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Ces Québécois qui ont fait la Légion Étrangère

J’ai l’honneur de présenter sur ce blogue un texte rédigé par l’auteur Pierre Bonin, un spécialiste de l’histoire de la Légion Étrangère. M. Bonin s’est particulièrement intéressé à l’histoire des Québécois qui ont servi dans les rangs de ce corps d’élite de l’Armée française à différentes époques. Je vous souhaite une agréable lecture.

Carl Pépin

Ces Québécois qui ont fait la Légion Étrangère

Qui l’aurait crû? À une époque pas si lointaine, des Québécois, hommes des contrées nordiques, ont troqué le bonnet de fourrure pour revêtir le képi blanc des soldats de la Légion étrangère. Ils ont battu la semelle dans les sables du désert et les pistes rocailleuses des djebels de l’Algérie et du Maroc. Ces oubliés de l’Histoire ont aussi combattu dans la jungle indochinoise et au Mexique. Certains ont aussi fait le coup de feu en France dans le Régiment de marche de la Légion étrangère lors de la Grande Guerre de 1914-1918, tel Paul Caron, journaliste au quotidien Le Devoir.

Faucher de Saint-Maurice, ancien député de l’Assemblée législative du Québec et capitaine stagiaire au 2e bataillon d’infanterie légère d’Afrique, évoque brièvement dans un essai publié en 1890 : « La question du jour, resterons-nous français » les noms de compatriotes qui ont servi dans les rangs de l’armée française et plus particulièrement de la Légion étrangère. Parmi ceux-ci, il cite entre autres : un dénommé Huneau tué à Medellin (Mexique), probablement sous l’uniforme du Régiment étranger, l’ancêtre de la Légion étrangère. Il mentionne aussi le caporal Jean Louis Renaud, de la 2e compagnie, du 3e bataillon du 1er régiment étranger qui a combattu en Indochine et de Théophile Édouard Ayotte qui a également servi au Tonkin. Il ne pouvait passer sous silence le rôle actif joué par Joseph Damase Chartrand homme de lettres et d’épée. Celui-ci est sans conteste un témoin privilégié de son époque dont il a laissé de nombreux écrits en héritage.

Par ailleurs, en ce qui concerne la Vieille Légion étrangère, soulignons que Louis-Adolphe Casault, de 1854 à 1857, a servi en Algérie et participé à la guerre de Crimée. Il a commandé le régiment de Québec impliqué dans l’expédition de la Rivière-Rouge dans l’Ouest canadien, lors du premier soulèvement des métis.

Les légionnaires Faucher de Saint-Maurice et Louis-Adolphe Casault.

Joseph Damase Chartrand dit des Ecorres : un homme au destin exceptionnel

Au cimetière Saint-Mary’s de Kingston repose depuis avril 1905 un Québécois, originaire de la ville actuelle de Laval, dont le centenaire de la mort est passé sous silence jusqu’à maintenant. Joseph Damase Chartrand dit des Ecorres a quitté ce monde à l’âge de 52 ans après avoir mené une vie courte, mais bien remplie. Militaire de carrière et écrivain, il a accompli un parcours qui sortait des sentiers battus.

Après une visite à l’exposition universelle de Philadelphie, Chartrand s’embarque le 29 août 1876 à New-York pour la France, avec l’espoir d’être admis à l’École militaire de Saint-Cyr. Sa tentative ayant échoué parce qu’il est Canadien et sujet britannique, Chartrand s’enrôle alors l’année suivante dans la Légion étrangère comme simple légionnaire.

En 1878, Chartrand est nommé respectivement caporal fourrier et sergent fourrier. L’année suivante, il obtient successivement les promotions de sergent et sergent-major à la 3e compagnie du 2e bataillon. Il se distingue en remportant le premier prix du tir à la carabine dans le cadre d’un concours de toutes les unités de l’armée française stationnées en Algérie.

Le légionnaire Joseph Damase Chartrand, photographié en 1892.

En 1881, Chartrand est naturalisé Français et sa compagnie de légionnaires est engagée à la poursuite du chef dissident Bou Amama sur les plateaux désertiques de l’arrière-pays jusqu’à la frontière saharienne. Le 19 mai, sa compagnie participe au combat d’el-Chellala. En avril 1882, nouvel affrontement avec les troupes de Bou Amama au Chott-Tigri, Chartrand se bat en lion au point de perdre son képi, son sabre et son revolver. Il s’en tire avec un uniforme en lambeaux, les mains et le visage écorchés. Quand il retrouve ses esprits, il découvre qu’il a entre les mains un fusil qu’il a ramassé sur le champ de bataille.

À son départ de la Légion étrangère, Chartrand suit pendant une année la formation d’officier à l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent d’où il est promu sous-lieutenant au 3e régiment de zouaves stationné à Bône en Algérie. Au fil des ans, et jusqu’à son départ de l’armée française en 1894, il obtiendra  les grades de lieutenant au 161e régiment d’infanterie des Alpes-Maritimes à Nice, et capitaine au 7e bataillon des Chasseurs alpins en garnison à Antibes.

Son cheminement comme militaire a fait l’objet de livres dont « Voyages autour de ma tente », édité à Paris en 1884, « Expéditions autour de ma tente » publiée chez Plon en 1887 et « Au pays des étapes, Notes d’un légionnaire » paru à Paris en 1892 chez Charles-Lavauzelle. Ce dernier livre a été sélectionné parmi les 100 meilleurs ouvrages sur la Légion étrangère par le Comité de la Mémoire  de la Fédération des Sociétés d’anciens de la Légion étrangère, lors d’une séance tenue à Paris le 25 octobre 2001. Tout un hommage étant donné que le répertoire officiel des livres sur la Légion étrangère compte près de 2 200 ouvrages (biographies, essais, romans, etc.) recensés depuis 1831.

Chartrand a aussi été décoré à titre de Chevalier de la Légion d’honneur, en reconnaissance de ses 14 années de service dans l’armée française et pour les blessures subies au combat en Algérie et au Tonkin.

Du vert Québec aux pistes rocailleuses et sablonneuses du Maroc

Le chef de la rébellion du Rif Abdelkrim El Khattabi capturé en 1926.

De 1921 à 1926 s’est déroulée dans les montagnes du Rif au Maroc, une guerre de guérilla qui a opposé les troupes du Sultan de Rabat aux tribus qui s’étaient rallié au prétendant au trône Abd-el-Krim. Des unités de la Légion étrangère ont été impliquées dans diverses opérations militaires. Des Québécois et des Canadiens engagés volontaires ont participé à des actions d’éclat et ont poursuivi leur engagement dans le cadre de la politique de pacification qui s’est poursuivie de 1927 à 1934, dans les oasis du Sud marocain.

La fin tragique d’un mauvais garçon

Le premier ouvrage recensé est celui du journaliste Henri Pouliot qui a publié en 1931 « Légionnaire !…Histoire véridique et vécue d’un Québécois simple soldat à la Légion étrangère ». Ce livre relate le témoignage d’un jeune citoyen de la région de Québec qui s’est enrôlé en mai 1923 et dont l’engagement a pris fin en septembre 1928. Le livre raconte en détail le séjour de son héros dans la Légion étrangère, depuis son enrôlement en France, son arrivée à Sidi-Bel-Abbès en Algérie avec la formation à son rôle de soldat et sa participation subséquente à différentes opérations militaires sur le sol marocain.

Désigné sous l’initiale F pour préserver son anonymat, ce légionnaire québécois a été affecté à la 1ère compagnie du 2e Régiment étranger d’infanterie stationné à Meknès. Cette unité a été engagée dans plusieurs affrontements avec les Rifains jusqu’à la fin des hostilités lors de la reddition d’Abd el Krim en mai 1926. Par la suite, la compagnie de F a été envoyée dans le Tafilalet pour la construction d’une route devant relier la ville de Midelt au camp fortifié de Colomb-Béchar en Algérie.

Cette compagnie, avec plusieurs autres, a été impliquée dans un vaste projet de travaux publics pour l’aménagement d’une voie de communication d’une longueur totale de 158 kilomètres, incluant le percement du célèbre tunnel de Foum-Zabel par les sapeurs pionniers du 3e REI. Le seul ouvrage de cette nature au Maroc.

Mais qui donc est ce fameux F? Selon des recherches récentes, il s’avérerait que le personnage en question ne serait nul autre qu’Arthur Fontaine. Cet homme est identifié par une note manuscrite dans l’une des pages d’un exemplaire du livre disponible à la bibliothèque de l’Université Laval de Québec. Arthur Fontaine a connu un destin tragique.

En effet, incarcéré dans la vieille prison de Québec avec un complice, en attente de leur procès pour le cambriolage d’une bijouterie, Fontaine et Honoré Bernard, un autre légionnaire québécois, selon l’article du quotidien Le Soleil, se sont évadés de façon spectaculaire, le dimanche 24 janvier 1937. Retracé le lendemain dans une maison de chambres de la rue Saint-Jean, Fontaine est abattu par le détective Aubin de la Sûreté municipale de Québec, au cours d’une bataille à coups de revolver où le détective Chateauneuf  meurt en devoir, criblé de balles par Fontaine.

Un Beauceron héros méconnu de la Légion étrangère

Le sergent Jean-Cléophas Pépin, 12e compagnie du 4e Régiment Étranger d'Infanterie dans le Rif vers 1925.

Quel fabuleux destin que celui de Jean-Cléophas Pépin, né en juillet 1900, au village de Saint-Martin-de-Beauce! Il a publié son récit autobiographique en 1932 sous le titre « Mes cinq ans à la Légion, histoire véridique par l’auteur lui-même ». Le livre a été édité par L’Éclaireur de Beauceville puis réédité en 1968 par les Éditions Marquis.

Grand-oncle de l’historien Carl Pépin, le sergent Pépin était un bagarreur né. En effet, il s’était engagé en 1917 dans le 258e bataillon de l’armée canadienne sans aviser ses parents. Ceux-ci l’ont retracé et forcé à quitter l’armée. Qu’à cela ne tienne, sa soif d’aventures est la plus forte et il s’enfuit du foyer familial pour aller s’engager dans l’armée américaine dans l’état voisin du Maine. Son régiment a participé à la bataille de la Vallée d’Argonne où Cléophas a été blessé le dernier jour de la guerre, soit le 11 novembre 1918.

De retour au Québec, passionné par la vie militaire, il s’engage en 1921 dans le Royal 22e Régiment. La vie de caserne et la routine quotidienne l’ennuient au point qu’il décide alors de déserter. Vivement recherché par la police militaire, il s’enfuit aux États-Unis. On le retrouve en France en 1923 alors qu’il s’enrôle dans la Légion étrangère. Pépin a été assigné à partir de 1924, au 3e bataillon du 4e Régiment étranger qui opère surtout dans la région de Beni-Mellal et de Marrakech.

Il se distingue au combat à Talisat, le 24 janvier 1924, près de l’oued Isker, en portant secours avec son groupe à des camarades coincés sous le feu de l’ennemi. Lors de cet affrontement où il avait été désigné d’office caporal, il est cité à l’ordre de l’armée et recommandé pour la Médaille coloniale par le colonel Maurel. Il obtient par la suite sa nomination officielle au poste de caporal. D’avril à septembre 1924, la compagnie de Cléophas Pépin est assignée à Ouarzazate et les dissidents, pendant cette période, attaquent les légionnaires à tous les deux ou trois jours. Par la suite, à l’automne, sa compagnie ainsi que les 10e et 11e et une autre du 2e REI participent ensemble à un assaut pour s’emparer du djebel Isker, une montagne contrôlée par les insoumis à proximité d’Ouarzazate. La bataille est féroce et on dénombre de nombreuses pertes dans les deux rangs.

Pour en finir avec la guerre du Rif qui se poursuit plus au nord, des unités du 4e REI sont dépêchées en renfort pour combattre Abd-el-Krim avant sa reddition en mai 1926. Les combats et les escarmouches font rage autour de Beni-Ouidanne. Lors d’une attaque contre les dissidents, Cléophas Pépin est blessé et doit être évacué à l’infirmerie de Beni-Mellal. Après trois semaines de convalescence et de retour à sa compagnie, il est nommé sergent et chef du poste d’Ifrouen.

Le poste est attaqué deux mois plus tard et les dissidents après avoir escaladé les murs pénètrent  dans la place à la faveur de l’obscurité. S’en suit une mêlée générale où le sergent perd 12 de ses hommes dans un combat au corps à corps. Le sergent Pépin a obtenu deux décorations importantes soit la Croix de guerre avec citation et la Médaille militaire avec l’agrafe Maroc.

Une fois revenu au Québec en 1928, Cléophas réintègre paisiblement la vie civile. Avec le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Cléophas se porte volontaire à 40 ans à titre d’instructeur et se retrouve sergent-major au régiment des Fusiliers de Saint-Laurent où il servira durant toute la durée du conflit. Cléophas Pépin s’est éteint en 1970 à l’hôpital des Vétérans. Il était le père de deux filles et trois garçons.

Pierre Bonin

Chargé de communication et gestionnaire

Retraité de la Ville de Montréal

Auteur des romans Le trésor du Rif, Les captifs de Rissani, Abd El Krim ou l’impossible rêve publiés par la Fondation littéraire Fleur de Lys

www.manuscritdepot.com

Collaboration spéciale :

Carl Pépin

Ouvrages complémentaires suggérés sur la Légion étrangère et disponibles à la grande Bibliothèque du Québec, tout comme ceux mentionnés dans l’article :

Histoire de la Légion étrangère, Georges Blond, Le Cercle du Livre de France, 1965

Je suis un légionnaire, Jean Martin, Arthème Fayard, 1938

La Légion étrangère  (1831-1962), Douglas Porch, traduit de l’américain, Fayard, 1994

Mes souvenirs de la Légion étrangère, le prince Aage du Danemark, Payot, 1936

La Légion Étrangère

Des étrangers au service de la France

Legio Patria Nostra

La Légion Étrangère constitue un corps d’élite de l’armée française et figure assurément parmi les meilleures unités militaires dans le monde. En soi, la Légion repose sur un paradoxe fondamental. Elle est un ensemble polyglotte de toutes sortes d’individus. La Légion accueille en ses rangs des hommes de toutes nationalités, des réfugiés, des romantiques, des individus au passé obscur et cela eut pour résultat de bâtir l’une des formations militaires les plus dures de l’Histoire.

Comme bien des unités militaires, la Légion fut levée dans un contexte qui lui est propre, notamment dans le cadre d’importantes réformes dans l’armée française sous la Restauration. Pendant longtemps, dans le but de compléter les effectifs de ses armées, la France avait l’habitude de louer les services de mercenaires suisses qui formaient des régiments qu’elle entretenait. Cependant, les régiments suisses de l’armée française furent dissous en 1830 et les soldats sans emplois allaient grossir les rangs des nombreux réfugiés qui se trouvaient sur le territoire français.

Un besoin réel: une confiance à gagner

Le maréchal Nicolas Soult (1769-1851).

Au même moment, la France entreprenait la conquête de l’Algérie. Cette campagne militaire de l’autre côté de la Méditerranée demandait tous les jours un nombre grandissant de soldats. Le lien était donc évident et le 9 mars 1831, le maréchal Nicolas Soult, le ministre de la Guerre dans le gouvernement du roi Charles X, signa un décret établissant une légion composée d’étrangers sous le nom de Légion Étrangère qui servirait la France outre-mer.

La Légion aurait un effectif initial de sept bataillons d’infanterie recrutés en groupes nationaux homogènes, mais ce schéma fut éventuellement abandonné devant la quasi-impossibilité de respecter ce principe. La Légion fut dès lors envoyée en Algérie, mais la jeune formation n’obtint par la confiance immédiate du haut commandement. On lui assigna d’abord des rôles secondaires dans la lutte que livra la France contre le chef rebelle Abd el-Kader. Plusieurs fois attaquée en 1832 lorsqu’elle tentait de protéger les communications et les dépôts de l’armée coloniale, la Légion avait fini par prouver sa valeur, ou du moins gagner quelque peu la confiance du commandement.

Après d’autres engagements livrés en Algérie, la Légion fut déployée en Espagne. Elle devait venir en aide à la reine Marie-Christine de Bourbon-Siciles lors de la Crise de succession contre les forces carlistes partisanes de son oncle Don Carlos au trône. Mise à rude épreuve lorsqu’elle fut cédée en bloc à l’Espagne (les Légionnaires s’étaient engagés à se battre pour la France), la Légion livra une dure campagne marquée par des atrocités commises de part et d’autre et de nombreux problèmes au niveau de la solde et du ravitaillement.

Un Légionnaire (1832).

En juin 1837, la Légion combattit les forces carlistes à Barbastro, près de la frontière française. Déjà confus, l’engagement prit une tournure encore plus désolante parce que les soldats de diverses nationalités devaient combattre contre leurs compatriotes du camp opposé. La Légion sortit très malmenée de la bataille et son commandant français, le colonel Conrad, fut tué d’une balle en plein front en tentant de rassembler ses hommes dispersés. Les survivants eurent comme récompense la dissolution de leur Légion en 1838.

Je dis « leur » Légion, car en 1835, la France avait commencé à lever une nouvelle Légion pour le service en Algérie. Deux années plus tard, cette formation était engagée à la bataille de Constantine, un épisode important de la guerre d’Algérie. En 1841, cette Légion en Afrique reçut comme renforts les survivants de l’ancienne Légion qui avaient combattu en Espagne. On décida alors de diviser le corps en deux régiments distincts. Par la suite, l’histoire organisationnelle de la Légion Étrangère devint plus complexe. En grossissant, la Légion fut, selon les époques, divisée par régiments, bataillons ou en compagnies qui allaient livrer bataille là où le besoin se faisait sentir.

La Légion: un outil de conquête

En 1843, la Légion installa son dépôt central en Algérie à Sidi-bel-Abbès, au sud d’Oran. Cette sédentarisation d’un corps militaire habitué à faire la guerre partout dans le monde s’inscrivait dans le contexte de la colonisation de l’Afrique du Nord par la France. Les Légionnaires étaient habitués autant à manier le fusil que le pic et la pelle, car ils étaient employés dans d’importants travaux de construction et d’aménagements de toutes sortes.

Sidi-bel-Abbès, la maison-mère de la Légion Étrangère de 1843 à 1962.

D’ailleurs, la qualité de leur travail fut officiellement reconnue en 1849 lorsque la Légion reçut les félicitations du général Aimable Pélissier. Celui-ci avait applaudi le fait qu’à partir d’un vulgaire campement militaire, les Légionnaires avaient transformé Sidi-bel-Abbès en cité florissante, ce qui semblait donner une belle image du modèle de colonialisme à la française. La guerre en Algérie était sur le point de s’achever avec la capitulation d’Abd el-Kader en 1847. Les combats se poursuivirent néanmoins et le 2e Régiment de la Légion prit part à la capture de l’oasis de Zaatcha en 1849.

Peinture de Jean-Adolphe Beaucé illustrant la bataille de Zaatcha (Algérie, automne 1849).

Par la suite, la Légion fut déployée en Crimée en 1854-1855 où elle perdit environ 120 soldats tués, quelque 500 blessés incluant son colonel au cours d’un seul engagement. De retour en Algérie, la Légion arriva à temps pour la bataille d’Icheriden de 1857, où il est rapporté que les Légionnaires avancèrent vers l’ennemi sans même daigner répliquer à son tir. Deux ans plus tard, lors de la campagne dans le nord de l’Italie, la Légion participa à la bataille de Magenta sous les ordres de Mac-Mahon et finit sa campagne à Solferino.

Après l’Italie, la Légion s’attendait à tout moment à être déployée au Mexique, où la France était engagée dans une importante campagne dans la région. Cependant, la Légion ne fut pas immédiatement envoyée en Amérique, si bien que les officiers plus jeunes servant en ses rangs avaient signé une pétition demandant à l’empereur Napoléon III de revoir cette décision. Étonnement, leur geste avait été perçu comme une tentative de mutinerie, si bien que certains des officiers furent sévèrement punis et un nouveau commandant prit la tête du corps avant que la Légion ne reçoive l’ordre de départ.

Peu de temps après son arrivée en théâtre d’opérations en 1863, la 3e compagnie du 1er bataillon de la Légion fut anéantie au cours d’un affrontement resté célèbre, la bataille de Camerone dont le souvenir continue d’alimenter l’esprit de corps légionnaire de nos jours. Au moment où la France décida de retirer son contingent du Mexique en 1867, la Légion avait perdu près de 2,000 soldats tués ou morts de la maladie.

Le « baroud d’honneur » de la Légion à la bataille de Camerone (Mexique, avril 1863).

La prochaine guerre majeure livrée par la France, celle contre la Prusse et les états allemands en 1870-1871, vit un bataillon de la Légion en campagne pour la première fois sur le sol métropolitain. Par la suite, la Légion retourna sur son terrain traditionnel en Afrique du Nord. Elle joua un rôle important dans la conquête du Maroc par le général Lyautey, tout en ayant à contenir des révoltes sporadiques en Algérie. À l’aide de ses fameuses compagnies montées, une sorte de groupe mobile à dos d’âne ou chameaux, la Légion put pénétrer très loin aux confins du Sahara.

Au cœur des grandes batailles de la France

Le Régiment de Marche de la Légion Étrangère (1915-1918). Au centre, le colonel Paul Rollet tient le drapeau régimentaire. Le RMLE figure parmi les unités les plus décorées de l'armée française lors de la guerre de 1914-1918.

Dans le dernier quart du XIXe siècle, la Légion fut déployée pour une série d’expéditions. L’une d’elles vit l’arrivée d’un bataillon au Tonkin (Vietnam) en 1882 afin de combattre des forces ennemies irrégulières nommées Pavillons Noirs, des bandits qui avaient traversé la frontière après leur expulsion de Chine. Une autre expédition en sol africain avait été dirigée au Dahomey (Bénin) en 1892, de même que la Légion avait contribué à la pacification de Madagascar de 1895 à 1905.

Lorsque débuta la Première Guerre mondiale en 1914, la Légion subit une restructuration majeure. Face à l’afflux de volontaires étrangers, il fallait éviter de répéter l’erreur de 1837 en Espagne où des Légionnaires avaient dû combattre des compatriotes. Ce plan ne fut pas un succès et présenta un portrait paradoxal de l’utilisation de la Légion en 1914-1918. Par exemple, les Légionnaires professionnels d’origine allemande devaient rester en Afrique du Nord pour officiellement défendre les colonies françaises. Simultanément, il arrivait que des volontaires issus de pays ennemis de la France s’enrôlent à la Légion et fassent la guerre sur le continent. En dépit de ces contraintes, la Légion se couvrit de gloire, surtout à partir de la fin de 1915 avec la création du célèbre Régiment de Marche de la Légion Étrangère (RMLE, prononcé « Remele »). Ce régiment fut de tous les engagements majeurs livrés sur le front de l’Ouest jusqu’à la fin des hostilités.

Après la guerre, la Légion retourna comme d’habitude en Afrique (qu’elle n’avait jamais vraiment quitté). C’est alors qu’elle vit l’arrivée massive de volontaires dans les années 1920, des hommes provenant pour l’essentiel de l’Allemagne, de la Pologne, de la Russie et de la Géorgie. Les demandes pressantes de constituer des unités de plus en plus mobiles avaient amené la création au sein de la Légion d’un Régiment Étranger de Cavalerie. Dès sa mise sur pied, le régiment vit de l’action en 1921 en Syrie et au Liban. Il y avait également des combats sporadiques au Maroc où la Légion joua un rôle important dans la défaite du chef rebelle rifain Abdelkrim El Khattabi.

Le chef de la rébellion du Rif Abdelkrim El Khattabi qui fut capturé en 1926.

En 1939, la Légion fut, comme en 1914, envahie par des volontaires. Certains de ses régiments avaient combattu en France et en Norvège l’année suivante lors de la campagne désastreuse sur le front Ouest. C’est alors que la Légion se trouva dans une situation plus qu’inconfortable, et ce, tant d’un point de vue militaire que politique. D’une part, les unités de la Légion en France avaient dû se départir de leurs ressortissants allemands. D’autre part, en 1941, il y avait des Légionnaires qui combattaient en Syrie dans les deux camps, certains pour la France Libre, d’autres pour le régime de Vichy. Malgré tout, la contribution de la Légion à l’effort de guerre des Alliés avait pris le dessus. Par exemple, on retient les performances de la fameuse 13e Demi-Brigade. Cette formation créée au début de la guerre s’était fait remarquer à Narvik en 1940, de même qu’au cours d’affrontements subséquents en Abyssinie, en Syrie, en Afrique du Nord, en Italie et lors de l’invasion du sud de la France en août 1944.

Les Légionnaires de la 13e Demi-Brigade à la bataille de Bir-Hakeim (Libye, mai-juin 1942).

Des lendemains incertains

L’après-guerre fut loin d’être une période de repos pour la Légion. Dans le contexte de la décolonisation, les Légionnaires avaient partagé les angoisses d’avoir à abandonner les morceaux d’un empire qu’ils ont largement contribué à forger depuis plus d’un siècle. Les dures années de la guerre en Indochine (1946-1954) avaient coûté 10,000 morts à la Légion. Cinq bataillons de Légionnaires étaient sur le terrain lors de la décisive bataille de Diên Biên Phu en 1954. Conscient de la chute imminente, le colonel André Lalande, qui commandait alors la place forte Isabelle, dirigea les derniers survivants dans un baroud d’honneur, c’est-à-dire un dernier assaut (suicide) vers l’ennemi avec les baïonnettes aux canons. Cela n’était pas sans rappeler l’épisode de la bataille de Camerone au Mexique en avril 1863 où les Légionnaires de l’époque avaient exécuté une dernière charge pour l’honneur, en sachant que tout était perdu.

Des parachutistes de la Légion largués sur Diên Biên Phu (novembre 1953).

Revenus d’Indochine, les Légionnaires survivants durent composer avec une autre réalité difficile, voire accablante. La guerre d’Algérie débutait en 1954 pour s’achever en 1962. Cette guerre avait touché la Légion directement au cœur, en ce sens où certains de ses éléments avaient été impliqués dans un putsch contre le gouvernement français (dans le contexte où de Gaulle envisageait d’accorder à l’Algérie son indépendance). Le 1er Régiment Étranger de Parachutistes fut dissous, car ses officiers étaient directement concernés. Pire encore peut-être, les Légionnaires furent contraints de quitter leur maison-mère de Sidi-bel-Abbès en 1962. À leur départ, ils avaient entamé, non sans un sentiment où se mélangeaient tristesse et ironie, la chanson d’Édith Piaf Non, je ne regrette rien.

La Légion reste

Au lendemain de l’indépendance algérienne, la Légion, qui fut menacée à maintes reprises d’être dissoute, fut transférée en France. Elle établit son dépôt central à Aubagne près de Marseille. Ses divers régiments continuent néanmoins à être postés dans certaines garnisons en dehors de la France, notamment en Guyane française et au Djibouti. Comme en 1831, la Légion continue d’accueillir des volontaires de partout dans le monde et sa réputation fait en sorte que nombre d’officiers français demandent des affectations dans ce corps d’élite. Sans surprise, l’entraînement y est très dur. Pour certains, la Légion n’est pas seulement un régiment. Elle est également un foyer, voire une famille dans laquelle la richesse du passé et des traditions est parvenue à souder solidement sous la symbolique du képi blanc des hommes aux origines éparses.

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Annexe: Le Code d’honneur de la Légion Étrangère

Article 1

Légionnaire, tu es un volontaire servant la France avec honneur et fidélité.

Article 2

Chaque légionnaire est ton frère d’arme quelle que soit sa nationalité, sa race, sa religion. Tu lui manifestes toujours la solidarité étroite qui doit unir les membres d’une même famille.

Article 3

Respectueux des traditions, attaché à tes chefs, la discipline et la camaraderie sont ta force, le courage et la loyauté tes vertus.

Article 4

Fier de ton état de légionnaire, tu le montres dans ta tenue toujours élégante, ton comportement toujours digne mais modeste, ton casernement toujours net.

Article 5

Soldat d’élite, tu t’entraînes avec rigueur, tu entretiens ton arme comme ton bien le plus précieux, tu as le souci constant de ta forme physique.

Article 6

La mission est sacrée, tu l’exécutes jusqu’au bout et si besoin, en opérations, au péril de ta vie.

Article 7

Au combat, tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus, tu n’abandonnes jamais ni tes morts, ni tes blessés, ni tes armes.

Pierre Bonin, Abd El Krim ou l’impossible rêve

Synopsis

Au début des années 1920, le Maroc est ensanglanté par une guerre cruelle mettant aux prises les tribus de la région du Rif aux forces armées de la coalition franco-espagnole. Le leader de l’insurrection rifaine, Mohammed Abd El Krim, livre une lutte acharnée et fait vaciller le trône chancelant du sultan, tout en rêvant à la reconnaissance internationale de la république qu’il a proclamée pour le Rif.

Pour sa part, le sergent-chef Marcel Picard, un Canadien français démobilisé de la Légion étrangère, aspire à gagner honorablement sa subsistance dans son nouveau pays d’adoption. Il rêve d’exercer le métier de photojournaliste et de correspondant pour des journaux ou magazines du Vieux Continent. Mais le destin joue parfois de vilains tours et c’est ainsi qu’il se retrouve malgré lui, entraîné à jouer le rôle d’agent de renseignements pour le 2e Bureau, le service du contre-espionnage français. Il croisera sur sa route une jeune romancière en herbe dont il deviendra follement amoureux et un journaliste avec lequel il liera une franche amitié. La mission de Picard dans le Rif se transformera en cauchemar. Il sera confronté au chef de la rébellion ainsi qu’à son bras droit, le sergent Klems, déserteur de la Légion étrangère. Le destin de Picard sera scellé à jamais.

Comme le souligne dans sa préface l’historien militaire Carl Pépin : « … Marcel Picard et tous les personnages qui animent ce roman avaient ceci de commun : ils avaient osé porter leur regard sur cette Méduse qu’était le Rif. Pétrifiés dans un rêve, celui d’épouser la contrée, ils avaient posé les gestes en conséquence… ».

Pierre Bonin, Les captifs de Rissani

Synopsis

Depuis son retour du Maroc, au printemps de 1928, à la suite de son départ de la Légion étrangère, le sergent Tanguay croyait avoir réintégré la vie civile dans la sérénité. Toutefois, il n’avait jamais vraiment réussi à faire le deuil de son engagement légionnaire, après cinq années de bons et loyaux services. La réception d’une lettre d’outre-mer, lui annonçant quatre années plus tard la mort du lieutenant Perrier, a fait ressurgir les vieux démons qui le hantaient. Accablé par le chagrin, le sergent Tanguay s’est réfugié dans l’alcool, au point de provoquer l’éclatement de sa famille.

L’arrivée à l’improviste du brigadier-chef Miller va plonger le sergent dans ses souvenirs. Son vieux frère d’armes va lui faire revivre à rebours les événements précédant son départ, jusqu’à la chute de Bel Kacem N’Gadi, le roi des pirates du Tafilalet. Avec ce recul dans le passé, le sergent pourra enfin tourner la dernière page du livre de son aventure africaine, espérant ainsi apaiser pour toujours son âme tourmentée.

Préface de Carl Pépin

En sollicitant ma plume pour rédiger une préface à son nouveau roman, Pierre Bonin me demande en quelque sorte d’apporter ma caution à une œuvre empreinte de fictions, mais qui s’inspire d’un réel contexte historique des plus troubles et dramatiques.

Ce contexte, c’est celui de la pacification française du Maroc. Long processus fait d’intrigues, de batailles et d’entreprises économiques, la pénétration française dans cette contrée d’Afrique du Nord s’est déroulée sur plusieurs décennies, pour se terminer officiellement en 1934.

En me faisant l’insigne honneur de rédiger cette préface, mon ami Pierre m’autorise par le fait même à rendre hommage à ces hommes, mais aussi à ces femmes qui se sont lancées dans cette aventure coloniale aux lendemains souvent incertains. On peut questionner et mettre en doute toute entreprise coloniale. À titre d’exemple, au-delà de l’appât du gain, une puissance comme la France avait-elle raison d’imposer sa force et ses valeurs sur un territoire où les habitants firent savoir, par la bouche de leurs moukhalas et les lames de leurs yatagans, qu’eux aussi avaient une identité et une culture à protéger? Cette question, le brigadier Miller, d’origine américaine, l’avait posé au sergent Tanguay, un Québécois qui comme lui, portait le képi blanc sous le même soleil.

Certes, les réponses peuvent aller dans bien des sens, selon la perspective adoptée et le recul temporel. Chose certaine, bien des gens de part et d’autre n’eurent pas toujours le temps, ni le goût de réfléchir à ce genre de question dans le feu de l’action. Ce fut notamment le cas de mon grand-oncle Jean-Cléophas Pépin, né à Saint-Martin-de-Beauce, au Québec, et ayant servi jusqu’au grade de sergent dans le 4e Régiment Étranger d’Infanterie en Algérie et au Maroc, de 1923 à 1928.

Du bureau de recrutement de Lille, où il s’était engagé sur un coup de tête, jusqu’aux confins du Tafilalet, mon ancêtre a participé à cette grande œuvre de pacification et de colonisation du Maroc. C’est du moins ce que j’ai pu apprendre dans son récit intitulé Mes Cinq Ans à la Légion, que j’ai lu une douzaine de fois assurément.

Alors que peu de gens se souviennent aujourd’hui de la Guerre du Rif, celle-ci signifiait pour mon grand-oncle des affrontements avec les féroces guerriers d’Abdel-Krim. De jour comme de nuit, ses guerriers s’en prenaient aux postes isolés qu’occupaient les légionnaires et les soldats de l’armée française, dans cet environnement hostile où la gestion de la chaleur, de la vermine, du sable et de la soif occupait le quotidien des belligérants entre deux combats.

Ce nouveau roman que nous présente Pierre Bonin est loin d’être un autre récit sur la Légion. La Légion est à la limite un « prétexte » dans son récit. J’oserais avancer que le cœur de l’intrigue de l’auteur, au-delà des paroles et des gestes des personnages, c’est le Maroc en lui-même, vu et vécu à travers l’infinie connaissance que possède l’auteur de ses mentalités, ses dialectes et expressions, sa géographie, sa toponymie, etc.

N’eut été de la guerre que se livrèrent les Français et les tribus sous l’autorité de Bel Kacem N’ Gadi, les décors, les saveurs et les odeurs du Tafilalet marocain auraient eu sans aucun doute une tout autre coloration. Or, le Tafilalet de la fin des années 1920 et du début des années 1930 se cherche. Qui devait-on écouter? Un Bel Kacem contestataire de l’autorité du Sultan et qui faisait régner la terreur dans la région, tout en mijotant son projet de prendre Marrakech? Ou encore, écouter les Français, pour qui la soumission à leur autorité serait signe de sécurité et de prospérité?

En contextualisant le problème de la sorte, Pierre Bonin raconte le Maroc et l’histoire de ses habitants. C’est l’histoire d’un peuple fier de sa culture et de son identité, tout comme à son attachement aux rites de l’islam. C’est en même temps l’histoire d’un peuple ouvert sur le monde, mais qui n’aime pas s’en laisser imposer.

Et c’est là ce qui fait toute la beauté et le charme du roman de Pierre Bonin, c’est qu’il est parvenu à cerner le Maroc non seulement comme décor, mais à la limite comme personnage. Dans cette optique, j’ai grandement reconnu en l’œuvre de l’auteur ce que mon grand-oncle avait tenté de faire de façon plus maladroite à une certaine époque, soit de capter ce Maroc vivant, pour ainsi donner un autre sens à son expérience de légionnaire.

De son premier roman Le Trésor du Rif jusqu’à Les captifs de Rissani, Pierre Bonin nous transporte dans un décor, dans un monde qui autorise l’Extrême. En ce sens, je comprends un peu mieux maintenant ce que voulait dire dans l’esprit de mon grand-oncle la devise Honneur et Fidélité.