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La Bataille d’Angleterre (1940)

Introduction

La bataille d’Angleterre se déroula de juillet à octobre 1940 et elle fut un engagement aérien majeur de la Seconde Guerre mondiale, en empêchant une invasion du sol britannique par l’Allemagne. Pour remettre les choses en contexte, rappelons simplement que l’armée allemande avait rapidement conquis le nord-ouest de l’Europe entre avril et juin de la même année. La France tombée, la seule résistance sérieuse qui put s’offrir à l’armée allemande résida dans ce qui restait de l’armée britannique, qui avait évacué le continent depuis Dunkerque, de même que par la Royal Air Force (RAF) et la Royal Navy.

Étonné de constater que l’Angleterre n’avait pas capitulé ou demandé la paix, Hitler ordonna à ses généraux de préparer un plan d’invasion des îles Britanniques. Ce faisant,  il apparut évident, à l’époque, que le contrôle complet du ciel devint une condition essentielle au succès de l’entreprise. Par conséquent, l’état-major allemand se mit au travail et présenta à Hitler un plan d’invasion qu’il approuva, et ce, moins d’un mois après la fin de la campagne de France. Doté du nom de code Seelöwe (Otarie), la phase initiale de l’opération devait commencer à la mi-août 1940. Ainsi, le calendrier élaboré pour l’invasion reposa sur l’assurance donnée par le Reichsmarschall Goering, le commandant en chef de la Luftwaffe, que la RAF serait rapidement éliminée du ciel. Prévue pour la mi-août, l’invasion débuta en fait le 10 juillet (selon la perspective britannique), lorsque la Luftwaffe et la RAF s’affrontèrent au-dessus de l’Angleterre et de la Manche, au moment où les bombardiers allemands attaquèrent les installations portuaires britanniques.

La donne stratégique: forces et faiblesses des belligérants

Dans ce contexte, il est important préciser que la RAF allait affronter un adversaire de taille. En effet, la Luftwaffe disposa, à la mi-juillet de 1940, de 2,800 appareils (dont 800 chasseurs monomoteurs et près de 300 chasseurs bimoteurs) face aux 900 appareils de chasse britanniques chargés de les intercepter. De plus, soulignons qu’une quantité non négligeable de pilotes allemands bénéficiaient déjà d’une expérience appréciable du combat aérien. Certains s’étaient portés volontaires pour combattre aux côtés des nationalistes lors de la Guerre civile espagnole (1936-1939), tandis que d’autres avaient fait campagne en Pologne, en Norvège, aux Pays-Bas et en France.

À cela, les Allemands disposèrent de plus de 1,200 bombardiers, mais cet avantage apparut bien relatif. Pour être efficaces et bien protégés, les bombardiers dépendirent des appareils de chasse censés les escorter. Dans ce contexte, les monomoteurs Messerschmitt BF-109 avaient un rayon d’action qui leur permettait de survoler le sud-est de l’Angleterre pendant une période maximale de vingt minutes seulement, et ce, même si les appareils décollaient de bases situées dans le nord de la France et de la Belgique. En d’autres termes, dès qu’ils survolaient la zone en question, les pilotes de chasse allemands devaient éviter de s’aventurer trop profondément et de voler trop longtemps, sinon ils n’auraient pas assez d’essence pour rentrer.

Mal escortés par des chasseurs au trop court rayon d'action, les bombardiers de la Luftwaffe furent plus souvent qu'à leur tour laissés à eux-mêmes. Ils constituèrent des cibles faciles pour la chasse britannique.

Pour leur part, la carence du nombre désavantageait assurément les Britanniques, mais encore là, tout demeurait relatif. Considérons qu’à l’été de 1940, l’Angleterre pouvait compter sur un impressionnant réseau d’une cinquantaine de stations radars de longues et courtes portées capables de repérer et suivre les déplacements des escadrons ennemis, en lien avec des stations radios capables de relayer rapidement l’information aux pilotes. Ainsi, les radars purent fournir à la RAF des informations cruciales sur les intentions ennemies, ce qui permit de guider les appareils britanniques vers les points les plus névralgiques du front aérien. En clair, l’Angleterre avait désormais des yeux et des oreilles. Les Britanniques jouissaient également d’autres avantages, notamment celui de pouvoir décrypter les transmissions codées allemandes et d’avoir eu en la personne du maréchal de l’Air Hugh Dowding, le commandant du Fighter Command, un excellent organisateur et judicieux stratège.

Parmi la liste des nombreux avantages favorisant les Britanniques, n’oublions surtout pas qu’ils allèrent livrer la bataille au-dessus du territoire national. Cela leur permettrait de faire un usage optimal du rayon d’action de leurs magnifiques appareils de chasse que furent les Hurricane et les Spitfire. Aussi, s’ils étaient abattus, les pilotes qui pourraient s’éjecter tomberaient en zone amie et seraient secourus par les soldats ou les civils. Par ailleurs, l’industrie aéronautique britannique opéra au maximum de ses capacités et elle fut secondée par une efficace organisation d’équipages au sol capables de réparer rapidement les appareils endommagés et ainsi les remettre en service. Bien entendu, la perte de nombreux pilotes qualifiés fit mal à la RAF, mais à terme, elle s’en remit davantage si l’on compare aux pertes similaires de compétences enregistrées par la Luftwaffe.

Au plus fort de la bataille, les périodes de repos étaient rares pour les pilotes et mécaniciens britanniques. Sitôt revenus au sol pour faire le plein d'essence et de munitions, il fallait redécoller, parfois avec des appareils endommagés. On remarque à droite de la peinture la présence (fictive?) du premier ministre Churchill.

La bataille: les difficultés allemandes à maintenir le cap

Cela étant, on remarque que Hitler ordonna, le 1er août, un changement de stratégie, car les assauts aériens contre les navires et les installations portuaires britanniques en juillet n’apportèrent pas les résultats escomptés. Ordre fut alors donné de concentrer les efforts directement contre la RAF, en attaquant ses appareils dans les airs, ses bases et ses stations radars. À cet égard, la journée du 13 août 1940 fut des plus intenses dans les airs, mais elle traduisit également un manque de coordination (sinon une confusion) dans la stratégie aérienne allemande. Notons qu’au cours de cette journée, la Luftwaffe exécuta 485 sorties de bombardiers et 1,000 pour les chasseurs, qui tous attaquèrent les ports de la Manche et les bases aériennes des comtés du Hampshire et du Kent.

La Luftwaffe perdit 45 appareils cette journée contre 13 pour la RAF. Deux jours plus tard, les Allemands enregistrèrent des pertes de 75 appareils contre 34 pour les Britanniques. Quant à la journée du 20 août, elle fut probablement l’une des plus terribles de l’histoire de la guerre aérienne. Le ciel britannique était chargé de centaines d’appareils, ce qui fit dire au premier ministre Churchill qu’en aucun moment dans l’histoire des conflits armés, une si grande population fut redevable à une si petite quantité d’hommes (les pilotes de la RAF).

Si on lit entre les lignes, on peut en déduire que Churchill était conscient à cette date que la RAF était en mesure de « gérer » la bataille, c’est-à-dire qu’elle put anticiper les mouvements ennemis et, bien que les ressources britanniques soient limitées, poser les gestes conséquents. Le ratio des pertes favorable aux Britanniques fut donc un élément prometteur, mais ce qui fit le plus mal aux Allemands, à notre avis, fut ce manque de constance dans leur stratégie aérienne, carence que nous venons d’évoquée. Prenons un autre exemple. Le 24 août, l’aviation allemande concentra ses assauts contre les bases et les industries aéronautiques, alors que le travail de destruction des stations radars et autres réseaux de communications n’était même pas achevé.

De l'autre côté de la Manche, les pilotes et mécaniciens de la Luftwaffe trimèrent dur afin de maintenir une cadence d'opération qui s'avéra infernale pendant l'été et l'automne de 1940.

Deux semaines plus tard, le 7 septembre, la Luftwaffe changea à nouveau de stratégie. N’ayant pas réussi à contrôler le ciel, tout en étant ignorants des sérieuses faiblesses de la RAF (manque de pilotes, d’avions, difficultés des réparations, etc.), les Allemands envoyèrent 300 bombardiers escortés de 600 chasseurs dans une attaque directe contre la cité de Londres. Cette manœuvre marqua le début du fameux Blitz, qui consista en des assauts sporadiques de bombardiers contre la capitale britannique jusqu’en mai 1941. Dans la semaine qui suivit, l’assaut fut élargi afin d’inclure d’autres villes pour atteindre son apogée le 15 septembre avec un raid de jour contre Londres, où la Luftwaffe enregistra des pertes effarantes.

La bataille dans le ciel de l’Angleterre se poursuivit jusqu’à la fin d’octobre, mais les combats les plus intenses se déroulèrent au cours de la période du 15 août au 15 septembre. Pendant ce mois, la RAF perdit précisément 201 pilotes tués et 493 appareils, alors que la Luftwaffe déplora la perte d’au moins 1,100 aviateurs et 862 avions. Par ailleurs, les services d’intelligence britannique purent amasser suffisamment d’informations pour conclure que Hitler avait effectivement ordonné, le 17 septembre, un report de l’opération Seelöwe. Cela ne signifia pas un arrêt complet de l’offensive, mais seulement un report de l’invasion terrestre (report qui fut définitif). De plus, la menace demeura, car les observations démontrèrent que Hitler laissa dans les divers ports de la Manche sous contrôle allemand quelque 1,000 embarcations maritimes de transport de troupes. Toujours à la fin de 1940, il sembla évident que Hitler eut l’esprit ailleurs et ordre avait déjà été donné à son état-major de préparer des plans pour une invasion de la Russie.

Conclusion

Dans les faits, et bien que la date précise puisse varier selon les sources, on peut affirmer que la Bataille d’Angleterre était terminée à la fin d’octobre 1940. À ce moment, la Luftwaffe avait perdu environ 1,800 appareils et 2,500 aviateurs, tandis que la RAF déplorait des pertes de 1,100 avions et 550 pilotes. On retient de la Bataille de l’Angleterre l’émergence de toute une série de technologies, comme le radar, de même que l’importance de la contribution de la recherche scientifique et des applications technologiques comme des éléments ayant largement contribué à la victoire britannique.

La Bataille d’Angleterre constitue également la première défaite majeure de l’Allemagne depuis le début des hostilités et un prélude à la défaite finale. La bataille démontra hors de tout doute le besoin de contrôler le ciel le plus longtemps possible afin d’obtenir la victoire terrestre. Aussi, et bien que nous n’avons pas élaboré le volet politique, la bataille s’inscrit dans un contexte de fortes luttes internes, tant au sein de la Luftwaffe que de la RAF, quant à la stratégie à adopter et aux types de ressources à consacrer, pour ne nommer que quelques problèmes.

Parallèlement, cette bataille, comme dans bien d’autres, nous révéla des épisodes épiques de courage et d’abnégation de part et d’autre. Sans surprise, la Bataille d’Angleterre figure parmi les plus grands engagements aériens de l’Histoire.

Un élément du mémorial de la Bataille d'Angleterre situé à Folkestone. Cette sculpture représente un pilote de la RAF, dans l'attente de redécoller.
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La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Seconde partie

Franklin et la route vers une guerre généralisée (1778-1779)

Peinture de Rob Chapman montrant un soldat britannique blessé à la bataille de Guildford Courthouse (1781).

Contrairement à la prise de Philadelphie, la défaite des Britanniques lors de la campagne de Saratoga transforma radicalement la guerre. Réalisant que cette défaite anéantit les espoirs de victoire des Britanniques, le premier ministre Lord North dépêcha en Amérique, en février 1778, une nouvelle commission de paix afin de négocier avec le Congrès. Par contre, la Commission Carlisle ne disposa pas du pouvoir de reconnaître l’indépendance américaine, ce qui fit qu’elle fut largement ignorée par le Congrès.

Entre temps, un autre Américain du nom de Benjamin Franklin, qui vivait à Paris depuis 1776, utilisa la victoire de Saratoga et la possibilité d’un rapprochement anglo-américain dans le but de persuader la France de signer des traités avec les États-Unis. Ce faisant, l’Amérique allait recevoir des fournitures militaires en plus de voir la France s’engager à envoyer des troupes de l’autre côté de l’océan. En 1779, l’Espagne entra également dans le conflit aux côtés de la France et lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la Hollande (pour avoir entretenu des relations commerciales avec les États-Unis et la France), la révolution américaine se transforma en un conflit généralisé.

Les premiers mois de 1778, qui virent d’intenses négociations entre les États-Unis et la France sous l’égide de Franklin, correspondent aussi avec une réorientation de la stratégie britannique, à la lumière de l’expansion mondiale du conflit. Le besoin d’écraser la rébellion devint subordonné à une stratégie visant la protection des possessions britanniques aux Indes et en Méditerranée. Par ailleurs, l’échec du général Howe à vaincre l’armée affaiblie de Washington localisée à Valley Forge (Pennsylvanie) entraîna son rappel puis son remplacement par Sir Henry Clinton. Ce dernier reçut l’ordre d’évacuer Philadelphie et de regrouper ses forces à New York et à Newport (Rhode Island).

Ayant ainsi débuté l’évacuation de Philadelphie en juin 1778, l’armée de Clinton fut prise d’assaut par Washington, dont les troupes beaucoup mieux entraînées et disciplinées émergèrent de Valley Forge pour livrer bataille à Monmouth (28 juin). Celles-ci furent entraînées par un habile général attiré par la cause américaine, le Prussien Friedrich, baron von Steuben. Ce dernier transforma l’Armée Continentale et en fit un instrument de guerre capable d’affronter les réguliers britanniques. Ce furent donc deux armées relativement égales qui s’affrontèrent à Monmouth, malgré que cette bataille ne fut pas concluante, sauf que ce fut au final la cause américaine qui en sortit à nouveau vainqueur. Par exemple, l’échec d’une force franco-américaine visant à prendre Newport en août, une campagne dans laquelle un nouveau régiment d’Afro-Américains du Rhode Island sous les ordres du colonel Christopher Green se distingua, puis un autre revers subi par un contingent franco-américain devant Savannah (Georgie) en octobre, démontra que cette alliance constitua malgré tout un obstacle de taille à la victoire britannique.

Représentation de George Washington à la bataille de Monmouth (28 juin 1778).

La campagne de Pennsylvanie entre Washington et Clinton vit le front se stabiliser, si bien que la guerre prit une nouvelle expansion dans d’autres théâtres, comme à l’ouest des États-Unis, de même que dans les Antilles. À cet égard, les Américains effectuèrent un raid sur Nassau dans les Bahamas britanniques au début de 1778, ce qui donna une dimension navale au conflit. Par exemple, le capitaine américain John Paul Jones partit d’un port français à bord du Ranger et il attaqua le port anglais de Whitehaven, puis il captura plus tard le navire H.M.S. Drake au printemps de la même année. Avec l’entrée en guerre de la France, les Indes devinrent à leur tour un important théâtre de la guerre navale. Aux Antilles, les Français capturèrent la Dominique (8 septembre 1778), perdirent Sainte-Lucie (13 novembre), mais purent prendre Saint-Vincent (16 juin 1779) et la Grenade (4 juillet). Pour sa part, lorsqu’elle déclara la guerre à l’Angleterre, l’Espagne entreprit un long siège de Gibraltar (21 juin 1779 – 6 février 1783), puis menaça avec la flotte française le passage dans la Manche au cours de l’été de 1779, ce qui fit craindre à l’Angleterre une invasion de son territoire.

À l’Ouest, le long de cette vaste frontière occupée par de nombreux avant-postes britanniques, les colons américains étaient sujets à de fréquentes attaques de la part des loyalistes et de leurs alliés autochtones. En 1776, les Cherokees avaient attaqué la frontière de la Caroline et l’année suivante, Lord George Germain voulut exploiter les autochtones afin qu’ils poursuivent des raids de terreur contre les colons. Croyant de son côté que la seule manière de faire cesser ces raids meurtriers consista à l’étouffement de l’influence britannique dans la région, George Rogers Clark lança avec ses troupes une spectaculaire campagne militaire qui débuta dans l’actuel territoire de l’Illinois. À la tête de rudes combattants, donc des colons du Kentucky, Clark captura Kaskaskia (Haute-Louisiane) et Vincennes en 1778 et 1779.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

D’autres raids eurent également lieu aux frontières des États de New York et de la Pennsylvanie, sans oublier les massacres de colons américains au Wyoming et dans Cherry Valley (New York), respectivement les 3 et 11 novembre 1778. En conséquence, Washington dut consacrer des ressources à éradiquer cette menace, notamment en y envoyant le général John Sullivan et quatre brigades d’infanterie pour éliminer ce qui restait de la présence britannique à l’Ouest, de même que la puissance militaire des Six Nations. Au cours d’une courte, mais vicieuse campagne, Sullivan remporta la victoire à Chemung et Newtown (août 1779), en plus d’entreprendre la destruction systématique du territoire iroquois. La résistance autochtone alla se poursuivre bien des années après la fin des hostilités, notamment dans le contexte de l’expansion de la colonisation à l’ouest des Appalaches.

La guerre d'indépendance des États-Unis divisa profondément la société américaine, à commencer par ceux qui avaient choisi de rester fidèles à la Couronne: les loyalistes. On estime à 19,000 le nombre d'individus qui ont combattu dans des unités "loyalistes" de 1775 à 1783.

Ces affrontements en d’autres théâtres d’opérations sont à remettre dans le contexte d’une pause relative de la campagne sur le principal théâtre du nord-est des États-Unis, du moins si l’on se fie au fait que Washington et Clinton demeurèrent inactifs pour la période allant de juin 1778 à juillet 1779. Ayant pris position à White Plains, juste au nord de la ville de New York, Washington fit bivouaquer son armée sous forme d’un arc géant autour de l’Hudson, ne serait-ce que pour protéger ses flancs. Les Britanniques firent mouvement vers King’s Ferry et s’emparèrent et fortifièrent la localité de Stony Point. Washington dépêcha alors son général Wayne pour attaquer cette dernière position. Au cours d’une brève, mais sanglante bataille, le 19 juin 1779, Wayne prit le fort et peu après, le major Henry « Light-Horse Harry » Lee captura la garnison britannique à Paulus Hook le 19 août.

Même si ces deux dernières missions constituèrent des engagements mineurs, il faut retenir que ces succès américains illustrèrent la montée du professionnalisme militaire des réguliers de l’Armée Continentale. Malgré tout, les Britanniques n’étaient pas prêts à abandonner la partie. Lorsque Clinton ordonna le repli de sa garnison basée à Newport, combiné aux renforts arrivés d’Angleterre sous les ordres de Lord Cornwallis, il apparut évident que Londres prépara une autre campagne majeure sur terre dans l’espoir de briser l’impasse.

La campagne du Sud (1780-1781)

Les premières années de la guerre d’indépendance des États-Unis virent des affrontements se dérouler essentiellement dans les États du nord-est, comme dans New York, en Pennsylvanie et au Massachusetts. Par contre, il faut noter également que lors des dernières années de ce long conflit, le pôle des opérations s’est déplacé plus au sud. Ayant en effet capturé Savannah (Géorgie) en décembre 1778, puis sécurisé l’est de la Floride, les Britanniques consacrèrent d’importantes ressources afin de garder le contrôle du sud des États-Unis. Comme mentionnée, cette zone n’avait pas été le théâtre d’affrontements majeurs depuis 1776, bien que le développement des opérations à partir de l’Ouest (et même dans les Indes) avait transformé le sud des États-Unis en une région stratégique. Cette zone s’avéra cruciale pour la sécurité des Caraïbes, si bien que le commandement britannique espéra que la présence de ses troupes alla réveiller le sentiment loyaliste endormi.

Concrètement, et au-delà des sentiments patriotiques, les Britanniques souhaitèrent porter le conflit dans cette région afin qu’elle serve de base pour de futures opérations tous azimuts. Encore une fois, la stratégie britannique comporta des failles qui leur seraient ultérieurement fatales. Premièrement, la vigueur du sentiment loyaliste dans le sud des États-Unis apparut beaucoup moins forte qu’escomptée et, deuxièmement, le dur comportement des troupes britanniques et celui de leurs alliés loyalistes aliénèrent les citoyens, dont plusieurs joignirent la cause patriote.

Le siège de Charleston (Caroline du Sud) par l'armée britannique au début de 1780.

Cela dit, la stratégie consista donc à concentrer les efforts au sud, tout en laissant au nord le général Wilhelm van Knyphausen dans la ville de New York avec à sa disposition un contingent de force égal à celui de Washington lui faisant face, tandis que Henry Clinton, avec Lord Cornwallis comme commandant en second, prit la mer avec 8,000 soldats pour débarquer à Charleston, le 26 décembre 1779. Retardés par de violentes bourrasques, les Britanniques purent finalement débarquer à John Island au sud de Charleston, le 11 février 1780 puis lors d’une des plus brillantes manœuvres britanniques de la guerre, coincer le général américain Benjamin Lincoln et son armée de 6,000 hommes dans la péninsule de Charleston.

Au cours de la pire défaite américaine de la guerre, Lincoln fut contraint de capituler avec son armée entière, le 12 mai. Ce faisant, les Britanniques purent sécuriser la voie maritime allant de la ville de New York jusqu’aux Caraïbes. Confiant alors que Cornwallis irait sécuriser toute la Caroline du Sud pour la Couronne, Clinton retourna à New York. Cornwallis fit donc mouvement vers le nord à partir de Charleston. Devant cette autre menace, le Congrès, et ce, contre l’avis de Washington, nomma le général Horatio Gates pour commander une nouvelle armée en formation au sud. Surprise puis battue à Camden (Caroline du Sud), l’armée de Gates fut mise en déroute complète jusqu’à ce que ses soldats puissent se regrouper beaucoup plus au nord, dans la région de Hillsborough en Caroline du Nord. Non sans surprise, cette défaite mit un terme à la carrière du général Gates.

Peinture de Pamela Patrick White représentant la bataille de Camden d'août 1780 (Caroline du Sud), l'une des pires défaites des forces américaines de la guerre d'indépendance.

Comme ce fut son intention dès le départ, et ayant pris soin de laisser quelques garnisons pour couvrir ses arrières, Cornwallis marcha en Caroline du Nord. Les affrontements dans les deux Carolines prirent la tournure d’une guérilla vicieuse, d’où l’hypothèse que le Congrès voulut remplacer Gates par un général aux nerfs plus solides et faisant preuve d’un plus grand esprit d’initiative en la personne de Nathanael Greene. Ainsi, la cause patriote fut renforcée lorsque des forces loyalistes sous les ordres du major Patrick Ferguson furent vaincues à King’s Mountain (frontière des Carolines) le 7 octobre 1780, par des troupes miliciennes commandées par les colonels John Sevier et Isaac Shelby.

Cette bataille de King’s Mountain constitua un tournant de la campagne du Sud, dans la mesure où nombreux furent les fermiers locaux à se joindre à la guérilla du coin commandée par Francis Marion et Thomas Sumter. La première conséquence fut que les lignes de communication de Cornwallis furent soumises à des attaques constantes. Cornwallis avait pu maintenir son avance au nord et capturer Charlotte (Caroline du Nord), mais il dut se départir de certaines de ses forces en décembre 1780 afin d’arrêter la guérilla. À cet effet, le lieutenant-colonel britannique Banastre Tarleton et ses troupes d’élite entreprirent une lutte sauvage à la guérilla locale tout le long des routes reliant les Carolines. Son principal adversaire à cette époque fut le général américain Daniel Morgan, qui avait reçu des renforts appréciables d’unités de milice. Morgan accepta alors la bataille rangée, qui fut livrée à Cowpens, dans la partie nord de la Caroline du Sud, le 17 janvier 1781. Bien que cette bataille fut très dure pour tous, Tarleton fut mis en déroute et Morgan le poursuivit vers le nord, tout en établissant la liaison avec les forces de Greene.

Reconstitution de la bataille de Cowpens de janvier 1781 (Caroline du Sud). Cette victoire majeure des troupes américaines confirma qu'en dépit de la prise de Charleston quelques mois plus tôt par les Britanniques, ceux-ci ne contrôlaient nullement le stratégique théâtre d'opération dans les Carolines.

La défaite britannique à Cowpens enragea Cornwallis qui décida de maintenir sa marche au nord, malgré que ses communications au sud furent loin d’être sécurisées. Cornwallis voulait trouver et anéantir l’armée de Greene. Pour ce dernier, l’idée consista à épuiser progressivement l’ennemi au cours de manœuvres qui amenèrent Cornwallis plus au nord avec ses troupes épuisées qui s’installèrent près de la rivière Dan. Ce faisant, Greene se rapprocha de Washington, qui lui envoya des renforts. Green décida alors d’offrir à Cornwallis la bataille qu’il attendait, cette fois à Guilford Courthouse (près de Greensboro, Caroline du Nord). Les Britanniques y remportèrent une victoire à la Pyrrhus le 15 mars 1781. Ce succès faillit démolir l’armée de Cornwallis, qui dut malgré tout se replier vers sa base de Wilmington afin de se reconstituer.

De son côté, Green prit la décision de rompre le contact avec l’ennemi et marcher au sud, dans le but de joindre les milices locales de Marion et Sumter et d’éliminer les garnisons britanniques isolées. En clair, les Britanniques étaient en train de perdre le contrôle du sud des États-Unis, ce qui ne fut pas sans enrager le haut commandement. De plus, et de sa propre initiative, Cornwallis décida d’envahir la Virginie en mai 1781, le tout au grand déplaisir du général Clinton.

La bataille de Guildford Courthouse du 15 mars 1781 en Caroline du Sud fut une victoire britannique, qui se battit à 1 contre 2 face aux Américains. Cependant, les pertes subies par chaque camp s'équivalèrent, si bien qu'à terme, les chances de l'Angleterre de remporter la guerre s'amenuisèrent.

En Virginie, les troupes britanniques du général Benedict Arnold (qui entre temps avait changé de camp) semaient la terreur dans les campagnes, tout en s’engageant dans une étrange guerre de manœuvre contre les forces régulières françaises nouvellement arrivées et commandées par le marquis de Lafayette. Les opérations se déplacèrent donc en Virginie, où Arnold et Cornwallis purent établir une liaison à Petersburg, puis marcher vers l’est. Leur objectif fut de se maintenir dans Yorktown afin de créer une base fortifiée, dans l’attente de renforts et d’autres ordres pour la suite des opérations. Sans trop le savoir, les Britanniques qui s’enterraient dans Yorktown étaient en train de creuser leurs propres tombes.

En effet, Cornwallis avait probablement sous-estimé la capacité des Américains et des Français à rassembler leurs forces pour les faire travailler ensemble de manière efficace. Or, en 1781, ce fut une réalité près de Yorktown: les Américains et les Français étaient présents sur le champ de bataille, prêts à attaquer. Dans ce contexte, rappelons que Washington reçut une excellente nouvelle. Il apprit que l’amiral français François Joseph, comte de Grasse, était en route vers la baie de Chesapeake avec une importante flotte et 3,000 soldats.

Cela étant, Washington put convaincre le général Jean Baptiste, comte de Rochambeau, qui commandait alors les forces françaises au Rhode Island, de faire la liaison avec le comte de Grasse et marcher plein sud vers la Virginie. Les Français du Rhode Island marchèrent au pas cadencé en couvrant une distance de 320 kilomètres en quinze jours et elles purent effectivement établir la liaison à la mi-septembre 1781. Les Britanniques tentèrent d’empêcher la liaison, mais le comte de Grasse put les repousser en mer, où il vainquit l’amiral Thomas Graves à la bataille de Virginia Capes (5 – 9 septembre 1781). Ainsi, la marine britannique défaite ne put porter secours à Cornwallis enfermé dans Yorktown. Celui-ci capitula le 19 octobre avec plus de 7,000 soldats.

Les soldats britanniques de Lord Cornwallis déposent leurs armes et capitulent à la suite du siège de Yorktown (Virginie) qui se termina le 19 octobre 1781. Cet épisode ne marqua pas la fin immédiate des hostilités, mais il constitua une importante étape vers les négociations de paix.

Conclusion: au lendemain de Yorktown

La chute de Yorktown ne mit pas immédiatement un terme à la guerre. Il y avait encore 22,000 soldats britanniques qui occupaient les villes de New York, de Savannah et d’autres postes. Par contre, la défaite de Yorktown avait sérieusement érodé la volonté de Londres de poursuivre les hostilités. Considérant que l’appui parlementaire pour la guerre s’effondra lorsque la nouvelle de la chute de Yorktown parvint à Londres en février 1782, le premier ministre Lord North démissionna le 20 mars et il fut remplacé par une coalition « antiguerre » dirigée par le marquis de Rockingham et Lord Shelburne.

Au moment où les négociations débutèrent à Paris, l’Angleterre ne sembla pas intéressée à accorder l’indépendance aux États-Unis, du moins dans un premier temps. Rappelons qu’au printemps de 1782, l’amiral britannique George Rodney remporta une victoire convaincante contre la flotte du comte de Grasse à la bataille des Saintes (Antilles) le 12 avril. Par ailleurs, Lord Howe parvint à rompre le long siège enduré par la garnison britannique dans Gibraltar en octobre. Ces deux victoires renforcèrent donc la position de négociation des Britanniques à Paris.

Célèbre peinture du peintre Benjamin West montrant les membres de la délégation américaine lors de la négociation du traité de paix à Paris en septembre 1783. Pour leur part, les Britanniques refusèrent de poser pour West, ce qui explique apparemment pourquoi le tableau ne fut jamais achevé.

Cependant, les Britanniques avaient commencé à se désengager du théâtre d’opérations de l’Amérique du Nord, notamment lorsqu’ils évacuèrent Savannah en juillet 1782, tout en consentant à conclure un traité de paix préliminaire avec les États-Unis en novembre. Par la suite, l’Angleterre conclut un armistice avec la France et l’Espagne au début de 1783 et la paix finale fut entérinée avec le Traité de Paris le 3 septembre. Ainsi, l’Angleterre reconnut la création des États-Unis d’Amérique indépendants, avec une frontière délimitée à l’est par l’océan Atlantique, puis à l’ouest par le fleuve Mississippi, bien que les frontières au nord et au sud demeurèrent ambigües.

Finalement, notons que la création des États-Unis sous un régime républicain fut un événement révolutionnaire de l’histoire moderne. Le républicanisme américain stimula le radicalisme politique en Angleterre, qui amena à son tour des réformes politiques graduelles au XIXe siècle. Les succès de la guerre d’indépendance américaine eurent également des impacts sur les activités révolutionnaires menées en Irlande, dans les Pays-Bas sous contrôle autrichien, puis de manière encore plus spectaculaire, en France à partir de 1789. L’exemple de la révolution américaine inspira aussi des révoltes coloniales en Amérique latine au début du XIXe siècle, ce qui amena la fin progressive de l’Empire espagnol sur ce continent.

La victoire américaine marqua le début d’une ère nouvelle pour les habitants des États-Unis. La première république des temps modernes était née, mais elle serait seulement la première étape dans la quête d’une plus grande stabilité politique pour les générations qui allaient suivre.

La guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783): Première partie

Introduction

La guerre d’indépendance américaine de 1775 à 1783, qui fut le premier conflit colonial ayant amené la fondation de la première république moderne, les États-Unis, débuta dans le contexte d’une lutte visant la préservation des droits des Américains à l’intérieur de l’Empire britannique. Certains intellectuels de l’époque, entre autres Tom Paine, l’auteur de Common Sense (1776) et The Rights of Man (1791-1793), croyaient que la Révolution américaine avait fait davantage que n’importe quel autre conflit de l’Histoire afin d’illuminer le monde et amener l’humanité vers la modernité.

Cela étant, la guerre d’indépendance des États-Unis s’avéra être un « petit conflit » en comparaison de la Révolution française ou des guerres napoléoniennes qui s’ensuivirent. Elle fut néanmoins la plus longue des guerres menées par l’Amérique avant celles du Vietnam et de l’Afghanistan, comme elle fut le conflit domestique le plus coûteux en vies humaines avec la Guerre civile (1861-1865). Par conséquent, les premiers coups de feu furent tirés simultanément à Lexington et à Concord au Massachusetts, le 19 avril 1775, après onze années de tensions politiques entre l’Angleterre et ses treize colonies d’Amérique quant à la nature des rapports impériaux.

Les causes du conflit: l’accumulation de tensions

Les causes profondes du conflit entre l’Angleterre et ses colonies tirent leurs racines des victoires britanniques lors de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), et particulièrement face à la forte dette nationale contractée par ces succès, de même que par les tentatives de l’Angleterre de faire payer à ses colonies de nouvelles taxes afin de balancer ses livres. À cela, il faut ajouter la décision de Londres de stationner en permanence dans ses colonies une force militaire régulière de 10,000 soldats, qu’il fallait naturellement payer, ce qui ne fit qu’accroître les ressentiments et les craintes des habitants. Par ailleurs, la tentative de l’administration du premier ministre George Grenville (1763-1765) de taxer l’Amérique engendra une forte opposition dans les colonies, de même que des émeutes en plusieurs endroits.

L'une des causes importantes à l'origine de la révolution américaine réside dans les succès britanniques lors de la Guerre de Sept Ans. L'Angleterre voulut faire payer à ses colonies d'Amérique une large part des dettes contractées afin de renflouer le trésor public.

À cet effet, le vote par le parlement britannique des Townshend Duties (Townshend Acts) en 1767 se voulait une autre tentative de Londres d’accroître les revenus de l’administration coloniale et ainsi affermir l’autorité royale en faisant payer aux colons les salaires des juges et des fonctionnaires chargés d’administrer les territoires. Non sans surprise, les réactions de fureur furent immédiates, du moins dans une partie de l’opinion publique coloniale. L’année suivante, Londres prit une autre décision, celle de stationner des soldats réguliers dans Boston, qui était alors l’épicentre de l’opposition coloniale aux nouvelles lois et taxes britanniques, ce qui ne fit qu’envenimer une situation déjà tendue. La conséquence immédiate fut le Massacre de Boston du 5 mars 1770, dans lequel la garnison britannique ouvrit le feu contre la foule, tuant cinq colons et en blessant huit autres, sans compter l’onde de chocs que cet incident provoqua dans l’ensemble des colonies. Comme si cela n’était pas assez, l’administration du premier ministre Lord North voulut augmenter ses revenus en levant une autre taxe sur le thé, le Tea Act de 1773, ce qui amena le célèbre incident du Boston Tea Party le 16 décembre de la même année, où des colons jetèrent par-dessus bord des cargaisons de ces précieuses feuilles. Cette fois, l’incident créa une autre onde de choc, en Angleterre.

Déterminé à faire de Boston un exemple, le parlement britannique s’empressa de faire voter quatre « Actes coercitifs » (Coercive Acts) dans l’espoir d’intimider l’opposition coloniale et ainsi raffermir l’autorité royale. Considérées en Amérique comme des « Actes intolérables » (Intolerable Acts), ces lois punitives de Lord North avaient pour but, comme nous l’avons mentionné, de mater l’opposition coloniale en faisant de Boston et du Massachusetts des exemples. Dans ce contexte houleux, la nomination d’un Britannique, le lieutenant-général Thomas Gage commandant des forces britanniques d’Amérique, au titre de gouverneur du Massachusetts fut interprétée comme un indice clair des desseins tyranniques de Londres visant à restreindre les libertés des colons de disposer d’un gouvernement autonome.

L'incident du Boston Tea Party de décembre 1773 fut symbolique de l'accumulation des tensions entre l'Angleterre et ses colonies américaines quant à la nature des rapports impériaux autour de la question de la taxation et de l'administration coloniales.

Moins d’une année après l’incident du Boston Tea Party, une première opposition unifiée et en apparence organisée s’exprima lors d’une rencontre du Premier Congrès continental à Philadelphie en septembre 1774. Face à cette opposition grandissante, l’administration de Lord North mit de la pression sur le général Gage afin que celui-ci place en état d’arrestation les dirigeants de l’opposition. Cela explique en partie les accrochages de Lexington et Concord évoqués précédemment, car la milice du Massachusetts refusa de se laisser intimider par une démonstration en force des soldats réguliers britanniques, puis par celle de l’autorité royale qui tenta de reprendre le contrôle de la situation.

En juin 1775, d’importants renforts britanniques débarquèrent à Boston avec à leurs têtes les généraux Sir William Howe, John Burgoyne et Sir Henry Clinton. Pour sa part, et devant la montée inexorable des tensions, le Second Congrès continental, réuni à Philadelphie le 10 mai de la même année, décida d’opposer une résistance militaire. C’est alors que la décision fut prise de nommer George Washington, un colonel de la milice de Virginie, à la tête des forces qui iraient faire le siège de Boston le 15 juin. Les tentatives de trouver un règlement politique à la crise furent anéanties le 23 août 1775, lorsque le roi George III proclama que les treize colonies étaient en état de rébellion.

La guerre d’indépendance des États-Unis était officiellement commencée.

Carte des principaux théâtres d'opérations de la guerre d'indépendance américaine. (Cliquez pour agrandir.)

Les premiers affrontements: essais et erreurs (1775-1776)

Alors que les forces américaines entourant Boston commencèrent à s’enterrer sur les hauteurs avoisinantes de la péninsule de Charlestown qui surplombent Boston, une force composée de volontaires coloniaux sous les ordres d’Ethan Allen et Benedict Arnold s’empara du fort de Ticonderoga et de New York (et ses précieux canons), le 10 mai 1775. Croyant de leur côté qu’une démonstration de force en règle suffirait à mater la rébellion, les généraux britanniques dans Boston décidèrent de lancer un assaut frontal classique contre l’un des points stratégiques des hauteurs entourant la ville, vers Breed’s Hill. La bataille qui s’ensuivit, qu’on appelle souvent par erreur la bataille de Bunker Hill (17 juin 1775), s’avéra être une importante bévue propagandiste pour l’Angleterre. En effet, au cours de trois assauts dirigés séparément contre ces hauteurs, l’infanterie britannique parvint à prendre ses objectifs, mais au prix de pertes frôlant les 50% des effectifs engagés.

Représentation de l'infanterie britannique à l'assaut de Bunker Hill, le 17 juin 1775. Premier engagement majeur de la guerre, Bunker Hill fut une victoire britannique, mais l'infanterie d'assaut subit de lourdes pertes, ce qui inquiéta assurément le haut commandement pour les batailles à venir.

En conséquence, la gaffe propagandiste résultant de cette bataille est double. D’une part, le Congrès américain en appela de tous les hommes jugés aptes au service à joindre les rangs de la milice, ce qui divisa les Américains en deux camps, celui des patriotes et celui des loyalistes. D’autre part, cette sanglante bataille fit réaliser aux officiers britanniques que la suppression de la rébellion montante sera beaucoup plus difficile que ce qui fut initialement envisagé. Le général Gage fut démis de son poste en octobre 1775, pour être remplacé par Sir William Howe, qui décida aussitôt d’évacuer Boston. Le 17 mars suivant, ce général prit la stratégique décision d’évacuer ses forces régulières et partisanes loyalistes vers Halifax, en Nouvelle-Écosse, laissant ainsi aux troupes de Washington le contrôle de Boston.

Réalisant que l’autorité britannique dans les autres colonies était sur le point de s’effondrer, le Congrès américain autorisa une invasion du Canada sous les ordres de deux des généraux de la nouvelle Armée Continentale, Richard Montgomery et Benedict Arnold. Alors que l’hiver tomba dru, l’attaque américaine contre la ville de Québec fut repoussée par le général Guy Carleton en décembre 1775, puis les Britanniques contre-attaquèrent avec une invasion de la colonie de New York lors de la bataille de l’île Valcour en octobre 1776. D’autres tentatives britanniques de rétablir l’autorité royale ne furent guère couronnées de succès. Les Britanniques furent défaits à Moore’s Creek en Caroline du Nord (27 février 1776) ainsi qu’à Charleston en Caroline du Sud, où le colonel William Moultrie assuma avec cran la défense de Fort Sullivan (28 juin 1776) face à un important débarquement naval sous les ordres de Lord Cornwallis et Sir Henry Clinton.

La révolution américaine se transporta brièvement au Canada, où les troupes du Congrès tentèrent en vain de s'emparer de la ville de Québec alors défendue par les Britanniques du général Carleton, assistés par des éléments de la milice locale (décembre 1775).

Cette série de défaites fit réaliser au haut commandement britannique que son action de police devrait être transformée en une campagne militaire d’envergure et y consacrer les ressources conséquentes pour reconquérir le continent. Le parlement britannique autorisa la levée d’un contingent de 55,000 hommes pour servir exclusivement en Amérique. Or, il s’avéra que le recrutement volontaire pour cette campagne impopulaire en Angleterre n’alla pas aussi bien que prévu, ce qui contraignit le parlement à embaucher des troupes mercenaires provenant pour l’essentiel des États allemands. Le plus important contingent germanophone fut levé en Hesse-Cassel, si bien que ces « Hessois » (comme on les appelait) représentèrent jusqu’à 33% des forces britanniques servant en Amérique en 1778 et 1779.

Représentation de soldats allemands combattant pour l'Angleterre. Les Britanniques eurent recours à ces mercenaires, particulièrement lors des premières années du conflit.

Notons aussi que ce recrutement de soldats supplémentaires fit en sorte qu’en août 1776, le général Howe avait à sa disposition la plus grande force militaire servant en dehors des îles Britanniques au cours du XVIIIe siècle. Dans le but d’accroître ces effectifs, les Britanniques recrutèrent également quelque trois cents compagnies de loyalistes tout au long de la guerre, ce qui représenta approximativement 19,000 combattants fidèles à la Couronne. Par ailleurs, les conditions inhérentes aux champs de bataille démontrèrent que chaque camp, et notamment chez les Britanniques, fut mal équipé et surtout mal entraîné pour la lutte qui s’annonça. Si la tenue vestimentaire et les tactiques britanniques « à l’européenne » révélèrent rapidement leur inefficacité, l’amélioration du ravitaillement combinée à l’évolution graduelle des tactiques alla transformer le soldat britannique de ligne en un combattant beaucoup mieux adapté à l’environnement plus rustique de l’Amérique du Nord.

Le 2 juillet 1776, soit deux jours avant que le Second Congrès continental ne vote pour le texte final de la déclaration d’indépendance, le général Howe débarqua l’avant-garde de son armée sur Staten Island (New York). Son plan stratégique pour l’année 1776 consista à reprendre la ville de New York et isoler la Nouvelle-Angleterre du reste des colonies en rébellion. C’est alors que le Congrès ordonna à Washington de défendre le plus important port américain, New York. Dans cette aventure, les forces américaines inexpérimentées de Washington furent vaincues à la bataille de Brooklyn Heights (Long Island) le 17 août 1776, ce qui força celles-ci à se replier vers Manhattan. À nouveau battu à Harlem Heights et White Plains (octobre), Washington retraversa le fleuve Hudson, abandonnant ainsi New York. Cette difficile année 1776 pour les Américains s’acheva par deux autres défaites où les Britanniques reprirent Fort Washington et Fort Lee, les deux derniers points fortifiés stratégiques sous contrôle rebelle (novembre). Howe avait obtenu ce qu’il voulait, soit l’occupation de New York par ses troupes, qui conserveront cette ville jusqu’à la fin des hostilités.

Le Congrès vote la déclaration d'indépendance le 4 juillet 1776.

En dépit de ses victoires, Howe sut que Washington n’était pas totalement vaincu et le général britannique amorça la poursuite des forces rebelles à travers le New Jersey, mais il ne parvint pas à livrer immédiatement une bataille d’envergure qui aurait été décisive. Howe crut justifié de maintenir au New Jersey l’équivalent d’une brigade pour ainsi pacifier la région politiquement et encourager le support loyaliste latent. Cependant, deux victoires mineures obtenues par l’isolement astucieux des garnisons britanniques à Trenton et Princeton (décembre 1776 – janvier 1777) contribuèrent à relever le moral des patriotes et, plus important dans l’immédiat, forcer Howe à évacuer le New Jersey. Cet épisode de prise et reprise de territoires avait entraîné à sa suite une série d’émeutes frôlant la guerre civile, ce qui sera somme toute un phénomène récurrent dans d’autres théâtres d’opérations de la guerre d’indépendance.

Dans un autre ordre d’idées, et pour terminer sur cette première phase de la campagne militaire, Washington persuada le Congrès de lever une véritable armée professionnelle. Il s’agissait de l’Armée Continentale, une force composée de 67,000 hommes qui s’enrôlaient pour une période de trois ans et qui étaient répartis dans 83 régiments ou bataillons tous levés et entretenus aux frais des États. Ces régiments, qui formaient la Ligne Continentale, seraient les véritables porteurs de la Révolution. Sous les ordres de Washington, ils allaient affronter l’armée britannique, mais le commandant américain éviterait autant que possible l’affrontement à grande échelle, sauf si les circonstances politiques ou militaires le lui imposaient, préférant du coup épuiser la volonté des Britanniques de poursuivre la guerre.

Pour avoir une chance de l'emporter face aux soldats réguliers de l'armée britannique, les membres du Congrès réalisèrent qu'il fallait créer un instrument militaire qui soit aussi professionnel, entraîné et équipé. Ainsi était née l'Armée Continentale.

Alors que l’histoire démontre qu’une majorité de combattants américains préféra faire la guerre au sein d’unités de milice, dont le temps de service était moins long (au grand déplaisir de Washington), il appert que tant les unités miliciennes que celles de l’Armée Continentale contribuèrent à la victoire en se supportant régulièrement sur le terrain. L’Armée Continentale livrerait une guerre classique, alors que la milice opterait pour le style de la guérilla, à la suite de défaites subies par les réguliers, si bien que les miliciens menaceraient constamment les communications de l’ennemi. Alors que la guerre prit de l’ampleur, il devenait évident aux yeux des Britanniques que la terreur et l’extermination deviendraient des recours jugés nécessaires. Cette approche ne plaisait pas à Howe, mais son emploi se révèlerait impératif si les flammes de la révolution ne pouvaient être éteintes à terme.

Les campagnes de Philadelphie et de Saratoga (1777-1778)

Le chef d'état-major de l'Armée Continentale et premier Président des États-Unis, George Washington.

La décision du Second Congrès continental de déclarer l’indépendance des colonies en juillet 1776 transforma la guerre du tout au tout. Alors que les nouveaux États ayant autoproclamé leur indépendance travaillaient à élaborer leurs constitutions respectives, l’armée de Washington, qui représentait alors une petite force ignorée et mal ravitaillée, luttait pour sa propre survie face à un ennemi déterminé. Conséquemment, au cours de la campagne militaire de 1777, Washington se vit contraint de réagir aux mouvements de l’ennemi plutôt que d’entreprendre des actions proactives. De leur côté, les généraux britanniques souhaitèrent étendre leur plan de campagne amorcé l’année précédente, mais leurs performances sur le terrain en 1777 furent si mauvaises qu’ils gaspillèrent probablement leur dernière chance de remporter la guerre. Le général Howe tint peu compte, entre autres choses, des développements militaires au sud et préféra donc concentrer ses efforts au nord, toujours dans l’espoir de délivrer à l’armée de Washington un coup qui lui serait fatal.

Le plan stratégique d’ensemble du général Howe, mis à jour en novembre 1776, demandait davantage de renforts auprès de Lord George Germain, le secrétaire d’État pour le Département de l’Amérique. En effet, Howe jugeait avoir besoin de 10,000 hommes pour reprendre Albany (New York) aux mains de l’ennemi, en plus d’envoyer un autre contingent de 10,000 soldats pour reprendre Providence (Rhode Island) et Boston. À cela, le commandant britannique comptait sur une force non négligeable de soldats réguliers et de miliciens loyalistes afin de tenir New York, car son intention finale était de constituer une autre force dont l’objectif serait d’envahir la Pennsylvanie et capturer la capitale fédérale de Philadelphie. Le secrétaire Germain endossa ce plan ambitieux, mais il ignora la requête de Howe pour des renforts. De plus, Germain accepta un plan stratégique alternatif élaboré par le général Burgoyne visant à envahir l’État de New York à partir du Canada, prendre Albany et établir la liaison avec les forces de Howe qui marchaient au nord dans le but d’isoler à nouveau la Nouvelle-Angleterre du restant des colonies rebelles.

Comme nous l’avons mentionné, et ce, dès le début des hostilités, la stratégie britannique semblait vouée à l’échec. En rétrospective, celle-ci était basée sur la notion d’une guerre « eurocentriste », qui comprenait ces idées de fronts militaires, de points stratégiques et l’utilisation classique de lignes intérieures (pour les déplacements et les ravitaillements) qui n’existaient pas en Amérique, ou du moins très peu. Même s’il avait été un succès, le plan britannique n’aurait pas pu asséner un coup mortel à la rébellion. La raison étant que les Britanniques n’avaient pas pris en compte la capacité du Congrès de levée une seconde armée pour faire campagne au nord, c’est-à-dire une force aux effectifs encore plus larges que l’armée de Washington.

Le plan britannique perdit davantage de son mordant lorsque Howe prit la décision de ne pas faire mouvement vers le nord au début de 1777, un mouvement qui, rappelons-le, était nécessaire afin d’appuyer Burgoyne qui débouchait du Canada. Howe était d’avis que l’appui à la cause patriote était en train de s’effondrer dans nombre de colonies, ce qui l’amena à concentrer ses efforts à prendre Philadelphie, mettre le Congrès en déroute et rallier le support loyaliste en Pennsylvanie. Howe décida donc de replier ses forces du New Jersey, puis de tenter une invasion par la mer, toujours en vue de prendre Philadelphie. Cependant, le mauvais temps joua contre lui et ses troupes ne purent arriver à l’embouchure de la baie de Chesapeake avant le 25 août 1777, à quelque 80 kilomètres au sud-ouest de Philadelphie. Ce faisant, Washington avait anticipé la manœuvre et il décida d’éloigner sagement son armée de la baie puis de l’installer sur les hauteurs, à Chad’s Ford sur la crête de Brandywine, où la bataille s’engagea le 11 septembre.

Représentation de la bataille de Brandywine du 11 septembre 1777. Au cours de cet engagement, les forces de Washington commirent des erreurs tactiques que les Britanniques ne tardèrent pas à exploiter pour y remporter une victoire majeure, laissant ainsi la capitale américaine de Philadelphie sans défense.

En dépit d’un pronostic intéressant pour les Américains, ceux-ci furent pris de flanc par les troupes de Lord Cornwallis, ce qui força Washington à se replier dans un relatif désordre, avant d’être à nouveau battu à Paoli (Pennsylvanie) le 20 septembre. Cette dernière défaite obligea le Congrès à évacuer Philadelphie pour se réfugier à Chester, alors que Washington, qui refusa d’admettre ses défaites, attaqua à nouveau les Britanniques à Germantown le 3 octobre. Au cours d’un assaut confus mené en pleine nuit, ses généraux ne parvinrent pas à coordonner leurs manœuvres et une autre défaite s’ensuit. Ces récents événements rendirent le Congrès de plus en plus critique à l’égard des aptitudes de Washington à commander, où on se plaisait à le comparer défavorablement au général Horatio Gates, le commandant des forces américaines au nord des colonies. Pour sa part, Howe parvint à prendre Philadelphie, mais sur le long terme, ce succès ne fit guère de différence sur l’issue de la guerre.

Plus au nord, Burgoyne amorça sa marche le long du Lac Champlain en juin 1777, avec un contingent hétéroclite composé de réguliers britanniques, de mercenaires hessois, de loyalistes, d’Amérindiens et quelques miliciens canadiens. Le 5 juillet, cette force de 7,000 hommes contraignit les Américains, sous les ordres du général Arthur St. Clair, à évacuer Fort Ticonderoga avant de les poursuivre vers le sud jusqu’à Fort Edward sur l’Hudson. À l’ouest, cependant, la seconde colonne britannique partie du Canada, sous les ordres du colonel Barry St. Ledger, qui incluait 1,000 Iroquois dirigés par Joseph Brant, connut davantage d’ennuis logistiques qui ralentirent sérieusement la marche. Ayant pu vaincre les miliciens new-yorkais du général Herkimer, St. Ledger fut retenu par le siège de Fort Schuyler (New York) puis ses hommes furent battus à Oriskany le 8 août.

La défaite de la seconde colonne britannique eut une conséquence sur l’ensemble des opérations que menait le général Burgoyne dans la colonie de New York. En fait, les troupes de Burgoyne se trouvèrent isolées en pleine contrée sauvage. Au lieu de rentrer au Canada, Burgoyne poursuivit sa marche en territoire ennemi, où ses alliés amérindiens commirent des atrocités qui ne tardèrent pas à soulever la population locale contre lui, sans compter la défaite qu’il subit face à la milice du New Hampshire lors de la bataille de Bennington (Vermont) le 22 août. Toujours déterminé à marcher plein sud, Burgoyne prit le risque de rompre ses propres lignes de communication et de traverser l’Hudson. Ce dernier mouvement fut fatal à son armée, car cette campagne dite de Saratoga se solda par une défaite à Freeman’s Farm (19 septembre) et à Bemis Heights (7 octobre). Battus, Burgoyne et son armée capitulèrent.

(La suite dans la seconde partie de cet article.)

Invasions à répétition: la présence britannique en Afghanistan (1839-1919)

La quête d’influence

Un combattant afghan à l'époque de la Seconde Guerre anglo-afghane (1878-1880).

L’Afghanistan est un pays qui fut envahi à maintes reprises par des puissances étrangères au cours de sa longue histoire. Ce fut particulièrement le cas à l’époque des invasions britanniques de la région. Ce qu’on appela ultérieurement les « Guerres afghanes » consista en une série de trois invasions qui se transformèrent en d’âpres campagnes militaires pour les belligérants de 1839 à 1842, de 1878 à 1880 puis en 1919.

Ce qui attira l’attention du gouvernement britannique sur la région survint lors d’une série d’incidents au milieu du XVIIIe siècle, incidents que l’on nomme les « raids des Durani ». Ceux-ci font référence à la dynastie du même nom qui tenta à plusieurs occasions d’ébranler l’Empire moghol à sa frontière nord-ouest, notamment contre la ville de Delhi. Quelques décennies plus tard, à l’époque des guerres napoléoniennes, les Britanniques craignaient que les Français ou les Russes ne profitent de l’instabilité de la région, et de l’assistance perse ou afghane, afin d’étendre leur influence respective, en particulier sur l’Inde via la passe de Khyber, un important défilé reliant l’Afghanistan au Pakistan moderne dans cette zone montagneuse.

Par conséquent, les Britanniques s’allièrent avec l’Iran (Perse) et l’Empire sikh du Punjab. Pendant un certain temps, il s’avéra que l’Angleterre et l’Afghanistan furent des alliées, notamment en vertu d’un traité signé en 1809 avec le roi Shah Shuja. Celui-ci souhaitait par le fait même empêcher que l’Inde ne soit envahie par la France ou la Russie. Très rapidement, et malheureusement pour lui, il est renversé par son demi-frère Mahmud Shah. Shah Shuja ne parvint pas à rallier les sikhs à sa cause, et ce, même en tentant de les corrompre, si bien qu’il dut s’exiler dans le Raj britannique en 1815 où il entretint un puissant lobby probritannique.

Carte montrant les frontières actuelles de l'Afghanistan. (Cliquez pour un meilleur aperçu.)

En Afghanistan, pendant ce temps, Mahmud Shah fut à son tour renversé en 1826 par des membres du clan des Barakzai alors dirigés par l’émir Dost Mohammed Khan. Cet événement inquiéta les Britanniques et l’avenir leur donna en quelque sorte raison. En 1837, les Britanniques constatèrent que les Russes fournirent une aide militaire aux forces perses qui assiégèrent la région du Hérat, sans compter que les Britanniques critiquèrent la soi-disant inhabileté de Dost Mohammed Khan à contenir l’influence militaire et commerciale de la Russie.

La Première Guerre anglo-afghane (1839-1842)

Ce fut dans ce contexte que débuta la Première Guerre anglo-afghane en 1839, dont le but était de remplacer Dost Mohammed Khan par son demi-frère Shah Shuja. Les troupes britanniques pénétrèrent dans Kandahar en avril de la même année et elles prirent d’assaut la forteresse de Ghazna (juillet), après laquelle Kaboul tomba à son tour sans affrontement au mois d’août.

Shah Shuja revint à nouveau sur le trône, mais il était évident que sa mainmise du pouvoir dépendait entièrement de la présence militaire britannique dans son royaume. De son côté, Dost Mohammed Khan avait tenté pendant un certain temps d’organiser la résistance, mais il fut fait prisonnier par une patrouille britannique et contraint de s’exiler en Inde. Son arrestation et son départ d’Afghanistan n’empêchèrent pas ses partisans, dirigés par son fils, d’infiltrer les sphères du pouvoir afghan, en particulier dans Kaboul. Une émeute éclata, dans laquelle le Résident britannique Sir William MacNaughten et Shah Shuja furent tués.

Une représentation de l'assaut de la forteresse de Ghazna par l'armée britannique lors de la Première Guerre anglo-afghane (juillet 1839).

Pour ne rien arranger, la garnison britannique dans Kaboul fut coincée dans son propre camp, si bien qu’elle ne put attaquer ni tenir son terrain. L’ordre fut alors donné de battre en retraite, ce que firent les soldats britanniques à travers les montagnes enneigées, le 6 janvier 1842. L’expulsion de Kaboul n’était rien en comparaison du désastre qui allait atteindre les Britanniques. Leur petite force composée de 4,500 soldats et de 12,000 accompagnateurs fut anéantie par les rebelles afghans avant qu’elle n’ait pu atteindre l’avant-poste britannique situé à Jalalabad.

La Seconde Guerre anglo-afghane (1878-1880)

Au printemps de la même année, les Britanniques voulurent prendre leur revanche et ils dépêchèrent un autre contingent aux effectifs plus importants afin de brûler et piller Kaboul, mais il était évident qu’ils ne pourraient plus, du moins à court terme, y installer un gouvernement fantoche. Les Britanniques se retirèrent complètement d’Afghanistan et ils n’engagèrent plus aucune opération militaire sur la frontière nord-ouest, jusqu’au moment où éclatèrent de nouveaux troubles dans le contexte de la Seconde Guerre anglo-sikh de 1848-1849. D’une certaine manière, les Britanniques avaient été chanceux à cette époque, dans la mesure où leur ennemi juré Dost Mohammed Khan ne tenta pas d’étendre sa victoire de 1842 afin de leur causer des ennuis lors de la guerre de 1848-1849 mentionnée, ni même lors de la Révolte de Cipayes (Inde) en 1857-1858.

Encore une fois, les troubles en Afghanistan doivent toujours être mis dans le contexte de la rivalité entre les grandes puissances de l’époque. Les Britanniques gardaient toujours un œil sur les tentatives d’expansion de l’influence russe dans la région, surtout à partir des années 1870 où la Russie ne cacha plus ses prétentions. Par exemple, le troisième fils de Dost Mohammed Khan, Shir Ali, accueillit les émissaires russes avec tous les honneurs, tandis que les représentants britanniques n’avaient plus audience à la cour royale. Cet incident fut interprété comme une insulte par les Britanniques, qui déclarèrent à nouveau la guerre en 1878.

Le repli d'une unité d'artillerie britannique à la suite de la bataille de Maiwand (1880) lors de la Seconde Guerre anglo-afghane.

De leur côté, les Russes conseillèrent à Shir Ali de faire la paix avec les Britanniques, mais sa mort subite laissa cet épineux problème entre les mains de son fils Mohammed Ya’qub Khan. Suivant à son tour les conseils des Russes, celui-ci signa le Traité de Gandamak, dont la principale clause disait que ce serait désormais un envoyé spécial britannique qui allait s’occuper de la politique étrangère afghane. Non sans surprise, ce traité suscita la colère des Afghans, notamment celle d’une partie de l’armée et des civils qui prirent d’assaut la Résidence Générale britannique le 3 septembre 1879, tuant l’émissaire spécial et son escorte de soldats indiens après une brève, mais féroce lutte.

Une fois de plus, les forces britanniques marchèrent sur Kaboul, forçant ainsi Mohammed Ya’qub Khan à l’exil en Inde et à son éventuel renversement qui fut officialisé en 1881. L’Afghanistan fut alors placé sous la direction d’un souverain plus « malléable » en la personne d’Abdur Rahman Khan. Celui-ci prit le contrôle du pays en prenant soin de moderniser l’armée qui à son tour réprima pas moins de vingt révoltes au cours du règne de cet « émir de fer » jusqu’au début du XXe siècle.

La Troisième Guerre anglo-afghane (1919)

Carte montrant la délimitation de la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan basée sur la Durand Line de 1893.

Pendant ce temps, Abdur Rahman Khan négocia une série de traités avec les Britanniques et les Russes pour tenter de stabiliser la région. C’est ainsi qu’en 1893, avec l’aide de fonctionnaires afghans, les Britanniques établirent plus ou moins scrupuleusement une frontière officielle entre l’Afghanistan et l’actuel Pakistan, que l’on nomma la Durand Line. Celle-ci établissait aussi une zone démilitarisée le long de la frontière nord-ouest de l’Inde, tout en définissant les responsabilités conjointes afghano-indiennes afin de faire respecter la paix et la loi.

Le successeur d’Abdur Rahman Khan, Habibullah Khan, continua le programme de modernisation du pays lancé par son prédécesseur, mais il fut assassiné en 1919 par des membres se réclamant de la faction anti-britannique, en raison de son refus d’appuyer les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Dans le contexte de cet événement tragique, Amanullah Khan prit de force le pouvoir et déclencha la Troisième Guerre anglo-afghane en mai 1919 en dirigeant une attaque-surprise en Inde, espérant ainsi fomenter une révolte islamique contre l’autorité coloniale britannique.

Sur le plan militaire, les Britanniques parvinrent à contenir l’offensive afghane, notamment par la puissance de feu de leur aviation et de leurs mitrailleuses, mais au final, ils durent conclure un armistice en 1921. Ce faisant, les Britanniques reconnaissaient l’indépendance pleine et entière de l’Afghanistan.

Un bombardier lourd britannique Handley Page V/1500 employé en 1919 afin de bombarder des positions afghanes autour de Kaboul.

La Guerre de Cent Ans (1337-1453)

Le roi anglais Henry V priant avant la bataille d'Azincourt (1415).

L’appellation Guerre de Cent Ans est apparue en France dans les années 1860 afin de décrire les guerres entre l’Angleterre et la France de 1337 à 1453. Dans les faits, il n’y avait pas un état de guerre constant entre les deux royaumes. Le conflit fut ponctué de plusieurs trêves et il y eut une période de paix stable entre 1360 et 1369. Cela dit, les périodes de paix relatives pouvaient, en exagérant un peu, être comparées au type de tension latente de la période de la Guerre froide au XXe siècle, mais cette fois entre la France et l’Angleterre. Même en temps de paix, leurs hostilités se sont à certaines reprises étendues ailleurs, comme en Espagne lors de la guerre civile pendant la paix officielle de 1360-1369.

Un conflit de longue date

L’Angleterre et la France ont été en conflit à plusieurs reprises avant 1337, plus récemment de 1294 à 1297, puis de 1324 à 1327. L’objet des litiges concernait l’étendue et les conditions d’occupations de parcelles du territoire de France que possédaient ou réclamaient les rois d’Angleterre. Au début du XIIIe siècle, les régions du Poitou, d’Anjou, du Maine et de la Normandie avaient été perdues par l’Angleterre et seul le duché d’Aquitaine demeurait en sa possession. La partie la plus importante de l’Aquitaine, en particulier en raison du commerce du vin, était la Gascogne, dont la capitale était Bordeaux. Au Traité de Paris de 1259, Henri III accepta de conserver l’Aquitaine comme fief de la couronne française. Cela fournit au roi français l’occasion d’intervenir dans les possessions anglaises de Gascogne, et même le droit de confisquer le duché. Cela amena la France et l’Angleterre en conflit en 1294 et en 1324.

Les relations entre les royaumes étaient donc orageuses lorsqu’un nouveau roi anglais, Édouard III, accède au trône en 1327. L’année suivante, le roi de France Charles IV meurt sans laisser d’héritier mâle de directe lignée. La couronne française passa aux mains de Philippe VI de Valois, qui se trouvait être l’héritier mâle le plus proche de la lignée directe. Cependant, Édouard prétendait aussi à la couronne sur la base qu’il était l’héritier le plus proche de Charles, mais à travers la lignée féminine. Il était le fils de la sœur de Charles, Isabelle.

Les menaces de confiscation du duché d’Aquitaine combinées avec sa position de faiblesse en Angleterre ont forcé Édouard à payer un hommage à Philippe en 1329. Ce faisant, Édouard reconnaissait Philippe comme roi de France. Malgré tout, le problème inhérent à la possession d’une partie du sol de France par le roi anglais persistait, jusqu’au moment où Philippe confisqua le duché en 1337. Ce geste consistait ni plus ni moins en une déclaration de guerre.

La première phase du conflit (1340-1369)

Après quelques hésitations, Édouard se déclara finalement roi de France en janvier 1340, et bien qu’il abandonna ce titre lors de la paix de 1360 à 1369, comme le fit aussi Henri V entre 1420 et 1422, les rois anglais ont continué de s’appeler « rois de France » jusqu’en 1801-1802. Entre 1337 et 1453, il y eut donc des périodes d’affrontements intensifs au sujet de la possession de la couronne de France, de même que sur des litiges territoriaux, dont celui de l’Aquitaine.

Carte montrant l'évolution des opérations entre 1337 et 1453.

Les premières phases de la Guerre de Cent Ans ont vu l’Angleterre et la France se battre l’une contre l’autre par le biais de leurs alliances respectives avec d’autres puissances, des alliances qu’elles avaient eu le temps de construire dans les années 1330, alors que l’on savait la guerre inévitable. D’ailleurs, la première campagne amorcée par Édouard III en est un bon exemple. En 1338, Édouard établit une base à Anvers, la capitale de son allié, le duc du Brabant. Par le fait même, Édouard négocia une alliance avec le dirigeant du Saint-Empire romain germanique, l’empereur Louis de Bavière qui fit de lui le vicaire général impérial en France et sur les territoires allemands.

Le premier assaut fut lancé en septembre 1339 dans le Cambrésis, cette partie de la France qui se trouvait à l’époque à la frontière avec le Saint-Empire. À Gand, en janvier 1340, Édouard se déclara roi de France afin de compter sur l’appui militaire de la population qui était en rébellion ouverte contre le comte qui dirigeait la cité, un pro-Valois. La seconde campagne d’Édouard de juillet à septembre 1340 fut contre Tournai, une ville du nord de la France que réclamaient les Flamands.

De leur côté, les Français réagirent en conduisant une série de raids sur la côte sud de l’Angleterre en 1338-1339, mais la menace sur l’Angleterre et la Manche avait été réduite par la victoire navale anglaise à L’Écluse (Pays-Bas), le 24 juin 1340. Toujours au plan stratégique, il faut aussi préciser que l’Écosse faisait partie des préoccupations. L’intervention anglaise dans la région dans les années 1290 avait amené les Écossais à s’allier aux Français. Au début des années 1330, Édouard III tenta de restaurer l’autorité anglaise en Écosse en y plaçant un de ses hommes. Par conséquent, David II d’Écosse dut s’exiler en France en 1334, mais il parvint à y retourner en 1341 afin de poursuivre la lutte.

Édouard III, roi d'Angleterre de 1327 à 1377.

La situation à l’automne de 1340 consiste en une impasse et une trêve est conclue. Édouard avait peu de ressources et ses alliés étaient de plus en plus réfractaires à lui fournir une assistance. C’est alors qu’une nouvelle opportunité se présenta à Édouard en 1341 au sujet d’une dispute quant à la succession au trône de Bretagne. Édouard offrit un appui militaire au prétendant de la famille Montfort. Il envoya ainsi ses troupes dans la région et il y fit campagne en personne en 1342. L’effort de guerre anglais devint plus aventureux dans les années 1340. En 1345, le duc de Lancaster étendit ses possessions en Aquitaine. L’année suivante, Édouard envahit la Normandie, saccageant la ville de Caen et poursuivant sa marche dans les terres pour s’arrêter non loin de Paris.

Alors qu’il faisait mouvement vers le nord-est, il fut intercepté par une armée française à Crécy, une localité située non loin de Ponthieu qui appartenait aux Anglais. La victoire d’Édouard à Crécy le 26 août 1346 asséna un coup terrible au moral des Français, tout comme le fit la victoire anglaise sur les Écossais à Neville’s Cross (17 octobre 1346) et la capitulation de Calais l’année suivante. Cette dernière ville fut par la suite convertie en une importance base commerciale et militaire anglaise et ne fut pas reprise par les Français avant 1558.

La fin des années 1340 connut une pause dans les affrontements en raison des ravages causés par la Peste Noire. Philippe VI en mourut en 1350 et son héritier, Jean II, effrayé par une alliance anglo-navarraise et d’autres succès militaires anglais, semblait plus disposé que son père à trouver une solution négociée. La papauté prit en main les négociations à Guînes en 1354, mais celles-ci échouèrent et la guerre reprit l’année suivante. Édouard Plantagenêt, le Prince de Galles (surnommé le « Prince Noir »), mena un raid à travers le sud de la France à partir de Bordeaux vers la côte méditerranéenne. En 1356, le duc de Lancaster poursuivait toujours sa campagne en Normandie et le Prince Noir faisait mouvement vers le nord. Celui-ci fut forcé de livrer bataille à Poitiers où il remporta une victoire catégorique, faisant du coup prisonnier Jean II.

Édouard lança par la suite sa dernière offensive d’envergure en 1359, dans l’espoir probable de reprendre Reims et ainsi être couronné roi de France. Par contre, son plan échoua et il consentit plutôt à un règlement négocié par le Traité de Brétigny signé le 8 mai 1360. Jean II fut libéré en échange d’une rançon de 3 millions d’écus et Édouard accepta d’abandonner ses prétentions à la couronne française, en retour d’un élargissement de ses possessions d’Aquitaine, du Poitou, de Ponthieu et de Calais. Tous ces territoires devraient être pleinement souverains, c’est-à-dire qu’Édouard n’aurait pas à payer un hommage ou à subir la tutelle française. Bien que ce règlement fut officialisé à Calais le 24 octobre 1360 entre Édouard et Jean, les clauses renonciatrices (à savoir qu’Édouard abandonne son titre français et que les Français laissaient tomber leur souveraineté sur ses dernières acquisitions) furent retirées du traité principal et elles ne furent jamais effectives. Ce faisant, il est probable qu’Édouard voulait garder ses options ouvertes.

Miniature de Jean Froissart représentant la bataille de Poitiers de 1356. Cet affrontement tourna au désastre pour l'armée française, pourtant trois fois plus nombreuse que l'armée anglaise.

La seconde phase (1389-1429)

Ce qui apparaît comme un flou juridique dans le Traité de Brétigny fut exploité par Charles V en 1369, lui permettant de confisquer à nouveau l’Aquitaine et d’envoyer des troupes dans les possessions d’Édouard. En revanche, Édouard décida de reprendre le titre de roi de France. Dans une autre phase du conflit (1369-1389), les Anglais connurent une série d’insuccès et ils perdirent la presque totalité de leurs gains des vingt dernières années. Les Français avaient bénéficié de leur alliance avec le royaume de Castille qui leur donna la suprématie en mer, leur permettant de harceler sporadiquement les côtes anglaises.

Les Anglais tentèrent diverses formes d’assaut, par exemple des raids dans le nord du territoire français, des tentatives d’établir des têtes de pont sur les côtes, des alliances avec les Flamands et le duc de Bretagne, mais le tout sans succès notable. Le schisme papal de 1378 à 1418 compliquant davantage les choses, car les Anglais et les Français donnèrent leurs appuis à chacun des papes qui s’opposaient et chaque royaume avait des rois qui n’étaient pas majeurs (Richard II en Angleterre et Charles VI en France).

Toutes ces problématiques ne semblaient pas trouver de solutions. Tout ce que l’on put convenir fut la conclusion d’une autre trêve en 1396, une trêve qui dura néanmoins trente ans, facilitée par le mariage de Richard II avec Isabelle, la fille de Charles VI. Cependant, les problèmes mentaux de Charles VI plongèrent la France dans une situation désespérée qui dégénéra en une guerre civile entre les Bourguignons et les Armagnacs (et d’autres factions orléanistes). La situation n’était guère mieux dans le camp anglais, où Richard II avait déposé son cousin Henry Bolingbroke (Henry IV). Bien que la longue trêve continuait de s’appliquer en théorie, les Français avaient envoyé de l’aide aux rebelles gallois qui combattaient Henry. Ils tentèrent également de reprendre Calais, la Gascogne et nuire au trafic anglais dans la Manche.

En 1410, la guerre civile en France avait atteint un tel sommet que chaque camp français alla demander une assistance aux Anglais. Cela finit par convaincre les Anglais qu’il était temps d’effectuer une autre tentative en France. Par conséquent, Henry V lança en 1415 sa première invasion qui mena à la capture de Harfleur et à la victoire d’Azincourt. Malgré qu’ils étaient largement dépassés en nombres et qu’ils étaient affaiblis par la longue marche, les Anglais battirent les Français dans ce qui s’avéra être un véritable massacre. Les Anglais capturèrent le neveu de Charles VI, Philippe duc d’Orléans, et plusieurs autres personnalités.

Miniature du XVe siècle représentant la bataille d'Azincourt (1415). Une autre victoire stratégique de l'armée anglaise.

Le vent était du côté des Anglais et les succès militaires des années suivantes étaient attribuables non seulement au génie militaire de Henry V et de ses commandants, mais également aux divisions qui minaient la France. La seconde campagne de Henry débuta le 1er août 1417 et elle consista en une conquête méthodique de la Normandie au moyen de sièges, ce qui était d’ailleurs la première fois que les Anglais tentèrent ce type de stratégie sur une grande échelle. La chute de Rouen en janvier 1419 (après un siège de huit mois) marqua la conquête complète du duché de Normandie et Henry commença à faire mouvement vers Paris.

Conscients des divisions qui les rongeaient, les Français devaient négocier entre eux. Or, ces négociations prirent fin de façon abrupte lorsque Jean, le duc de Bourgogne, fut assassiné par les hommes du dauphin (qui dirigeaient maintenant le clan des Armagnacs). Cela força les Bourguignons, qui étaient parvenus à contrôler le dangereux Charles VI, à faire une alliance avec Henry, qui était en position de dicter ses conditions. Par le Traité de Troyes du 21 mai 1420, Henry devint l’héritier de Charles VI (le dauphin, qui devint plus tard Charles VII, se trouvait donc déshérité) et régent de France.

Henry V, roi d'Angleterre de 1413 à 1422.

Bien entendu, ce traité ne fut pas reconnu dans les territoires hors des possessions anglaises et bourguignonnes. La conséquence fut que le roi Henry V vieillissant et les hommes qui agirent au nom de son fils Henry VI (qui était encore un bébé) reçurent la difficile mission d’étendre leurs possessions. Les victoires anglaises lors des batailles de Cravant (31 juillet 1423) et de Verneuil (16 août 1424) avaient permis aux Anglais et à leurs alliés bourguignons d’étendre le territoire jusqu’à la Loire vers 1428. Cependant, les forces du dauphin étaient parvenues à faire lever le siège sur Orléans, en partie grâce à la contribution morale de Jeanne d’Arc. L’armée de Charles VII finit par vaincre les Anglais à Patay le 18 juin 1429 et elle reprit la plupart des territoires à l’est de Paris, permettant ainsi au dauphin d’être couronné roi de France à Reims le mois suivant.

La reprise en main de la situation par la France (1429-1453)

À partir de cet instant, les Anglais durent adopter une posture défensive, malgré que Henry VI se soit fait couronner roi de France à Paris le 16 décembre 1431. Ce faisant, Henry devenait de fait le premier roi anglais à réaliser concrètement ce que son ancêtre réclamait presque un siècle auparavant. Les alliés bourguignons des Anglais se retirèrent de l’alliance en 1435 et Charles VII fit son entrée dans Paris l’année suivante. Il restait aux Anglais la Gascogne, Calais, la Normandie, bien que le contrôle de la Haute-Normandie fut contesté par une révolte 1435-1436 dans laquelle Harfleur fut perdue. Cette cité fut reprise en 1440, mais les Anglais perdaient du même coup Dieppe, ce qui rendait une fois de plus les côtes anglaises et la Manche vulnérables aux attaques.

Charles VII, roi de France de 1422 à 1461.

Les Anglais restèrent à nouveau sur la défensive dans les années 1440, car les coûts de la guerre devenaient de plus difficiles à supporter. Après la conclusion d’une trêve en 1444 et le mariage de Henry VI avec Marguerite d’Anjou, les défenses anglaises en Normandie furent grandement affaiblies, laissant le loisir à Charles VII de les prendre, ce qu’il fit lorsqu’il envahit le duché avec l’assistance du duc de Bretagne en 1449. Ce qui restait de la Normandie tomba en l’espace d’une année et la Gascogne tomba à son tour en 1451. Une rébellion contre l’autorité française à Bordeaux en 1453 encouragea les Anglais à y envoyer une armée sous le commandement de Lord John Talbot, mais lui et l’effort de guerre anglais furent anéantis à la bataille de Castillon du 17 juillet.

Les batailles de la Guerre de Cent Ans

Sur une période de plus de cent ans, il est certain que les buts de guerre des belligérants ne furent pas les mêmes. Par exemple, la prétention anglaise au trône de France fut moins significative après 1360 jusqu’au moment où elle revint à l’ordre du jour au lendemain du Traité de Troyes.

Les stratégies ont également varié. Pour ainsi dire, le XIVe siècle vit la domination de la chevauchée. Il s’agissait de la conduite d’un raid à grande échelle sur le territoire français dans le but d’affaiblir le moral, de créer des distorsions économiques et collecter autant de prisonniers que de butins possible. Ce genre de manœuvres militaires était populaire parmi les troupes anglaises qui y voyaient des opportunités de s’enrichir. Cela avait aussi un impact politique considérable, dans la mesure où les raids anglais remettaient en question la capacité du régime des Valois à défendre adéquatement la France et ses habitants.

Aussi attirante fût-elle, la stratégie des raids avait ses limites. Seule la conquête systématique de la France permettrait aux Anglais de traduire leurs prétentions sur le territoire, la souveraineté et la couronne en réalité. Sous Henry V et Henry VI, donc, la stratégie privilégiée fut le siège. Déjà à cette époque, l’artillerie était utilisée, et ce, autant à des fins offensives que défensives lors de sièges. Le XIVe siècle vit donc la conduite de sièges, le plus évident fut probablement celui de Calais, et il y eut également des actions de chevauchée au XVe siècle, dont celle exécutée par les Anglais en Bretagne en 1443.

Les XIV et XVe siècle virent aussi des actions à plus petites échelles, comme des raids et des patrouilles, de même que la fortification et l’envoie de garnisons dans des places fortifiées avaient leur importance. À cet égard, les Français eurent des difficultés à pénétrer en Gascogne anglaise, car la frontière était bien protégée par des structures défensives. De plus, étant donné que les Anglais menaient une guerre outre-mer, l’activité navale s’avéra importante pendant cette période, notamment pour le transport des troupes, pour la patrouille dans la Manche et pour la protection de la route commerciale entre l’Angleterre et la Gascogne.

Les archers: l'ennemi no. 1 de la chevalerie.

Autant sur terre que sur mer, les batailles à grande échelle furent peu nombreuses, mais on se souviendra toujours dans cette guerre de certains épisodes particuliers, comme les trois victoires anglaises à Crécy, Poitiers et Azincourt. Toutes ces batailles furent livrées de façon similaire, avec les soldats anglais démontés et qui comptaient sur l’efficacité du tir de leurs archers pour arrêter la charge de la chevalerie française. Dans toutes ces occasions, le commandant anglais déploya ses troupes sur un front relativement mince. Cela créa un effet d’entonnoir qui limita du coup la liberté d’action des Français (qui était importante pour eux étant donné qu’ils étaient largement supérieurs en nombre), tout en accroissant l’effet du tir des flèches sur les soldats ennemis trop serrés.

Étant donné que les Anglais devaient envoyer leurs armées outre-mer, il n’est pas étonnant qu’elles fussent moins nombreuses que celles de leurs adversaires. Par exemple, une armée anglaise envoyée en France au XVe siècle dépassait rarement 2,500 hommes (bien que des troupes aient été régulièrement envoyées en renforts entre 1415 et 1450) et les chevauchées dirigées par le Prince Noir en 1355 et 1356 le furent avec le même contingent, qui fut appuyé par des Gascons.

Dans un autre contexte, à Crécy, il est probable qu’Édouard III n’ait pas eu plus de 7,000 hommes et au maximum 10,000 lors de sa campagne de 1359. De son côté, Henry V avait quitté l’Angleterre avec 12,000 soldats, mais la maladie et le besoin de défendre Harfleur l’avaient dépossédé de la moitié de ses effectifs lorsque débuta la bataille d’Azincourt en 1415. Selon les sources, on pense qu’Édouard III aurait pu avoir une armée allant jusqu’à 32,000 hommes au siège de Calais, mais il n’y eut assurément aucune armée anglaise qui dépassa ce nombre au cours du long conflit.

Un exemple de canon tel qu'il put en exister dans la seconde moitié du XIVe siècle. Le canon s'avéra particulièrement utile lors du siège d'une place forte.

D’autre part, la Guerre de Cent Ans avait démontré l’importance des alliances. Celle entre les Français et les Écossais fut efficace et causa des ennuis aux Anglais. Une autre, celle entre la Castille et la France, fournit à celle-ci une précieuse assistance navale. De leur côté, mis à part les quatre premières années de la guerre, les Anglais ont essentiellement compté sur leurs troupes nationales et non sur des forces étrangères.

Lorsque la guerre reprit après 1369, les troupes anglaises étaient recrutées d’après un système contractuel où des capitaines devaient fournir un certain quota d’hommes qui percevaient une solde royale pour la durée du service. Plusieurs servaient pour une courte période, qui souvent ne dépassait pas six mois, bien que le besoin d’avoir des troupes de garnisons (surtout au XVe siècle en Normandie) finit par créer une sorte d’armée permanente avec des hommes qui contractaient une plus longue période de service.

On remarque également qu’au XIVe siècle, les soldats d’infanterie étaient en nombre à peu près égal à celui des archers. Sous Richard IV d’Angleterre, lors des guerres galliques, il n’était pas rare de voir un ratio de 1 pour 3, c’est-à-dire un fantassin pour trois archers. Ceux-ci avaient une valeur tactique reconnue, ils étaient disponibles en grand nombre et ils ne coûtaient pas chers à équiper. Les armées françaises comptaient aussi sur le rôle de la noblesse dans le recrutement et la direction des troupes. Par contre, ces forces étaient souvent recrutées à la suite d’obligations féodales (de vassalité) et elles provenaient en grande partie de milices urbaines. Les Français pouvaient mobiliser de grandes armées, mais celles-ci manquaient du niveau de cohésion et de professionnalisme que l’on retrouvait chez les Anglais.

Représentation de la bataille de Castillon (1453). Cette victoire française marqua le dernier affrontement de la Guerre de Cent Ans.

L’utilisation croissante de l’arc long dans les armées anglaises, de l’arbalète chez les Français, le perfectionnement des épées et le retour en force de l’infanterie, tout cela fit en sorte que le soldat de la Guerre de Cent Ans dut investir davantage sur son armure. Pour sa part, l’artillerie commençait à faire sa marque, et ce, dès la seconde moitié du XIVe siècle. À la fin du conflit, des armes à feu d’infanterie et des canons de plus fort calibre virent leur apparition dans les deux camps. En effet, la victoire ultime de la France est largement attribuable non seulement à l’usure chez l’adversaire, mais aussi grâce à l’utilisation accrue de l’artillerie et à la nécessaire réorganisation et à la professionnalisation de son armée. Ce fut une entreprise que le roi Charles VII avait jugé essentielle dans les années 1440.

La Seconde Guerre des Boers (1899-1902)

Une tension latente

Soldats du Royal Canadian Regiment en Afrique du Sud.

La Seconde Guerre des Boers (qui est à distinguer de la Première de 1880-1881) eut lieu de 1899 à 1902. Elle opposa l’Empire britannique et les républiques indépendantes de l’État libre d’Orange et du Transvaal où vivaient les Boers, des colons d’origine néerlandaise vivant dans l’actuelle Afrique du Sud. La conclusion favorable de cette guerre au profit des Britanniques fit des Boers des sujets de la Couronne, et ce, pour les 60 années qui ont suivi et elle assura une domination de la minorité blanche pour au moins les 90 années après la paix de 1902.

Dans les années 1880 et 1890, l’autonomie, le commerce et le mode de vie traditionnel des colons vivant dans les républiques boers semblaient menacés par la prospérité des colonies britanniques voisines du Cap et du Natal. De plus, la création de la colonie britannique de la Rhodésie au nord, l’afflux de travailleurs étrangers dans les mines d’or du Transvaal, les pressions du lobby impérial de Londres (de même que du Cap et de Johannesburg) ont fait en sorte d’accréditer, dans l’esprit des impérialistes, l’idée d’unifier toute la région sous le drapeau britannique. En clair, cela remettait en cause le règlement de paix de 1881, de même que l’indépendance des républiques boers. La guerre apparaissait comme une solution à la question boer. Il ne manquait que le prétexte.

À cet effet, un grave incident impliquant le riche homme d’affaires et premier ministre du Cap Cecil Rhodes survint à la fin de 1895. Sous prétexte de porter assistance aux uitlanders, ces travailleurs étrangers qui s’affairaient dans les mines, Rhodes avait financé une expédition punitive dirigée par le docteur Leander Jameson. Le but véritable était de renverser le gouvernement boer du Transvaal, justifiant du coup une intervention britannique. Cependant, le raid de Jameson fut un cuisant échec et les autorités boers du Transvaal procédèrent à son arrestation, bien qu’il fut relâché à la suite de négociations avec Londres. Le raid de Jameson avait alerté les républiques boers qui se préparaient à la guerre, renforçant par conséquent l’argumentaire impérialiste qui favorisait une intervention militaire.

Des combattants boers. On remarque la variété d'armes à feu à leur disposition, dont des carabines britanniques Lee-Enfield et allemandes Mauser.

Les républiques boers n’avaient pas officiellement d’armées, mais elles comptaient sur une variété de milices montées, que l’on nommait les « commandos », répartis sur le territoire en divers districts militaires. Ces milices à cheval élisaient leurs officiers et pouvaient s’y greffer des forces de police, le tout appuyé sur une artillerie relativement moderne. La stratégie des Boers reposait essentiellement sur trois principes. Le premier consistait en une frappe rapide avant l’arrivée de renforts britanniques, le second visait à alimenter la rébellion au Cap, puis conclure une paix négociée.

Le début des hostilités: les déboires britanniques

La Seconde Guerre des Boers débuta en octobre 1899. Des milices boers totalisant 40,000 hommes investirent des garnisons frontalières britanniques à Kimberley et Mafeking, puis elles envahirent la colonie du Natal (voir la carte), parvenant aussi à encercler une force britannique à Ladysmith en novembre. La situation initiale sur le terrain était confuse, car à la guerre conventionnelle s’adjoignait une guerre civile. En effet, des centaines de colons du Cap prirent les armes du côté des Boers, de même que des milliers d’uitlanders formèrent des régiments pour combattre aux côtés des forces régulières britanniques. D’autres contingents, plus petits, provenant de l’Australie, du Canada et d’autres parties de l’Empire participèrent au conflit sur une base volontaire (bien qu’elles se trouvaient automatiquement en guerre de par le statut de Dominions semi-indépendants).

Carte des opérations en Afrique du Sud (1899-1902).

L’offensive initiale des Boers perdit de son souffle, entre autres parce que leur front était dangereusement étiré pour la force de leur contingent. Par contre, l’arrivée d’une armée britannique sous le commandement du Redvers Buller n’apporta pas une victoire rapide, contrairement à ce que plusieurs à Londres auraient souhaité. L’armée de Buller avait d’emblée un problème majeur. Elle ne disposait pas suffisamment de troupes montées pour livrer bataille au rythme de l’ennemi et les forces étaient trop divisées, ce qui pouvait la rendre vulnérable selon les circonstances.

Au cours de la fameuse « Semaine noire » du 10 au 15 décembre 1899, les trois forces divisées de l’armée britannique furent successivement battues à Stormberg (à l’est du Cap, le 10 décembre), à Magersfontein (au sud de Kimberley, le 11 décembre) puis sous le commandement personnel de Buller à Colenso (au sud de Ladysmith, le 15 décembre). Ce désastre amena la rétrogradation de Buller, qui allait désormais commander uniquement les forces au Natal. Une tentative de contre-offensive britannique au Natal sous les ordres de Buller se solda par la perte de 1,500 hommes à Spion Kop, non loin de l’État libre d’Orange, le 24 janvier 1900.

Un autre problème auquel faisaient face les Britanniques au début du conflit relève d’une question raciale. Les Britanniques ne souhaitaient pas faire combattre, par exemple, des forces indiennes et africaines. Les Britanniques et les Boers avaient à cet égard des vues similaires. Il était convenu que seuls les Blancs se réservaient les rôles de combat, alors que les troupes non blanches exécuteraient des travaux d’aménagement et de ravitaillement, de même que des missions de reconnaissance (ce qui peut s’avérer dangereux).

La reprise en main de la situation (1900)

Le maréchal Lord Roberts, l'un des architectes des succès britanniques en Afrique du Sud. Cette photo d'après-guerre montre le maréchal à l'âge de 82 ans.

Bref, de plus en plus de soldats réguliers britanniques arrivèrent en Afrique du Sud, de même que nombre de citoyens blancs provenant de tout l’Empire qui y virent une belle occasion d’affirmer une solidarité impériale tout en partageant avec la métropole le fardeau de la guerre. Plus important encore dans l’immédiat, soit au début de 1900, il y eut des changements à l’état-major britannique. Le maréchal Frederick Roberts (Lord Roberts) prit le commandement d’un contingent de 180,000 hommes, assisté dans cette tâche de Lord Kitchener comme chef d’état-major.

De leur côté, les Boers semblaient avoir bonne presse en Europe et même aux États-Unis. Les Américains préférèrent garder une neutralité, étant eux-mêmes à cette époque passablement occupés aux Philippines, alors que l’Allemagne, qui souhaitait l’établissement d’une « Ligue continentale » contre l’Angleterre, n’obtint que peu d’échos favorables à son projet. En clair, le monde observait de près la situation en Afrique du Sud et un important ballet diplomatique s’ensuivit.

La cause des Boers attirait le regard de la planète, si bien que nombre d’aventuriers et d’idéalistes voulurent se joindre à eux. Plus sérieusement, des États comme l’Allemagne vendaient des armes aux Boers sous le couvert de tierces entreprises. Par conséquent, les diplomates britanniques s’activaient pour couper le ravitaillement militaire et financier des Boers, tout en essayant de discréditer leur cause. Ils avaient entre autres demandé au Portugal d’empêcher les Boers d’utiliser les installations portuaires de leur colonie de l’est de l’Afrique (l’actuel Mozambique). De plus, le contrôle incontesté des mers par la Royal Navy assurait aux Britanniques un ravitaillement continu. Politiquement parlant, l’Angleterre était isolée et le fait qu’elle tenta de forger des alliances avec la France, la Russie et le Japon n’est pas étranger à sa délicate position diplomatique tout au long du conflit et même après.

Alors que Buller se débattait au Natal, libérant éventuellement Ladysmith à la fin février 1900, Roberts fit marcher 60,000 hommes contre les capitales boers. Kimberley fut reprise le 15 février et les Boers subirent une grave défaite à Paardeberg entre les 18 et 27 du même mois. Roberts avait accompli ces exploits dans un contexte où les distances à parcourir étaient grandes, que le fourrage manquait pour les chevaux et qu’une épidémie de typhoïde frappa dans ses rangs. Néanmoins, Roberts entra dans Bloemfontein (13 mars), Johannesburg (31 mai) et Pretoria (5 juin).

Sur Diamond Hill, à l’est de Pretoria, Roberts parvint à repousser une force du Transvaal sous les ordres de Louis Botha et le front se déplaça à l’est pour s’arrêter officiellement à Komati Poort à la fin septembre. Là, le 25, quelque 14,000 Boers déposèrent les armes. L’Empire britannique avait annexé les deux républiques boers, ce qui marquait également la fin des mandats de Buller et Roberts qui retournèrent en Angleterre. Lord Kitchener prit la relève dans ce qui apparaissait désormais être une action de police, c’est-à-dire d’éliminer les dernières poches de résistance. De son côté, le président déchu du Transvaal Paul Kruger fit le voyage en Europe pour plaider en vain la cause boer.

Louis Botha et Jan Smuts, deux dirigeants afrikaneers, dans leur uniforme de l'armée britannique (1917).

1901: le jeu du chat et de la souris

La fin de l’année 1900 n’amena pas nécessairement le calme en Afrique du Sud. Plusieurs Boers n’acceptèrent pas la défaite de septembre. Les Boers étaient de redoutables soldats, sinon des guerriers. Fermiers pour la plupart, ils étaient habitués à la vie dure, à la vie dans la nature et par-dessus tout, ils étaient de très bons tireurs. Leur jeunesse et leur force physique combinées à un esprit défiant en firent des combattants à ne pas sous-estimer.

Les durs combats livrés depuis la dernière année et l’enchaînement de revers avaient également épuré la chaîne de commandement des Boers. En clair, certains dirigeants jugés trop âgés ou incapables d’assumer une direction avaient été remplacés par des chefs jugés plus jeunes et aptes. Parmi eux notons Louis Botha dans l’est du Transvaal, Christiaan De Wet dans l’État libre d’Orange ainsi que Koos De la Rey à l’ouest du Transvaal. Leur objectif était de harceler l’ennemi dans une guerre de guérilla afin de l’amener à la table des négociations.

À l’instar des forces boers de la fin de 1899, l’armée britannique était grandement étirée un peu partout sur le théâtre d’opérations au début de 1901. Cet étirement précaire peut s’expliquer par le fait que les Britanniques devaient assurer l’occupation des villes conquises, garder les mines, les lignes de chemin de fer, les lignes télégraphiques, sans compter qu’il fallait escorter des convois et organiser des groupes de combat pour poursuivre l’ennemi. Les garnisons, les arsenaux et dépôts de ravitaillement étaient donc soumis à de fréquents raids des Boers. De plus, une partie non négligeable du contingent britannique était composée de troupes qui n’avaient que très peu d’expérience du combat et de la vie dans cet environnement hostile.

Un exemple de "blockhouse" que les Britanniques aménagèrent par milliers afin de protéger les voies de communications.

À titre d’exemple, peu de temps après la prise de Bloemfontein par Robert en mars 1900, des Boers dirigés par De Wet avaient attaqué des éléments isolés britanniques, faisant du coup 1,000 prisonniers. Ce type d’incidents se reproduisit sur une base régulière, au grand déplaisir des Britanniques. En clair, les Boers constituaient toujours une menace. Les forces de Louis Botha menaçaient à nouveau le Natal à la fin de 1900 et De Wet avait réussi à pénétrer au Cap au début de l’année suivante. Il est même rapporté que quelques Boers avaient atteint la mer à Lambert’s Bay, au nord de Cape Town (janvier 1901), échangeant quelques tirs avec un navire britannique au large.

En dépit de ces succès, l’analyse de la situation d’ensemble demeure inquiétante pour les Boers. Ceux-ci étaient clairement inférieurs en nombre et les combats qu’ils livraient prenaient la forme de manœuvres d’arrière-gardes en face d’un ennemi qui poursuit, plutôt que de réelles actions offensives. Pour sa part, le maréchal Roberts était d’avis qu’une solution efficace afin de réduire la volonté boer de combattre serait de brûler les fermes, détruire les récoltes, abattre les troupeaux, tout cela pour officiellement empêcher les commandos d’avoir accès à leurs dépôts et abris.

L'artillerie se révèle efficace face à un ennemi fixe et retranché. Dans le contexte d'une guerre généralement mobile comme celle des Boers, son utilisation s'avéra contraignante.

Plus encore, Lord Kitchener n’y alla pas de main morte en établissant ce qui apparaît être des camps de concentration (une série de bâtiments rudimentaires reliés entre eux par du fils de fer barbelés) pour emprisonner des femmes, des enfants et des prisonniers de guerre boers, de même que des populations noires réfugiées. La vie dans les camps était dure, notamment en raison de la malnutrition et de la maladie qui tuèrent un grand nombre de prisonniers laissés à eux-mêmes. On estime à 42,000 le nombre de personnes mortes dans ces camps de concentration.

Les Boers acculés au mur (1902)

Sur le plan tactique, l’année 1901 avait permis aux Britanniques de parfaire leurs méthodes, surtout en ce qui concerne les déficiences observées dans l’art de faire la guerre à cheval. Il ne s’agissait pas ici d’effectuer de classiques charges de cavalerie, mais d’entraîner des hommes à servir d’infanterie montée. Les Britanniques durent également maîtriser les techniques de marche de nuit pour surprendre un adversaire lui-même sournois, profitant ainsi de la levée du jour pour tomber sur un ennemi désorganisé.

L'infanterie montée, une force sur laquelle il fallait compter en Afrique du Sud. Ici des soldats canadiens.

De plus, les Britanniques seraient assistés et guidés sur le territoire par quelque 5,000 Boers, surtout des fermiers pauvres, qui avaient déserté la cause pour des raisons pécuniaires. Au début de 1902, les colonnes britanniques montées balayaient systématiquement tout le territoire. Des trains blindés équipés de canons, de mitrailleuses et de projecteurs pouvaient aussi balayer une certaine zone, en protégeant spécialement les lignes de communication la nuit.

À mesure qu’avançait l’année, les Boers étaient confrontés au choix difficile d’accepter la domination britannique ou de voir leur monde s’effondrer. Il fallait trouver une solution politique pour mettre un terme à une guerre qui dura depuis trop longtemps. Les négociations entre les deux camps ont amené la signature, le 31 mai 1902, d’un accord de paix à Vereeniging (Transvaal). Cet accord amena la mise en place d’une Afrique du Sud fédérée dans laquelle les Boers et les Britanniques exerceraient conjointement le pouvoir (sous-entendu que les Blancs domineraient les populations noires, malgré que ces dernières soient quatre fois plus nombreuses).

Le bilan

Près de 500,000 combattants blancs venant de tous les coins de l’Empire britannique avaient servi sur le théâtre sud-africain. Ils avaient été appuyés par une force non blanche de 100,000 personnes, tout cela pour amener les Boers à devenir sujets britanniques. Cette immense force pour l’époque avait aussi transformé le terrain. Par exemple, environ 8,000 « blockhouses », ces petites places fortes servant à protéger les voies de ravitaillement, avaient été construits et plus de 6,000 kilomètres de fils de fer barbelés parsemaient le paysage.

Le bilan humain était également lourd. Les forces de l’Empire britannique eurent quelque 8,000 soldats tués, tandis que les Boers en comptent 4,000. La maladie s’avéra plus mortelle que les combats à proprement parler, puisque 13,000 soldats britanniques blancs, 15,000 auxiliaires non blancs et 30,000 Boers sont morts, soit par la maladie ou par la malnutrition. Plus de 30,000 fermes boers ont été détruites, tout comme les espoirs des populations non blanches locales qui espéraient des terres et la citoyenneté en échange de leur appui aux Britanniques.

Du strict point de vue militaire, la Seconde Guerre des Boers entraîna d’importantes et nécessaires réformes à travers tout l’Empire britannique. Cette guerre avait aussi renforcé la solidarité impériale, une solidarité qui s’exprima clairement lorsque débuta la Première Guerre mondiale en 1914. Pour les populations locales de l’époque et l’ensemble des Sud-Africains d’aujourd’hui, la guerre de 1899 laisse encore des traces, ne serait-ce qu’en observant les tensions persistantes entre Blancs et Noirs, tensions exacerbées par l’Apartheid qui fut aboli en 1991.

Un camp de concentration en Afrique du Sud. L'aménagement de ces camps souleva l'indignation internationale à l'époque. Cela fit partie de la stratégique britannique de guerre d'usure. La maladie, la malnutrition et la surpopulation furent autant de facteurs qui contribuèrent au taux élevé de mortaité.

Les archers médiévaux

Une catégorie distincte de soldats

Un archer anglais se servant d'un arc long (longbow).

Les archers constituèrent un élément important des forces armées au Moyen Âge, bien que leur nombre, leur déploiement tactique et par conséquent leur efficacité varièrent considérablement. À une époque où l’élite guerrière européenne préféra généralement le combat rapproché à cheval avec une épée (délaissant du coup l’arc, hormis pour la chasse), les archers se spécialisèrent dans leur fonction et provinrent des classes inférieures de la société. À titre d’exemple, les victoires anglaises de la Guerre de Cent Ans servirent à accroître le statut social de l’archer, alors qu’en France la peur d’une insurrection paysanne combinée à la disponibilité de mercenaires arbalétriers contraignit le développement d’un corps « professionnel » d’archers jusqu’au moment des réformes militaires entreprises sous Charles VII.

À la bataille de Hastings (1066), Guillaume le Conquérant fit la démonstration du grand potentiel tactique résultant de la combinaison d’un nombre significatif d’archers et de la cavalerie afin d’affronter une masse compacte de soldats à pied, alors que le manque d’archers du roi anglo-saxon Harold lui causa un sérieux handicap. Les archers occupèrent des rôles importants dans d’autres batailles, comme à Bourgthéroulde (1124) et à la bataille de l’Étendard (1138), où ils combattirent sur la défensive aux côtés de chevaliers démontés. Ces succès tactiques demeurèrent somme toute des cas à part, du moins jusqu’au XIVe siècle, mais ils prouvèrent que les archers avaient leur utilité sur le champ de bataille.

Reconstitution de la bataille de Hastings (1066). Les archers s'exécutent.

L’arme interdite ou la mort tombée du ciel

Pour des raisons assez évidentes, les archers furent particulièrement utiles lors de sièges de places fortes, tant pour l’assiégeant que pour l’assiégé. Un cas notoire d’utilisation de projectile sur une longue distance (possiblement ici un carreau d’arbalète) fut lorsque Richard 1er d’Angleterre fut atteint en 1199 pendant le siège du château de Châlus Chabrol. D’autres exemples qui viennent à l’esprit furent aussi lorsque des archers gallois appuyèrent les manœuvres des chevaliers contre les assauts anglo-normands sur l’Irlande à partir de 1169, et qu’ils furent aussi utilisés lors des Croisades pour combattre les dangereux archers turcs qui harcelèrent la marche des armées croisées ou les charges de leur chevalerie.

Le pape Innoncent III (pontificat de 1198 à 1216), celui qui voulut faire interdire l'emploi de l'arc.

À partir du XIe siècle assurément, ce que j’appelle une sous-catégorie d’archers fit son apparition comme force d’élite, notamment parce que leurs projectiles étaient capables de percer les cottes de mailles. Cela avait provoqué un scandale à l’époque si l’on se fit à un énoncé du pape Innocent III qui, en 1139, avait interdit l’emploi d’archers et d’arbalétriers, surtout lorsqu’il s’agissait d’affrontements entre chrétiens. Bien entendu, l’énoncé papal fut ignoré et les arbalétriers de l’époque des guerres franco-angevines formèrent souvent le gros du contingent des garnisons des châteaux, ayant entre autres une solde plus élevée que celles des archers réguliers. Certaines milices civiles, notamment la redoutable et indépendante milice suisse, préférèrent l’usage de l’arbalète et même certaines armées aristocratiques employèrent des arbalétriers mercenaires, comme ceux de Gênes.

Le déploiement tactique: l’école anglaise

L’importance grandissante de ce qu’on appellera les « archers longs » (longbowmen) dans les armées anglaises est à noter lorsqu’on analyse leur déploiement en très grand nombre durant le règne d’Édouard 1er (1272-1307), qui en avait mobilisé des milliers pour ses guerres contre les Gallois et les Écossais. Le principal problème dans ce cas précis était la qualité très variable des archers envoyés sur les champs de bataille. En effet, il avait fallu procéder à des sélections plus rigoureuses et c’était des représentants du monarque qui souvent s’en chargèrent. Cela améliora forcément les standards, mais la dépendance grandissante des monarques envers les armées de mercenaires à partir du XIVe siècle fit en sorte d’assurer une certaine standardisation de la qualité des archers. En clair, on n’allait pas acheter les services d’une excellente troupe de chevaliers si celle-ci était appuyée par des archers novices.

Si la standardisation des archers était une première étape importante de leur développement, la question de leur déploiement tactique en était la seconde. Alors que les Écossais sous le commandement de William Wallace subissaient une défaite à Falkirk en 1298, le roi anglais Édouard 1er avait utilisé ses archers sur un mode offensif en support à sa cavalerie contre les schiltrons (des unités de piquiers que Wallace fit aligner sur trois rangs afin de briser les charges de cavalerie). D’autres victoires d’importance contre les Écossais (Dupplin Moor, 1332; Halidon Hill, 1333) furent le résultat de l’adoption de tactiques défensives dans lesquelles les archers étaient protégés par des chevaliers démontés qui chargeaient seulement lorsque les rangs ennemis avaient été éclaircis par les flèches.

Représentation de la bataille d'Agincourt (1415). La chevalerie française fut décimée par le tir des archers anglais.

Cette façon de procéder connut du succès contre les Français au cours de plusieurs affrontements de la Guerre de Cent Ans (Morlaix, 1342; Crécy, 1346; Poitiers, 1359; Agincourt, 1415; Verneuil, 1424). La proportion d’archers dans les armées anglaises alla en augmentant, si bien que ceux-ci en vinrent à former le gros de l’infanterie. Au début du XVe siècle, le ratio normal d’archers par rapport aux chevaliers dans les armées anglaises était de 3 pour 1. On estime que dans le cas de la bataille d’Agincourt (1415), l’armée du roi Henri V avait environ 900 fantassins et 5,000 archers.

Cependant, on ne sait pas tout des archers. À titre d’exemple, on a beaucoup débattu sur la nature exacte de leurs formations tactiques. On pense notamment que des formations d’archers pouvaient être placées à gauche et à droite de la ligne de front tenue par les chevaliers. Ce faisant, elles pouvaient créer un tir d’enfilade, ce que d’aucuns appellent un tri croisé (ou concentré). Cependant, on peut aussi croire que ces formations d’archers étaient effectivement disposées sur les flancs des armées anglaises, mais pas employées au devant, se contentant d’assurer un appui de l’arrière. Le consensus en ce moment serait à l’effet que le déploiement tactique des archers n’était pas aussi rigide et qu’il s’adaptait aux circonstances du moment. Les archers pouvaient être derrière l’infanterie et la cavalerie, sur les ailes ou devant, en étant déployés en demi-cercle.

Les archers avaient aussi des moyens de défense. Face à une charge de cavalerie, ils pouvaient s’installer derrière une barricade de piquets affilés, ou encore dans une zone constituée d’obstacles naturels (haies, roches, clôtures, etc.) pour nuire à la manœuvre de la cavalerie. Dans le cas d’utilisation de piquets affilés, ceux-ci n’étaient normalement pas plantés côte à côté pour former une palissade. Ils étaient plutôt installés sur le modèle de cases d’un jeu d’échecs. Cette dernière disposition permettait aux archers de s’insérer entre chacune des cases « libres » au moment de tirer, puis de s’abriter derrière cette barrière discontinue pour recharger ou se protéger de la charge ennemie.

L’équipement et le commandement

Les archers derrière une barrière de piquets.

Cette flexibilité était vitale pour les archers. Bien que l’arc soit l’arme principale, ils pouvaient à tout moment être appelés à servir d’infanterie légère. La bataille d’Agincourt illustre une telle situation. Après avoir tiré quelques volleys de flèches, les archers chargèrent la cavalerie française qui était empêtrée dans un terrain vaseux et dont les chevaux s’écroulaient sous le poids des équipements de leurs cavaliers. Utilisant des haches, des épées, des dagues et toutes sortes d’armes de combat rapproché, les archers causèrent un véritable carnage dans ce combat au corps-à-corps contre la chevalerie française.

Un autre volet qui mérite un éclaircissement concerne la structure de commandement des archers. Il y avait ce que l’on peut appeler des « officiers ». Par exemple, dans les armées anglaises, des officiers étaient en charge de groupe de 100 ou 20 hommes, alors que le commandement d’ensemble pouvait être accordé à un capitaine. Celui-ci pouvait donner le signal du tir aux archers et fournir des ordres précis quant à la cadence, la distance, l’angle et la direction des volleys.

Comme on l’a dit, l’arc est l’arme principale de l’archer, si bien que certains arrivaient sur le champ de bataille avec très peu d’équipements secondaires. La cotte de mailles est lourde et nuit aux mouvements et, bien sûr, le bouclier n’est pas adapté à la gestuelle propre à l’archer. Certains pouvaient porter un casque, et même une légère cotte de mailles sous leur uniforme. Chose certaine, leurs légères armures ne pouvaient pas résister aux coups le moindrement bien placés.

Un exemple type d'un archer anglais. On remarque une légère protection ventrale et le casque. À tout moment, les archers pouvaient être appelés à servir comme infanterie légère.

La force de l’archer demeure toujours son arc, spécialement l’arc long dont le projectile s’avérait supérieur à toute arme à feu sur un plan balistique, et ce, jusqu’à l’avènement de la carabine à canon rayé. Par contre, l’arc long pouvait aussi avoir de sérieuses lacunes. D’abord, son utilisateur devait être fort physiquement et avoir reçu un entraînement intensif. Le geste répétitif consistant à décocher la flèche peut entre autres causer de graves lésions aux os du squelette, notamment aux bras, aux épaules et à la colonne vertébrale. D’ailleurs, certaines ordonnances royales interdisaient aux archers la pratique de loisirs sportifs pour éviter le risque de blessures sur leurs corps déjà éprouvés.

Conclusion

Certains commentateurs, surtout à partir de l’époque des Tudor, ont pu voir le déclin de l’importance des archers sur le champ de bataille comme le déclin global de la puissance militaire de l’Angleterre. Sans doute est-il possible d’avancer une objection ou deux à cette affirmation, mais une chose demeure: l’arc eut un impact considérable sur la façon de guerroyer au Moyen Âge.

Simple d’utilisation et puissant, l’arc était une arme dévastatrice entre les mains d’utilisateurs expérimentés. À mesure qu’on sortait du Moyen Âge pour entrer dans l’époque moderne (XVI-XVIII siècles), peu de soldats professionnels du moment réalisaient que l’arquebuse, le mousquet et l’artillerie deviendraient les nouveaux maîtres du champ de bataille.

Les Longbowmen. L'arc peut mesurer jusqu'à 6 pieds et la concentration du tir peut provoquer un effet dévastateur dans les rangs ennemis.