Le cimetière Québec

 

Le Cimetière Québec (Quebec Cemetery) est un cimetière militaire administré par la Commission des Champs de bataille britanniques (Commonwealth War Graves Commission, CWGC). Localisé près du village de Chérisy dans le département du Pas-de-Calais (France), le cimetière rassemble des sépultures de soldats canadiens morts pendant la Première Guerre mondiale. Une majorité des combattants qui y sont enterrés étaient des francophones du 22e bataillon du Corps expéditionnaire canadien. Ce bataillon fut anéanti lors de la bataille de Chérisy des 27 et 28 août 1918. Jusqu’à ce jour, Chérisy constitue l’une des pires défaites de l’histoire militaire du Québec. Le Cimetière Québec est un rare lieu de mémoire de cette tragédie.

Le Cimetière Québec

Le Cimetière Québec fut pour la première fois baptisé Quebec Cemetery par le service toponymique de la CWGC, lors de son aménagement en 1918. On y avait enterré une partie des soldats des 22e et 24e bataillons (NOTE 1) tombés à la bataille de Chérisy des 27 et 28 août. Le cimetière reçut ce nom car les soldats de ces unités provenaient de la province de Québec. Il est situé sur le territoire de la commune de Chérisy dans le département du Pas-de-Calais (Nord de la France), à une quinzaine de kilomètres au sud-est d’Arras sur la route Arras-Cambrai. Celle-ci constituait l’axe d’avance du Corps expéditionnaire canadien vers l’Allemagne à la fin de la Première guerre mondiale.

Le plan du Cimetière Québec élaboré par le major G. H. Goldsmith  de la Commonwealth War Graves Commission.

Le plan du Cimetière Québec élaboré par le major G. H. Goldsmith de la Commonwealth War Graves Commission.

D’une superficie de 841 mètres carrés, le Cimetière Québec est relativement petit et discret dans le paysage des cimetières militaires qui parsèment la région. Il est difficile d’y accéder, car il est localisé dans un champ aux accès routiers presque nuls. Après avoir emprunté la Route départementale 38 (D. 38), entre Chérisy et Hendecourt-les-Cagnicourt. il est recommandé de laisser la voiture puis de poursuivre à pied sur un sentier terreux sur un kilomètre, ce qui représente une marche d’environ quinze minutes.

Le plan du cimetière fut élaboré par G. H. Goldsmith, un officier de l’armée britannique ayant travaillé à l’aménagement d’une soixantaine de cimetières militaires de la Première Guerre mondiale en France et en Belgique. En majorité de nationalités canadiennes, à l’exception de six soldats britanniques qui y reposent, le cimetière rassemble 195 sépultures dont douze n’ont pas été identifiées. Tous les soldats enterrés sont tombés lors de la guerre de 1914-1918, entre le 26 août et le 28 septembre 1918.

Comme il est de tradition pour l’ensemble des cimetières et mémoriaux militaires du Commonwealth britannique, une Croix du Sacrifice en pierre y est érigée avec une épée métallique incrustée. La Croix est aménagée entre deux frênes au milieu des sépultures. Un petit muret de briques rouges circonscrit le périmètre. Deux plaques identifiant le nom du lieu sont visibles à l’entrée. Les sépultures sont alignées sur quatre rangées. Lorsque possible, sur chaque pierre tombale, le nom du défunt y est indiqué, de même que son grade, son matricule, son unité d’appartenance et la date du décès. D’autres informations complémentaires, telles la nationalité et certaines écritures à caractère plus personnel, peuvent apparaître.

De 700 à 39 soldats : brève anthologie d’un massacre

Croquis du front réalisé par un officier du 22e bataillon

Croquis du front réalisé par un officier du 22e bataillon

Le Cimetière Québec rassemble principalement des corps de soldats canadiens tombés lors de la bataille de Chérisy des 27 et 28 août 1918. Cet assaut faisait partie d’un ensemble d’affrontements menés par le Corps canadien à partir de la ville d’Arras, dans le but de chasser les Allemands de la Somme et de la Picardie à la fin de la guerre. Ceux-ci s’étaient solidement retranchés sur une série de positions défensives nommées la Ligne Hindenburg. Ces positions étaient jugées imprenables, en particulier dans le sous-secteur de la ligne Drocourt-Quéant, où se trouve le village de Chérisy.

Le lieutenant-général Sir Arthur Currie, commandant du Corps  expéditionnaire canadien (1917-1919)

Le lieutenant-général Sir Arthur Currie, commandant du Corps expéditionnaire canadien (1917-1919)

Le commandant du Corps canadien, le lieutenant-général Sir Arthur Currie, ordonne l’assaut de la ligne Drocourt-Quéant le 26 août. Les soldats du 22e bataillon, qui sortent à peine de la bataille d’Amiens (NOTE 2) deux semaines auparavant, reçoivent l’ordre d’attaquer le lendemain, avec comme objectif la prise de Chérisy. L’assaut débute le 27 à 10h, en plein jour sous un ciel ensoleillé. Malgré les pertes, les soldats canadiens-français prennent Chérisy, mais un violent contre-barrage d’artillerie suivi d’un assaut d’infanterie ennemi le lendemain les repousse presque à leurs positions de départ. Chérisy est un véritable enfer pour les combattants du 22e.

Des 650 hommes et 23 officiers qui partent à l’assaut le 27 août, il en reste 39 en fin de journée le lendemain. De ce nombre, tous les officiers sont morts, blessés ou portés disparus. En l’absence d’officiers, les 39 survivants qui se présentent à l’appel (Roll Call) après la bataille sont commandés par le sergent-major de compagnie Joseph Pearson. Les rapports subséquents sur les pertes annoncent que le 22e bataillon a finalement perdu 53 tués et 108 blessés le 27, puis 52 tués et 92 blessés le 28 août.

Photo du major Georges P. Vanier prise en juin 1918, quelques  semaines avant l'assaut sur Chérisy

Photo du major Georges P. Vanier prise en juin 1918, quelques semaines avant l’assaut sur Chérisy

Nombreux sont les combattants qui s’illustrent à Chérisy. Le major Georges Vanier, futur Gouverneur Général du Canada, perd sa jambe droite et le soldat qui tente de lui porter secours est tué sur lui. L’officier médical du bataillon, le docteur de Québec Albéric Marin, va même aller jusqu’à enlever ses insignes de la Croix-Rouge et courir en première ligne pour prendre le commandement de ce qui reste du 22e. Il est lui aussi blessé au combat.

Quant au major Arthur Dubuc, le commandant du bataillon au début de l’assaut, il est frappé de plein fouet par une balle à l’œil. Il doit laisser son poste au major Vanier qui tombe peu de temps après. Le lieutenant Rodolphe « Roddy » Lemieux, fils de l’ancien ministre et sénateur libéral Rodolphe Lemieux, est tué au début de l’assaut, presque en même temps que son ami le lieutenant Louis-Stanislas Viens, un jeune officier de Lévis. De son poste de commandement, le brigadier-général Thomas-Louis Tremblay, qui avait commandé le 22e bataillon pendant deux ans et demi, dirige la brigade dans laquelle opère son ancienne unité (NOTE 3). Il voit son vieux bataillon et les hommes avec lesquels il a servi se faire massacrer sous ses yeux.

Constatant la gravité de la situation, le commandant du 24e bataillon voisin (Victoria Rifles of Montreal), le lieutenant-colonel William Hew Clark-Kennedy, se rue sur les positions du 22e. Son but : rallier un par un les survivants du bataillon canadien-français dépourvu de chefs. Pour avoir réussi à garder la cohésion de ses hommes, improvisé un nouveau bataillon mixte francophone et anglophone en pleine bataille et pour avoir maintenu son front, Clark-Kennedy sera décoré de la Croix de Victoria.

La valeur patrimoniale du cimetière

Over the Top, par le peintre belge Alfred Bastien, 1918.

Over the Top, par le peintre belge Alfred Bastien, 1918.

Le Cimetière Québec est l’un des 861 cimetières dans lesquels sont enterrés des soldats canadiens tombés pendant la Première Guerre mondiale en France et en Belgique. Il s’agit d’un livre d’histoire à ciel ouvert. La concentration d’un nombre important de corps sur ce site témoigne de la férocité de la bataille. Très calme aujourd’hui, le site représentait à l’été de 1918 l’exemple typique d’un champ de bataille de la guerre des tranchées. Trous d’obus, fils de fer barbelés, corps à perte de vue, bruit infernal.

L’objectif initialement fixé par le commandement avait été atteint, puis perdu le lendemain. À cette défaite amère s’ajoutent des pertes effarantes pour le 22e bataillon. L’unité a été anéantie et c’est ce qu’il importe de lire entre les lignes du Cimetière Québec. C’est l’horreur de la bataille d’Arras, dont Chérisy était un objectif. Le but étant de percer la fameuse Ligne Hindenburg. Ce cimetière a aussi la caractéristique de posséder à la fois un nom francophone et d’y concentrer un grand nombre de sépultures de soldats canadiens-français, la plupart de la province de Québec. À notre connaissance, c’est pour ainsi dire le seul cimetière canadien de la guerre de 1914-1918 à posséder ces caractéristiques.

Efforts de mise en valeur

La question de la mise en valeur du Cimetière Québec est problématique à plus d’un égard. D’abord, le cimetière est « mis en valeur » dans le cadre des travaux d’entretien et de restauration menés par le personnel britannique de la CWGC. À ce titre, le gouvernement canadien, de même que d’autres États membres du Commonwealth, contribuent chaque année au budget de la CWGC. Par contre, le cimetière est situé au milieu d’un champ. Les agriculteurs y travaillent et l’état des routes dans le secteur ne permet pas d’y avoir un accès direct.

Au-delà de la mise en valeur physique du lieu, peu est fait au Québec et au Canada pour entretenir le souvenir du Cimetière Québec et de la bataille de Chérisy. En raison des pertes et de l’objectif non atteint, cet affrontement peut être considéré comme l’une des pires défaites de l’histoire militaire du Québec. Pendant longtemps, l’évocation de la bataille de Chérisy était un sujet tabou parmi les vétérans du 22e bataillon devenu le Royal 22e Régiment. La littérature sur le sujet est également peu éloquente. Les rares auteurs qui s’y sont risqués, pour certains des vétérans du 22e, ont évité d’approfondir le sujet, de peur de heurter des sensibilités.

Malgré le fait que le cimetière soit situé sur un point culminant du champ de bataille, la fréquentation du site pose un autre problème. Si l’on se fie au registre des visiteurs que renferme chaque cimetière sous administration de la CWGC, une poignée seulement se rend au Cimetière Québec chaque année. Par ailleurs, la bataille de Chérisy n’est pas enseignée dans les livres d’histoire, contrairement à d’autres épisodes de l’histoire militaire du Québec. La mise en valeur du Cimetière Québec est donc tributaire d’une mise en valeur des événements, chose qui ne s’est à peu près jamais faite.

En résumé, aucune mise en valeur sérieuse ne s’est faite au Québec, ni au Canada. Aucun monument, statue ou plaque n’évoque l’affrontement de façon explicite. Aucune cérémonie civile ou militaire ne commémore la tragédie. Le Cimetière Québec ne fait pas partie du circuit touristique qu’empruntent les Canadiens qui se déplacent en France et en Belgique pour visiter les champs de bataille de la guerre de 1914-1918. On connaît les batailles de Vimy, Beaumont-Hamel, Ypres et les cimetières et mémoriaux qui leur sont associés. Cependant, la bataille de Chérisy vécue à travers le Cimetière Québec demeure une étape inexplorée, voire ignorée.

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commentaires
  1. Sébastien Bolduc dit :

    Je fais de la généalogie et j’ai récemment découvert que le cousin de mon grand-père est enterré au cimetière Québec. L’histoire familiale racontait que Thomas Bolduc était mort pendant la Première Guerre Mondiale, mais personne n’en connaissait l’histoire. Quelques recherches sur internet m’ont permis de découvrir qu’il faisait partie du 24ème bataillon et qu’il est mort à Chérisy le 27 août 1918. J’ai beaucoup apprécié apprendre l’histoire de cette bataille. Sans connaître l’histoire exacte de la mort de Tomas Bolduc, il est assez facile d’imaginer les circonstances de ses dernières heures.

    Thomas Bolduc est né en 1891 à Sacré-Coeur-de-Jésus (East Broughton) sur une petite ferme. 3 des ses frères et soeurs étaient mort de dyphtérie en 1894. Après la mort de son père en 1912, Thomas a pris en chage sa mère et est parti travailler aux États-Unis. Il s’est enrolé dans le CEF en décembre 1917 et a été affecté au 24ème bataillon.

    Merci à Carl pour ses articles historiques, notament sur l’histoire militaire du Québec. Notre société accorde trop peu d’importance à connaître son passé militaire et à honorer ses anciens combattant. On oublie souvent que c’est leur courage qui nous permet aujourd’hui de jouir d’une liberté qui s’est gagnée par le sang de nos soldats.

    • Gisèle Larivière dit :

      En réponse à Sébastien Bolduc ,quel surprise d’apprendre que Thomas Bolduc est parent avec toi car il est aussi parent avec moi. Il est le frère de ma grand-mère Odélie Bolduc. Son père s’appellait Amédée Bolduc et sa mère Vitaline Vachon. J,ai des photos de lui,son numéro de matricule, ses médailles et une carte postale qu’il avait écrit à sa soeur.

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