Désastres à la chaîne: l’armée italienne en Abyssinie (1887-1941)

Publié: 24 novembre 2010 dans Champs de bataille
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Introduction

Représentation d'un soldat éthiopien lors de la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936.

L’Abyssinie était un terme autrefois employé par les Européens afin d’identifier la partie de la corne africaine constituée aujourd’hui de l’Éthiopie et de l’Érythrée, du moins pour la période étudiée dans cet article. Le territoire et la période furent marqués par une série d’offensives militaires de la part de l’Italie entre 1887 et 1941 afin d’y ériger un empire colonial. D’ailleurs, l’absence d’un tel empire s’était fait sentir dans l’Italie nouvellement unifiée en 1861, si bien que les différents gouvernements qui se sont succédé firent régulièrement du colonialisme une pierre angulaire de leur politique étrangère d’alors.

Le colonialisme était donc perçu comme une manière de rehausser le prestige d’une nation sur la scène internationale, en particulier en Europe, et de se créer une « place au soleil » vers laquelle les Italiens pourraient émigrer. De plus, l’argumentaire soutenu par les partisans italiens de la doctrine coloniale se basait sur des justifications similaires à celles d’autres colonialistes du monde, soit cette idée centrale d’accomplissement d’une « mission civilisatrice ». Par le fait même, cet argumentaire constituait la base d’un discours raciste qui était exalté dans la culture italienne à partir du dernier quart du XIXe siècle. Bien entendu, et au-delà du discours idéologique, les partisans italiens de l’aventure africaine prétextèrent l’importance des enjeux économiques, ce qui incluait le contrôle de ports de mer stratégiques. Dans cette optique, les divers gouvernements italiens subissaient également de fortes pressions de la part des lobbies industriels, en particulier ceux œuvrant dans les domaines de l’acier et de l’armement.

La quête d’un empire colonial était également une conséquence des désirs des nouvelles élites militaires et d’affaires de se faire valoir dans cette Italie née de l’unification. Cet État qui avait aussi conservé sa monarchie, elle-même en quête de gloire outre-mer. Étant donné que le terrain de chasse colonial se faisait de plus en plus restreint à la fin du XIXe siècle, il ne restait presque plus de territoires non loin de l’Italie afin d’édifier ce fameux empire. La destination qui apparaissait évidente était l’Afrique de l’Est, où de petits contingents italiens étaient déjà à l’œuvre sur les côtes érythréennes et abyssiniennes depuis 1885, dans le but de faire la chasse à certains partisans responsables de la mort d’explorateurs compatriotes l’année précédente.

Carte de l'actuelle Éthiopie, dont le territoire composait autrefois une large partie de l'Afrique orientale italienne. Dans le cercle, le secteur où se déroula la bataille d'Adoua du 1er mars 1896.

La campagne de 1887-1896

La première véritable campagne africaine débuta en 1887 et se termina neuf années plus tard. Elle fut caractérisée par une désastreuse série de défaites militaires momentanément interrompues par quelques victoires mineures pour l’armée italienne. Les deux plus importantes défaites de l’Italie furent celles de Dogali (26 janvier 1887) et d’Adoua (1er mars 1896). À Dogali, la colonne de 540 soldats du colonel De Cristoforis, qui était en chemin afin de renforcer une base italienne à Saati, fut attaquée et mise en déroute par les combattants éthiopiens sous le commandement de Ras Alula. Parmi les 430 soldats italiens tués au cours de ce bref engagement, on dénombre De Cristoforis.

En dépit de l’évidence de la défaite, l’épisode de Dogali fut présenté au public italien comme un chapitre glorieux de son histoire. Par exemple, de nombreuses œuvres d’art et littéraires montrèrent régulièrement la même image, soit celle d’un colonel De Cristoforis en train d’agoniser avec ses soldats et entouré de guerriers éthiopiens à moitié nus. D’ailleurs, il se trouve aujourd’hui à Rome un square nommé Piazza del Cinquecento (Place des Cinq Cents) en référence à la bataille de Dogali. Bref, il semble qu’à l’époque, peu de leçons aient été tirées de cette défaite militaire.

Cette peinture de Michele Cammarano réalisée en 1896 évoque la bataille de Dogali (1887) dans laquelle la colonne du colonel De Cristoforis fut massacrée par des guerriers éthiopiens qui la prirent en embuscade.

Il semble également évident que la présence militaire italienne en Abyssinie puisse être perçue comme une sauvage agression, mais il faut y apporter une certaine nuance. Au lendemain de Dogali, en 1894, un contingent italien de 18,000 hommes fut dépêché en renfort dans la région, mais cela se fit à la suite de longues et difficiles négociations avec plusieurs chefs africains locaux. Cette campagne impérialiste et punitive coûta très cher au trésor public italien, d’autant plus que les résultats n’étaient pas au rendez-vous.

Rappelons le désastre sans précédent subit lors de la bataille d’Adoua du 1er mars 1896. Encore une fois, l’armée italienne fut mise en déroute par un ennemi éthiopien largement supérieur en nombre avec environ 70,000 soldats. Ceux-ci étaient bien équipés et dirigés, sans compter que la lutte livrée sur le sol national ne fit qu’accentuer leur motivation à chasser l’envahisseur européen. Par ailleurs, la bataille d’Adoua constitue l’un des rares exemples où une puissance européenne fut chassée d’une colonie potentielle par une armée indigène.

Le désastre de 1896 ne fut pas sans conséquence sur le front intérieur italien. En effet, la nouvelle de l’anéantissement du contingent italien divisa l’opinion publique. Celle-ci était beaucoup plus réfractaire face à de nouvelles aventures coloniales, qu’elle n’a pu l’être au lendemain de Dogali. Il est probable que, dans ce contexte et en sachant que l’opinion publique allait mal réagir, le gouvernement italien de l’époque ait gardé pendant de nombreuses années le secret sur les méthodes brutales de l’armée à l’endroit des populations locales.

La bataille d'Adoua (1896), représentée par un artiste éthiopien inconnu. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les forces éthiopiennes étaient toutes équipées d'un fusil et elles livrèrent une bataille féroce contre l'envahisseur italien.

Cependant, bien qu’Adoua mit un frein à l’expansion coloniale pendant plus de dix ans, il apparaît que les Italiens n’ont pas davantage retiré de leçons que lors de la déroute de 1887. En effet, le désastre d’Adoua fut interprété par les intellectuels nationalistes comme un affront pour lequel la vengeance était requise. Le premier ministre Benedetto Crispi fut contraint de démissionner, ce qui mit un terme à sa carrière politique. À cet égard, l’appui inconditionnel qu’il avait donné à l’expédition était inspiré par son désir de détourner l’attention du public des problèmes domestiques. Dans ce même ordre d’idées, l’influence d’un courant nationaliste, inspiré des idées « garibaldiennes », fit probablement en sorte que l’expédition de 1896 fut planifiée à la hâte. Quoi qu’il en soit, ce désastre militaire fut la cause directe de la chute de Crispi, dont le nom fut à jamais associé à Adoua.

À l’heure de gloire du fascisme (1935-1936)

Dès l’avènement du fascisme au début des années 1920, la question de l’Abyssinie revint à l’ordre du jour. Une politique agressive de colonisation et de conquête allait voir le jour, puis s’accompagner d’un idéal nostalgique de rebâtir l’Empire romain, grand et glorieux comme il le fut jadis. Benito Mussolini n’hésitait pas à parler d’une renaissance de l’empire, au plus grand profit de la grandeur de l’Italie de l’époque.

Cela dit, les colonies héritées de l’époque de l’Italie libérale figuraient parmi les plus pauvres du monde, d’où le fait que Mussolini souhaitait étendre l’empire pour accroître la richesse. À la suite d’une vaste campagne de propagande, l’Italie envahit l’Éthiopie à partir de ses bases d’Érythrée le 3 octobre 1935. Une campagne militaire effrénée faisant appel à de larges effectifs vit une série de victoires rapides pour l’armée italienne, sans compter la reprise hautement symbolique d’Adoua et l’occupation de la capitale Addis-Abeba, le 5 mai 1936.

Bien que courte dans le temps, la Seconde Guerre italo-abyssinienne de 1935-1936 fut loin d'être une simple promenade pour l'armée italienne. L'Italie jeta le poids de tout son arsenal militaire, tels ses avions, ses canons et ses gaz de combat, contre une armée éthiopienne qui se battit sur son terrain, avec les moyens du bord et l'énergie du désespoir.

L’Italie avait alors mis la main sur un pays beaucoup plus riche en ressources naturelles et d’une superficie d’environ 3,5 millions de kilomètres carrés avec quelque 13 millions d’habitants. Non sans surprise, la guerre engendra l’indignation des démocraties occidentales, dont plusieurs s’empressèrent de voter à la Société des Nations des résolutions de sanctions économiques contre l’Italie en novembre 1935. Il n’en demeure pas moins que la victoire souleva l’enthousiasme de l’opinion publique italienne, ce qui marqua également l’apogée de la popularité du régime de Mussolini.

Sur le terrain, la campagne de 1935-1936 fut aussi accompagnée d’une intense propagande à connotations racistes. Elle vit aussi l’armée italienne faire preuve d’une brutalité sans précédent, notamment par l’utilisation de gaz de combat contre des Éthiopiens qui n’étaient pas équipés pour y faire face. L’Éthiopie et une partie de l’Érythrée furent alors unifiées à la Somalie afin de créer l’Afrique orientale italienne (AOI).

La fin du rêve colonial (1940-1941)

Après être entrée dans la Seconde Guerre mondiale en juin 1940, l’Italie dut mener une lutte navale acharnée en Méditerranée, ce qui eut pour première conséquence qu’elle ne parvint pas à protéger adéquatement ses lignes de ravitaillement vers ses colonies africaines. Les armes, les chars et autres matériels de guerre devinrent plus rares, si bien que les troupes déployées en Afrique de l’Est furent laissées à leur sort.

Figure légendaire de la résistance éthiopienne face à l'invasion italienne, l'empereur Hailé Sélassié 1er, qui régna de 1930 à 1936, puis de 1941 à 1974.

De plus, une offensive très ambitieuse fut lancée par l’Italie contre l’Égypte le 13 septembre 1940, ce qui fit en sorte d’étirer davantage ses lignes de ravitaillement pour les colonies, dans la mesure où les renforts allaient prioritairement vers le front égyptien. L’adversaire principal dans ce théâtre d’opérations était l’armée britannique, qui lança une contre-offensive le 6 novembre, ce qui força les Italiens à reculer de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest.

En AOI, des villes telles Asmara et Addis-Abeba tombèrent aux mains des Alliés, respectivement les 2 et 6 avril 1941. Ces chutes mirent pratiquement un terme à l’existence de l’empire italien en Afrique. Par contre, on peut penser que ce résultat était prévisible. En effet, d’un point de vue tactique, les troupes britanniques étaient largement plus efficaces que leurs adversaires italiens. La victoire des Britanniques s’explique aussi par l’épuisement physique et surtout par l’effondrement du moral des soldats italiens. Nombreux étaient les combattants désireux de rentrer à la maison, car ils étaient fatigués, sinon écœurés de servir comme forces d’occupation dans un théâtre colonial qui leur a toujours été hostile.

C’est pour cela que des centaines de milliers de combattants italiens furent faits prisonniers sur l’ensemble du continent africain au cours de la Seconde Guerre mondiale. En 1941, l’empereur éthiopien Hailé Sélassié 1er, qui avait naturellement été expulsé par les Italiens, put revenir prendre sa place sur le trône.

La bataille d'Adoua de 1896 fut un véritable désastre pour l'armée italienne. Plus important encore peut-être, cet affrontement occupe aujourd'hui une place prépondérante dans la mémoire collective des Éthiopiens.

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Commentaires
  1. La bataille d Adoua est livr e pr s du village d au c ur de la r gion du dans le nord de l le . La place tenue dans la bataille par les peuples nouvellement int gr s l Empire contribuera la constitution de l unit nationale thiopienne moderne.

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