Étiquette : Guerre franco-prussienne (1870)

La doctrine militaire française de 1871 à 1914 : considérations théoriques et matérielles

Introduction

Pour ne plus prendre le risque de futurs désastres nationaux, il aura fallu à la France, suite à la défaite de 1871, une sérieuse remise en question sur l’efficacité de sa doctrine militaire et sur les moyens à prendre afin d’affermir sa défense. Malgré toutes ces décennies de réflexion militaire d’ordre stratégique, tactique et doctrinal, les batailles de 1914 ont bien failli provoquer un second cataclysme en moins de cinquante ans. Que s’était-il passé entre-temps, dans les esprits des stratèges militaires sous la IIIe République, pour qu’on assiste une seconde fois à une marche des Allemands sur Paris? Bien entendu, le deuxième acte, du moins à court terme, fut victorieux, mais à quel prix. Près de 300.000 soldats avaient été tués à la fin de 1914 pour en arriver à quoi? À donner l’impression à l’état-major qu’il avait vu juste dans sa conception stratégique.

Assurément, ce constat est quelque peu brutal et mérite que l’on y apporte des nuances. Le présent article se veut une étude sur la doctrine militaire française au cours des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. En fait, nous tenterons de voir, à partir d’une réforme de la pensée militaire depuis 1871, comment l’état-major de l’armée française a modifié sa conception de la bataille, comment il a appliqué ses réformes sur le terrain et comment il les a inculquées au corps des officiers chargés de transmettre la nouvelle doctrine aux soldats.

Peinture d'Édouard Detaille intitulée "Le Rêve" (1888). Nostalgie des gloires passées?

L’humiliation de 1871 : genèse du problème

La paix de Francfort permit aux politiciens français Thiers et Favre de limiter en quelque sorte les dégâts, notamment en acceptant à contrecœur la condition de Bismarck réclamant, comme lourd butin de guerre, la prise de l’Alsace-Lorraine en échange d’une évacuation accélérée du territoire. Ce fut donc une France humiliée qui émergea de la guerre contre la Prusse et ses alliés germaniques. Partie fière et confiante en juillet 1870, l’armée française fut pourtant surprise et battue en quelques semaines par un adversaire plus puissant qu’elle. Battue, l’armée l’était certes, mais le facteur de la surprise ne doit pas être négligé. En effet, si l’on compare les armées françaises et allemandes pendant l’Année terrible, on s’aperçoit vite qu’il y a des différences fondamentales désavantageant les Français. Ces constats servirent de fondements à la remise en question de la doctrine militaire sous la nouvelle République.

Est-ce l'armée professionnelle française qui faillit à la tâche en 1870, ou le problème est ailleurs? Dans l'équipement? La doctrine?...

En premier lieu, l’armée de Napoléon III n’était pas prête à faire la guerre. Compte tenu de son système de recrutement et des difficultés logistiques associées à la mobilisation, l’armée française ne put aligner que 300,000 hommes au début du conflit, lesquels ne composèrent en fait que l’armée de métier. Pour assister les combattants professionnels, la Garde Nationale mobilisée ne disposa même pas des capacités pour résister au moindre régiment de réserve allemand. En face, nous avions une armée disciplinée de soldats conscrits, instruits et bien entraînés, qui atteignit l’effectif d’un demi-million d’hommes, avec une expérience relative et récente du feu lors des campagnes contre le Danemark (1864) et l’Autriche (1866). Par ailleurs, la Prusse compta sur l’utilisation massive d’une artillerie lourde (contre les places fortes en particulier) et elle préféra concentrer ses armées sur des points précis, plutôt que de les disperser. Ces deux principes compensèrent largement les faiblesses du fusil allemand Dreyse, face à l’excellent Chassepot français.

Quant au corps des stratèges, les déficiences françaises furent aussi profondes que celles de l’armée d’active précédemment évoquées. Nous avons dit « corps des stratèges », en faisant référence à un quelconque corps ou institut voué à la pensée militaire, mais la réalité fut qu’il n’en exista pas sur une base permanente en 1870. Le chef de l’armée est l’empereur en personne, qui est assisté par des maréchaux et généraux formant une société fermée et peu encline à échanger entre ses membres des informations tactiques, surtout en pleine bataille.

En campagne, les stratèges français n’eurent donc pas la possibilité d’élaborer, ni d’appliquer une doctrine efficace. Ils n’avaient pas non plus le loisir de réfléchir sur le seuil de risques à faire courir aux soldats. Le résultat fut l’impossibilité de commander une grande quantité d’hommes. Lorsque la situation sembla grave, voire désespérée, ce fut de l’initiative et du sacrifice des soldats que dépendit le salut de l’armée, et non de la compétence particulière des généraux. En Allemagne, ce fut tout le contraire, en particulier sous l’influence de von Moltke. Celui-ci avait pris la peine de structurer un état-major solide, lequel avait en outre la chance de manœuvrer avec plus de liberté, car il n’avait pas le roi « à sa table », contrairement à ce qui se passait en France.

L’Allemagne a von Clausewitz, la France Ardant du Picq

Le constat fut souvent établi que l’armée française de 1870-1871 ne disposa pas des qualités offensives nécessaires qui auraient pu influencer le cours des événements. Dans le but de renverser cette situation, des stratèges avaient énoncé certaines doctrines, voire une « philosophie de guerre » qui, somme toute, avait une chance d’être entendue de la part des généraux. En Allemagne, Carl von Clausewitz avait rédigé De la guerre, un ouvrage de stratégie militaire qui donnait un fondement intellectuel à la réorganisation de l’armée prussienne dans les années 1860.

Le colonel Ardant du Picq. Tué à la tête de son régiment en 1870, la pensée militaire d'Ardant du Picq lui survécut. Son principe de base, qui allait inspirer toute une génération d'officiers: attaquer.

Quant à la France, c’est le colonel Ardant du Picq (tué à la tête de son régiment en 1870) qui avait pensé au principe de « l’attaque à outrance », et ce, dès 1870, dans son livre intitulé Études sur le combat. Du Picq avait une idée bien simple : attaquer à la limite maximale afin de briser les rangs ennemis devant une rangée de baïonnettes chauffées à blanc. Bien que certains critiques affirmèrent que le livre de du Picq fut assez radical, il n’empêche qu’il offrit une alternative à la doctrine défensive dictée auparavant. Autrement dit, il était question d’un bouleversement complet dans la manière de penser et de voir la bataille. On peut également prétendre que, dans le contexte revanchard qui suivit la défaite, les idées d’Ardant du Picq apparurent comme séduisantes et elles eurent une certaine facilité à s’imposer dans le corps des officiers de l’armée française. Bref, il fallait s’écarter du carcan défensif, de ce repli qui risquait de menacer la France à long terme.

Avant d’être adoptée par les officiers, la théorie de l’offensive à outrance avait dû être embrassée officiellement par l’état-major. Cela fut chose facile puisque les idées de du Picq avaient de nombreux partisans. En effet, un groupe d’officiers de haut rang, animé par le colonel Loiseau de Grandmaison et par le général Ferdinand Foch, transcrivit au tournant du siècle la nouvelle théorie dans les manuels destinés à la formation des futurs officiers. Tellement convaincu par cette doctrine qu’il avait fait sienne et renouvelée, de Grandmaison n’hésitait pas à affirmer qu’avec elle, l’armée française avait retrouvé ses traditions militaires de jadis et qu’elle ne devait plus admettre aucun principe tactique contraire à l’offensive. La doctrine de du Picq faisait dire à Grandmaison que faire la guerre était en somme simple : il faut savoir où est l’ennemi, puis décider quoi faire ensuite. Dans son Art de la guerre, on constate que le théoricien militaire chinois Sun Tzu disait exactement la même chose, il y a de cela environ 2,500 ans.

La transition matérielle (1880-1905)

Du côté de ses équipements, l’armée française avait apporté une série d’améliorations entre 1880 et 1905. Cette optique matérielle faisait partie de l’aspect concret du renouvellement de la stratégie de l’armée. L’attaque du type « à outrance » n’était pas possible si l’armée ne disposait pas de moyens efficaces afin d’y parvenir. On en était bien conscient, puisqu’il fallait changer l’image et la réputation du soldat qui avait été quelque peu entachée par la défaite de 1870. Cependant, il y a un pas considérable à franchir entre la prise de conscience du problème et l’apport de solutions. Certains diront qu’en 1914 le fantassin français était une copie conforme de son prédécesseur de 1870, mais cela n’est pas tout à fait vrai, même si certaines lacunes perduraient.

Soldats et officier de l'armée française en 1914.

Certes, le soldat de 1914 portait toujours le pantalon garance avec la capote gris-bleu et le képi bicolore. À l’exception de certaines modifications de détail, notamment au niveau des boutons et des cartouchières, l’uniforme n’avait pas vraiment évolué depuis la guerre précédente. Le havresac, qui est en quelque sorte la « garde-robe » du fantassin, était un peu plus petit que celui du Second Empire, mais il était tout aussi mal adapté au combat moderne. En service depuis 1893, « l’as de carreau », comme on l’appelait, avait profondément déçu les soldats. Son premier défaut était le cirage noir dont il fallait l’enduire, afin de le rendre imperméable. Discipline oblige, le sac devait être constamment reluisant, sous peine de punition. Nous nous abstiendrons ici d’énumérer toutes les étapes que le soldat devait accomplir pour mettre son sac sur le dos parce qu’il s’agissait d’un véritable fardeau. Le même problème s’appliquait aux cartouchières, dont une avait été ajoutée dans le dos à la hauteur des reins pour compenser l’abandon de la traditionnelle giberne. À l’avant, leurs dispositions pouvaient nuire au fantassin lorsqu’il était couché au sol, car elles lui compressaient directement le ventre. Pour sa part, le soldat allemand avait six cartouchières d’un poids plus léger qui favorisaient la locomotion, et elles étaient mieux réparties sur le corps.

Du côté du fusil, l’armée française de 1870 avait une longueur d’avance, sinon deux, sur son adversaire allemand. En effet, le fusil Chassepot, adopté officiellement en 1866, tirait des balles dans un magasin et avait une cadence de tir et de portée deux fois supérieures à son homologue allemand le Dreyse. En 1887, le fusil Lebel (du nom de son concepteur, le colonel Lebel), de sa véritable appellation Fusil 1886 modifié 1893, était mis en service. D’un calibre assez élevé (8 mm), il pouvait contenir dix cartouches, dont huit étaient logées dans un magasin tubulaire situé sous le canon. En dépit de cette contenance, et à cause d’elle, ce fusil était lourd et son centre de gravité était déséquilibré vers l’avant. Déjà dépassé avant 1914 par ses homologues étrangers (le Lee-Enfield britannique ou le Mauser 1898 allemand), le Lebel constituait quand même une arme fiable aux mains d’un fantassin bien entraîné.

Dans un autre ordre d’idées, bon nombre d’historiens militaires considèrent qu’un des facteurs ayant influé sur la défaite française en 1870 fut l’artillerie et son utilisation. La Prusse utilisait un canon Krupp en acier, avec une rayure qui avait pour avantage d’accroître la rapidité du projectile, sa portée et sa précision, mais aussi d’éviter une surchauffe précaire. Ce canon se chargeait par la culasse et non par la bouche et chaque régiment disposait de trois pièces pour environ mille hommes. Dans ce domaine, la France accusait un retard considérable. Les 900 canons qu’elle avait à sa disposition (contre les 1.200 de l’ennemi) étaient essentiellement confectionnés en bronze (ils surchauffaient plus vite) et ils n’étaient pas rayés. En outre, la qualité des projectiles laissait à désirer. Précisons que le ratio est cette fois de deux pièces pour mille hommes. Cet état de fait a conduit les responsables de l’artillerie française à revoir la qualité et la quantité de leurs pièces.

Vers la fin du XIXe siècle, le système du frein hydraulique fit son apparition en France et dans d’autres pays. Ce sont les capitaines Émile Rimailho et Sainte-Claire Deville qui mirent au point le célèbre « 75 » (Canon de 75 mm modèle 1897), la pièce que l’armée attendait depuis 1871. D’une portée trois fois supérieure à celles de ses concurrents de même calibre, le 75mm était en quelque sorte la meilleure arme que possédait l’armée française en 1914. Les munitions tirées par ce canon étaient très variées : obus explosif, incendiaire, fumigène, à gaz, percutant, fusant, etc. Par contre, en dépit du remarquable progrès technique que représentait l’adoption du 75mm, l’artillerie française de 1914 présentait la même lacune que celle de 1870 : où sont les canons lourds?

Le principe de l’attaque à outrance prévoyait une offensive rapide et décisive avec le maximum de mobilité, tant pour l’infanterie que pour l’artillerie. Dans ce contexte, selon les considérations avancées par le général Joffre et ses théoriciens, les canons de gros calibre n’étaient pas adaptés à une guerre de mouvement. Le 75mm devait suffire, grâce à la cadence élevée de son tir et à sa capacité relative de se déplacer rapidement pour suivre l’infanterie. Pendant les batailles de l’été 1914, l’artillerie lourde n’entra pas dans les calculs de l’état-major français. Jusqu’en 1916 au moins, l’artillerie lourde fut employée de manière improvisée et les vieux modèles des années 1880 (canons de Bange, etc.) étaient abondamment utilisés au début des hostilités.

Des artilleurs français maniant leur pièce de 75mm.

D’une stratégie à l’autre: les Plans XV, XVI et XVII

Dans l’éventualité d’une autre guerre contre l’Allemagne, les généraux français avaient prévu une série de plans stratégiques afin de préparer l’entrée en campagne. Précisons-le immédiatement, ces plans (auxquels on accordait un nombre pour les distinguer) ne sont en fait que des indications de concentrations de troupes. En prenant exemple sur le Plan XVII finalisé en 1914, dans lequel l’on considère qu’il convient de lancer une vigoureuse offensive en Alsace et en Lorraine, l’on remarque que la priorité réside dans la disposition rapide des corps d’armée avant le début des opérations.

Au cours de l’été de 1910, le nouveau généralissime Michel reprit l’étude du Plan XVI adopté en 1907-1908. Constatant que celui-ci comportait d’importantes négligences quant à l’éventualité d’une offensive allemande en Belgique, il décida de revoir le tout et soumit ses résultats en 1911 au ministre de la Guerre d’alors, le général Brun. Le principal changement doctrinal était que Michel prévoyait qu’en cas de guerre, l’Allemagne ferait pénétrer ses troupes très profondément en Belgique, et non superficiellement, en passant seulement par la Meuse et la Sambre, comme le prédisait le Plan XVI.

Cela dit, est-ce que Michel avait tort d’insister pour une modification du plan? Peut-être pas, dans la mesure où le général appuyait son argument en faisant remarquer que la rivalité navale anglo-allemande pourrait faire en sorte que les Allemands désirent capturer l’important port d’Anvers en Belgique, et ce, afin de lancer des opérations plus profondément en Mer du Nord. Ajoutons qu’une offensive en Belgique offrirait aussi à l’armée allemande un plus large espace de manœuvre contre les Français. Cette éventualité n’avait pas non plus échappé à Michel.

Concrètement, ce dernier proposait de revoir le Plan XVI afin de concentrer près de 700.000 hommes le long de la frontière franco-belge, loin de l’Alsace-Lorraine. On peut deviner que son intention était, dans un premier temps, d’offrir un maximum de résistance à une offensive allemande en Belgique, dont il était certain de la concrétisation. Il s’agissait également d’agir en plus étroite coordination avec les armées anglaise et belge (malgré que cette dernière défendait jalousement sa neutralité). Quant au front partant de l’Alsace-Lorraine jusqu’à la frontière suisse, Michel prévoyait d’y placer 300.000 hommes. Comment alors l’armée française pouvait compter sur un million de soldats à la mobilisation? La solution était de faire comme les Allemands, en utilisant les régiments de réserve au même titre que ceux de l’armée active. Les événements de 1914 prouvèrent que Michel avait vu juste, mais la principale opposition à son plan venait de Joffre, qui estimait que la minceur des effectifs en Alsace-Lorraine ouvrirait la porte de Paris aux Allemands. De plus, le plan de Michel ne se vendait pas bien auprès de la classe politique française, dans la mesure où il faisait du front de l’Alsace-Lorraine un secteur secondaire.

XVI ou XVII?

Par ailleurs, ce Plan XVI était l’intermédiaire des trois plans de guerre établis entre 1903 et 1914. Nous avons décidé de l’aborder en premier, afin de mieux saisir la réalité des plans XV et XVII. Le Plan XV prévoyait une stratégie tout autre et relevait d’une philosophie militaire différente. Ce fut le général Brugère qui avait finalisé ce Plan XV en 1903, dans l’optique d’une concentration très massive destinée à attaquer en Lorraine. Contrairement à Michel, et en dépit des rapports transmis par ses officiers, Brugère refusait de déplacer quelques corps vers le nord afin de contrer une offensive des Allemands en Belgique. Brugère croyait qu’une telle approche de l’ennemi affaiblirait son flanc en Lorraine et faciliterait l’avance française. Le seul argument susceptible de convaincre Brugère de déplacer des troupes vers le nord était la protection des places fortes autour de Verdun qui, comme on le pensait, constituaient un pivot efficace à de futures orientations des déplacements stratégiques français, une fois l’assaut allemand amorcé.

Successeur de Brugère, le général Hagron modifia le plan XV en 1907 afin de fortifier Verdun une fois pour toutes. Après tout, des troupes concentrées à Verdun prendraient autant de temps pour se rendre en Lorraine ou en Belgique, en réaction aux intentions allemandes. Ensuite, la rapidité de la mobilisation française fournirait les troupes nécessaires afin de colmater le vide relatif laissé autour de Verdun par le déplacement des premières troupes vers la Belgique ou vers la Lorraine. De ce Plan XV ressortit cependant une lacune que s’empressa de combler Michel dans son Plan XVI : il n’y était pas tenu compte de la présence des forces britanniques dans la bataille. La conclusion finale des accords de l’Entente Cordiale en 1908 facilita la tâche de Michel, qui put inclure des dispositions pour l’armée britannique.

De ce que l’on peut comprendre à la lumière des précédentes lignes, le Plan XVI était différent du Plan XV, mais les changements drastiques opérés par Michel lui coûtèrent son poste de généralissime en juillet 1911, au profit de Joffre. Le départ de Michel n’était pas étranger aux conflits que son Plan XVI avait suscités entre lui et le ministre de la Guerre d’alors, Adolphe Messimy. Ce dernier pensa que Michel n’eut pas l’étoffe d’un stratège et il le força à démissionner. Les principes d’offensive en Belgique et d’association de corps de réserve à l’armée d’active ne concordaient pas avec la pensée du ministère, ni avec celle du Conseil Supérieur de la Guerre. La nomination de Joffre avait, à notre sens, un objectif politique précis : réconcilier la pensée du nouveau généralissime avec celle de ces deux organisations. Le concepteur du futur Plan XVII voulait reprendre à son compte le principe de l’offensive à outrance en y ajoutant sa touche personnelle.

Officier et ministre de la Guerre dans divers cabinets d'avant-guerre, Adolphe Messimy rejeta du revers de la main le plan XVI soumis par le général Michel, en prenant soin au passage de traiter ce dernier d'"incapable". La porte était ouverte à Joffre.

Entre Joffre et Michel régnait une certaine animosité. Les deux hommes ne s’entendaient sur à peu près aucun point de la stratégie militaire dans son ensemble. Le seul point de concordance était que la Belgique faisait désormais partie des plans de bataille, mais l’importance de cet État dans la stratégie à adopter faisait l’objet de sensibles variations. Le général Joffre lança un programme bien particulier d’exercices et de manœuvres militaires afin de développer l’esprit tactique offensif de l’armée française. La conception de sa doctrine reposait sur les capacités des régiments à se déplacer en bonne coordination et à utiliser la logistique et la cartographie à leur plein potentiel. Ainsi, après l’épisode Michel, l’armée française était revenue à ses traditions d’attaque à outrance. Ce que Joffre, en ingénieur qu’il était, appliquait dans son Plan XVII consistait d’abord à remodeler l’utilisation de l’armée au combat. Citons un simple exemple : les rapports entre l’artillerie et l’infanterie devaient se limiter à l’intervention de l’une pour supporter minimalement et uniquement l’avance rapide de l’autre.

La personnalité de Joffre influa sur la conception du Plan XVII, puisque le général faisait à peu près ce qu’il voulait, tout en assurant le gouvernement de lui faire confiance, compte tenu de sa longue expérience militaire. Contrairement à Michel, Joffre était d’avis que la concentration de troupes n’assurait pas nécessairement que l’on puisse les manœuvrer à sa guise le moment venu. Stationnés près des frontières de l’Alsace et de la Lorraine, les gros des troupes françaises devaient presque improviser, dans le cadre global d’une offensive vers les provinces perdues. Ce Plan XVII était plus flexible que le XVI, parce que Joffre tenait compte du fait qu’on ne pouvait guère fixer des armées sur des points précis longtemps à l’avance.

Par ailleurs, Joffre considérait la présence de la Russie dans son plan. La structure de ce dernier et la vigueur de l’offensive en Alsace-Lorraine allaient de pair avec ce que devraient faire les Russes de leur côté. Le généralissime français avait aussi étudié la question de la capacité de l’Allemagne à lutter sur deux fronts simultanément. Selon lui, elle ne disposait pas des ressources suffisantes pour tenir longtemps des deux côtés. Encore faut-il que la Russie et la France puissent coordonner leurs actions. Or, et en dépit de cette inconnue de taille, l’application du Plan XVII était dépendante de l’offensive russe dont les orientations restaient très vagues, ce qui affectait du coup la précision du plan français.

Conclusion

À la fin de 1914, et même au-delà, l’armée française encaissa de dures épreuves qui la saignèrent littéralement et faillirent provoquer à nouveau sa défaite. Les efforts des stratèges pour édifier une doctrine militaire cohérente et efficace avaient certes eu des effets bénéfiques, mais pas autant que l’on aurait désiré. Après la défaite de 1870-1871, les théoriciens militaires avaient répondu à un supposé manque d’agressivité de l’armée par des mesures extrêmes d’attaque à outrance. Ces notions, qui nous paraissent aujourd’hui complètement démesurées, notamment face au feu des armes modernes, furent constamment perfectionnées au fil du temps. L’épisode du général Michel, en 1907-1911, ne fut qu’un intermède dans cette évolution qui ne faisait pas de place au doute.

Au point de vue matériel, l’armée française, comme la plupart des armées du monde, s’était engagée sur la voie de la modernité : nouveaux canons, nouveaux fusils, nouvelles mitrailleuses, etc. Pourtant, cette armée en voie de modernisation paraît, aujourd’hui, avoir été commandée par des esprits encore prisonniers de la mentalité du XIXe siècle. Grands déploiements, grandes manœuvres, la doctrine militaire française avait-elle vraiment évolué sur ce plan? Elle n’était, à notre sens, guère différente de la pensée des autres pays en 1914, sauf que son adaptation à la réalité d’une guerre moderne de tranchées fut plus lente. Les Allemands comprirent plus rapidement l’avantage de rester sur une position défensive lorsque l’on se bat dans des tranchées, mais notre but n’est pas ici de faire le procès de qui que ce soit. En fait, le présent article cache essentiellement notre surprise de constater que la France de l’époque n’a pas su mettre en place des concepts stratégiques dignes de ce qu’elle avait perfectionné matériellement.

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L’administration de Paris sous la Commune (18 mars – 21 mai 1871) (Seconde partie)

Ni surveillance, ni gestion : les raisons et tentatives d’écarter le Comité central

Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune ne vont qu’en s’aggravant, à tel point que plusieurs membres siégeant à l’Hôtel de Ville souhaitent la disparition de cet organe directif de la Garde nationale. La Commune va réfléchir et débattre sur les moyens à prendre afin d’écarter le Comité central de la gestion des services publics, bref à délibérer dans un premier temps sur les raisons de voir le Comité central disparaître. Ensuite, c’est le Comité central qui prend position et qui justifie son importance dans la conduite des affaires. Finalement, les sous-comités d’arrondissements, qui gèrent parfois de manière trop autonome au goût de la Commune les quartiers à l’instar du Comité central, feront l’objet de réflexions comparables à celles visant à écarter le Comité central. Le pouvoir de la rue devient nuisible, voilà le constat a priori.

Dessin de Jacques Tardi montrant l'atmosphère de l'époque des barricades de la Commune de Paris.

Le Comité central à la porte : les raisons de le voir disparaître

Dès le 30 mars, alors que la Commune émit ses premiers décrets, le Comité central voulut y adhérer en apposant sa signature au bas de chaque communiqué. Par contre, plusieurs membres de la Commune voulaient déjà que l’on refuse tout pouvoir politique au Comité central, y compris l’administration de la Garde nationale. Le premier incident connu survint le 1er avril au département de la Guerre alors que le Comité central avait nommé le général Cluseret comme chef de ce département afin qu’il réorganise l’administration de la Garde nationale. Offusqués, plusieurs membres de la Commune demandèrent la suppression du Comité central qui, selon eux, n’avait nul droit de nommer un homme à un poste sans consulter la Commune. Cluseret désavoua sa propre nomination et l’affaire en resta là temporairement.

Cet incident est un exemple intéressant de l’irresponsabilité du Comité central, qui peut s’expliquer par l’extrême confusion de ses idées politiques. Il ne parvient pas à trouver une solution afin de régler ses problèmes avec la Commune. Autrement dit, il ne sait pas faire la différence entre le contrôle (lui) et l’administration (la Commune). Ce constat, qui semble être une conclusion, n’est en fait qu’une amorce à l’étude du problème, voire une première raison émise par la Commune pour se débarrasser de cet organe devenu gênant. La Commune indique qu’il y a une confusion parmi les troupes chargées de défendre la capitale. Elle est d’avis que la contestation de ses décrets engendre cette confusion, car il se développe alors des « initiatives contradictoires » qui se transforment en plusieurs petits pouvoirs autonomes agissant chacun de leur côté. Au cours d’une séance le 2 mai à l’Hôtel de Ville, Chalain, un membre de la Commune, dit: « Le Comité central fait tous ses efforts, tout ce qu’il est possible de faire pour supplanter la Commune. Je proclame que tous les membres de la Commune qui siègent ici et qui siègent au Comité central, qui soutiennent beaucoup plus les intérêts du Comité central que les intérêts de la Commune, font œuvre de trahison. »

Si la défense occupe une place importante dans ce conflit juridictionnel, il faut considérer que l’argent est le nerf de la guerre. À cet égard, le délégué aux Finances Jourde se plaint de l’insertion du Comité central dans son département, notamment en ce qui concerne la question des ordonnancements. Le 8 mai, Jourde affirme: « (…) je sens le besoin de protester et de vous demander si le Gouvernement s’appelle le Comité central ou la Commune. »

Il est difficile d’énumérer toutes les raisons invoquées par la Commune pour voir le Comité central disparaître. Par contre, la Guerre et les Finances sont encore une fois les pivots de la question résumant l’ingérence du Comité central dans les affaires. La Commune veut le destituer, car il bloque le bon fonctionnement de la « bureaucratie communale ». Veut-il contrôler ou gérer? Pour Camille Pelletan, la réponse est ambivalente: « Aussi le Comité central cherche-t-il tous les moyens de reconquérir le pouvoir: tantôt il fait fonder un journal qui plaide sa cause; tantôt il accueille les mécontents de la Commune, Rossel, par exemple, qui a fini par lui faire donner officiellement une part du pouvoir; tantôt enfin le comité, à qui l’on s’adressait encore, suscite des embarras, désigne des officiers, présente des réclamations. »

La qualité de la défense de Paris alla de pair avec la survie du régime communal. Elle fut également une pomme de discorde importante entre les élus de la Commune et les dirigeants du Comité central de la Garde nationale.

Le Comité central se défend

Le Comité central ne tarda pas à donner réplique aux attaques dont il fait l’objet. Son premier argument consiste à valoriser le rôle capital qu’il a tenu lors de la semaine du 18 au 26 mars alors que Paris était sans gouvernement. Le Comité central se perçut ensuite comme cet organe révolutionnaire qui seul peut propager les valeurs communales dans Paris. Son contact direct avec le peuple parisien justifie par ailleurs son utilité vitale dans la défense des quartiers. Le Comité central ne veut pas administrer la Garde nationale dans un contexte où celle-ci serait fondue dans un quelconque ministère. Pour P.-O. Lissagaray, le Comité central ne peut tenir sa promesse de se dissoudre étant donné qu’il demeure ce trait d’union entre la Commune et les Gardes nationaux (le peuple en armes). Le Comité central voulait convaincre les Parisiens qu’il défendait le prolétariat et les libertés municipales. Ceci constituant deux arguments concrets qui amènent à croire que le Comité central se définissait comme le « bras de la Révolution ».

Ce n’est pas tant le bras qui est contesté, mais plutôt l’étiquette qui est apposée dessus. Même écarté, le Comité central demeure, car les hommes qui le composent continuent d’apporter leur soutien à l’administration communale. Par exemple, la délicate question des ordonnancements, dans laquelle Jourde reprochait l’ingérence du Comité central, est défendue par Gérardin le 8 mai: « En employant le Comité central, nous avons obéi aux nécessités de la situation, (…). En s’adjoignant le Comité central, le Comité de Salut public s’est assuré des auxiliaires utiles, sérieux et dévoués. (…) Les services de la Guerre se trouvaient entre les mains d’une commission militaire, composée de quatre ou cinq membres de la Commune en nombre insuffisant pour faire un travail de quatre-vingts. »

En s’impliquant dans l’administration communale, le Comité central voulait poursuivre l’œuvre de la révolution qu’il croyait menacée. Par son soutien apporté à la gestion de certains services (Guerre et Finances par exemple), le Comité central ne prétendait pas prendre la place des délégués communaux, mais tout simplement veiller à ce que tout se fasse dans l’ordre. Cet ordre, c’est la guerre contre Versailles qui va le justifier et qui oriente cette ambivalence entre gestion et contrôle. Georges Bourgin semble conclure dans ce sens: « Il (le Comité central) était sincère; mais la guerre avec Versailles était déjà commencée, et c’est la guerre qui va orienter de plus en plus le Comité central vers l’action de contrôle, car, à mesure que les événements se précipiteront, il s’inquiètera de voir son œuvre compromise. »

La question des sous-comités d’arrondissement et le problème de leur dissolution

La Commune ne veut plus de contre-pouvoirs. Il existe cependant dans la capitale des sous-comités d’arrondissement qui gèrent de manière relativement autonome les quartiers, et ce, depuis septembre 1870. La Commune veut éliminer ces sous-comités tandis que le Comité central de la Garde nationale tente de les récupérer par la bande. Les sous-comités s’attribuaient vers la fin d’avril 1871 des pouvoirs de surveillance des mairies et d’organisation de la défense.

Les sous-comités n’étaient pas bien implantés dans tous les arrondissements. Par exemple, les IIe, XVIe, XVIIe et XIXe arrondissements accueillirent mal l’existence de ces contre-pouvoirs locaux, alors que des arrondissements, tel le XVe, s’en accommodèrent assez bien depuis la chute du Second Empire. Encore une fois, c’est la question urgente de la défense de Paris qui contraignit la Commune à statuer le 6 avril sur le sort des sous-comités: « (…) l’unité de commandement militaire est une nécessité de salut public; que cette unité est tous les jours compromise par des ordres émanant des sous-comités d’arrondissement; les sous-comités d’arrondissement sont dissous. » Ce décret communal a, selon ce que nous disent les Procès-verbaux, peu d’impact. Theisz, responsable des Postes, dit que les sous-comités n’ont été nullement dissous et, pire encore, le XVIIIe arrondissement a vu un sous-comité réinstallé sous l’égide du Comité central.

Tous sous le contrôle du Comité central, selon plusieurs membres de la Commune, les sous-comités font également l’objet d’accusation d’entrave au commerce. Par exemple, on signale que des Gardes nationaux, sous les ordres d’un soi-disant sous-comité stationné sur la Rue d’Aligre, entraveraient la circulation ferroviaire. Si certains nient l’existence de ce sous-comité, d’autres vont au contraire affirmer qu’il faudrait arrêter tous les hommes « (…) qui se réunissent, soit sous le nom de comité de légion, comité d’arrondissement ou autre chose, tant qu’ils resteront à l’état d’associations gouvernementales. » Voilà que cet exemple du comité de la Rue d’Aligre soulève à nouveau les tensions entre le pouvoir théorique et le pouvoir pratique. La rue refuse de se laisser conduire par des décrets qui ne tiennent souvent pas compte de la réalité. Jules Andrieu, délégué aux Services publics, fait remarquer le 26 avril que la Commune devrait frapper les membres dissidents des sous-comités, tout en ayant soin de confier au Comité central l’application de cette décision.

Peinture d'Édouard Detaille illustrant le siège de Paris dans le secteur de Villejuif.

Andrieu et Allix (maire du VIIIe) soutenaient l’action des sous-comités d’arrondissement, dans la mesure où ceux-ci pouvaient s’occuper de subsistance et de défense. En d’autres termes, il s’agissait de décentraliser une partie du pouvoir afin d’alléger la tâche des membres de l’Hôtel de Ville. Paris est trop vaste pour qu’un pouvoir central puisse la gérer de façon efficace, surtout en temps de crise. Il faut alors déléguer des pouvoirs et faire confiance à la rue, comme le laisse entendre l’historien Georges Bourgin: « Les jacobins qui constituaient sa majorité (de la Commune) ont bien pu, le cas échéant, dire les mots, faire les gestes qui correspondaient à un idéal, en grande partie périmé, de révolution principalement verbale; le contenu de leur système hétérogène est toujours demeuré abstrait, inapte à passer dans la réalité. »

Une étude de cas : la défense de Paris et la place du Comité central en matière de surveillance et de gestion de l’organisation militaire

La menace d’une invasion de Paris par les troupes versaillaises force les responsables de la Commune à prendre des décisions en matière de défense et de stratégie. Aux yeux du Comité central, la Commune semble à tel point déconnectée de la réalité que bon nombre de ses décisions ne sont même pas exécutées. Ceci fait monter à son paroxysme le vieux conflit juridictionnel entre le Comité central et la Commune. Alors que la logique voudrait l’unité dans la prise et l’application des décisions militaires en temps de crise, c’est plutôt l’anarchie et l’inaction qui règnent.

La défense de Paris vue par le Comité central

Le front à Paris détermine la stratégie des Gardes nationaux. Ses ponts, ses rues et ses immeubles sont plus ou moins exposés aux attaques versaillaises selon l’endroit où l’on se trouve. C’est dans cet espace urbain de barricades, de tranchées et de fortifications que le Comité central organise, en misant sur le contrôle total de la Garde nationale, la défense de la capitale, sans toujours se soucier des décisions de l’Hôtel de Ville. Le 27 mars 1871, il indiquait déjà ses intentions en matière de défense: « Le Comité central (…) représente la force militaire. (…) il lui appartient de faire l’organisation de la Garde nationale, d’en assurer le fonctionnement, et de proposer à l’acceptation de la Commune toutes les mesures politiques et financières nécessaires à la mise à exécution des décisions prises par le Comité. »

En clair, c’est le Comité central qui mène et sa vision stratégique repose finalement sur l’exploitation des divisions internes à la Guerre. Par exemple, le Comité central s’imposait partout où une décision n’était pas rendue, publiait des arrêtés et ordonnançait des dépenses sans l’accord du délégué communal à la Guerre. Par ailleurs, le Comité central basait sa vision de la stratégie militaire sur le principe d’abolition des armées permanentes. Pour lui, c’est la milice des Parisiens en armes qui compte et rien d’autre. Il ne sait d’ailleurs pas comment agir face aux soldats permanents, fidèles ou non à la Commune, se trouvant dans Paris. On décide de leur allouer la somme quotidienne de 1,50 franc, sans toutefois les obliger à servir effectivement.

Une autre mesure du Comité central voulait l’amélioration du commandement. Plutôt que de faire passer un examen technique aux cadres de l’armée, comme le souhaitait la Commune, le Comité central faisait passer des « examens politiques » visant à vérifier les convictions révolutionnaires des candidats. C’est devant ce genre d’attitude que deux des délégués communaux à la Guerre, les saint-cyriens Cluseret et Rossel, démissionnèrent devant ce qu’ils qualifiaient d’« incompétence militaire ».

Un autre exemple de décret publié par la Commune.

La défense de Paris vue par la Commune

Pour la Commune, l’idée centrale afin d’assurer la défense de Paris est la militarisation de la Garde nationale, c’est-à-dire la création de corps permanents organisés autour de la structure classique et centralisée des compagnies, des bataillons et des régiments. Le général Cluseret veut obliger les Parisiens âgés de 19 à 40 ans, mariés ou non, à servir dans la Garde nationale afin d’accroître ses effectifs dans la lutte contre Versailles. C’est de lui qu’émane l’idée de l’examen technique mentionné précédemment et que le Comité central a transformé en examen politique. Son objectif était donc de donner à Paris une armée digne de la révolution qu’elle organise.

La Commune tente également de hiérarchiser l’organisation de la défense. La Commission militaire de la Commune proposait le 27 mars de délimiter les pouvoirs entre la Commune et le Comité central. Cette proposition consistait à enlever tout pouvoir politique au Comité central pour ne lui laisser que l’administration de la Garde nationale. La Commune a par conséquent le rôle principal par l’émission de décrets militaires tandis que le Comité central doit se contenter d’exécuter les ordres. Le 27 avril, un rapport de la Commission militaire indiquait: « Pouvoir communal délégué aux municipalités; intermédiaire et concours actif par les conseils de légion et le Comité central; ordres militaires exécutés par l’autorité des chefs de légion. »

La Commune veut centraliser ce qu’elle croit être une armée régulière, où il ne manque que le caractère de l’organisation. Le Journal officiel publiait le 5 avril des décisions relatives à la répartition des tâches, confiant par exemple au général Bergeret le commandement de la Place de Paris alors que Cluseret se contenterait d’administrer son « ministère ». Dans les faits, l’espace urbain parisien n’offrait pas à la Commune l’opportunité de centraliser l’organisation de la Garde nationale, et ce, en dépit des courtes distances à parcourir de l’Hôtel de Ville au front.

Les problèmes juridictionnels entre le Comité central et la Commune en matière de défense

Misère et désolation dans le Paris de 1870-1871.

Les troupes versaillaises causèrent des défaites, mais également de lourdes pertes aux Fédérés. Les problèmes juridictionnels entre la Commune et le Comité central font perdre du temps et empêchent de combler les vides dans les rangs. Au plan technique, la Commission militaire, au lieu de se trouver au front afin d’orienter la stratégie, prenait la plupart de son temps à recevoir les cadres de la Garde nationale qui réclamaient des vivres, des munitions, tout en se plaignant de ne pas être relevés. De plus, la Commission possédait une imposante batterie d’artillerie au Champ-de-Mars, alors que le Comité central en avait également une à Montmartre, d’où l’impossibilité de créer un parc central d’artillerie.

Devant ces lacunes administratives, qui contribueront à la défaite de la Commune, la Commission militaire semble être la seule à pouvoir trouver une solution. Cluseret tente en effet d’inclure dans son administration des hommes du Comité central, mais ces derniers perçoivent la manœuvre comme dictatoriale. Il le fait malgré que le Comité central avait renoncé à tout contrôle sur la Commission militaire le 29 mars: « Ils (les membres du Comité central) déclarent qu’ils ne cesseront d’être toujours en accord avec la Commune, qu’ils considèrent comme le seul pouvoir régulier. Le Comité (…) ne saurait s’immiscer dans les actes directs de la Commune (…) ».

Cette relative irresponsabilité du Comité central, à nouveau soulignée, peut rendre celui-ci dangereux pour la Commune, mais c’est surtout son influence auprès de la Garde nationale qui est à considérer. D’ailleurs, Edward S. Mason écrit: « The conflict of authorities during April, while serious enough to hamper the administration of war, as Cluseret later insisted, was not serious enough to disturb the Commune greatly. »

Conclusion

Il est difficile de statuer de manière catégorique sur l’attitude de gestion ou de surveillance du Comité central entre le 18 mars et le 21 mai 1871. Le contexte politique de la forte dualité des pouvoirs (théorique et pratique) de la Commune de Paris créa, dans une atmosphère de crise née du double siège sur la capitale, un environnement particulier et confus, où le pouvoir de la rue comptait beaucoup plus que les décrets. Chose certaine, le Comité central voulait que le peuple de Paris participe directement au pouvoir, y compris dans sa forme suprême qu’est la défense.

Par cette étude du Comité central de la Garde nationale, j’ai voulu démontrer jusqu’à quel point l’espace politique pouvait cadrer avec la Ville, car l’influence de cet organe civil détermine des rapports de prises de décisions au quotidien. De plus, la présence du Comité central dans l’espace aussi vaste qu’occupe Paris force la création de ce trait d’union entre l’Hôtel de Ville et la rue. Cette communication n’aurait pas, à mon sens, été possible si le Comité central n’avait pas existé afin de répandre ces idées révolutionnaires, des idées qui ont su malgré tout à prendre des formes concrètes, voire matérielles. Le Comité central désirait être simultanément le représentant d’un socialisme révolutionnaire ainsi que du prolétariat.

Peut-être le Comité central fit preuve de trop d’ambition dans la gérance ou le contrôle administratif de la capitale pendant la crise de 1871.

Bibliographie

 

Sources

 

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Ouvrages de références

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L’administration de Paris sous la Commune (18 mars – 21 mai 1871) (Première partie)

Introduction

C’est un Paris humilié par la défaite et affamé par le blocus des Prussiens qui se trouve au bord de la révolution en février 1871, alors qu’une Assemblée nationale à majorité monarchiste vient d’être élue pour négocier la paix. La vie dans la capitale est malsaine, car la misère y règne avec une intensité telle que la révolution paraît inévitable. De la mi-février à la mi-mars, les Parisiens endurent les misères et déceptions nées du siège de la capitale. Ils doivent aussi supporter les maladresses d’une Assemblée sourde à leurs revendications, telles la suspension du moratoire des loyers et la suppression de la solde des Gardes nationaux, pour ne nommer que quelques facteurs ayant poussé à la révolution du 18 mars. Enfin, les tentatives de Versailles de reprendre les canons de Montmartre, appartenant à la Garde nationale, viendront mettre le feu aux poudres d’une révolution. De celle-ci émergera une Commune désireuse d’assurer à la population la garantie de l’autonomie municipale et de la République universelle.

Dessin de Jacques Tardi montrant la répression de la Commune de Paris par les forces versaillaises au printemps de 1871.

C’est dans ce contexte de révolution et d’anarchie que le Comité central de la Garde nationale, seule force encore capable de restaurer l’ordre, se trouve en possession du pouvoir le 18 mars, trois jours après sa formation définitive. Ce conseil civil, seul « gouvernement de fait » placé à la tête d’une force armée de 200,000 hommes, veut cependant rendre légitime le pouvoir et propose de faire des élections en ce sens. Tenues le 26 mars, les élections aboutiront à la formation de la Commune de Paris qui ne fut pas uniquement un gouvernement insurrectionnel, mais davantage une tentative de gouvernement de tendance révolutionnaire à l’intérieur d’un cadre municipal. Ce gouvernement se dit être en dehors des griffes de l’État, sous l’auspice d’une confrontation des pouvoirs où le théorique (décisions, décrets, réflexions…) entra en conflit ouvert avec le pratique (pouvoir de la rue, actions, manœuvres…). Pour ma part, je crois que la Commune représentait le pouvoir du théorique et le Comité central le pouvoir d’ordre pratique.

Cette manière de voir les choses constitue, si l’on veut, un cadre méthodologique permettant de chercher et comprendre si, face aux responsabilités relatives au fonctionnement quotidien des services publics dans le cadre urbain parisien, le Comité central de la Garde nationale a adopté une attitude de gestion ou de surveillance, selon qu’il ait dû se confronter aux représentants de la Délégation (maires, adjoints et députés) ou à ceux de la Commune.

D’abord, le Comité central a dû gérer Paris entre le 18 et le 26 mars 1871. De cette date, la Commune prit la relève. Le problème, et c’est ce qui justifie toute cette problématique, est que l’attitude du Comité central n’est pas claire. Avant les élections du 26 mars, je pense qu’il a « géré » Paris, sauf que l’autonomie des arrondissements était encore assez forte. Sous la Commune, le Comité central a remis ses pouvoirs à cette dernière, mais en gardant toujours un œil sur les affaires, voire à en assurer l’administration. Le cas de l’administration de la Guerre (la défense de Paris) est percutant sur ce point.

Voilà donc pourquoi nous pouvons parler d’une « dualité des pouvoirs ». Au niveau du pouvoir politique, je pense que la Commune de Paris est génératrice d’un espace urbain se divisant en deux branches. Premièrement, que ce soit de manière directe ou non, il existait sous la Commune un type d’espace que nous pouvons qualifier de la rue. Cet espace met surtout en scène le Comité central dans l’application concrète du pouvoir. En d’autres termes, la gérance des décisions prises en haut relève de l’immédiat, du concret, de la prise de contact directe avec la rue. C’est tout le contraire du second type d’espace urbain que j’ai identifié. Cet espace, représenté dans un premier temps par la Délégation et ensuite par la Commune, est théorique et argumentaire. Il met l’accent sur la société civile, car il constitue un ensemble qui étudie les décisions au sens théorique sans se soucier nécessairement des conséquences dans la rue. Cet espace politique parisien est indirect, médiatisé et, on s’en doute, en conflit ouvert avec le premier type d’espace ayant pour acteur principal le Comité central.

Un symbole fort de la résistance parisienne: la barricade.

Cette catégorisation en deux volets de l’espace urbain parisien n’est pas étanche, car le théorique et le pratique s’entrecoupent selon les circonstances, mais le portrait global demeure, soit que le Comité central travaille sur le terrain et la Commune dans les « décrets », à l’Hôtel de Ville. Notre approche pour une histoire politique de la ville est soutenue par une série de sources tels les Procès-verbaux et le Journal officiel de la Commune qui, bien que se contredisant entre elles quelques fois et ne rapportant pas fidèlement les décisions et gestes commis, n’en demeurent pas moins une mine d’or d’informations relatives à l’attitude du Comité central au cours des 73 jours que dura la Commune.

De la révolution aux élections: l’administration de Paris par le Comité central et les conflits juridictionnels avec les élus parisiens de la Délégation

Après l’échec de l’assaut contre Montmartre, Adolphe Thiers et le gouvernement évacuèrent Paris pour Versailles, laissant derrière une ville sans administration. Les maires, adjoints et députés parisiens élus à l’automne de 1870, et mieux connus sous le nom de Délégation, se sentaient légitimés à gouverner la capitale. Fort d’un appui populaire massif, le Comité central de la Garde nationale pense quant à lui être le plus apte à gérer Paris. C’est dans ce contexte que le Comité central fut placé à la tête de Paris entre le 18 et le 26 mars, jour des élections de la Commune.

Le programme politique du Comité central

Organe puissant d’une révolution qui prend de l’ampleur, le Comité central est placé à la tête de Paris avec un programme politique qu’il entend réaliser afin de montrer à la population qu’il sait respecter ses promesses. D’abord, le Comité central se composait de nouveaux venus en politique, peu préoccupés par les systèmes, mais soucieux de sauver la République. De plus, la plupart de ses membres ne voulaient pas prendre part à une direction effective des affaires, mais plutôt contrôler l’administration de la Garde nationale et des services publics. Plus précisément, les hommes du Comité central prônaient un programme à partir de deux thèmes centraux: sauver la République et assurer à Paris sa municipalité. Dans l’immédiat, le Comité central se proposait de combattre la misère du peuple parisien et son président, Édouard Moreau, résuma cette idée: « (…) faire les élections dans le plus bref délai, pourvoir aux services publics, préserver la ville d’une surprise. »

La question de préserver la République constituait pour le Comité central l’artère vitale de sa raison d’exister, dans la mesure où persistait la double menace des sièges prussien et versaillais autour de Paris. La partie théorique de son programme avance que le Comité central n’était pas responsable de la présente guerre civile, qu’il n’avait fait que répondre à une agression des Versaillais, qu’il a suivi le peuple en occupant l’Hôtel de Ville abandonné par Ferry et que Paris devenait le « symbole d’une thèse de complot contre la République », alors que Versailles voulait réduire au silence la capitale (décapitalisation, ruine du commerce, etc.).

N’ayant pas ou peu d’opposition sérieuse dans la capitale, et encore moins du côté de la Délégation, le Comité central doit s’appuyer sur ces bases afin de rendre concrète la gestion des affaires, car il se trouve seul aux commandes. En réponse à une question de Georges Clemenceau sur les intentions du Comité central, Eugène Varlin, le délégué aux Finances, réplique que son organisme veut un conseil municipal élu (confirmé par la rédaction d’une charte), des franchises communales pour Paris, la suppression de la Préfecture de Police, une plus grande autonomie pour la Garde nationale, un moratoire sur les paiements de loyers en dessous de 500 francs et le retrait de l’armée à vingt lieus de la capitale. Outre le dernier point, le Comité central s’efforça d’appliquer ce programme politique, malgré l’anarchie régnant dans Paris. Un de ses membres, Arthur Arnould, dit que ce programme gestionnaire n’a rien d’utopiste, car, dans pareille situation, la Délégation n’aurait pas mieux administré la capitale. Par ailleurs, le Comité central pouvait appliquer un certain nombre de mesures simples et efficaces voulues depuis longtemps par Paris comme: le droit d’association, le droit de réunion et la liberté de la presse et du citoyen.

La destruction de la Colonne Vendôme.

Le programme du Comité central fut-il appliqué dans son intégralité? La réponse semble être non, car le temps manqua pour une tâche qui fut trop lourde. Le Comité central pouvait difficilement répondre aux attentes de Paris alors que la population désirait davantage. Selon W. Serman, Paris souhaitait l’abolition pure et simple de toute forme de gouvernement, même républicain, tout en se protégeant d’un éventuel rétablissement d’une autorité urbaine quelconque. Le nouvel espace politico-urbain de Paris devait se définir par une décentralisation massive de l’administration en passant par la régénération sociale fondée sur la paix et le travail, comme le proposait Charles Beslay du Comité central. En attendant, les intentions du Comité central étaient honnêtes quand celui-ci affirma, le 26 mars, que son mandat était terminé et qu’il confiait à des mains prétendument plus qualifiées le pouvoir dans la capitale.

Le programme politique de la Délégation

L’autorité légale, telle qu’elle se nommait, s’occupa pendant la semaine du 18 au 26 mars à bâtir un contre-argumentaire au programme politique du Comité central. La « priorité administrative » de la Délégation relève du théorique, dans la mesure où elle voulait voir le Comité central disparaître et elle jouait souvent la carte du mensonge en affirmant que Versailles reconnaissait certaines réclamations de Paris telles celles mentionnées précédemment. Dans les faits, c’est Clemenceau, maire du XVIIIe arrondissement, qui représente ou dissimule le mieux les intentions de la Délégation en recevant le 19 mars au soir les membres du Comité central. Clemenceau construit son argumentation en trois points, dont le premier vise directement la conduite du Comité central. Clemenceau lui dit qu’il fait fausse route, qu’il ne gère nullement Paris, qu’il est illégitime et responsable de la panique dans la population.

Le médecin-maire reconnaît par contre que Paris, et non le Comité central, a des revendications légitimes et que l’Assemblée nationale doit reconnaître le statut particulier de la métropole dans la France. Enfin, Clemenceau demande au Comité central de laisser sa place à la Délégation en promettant que celle-ci ira négocier avec Thiers toutes les concessions nécessaires. Cette promesse prit une forme plus concrète, le 22 mars, par la déclaration suivante des maires et députés dans le Journal officiel : « (…) nous avons résolu de demander aujourd’hui même à l’Assemblée nationale l’adoption de deux mesures qui, nous avons espoir, contribueront, si elles sont adoptées, à ramener le calme dans les esprits. Ces deux mesures sont: l’élection de tous les chefs de la Garde nationale et l’établissement d’un conseil municipal élu par tous les citoyens. »

Tous républicains, les maires et députés analysaient d’une manière réaliste la situation dans Paris. Benoît Malon, membre de la Délégation, dit à Varlin que seuls les élus de 1870 peuvent récupérer une partie des revendications, dont celle d’un conseil municipal élu et le report des échéances sur les loyers, mais sans pousser plus loin. Le 21 mars, le Journal officiel traduit cette attitude de la Délégation: « Nous estimons, en outre, que notre présence au poste que vos suffrages nous ont assigné ne saurait être inutile, soit qu’il s’agisse de consolider la République, soit qu’il y ait à la défendre. » Malon se base aussi sur une circulaire émise par le ministre de l’Intérieur Ernest Picard, le 19 mars, qui confiait de façon provisoire l’administration de Paris à la réunion des maires et députés. Ce désir d’un retour à la normale était le point central du programme de la Délégation qui n’a pu être appliqué, car le Comité central décida de faire les élections qui ont amené la Commune au pouvoir. La Délégation et le Comité central aspiraient tous deux à la légalité. Le premier disait déjà la détenir tandis que le second entendait y parvenir par les prochaines élections. Cette pression des maires et députés sur le Comité central constituait une autre revendication, soit celle de prendre la place de ce dernier.

L’Hôtel de Ville, les ministères et les mairies : lieux et symboles des enjeux politiques

Si les deux points précédents nous ont permis de saisir brièvement l’accaparement d’un espace politique théorique, via la promotion des programmes politiques respectifs, il faut également tenir compte de la prise de possession physique des lieux et symboles de l’espace politique parisien. Pour le Comité central, la possession de l’Hôtel de Ville, des ministères et des mairies influença la fixation des priorités administratives pendant la courte gestion des affaires du 18 au 26 mars 1871.

Cela dit, le départ du gouvernement Thiers pour Versailles laisse un vide dans Paris au 18 mars. Immédiatement, le Comité central envoie des hommes se saisir des édifices publics d’importance. Par exemple, des figures jusque-là inconnues de la politique parisienne (Jourde et Varlin aux Finances, Eudes à la Guerre, Duval et Rigault à l’ex-Préfecture de Police, Assis à l’Hôtel de Ville, etc.) iront s’emparer des lieux du pouvoir. L’occupation de l’Hôtel de Ville fixe d’entrée de jeu une priorité administrative qui consiste à rassurer la population: « Le nouveau Gouvernement de la République vient de prendre possession de tous les ministères (…) Cette occupation, opérée par la Garde nationale, impose de grands devoirs aux citoyens qui ont accepté cette tâche difficile. » Ensuite, il fallait organiser des élections: « Maître (le Comité central) du Palais municipal (…), sa première pensée fut d’abdiquer (…) et de convoquer les électeurs pour l’établissement d’une Assemblée communale qui prendrait sa place. »

Les ruines de l'Hôtel de Ville incendié sous la Commune.

La possession, mais surtout l’occupation obstinée des lieux du pouvoir, en attendant les élections, devient le prétexte d’un bras de fer livré avec la Délégation sur la question bien connue de la légitimité de ce « pouvoir ». Camille Pelletan résume ce début d’empoignade: « Qu’était-ce en effet que le pouvoir de l’Hôtel de Ville? Une assemblée municipale qui prétendait être une Assemblée politique souveraine. » C’est à ce moment que la Délégation voudra intensifier son désir de voir le Comité central quitter le pouvoir. Le 20 mars, au matin, le maire Bonvalet du IIIe arrondissement vint avec deux adjoints réclamer les franchises à l’Hôtel de Ville, en pensant que le Comité central, qui avait envoyé la veille quelques délégués pour discuter, allait céder.

L’occupation des édifices publics aurait dû, en théorie, faciliter la réorganisation de l’administration, mais le Comité central devait surveiller l’agitation constante des opposants à sa politique. À titre d’exemple, la mairie du IIe arrondissement fut un important bastion de résistance regroupant certains maires (Tirard, Dubreuil, Héligon) qui avaient récupéré les éléments fidèles de l’ordre afin de lancer une offensive contre l’Hôtel de Ville. Des endroits comme les rues Vivienne, Richelieu, du Quatre-Septembre, la Place Vendôme ainsi que la gare de Saint-Lazare constituaient des postes avancés des forces de la Délégation. Autrement dit, la possession de l’Hôtel de Ville et des ministères, censés être les bâtiments les plus importants, n’empêcha pas la résistance dans les quartiers, où des mairies (IXe et XVIe arrondissements) se présentaient comme des bâtons dans les roues du Comité central.

Les clés du pouvoir et les autonomies municipales

L’occupation de l’Hôtel de Ville et des ministères par la Garde nationale donna l’opportunité à son comité central de freiner l’élan de la Délégation dans ses tentatives de récupérer le pouvoir. Or, cette centralisation du pouvoir n’empêcha pas cependant les municipalités ou arrondissements de Paris de garder une certaine forme d’autonomie dans la gestion des affaires courantes. Autrement dit, la Délégation semble détenir quelque pouvoir via les mairies, mais celui-ci peut être contré par l’action des institutions politiques occupées physiquement par la Garde nationale.

La désorganisation de l’administration parisienne, suite au départ des fonctionnaires et au sabotage des cachets, registres et caisses des mairies, obligea le Comité central à tout réorganiser (octroi, voirie, éclairage, assistance publique, etc.). Par contre, bien que le Comité central pouvait assurer une sécurité physique contre une agression de l’extérieur, les mairies étaient encore les symboles de la sécurité sociale tant recherchée (nourriture, habillement et logement). Ces autonomies municipales, que tente de garder la Délégation et que veut récupérer le Comité central, existent amplement depuis septembre 1870, car « (…) le peuple a progressivement créé les cadres communautaires et libertaires de sa vie quotidienne, en marge des institutions régulières sur les bases de la fraternité et du principe fédératif. » Les institutions parisiennes ne disparaissent pas pour autant, mais elles doivent se plier à l’idée communaliste, donc aux principes de gestion en commun de l’administration parisienne.

Malgré ses efforts, la Délégation perdait progressivement de sa puissance et n’était plus en mesure d’orienter la population vers ses vues. Le Comité central a par conséquent géré Paris en comblant les vides dans les ministères, mais il a dû contrôler l’action de la résistance qui voulait l’empêcher de faire des élections. Le résultat de la victoire du Comité central sur la Délégation se traduit dans ce manifeste du 25 mars : « Le Comité central de la Garde nationale, auquel se sont ralliés les députés de Paris, les maires et adjoints, convaincus que le seul moyen d’éviter la guerre civile, l’effusion de sang à Paris et, en même temps, d’affermir la République, est de procéder à des élections immédiates, convoque pour dimanche (26 mars) tous les citoyens dans les collèges électoraux. »

Entre surveillance et gestion : la place du Comité central dans la répartition des services publics parisiens et les relations avec les arrondissements

La journée du 26 mars 1871 est donc celle de l’élection de la Commune de Paris, qui sera proclamée officiellement deux jours plus tard. Le « danger » de la Délégation est maintenant écarté et il se passe une période de transition entre ces deux journées afin de laisser du temps aux élus de la Commune dans chaque arrondissement de prendre leur place à l’Hôtel de Ville. Normalement, le Comité central laisse ses pouvoirs à la Commune sauf qu’il continue de garder un œil sur les affaires, notamment en ce qui a trait aux commissions communales (« ministères ») et aux relations avec les municipalités.

L’étendue des pouvoirs des commissions communales : quelques exemples

L’étude des pouvoirs réels détenus par chacune des commissions communales est révélatrice de l’influence du Comité central, qui tente de contrôler tant bien que mal les affaires. Le premier constat est simple: l’ampleur du travail est écrasante. Les besoins de Paris sous la Commune sont nombreux, comme: le vote du budget, la fixation et la répartition des impôts, l’organisation de la magistrature et de la police, la garantie des libertés individuelles, l’organisation de la défense urbaine, etc. Ce sont donc neuf commissions qui doivent se partager l’exercice du pouvoir et chaque délégué passe la majorité de son temps à faire la navette entre l’Hôtel de Ville, son bureau de commission et les mairies.

Selon Max Pol-Flouchet, cette articulation de l’administration devait se découper en trois plans hiérarchiques, en passant de la rue aux décrets: 1) les membres de la Commune et leurs relations avec les arrondissements (plan horizontal); 2) la création de neuf commissions se partageant les affaires au niveau de la cité (plan vertical); 3) une commission exécutive de 19 membres coordonnant le tout (plan central). Le problème le plus urgent à régler implique directement le Comité central au niveau de la solde des Gardes nationaux. Varlin et Jourde, délégués aux Finances, doivent d’abord, pour ne pas mettre inutilement de la pression sur les coffres du Trésor public de Paris, emprunter au banquier Rothschild la somme de 500,000 francs pour régler les comptes immédiats. Cet événement se passait avant les élections du 26 mars et c’est que qui nous amène à croire que le Comité central voulait d’autant plus garder un œil sur l’action des gens dont la tâche était de verser la solde aux Gardes nationaux sous la nouvelle Commune.

Une pièce d'artillerie en position près d'une barricade.

Au niveau des services publics, Jules Andrieu, commissaire à cette tâche, se plaint de l’anarchie qui règne dans Paris sous la forme d’une mauvaise division du travail et accuse le Comité central d’en être responsable : « (…) on reconnaîtra sans peine dans cette mauvaise classification des besoins d’une grande cité, voulant vivre en gardant son autonomie, l’insuffisance politique et administrative qui avait présidé à la création de ces neufs rouages (commissions), dont quelques-uns étaient superflus et dont beaucoup se contrariaient les uns les autres. La division du travail communal qu’avait faite le Comité central et qu’avait conservée la Commune était malheureusement calquée sur le double groupement municipal et gouvernemental des administrations des anciens régimes. »

La vision idéale qu’avait Andrieu d’une organisation communale efficace devait faire fi de tout antagonisme entre le Comité central et la Commune. Il va même jusqu’à dire que les membres les plus doués du Comité central auraient dû siéger pleinement aux postes dont on croyait déceler certaines compétences. Cela éviterait de sentir constamment le poids du contrôle pour passer à celui d’une gestion en continuité avec ce qui s’était passé avant le 26 mars. Le problème était justement que ce qui s’était produit avant le 26 mars était le fruit des actions du Comité central pour la capitale. Voulait-il perdre ses acquis, ses réalisations administratives au profit d’une Commune composée de 80 membres et dont seulement une vingtaine venait directement de ses rangs? Il est peut-être plus facile, dans ce contexte, de comprendre pourquoi le Comité central a alors eu « peur » de se voir reléguer au second rang, à la simple administration de la Garde nationale dont il émane.

Ce que dénonçaient par ailleurs certains membres du Comité central était la façon dont on nommait les fonctionnaires communaux. Il n’y avait aucun des principes démocratiques connus dans la nomination de ceux-ci. L’élection ou le concours ne faisaient pas partie des procédures d’embauche sous la Commune et le tout se faisait de façon arbitraire, souvent par un décret, que l’on peut associer à du patronage. Par exemple, le service télégraphique, selon Andrieu, était en si mauvais état qu’il devenait abandonné: « (…) à des vanités incompétentes et au système des élections si déplorables quand il ne s’arme pas de la garantie d’examens préalables (…) » Cette manière de procéder, combinée avec le « vide administratif qui caractérise la capitale au lendemain de l’insurrection », amène le Journal officiel à publier, le 25 avril par la voix de son Directeur: « (…) le devoir pénible, mais aujourd’hui nécessaire, de sonder la conscience du fonctionnaire, afin d’assurer les intérêts généraux de l’administration et de justifier la confiance mise en nous par la Commune de Paris et par le peuple. » Que pouvait faire le Comité central devant les accusations d’ingérence qu’on lui portait, alors qu’il ne faisait que constater une situation de débordements causés par l’incompétence et le manque d’effectifs de l’administration?

Malgré toutes les défaillances des commissions communales dans les circonstances, Jean Bruhat trace un portrait somme toute positif des 73 jours que dura la Commune. Il cite les cas du délégué Viard, qui assura le service des subsistances en luttant contre la spéculation et les taxes exagérées, tout en faisant appel au concert des municipalités. Le ciseleur Theisz s’occupa des Postes avec un brio tel qu’il remit, selon Bruhat, les services en marche en 48 heures. La Santé, sous la direction de Treillard, était vidée de son parc d’ambulances (situé au Palais de l’Industrie), mais put néanmoins réorganiser les services, notamment aux soins apportés aux nombreux soldats blessés.

Les municipalités, la Commune et le pouvoir autonome : la place du Comité central dans ce processus

Le Comité central n’est pas uniquement aux prises avec les commissions communales, car il désire aussi surveiller la réorganisation forcée des administrations municipales dans ce contexte de révolution. En fait, le Comité central voulait, selon W. Serman, « institutionnaliser l’anarchie » en renonçant à gouverner les hommes pour n’administrer que les choses, la matérialité.

C’est avec cette pesante dualité des pouvoirs entre le Comité central et la Commune que les municipalités de Paris doivent vivre au jour le jour. Dans ses relations avec les arrondissements, la Commune fixe le 30 mars les règles qui visent à s’assurer de la direction administrative de chaque municipalité, de l’adjonction à chacune d’elle des commissions pour l’expédition des affaires et, enfin, de la bonne gérance des actes de l’état civil. Cette déclaration ne limite pas cependant le pouvoir de fait constitué par le Comité central, et ce, malgré sa promesse de se retirer après l’avènement de la Commune. Cette dernière a souvent accusé les municipalités de ne pas appliquer les décisions prises en haut. Or, dans les faits, le Comité central est en partie responsable de la discorde ainsi causée. Par exemple, la Commune voulait que les municipalités se chargent de l’organisation civile de la défense des quartiers. Outre le cas du Ve arrondissement, le pouvoir civil n’a jamais pu prendre concrètement la direction des légions, car le Comité central exerçait sur elles un contrôle déjà effectif. Plus tard, le 16 avril, la Commune demande à nouveau aux municipalités de gérer les Conseils de légion contre ceux refusant de se battre. Ce décret communal vient mettre le feu aux poudres dans les relations entre le Comité central et les municipalités, car, selon le Comité, les Conseils de légion relèvent de l’organisation interne de la Garde nationale et, en somme, les arrondissements (le pouvoir civil) n’ont rien à voir dans le domaine militaire.

Un exemple de décret publié sous la Commune.

Un autre problème résidait dans le fait que la Commune avait confié aux municipalités le soin de réquisitionner les armes et de poursuivre les réfractaires. Encore une fois, le Comité central, pour les mêmes raisons, s’insurge devant ce problème de juridiction. Pire encore, les municipalités prenaient parfois les devants quand il s’agissait de nommer les chefs des légions. La réorganisation des bataillons passait d’abord par la nomination d’un chef. Celui-ci devait, en théorie, être élu par le Comité central de la Garde nationale, mais les arrondissements nommaient parfois les dirigeants sans consulter le Comité central. Il n’y a, selon André Decouflé, que deux arrondissements (les IXe et XIe), qui obéirent au doigt et à l’œil aux décrets de la Commune. Le IXe avait perquisitionné à domicile les armes et équipements militaires, tandis que le XIe ordonna à la Garde nationale d’évacuer les églises, temples et synagogues de sa municipalité.

Le terrain de l’enseignement offrit d’autres possibilités de conflits à trois. Plus précisément, les questions de la laïcité et de l’enseignement professionnel posèrent des tracas. La Commune voulait, dans un premier temps, centraliser le dossier du recrutement des maîtres. La plupart des municipalités adhéraient au principe de la promotion de la laïcité de l’enseignement sauf que le délégué communal à la question, Vaillant, s’empressa de devancer ces dernières. Bien que les historiens n’en fassent guère mention, je pense que le Comité central était préoccupé par la question de l’enseignement, dans la mesure où celui-ci tenait fièrement à défendre les principes classiques de la Révolution et que c’est l’école, organe performant de diffusion, qui devait s’en charger. Voilà donc pourquoi les municipalités qui ne voulaient pas adhérer à la laïcité de l’enseignement faisaient l’objet d’une surveillance plus étroite selon mon hypothèse.

Par ailleurs, la Commune ne cherche pas à froisser les libertés religieuses. Cependant, des arrondissements comme le IVe s’écartaient des décrets communaux en affirmant simplement la « neutralité de l’école publique ». Plus libérale encore, la municipalité du VIIIe arrondissement, dirigée par l’excentrique Jules Allix, admettait la coexistence des écoles laïques et confessionnelles. Quant aux XIIIe et XVe arrondissements, ceux-ci prônaient l’enseignement confessionnel et rejetaient les tentatives du pouvoir central de laïciser l’éducation. Nous avons donc un portrait se divisant en trois catégories bien distinctes, où le Comité central avait des intérêts à défendre, selon la politique éducationnelle adoptée, car de là dépendait le bon cheminement de la révolution.

Les membres de la Commune sont déchirés entre eux quant à l’attitude à adopter face aux municipalités. Pour le citoyen Lefrançais, il importe que les arrondissements soient autonomes afin de pourvoir aux besoins de la population. Beslay, le doyen des communards, pense plutôt qu’il ne faut pas laisser d’autorité aux municipalités. La question des douanes stigmatise encore une fois cette opposition lors des réunions tenues à l’Hôtel de Ville. Par exemple: « Le citoyen Meillet donne lecture d’une lettre, au sujet d’un nouvel empiétement du Comité central, qui prétend se réserver le droit de viser les passeports. Un citoyen, ayant un passeport en règle de la Commune, n’a pu passer aux portes de Paris, parce que son passeport ne portait pas les cachets de la douzième légion. »

Ce fait survenu dans le XIIe arrondissement à la porte de Vincennes n’est qu’un exemple d’une accumulation d’incidents, si l’on se rapporte aux Procès-verbaux. Cluseret, délégué à la Guerre, statuait sur l’interdiction faite à la Garde nationale d’entraver le commerce dans les gardes et postes frontaliers. Dorénavant, cette forme de « guerre non officielle », mais bien présente entre la Commune et le Comité central ira en s’accentuant jusqu’au 21 mai, date à laquelle les troupes versaillaises entrèrent dans Paris. Edward S. Mason résume la situation: « In addition to the municipal commission, every arrondissement has its Legion Council and Legion General Staff, under the general supervision of the Central Committee. These organizations had a finger in the administration and the inexact division of function was a cause of considerable friction. »

(La suite dans la seconde partie.)

Brève histoire de l’armée française (2e partie)

De l’Année Terrible à la Grande Guerre

Des zouaves de l'armée française en action lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871).

L’armée française du milieu du XIXe siècle avait la réputation d’être agressive et bien entraînée. Cela se vit dans les fréquents engagements qu’elle livra en Algérie, en Italie, en Crimée et au Mexique. Cette armée répondit aux attentes stratégiques de la France à une époque où les guerres pour la survie nationale étaient choses du passé et que des forteresses s’érigeaient aux frontières afin de gagner du temps et permettre la levée de troupes supplémentaires.

Cette armée avait également accompli sa mission politique au temps de Napoléon III, soit appuyer le régime, surtout que nombre de ses officiers supérieurs étaient personnellement liés à l’empereur. Cette armée comprenait en ses rangs des soldats servant sur une longue période, des hommes imbus de l’esprit militaire et désireux de défendre le régime contre ses ennemis externes.

La défaite de la France contre la Prusse et les états allemands en 1870 était le pâle reflet de ces hypothèses rudement démenties. Bien que l’armée du Second Empire ait eu à sa disposition l’excellente carabine à culasse Chassepot et des mitrailleuses, elle était essentiellement une force expéditionnaire et non une armée européenne de type continental. Les tentatives de modernisation avaient eu leurs limites et la mobilisation avait été chaotique, si bien que la France ne put déployer à sa frontière de l’est des forces suffisantes en un temps convenable. Les armées du gouvernement de la Défense nationale, qui avaient poursuivi la lutte après la chute du régime impérial, allaient désormais paver la voie de la future armée française.

Cependant, une série d’obstacles allaient se présenter en cours de route. La suppression de la Commune de Paris en 1871 avait renforcé la suspicion de la gauche politique face à tout ce qui est militaire. Les élus issus de la gauche, qui auraient à voter les crédits nécessaires aux réformes de l’armée, questionneront chaque dépense. L’armée étant perçue comme le symbole du pouvoir, elle serait au cœur des divisions entre la bourgeoise et les masses au lendemain de la Commune.

Simultanément, les années qui suivront la guerre franco-prussienne marqueront une sorte d’« Âge d’or » de l’armée française. Le nationalisme gagnera en popularité, dans un contexte où les regards seront tournés vers l’est afin de venger le désastre de 1870 et de reprendre les provinces perdues d’Alsace et de Lorraine. Pour se préparer, la première étape avait consisté en la réintroduction d’une conscription universelle entre 1872 et 1875. Les vieilles familles militaires redécouvraient également la profession des armes. Il y avait également une certaine compréhension à l’effet de garder l’armée et ses dirigeants en dehors des cercles politiques.

Le fusil d'infanterie Lebel, en service dans l'armée française de 1887 jusqu'au début des années 1940.

L’étape suivante des réformes avait été la création d’un état-major général avec un Conseil Supérieur de la Guerre. Le mandat de ces organisations consistait à perfectionner la structure organisationnelle de l’armée du temps de paix dans le but d’être au fait des avancées les plus modernes et ainsi éviter les erreurs de 1870-1871. Les régiments se virent confier des garnisons fixes et allaient recruter localement afin de créer un sentiment d’identité. Par exemple, le 35e Régiment d’Infanterie (R.I.) de Belfort, le 41e R.I. de Rennes, le 110e R.I. de Dunkerque et ainsi de suite. Les armes et les équipements allaient à leur tour être changés. Le fusil à répétition Lebel allait équiper l’infanterie et les artilleurs recevraient un véritable bijou d’équipement, le célèbre canon de campagne de 75mm qui servira de modèle pour les artilleries du monde entier.

Canon de campagne à frein hydraulique de 75mm modèle 1897. Un chef d'oeuvre technique de l'artillerie française.

Malgré tout, ce qui semblait être une « lune de miel » dans la réorganisation de l’armée française allait être assombri par l’Affaire Dreyfus qui divisa la nation en 1894. L’armée allait intervenir à plusieurs reprises au cours de grèves et de révoltes locales, dans toute une série d’incidents qui divisaient les Français au quotidien. À certaines reprises, la loyauté des régiments français avait été testée. Par exemple, le 100e R.I. se mutina en 1907 par sympathie pour des grévistes.

En parlant de loyauté, on ne peut passer outre l’Affaire des fiches qui concernait une opération de fichage politique et religieux survenu dans l’armée française au début du XXe siècle. Dans une tentative malavisée de vérifier la « loyauté » des officiers au régime républicain, le ministre de la Guerre, le général André, avait gardé des dossiers secrets qui contenaient des informations sur les sympathies politiques et religieuses. C’est dans ce contexte qu’un officier tel le futur maréchal Foch avait vu l’une de ses promotions anormalement retardée parce qu’il avait un frère qui était jésuite.

Néanmoins, les promotions étaient effectivement lentes à obtenir. Un jeune officier pouvait demeurer lieutenant pendant douze à quinze ans et un capitaine de quinze à vingt ans à ce grade. Alors que la bureaucratie se faisait lourde en France métropolitaine, il s’avéra qu’outre-mer les colonies fournissaient davantage de possibilités de nouveaux défis et d’avancements. Les diverses conquêtes coloniales avaient apporté un baume sur les scandales qui avait entaché la réputation de l’armée française.

L’épreuve de la Grande Guerre

Pourtant, lorsque la guerre éclate à nouveau en 1914, l’armée française releva le défi. Contrairement à 1870, la mobilisation de 1914 se fit en bon ordre et l’appui populaire à la guerre, en dépit de certaines réserves dans les campagnes, fut convaincant. L’arrivée de la guerre marqua une sorte de renaissance nationale, que certains auteurs traduisaient par un élan vital et une volonté d’affronter l’ennemi avec une armée fière et violente. Au niveau de la doctrine tactique, les derniers règlements datés de 1913 étaient clairs: l’armée française ne connaît aucune loi, sauf celle de l’offensive à outrance.

Pour traduire concrètement cette doctrine séduisante et simpliste, l’état-major français avait conçu le désastreux Plan XVII visant à reprendre l’Alsace et la Lorraine. Au cours des cinq premiers mois de la guerre, l’armée française enregistrait des pertes de 300,000 soldats tués (sans compter les blessés, ni les prisonniers), sous la direction de son imperturbable commandant en chef, le général Joffre. Pendant les dix-huit prochains mois, Joffre monta une série d’offensives avec l’aide des Britanniques qui furent plus coûteuses les unes que les autres.

C'est en rangs serrés et baionnettes au canon que l'armée française chargea à répétition l'ennemi d'août à décembre 1914. Résultat: 300,000 morts.

À la fin de 1915, l’armée française avait déjà perdu la moitié de ses officiers réguliers d’avant-guerre et son total de soldats tués égalisait presque ce que l’Angleterre et ses Dominions perdront pendant toute la guerre. La bataille subséquente livrée pendant presque toute l’année 1916 à Verdun apporta encore son lot effarant de pertes. La colère au niveau de l’armée prenait de l’ampleur et cela se reflétait dans les journaux de tranchées qui circulaient parmi les soldats.

Ceux-ci enduraient de terribles conditions de vie, un régime alimentaire peu varié et ils ne jouissaient pas de permissions sur une base régulière. Nombre de leurs meilleurs officiers n’étaient plus et la notion du devoir devenait quelque chose de plus en plus difficile à inculquer dans l’esprit de ces combattants fatigués. Ces derniers pestaient contre ceux qui n’accomplissaient pas ledit devoir, notamment ces embusqués qui profitaient supposément d’un boulot confortable et bénéficiaient de certains privilèges que la troupe estimait ne pas avoir. Ce sentiment d’inégalité entre l’avant et l’arrière pouvait faire en sorte que les soldats français se soient sentis des étrangers dans leur propre pays.

Pour ajouter aux malheurs des soldats, l’offensive majeure lancée par le général Nivelle en avril 1917 sur le Chemin des Dames avait été vendue comme une victoire assurée. Or, elle fut un massacre qui ne fit qu’accroître un mécontentement généralisé qui se transforma en mutineries. La plupart des unités de l’armée ont été affectées à plus ou moins grande échelle. Par contre, et contrairement à ce que certains dirigeants politiques et militaires avaient cru initialement, les mutineries n’étaient pas les résultats d’une agitation révolutionnaire bien orchestrée. Elles constituaient les réponses de ces soldats-citoyens à une situation d’ensemble qui leur était devenue intolérable. Le général Pétain, qui succéda à Nivelle, parvint à redresser le moral en instaurant une combinaison de fermeté et d’attention face à ce qu’il considérait être des demandes justifiées.

Bien que l’Union sacrée, ce contrat à saveur patriotique négocié entre les différentes factions politiques françaises au début de la guerre, avait survécu au moins jusqu’à la fin de 1917, de vives tensions perduraient au sein de la classe politique et entre les politiciens et les soldats. En novembre, Georges Clemenceau devint premier ministre. Sa suspicion presque jacobine de tout ce qui est du domaine militaire rendit ses relations avec l’armée difficiles par moment, mais sa détermination à gagner la guerre donna à Foch, le commandant suprême des Alliés en 1918, le support dont il avait besoin pour les dernières offensives. En novembre de cette année, le Président de la République Poincaré fit son entrée dans Metz, la capitale de la Lorraine, avec Clemenceau et Foch.

En arrière-plan, une première vague d'assaut française s'est élancée sur les positions ennemies. À l'avant-plan, la vague suivante attend à son tour le signal de l'assaut.

D’une guerre à l’autre

Avec ses 1,4 millions de soldats tués, la guerre de 1914-1918 fut de loin la plus coûteuse pour l’armée française. Cette armée était morte, en quelque sorte. L’euphorie de la victoire de 1918 fut de courte durée. Proportionnellement plus élevées que celles de l’armée allemande, les pertes françaises allaient affecter le taux des naissances. Cela eut comme conséquence première un sérieux problème de recrutement pendant la période de l’entre-deux-guerres. Les sacrifices des soldats de la Grande Guerre avaient été « récompensés » par des taux de chômage et d’inflation élevés et bien que la France ait récupéré l’Alsace-Lorraine, la révision des crédits budgétaires accordés à la défense susciterait de vifs débats dans les années à venir.

De plus, l’armée devait faire face à une certaine division idéologique dans son corps d’officiers, certains d’entre eux ayant flirté avec le fascisme par exemple. Aussi, les politiciens de gauche, qui ont largement dirigé la France de l’entre-deux-guerres, s’opposaient fréquemment aux suggestions d’améliorer l’armement, dans un contexte de réforme d’une armée qui se voudrait plus petite, professionnelle et mécanisée. À la tête de l’armée française jusqu’à sa retraite en 1935, le général Maxime Weygand eut de fréquentes prises de bec avec un gouvernement qu’il jugeait être antimilitariste.

En dépit des querelles entre les mondes politique et militaire, la France alla de l’avant dans certains dossiers relatifs à sa défense. La réalisation qui frappa le plus l’imaginaire fut probablement la construction de la Ligne Maginot censée protéger la frontière franco-allemande de la frontière suisse jusque vers le Luxembourg. Contrairement à ce qui est fréquemment véhiculé, la Ligne Maginot n’était pas un projet si fou et elle pouvait avoir son utilité, à condition que des forces mobiles puissent l’appuyer en cas d’invasion. Le problème était davantage au niveau d’une doctrine mal adaptée aux réalités tactiques, dans la mesure où la mentalité de l’époque amenait nombre de Français à croire que la Ligne Maginot aurait un effet dissuasif sur une Allemagne qui aurait à nouveau le dessein d’envahir la France.

La France et son armée divisées

L’armée française qui partit à la guerre en 1939 était le produit de toutes les tares des vingt dernières années. Son équipement était relativement adéquat, mais le problème était au niveau de la doctrine tactique et stratégique. Le moral était moyen et des tensions étaient palpables entre les officiers et les hommes du rang, notamment à cause de divisions d’ordre idéologiques. La défaite de 1940 était conséquente.

Les causes sont à chercher dans la qualité du travail du haut commandement, de la compréhension de la doctrine et par-dessus tout du moral déficient. Certains combattants se sont néanmoins bien battus, surtout dans la seconde phase de la campagne de 1940, alors que les Allemands faisaient mouvement vers le sud de la France. De plus, les soldats français postés dans le sud du pays avaient largement tenu tête aux forces italiennes.

Des soldats français vers 1940.

La défaite de 1940 divisa l’armée. Charles de Gaulle lança un appel patriotique aux Français, si bien que des soldats des Forces Françaises libres poursuivirent la lutte au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Italie et éventuellement en France à la fin du conflit. Cependant, le maréchal Pétain, âgé de 84 ans en 1940 et à la tête de l’État français de Vichy, représentait pour une partie des Français la continuité et la stabilité. La réflexion s’appliqua aussi dans ce qui restait de l’armée française et certains des soldats qui demeurèrent loyaux à Vichy n’étaient ni des illuminés, ni des criminels.

C’est dans ce contexte qu’il n’est pas étonnant de voir que pendant la Seconde Guerre mondiale, des soldats français se sont affrontés. Lorsque les Alliés débarquèrent en Afrique du Nord en novembre 1942, des forces françaises fidèles à Vichy offrirent quelque résistance. Autre signe des déchirements internes parmi les militaires français, lorsque les Allemands se décidèrent à occuper la zone libre en France à la même époque, au moins un des généraux leur résista en refusant d’obéir aux ordres de Vicky: de Lattre de Tassigny.

De l’Indochine à l’OTAN

L’armée française de l’après-guerre devait panser ses plaies. Les plus graves étant celles des divisions internes de ses soldats qui avaient suivi différents chemins. Les lendemains du conflit seraient aussi peu prometteurs. L’armée connaissait des problèmes d’effectifs, de soldes réduites et elle devait répondre aux besoins du moment dans un empire en pleine décolonisation. À cet égard, le gouvernement français qui amorçait la guerre d’Indochine en 1946 avait pris la décision de ne pas envoyer de soldats conscrits, préférant laisser le fardeau du travail aux forces professionnelles.

Largement impopulaire et éprouvante, la guerre d’Indochine s’acheva en 1954 avec la défaite française à Diên Biên Phu. Le sentiment d’amertume occasionné par ces longues années d’usure pour l’armée française cristallisa le sentiment parmi nombre d’officiers qu’il fallait revoir les doctrines militaires. La guerre pour l’indépendance de l’Algérie qui allait commencer la même année serait peut-être encore plus symbolique pour l’armée française. Celle-ci livrait un combat près du territoire métropolitain, et, historiquement parlant, l’Algérie constituait un théâtre d’opérations familier à cette armée qui avait contribué à forger l’empire colonial français.

Guerre d'Indochine. Des parachutistes françaises sont largués sur le site de Diên Biên Phu (novembre 1953).

Comme mentionné, l’héritage de 1940 était lourd. Certains officiers étaient de plus en plus critiques de leur gouvernement et avaient fini par s’aliéner une société qui semblait ne pas apprécier leurs sacrifices, ni leurs actions. Il y eut à cet effet des tentatives de coups d’État militaires dans le contexte de la guerre d’Algérie, notamment en 1958 et 1961, et la France ne fut pas épargnée l’année suivante par une campagne terroriste sur son propre territoire.

Les tensions inhérentes à la guerre d’Algérie s’inscrivirent également à une époque où la France cherchait à redéfinir sa politique de défense dans les années 1960. L’armée allait être incorporée dans ce qu’on appela une politique Tous Azimuts qui consistait à préparer des scénarios de défense en prévision d’une ou de plusieurs attaques qui pourraient provenir de tous les points cardinaux, et non plus seulement de l’est. Tout cela est également à mettre en contexte avec le retrait de la France de la structure de commandement de l’OTAN en 1966. D’ailleurs, l’acquisition de l’arme nucléaire, qu’on nomma la Force de Frappe, donna un certain prestige à cette nouvelle politique de défense française.

Il empêche que des frictions persistassent. D’une part, il y avait des craintes légitimes au sein de l’armée à l’effet que les conscrits soient « infectés » de l’esprit révolutionnaire de Mai 1968. D’autre part, des craintes circulaient au sein du corps des officiers, notamment lorsqu’un gouvernement socialiste arriva au pouvoir en 1981 avec François Mitterrand. Le gouvernement subissait également des pressions de part et d’autre afin que soit aboli le service militaire obligatoire. D’ailleurs, sur ce point, le gouvernement indiqua clairement son intention de recourir uniquement à des soldats issus de la force régulière lors de ses interventions dans les anciennes colonies africaines ou lors de la Guerre du Golfe en 1991.

Dans les années 1990, la France se rapprocha à nouveau de l’OTAN, notamment parce qu’elle partagea avec celle-ci une expérience commune en ex-Yougoslavie. À la même époque, la décision d’abolir finalement la conscription fut prise en 1996. Le plan de restructuration des effectifs dressé cette année-là prévoyait que l’effectif d’alors de 239,000 soldats devait être ramené à 136,000 d’ici 2015. Pour atteindre cet objectif, il fallait grandement réduire le nombre de soldats professionnels tout en maintenant une petite force réserviste volontaire.

L’armée française de demain

Comme bien des armées de l’OTAN en pleine réorganisation au tournant du millénaire, l’armée française allait devoir respecter certains principes de guerre. Le premier serait celui de la modularité, soit que de troupes de toutes armes peuvent être rapidement assemblées en groupements tactiques pour accomplir des missions spécifiques. Ensuite, l’armée devait se plier au principe de l’économie des forces, surtout dans un contexte de réduction massive de ses effectifs depuis l’abolition du service militaire obligatoire. Enfin, une importante réorganisation allait s’effectuer dans le but d’établir une nette séparation entre la chaîne de commandement opérationnel (les quartiers généraux opérationnels et les unités actives) et la chaîne de commandement organique (les dépôts militaires et services administratifs).

La fin officielle du service militaire en 2001 avait bien été accueillie par les officiers et elle marquait l’entrée de l’armée française dans une nouvelle ère. La France allait désormais confier sa défense entre les mains des professionnels, mettant ainsi fin à une longue tradition d’« appel aux armes » à l’ensemble de ses citoyens. Cependant, le défi demeure le même pour l’armée française: être au service de l’État et de la Nation.

La guerre franco-prussienne (1870-1871)

La situation avant la guerre

Officier et soldats de l'armée française (1870).

En 1870-1871, la Prusse et ses alliés allemands ont défait la France dans une guerre qui transforma l’Allemagne, en plus de changer la balance de la puissance en Europe pour les décennies à venir, jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Pour les contemporains, la victoire allemande fut une surprise, surtout si l’on considère la puissance du Second Empire français de Napoléon III. L’armée française avait en effet une réputation impressionnante. Elle avait combattu en Crimée, en Italie, au Mexique et dans le nord de l’Afrique et rien ne laissait entrevoir a priori la possibilité qu’elle subisse une défaite face à l’armée prussienne.

Cependant, les succès militaires récents de l’armée française reposaient sur des bases fragiles. Par exemple, le recrutement dans cette armée reposait sur le principe d’une conscription sélective à long terme. En gros, ce système avait l’avantage de produire une armée capable de mener de courtes expéditions outre-mer, mais il était incapable de générer des effectifs et d’inspirer une fibre patriotique nationale afin qu’une grande armée puisse mener une guerre majeure.

Toujours sur la question du recrutement, à titre de comparaison, la victoire prussienne lors de la Guerre austro-prussienne de 1866 avait montré la supériorité d’un système de recrutement basé sur un service militaire universel à court terme. Malgré les pressions que subissait le gouvernement de Napoléon III, celui-ci était trop faible et n’avait pas l’énergie pour entreprendre une réforme en profondeur du recrutement militaire.

Il y a eu bien entendu la Loi Niel de 1868, qui fut une tentative ratée d’instaurer un service militaire universel dans le but de créer une armée de seconde ligne, la Garde nationale. De plus, les officiers supérieurs de l’armée française ne manquaient ni de courage, ni d’expérience pour implanter des réformes, mais ils attendaient de l’Empereur qu’il inspire une forte direction pour aller de l’avant. La question était essentiellement politique et, sur ce point, Napoléon ne put livrer la marchandise. Au point de vue des équipements, l’armée française disposait d’un bon fusil à chargement par la culasse, le Chassepot, de quelques mitrailleuses de conception primitive, mais son artillerie à chargement par la bouche n’était pas de calibre face à celle des Prussiens à chargement par la culasse.

Napoléon III, empereur des Français (1852-1870).

Pour leur part, les forces de la Confédération de l’Allemagne du Nord ont été à la bataille en 1870 à la suite des premières réformes d’envergure instaurées dans l’armée prussienne. Bien que les armées des états allemands du sud avaient leurs caractéristiques, ce fut la Prusse qui mena le jeu desdites réformes. Cela était particulièrement vrai au sein de l’état-major prussien qui se développait sous la direction de Helmut von Moltke. Par ailleurs, la guerre de 1866 contre l’Autriche avait fait prendre conscience à l’état-major allemand de l’importance du chemin de fer pour le déploiement rapide des troupes. Moltke et ses officiers consacreront beaucoup d’énergies à cette question logistique dans la préparation de la guerre contre la France.

Le début de la guerre: la question de la préparation

Justement, la France avait le problème majeur et classique d’être une puissance en déclin. Le chancelier de Prusse Otto von Bismarck le savait, et il croyait qu’une victoire militaire sur la France aiderait à compléter l’unification de l’Allemagne sous la direction de la Prusse. La guerre a par conséquent éclaté en juillet 1870 à la suite d’une tentative de la France de persuader le roi Guillaume de Prusse de garantir qu’il retire son appui à la candidature d’un prince allemand sur le trône d’Espagne et qu’aucune autre tentative de placer un membre de la famille des Hohenzollern dans ce pays ne soit reconduite. De son côté, Bismarck fit de son mieux, par un jeu diplomatique en coulisse, pour forcer la France à déclarer en premier la guerre à la Prusse, ce que Napoléon fit le 15 juillet, sans avoir l’appui d’aucun allié potentiel, ni même celui de l’Autriche.

Carte des principaux mouvements des armées lors de la guerre franco-prussienne (1870-1871).

Les deux semaines qui suivirent la déclaration de guerre française virent la mobilisation des armées et leur déploiement à la frontière. En Allemagne, les réservistes se sont présentés aux casernes et joignirent par train l’armée professionnelle à la frontière. Le général Moltke déploya trois armées sur le Rhin, comme on le voit sur la carte. La 1ère Armée était sous le commandement du général Karl Friedrich von Steinmetz sur la Moselle; la 2e, un peu plus puissante, sous les ordres du prince Friedrich-Karl de Prusse sur la Saar; la 3e, qui incluait des contingents du sud de l’Allemagne, sous le commandement du prince héritier Friedrich Wilhelm de Prusse au sud du front vers la frontière suisse.

La mobilisation des forces allemandes s’était opérée en bon ordre et selon des horaires préétablis. Les forces étaient mobilisées puis déployées dans des zones de concentration. Du côté français, on commit l’erreur, sous prétexte de sauver du temps, de combiner la mobilisation et la concentration des forces. Cela engendra une situation chaotique où des réservistes se baladaient carrément d’un régiment à l’autre en cherchant leur unité. Avant même que la bataille ne commence, l’armée française semblait offrir le paysage d’une force en déroute.

Le commandant en chef des armées allemandes, Helmut von Moltke.

La confusion dans la mobilisation et la concentration permit néanmoins à l’armée française d’aligner six corps d’armée à la frontière. Cette armée du Rhin était concentrée en divers points, du sud au nord: 7e Corps à Belfort (Douay); 1er Corps à Strasbourg (Mac-Mahon); 5e Corps entre Sarreguemines et Bitche (Failly). Dans et autour du point stratégique de Metz se trouvaient le 2e Corps (Frossard), le 3e Corps (Bazaine) et le 4e Corps Ladmirault). La Garde impériale, qui était un peu plus petite qu’un corps d’armée, était sous le commandement du général Bourbaki qui arriva bientôt en ligne alors que le 6e Corps de Canrobert se concentrait autour de Châlons.

Les plans initiaux de concentration des forces françaises à Strasbourg, Metz et Châlons ont dû être modifiés afin de permettre à Napoléon, qui était arrivé à Metz le 28 juillet, d’assumer personnellement le commandement d’un quart de million d’hommes dans le but de lancer une offensive générale, une fois la concentration complétée. En face, les Allemands avaient aligné 300,000 hommes qui étaient déjà prêts à la bataille.

La bataille à la frontière (été-automne 1870)

Les premières opérations de la guerre franco-prussienne débutèrent avec deux assauts mineurs de l’armée française. Le 2 août 1870, les Français avaient pris les hauteurs surplombant Saarbrücken et, deux jours plus tard, il y eut un accrochage beaucoup plus sérieux contre les forces de Mac-Mahon à Wissembourg. Deux autres affrontements d’une plus grande ampleur encore eurent lieu le 6 août. Moltke avait anticipé la manœuvre et comptait utiliser sa 2e Armée pour recevoir l’assaut, tandis que ses 1ère et 3e Armées contre-attaqueraient sur les flancs des Français. Cependant, Moltke avait de la difficulté à contrôler le tempérament de l’agressif général Steinmetz de la 1ère Armée qui s’était empêtrée à Spicheren contre les forces de Frossard (2e Corps). Heureusement pour Steinmetz et l’ensemble du front allemand, Frossard fut laissé à lui-même et attaqué sur ses flancs par l’artillerie prussienne, ce qui permit à Moltke de poursuivre sa contre-offensive.

Scène de bataille. L'infanterie française tentant de repousser une charge de la cavalerie prussienne.

Du côté de l’Alsace, là où les troupes du prince héritier de Prusse rencontrèrent celles de Mac-Mahon à Worth, le même scénario se répéta. Les fusils Chassepot de l’infanterie française étaient largement supérieurs aux Dreyse allemands, mais là aussi, l’artillerie de ces derniers tira sur les flancs des Français qui durent reculer. La cavalerie française tenta tant bien que mal de contenir l’avance allemande, mais ses charges sabre au clair n’apportèrent rien au plan tactique. À la tombée de la nuit du 6 août, l’aile sud du front de l’armée française reculait vers Châlons. L’aile nord dut reculer aussi, sous des conditions météorologiques déplorables, dans le but de se regrouper autour de Metz.

Le fusil d'infanterie Chassepot et sa baionnette en dotation dans l'armée française depuis 1866.

Les premières journées d’affrontements de la guerre franco-prussienne avaient en quelque sorte bouleversé, sinon sérieusement remis en question certaines doctrines militaires de part et d’autre. Par exemple, les Allemands avaient vite réalisé que le fusil d’infanterie Dreyse était de loin inférieur au Chassepot français. Par contre, l’artillerie dont il disposait compensait ce premier désavantage et permit d’éviter des désastres. Enfin, le perfectionnement technologique avait accru la puissance de feu des armements et la cavalerie française l’apprit à ses dépens.

Ces premières journées avaient aussi forcé les Français à modifier leur chaîne de commandement. Le 12 août, Bazaine se fit confier la direction des forces rassemblées autour de Metz, bien qu’on peut questionner sa réelle autorité lorsque l’on sait que l’empereur était là aussi au même moment. Metz était un endroit stratégique et les forces françaises dans ce secteur avaient un sérieux problème d’espace qui empêcha l’exécution de manœuvres offensives efficaces. Les troupes étaient à l’étroit et même si l’état-major français avait été d’une efficacité optimale, il aurait été difficile malgré tout de bouger à une vitesse rapide pour corriger la ligne de front.

Bazaine s’en était aperçu et son armée marchait plus lentement que lui et ses adversaires l’avaient envisagé. Le 16 août, le gros des forces françaises se trouvait entre Gravelotte et Mars-la-Tour, à l’ouest de la Moselle. Les Français auraient pu en profiter pour consolider leurs positions derrière la rivière, mais rapidement, un corps de la 2e Armée allemande franchit la Moselle au sud de Metz et prit de flanc l’armée française, ce qui provoqua une bataille majeure. Cette bataille fut livrée à Rezonville et elle aurait pu être une victoire française, si Bazaine avait fait preuve de la même détermination que ses adversaires, mais il préféra plutôt se retirer et s’enfermer dans Metz.

Alors que Bazaine tentait de replier ses forces dans Metz et sur les hauteurs surplombant la Moselle, Moltke s’empressa de garder le contact en ordonna à ses 1ère et 2e Armées de suivre les Français. Ce « contact », il fut brutal, car le 18 août débuta la bataille de Gravelotte / Saint-Privat. L’assaut allemand était agressif et l’infanterie française mena une défense énergique qui parvint à arrêter l’ennemi. Si Bazaine avait contre-attaqué, il aurait pu remporter une victoire considérable, mais en début de soirée, le Corps saxon le débordait par le nord en prenant Saint-Privat, le forçant une fois de plus à se replier dans Metz.

Peinture d'Alphonse Neuville représentant une section d'infanterie française défendant un coin de cimetière lors de la bataille de Gravelotte / Saint-Privait le 18 août 1870.

C’est alors que Moltke prit la décision d’encercler Metz et de faire le siège de la ville, avec des éléments des 1ère et 2e Armées qui seraient commandées par le prince Friedrich-Karl. Le siège de Metz avait aussi permis une réorganisation administrative des forces allemandes en pleine bataille. Moltke confia au prince de Saxe le commandement d’une nouvelle « 4e Armée », l’Armée de la Meuse, afin de continuer la poussée vers l’ouest. Le 23 août, l’avance allemande reprit vers Châlons où se trouvaient les troupes de Mac-Mahon qui comprenaient un total d’environ 100,000 hommes pour la plupart épuisés et démoralisés.

La bataille de Sedan et a chute de l’Empire

Mac-Mahon était lui aussi dans une position difficile. Pour ses ordres d’opérations, il dépendait d’instructions contradictoires qui venaient de Paris, ce qui n’aida en rien à faire la lumière sur le portrait exact de la situation sur le terrain. De plus, l’empereur, qui avait quitté Metz juste avant le blocus allemand, était dans son entourage, sans oublier que la logistique française était largement dépendante du chemin de fer, ce qui laissait peu de place à des alternatives pour assurer le ravitaillement. Ayant finalement reçu l’ordre de venir en aide à Bazaine dans Metz, Mac-Mahon fit mouvement vers le nord-est et, le 1er septembre, fut écrasé par la 3e Armée et l’Armée de la Meuse à Sedan.

Le général Louis Trochu qui prit la tête du Gouvernement de la défense nationale en septembre 1870.

Sedan fut un désastre en tout point. Napoléon fut capturé par les Prussiens et la nouvelle de la défaite française entraîna la chute du gouvernement. À sa place, un Gouvernement de la défense nationale vit le jour, essentiellement composé de politiciens de la gauche modérée. Ce fut le général Louis Trochu, qui avait depuis longtemps prédit la défaite, qui fut président du Conseil et ministre de la Guerre, tandis que Jules Favre prenait les Affaires étrangères et Léon Gambetta l’Intérieur.

C’est Jules Favre qui dut aller à la rencontre de Bismarck dans la localité de Ferrière le 18 septembre 1870, mais les conditions d’armistice imposées par son vis-à-vis allemand étaient très dures. Favre rejeta l’armistice proposé et le nouveau gouvernement en appela la nation aux armes, un peu comme à l’époque des guerres révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle. Cela ne serait pas une mince tâche, d’autant plus que la majorité des membres du nouveau gouvernement n’avaient que peu d’expérience politique et les vieilles divisions réapparurent, sans oublier une certaine apathie dans les régions de France qui n’étaient pas directement menacées par l’invasion ou l’occupation.

Alors que les Allemands s’approchaient de Paris, une délégation française s’établit à Tours pour tenter d’exercer le pouvoir. Dans un épisode demeuré célèbre, Gambetta quitta Paris assiégé en ballon le 7 octobre pour prendre en charge la délégation et donner un autre souffle à ce gouvernement hésitant. Avec l’aide de Charles de Freycinet, un ingénieur qui se transforma subitement en administrateur militaire, Gambetta créa une nouvelle armée du Gouvernement de la défense nationale. Des spécialistes civils de l’administration furent enrôlés, des contrats militaires furent conclus avec les industries françaises et étrangères et la production industrielle augmentée.

Le fait de reconstruire un gouvernement et une armée en si peu de temps et dans des circonstances tragiques était une entreprise titanesque. La nouvelle armée française souffrait de carences de toutes sortes. Il n’y avait pas suffisamment d’officiers et de sous-officiers pour entraîner les hommes, le travail administratif d’état-major était lamentable et la standardisation de l’armement impossible. De plus, pour chaque citoyen français enrôlé, un nombre équivalent resta à la maison et n’a pu venir grossir les effectifs de la nouvelle armée.

Il restait bien quelques forces régulières de l’armée française en ce mois de septembre 1870. Quelques garnisons, unités et individus étaient parvenus à s’échapper à la destruction que subit l’ensemble des armées impériales et une partie de l’Armée du Rhin se trouvait toujours à Metz. En fait, les Français étaient pris dans cette souricière et Bazaine ne parvenait pas à se dégager, quoiqu’il aurait fallu faire preuve d’habiletés militaires et politiques extraordinaires pour briser l’encerclement. Plusieurs tentatives françaises pour sortir de Metz échouèrent et l’armée de Bazaine dut capituler le 29 octobre. Ce point stratégique, de même que celui de Strasbourg, était entre les mains des Allemands à l’automne de 1870.

Une nouvelle phase de la guerre: la résistance intérieure

Le restant de la guerre franco-prussienne offrit un portrait différent du type d’opérations militaires qui y furent menées. Une partie importante des opérations concernaient le siège de Paris et des tentatives françaises par certaines forces en province d’apporter un secours à la capitale ou à tout le moins limiter la pénétration allemande. La proximité de la ville de Paris avait accru l’importance des opérations menées par la nouvelle Armée de la Loire. Cette armée avait été constituée à partir d’éléments récupérés ici et là, dans le contexte de la chute d’Orléans en octobre, par le général Aurelle de Paladines. Le 9 novembre, ce général était parvenu à battre les Bavarois à Coulmiers et à reprendre Orléans.

La fin de l’année 1870 vit une série d’affrontements dans diverses régions de la France, notamment autour de la Loire. De violents combats se déroulèrent à la fin novembre et au début décembre, notamment à Beaune-la-Rolande, Artenay et Loigny, donnant du coup un mince espoir au gouvernement de Gambetta de sauver la situation. Cependant, le portrait d’ensemble pour les forces françaises au tournant de 1870-1871 était sombre. Les armées étaient dispersées, lorsqu’elles n’étaient pas carrément anéanties, et les efforts de certains généraux comme Chanzy et Bourbaki de ramener un peu d’ordre dans ce fouillis s’avérèrent vains.

En clair, chacun semblait mener sa propre bataille, sans qu’une direction d’ensemble puisse coordonner les actions militaires du Gouvernement de la défense nationale. Par exemple, le général Bourbaki s’était replié sur Bourges au début de 1871. De son côté, Gambetta envisageait une série d’opérations dans la vallée de la Saône afin de menacer les communications de l’ennemi. Des groupes isolés offraient quant à eux une résistance à Dijon, mais sans renforts, leurs actions étaient sans lendemain.

Charles de Freycinet, avait proposé de transférer une partie des forces de Bourbaki vers la Saône par trains, puis d’apporter des renforts de Lyon, dans le but de reprendre Dijon et faire ensuite mouvement vers le nord pour couper les communications de l’ennemi. Ce plan avait dû être abandonné en ce début de 1871 face aux conditions météorologiques exécrables, aux problèmes logistiques et à l’absence de commandement unifié. Le 9 janvier, Bourbaki avait battu les troupes du général Werder à Villersexel, mais un autre assaut d’une durée de trois jours contre des positions ennemies bien aménagées à Lisaine avait échoué. Comme ce fut souvent le cas, l’arrivée de renforts allemands, ceux du général Manteuffel, avait scellé le sort des troupes de Bourbaki. Forte de quelque 80,000 survivants, l’armée de Bourbaki fit marche vers la Suisse où les soldats furent désarmés et internés par les autorités du pays.

Quelques mois auparavant, Bourbaki avait réussi à lever l’Armée du Nord, qui avait livré une bataille d’envergure à Villers-Bretonneux, près d’Amiens, le 24 novembre 1870. Le successeur de Bourbaki en Picardie avait été le général Faidherbe, un officier d’expérience qui était conscient de la fragilité de son armée. Le 9 décembre, Faidherbe lance un assaut-surprise sur la forteresse de Ham et deux semaines plus tard, le 23, il était parvenu à tenir son front devant un assaut ennemi vers Amiens. Au début janvier, Faidherbe avait livré une difficile bataille à Bapaume, toujours dans la Somme, avec des moyens très réduits. L’action que livrait Faidherbe dans le nord de la France visait à soulager la pression sur Paris, malgré qu’il ne put empêcher l’inévitable.

Reconstitution d'une unité de fantassins prussiens. Les soldats prussiens de la guerre de 1870-1871 devaient à la fois affronter des forces régulières et irrégulières en France, notamment les fameux franc-tireurs.

La situation à Paris

Paris devenait par conséquent le nouveau pivot de la défense française. Par contre, la position se trouvait fragilisée, dans la mesure où les communications étaient rompues par l’encerclement de la capitale dès le 20 septembre 1870. Pour la défense, la garnison dans Paris comprenait un effectif approximatif de 400,000 hommes de qualité variable qui pouvaient être encadrés par ce qui restait de forces régulières.

Les Allemands hésitaient à donner un assaut direct dans Paris, si bien que ce fut le général Trochu qui dut prendre l’initiative de les repousser. Le 30 septembre, il avait tenté de briser le siège par un assaut limité qui avait été reconduit deux semaines plus tard. Le succès relatif de cette dernière tentative avait amené le fameux « Plan Trochu », soit un assaut à grande échelle du coté ouest de Paris. Un assaut préliminaire le 21 octobre dans cette direction avait apporté quelques gains, et la nouvelle de la victoire du général de Paladines à Coulmiers avait persuadé le gouvernement français de modifier la direction de l’assaut pour tenter d’obtenir un minimum de coordination.

Dirigé de façon énergique par le général Auguste-Alexandre Ducrot, l’assaut à partir de Paris fut reconduit cette fois à l’est, en direction de Champigny et Brie le 30 novembre. Bien que cette sortie fut agressive et qu’elle inquiéta le commandement allemand, aucune percée permettant la rupture du siège ne fut réalisée. Le 21 décembre, c’est le général Trochu qui mena une autre sortie vers Le Bourget qui se transforma en désastre. Le commandement français dans Paris n’avait plus beaucoup d’options pour dégager la capitale qui était littéralement asphyxiée.

Une position de l'artillerie française lors du siège de Paris à l'hiver 1870-1871.

La situation dans Paris était également épineuse pour le commandement allemand à la fin de l’année 1870. À Versailles, où s’était installé le grand quartier général allemand, des frictions évidentes existaient entre le chancelier Bismarck et son général Moltke. Le premier souhaitait que l’on bombarde la capitale et que l’on donne l’assaut. Ce ne fut pas avant le 5 janvier que la Ville Lumière subit des bombardements de l’artillerie allemande, des bombardements qui se concentraient essentiellement sur des cibles militaires comme les forts érigés dans les banlieues, avec un effet certain sur le moral de la population. Celle-ci critiquait ouvertement le gouvernement pour sa soi-disant inaction. En réponse, le général Trochu lança un assaut avec 90,000 hommes contre Buzenval à l’ouest de Paris. Déjà mauvais, les pronostics ont confirmé les appréhensions et la bataille tourna aussi au désastre pour l’armée française. Cela avait convaincu Jules Favre de solliciter un armistice.

Conclusion

Le chancelier allemand Otto von Bismarck.

Les négociations débutèrent le 23 janvier 1871 et l’armistice fut conclu cinq jours plus tard. Ce cessez-le-feu allait donner le temps de préparer de véritables négociations de paix le mois suivant. En gros, la France devait céder à l’Allemagne ses provinces d’Alsace et de Lorraine, bien qu’elle puisse garder Belfort dont la défense réussie de la place forte était hautement symbolique pour les Français. À la perte de territoire, la France devait aussi payer une indemnité de guerre de 5 milliards de francs.

Le Traité de Francfort de 1871 ne garantissait en rien une paix durable. La France ne pourrait jamais oublier la perte de deux provinces et la proclamation de l’Empire allemand à Versailles allait bouleverser la carte géopolitique en Europe. La guerre franco-prussienne qui s’achevait amorçait en retour une dangereuse dynamique dans laquelle les puissances en Europe allaient revoir en profondeur non seulement leurs façons de faire la guerre, mais également les manières de s’y préparer. Plusieurs États adopteront des systèmes de conscription universelle, investiront dans l’amélioration des technologies ainsi que dans la formation et l’entraînement (notamment au niveau des états-majors).

Paradoxalement, la fin de la guerre franco-prussienne avait engendré une longue période de paix relative sur le continent européen. Cette « paix armée » durerait quatre décennies, jusqu’au moment où elle fut brutalement interrompue par le début d’une autre guerre, d’une ampleur encore plus grande, en 1914.