Un bataillon de « bleus » dans une guerre « oubliée » ? Le Royal 22e Régiment et la bataille de la colline 355 (novembre 1951)

Publié: 22 novembre 2011 dans Guerres mondiales et conflits contemporains
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Introduction

Surnommé « Mad Jimmy » par les uns, « Kid 28″ par les autres, le lieutenant-colonel Jacques Dextraze accepta de prendre le commandement du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment qu’il mènera en Corée en 1951. Il le fit à une condition: encadrer la nouvelle unité d’officiers expérimentés, d’hommes qui avaient une expérience du feu.

Après la guerre de 1939-1945, le Canada démobilise rapidement. À l’instar de nombre de bataillons de l’armée, le Royal 22e Régiment se trouve également en pleine réorganisation. La guerre terminée en 1945, ses hommes rentrent au pays et la majorité d’entre eux retourne à la vie civile.

À noter que presque immédiatement, l’échiquier international voyait déjà la formation de deux grands blocs, le capitalisme (bloc de l’Ouest) et le communisme (bloc de l’Est). Sur l’échiquier mondial, tous se surveillaient, tous s’espionnaient et les actions militaires des grandes puissances s’effectuaient par forces interposées. À ne pas en douter, la Corée, qui est sur le point d’éclater, sera en quelque sorte le premier bras de fer d’envergure entre l’Est et l’Ouest.

Former une nouvelle brigade : avec quels effectifs?

Lorsque le moment fatidique arrive, le Canada a besoin de plusieurs mois afin de réactiver complètement ses forces militaires et finalement prendre part à la British Commonwealth Forces Korea (BCFK). En effet, au cours de la nuit du samedi au dimanche 25 juin 1950, des averses intermittentes sont tombées le long du 38e parallèle séparant les deux Corées. Le calme règne et rien ne laisse présager ce qui va bientôt se produire. Des soldats sud-coréens font bien le guet le long de la ligne de démarcation et bien que les engagements aient cessé depuis quelque temps, la situation laissait plutôt espérer une détente réelle.

Puis, tout à coup, à 4 heures du matin, cette quiétude fait place à un véritable enfer. Précédées d’un violent tir d’artillerie, les forces nord-coréennes envahissent d’est en ouest le territoire de la République de Corée. Malgré une résistance par moment héroïque, elles balaient tout sur leur passage et, en quelques heures, s’emparent de plusieurs points stratégiques. Au surlendemain de l’invasion, le Premier ministre Louis Saint-Laurent annonce la formation d’une brigade spéciale sous l’égide des Nations-Unies et il autorise la levée du 2e bataillon du Royal 22e Régiment qui fera partie de l’ordre de bataille de la 25e Brigade d’infanterie canadienne.

Considérant que le Canada devait fournir un important contingent d’occupation en Allemagne, la demande des Nations-Unies pour la levée d’une armée afin d’arrêter l’invasion communiste vers le sud de la Corée obligea les nations alliées participant au conflit à trouver rapidement des hommes. C’est sous cet angle que le Canada se trouva avec un épineux problème. Il disposait d’une marine suffisante, de nombre de pilotes qualifiés (sans les avions), mais il n’avait pas les 5,000 hommes qu’on lui demandait. Ces nouveaux effectifs de la taille d’une brigade (plus des forces de remplacement) devraient être maintenus en théâtre d’opérations pour une période d’au moins 18 mois (les recrues devant être obligatoirement âgées d’au moins 19 ans et elles signaient un engagement de 18 mois).

Bref, devant contribuer à la formation de la nouvelle brigade, le Royal 22e Régiment fut autorisé à lever un second bataillon dans la seconde moitié de 1950.

Toutes des recrues?

Beaucoup fut dit sur la soi-disant « inexpérience » des soldats du premier contingent canadien qui fut envoyé en Corée en 1951-1952, c’est-à-dire les forces qui composèrent les 2es Bataillons des principaux régiments d’active de notre armée à l’époque. En fait, il faut préciser d’emblée que nombreux furent les soldats réengagés, soit des vétérans de 1939-1945 qui, pour toutes sortes de raisons, mais essentiellement en raison des difficultés économiques d’alors, décidèrent de réintégrer les rangs. Plusieurs furent d’ailleurs promus presque immédiatement sous-officiers. Quant aux officiers (ceux qui détenaient les grades de capitaines, majors et plus), ils étaient pour la presque totalité des vétérans du conflit précédent. En cela, les cadres qui formèrent le 2e Bataillon du Royal 22e Régiment disposèrent d’une expérience militaire qu’ils mirent immédiatement au service des recrues.

L’autre aspect du problème qui semble faire penser que le 2e Bataillon manqua de l’expérience résulte de la décision de l’état-major de l’armée de maintenir au pays les forces professionnelles, celles qui composèrent les 1ers Bataillons des principaux régiments d’active. En clair, dans les cas du R22R, nombre d’hommes qui s’engagèrent entre 1945 et 1950 (et qui pensèrent pouvoir être déployés aussitôt en Corée) durent en fait rester au Canada et finalement attendre que leur tour arrive en 1952. La raison étant qu’il fallait que l’armée ait à sa disposition un minimum de forces professionnelles pour fournir à tout le moins l’entraînement de base aux recrues, un entraînement qui normalement devait durer de 5 à 6 mois, mais dans les faits fut souvent écourté à 3 ou 4 mois.

Là repose un autre aspect du problème : l’urgence de déployer la brigade spéciale. Ici encore, il ne faut pas penser parce qu’il y a « urgence » que l’entraînement fut nécessairement bâclé. En fait, d’après les témoignages des vétérans québécois du 2e Bataillon avec lesquels nous nous sommes entretenus, il appert, au final, que les troupes étaient relativement prêtes lorsqu’elles arrivèrent en théâtre d’opérations au printemps de 1951. Les entraînements de base et avancés reçus à Fort Lewis dans l’État de Washington donna une bonne idée aux hommes de l’environnement dans lequel ils allèrent opérer, soit des montagnes, de la neige, des vallées, des ravins et ainsi de suite.

Préparer le régiment

Le Canada envoie donc en Corée des troupes qui ont manqué la majeure partie des premiers instants du conflit dû au fait que celles-ci n’arrivent pas avant 1951, alors que la guerre d’usure avait largement commencé. Les troupes canadiennes sont affectées au sein de la 1ère Division d’infanterie du Commonwealth britannique.

Il faut se remémorer qu’à l’époque, le gouvernement convenait qu’il s’agissait plutôt d’une opération policière. Force est d’admettre que le R22R allait connaître à nouveau des jours sombres dans ce théâtre d’opérations. Qui plus est, ce fut la première opération d’envergure des Nations Unies nouvellement formées en 1945.

Le recrutement au Royal 22e Régiment débute à fond de train. Par exemple, le 12 août 1950, 18 recrues se présentent au bureau régimentaire et un mois et demi plus tard, le 25 septembre, les effectifs, qui ne devaient pas dépasser 1 500 hommes, s’élevaient à 1 600. Le succès rapide de cette campagne de recrutement n’a pas reposé uniquement sur un rengagement des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais il est principalement dû au haut taux de chômage, tel que mentionné auparavant.

Un peloton de la compagnie C du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment à l’entraînement à Fort Lewis dans l’État de Washington aux États-Unis. Le capitaine dirigeant la marche est Charles « Charlie » Forbes, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale ayant servi avec le Régiment de Maisonneuve. Forbes se retira avec le grade de major et décéda le 19 mai 2010 à l’âge de 89 ans.

De plus, il ne faut pas croire que tout se passa rondement et sans difficulté. D’abord, l’équipement faisait défaut. Par exemple, au tout début, le régiment ne disposait que d’une seule jeep. Ensuite, les casernes manquaient du nécessaire. Sur les 400 hommes réunis à Valcartier, le 17 août 1950, seulement une soixantaine avaient reçu leurs uniformes, tandis que les autres n’avaient absolument rien.

Le corps principal du régiment, cantonné à Valcartier, devient le 1er bataillon. Commandé par le lieutenant-colonel Jacques « Kid 28 » Dextraze (lui aussi un « rengagé »), le 2e Bataillon se rend à Fort Lewis, aux États-Unis, pour y parfaire son entraînement. Il y demeure jusqu’en avril 1951.

Carnage sur la colline 355

Le 21 novembre 1951, le 2e bataillon du R22R effectue une relève avec une unité de l’armée britannique. La compagnie D du 22e est installée sur une position en bas de la montagne, entre la colline 355, à droite, occupée par les Américains et la colline 227, à gauche, inoccupée.

Vers 15h le 22 novembre, les Chinois entreprennent un bombardement intensif de la colline 355, qu’ils font porter jusqu’au secteur défendu par le 2e bataillon et tout particulièrement par la compagnie D. Les obus et les roquettes tombent pendant toute la nuit. La pluie se change en neige et le terrain se transforme en marécage vaseux, ce qui rend extrêmement difficile le travail des sapeurs pour le maintien des voies d’accès aux compagnies assaillies.

Le 23 novembre, l’ennemi intensifie son tir d’obus et de roquettes. C’est « l’enfer sur terre ». En fin d’après-midi, la colline 355 est prise d’assaut, deux compagnies chinoises se portent sur la gauche de la compagnie D, les membres du peloton 11 débordés rejoignent le peloton du centre, soit le peloton 12, sous le commandement du lieutenant Mario Côté. Le lieutenant Côté les encourage, tout en se préparant à recevoir les Chinois.

Cette carte montre la précarité de la position de la compagnie D et en partie celle de la compagnie A chargée d’assurer la liaison avec le reste du bataillon tenant les hauteurs au sud, face aux collines 227 et 355 prises d’assauts par les forces chinoises.

Malgré la horde qui déferle, le lieutenant Côté dirige ses hommes d’une main de fer, en parvenant à protéger ses flancs menacés. Il protège le centre et le flanc gauche. Le peloton 10, qui se trouve à la droite, sous le commandement du lieutenant Walter Nash, subit lui aussi un assaut féroce, tout en assurant la défense du flanc droit. Il tente de se rapprocher du peloton du centre afin de maintenir la liaison.

À la fin de la journée, la compagnie D tient toujours le terrain et le défend avec vaillance. La colline 227 voisine, qui était inoccupée, tombe aux mains des Chinois et les Américains abandonnent rapidement la 355. La situation est précaire pour la compagnie D et le 2e bataillon qui est maintenant presque encerclé.

Au cours des nuits du 23 au 24 et du 24 au 25 novembre, les tirs d’artillerie et les attaques se poursuivent avec une intensité accrue sur les deux fronts et la colline 355 passe des mains des Chinois à celles des Américains. Les 24 et 25 novembre, la compagnie D subit, à plusieurs reprises, les attaques des hordes communistes chinoises.

Dans la soirée du 25 novembre, après quatre jours et quatre nuits de bombardements continuels d’obus et de roquettes, la colline 355 était à nouveau aux mains des Américains, grâce au 2e bataillon du R22R qui, malgré un état d’épuisement presque total, défend toujours son terrain.

Le 2e Bataillon a connu et soutenu les combats les plus difficiles du régiment sur le théâtre d’opérations coréen. Parmi ces combats, la bataille de la colline 355 de novembre 1951 est sans doute la plus sanglante qu’ait connue le régiment. Entre le 22 et le 26 novembre, le bataillon s’est fait tuer 16 hommes, 44 sont blessés et trois sont portés disparus. La moitié de ces pertes étaient celles de la compagnie D.

Conclusion

Malgré le sang versé par les soldats canadiens, la guerre de Corée restera longtemps une guerre oubliée au sein de la population qui sera indifférente à cette dernière, même encore aujourd’hui.

Le prix payé fut moins lourd en vies humaines que lors des guerres mondiales précédentes, mais le bilan est sombre. En Corée, le R22R déplore la perte de 104 soldats tués et 185 blessés. De son côté, le Canada avait envoyé environ 25,000 soldats. Les pertes canadiennes s’élèvent à 516 morts et 1,042 blessés. La guerre de Corée a souvent été appelée la « Guerre oubliée », par le fait que pour la plupart des Canadiens leur contribution est éclipsée par les deux guerres mondiales.

Les officiers de la compagnie D du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment, de gauche à droite: le lieutenant R. MacDuff, le major Réal Liboiron (le commandant de la compagnie), le lieutenant Mario Côté et le lieutenant Walter Nash.

Visitez le site web du Projet Mémoire pour entendre les témoignages des vétérans canadiens ayant participé à la Guerre de Corée : www.leprojetmemoire.com 


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