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La Chine en armes : une montée en puissance cyclique

Introduction : de la divinité à la rationalité

Illustration de Liu Yong Hua d'un guerrier chinois de l'époque de la dynastie des Han (Ier siècle).

Les origines des premières forces militaires chinoises peuvent être retracées à l’époque de la dynastie Xia vers 2,000 avant notre ère. Il semble que les premiers combattants furent des aristocrates équipés d’arcs et d’armures en métal, et qui firent la guerre sur des chariots tirés par des groupes de quatre chevaux. À l’instar de ce qui se pratiqua dans d’autres civilisations, comme en Mésopotamie, ces combattants sur chariots furent régulièrement accompagnés de fantassins pour les protéger en pleine bataille. Ces derniers s’équipèrent typiquement de lances et certains revêtirent des armures en tissu rembourré de même que des boucliers.

Au-delà des habiletés individuelles, il fallut plusieurs siècles avant que ces forces militaires chinoises ne parviennent à standardiser leur organisation, notamment en ce qui a trait au ratio de fantassins et de chariots utilisés, surtout à l’époque de la dynastie Zhou (vers 1030 – 800 av. J.-C.). Néanmoins, les forces militaires chinoises tardèrent à se moderniser, car nombreux furent les combattants qui utilisèrent toujours d’anciennes armes et qui servirent à l’intérieur d’une structure organisationnelle dépassée. Dans ce contexte, la pratique de la guerre à cette époque de l’histoire de la Chine releva davantage du rite, soit un processus cérémonial dans lequel les nobles échangèrent des « courtoisies » bien élaborées avec leurs ennemis, sans oublier que les commandants fondèrent leurs stratégies à la suite de consultations divinatoires. Ce fut seulement lors de la période dite des Printemps et des Automnes (800 – 400 av. J.-C.) que des penseurs militaires chinois comme Sun Tzu parvinrent à convaincre un nombre substantiel de dirigeants afin qu’ils réorganisent leurs armées selon des principes un peu plus rationnels.

Les Royaumes combattants ou la relativité d’un Âge d’or

Plus tard, pendant la période dite des Royaumes combattants (400 – 221 av. J.-C.), on assista en Chine à une série de révolutions d’ordre sociales, économiques et technologiques, qui toutes affectèrent les forces armées. D’une part, l’utilisation du fer se répandit, ce qui permit aux artisans d’élaborer des armes plus puissantes et des armures en plus grandes quantités. D’autre part, l’amélioration des techniques agricoles permit à un petit nombre de fermiers de nourrir beaucoup plus d’individus, ce qui libéra une plus importante partie de la population qui put vaquer à d’autres tâches. En clair, ces derniers développements en agriculture permirent aux dirigeants d’enrôler un nombre accru de leurs sujets dans les forces armées. Ces innovations libérèrent donc une plus grande quantité de main-d’œuvre pour la pratique de différents métiers, ce qui en retour stimula le commerce.

C’est ainsi qu’une économie monétaire prit forme en Chine, le tout basé sur un commerce à plus grande échelle et sur un mode de production que l’on peut qualifier de proto-manufacturier. Cette forme d’économie permit aussi aux dirigeants de l’époque d’accumuler des richesses sous forme de monnaie, qu’ils utilisèrent ensuite pour équiper et nourrir des armées aux effectifs sans précédent. Il n’est donc pas rare de lire dans les récits historiques traditionnels chinois des mentions à l’effet que les armées atteignirent des effectifs de quelques millions de combattants. Bien que ces chiffres soient exagérés, une chose demeure, soit que la restructuration de l’économie chinoise à partir de l’époque des Royaumes combattants allait amorcer une tendance apparentée à une montée en puissance certaine, mais qui demeure relative dans sa durée.

Aperçu du Mausolée de l'empereur Qin comprenant des fosses logeant quelque 8,000 statues en terre cuite datant de 210 av. J.-C. Ce site archéologique fournit de précieuses informations sur la composition et les uniformes des forces impériales chinoises de l'époque.

Dans un autre ordre d’idées, alors que les jeunes gens quittèrent leurs fermes ancestrales dans le but de dénicher de nouvelles carrières, et que les luttes politiques internes commencèrent à miner le pays, certains tabous finirent par tomber. Dans un contexte militaire, cela signifia, par exemple, que la chevalerie céda devant l’utilitarisme. De larges armées composées de conscrits réduisirent l’importance des combattants à chariot d’origine aristocrate, comme l’invention de nouvelles armes réduisit l’importance de ces derniers. Même lors de périodes plus anciennes comme celle des Printemps et des Automnes, on remarque que les « barbares » nomades, qui voyageaient assis sur leurs chevaux, étaient plus libres de leurs mouvements et qu’ils pouvaient se déplacer sur des terrains plus difficiles que ne pouvaient le faire les chariots. Bien que les militaires résistèrent au départ à cette idée de combattre assis sur un cheval, notamment parce que les cavaliers avaient abandonné les beaux costumes traditionnels chinois au profit d’habits « barbares » (pour des raisons de commodité), leurs scrupules n’avaient plus leur place à l’époque des Royaumes combattants.

Par ailleurs, cette dernière époque vit le développement de l’arbalète, une arme qui alla révolutionner pour un temps la pratique de la guerre. À titre d’exemple, un simple soldat, un paysan ou un roturier armé d’une arbalète pouvait abattre à distance un adversaire équipé d’une armure lourde et en mouvement sur un chariot. Les arbalètes s’avérèrent plus meurtrières lorsqu’une grande formation de soldats les fit tirer en volées, ce qui accrut l’importance de l’organisation en masse des armées, et ce, au détriment de la bravoure personnelle. En conséquence, les armées dépendirent de plus en plus des fortifications pour se protéger des tirs d’arbalètes et, non sans surprise, les assaillants durent améliorer leurs techniques de guerre de siège. Cette prise de conscience accrue du volet défensif de la guerre vit les dirigeants militaires chinois construire d’imposants murs le long de leurs frontières, même si ces défenses servirent davantage à nuire aux mouvements ennemis qu’à se protéger des tirs de missiles.

C’est ainsi que les Chinois adaptèrent leurs techniques de guerre afin de répondre aux exigences liées à la formation d’armées de masses composées initialement d’une infanterie conscrite dotée d’arbalètes et de hallebardes, le tout appuyé par la cavalerie. La formation d’armées de masses fut accompagnée d’une professionnalisation, voire de la création d’un corps d’officiers dont la loyauté fut attachée à un État, à un royaume ou à un seigneur en particulier, bien que cette même loyauté s’avéra monnayable selon les circonstances ou pour des raisons personnelles. Ces officiers introduisirent de nouveaux systèmes de communications, notamment celui des bannières et des instruments de musique pour la transmission des ordres et le contrôle des troupes sur les champs de bataille. Les armées en vinrent à combattre en adoptant des formations tactiques élaborées, faisant ainsi de la discipline et de l’entraînement des éléments clés pour remporter la victoire. L’initiative et la ruse furent également encouragées, notamment par l’exploitation des éléments naturels, comme allumer des incendies ou provoquer des inondations afin de nuire aux mouvements des forces ennemies.

En mer, les armées eurent fréquemment recours à des embarcations pour leur transport et les combats navals consistèrent essentiellement en des approches d’abordage des embarcations adverses. D’ailleurs, les Chinois disposèrent de leurs propres techniques afin de renforcer les coques de leurs navires en prévision de l’impact. Certaines sources chinoises révèlent que des navires pouvaient faire jusqu’à 120 mètres de longueur, bien que les estimés contemporains nous amènent à couper ce chiffre en deux.

Les techniques de siège figurèrent parmi les nombreuses contributions chinoises à l'art de la guerre, dans l'attaque comme dans la défense.

De siècles de gloires à siècles de décadences

Malgré tout, les Chinois continuèrent d’inventer de nouvelles technologies militaires au cours des siècles à venir. Par exemple, l’époque de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 184 apr. J.-C.) vit l’utilisation de navires de guerre à plusieurs ponts. Plus tard, au XIIIe siècle, les Chinois mirent au point toute une gamme d’armes faisant usage de la poudre à canon. Étrangement, cette invention, qui nous apparaît révolutionnaire d’un point de vue occidental, ne fut pas exploitée à son plein potentiel par les Chinois, malgré qu’elle se répandit rapidement à travers le monde. Cette sorte de ralentissement ou de « décadence » de l’esprit militaire créatif des Chinois fut suivie d’une autre phase de stagnation, à savoir que leur organisation militaire et leur art opérationnel ne connurent aucune amélioration tangible pendant les deux mille ans qui suivirent l’époque des Royaumes combattants.

Illustration de William Alexander d'un soldat chinois de l'empereur Qianlong armé d'un mousquet (1793).

Une raison pouvant expliquer ce plafonnement peut être à l’effet que, pour une société pré-industrielle, le modèle chinois de l’époque des Royaumes combattants fut trop en avance sur son temps, à savoir qu’il fonctionna de manière optimale et que peu d’énergies furent investies afin de poursuivre les recherches. Une autre explication pourrait être que pour maintenir la cadence des progrès technologiques, la société chinoise de l’époque aurait eu besoin d’une plus grande stabilité politique. Encore là, rien n’est tout à fait certain. Une autre raison nous venant à l’esprit serait que les enseignements confucianistes auraient amené les gens éduqués à mépriser la carrière militaire, tout comme les nombreuses intrigues des cours royales auraient freiné les possibilités d’avancements pour les officiers les plus talentueux. À titre d’exemple, pour illustrer jusqu’à quel point cette dernière raison trouve une certaine pertinence, une clique de courtisans du début du XVIe siècle aurait convaincu l’empereur chinois à dissoudre son impressionnante marine commerciale et à bannir tout commerce outre-mer.

Bref, cette montée en puissance plus que cyclique des forces militaires chinoises fit naître dans l’esprit de plusieurs ce besoin de redresser l’appareil militaire en procédant à d’urgentes réformes. À titre individuel, certains Chinois patriotes voulurent réformer les forces armées de leur pays dans les siècles qui suivirent la période de la Renaissance occidentale. Bien qu’ils parvinrent à convaincre certains dirigeants provinciaux de la nécessité d’opérer des réformes et de moderniser les équipements, l’empire en lui-même s’avéra incapable d’implanter des réformes, à supposer que la volonté politique ait accompagné le projet. Conscients de leur retard technologique et tactique, tout en étant fatigués du pouvoir colonial européen, nombreux furent les Chinois qui voulurent prendre les armes contre l’occupant.

Par exemple, les nombreuses révoltes chinoises dirigées par les Boxers donnèrent du fil à retordre aux armées occidentales en 1900-1901. Ces hordes, cependant, furent incapables de rivaliser militairement avec les armées occidentales de l’époque, tout comme les navires de guerre à vapeur supposément « modernes » ne furent pas de taille à affronter la flotte japonaise lors de la Guerre sino-japonaise de 1894-1895. Pour leur part, les nationalistes, qui renversèrent la dernière dynastie impériale (Qing) en 1912, voulurent moderniser l’armée chinoise selon les standards du XXe siècle. Malheureusement, et à l’instar de plusieurs de leurs ancêtres, les rangs nationalistes furent minés par des problèmes liés à la corruption et à de nombreuses rivalités entre des seigneurs de guerre qui s’arrachèrent le pouvoir.

Mao : la nouvelle Chine en armes

Quelques décennies plus tard, les communistes de l’Armée Rouge de Mao Zedong connurent plus de succès dans leurs tentatives d’instaurer un minimum de discipline. Cela les aida assurément dans leur montée en puissance, non seulement parce que la discipline leur permit de combattre plus efficacement, mais aussi parce qu’elle restreignit l’envie de nombreux soldats d’abuser des populations civiles. Ce faisant, l’armée de Mao put bénéficier d’un support populaire accru.

Du "Petit Livre rouge" à la "Théorie de la guerre du peuple", la pensée politico-militaire de Mao Zedong eut un impact certain sur le développement de l'armée chinoise, du moins jusqu'à sa mort en 1976.

À l’image de ses ancêtres millénaires, Mao développa une philosophie claire et compréhensive de l’organisation militaire et de l’art de la guerre, à tel point que cette pensée inspira nombre de groupes insurgés et d’organisations terroristes de par le monde. Selon la doctrine maoïste de l’art de la guerre, une guerre de type guérilla s’exécute en respectant une série d’étapes ou de phases. Lors de la première phase, de petites bandes de rebelles mènent une campagne militaire défensive, se concentrant prioritairement sur leur survie, à des opérations de sabotages et au recrutement de partisans. Tandis que la rébellion prend de l’expansion, les forces gouvernementales adverses se voient contraintes de s’étendre, amincissant ainsi une ligne de front censée circonscrire, voire contenir la rébellion. En retour, cette manœuvre gouvernementale permet aux rebelles de contrôler une plus vaste étendue de territoire (et de ressources) pour lancer davantage d’offensives. Simultanément, ces groupes rebelles épars parviennent à mieux s’organiser, à grossir leurs effectifs, à parfaire leur entraînement et à mieux s’équiper pour, au final, amorcer une série d’assauts plus conventionnels.

Les troupes maoïstes suivirent donc cette doctrine à la lettre, tandis que les forces nationalistes un peu plus orthodoxes eurent davantage de difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités de la guerre, surtout au moment de l’invasion japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale. Comme nous l’avons mentionné dans un autre article, le général américain Joseph Stillwell se vanta d’avoir fait progresser les divisions nationalistes chinoises selon les standards militaires occidentaux, même s’il fut par la suite très cinglant dans sa critique de la performance de cette armée. Une fois le Japon vaincu, les États-Unis continuèrent de dépenser sans compter afin de rehausser la qualité de l’armée nationaliste chinoise, et ce, malgré que les divisions communistes finirent par consolider leurs positions pendant l’occupation japonaise pour finalement prendre l’offensive contre les nationalistes afin d’occuper tout le pays.

La prise du pouvoir par les communistes de Mao en 1949 fut en soi un tournant majeur de l’histoire militaire chinoise. Un constat intéressant qui nous vient à l’esprit réside dans la contradiction entre deux thèmes qui dominèrent la politique militaire chinoise, du moins pour les trois décennies qui suivirent l’accession au pouvoir des communistes. D’une part, Mao et d’autres communistes radicaux développèrent une doctrine connue sous le nom de Théorie de la guerre du peuple. Dans son essence, la théorie dit que le nombre et la « pureté idéologique » sont des valeurs supérieures à l’équipement, à l’entraînement et aux talents tactiques.

Mao fit ainsi toutes sortes de déclarations audacieuses (et non dénuées de prétentions) adressées aux dirigeants étrangers à propos de la capacité de la Chine à poursuivre le combat, même après avoir encaissé des pertes catastrophiques. Toujours selon Mao, tous les opposants au communisme étaient des « tigres de papier », d’autant que les opprimées de par le monde finiraient par se soulever et renverser le pouvoir capitaliste oppresseur. Pour seconder la théorie de Mao, son ministre de la Défense Lin Pao avait également soutenu que la théorie de la guerre forgée par le Grand Timonier verrait les peuples du Tiers Monde (ce qui pouvait inclure la Chine dans ce contexte) conquérir les civilisations occidentales développées.

D’autre part, et au-delà de la rhétorique, Mao n’était pas sans savoir l’importance de la technologie. Ainsi, même lorsque certains communistes fanatiques rejetèrent les bienfaits de la médecine moderne, de l’ingénierie et des technologies industrielles au profit des panacées tirées du Petit Livre rouge de Mao, des scientifiques poursuivirent leurs recherches afin de doter la Chine d’un programme nucléaire sophistiqué. Pour sa part, l’armée ne put échapper complètement aux frénésies idéologiques de la Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP), mais ses commandants purent protéger les programmes qui permirent sa modernisation. D’ailleurs, les dirigeants militaires connurent davantage de succès à maintenir la tête de l’armée hors de l’eau de la GRCP, si bien que les militaires jouèrent un rôle crucial afin de contenir les dérives de ce mouvement idéologique et « culturel ».

Ce faisant, Mao autorisa l’armée à maintenir d’importants effectifs, surtout par sa croyance à l’effet qu’une Troisième Guerre mondiale était imminente. Après sa mort en 1976, son successeur Deng Xiaoping conclut qu’une telle guerre n’était pas inévitable, mais qu’il était peut probable qu’elle éclate dans un avenir rapproché. Pour ainsi dire, l’humiliante performance de l’armée chinoise dans la campagne contre le Vietnam renforça l’opinion de Deng à l’effet que la Théorie de la guerre du peuple était inadéquate pour répondre aux besoins de l’institution militaire. Par conséquent, d’importantes réformes furent entreprises sous le règne de Deng afin d’amener l’armée chinoise à livrer des guerres limitées dans le temps et l’espace.

Par contre, Deng fut confronté à un défi de taille. Bien que la Chine soit parvenue à développer un programme nucléaire somme toute efficace, certaines composantes de l’armée étaient bien en retard par rapport aux standards mondialement reconnus au tournant des années 1970 et 1980, notamment en ce qui a trait aux chars, aux avions et aux munitions conventionnelles. En clair, par rapport aux standards américains et soviétiques, la majorité des équipements en service dans l’armée chinoise furent, d’un strict point de vue technologique, d’au moins trois décennies en retard. Impressionnante avec ses trois millions de soldats, l’armée chinoise souffrit de sérieux problèmes d’entraînement, de carences logistiques, sans oublier la corruption endémique qui mina les rangs de ses cadres supérieurs. Les problèmes furent également criants dans l’aviation ainsi que dans la marine.

Des soldats chinois communistes marchent vers le front lors de la Guerre civile (1949).

Deng partit donc du principe que les forces armées ne pourraient bénéficier des réformes nécessaires tant et aussi longtemps que la Chine ne se serait pas dotée d’une économie moderne. En conséquence, Deng accorda la priorité à la modernisation de l’économie plutôt qu’aux programmes militaires et il ramena les effectifs de l’armée à un chiffre plus rationnel, soit deux millions d’hommes. Les officiers qui servirent sous Deng durent donc consacrer leurs ressources à mettre à jour les équipements et parfaire l’entraînement de leurs subordonnés. De plus, dans l’optique où la Chine serait davantage appelée à intervenir lors de crises à l’étranger plutôt que défendre son sol contre une invasion à outrance, les réformes sous Deng accordèrent une importance particulière à la modernisation de la marine.

C’est ainsi que les observateurs étrangers purent constater, dans les années 1990, que la Chine avait acquis de nouveaux navires de guerre, des avions ainsi que des missiles. Les exercices militaires chinois démontrèrent également de nettes améliorations des tactiques, de l’entraînement, des communications et des infrastructures logistiques (qui firent cruellement défaut sous Mao). Bien que les équipements chinois ne furent pas des plus raffinés, la Chine parvint à combler certains retards en la matière en important de Russie du matériel et des technologies. Les Chinois achetèrent donc des licences de fabrication dans le but de mieux copier les équipements qu’ils désirèrent, quitte à les améliorer au besoin, même si ces technologies peuvent être dépassées au moment de leur achèvement.

Conclusion

Ce survol de l’histoire militaire de la Chine nous laisse sous l’impression que cette grande nation, de par son passé, connut une montée en puissance que l’on peut qualifier de « cyclique ». Déchirée par des conflits internes et soumise à de fréquentes invasions et occupations étrangères, la Chine put néanmoins produire d’exceptionnels penseurs militaires (ex: Sun Tzu) et des technologies qui révolutionnèrent la pratique de la guerre (ex: poudre à canon).

En dépit de la taille immense de sa population, l’Histoire démontre que la Chine se dota de systèmes militaires comprenant de larges armées conscrites pour des guerres de masses, tout comme elle fit appel à des bandes spécialisées dans la guerre de guérilla. C’est enfin un pays qui comprit, à travers les âges, la nature des liens d’interdépendance entre les systèmes économique et militaire que ce soit de l’amélioration des techniques agricoles pour produire plus de soldats jusqu’à l’intégration d’un capitalisme contrôlé afin de moderniser l’armée.

En somme, de la divinité antique à la divinité maoïste, la pensée et l’institution militaires chinoises connurent une évolution en dents de scie. Malgré cela, l’armée chinoise est désormais en mesure d’affronter les défis du XXIe siècle, et ce, peu importe où le gouvernement jugera nécessaire de la déployer.

Fondée en 1927, l'Armée Populaire de Libération constitue l'instrument de la puissance chinoise. Avec ses 2 millions d'hommes et ses équipements modernes, cette armée figure parmi les plus redoutables du monde.

Quelques perspectives quant au militarisme et son évolution

Les soldats qui combattent sont-ils des héros ou de la chair à canon? Cette interrogation n’a en soi rien de nouveau et le débat qu’elle suscite est souvent le même, quoique sa coloration varie selon les contextes et les époques. Certains diront que les militaires sont des hommes et des femmes qui servent sous les drapeaux en défendant des principes et des valeurs que leur société devrait logiquement entériner. Or, dans toute démocratie qui se respecte, il y aura toujours des gens pour contester ces prétentions et affirmer que les soldats ne sont que de la chair à canon au service d’un régime. Certaines sociétés sont assurément plus militaristes que d’autres. Néanmoins, les perceptions quant à ce qu’il est convenu d’appeler le militarisme sont sujettes à une analyse d’ensemble des rapports qu’entretiennent la société civile et la société militaire.

Page-couverture d'un ouvrage à caractère satirique de Lucien Séroux sur l'antimilitarisme.

Définition et premières utilisations du terme

Le militarisme se définit généralement comme la prévalence de « sentiments militaires » au sein d’une société ou sinon une tendance à percevoir l’efficacité militaire comme la primauté de l’action étatique. Défini ainsi, le terme de militarisme n’embrasse pas réellement toute la réalité des sociétés humaines à travers l’Histoire, de l’Antiquité à nos jours.

Pourquoi? Parce que le besoin primaire de se défendre est un préalable pour n’importe quelle société stable, si bien que pour la plupart des sociétés à travers l’Histoire, un certain degré de militarisme relevait de la nécessité et non d’un choix délibéré. Cela pourrait expliquer, en partie, que certaines sociétés ou états n’accordèrent pas le même niveau d’importance ou de crédibilité au militarisme, dans la mesure où les menaces directes à la sécurité collective n’étaient pas du même degré, selon que le danger soit proche ou éloigné.

On peut cependant retracer une première utilisation du concept de militarisme pour soutenir une analyse politique dans les mémoires de Madame la Comtesse Victorine de Chastenay-Lanty, en France. Celle-ci employait ce terme en référence à la glorification du personnage de Napoléon Bonaparte et à l’ensemble des valeurs militaires qui étaient véhiculées à cette époque dans l’armée et la société françaises. Après cela, le mot tomba quelque peu en désuétude jusqu’aux années 1860, moment où il fut ravivé par Pierre-Joseph Proudhon dans sa critique de la mentalité autoritaire voyant la guerre comme le meilleur moyen de mobiliser les énergies de l’Homme.

La comtesse Victorine de Chastenay-Lanty

L’utilisation péjorative que fit Proudhon du terme de militarisme finit par être largement acceptée et le concept devint un néologisme de plus en plus utilisé dans les encyclopédies et divers journaux à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Avec les décennies, le terme finit par prendre deux significations. D’une part, on employa le terme de militarisme pour définir (au sens de dénoncer) toute intrusion du militaire et de considérations militaires dans le processus décisionnel relevant du politique. En clair, la politique étrangère d’un état pouvait être perçue comme étant « militariste » si ses postulats de base devenaient soumis à l’influence des militaires.

Pierre-Joseph Proudhon

D’autre part, on remarque l’émergence d’une plus large notion touchant au « militarisme social ». Celui-ci sembla exister dans des pays où les valeurs militaires et les mentalités s’y rattachant étaient parvenues à se fondre dans les valeurs et mentalités de la société civile, pour en arriver à redéfinir la culture politique du pays. Par conséquent, ce fut par ces deux définitions que les analystes employèrent subséquemment le concept de militarisme afin d’étudier certains types de systèmes politiques et différentes sociétés.

Comme nous le verrons, la notion d’une dichotomie divisant deux types hypothétiques de systèmes sociopolitiques, et par conséquent des sociétés entières, n’alimenta pas seulement les discussions académiques sur l’emploi du concept de militarisme, mais elle constitue généralement le cœur du débat qui emprisonna le concept dans un étau péjoratif. C’était du moins la situation à la mort de Proudhon en 1865 et pour les trente années qui ont suivi. Par contre, le militarisme finit par posséder des contours conceptuels un peu plus raffinés seulement à la fin du XIXe siècle, notamment à l’époque où les sociologues et les économistes politiques se joignirent au débat.

La perception de Herbert Spencer

Herbert Spencer

À cet égard, on remarque la contribution du philosophe et sociologue anglais Herbert Spencer. Dans ses Principles of Sociology, Spencer identifiait un « type militant de société » qu’il définissait comme une société dans laquelle tous les hommes jugés aptes au combat luttaient en quelque sorte contre les « autres sociétés. » Dans l’optique où ces « autres sociétés » ne pratiquaient pas un militantisme militaire, Spencer les décrivait sans trop de nuances comme des « sociétés industrielles » dans lesquelles la défense de l’individualisme de l’Homme devenait un devoir collectif.

Au fond, Spencer disait que les sociétés industrielles étaient tout aussi capables de défendre les mêmes valeurs et intérêts (la vie, la liberté et la propriété privée) que les soi-disant sociétés militantes à caractère militaire. Pour cette même raison, les sociétés de type industriel n’auraient pas besoin d’une agence de contrôle à caractère despotique comme une armée ou un gouvernement autoritaire. Spencer concevait néanmoins que la ligne de démarcation entre ces deux types de sociétés pouvait être mince et floue, ne serait-ce qu’en considérant que, logiquement, des sociétés militaires pouvaient s’engager dans des activités industrielles.

Ultimement, Spencer raffina sa taxonomie pour étayer une vision évolutive de l’Histoire, selon une tendance libérale, dans le but de faire la démonstration qu’au final, la société industrielle finirait par prendre le dessus sur la société militaire, telle qu’il la concevait probablement dans l’Angleterre de son époque. En ce sens, pour lui, l’industrialisation était bien entendu synonyme de capitalisme, qui lui aussi aurait le dessus sur le militarisme, sans pour autant être une panacée.

La poursuite sous Hintze et l’argumentaire marxiste

Otto Hintze

D’autres académiciens tentèrent de raffiner le schéma de Spencer. L’un de ceux qui furent grandement inspirés par les travaux de Spencer fut l’historien constitutionnaliste allemand Otto Hintze. Celui-ci ajouta au schéma de Spencer des dimensions géographiques et temporelles. Son travail sur le militarisme est significatif parce qu’il construisit son argumentaire dans l’unique but de démolir la théorie marxiste sur ce même sujet.

Si le militarisme sous Spencer et Hintze fut une manifestation typique d’une société préindustrielle et précapitaliste, pour les marxistes, toutes les sociétés présocialistes étaient à la base militaristes. En d’autres termes, alors qu’ils essayaient aussi de développer un nouveau modèle prônant un changement d’ampleur du schéma sociétal, les marxistes, contrairement aux libéraux, croyaient que les sociétés capitalistes industrielles étaient plus sujettes à produire du militarisme que celles précapitalistes.

Dans ce contexte, l’argumentaire prit essentiellement deux formes. Certains, comme Rudolf Hilferding et Vladimir Lénine, intégrèrent le concept du militarisme à leur théorie générale de l’impérialisme capitaliste et ils le virent comme une partie intégrante de la violente expansion de l’Europe dans le monde. D’autres, comme Rosa Luxembourg, préférèrent se concentrer sur l’angle domestique de l’utilisation du concept, dans l’optique de la course aux armements, en postulant que le militarisme représentait le moyen d’exploiter économiquement et politiquement le prolétariat.

Rudolf Hilferding

Luxembourg croyait que les armements garantissaient à ceux qui les possédaient le maintien du statu quo d’exploitation des travailleurs, tout en contrant leurs protestations et leurs légitimes demandes pour du changement. De plus, toujours selon Luxembourg, les armements gardaient la population dans un état constant de tension, d’agressivité et de peur face au déclenchement d’une guerre généralisée provenant de l’extérieur dans laquelle la classe ouvrière servirait de chair à canon.

La théorie et la pratique semblant être inséparables dans la doctrine marxiste. Les particularités propres au fonctionnement du régiment capitaliste devaient être utilisées dans le combat visant à le renverser. À cette fin, les mouvements de la classe ouvrière d’Europe n’allaient pas devoir uniquement combattre pour du changement (par la révolution ou des réformes radicales) dans l’actuel ordre socioéconomique, ils devaient aussi lutter contre le militarisme, qu’ils percevaient comme étant le principal virus de la société capitaliste industrielle.

En Allemagne, là où le mouvement de la classe ouvrière semblait être le plus nombreux et le mieux organisé, l’agitation n’était pas seulement menée contre le traitement brutal des recrues militaires et la militarisation de la culture politique, mais aussi contre la course aux armements et la politique étrangère du Kaiser jugée aventureuse. À ce propos, Karl Liebknecht fut probablement l’une des figures emblématiques de la dénonciation du militarisme lors des grands rassemblements sociaux-démocrates dans l’Allemagne de son époque. Le plus ironique dans tout cela, c’est que cet enthousiasme, qui se généralisait en Allemagne devant la thèse antimilitariste, disparut du jour au lendemain lorsque la guerre fut déclarée en 1914. D’ailleurs, toutes pensées d’éventuelles solidarités internationales prolétariennes (ex: la grève générale) disparurent également en coup de vent, si bien que l’Internationale socialiste ne s’en remit jamais.

Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg

Fascisme et nazisme: la nouvelle coloration du débat

Le débat sur le militarisme revit avec l’émergence des mouvements politiques fasciste et nazi, mais le but n’était pas de savoir si ces idéologies étaient militaristes, loin de là. Bien entendu, celles-ci l’étaient, fièrement et ouvertement. Les adversaires marxistes lièrent le phénomène au capitalisme bourgeois et en ce qu’ils croyaient être l’aggravation de la situation politico-économique au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Quelques-uns, il est vrai, virent le fascisme comme une excroissance du vieux fond capitaliste typique de l’époque de l’après-guerre en Italie. Pour sa part, et c’est paradoxal, Hitler percevait les marxistes comme les acolytes d’un système capitaliste d’avant-garde. Une différence similaire d’opinions s’observe aussi en regard du Japon et la prédominance de son militarisme dans les années 1930 et 1940. Ce qu’il importe de retenir dans ce contexte des années 1920 aux années 1940, c’est le point crucial à l’effet qu’en dépit des variations et des contradictions propres aux mouvements fasciste et nazi (et impérialiste au Japon), les marxistes voyaient le militarisme comme étant de plus en plus associé avec le capitalisme qu’avant 1914.

Mussolini et Hitler

Le problème avec le fascisme et le nazisme était que ces idéologies se présentaient comme une « troisième voie ». C’était une voie qui n’était pas simplement anticommuniste, mais qui était aussi anticapitaliste et antilibérale. Ce fut notamment en raison de cette autoprésentation et des politiques répressives qui leur étaient associées, que les intellectuels de tendance libérale (poursuivant sur la lignée de Spencer et Hintze) pouvaient voir que le militarisme était seulement possible au sein des sociétés qui n’étaient pas entièrement industrialisées et qui ne possédaient pas de systèmes parlementaires représentatifs, ni d’une culture civique développée.

La perspective américaine: le « militarisme rouge »

Cette sorte de soi-disant « retard » ou de non-volonté du militarisme à s’imprégner des caractéristiques des sociétés libérales, telles que mentionnées précédemment, aurait été prise en considération après 1945 afin de réorienter la définition du concept. À cet égard, la contribution des sociologues américaines n’est pas à négliger.

S’il y a une généralisation que l’on puisse faire au sujet de l’utilisation du terme de militarisme dans les débats publics et académiques au XXe siècle, c’est que les deux principales écoles de pensée (libérale et marxiste) continuèrent de soutenir leur cause respective, et ce, même au travers de la barrière idéologique qui les sépare. Par exemple, après 1917, les libéraux soulevèrent la question d’un militarisme « rouge », voire d’un « militarisme bolchevique ». Ce faisant, les libéraux lièrent le concept vers une notion élargie de « retard » (à l’instar de la situation observée chez les fascistes et les nazis en 1945), qui affecta non seulement les sociétés préindustrielles et industrielles, mais également les sociétés socialistes.

Cette présomption, qui dit en gros que les marxistes sont militaristes, atteint l’apogée de sa popularité lors de la Guerre froide. Elle devint non seulement une arme de propagande, mais aussi un moyen de compréhension des structures de puissance du système soviétique, toujours selon l’argumentaire libéral.

La prise de Berlin en 1945 ou l'apogée de la gloire de l'Armée rouge.

C’est en quelque sorte dans ce contexte, le tout en lien avec le débat à l’Ouest sur l’émergence du soi-disant complexe américain militaro-industriel, que l’expert de l’Union soviétique Vernon Aspaturian essaya d’identifier un phénomène similaire dans les sociétés communistes. En ce sens, Aspaturian discernait une sorte de polarisation des hommes et des institutions entre, d’un côté, des individus dont les actions étaient dirigées sur les questions de sécurité, d’armements et d’idéologies, puis de l’autre côté, des individus davantage liés à des activités de productions agricoles, civiles et communautaires.

Suivant la chute de l’URSS, qu’Aspaturian avait prédit des décennies auparavant, la question d’un « militarisme rouge » perdit naturellement de son importance comme arme idéologique. La question est désormais abordée comme phénomène historique, en particulier dans l’optique où les chercheurs fouillent dans les archives soviétiques pour tenter de comprendre comment le système a pu tenir aussi longtemps. Les questions auxquelles ils tentèrent de répondre dans les années qui suivirent immédiatement la chute du bloc de l’Est tournaient autour, par exemple, de savoir si les dirigeants soviétiques occupèrent une position suffisamment forte pour défier la primauté du Parti communiste et celle du Kremlin (ce qu’on appelle le « militarisme politique »). Dans un ordre d’idées similaires, est-ce que la militarisation de la société soviétique lors de la Seconde Guerre mondiale et pendant la Guerre froide correspondait à une sorte de « militarisme social »?

Le débat au lendemain de la Guerre froide

À la lumière de tous les éléments qui ont été abordés, on peut en ajouter un dernier qui sort de la discussion classique sur le militarisme relevant de la dichotomie libérale-marxiste. Cela concerne le militarisme vu dans ce qui était autrefois convenu d’appeler l’espace géopolitique du Tiers-Monde, que l’on convient d’appeler désormais le monde en voie de développement.

Prenons l’exemple des quelques régimes militaires qui apparurent dans les années 1950 et 1960, que ce soit en Afrique ou plus particulièrement en Amérique latine. Dans ce dernier cas, les régimes militaires de la région étaient peu nombreux et on peut se demander comment les officiers professionnels des armées de ces états en vinrent à prendre le pouvoir et à s’y maintenir au-delà de la simple considération coercitive. Plus précisément, de quelle manière ces mêmes officiers, maintenant installés sur le trône, contribuèrent-ils par leur militarisme affiché au développement de leurs sociétés respectives? Ont-ils tous été des dictateurs? Ont-ils tous été des modernisateurs? Les réponses ne sont pas toujours aussi simples.

Conclusion

Comme on l’a vu, le militarisme est un phénomène sociétal beaucoup plus complexe qu’il n’en paraît à première vue. Avec la fin de la Guerre froide, le concept avait perdu une grande part de son élan idéologique, si bien qu’on peut se demander s’il est encore révélateur pour décrire un phénomène sociétal. Ne vaut-il pas mieux le laisser prisonnier de sa connotation péjorative?

Le militarisme est rarement utilisé de nos jours pour décrire des systèmes ou des politiques publiques. Il est plutôt vu comme un phénomène du passé qui doit être examiné avec les outils méthodologiques et conceptuels à la disposition des historiens.