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De l’administration des batailles: les fonctions historiques et contemporaines de l’état-major général

Introduction

L’état-major général constitue en quelque sorte le « cerveau » d’une armée sur les champs de bataille. Ayant pris des formes plus ou moins improvisées depuis l’Antiquité, à une époque où les sources nous révèlent les premières grandes manifestations collectives de la pratique de la guerre, l’état-major général fut érigé en un véritable système à l’ère des guerres napoléoniennes. Dès lors, l’état-major général évolua rapidement, mais disons que de tout temps, il consista en un corps de spécialistes qui se consacrèrent à la planification et à l’exécution d’opérations à différents échelons de l’appareil militaire.

Les plus anciennes traces de la pratique de la guerre démontrent ce besoin quasi inné des hommes, et en particulier des « chefs », de se consulter avant, pendant et même après avoir affronté un groupe ennemi, dans la victoire comme dans la défaite. Les grands commandants de l’époque antique jusqu’à la Renaissance disposèrent de ce que l’on appelle de nos jours un « état-major général ». Par contre, ces militaires qui assistèrent leurs chefs furent la plupart du temps des spécialistes du ravitaillement, des ingénieurs, des messagers et des clercs, bref, des soldats qui furent essentiellement des exécutants et non pas des théoriciens de l’art de la guerre. Souvent, il ne s’agissait même pas de militaires, mais de civils se trouvant temporairement au service des armées du monarque.

Le contexte napoléonien: contrôler les armées

Ce type d’organisation de l’état-major général survécut sans trop de modifications importantes jusqu’au XIXe siècle. Cependant, les conséquences politiques et militaires de l’époque des Lumières et de la Révolution à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle engendrèrent une complexification accrue de l’art de la guerre, ce qui mit conséquemment davantage de pression sur les généraux et les manières avec lesquelles ils exercèrent leur leadership en pleine bataille. Dans les faits, aucun général de l’époque, même parmi les plus grands comme Napoléon Bonaparte, n’échappa à cette règle voulant que pour réussir sur les champs de bataille, il fallût étudier, étudier et encore étudier.

Avec l’introduction de la conscription nationale, dans le cadre d’une levée en masse (la nation en armes), la taille des armées de campagne augmenta dramatiquement. Sans trop exagérer, de l’époque antique jusqu’à celle des Lumières en Occident, il était rare que les forces rassemblées par une nation ou un royaume pour une campagne particulière dépassent les 40,000 ou 50,000 combattants. Or, il s’avéra que Napoléon prit en 1812 la direction d’une armée d’environ 600,000 hommes pour sa campagne en Russie. L’un des points à retenir de cet épisode est le suivant: Napoléon perdit le contrôle de sa gigantesque armée.

Auparavant, une armée de campagne aux effectifs « raisonnables » signifiait que toutes ses unités se trouvaient dans le champ de vision de son commandant, si bien que sa direction et la gestion de ses communications pouvaient se faire de vive voix, au son du clairon, avec des bannières ou par l’entremise d’estafettes. Par contre, pour des raisons logistiques évidentes, les grandes armées de l’époque napoléonienne durent marcher en corps séparés, d’une distance maximale d’un jour de marche (20-30 kilomètres) afin de maintenir une liaison minimale. Ces corps avancèrent sur différents réseaux routiers afin de minimiser les effets du trafic et de trouver davantage de sources de ravitaillement. Lorsque le commandant jugea venu le moment de livrer bataille, il dut s’assurer que toutes ses unités soient fraîches et disposes, qu’elles soient déployées dans la bonne séquence et au bon endroit, tout en prenant soin de communiquer efficacement à tous les commandants subordonnés les informations pertinentes sur le dispositif ennemi.

Malade et fatigué le jour de la bataille de Borodino (1812), Napoléon put néanmoins compter sur une équipe d’officiers de son état-major qui l’assistèrent dans l’analyse de la bataille en cours et des décisions à prendre. L’administration de grandes armées soulève toujours des contraintes récurrentes, comme le déplacement d’unités, la gestion des communications, le ravitaillement, etc. La bataille met aussi à rude épreuve les nerfs des officiers d’état-major, ne serait-ce que pour garder son calme sous le feu ennemi tout en analysant la situation.

Par ailleurs, plusieurs organisations militaires à travers l’Histoire, que ce soit de l’époque d’Alexandre le Grand jusqu’à celle de Napoléon, durent affronter un problème qui vexa et déconcentra l’attention du plus brillant des généraux, à savoir la dualité politico-militaire de leurs fonctions, qu’il soit sur le champ de bataille ou non. Des chefs d’État en campagne durent effectivement gérer les affaires domestiques, tout en demeurant attentifs aux opérations en cours, d’où l’importance d’avoir une équipe de gens compétents pour les seconder dans le difficile exercice du commandement.

De l’administration des batailles: l’école prussienne

La majorité des puissances européennes maintinrent de larges armées au lendemain des guerres napoléoniennes. Le potentiel en bassin d’hommes offert par l’augmentation de leur population respective signifia que les futures confrontations de grande ampleur verraient la marche de millions d’individus sous les drapeaux. Comme on peut l’imaginer désormais, la conscription, l’entraînement, l’équipement et l’enrégimentement de telles quantités d’hommes, combinés aux dispositions relatives à leur transport et à leur ravitaillement, représentèrent un défi de taille pour l’état-major général de chaque armée.

Dans cette optique, le fait que la Prusse fut le premier État à avoir résolu de tels problèmes s’explique en grande partie par ses contraintes géostratégiques. Face à des ennemis représentant au moins deux fois sa puissance et localisés sur trois fronts distincts, la Prusse fut « habituée » à affronter de tels dilemmes stratégiques. En imposant un service militaire obligatoire sur une plus courte durée, elle put entretenir une plus large (et moins coûteuse) armée de réserve qui put atténuer le déséquilibre de puissance évoqué.

Cela dit, les progrès techniques en matière de transports et de communications, nés de l’avènement du chemin de fer et du télégraphe, rendirent théoriquement possible le rappel massif des réservistes de leurs dépôts à travers le pays, pour ensuite transporter leurs régiments vers des zones de rassemblement aux frontières, former des corps d’armée, et maintenir leur ravitaillement pour les opérations à entamer. Tout cela, il fallut le faire en l’espace de quelques jours. C’est ainsi que l’étude scientifique des horaires des chemins de fer, par des officiers formés dans l’art de la mobilisation et du rassemblement des troupes en prévision de campagnes, devint une branche spécialisée de l’état-major général.

Une fois mise en mouvement, l’armée de campagne avait toujours besoin de moyens de commandement et de contrôle, si elle voulait être en mesure de manœuvrer et de combattre avec cohésion sur le champ de bataille. Les carences en entraînement observées à la mobilisation parmi les hommes du rang et les officiers des unités de réserve, qui souvent quittèrent du jour au lendemain la vie civile pour vêtir à nouveau l’uniforme, firent en sorte qu’il fallut établir une doctrine standard et des règles uniformes à toute l’armée. Ainsi, les idiosyncrasies se limiteraient au style de leadership des commandants de hauts rangs, mais les missions et les mouvements de chaque unité devraient en tout temps se conformer aux plans préétablis par l’état-major général. L’émission effective, la coordination et l’interprétation des ordres jouèrent toutes en faveur de l’accroissement du nombre d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major. L’idée n’étant pas de tuer l’esprit d’initiative des officiers les plus industrieux (nécessité faisant loi parfois), mais bien d’éviter de faire cavalier seul.

Dans ce contexte, le cas prussien demeure une fois de plus précurseur. Les officiers de l’armée qui apparurent les plus talentueux se firent temporairement retirer leurs commandements auprès de leurs troupes afin de suivre des cours intensifs d’état-major général à la Kriegsakademie. En clair, les jeunes officiers qui sortiraient de l’académie de guerre deviendraient, pour nombre d’entre eux, les futurs généraux de l’armée prussienne (allemande). Revenus dans leurs unités, tout en alternant l’exercice du commandement avec d’autres séjours à l’académie, ces officiers mettraient à jour leurs connaissances, que ce soit en matière de tactiques ou du maintien des connaissances générales nécessaires pour le travail au sein d’états-majors. En cas de mobilisation et de déclaration de guerre, plusieurs officiers de l’état-major général seraient affectés à des fonctions importantes, comme celles de chefs d’état-major, ou officiers chargés des opérations au sein de grandes unités de l’armée prussienne (et plus tard de l’armée allemande).

Par conséquent, chaque commandant sur le terrain avait à sa disposition une équipe d’officiers spécialisés dans des tâches d’état-major, des officiers capables de lire, de discuter, d’expliquer et de transmettre les ordres les plus détaillés et complexes, laissant ainsi le commandant libre d’exercer son leadership et ses habiletés de commandement tactique. Au plus haut échelon de l’organisation militaire, le chef d’état-major général accompagnait le monarque, le commandant en chef titulaire, en lui servant de principal conseiller. Le rôle du chef d’état-major général était de voir à ce que les ordres soient cohérents, conformes avec la doctrine militaire du moment et allant de pair avec les compétences des officiers à les rendre intelligibles.

L’état-major général allemand au tournant du XXe siècle. Titulaire du poste de commandant suprême de par son titre royal, l’empereur Guillaume II se fia davantage aux compétences et à l’expérience de ses généraux dans l’administration et le commandement de ses armées lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale en 1914.

Contrairement à ce qui est véhiculé parfois dans une certaine littérature, l’organisation de l’état-major général n’était pas si rigide, au point d’élaborer des plans militaires ne faisant aucune place à l’imprévu. Les futurs officiers d’état-major qui fréquentèrent les académies de guerre apprirent également certaines notions relatives à la chance, à l’imprévu et à l’importance de se donner une marge de manœuvre en cas de pépins dans la conduite des campagnes. Tout cela s’inspirait directement des enseignements de Carl von Clausewitz.

Par contre, il était évident que les officiers affectés à l’état-major général devaient faire preuve de discipline et de méthodologie dans leur travail consistant à administrer une grande armée en campagne. D’une autre manière, leurs expertises et façons de faire constituèrent une sorte de « révolution administrative » dans l’organisation du travail, révolution qui s’inscrivit dans l’ère industrielle du XIXe siècle. Ayant ainsi été en campagne avec un tel état-major général professionnel, l’armée prussienne livra une série de guerres aux conclusions victorieuses de 1864 à 1871, mettant ainsi à genou trois pays voisins et permettant la naissance d’un nouvel empire allemand. Lors de chaque conflit, l’habileté des Prussiens à mobiliser et déplacer une armée en campagne plus rapidement que leurs adversaires leur conféra un avantage énorme. De plus, toujours sur le terrain, la plus forte cohésion obtenue par la transmission rapide et l’interprétation adéquate des ordres permit aux manœuvres opérationnelles de se dérouler avec moins de difficultés pour les commandants prussiens (malgré certaines erreurs difficilement évitables).

Et il faut dire que l’habileté déconcertante avec laquelle l’armée prussienne performa lors des guerres d’unification de l’Allemagne illustra la nécessité pour l’ensemble des armées du monde de l’époque de procéder à une réforme urgente de leurs états-majors généraux respectifs, même au sein des plus petites armées éloignées de la poudrière européenne comme celle des États-Unis. D’ailleurs, le haut degré d’efficacité de l’état-major général allemand fut remarqué à maintes reprises par les Alliés lors de la Première Guerre mondiale, si bien que ces derniers, vainqueurs, allèrent même jusqu’à interdire son existence dans le traité ayant mis fin aux hostilités.

Dans les faits, et plus sérieusement, toutes les armées adoptèrent le principe, sinon la copie conforme, du modèle d’état-major général allemand. Le lecteur aura également compris que notre analyse fit essentiellement allusion à la branche terrestre des armées. Curieusement, il n’y a pas eu d’équivalents réels de développements d’un état-major général pour les marines de guerre, et ce, même si celles-ci disposèrent de réserves mobilisables avant la guerre de 1914-1918, qu’elles pratiquèrent des manœuvres et qu’elles envoyèrent leurs officiers dans des académies militaires.

Conclusion

Ce fut surtout à partir de la Seconde Guerre mondiale que les armées des grandes puissances envisagèrent la fusion des différents états-majors généraux en un seul, que ce soit en combinant des services pour des raisons d’économies ou dans l’optique de développer l’approche interarmes. Dans ce contexte particulier, la formation d’une coalition multinationale chez les Alliés leur donna un avantage supplémentaire, dans la mesure où il leur fut plus commode d’élaborer une direction stratégique d’ensemble, ce que les puissances de l’Axe ne purent accomplir avec succès.

De nos jours, dans une époque qui nous semble bien lointaine de celles des guerres totales et des luttes à finir entre civilisations, les états-majors généraux, ceux qui étaient sur les champs de bataille, dans le bruit, la poussière et la fureur, et bien ces mêmes corps évoluèrent à leur tour. Les armées professionnelles modernes ont moins d’effectifs en temps de paix, mais les avancées technologiques maintiennent ce besoin d’avoir des officiers formés pour l’accomplissement de tâches d’état-major. Certes, les armées se sont « bureaucratisées », mais il ne faut pas y voir une tare. Après tout, chaque militaire, peu importe sa fonction, est un combattant à la base.

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L’éducation militaire

Introduction

Le futur général américain Douglas MacArthur, dans son uniforme d'élève-officier à la West Texas Military Academy à la fin du XIXe siècle.

L’éducation militaire réfère généralement à l’instruction prodiguée aux officiers en ce qui a trait aux arts et aux sciences de la guerre, tandis que l’entraînement constitue un terme générique lié à l’instruction donnée aux militaires du rang. Historiquement parlant, l’éducation militaire formelle prit corps à mesure que se complexifia la pratique de la guerre, dans le cadre des avancées technologiques et théoriques y étant rattachées, et ce, tant au niveau de la guerre terrestre que de la guerre navale.

Avant le XVIIIe siècle, la profession militaire fonctionna quelque peu comme une guilde, avec une transmission orale des savoirs comportant des « stages » pour former les apprentis officiers. Par la suite, ces mêmes officiers se virent octroyer des postes selon leur rang dans la société. Ainsi, les familles nobles et militaires exercèrent un contrôle serré sur les nominations dans la plupart des sociétés, si bien que l’entraînement et l’éducation militaires se firent une fois ces mêmes nominations entérinées. Dans certaines sociétés, les hommes de talent issus des couches inférieures de l’armée purent être promus au mérite et selon leur expérience, comme ce fut le cas dans les légions romaines. Là, les soldats les plus talentueux purent gravir les échelons et atteindre certains grades de prestige comme celui de centurion (commandant de compagnie), mais la division des classes fut régulièrement un frein à l’obtention d’un grade supérieur.

L’éducation militaire: la problématique de la transmission orale des savoirs

C’est ainsi que le besoin d’établir des écoles pour la formation des officiers se fit sentir, notamment pour l’éducation des officiers cadets afin de les instruire dans l’art des formations militaires rudimentaires et dans le maniement des armes. Ces premières institutions firent leur apparition en Occident et l’une de leurs missions fut de combler la demande des armées permanentes royales pour des officiers subalternes. Par contre, l’existence de telles écoles ne put enrayer une certaine forme de patronage, dans la mesure où nombreux furent les jeunes officiers inexpérimentés promus en raison de leurs connexions politiques ou familiales. Quoi qu’il en soit, les premières écoles militaires ne disposèrent pas des ressources nécessaires pour donner un entraînement allant au-delà du volet théorique. Elles ne purent se baser que sur l’expérience concrète de la guerre vécue par certains élèves et par celle des membres du corps professoral afin de transmettre des savoirs.

Ce ne fut qu’à la fin du XVIIIe siècle, et un peu plus tôt dans le cas prussien, que des académies militaires ayant pour mandat de préparer des élèves officiers en vue d’une carrière professionnelle dans l’armée virent le jour. En général, ces académies enseignèrent des principes fondamentaux relatifs à l’emploi, par exemple, de l’artillerie, de l’ingénierie militaire et des services techniques qui requirent un niveau de connaissances scientifiques, en plus de fournir l’instruction habituelle dans le maniement des armes et de la manœuvre. Au commencement du siècle suivant, toutes les puissances militaires majeures, et même celles plus petites comme les États-Unis, avaient établi des académies militaires pour l’entraînement des futurs officiers de toutes les branches de l’armée. À cet égard, la première décennie du XIXe siècle vit la fondation de nombreuses académies. Les États allemands en fondèrent plusieurs, tout comme la France établit une académie à Saint-Cyr, l’Angleterre faisant de même à Sandhurst et les États-Unis à West Point. Ces institutions devinrent des modèles qui furent imités par nombre de nations par la suite. Dans le domaine de la marine, les changements technologiques s’inscrivant dans le cadre de la transition entre l’ère de la vapeur et celle de l’acier firent en sorte  que les gouvernements cherchèrent à créer des académies navales, plutôt que de s’en remettre à la traditionnelle transmission orale des savoirs.

Un groupe d'élèves-officiers de l'école militaire de Saint-Cyr au tournant du XXe siècle. Fondée en 1802 sous Napoléon Bonaparte, la devise actuelle de l'institution est: "Ils s'instruisent pour vaincre".

Professionnaliser le corps des officiers

Dans ce contexte, la création de nombreuses académies militaires au début du XIXe siècle répondit à des besoins précis des armées, soit se doter d’un corps d’officiers professionnels et compétents pour administrer et commander la troupe. Une fois de plus, le modèle prussien s’avéra innovateur, dans la mesure où ce système éducationnel issu d’une puissance montante servit, entre autres choses, à préparer une certaine classe de jeunes hommes au service militaire, en particulier dans la formation de futurs officiers d’état-major. Pour assurer l’encadrement de ces derniers, on fonda la célèbre Kriegsakademie à Berlin en 1810. Le type de formation donnée dans cette institution donna le rythme aux autres académies militaires du monde, surtout dans le contexte où les nombreuses victoires militaires de la Prusse-Allemagne établirent certains standards dans la théorie et la pratique de la guerre à l’époque tout au long du XIXe siècle.

De telles académies et autres écoles spécialisées dans le domaine militaire devinrent essentielles à mesure que les armées du monde entrèrent dans l’ère des révolutions industrielle et administrative. Celles-ci furent conséquentes des avancées technologiques et de la standardisation des armées de masse, qui reposèrent sur une conscription du temps de paix et sur la mobilisation des réserves en temps de guerre. Ainsi, les officiers subalternes à partir du XIXe siècle se virent confier des tâches et des responsabilités plus lourdes et complexes allant bien au-delà des manœuvres sur un terrain de parade. Plus encore, l’accroissement des effectifs de la plupart des armées signifia que le système passé favorisant l’attribution des postes-clés aux officiers issus de la noblesse dut être abandonné, comme les académies militaires durent inculquer aux aspirants issus des classes moyennes des notions d’éthique sociale et morale.

Les exigences associées à ces transformations pesèrent plus lourd dans le domaine naval en cette fin du XIXe siècle, à mesure que les technologies maritimes évoluèrent constamment, rendant rapidement des navires désuets, sans compter que les tactiques ne purent être véritablement testées avant le siècle suivant. De plus, la formation des officiers de la marine s’adapta plus difficilement à la pratique d’un leadership exercé dans un contexte où l’expansion des marines militaires se fit par le recrutement de candidats ne venant pas nécessairement du monde marin. Autrefois, les marines eurent tendance à recruter leurs marins parmi les hommes exerçant déjà cette profession dans le monde civil et les officiers provinrent du même milieu. Or, au tournant du XXe siècle, les marines durent recruter dans toutes les couches de la société, ce qui mit de la pression sur les académies navales afin qu’elles forment des officiers capables d’exercer le leadership requis.

Former des officiers d'élite capables d'exercer un commandement en toutes circonstances et sous pression, tel fut le mandat d'institutions miliraires comme la Kriegsakademie de Berlin fondée en 1810.

Ce faisant, on constate que l’éducation militaire du début du XXe siècle suivit deux tangentes, soit une éducation axée sur le volet scientifique et technique, puis une autre forme d’éducation concentrée sur l’art militaire au sens large. Dans le domaine naval, l’éducation prodiguée aux élèves officiers visa à les préparer techniquement à exercer leurs fonctions sur les navires alors en service. De leur côté, les futurs ingénieurs navals reçurent un entraînement technique additionnel, même que les plus prometteurs d’entre eux purent suivre une formation dans une université civile afin de devenir des chercheurs dans la technologie navale. Les aspects tactiques et stratégiques de la guerre navale reçurent aussi une attention particulière dans le cursus académique, surtout à une époque où les puissances investirent passablement dans l’arme navale.

La relation entre l’armée et l’académie

Dans un autre ordre d’idées, les forces terrestres, qui demandèrent davantage d’effectifs, s’attendirent à recevoir des académies des officiers subalternes capables de diriger de petites unités sur le terrain. Certaines académies purent fournir des officiers spécialistes en artillerie, en ingénierie, en communication et dans d’autres champs techniques, bien que certaines nations préférèrent garder des académies dispensant un enseignement général dans les branches traditionnelles des forces armées que sont l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie et ainsi de suite. Parallèlement, certaines puissances créèrent des académies chargées de former des officiers d’état-major, soit des militaires capables d’exercer le commandement et l’administration de plus grandes unités. À titre d’exemple, le U.S. Naval War College fondé en 1884 fut parmi les premières institutions militaires pour l’éducation des officiers supérieurs. D’autres branches de l’armée et d’autres nations emboîtèrent le pas, dont l’objectif premier consista à traduire en termes stratégiques les objectifs politiques de la nation.

D’autre part, le niveau d’élitisme et d’exclusivité attribué à l’éducation militaire professionnelle à tous les échelons varia en temps et lieu. Là encore, le modèle allemand servi de précurseur, en ce sens où il imposa cette relation intime entre l’académie militaire et l’état-major général. Dans ces deux cas, et le modèle transparaît également dans l’organisation de l’armée américaine, nous sommes en présence d’un système éducationnel où l’académie forme les élèves et l’état-major devient un lieu de stage en quelque sorte.

Plus tard, l’avènement de la guerre aérienne et la création de forces aériennes apportèrent non seulement le besoin d’établir des académies militaires pour ce nouveau service, mais elles rendirent plus critique le besoin de former des officiers aptes à diriger des opérations combinées, interarmes. Si l’on s’en tient au principe d’entretien d’une armée en temps de paix, ce type d’éducation militaire ne reçut qu’une attention sérieuse au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, les problèmes liés à l’exécution d’opérations combinées (i.e. la difficulté à marier différentes théories et techniques selon les armes) se virent au sein des armées des grandes puissances. Aux États-Unis, les problèmes récurrents expérimentés par les forces armées dans la seconde moitié du XXe siècle contraignirent le gouvernement à entreprendre de vastes réformes en matière d’éducation et d’entraînement militaires dans les années 1990.

Les États-Unis d’alors et leur armée se trouvèrent à un carrefour similaire à la situation vécue par la Prusse au moment de l’établissement de la Kriegsakademie, c’est-à-dire qu’il fallut repenser la conception et la pratique de la guerre à la lumière des connaissances existantes et des besoins futurs, notamment en matière de calculs géopolitiques et géostratégiques. Toujours au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on remarque également que certains services aériens et navals s’associèrent dans l’éducation des officiers, n’hésitant pas à les envoyer dans des universités et des centres de recherches du monde civil.

La presque totalité des nations disposant de forces armées professionnelles se sont dotées d'académies militaires pour assurer la formation des officiers. Ici, le Collège militaire royal du Canada.

Conclusion: la nécessité de la formation continue

En conclusion, on observe que l’éducation militaire actuellement donnée aux futurs officiers n’a que peu en commun avec celle prodiguée il y a deux cents ans. La plupart des académies militaires sont en mesure de fournir une éducation universitaire générale, en plus d’un entraînement technique et théorique qui s’avère essentiel aux officiers dans leurs fonctions futures. Cela étant, la formation se poursuit, si bien que les officiers de toutes les branches sont appelés à suivre d’autres cours sur une base périodique, soit pour maintenir leur niveau de compétence ou pour acquérir (ou pousser) une spécialisation nécessaire aux fonctions liées à un grade supérieur.

Comme mentionné, certains officiers choisiront de s’inscrire dans des universités et centres de recherches civils, dont certains disposent d’ententes de partenariat avec des académies militaires. En fait, certains officiers passeront près du tiers de leur carrière sur les bancs d’école. Enfin, notons que certaines nations mirent sur pied, souvent via leurs académies militaires existantes, des programmes de niveaux collégial et universitaire visant à former leurs militaires du rang. D’une certaine manière, cette réalité reflète la complexité organisationnelle des armées modernes, de même que la pluralité des tâches associées au métier de soldat.