégories de soldats : des enrôlés volontaires, des enrôlés par la LMRN et des conscrits (suite à l’implantation effective de la conscription à l’automne de 1944).

Conclusion

Selon les époques et les contextes, la conscription suscita la controverse, comme le témoigne clairement cette affiche américaine pendant la Guerre du Vietnam.

Pour conclure, nous pouvons simplement ajouter qu’à une époque où la technologie rend le travail du soldat de plus en plus complexe (ce qui nécessite une formation continue à grands frais), la conscription ne semble plus être une méthode de recrutement privilégiée par les gouvernements des grandes puissances. La sophistication du matériel militaire et la complexité des opérations demandent au candidat qu’il investisse temps et énergie, qu’il se professionnalise, ce qui implique qu’il soit parfaitement motivé.

Combinés à la chute de l’Union soviétique, ces nouveaux développements expliquent en partie le déclin de la conscription dans la plupart des pays occidentaux depuis la fin de la Guerre froide. Ils expliquent également pourquoi la conscription demeure la méthode de recrutement préférée des États ne disposant pas de technologies militaires avancées ou des États qui voudront entretenir de grandes armées de crainte d’être attaqués par leurs voisins immédiats.

Histoire de l’organisation des armées

La structure organisationnelle

La plupart des forces militaires modernes tendent à posséder des structures organisationnelles similaires. Ces ressemblances s’observent notamment parce que bon nombre d’entre elles ont des origines politico-culturelles et une histoire communes, mais aussi parce qu’elles sont structurées selon des principes pratiques et universels d’administration qui, au final, affectent positivement la qualité de ce qui est convenu d’appeler la « chaîne de commandement ».

D’entrée de jeu, il y a généralement une différence entre l’organisation et la puissance d’une armée en temps de paix et celle en temps de guerre. L’Histoire tend d’ailleurs à démontrer que les armées qui s’adaptent le plus aisément aux exigences de la guerre sont celles dans lesquelles la structure organisationnelle observée sur les champs de bataille constitue, en toute logique, une simple réflexion de ce qu’était l’organisation en temps de paix. À titre d’exemple, des régiments sont généralement connus comme étant des « unités » et les structures plus larges dans lesquelles ils sont rassemblés portent le nom de « formations ».

À l’inverse, les régiments sont également de larges formations dans lesquelles se trouvent des « sous-unités » telles des compagnies, des pelotons et des sections. Cela dit, la terminologie peut évidemment varier selon les nations, de même qu’entre les différentes branches que sont généralement l’armée, l’aviation et la marine. Nous avons vu que l’infanterie possède ses compagnies et ses pelotons, alors que dans la cavalerie, par exemple, on subdivise la formation en escadrons, tout comme l’artillerie est organisée en batteries.

L’organisation du XVe au XVIIe siècle

À une époque (XVe et XVIe siècles) où des "entreprises" de guerre vendaient leurs services au plus offrant, celles-ci étaient néanmoins dotées de structures organisationnelles et d'une chaîne de commandement.

Nous avons écrit dans un précédent article que les origines des armées dites « modernes » remontent environ au XVe siècle en Europe, à l’époque des compagnies de mercenaires qui étaient relativement bien organisées. L’unité de base de l’époque était la compagnie, c’est-à-dire une force militaire composée bien entendu de mercenaires, mais celle-ci était aussi une entreprise commerciale, si l’on part du principe qu’elle vendait ses services et qu’elle disposait d’une clientèle établie. La compagnie de mercenaires était commandée par un capitaine dont l’officier principal était un lieutenant qui pouvait prendre la place du capitaine au besoin. Plus bas dans la hiérarchie, un officier subalterne portait les couleurs (drapeaux) de la compagnie et il possédait un titre qui reflétait sa fonction, à savoir qu’il était un enseigne.

Par ailleurs, il était possible de combiner des compagnies qui prenaient la forme de régiments sous les ordres d’un colonel. Du XVIe au XVIIe siècle, l’État tenta d’affermir son contrôle sur ces colonels, où leurs commissions d’officier furent progressivement authentifiées par la signature du monarque. De plus, les uniformes et les couleurs régimentaires représentaient initialement les armoiries ou les symboles personnels du colonel, mais ils furent à leur tour remplacés par des symboles émanant de l’État. Cette sorte de dualité symbolique se reflète toujours dans certaines armées du monde. Par exemple, nombre de régiments de l’armée britannique emportent deux drapeaux, celui du régiment et celui du monarque (ou du prince qui patronne le régiment).

Ce que l’on remarque également de l’organisation des armées à travers l’Histoire c’est que la compagnie semble être l’une des unités les plus anciennes. À travers les âges, on pense que le nombre moyen de soldats par compagnies devait tourner autour de 80, ce qui se rapproche du centurium romain. Dans un même ordre d’idées, mais à plus petite échelle, on remarque aussi la structure organisationnelle passée de l’armée prussienne qui reposait sur une unité de 8 hommes, le Kameradschaft, qui se rapprochait étrangement du conturbernium des légions romaines comprenant 10 hommes.

Ces différentes unités gagnèrent leur cohésion à travers la routine de la vie quotidienne et des habitudes développées par ce « vivre ensemble » des soldats. De plus, il était facile pour un seul homme d’exercer un commandement direct sur une si petite unité, bien que ce ne fut pas avant le XIXe siècle que ce type d’unité gagna son importance tactique. Autrement dit, la cohésion observée dans ce type d’unité aux plans administratif (facile à commander) et psychologique (tout le monde se connaît) n’avait pas son égal au niveau tactique (une fois rendu sur le champ de bataille) avant le XIXe siècle. Ces unités, le Kameradschaft ou le conturbernium, peuvent être considérées comme les ancêtres des sections d’infanterie modernes de 10 à 15 hommes.

À force de grossir, les armées durent revoir une fois de plus leurs modèles organisationnels. Dès le XVIIe siècle, les régiments commencèrent à être embrigadés, normalement sous les ordres d’un colonel sénior, soit celui ayant le plus d’ancienneté par rapport à la date où il reçut sa commission. Encore une fois, il y a certains parallèles intéressants à faire avec l’organisation de l’armée romaine. Par exemple, le régiment du XVIIe siècle ressemblait en termes d’effectifs et d’organisation à la cohorte romaine, de même que la brigade se rapprochait de ce qu’était la légion, selon les mêmes paramètres.

De par son efficacité et sa cohésion, le modèle organisationnel de l'armée romaine continua d'inspirer, et ce, plus de mille ans après la chute de l'empire.

L’expérience démontra également que les commandants pouvaient mieux administrer et commander leurs formations s’ils subdivisaient la chaîne de commandement, au sens usuel de déléguer. Ils pouvaient confier à trois ou quatre de leurs officiers supérieurs, qui leur étaient subordonnés, le commandement d’unités de plus petite taille. Le régiment pouvait notamment être divisé en bataillons ou encore voir le nombre de compagnies lui étant affectées être réduit. Ce besoin de repenser la structure organisationnelle des armées au XVIIe siècle avait été bien compris par Gustave Adolphe de Suède. Il avait réorganisé l’infanterie suédoise en mettant l’emphase sur l’unité de base qu’était une compagnie à 150 hommes. La combinaison de quatre de ces compagnies formerait un bataillon et trois de ces bataillons constitueraient une brigade.

Du XVIIe au XIXe siècle: nouvelles identités, nouvelles tactiques

En plus du sentiment d'appartenance, les régiments portaient leurs titres et/ou numéros pour des raisons administratives afin de les situer dans l'appareil organisationnel de l'armée. Par exemple, les régiments d'infanterie français au début de la Grande Guerre portaient des numéros qui les identifiaient à leurs dépôts (35e R.I. de Belfort, 43e R.I. de Lille, etc.).

Un autre aspect important de l’organisation des armées concerne les titres donnés aux unités et aux formations. Initialement, les régiments portaient le nom de leurs colonels propriétaires, qui était donc un officier sénior qui « possédait » le régiment, et dont il pouvait tirer un profit monétaire (surtout à l’époque des mercenaires), mais qu’il était peu susceptible de commander sur le champ de bataille. Il n’était pas rare dans ce contexte, en particulier aux XVIIe et XVIIIe siècles, de voir des régiments sur les champs de bataille appartenir à des particuliers, alors que d’autres régiments sur le même terrain étaient la « propriété » de l’État. C’est aussi à la même époque, dans les armées européennes, que des régiments commencèrent à s’identifier selon la région d’origine de leurs membres. Dans l’armée française, l’exemple classique demeure le Régiment de Picardie, la plus ancienne unité.

Ce principe d’« étiquetage » des régiments dans le but d’inculquer un certain esprit de corps avait été bien compris dans nombre d’armées européennes, en particulier dans l’armée britannique. À l’époque des réformes menées par le Secrétaire d’État à la Guerre Edward Cardwell, au milieu du XIXe siècle, une unité comme le Hampshire Regiment pouvait avoir deux bataillons réguliers, l’un servant outre-mer et l’autre au pays.

À ce même régiment pouvait se greffer un Special Reserve Battalion qui avait pour mandat de fournir des renforts aux bataillons réguliers du régiment, qui lui-même comprenait des bataillons territoriaux, habituellement des unités de réserve servant au pays et composées de soldats plus âgés. L’importance qu’occupe le bataillon, qui demeure l’unité tactique de base, est particulière à l’armée britannique, car dans la plupart des autres armées du monde, cette unité ne possède pas d’identité distincte et n’est que rarement séparée du reste du régiment aux fins opérationnelles.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, il n’y avait pas d’organisation tactique permanente dans l’infanterie sous le niveau de la compagnie. À cette époque, un terme comme celui de « peloton » référait soit à des soldats d’infanterie légère dispersés de façon hasardeuse parmi les rangs de la cavalerie afin de lui fournir un appui-feu; sinon il s’agissait de petites unités ad hoc opérant à l’intérieur d’un bataillon ou d’un régiment afin de harceler l’ennemi par de brèves volées de tir avant l’engagement principal.

C’est au moment de l’abandon progressif des tactiques linéaires (ex: le tir en volées sur plusieurs rangs) et de l’augmentation de la puissance de feu que les pelotons gagnèrent une identité permanente et, par-dessus tout, des fonctions tactiques plus précises. Dans plusieurs armées, le peloton devint la plus petite unité commandée par un officier sur une base quotidienne et permanente, souvent un lieutenant ou un sous-lieutenant. D’ailleurs, au moment où éclate la Première Guerre mondiale, le peloton est une structure déjà bien implantée dans les armées du monde, même qu’il était régulièrement l’unité tactique de base à la fin du conflit.

À un niveau supérieur, celui de la brigade, l’organisation connut à son tour des développements importants, du XVIIIe siècle jusqu’au début du XIXe. C’est également à cette époque que les armées commencèrent à être subdivisées en divisions comprenant plusieurs brigades qui rendaient les manœuvres plus aisées. Par exemple, les brigades pouvaient se déplacer en empruntant différentes routes, leurs trains de bagages seraient moins encombrants et il serait plus facile de réquisitionner la nourriture et le fourrage nécessaires.

Croquis d'une unité de l'infanterie de ligne française lors des guerres révolutionnaires. Le tournant du XVIIIe siècle fut une période de réformes militaires majeures dans les armées européennes, en particulier au plan organisationnel.

Quant aux divisions, qui comprennent au minimum deux brigades, celles-ci existaient dès le dernier quart du XVIIIe siècle, mais elles étaient soit des formations ad hoc pour une campagne spécifique ou des entités purement administratives, malgré que les travaux de certains généraux et penseurs militaires de l’époque tels le comte de Guibert et Pierre-Joseph Bourcet pavèrent la voie en ce sens. Le premier exemple organisationnel, qui fit « école » par la suite, fut celui de la division en vigueur au temps des guerres dans la France révolutionnaire. Cette division des années 1790 comprenait les trois armes, soit douze bataillons d’infanterie, un régiment de cavalerie et une artillerie à 32 canons.

L’armée française fut également une pionnière en ce qui a trait au regroupement de divisions en corps d’armée. Chaque corps comprenait de deux à quatre divisions, une brigade (ou division) de cavalerie légère, avec de l’artillerie, des ingénieurs et des unités de transport. Le corps d’armée était la formation tactique au cœur du système militaire napoléonien, à savoir une formation de 25,000 à 30,000 soldats qui pouvaient manœuvrer indépendamment du reste de l’armée. Bien dirigé, le corps pouvait combattre sur une longue période ou, lorsque nécessaire, éviter l’affrontement, si bien qu’il manœuvrait selon les circonstances. La campagne de Jena/Auerstadt de 1806 montra l’utilisation optimale d’un corps d’armée à l’époque napoléonienne.

À l’ère des armées de masse

La prochaine innovation majeure concernant l’organisation des armées n’apparut qu’un siècle plus tard. La conscription universelle commença à être généralisée parmi les grandes puissances européennes (sauf l’Angleterre) au tournant du XXe siècle et l’on vit l’apparition des armées de masse. Ces armées en campagne comprendraient un minimum de deux corps d’armée et ces grandes formations seraient généralement numérotées. Par exemple, à l’époque de la guerre franco-prussienne, les Prussiens avaient trois armées simplement numérotées de 1 à 3 sur le terrain.

Plus tard, en 1914, l’expérience montra aussi qu’il était difficile pour un commandant en chef de voir à la direction de plusieurs quartiers-généraux d’armées, si bien que, tant sur les fronts est et ouest, l’on jugea bon de créer des groupes d’armées. Ceux-ci recevaient généralement un titre correspondant au lieu géographique de leur théâtre d’opérations ou de la fonction qu’ils occupent dans l’ensemble du dispositif militaire sur le front. À titre d’exemple, une formation peut recevoir le titre de Groupe d’armées centre ou Groupe d’armées de réserve, ou encore être attitrée en l’honneur de celui qui la commande, comme le Groupe d’armées du Prince de la Couronne. En Russie, le terme Front apparaît régulièrement dans la structure de commandement russe ou soviétique, comme le Premier Front d’Ukraine, en référence au groupe d’armées en opération dans cette région ou qui avait commencé la campagne à partir de ce secteur lors de la Seconde Guerre mondiale.

Carte des opérations sur le front de l'Est en 1941. On remarque, par exemple du côté allemand, le regroupement d'armées en "groupes d'armées", comme le Groupe Nord, Centre, Sud, etc.

L’organisation militaire continua d’évoluer jusque vers la fin du XXe siècle. Les structures divisionnaires varièrent sensiblement, si bien que l’on vit apparaître des divisions blindées, motorisées, de montagne, de parachutistes, d’infanterie mécanisée et de marine. Pendant la Guerre froide, tant l’OTAN que le Pacte de Varsovie disposaient de structures militaires permanentes dans la région centrale de l’Europe, si bien que des générations de soldats se sont exercées au sein de leur corps national, qui lui-même se trouvait dans une entité multinationale sous forme de groupes d’armées.

De plus, c’est probablement dans le contexte de l’après Guerre froide, alors que l’Europe se cherchait une nouvelle identité (militaire) qu’il fut possible de mettre sur pied une structure organisationnelle française, allemande et espagnole de niveau de corps d’armée. Dans un même ordre d’idées, notons l’existence du Corps allié de réaction rapide de l’OTAN qui regroupe des forces de la plupart des états membres autour du modèle organisationnel britannique.

Conclusion

Au début de ce nouveau millénaire, l’absence de menace directe de l’ampleur de celle connue lors de la Guerre froide fut remplacée par une multiplicité d’autres risques généralement associés à la mouvance terroriste. Par conséquent, les planificateurs militaires doivent davantage penser en termes de structures armées « modulaires » qui peuvent être rapidement mobilisées pour accomplir des tâches spécifiques. Cela implique forcément l’éclatement d’anciennes structures organisationnelles.

Il est peu probable, par exemple, que l’on revienne à la structure du groupe d’armées, voire à celle de l’armée, hormis peut-être parmi les puissances de ce monde qui entretiennent toujours de larges forces en temps de paix. Finalement, l’inverse est tout aussi possible, dans la mesure où les plus petits blocs comme le bataillon, la compagnie et le peloton demeureront, car ils sont à la base du développement et du maintien d’un sain esprit de corps parmi des hommes qui se côtoient au quotidien.

D'une époque à l'autre et d'une culture à l'autre, l'organisation militaire répond d'abord et avant tout au besoin des hommes d'être ensemble, dans la paix comme à la guerre.